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Correspondance: Lettres de jeunesse

Chapter 30: XXVI
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About This Book

The collection presents early personal letters to friends and colleagues that mix everyday details with earnest reflections on love, artistic ideals, literary ambitions, and career choices. The writer debates romantic and realist views with peers, describes study plans and doubts, praises literary figures, and offers counsel and consolation. Interchanges with artists reveal developing aesthetic arguments while intimate observations of mood, health, and friendship show a young author shaping voice and priorities through candid, often persuasive epistles.

Le tonnerre n'y put tenir, il éclata.

Un bon goût pointilleux s'offenserait de cet alexandrin; et, en effet, ce n'est que l'esprit qui parvient à en sauver la bizarrerie. Pour moi, il m'a fait rire et je serai content de le retrouver plus tard; c'est une de ces pointes dont le génie lui-même ne peut se défendre; elle tremble au bout de notre plume, il faut absolument que vous l'écriviez; puis, on n'a plus le courage de l'effacer.

Tu me demanderas peut-être pourquoi cette lettre vide d'intérêt, vide de détails sur ce qui pourrait t'intéresser. J'ai deux raisons: La première, c'est que ma mère devant quitter d'un jour à l'autre son logement, je désire te donner une adresse plus stable. Adresse-moi désormais tes lettres rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet, n° 3. La seconde,, c'est que les détails que tu désirerais sont tellement insignifiants qu'on ne saurait les écrire. Pourtant, les voici en trois mots:

Depuis quelque temps je vois Cézanne assez rarement. Il travaille chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n'est brisé entre nous.—Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est certain, c'est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici.—Je suis lié avec un économiste dont je retouche les ouvrages, quant au style. De son côté, il me cherche un éditeur et compte me présenter à certains écrivains.—Enfin, et malheureusement, ma santé est fort mauvaise. Voici longtemps que je n'ai passé un jour sans douleurs. Organes digestifs affaiblis, oppression de la poitrine, éruptions de sang, etc.; j'hésite à me mettre entre les mains des médecins; je préférerais qu'une bonne et belle maladie se déclare; au moins je serais débarrassé; mais comme le mal ne se dessine pas, je laisse faire la nature.

Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour moi le sujet d'un mieux moral et physique. Travaille et arrive; et pour cela, courage!—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola.

Aussitôt ton examen passé, écris-m'en le résultat.—N'oublie pas la nouvelle adresse que je te donne et dis-moi où je dois t'adresser mes lettres à l'avenir.

Ne lis cette lettre que pendant une récréation; elle est complètement littéraire et sans intérêt direct.


XXV

Sans date. Elle a dû être écrite en août 1861.

Mon cher Baille,

J'ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul, et celle adressée chez moi. Quant à celle que tu dis m'avoir envoyée vers le milieu de mai, elle se sera égarée.—Je te donnais ces détails dans une lettre qu'un de mes oncles allant à Marseille a dû te remettre dernièrement, ainsi qu'une copie de mon proverbe, Perrette. Dès que tu pourras me répondre, dis-moi si l'on a fidèlement rempli ma commission.

Tes deux dernières lettres m'ont causé la plus douce émotion. Ton amitié s'y montre à chaque ligne; j'y lis l'intérêt que tu me portes. Je te remercie de me rester fidèle dans mon malheur et de ne pas me serrer la main par égoïsme et par calcul. Crois-moi, mon pauvre vieux, confondons-nous le plus possible; tu auras tes peines comme j'ai les miennes, et alors tu comprendras tout ce qu'il y a de consolant dans la pensée d'avoir un ami, c'est-à-dire de n'être pas entièrement seul, de sentir un cœur battre à l'écho du vôtre et nous aimer en dépit des calomnies, de la sottise et de la fortune.—C'est à ces deux lettres que je veux répondre aujourd'hui.

Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif sur un homme. Qu'on me présente une œuvre d'art, un tableau, un poème, je l'examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer; si je me trompe, j'aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir; ils ne présentent qu'une force; s'ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s'ils sont mauvais, éternellement mauvais. Qu'on me raconte même encore une action d'un homme, je la jugerai, sans hésiter s'il a bien ou mal agi dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l'on vient ensuite à me poser cette question générale: «Que pensez-vous de cet homme?» je tâcherai de m'esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel jugement porter sur un être qui n'est plus matière, comme un tableau, ni chose abstraite comme une action? Que conclure de ce mélange de bien et de mal qui compose une existence? quelle balance prendre pour peser exactement ce que l'on doit louer et ce que l'on doit blâmer? et surtout où aller prendre tous les actes d'un homme?—car si vous en omettez un seul, votre jugement sera injuste. Enfin, si cet homme n'est pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d'une vie qui peut encore faire du mal ou du bien? C'est ce que je me disais en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cézanne. J'avais essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d'en avoir tiré une conclusion qui, après tout, n'est pas la véritable.—A peine arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que jamais; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble; notre lieu de réunion est sa petite chambre; là, il fait mon portrait; pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis, lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons ordinairement fumer une pipe au Luxembourg. Nos conversations roulent un peu sur tout, particulièrement sur la peinture; nos souvenirs y occupent aussi une large place; quant au futur, nous l'effleurons d'un mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cézanne me fait un discours sur l'économie, et, pour conclusion, il me force à aller prendre une bouteille de bière avec lui. D'autres fois, il me chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et par la musique; alors je déclare hautement préférer les discours sur l'économie. Nous sommes peu dérangés; quelques intrus viennent de loin en loin se jeter entre nous; Paul se remet à peindre avec acharnement; moi, je pose comme un sphinx égyptien; et l'intrus, tout déconcerté de tant de travail, s'assoit un instant, n'ose bouger et s'éloigne avec un bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement.—Je désirerais te donner encore plus de détails. Cézanne a de nombreux accès de découragement; malgré le mépris un peu affecté qu'il fait de la gloire, je vois qu'il désirerait parvenir. Lorsqu'il fait mauvais, il ne parle rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la sottise d'un tel retour; il en convient facilement et se remet au travail. Cependant cette idée le ronge; deux fois déjà, il a été sur le point de partir; je crains qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre. Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec les plus séduisantes couleurs; c'est le seul moyen de le retenir.—Nous n'avons pas encore fait de partie, l'argent nous retient; il n'est pas riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons prendre notre volée et aller rêver quelque part.—Pour te résumer tout ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l'existence que nous menons n'est pas des plus ennuyeuses; le travail nous empêche de bâiller; puis quelques souvenirs échangés dorent le tout d'un rayon de soleil.—Viens et nous nous ennuierons moins encore.

Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d'un fait arrivé hier dimanche. J'allais chez Paul qui me dit avec un grand sang-froid qu'il était en train de faire sa malle pour partir le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui lis aucun sermon; j'étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l'avoir trouvée et je lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait, qui devait, selon moi, le retenir à Paris, à manqué hier de le lui faire quitter. Après l'avoir recommencé deux fois, toujours mécontent de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour hier matin. Hier donc je vais chez lui; lorsque j'entre, je vois la malle ouverte, les tiroirs à demi vides; Paul, d'un visage sombre, bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis il me dit tranquillement: «Je pars demain.—Et mon portrait, lui dis-je?—Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus mauvais, je l'ai anéanti; et je pars.»—Je m'abstins encore de toute réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables, et enfin, me quittant, il me promit de rester.—Mais ce n'est là qu'un méchant raccommodage; s'il ne part pas cette semaine-ci, il partira la semaine prochaine; tu peux t'attendre à le voir partir d'un instant à l'autre.—Même je crois qu'il fera bien. Paul peut avoir le génie d'un grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. Le moindre obstacle le désespère. Je le répète, qu'il parte, s'il veut s'éviter beaucoup de soucis.

Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage; l'un succombe dès le début, l'autre maudit la carrière qu'on lui fait entreprendre. Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans la lutte; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions à voir entre nous; je me dis que votre réussite devait entraîner la mienne; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous juger incapables, je me demande s'il n'y a pas de l'orgueil à avoir encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous? Ne sommes-nous pas comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté? Avons-nous assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer avant même d'avoir avancé? Je vous le dis, vous êtes sans courage et vous me découragez moi-même; je n'ai pas comme vous renié ma jeunesse, je n'ai pas dit adieu à mes rêves de gloire; je suis ferme encore et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé; et ceci, je l'avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que m'enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs; soyons toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé; soutenons-nous mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N'importe la carrière entreprise, n'importe l'idéal rêvé, si nous n'avons pas communauté d'instincts, ayons communauté d'espérance et d'amitié. Je voudrais vous communiquer ici ce que je ressens; ce n'est pas une vaine soif de renommée, c'est en quelque sorte un désir d'intelligente satisfaction; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les autres hommes et n'ayant pour guides que le bon, le beau et le juste. Oh! courage.

C'est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance, quelque douce qu'elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant dans le ciel. Mais toi qui m'écouteras sans doute, je te crierai toujours: courage! Les sciences exactes telles qu'on les apprend au collège te pèsent, regarde alors un horizon supérieur, vois les mathématiques comme les voit le philosophe, conduisant à la seule vérité possible. Ne pense plus aux murs qui t'emprisonnent, oublie les trois années qui vont encore s'écouler pour toi dans les écoles; mais considère la vie, ton intelligence développée et ta liberté d'action; dis-toi qu'un homme de talent se révèle partout, qu'il peut tout entreprendre et réussir en tout; si l'idée existe, la forme viendra; si tu as de vagues aspirations, un jour elles deviendront certaines et tu seras toi, en dépit des pédants, de l'algèbre et de ses grandes mais froides compagnes. Courage! nous sommes deux encore à espérer; ce que nous avons fait jusqu'ici n'est rien; nous étions des enfants et nous allons devenir des hommes. Réussis dans tes examens, et viens près de moi; ce que je finis par te dire dans mes lettres, je te le dirai pour t'encourager lorsque tu seras ici. Nous nous réunirons souvent et nous parlerons de l'avenir; nous confondrons nos intelligences, et nous tâcherons d'en faire jaillir la vérité. Non, nous ne sommes pas encore usés; non, notre orgueil ne nous a pas égarés. Viens, et courage!

Que te dirai-je encore pour te rendre plus ferme dans les épreuves que tu vas prochainement subir? Te parlerai-je de moi, non pas du misérable, mais du poète? Je veux tenter l'impression, non pas que je me pense arrivé à un degré de perfection quelconque, mais parce que je suis las de silence; comme je te le disais tantôt, tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien, je suis le premier à sourire de mes œuvres; j'ai en vue une idée et une forme plus grandes; chaque jour m'élève davantage et chaque jour il me semble voir un horizon plus lumineux. Cependant, j'aime mes premiers vers si maladroits; malgré leurs défauts, ils ont pour moi un parfum de jeunesse; je ne puis me résoudre à les condamner à une ombre éternelle. Je veux donc réunir, sous le titre général de Trois Amours, les trois poèmes suivants: Rodolphe, l'Aérienne, Paolo. Un certain lien existe entre eux; une certaine gradation leur fait parcourir presque toute l'échelle de la passion, depuis la passion sensuelle et brutale, jusqu'à la passion idéale et angélique. Le premier est l'amour pour l'amour, aimant sans raisonner et ne distinguant jamais l'âme du corps. Le second est la lutte du corps et de l'âme, l'ange essayant d'abattre la brute sans pourtant y parvenir. Le troisième enfin est la victoire de l'ange, l'hymne pur de l'amour dégagé de la terre et se perdant dans le sein de Dieu. Dans la forme même, la gradation existe; enfin tout me pousse à les réunir et à tenter un premier pas. Je sais que tu me conseilleras d'attendre encore; je te donnerai de vive voix les raisons qui m'empêchent de me rendre à tes avis. D'ailleurs, il me faut chercher un éditeur et il n'est pas croyable que je vais en trouver un tout de suite. Sans doute tu seras arrivé avant que j'aie découvert un de ces messieurs.—Paul m'a dit que tu avais écrit une critique de Paolo. Elle me serait très utile dans ce moment, quoique j'aie déjà corrigé ce poème à plusieurs reprises. Si ces feuilles ne pesaient pas trop lourd, je te dirais de me les envoyer. Consulte leur poids et ta bourse; seulement il faudrait te hâter.

Parlons maintenant du misérable. Sans doute je serai placé vers le 15. Je retardais même cette lettre, pour te donner une certitude. J'aurai cent francs par mois pour sept heures de travail chaque jour. Avec cela on ne meurt pas de faim et l'on peut encore être poète.—D'ailleurs, ne t'inquiète pas trop sur ma position. Tu vois les choses un peu en noir, et je ris encore peut-être plus souvent que tu ne le penses.

J'irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu'au mois de septembre, mais jamais il n'attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement.

Je ne t'écrirai sans doute plus jusqu'au 20, et comme à partir de cette époque je ne saurai où t'adresser mes lettres, j'attendrai une lettre de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le promets, indique-moi où je dois t'adresser mes lettres, à Aix ou à Marseille, et je te répondrai.—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Courage!

Ton ami,

Émile Zola.

Décidément, Paul reste à Paris jusqu'au mois de septembre; mais est-ce là sa dernière décision; j'ai pourtant l'espérance qu'il n'en changera pas.


XXVI

Paris, 18 septembre 1862.

Mes amis,

Le soleil luit, et je suis enfermé. Je regarde depuis une heure des maçons qui travaillent en face de ma fenêtre; ils vont, viennent, montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis; je compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah! maudite tristesse! c'est là le refrain de toutes mes chansons.

J'ai commencé, pour mon très grand souci, un poème sur Jeanne d'Arc. Jamais sujet ne m'a présenté pareille difficulté; d'autant plus que je l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune fille; point de grands mots, de points d'exclamation, de lyrisme plus ou moins à sa place; un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître; le soleil, la lune, les fleurs, etc., c'est fort beau, mais une pensée vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je tourne au vers comique; je travaillerai sans doute pour le théâtre, mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons des poèmes lyriques, en attendant mieux.

—Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de cette idée; mais je me prépare des soirées orageuses.—Quand Baille viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés du poème; je marche très lentement. Je suis dans un jour d'espérance. Il y a tant de sots qu'il est facile de sortir de la foule, si peu intelligent que l'on soit. Ayons du courage et travaillons.

Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit, peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à l'ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans la vie d'action, nous vivrons pendant un mois la vie d'autrefois; ah! les belles parties, les longs bavardages; et comme nous nous reposerons dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant nous n'aurons qu'une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse. Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d'avoir des souvenirs!

Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d'aujourd'hui. Je vais travailler jusqu'à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers, comme j'en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour demain. Pauvre fou que je suis!

Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur se marie, une vision est bonne à seize ans; à vingt ans et lorsqu'on a vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit pas pour faire oublier. Je suis d'avis que rien n'apaise l'appétit comme de manger beaucoup. J'ai grand faim.

Je ne sais ce que je viens d'écrire et je m'en soucie peu. Je voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j'ai bien été forcé d'emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et que j'avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser vivement.—J'attends une lettre; me la ferez-vous longtemps attendre! J'attends toujours aussi la copie de Paul.—Hier un oiseau venant du Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié: «Oiseau, mon petit ami, n'as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond.—Je n'ai rien vu, m'a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste, on t'oublie.» Il mentait, n'est-ce pas?

Émile Zola.

 


 

LETTRES A CÉZANNE

 

XXVII

Paris, 30 décembre 1859.

Mon cher ami,

Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J'ai quatre pages blanches devant moi, et je n'ai pas la plus mince nouvelle à t'annoncer. N'importe, je pousse ma plume, et je t'avertis d'avance que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes d'orthographe qu'elle va commettre.

J'ai pensé que Baille ne rentrerait au lycée qu'après le jour de l'an. Si je ne me trompe, cela t'aura donné un compagnon pendant quelques jours de plus. Que faites-vous? moi, qui m'ennuie ici, je crois parfois que vous vous amusez là-bas. Mais quand j'y réfléchis, je pense qu'il en est de même partout, et que de nos jours, la gaieté est fort rare. Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans l'Amour, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu, ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le chétif, j'ai le projet de décrire l'amour naissant, et de le conduire jusqu'au mariage. Tu ne peux voir encore la difficulté de ce que je veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue; une sorte de poème où je dois tout inventer, où tout doit concourir à un seul but: aimer! Et de plus, comme je te le dis, je n'ai jamais aimé qu'en rêve, et l'on ne m'a jamais aimé, même en rêve! N'importe, comme je me sens capable d'un grand amour, je consulterai mon cœur, je me ferai quelque bel idéal, et peut-être accomplirai-je mon projet. En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu'aux beaux jours; si je le pense digne de paraître, je te le dédierai à toi, qui le ferais peut-être mieux que moi, si tu l'écrivais, à toi dont le cœur est plus jeune, plus aimant que le mien.

Ma lettre se remplit; mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire sourire. Mais, n'allant nulle part, je connais peu les affaires du dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi. Pardonne-moi si les pensées s'y embrouillent un peu.—Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal (chose que je me permets), et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant, et je t'engage à lire quelquefois le Siècle, car le moment est très curieux. Que te dirai-je pour achever joyeusement cette missive? Te donnerai-je du courage pour monter à l'assaut du rempart? Ou bien te parlerai-je peinture et dessin? Maudit rempart, maudite peinture! L'un est à l'épreuve du canon, l'autre est accablée du veto paternel. Quand tu t'élances vers le mur, ta timidité te crie: «Tu n'iras pas plus loin!» Quand tu prends tes pinceaux: «Enfant, enfant, te dit ton père, songes à l'avenir. On meurt avec du génie, et l'on mange avec de l'argent!» Hélas! hélas! mon pauvre Cézanne, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser.

Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le bonjour à Baille, s'il est encore à Aix. Écris-moi souvent.

Ton ami,

É. Zola.

J'oubliais de te souhaiter la bonne année; cela est si bête que je rougis en l'écrivant. Mais c'est un usage; ainsi donc: Bonne année! bonne année! bonne année!

Puisque tu as traduit la seconde églogue de Virgile pourquoi ne me l'envoies-tu pas? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me scandaliserai pas.

Je n'ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous tes bonjours à la fois. Si tu vois Houchard, prie-le donc de m'écrire et serre-lui la main.


XXVIII

Paris, 5 janvier 1860.

Mon cher Cézanne.

J'ai reçu ta lettre. J'ai fumé une pipe—je possède depuis le jour de l'an une belle pipe en cumer que je culotte magnifiquement—et j'ai vu voltiger dans la fumée du tabac mille pensées que je te communique sur le champ, croyant te distraire.

Tu me demandes de te parler de mes maîtresses, mes amours sont en rêve. Mes folies sont d'allumer mon feu, le matin, de fumer ma pipe et de penser à ce que j'ai fait et à ce que je ferai. Tu vois qu'elles ne sont pas bien coûteuses et que je n'y perdrai pas la santé. Je n'ai pas encore vu Villevieille; à la première occasion je ferai la commission du passe-partout. Quant à Catherine, ma mère doit lui écrire très prochainement.

Tu as lu, dis-tu, mon feuilleton. J'ai bien peur qu'on ne l'ait pas plus compris que Mon follet. La pauvre Sylphide amoureuse, comme on a dû lui arracher ses belles ailes et sa couronne! On a dû n'y voir qu'une fée vulgaire, et je me l'étais représentée si belle et si riante. Pour moi, c'étaient les âmes des deux amants réunies en une seule et chantant cet hymne de l'Amour que la terre chante depuis six mille ans. Hélas! j'ai bien peur qu'on ne l'ait pas comprise.

Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu'un favori de la Fortune, et depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours au plus dans l'administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais combien j'aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer pour m'y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en n'agissant pas ainsi. J'aurai encore beaucoup de temps à moi et je pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin d'abandonner la littérature—on abandonne difficilement ses rêves,—et je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me pèsera sans nul doute. Je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes papiers pour aller m'asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poète qui divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poème interrompu ou ta lettre commencée. C'est une nécessité, et je m'y conforme en y apportant mes petits changements.

Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut: «Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon de la satisfaction à tous les visages...» Qu'en dis-tu? Jamais les précieuses n'ont inventé quelque chose de mieux. C'est faux, tiraillé, d'un goût atroce.

Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe, je désire que cela t'ait distrait un instant.

Je te serre la main. Ton ami,

É. Zola.


XXIX

Paris, 16 janvier 1860.

Mon cher Cézanne,

Me trouvant à la tête de l'énorme somme de vingt centimes, et ne sachant à quoi l'employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste ce qu'il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes quatre pages et comme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai: C'est bon!

Je lis Dante et voici la phrase que j'ai trouvée dans le chant V de l'Enfer: L'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé, etc... Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poète ait raison. Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je voudrais que l'amour ne fasse pas grâce à la femme qu'il aime; ce serait grande joie dans le cœur de ce cher ami; et au moins, quand la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches: «Je ne te crains pas, pourrait-il lui dire, j'ai connu l'amour, je puis mourir». Et comme Victor Hugo, il s'écrierait:

Je puis maintenant dire aux rapides années:
—Passez, passez toujours! je n'ai plus à vieillir?
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'étonnai pas de mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C'est une jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes: on dirait une déesse de l'Olympe, mais d'une expression si simple et si gracieuse que sa beauté se change presque en gentillesse. On ne sait trop ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa figure mutine, ou de ses bras magnifiques; quand on les regarde, on se sent pris d'un sentiment de tendresse et d'admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais si la gravure est bonne, mais je sais qu'elle me plaît. D'ailleurs, Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant cette eau-forte, me promettant d'aimer l'original, si un tel portrait, sans doute un rêve de l'auteur, peut en avoir un.

Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien, voici des vers de ce poète:

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait desclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu, cette vesprée,
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil.

Et dire que monsieur Despréaux a eu l'audace de critiquer un homme capable d'écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poète qui ne voit dans un vers qu'une césure et qu'une rime. Comme l'a dit si bien Alfred de Musset, l'auteur du Lutrin, au lieu du nectar des poètes du moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la tisane à la glace.

Paris est triste à l'œil comme une duègne rechignée, comme un tableau du divin Chaillan, l'immortel inventeur d'un immortel engrais. Le sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d'un vilain badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué un objet, il n'est pas sûr que ce que vous apercevez soit l'objet lui-même, c'est peut-être un second masque.—Bon Dieu, dans quelles phrases je m'embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait mauvais temps, et me voici en plein carnaval.

Je suis triste comme le temps: donc, en raisonnant comme un portrait du sublime Chaillan, le sublime auteur de ton sublime portrait. Las! te souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait tes joues, de cette teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la chambre dudit Chaillan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses. Heureux coquin, il t'a fait ton portrait, ce grand artiste; avec de bonnes couleurs encore ... et sans payer!

Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter, Hésus. Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment sa puissance! Comme ce pauvre Monde serait joyeux! Je rappellerais sur la terre l'ancienne gaieté gauloise. J'agrandirais les litres et les bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais la vieillesse. Je dirais aux pauvres mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche se penche vers vous, cueillez le fruit; arrière les grandeurs, arrière les jaloux, arrière les prosaïques; et buvons frais, morbleu!» Et ces malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais! J'agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres plus touffus. Celui qui n'aimerait pas serait condamné à mort, et une fleur serait portée par les plus fidèles. Chacun trouverait sa chacune; et il naîtrait autant d'hommes que de femmes, et chaque couple futur naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je me chercherais une compagne, puis j'abdiquerais pour aller nous perdre, les pieds dans les fleurs et le front au soleil.

Je te serre la main. Ton ami,

É. Zola.

Je ne sais trop ce que je viens d'écrire.—Écris-moi, et divague le plus possible.


XXX

Paris, 9 février 1860.

Mon cher ami,

Je suis triste, bien triste, depuis quelques jours et je t'écris pour me distraire.

Je suis abattu, incapable d'écrire deux mots, incapable même de marcher. Je pense à l'avenir et je le vois si noir, si noir, que je recule épouvanté. Pas de fortune, pas de métier, rien que du découragement. Personne sur qui m'appuyer, pas de femme, pas d'ami près moi. Partout l'indifférence ou le mépris. Voilà ce qui se présente à mes yeux lorsque je les porte à l'horizon, voilà ce qui me rend si chagrin. Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai pas achevé mes études, je ne sais même pas parler en bon français; j'ignore tout. Mon éducation du collège ne peut me servir à rien: un peu de théorie, aucune pratique. Que faire alors? et mon esprit balance, et me voilà triste jusqu'au soir.—La réalité me presse et cependant je rêve encore. Si je n'avais pas ma famille, si je possédais une modique somme à dépenser par jour, je me retirerais dans un bastidon, et j'y vivrais en ermite. Le monde n'est pas mon affaire; j'y ferai triste figure, si j'y vais quelque jour. D'autre part, je ne deviendrai jamais millionnaire, l'argent n'est pas mon élément. Aussi je ne désire que la tranquillité et une modeste aisance. Mais c'est un rêve, je ne vois devant moi que luttes, ou plutôt je ne vois rien distinctement. Je ne sais où je vais et je ne pose mon pied qu'avec frayeur, sachant que la route que j'ai à parcourir est bordée de précipices. Et encore, je le répète, si j'avais quelque joie qui vint me donner du cœur; si, lorsque je suis trop triste, je savais où aller m'égayer. Depuis que je suis à Paris, je n'ai pas eu une minute de bonheur; je n'y vois personne et je reste au coin de mon feu avec mes tristes pensées et quelquefois avec mes beaux rêves. Parfois cependant je suis gai, c'est lorsque je pense à toi et à Baille. Je m'estime heureux d'avoir découvert dans la foule deux cœurs qui aient compris le mien. Je me dis que, quelles que soient nos positions, nous conserverons les mêmes sentiments; et cela me soulage. Je me vois entouré d'êtres si insignifiants, si prosaïques, que j'ai plaisir à te connaître, toi qui n'est pas de notre siècle, toi qui inventerais l'amour, si ce n'était pas une bien vieille invention, non encore revue ni perfectionnée. J'ai comme une certaine gloire à t'avoir compris, à te juger ce que tu vaux. Laissons donc les méchants et les jaloux: la majorité des humains étant stupide, les rieurs ne seront pas de notre côté; mais qu'importe! si tu éprouves autant de plaisir à me serrer la main que moi à serrer la tienne.—Voici deux pages et demie de noircies et je ne t'ai encore rien dit de ce que je désirais, je ne t'ai pas expliqué pourquoi je suis triste. C'est ce que j'ignore moi-même, et je me contenterai d'ajouter que peut-être je me désespère ainsi parce que je n'ai personne pour me consoler.

Voici le carnaval qui finit, hâte-toi de faire des folies pour me les raconter. On ne s'amuse plus; la reine Bacchanale a abdiqué en faveur du roi Ennui. On a retiré les battants des grelots et crevé les tambours de basque. Hâte-toi de faire des folies.—Sans doute Baille viendra te voir le mardi gras. Tâchez de casser les pots, les bouteilles et les verres vides. Inventez quelque bon tour qui me fasse rire.

Écris-moi souvent et parle-moi souvent de toi.—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.—Ton ami,

Émile Zola.


XXXI

Paris, 3 mars 1860.

Mon cher Paul,

Je ne sais, j'ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j'entends sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T'avoir auprès de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement impossible, qu'il est des moments où je me demande si je ne m'abuse pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent abusé dans ses espérances que la réalisation d'une d'elles vous étonne et qu'on ne la déclare possible que devant la certitude des faits.—J'ignore de quel côté soufflera l'ouragan, mais je sens comme une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au point où tu en es; il me semble qu'après tant d'efforts la victoire ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi voici le sieur Gilbert qui tâte tes intentions, qui te conseille de rester à Aix; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui échapper. D'autre part, ton père parle de s'informer, de consulter le susdit Gilbert, conciliabule d'où résulterait inévitablement le renvoi de ton voyage au mois d'août. Tout cela me donne des frissons, je tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances, tu m'annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui, qu'il me serait très pénible, n'ayant fait provision de patience que jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande maxime: laissons couler l'eau; et nous verrons ce que le cours des événements nous apportera de bon ou de mauvais. S'il est dangereux de trop espérer, rien n'est sot comme de désespérer de tout; dans le premier cas, on ne risque que sa gaieté future, tandis que dans le second on s'attriste même sans cause.

Tu me fais une question singulière. Certainement qu'ici, comme partout ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t'offre, en outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des musées où tu peux étudier d'après les maîtres, depuis onze heures jusqu'à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De six à onze tu iras dans un atelier peindre d'après le modèle vivant; tu déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit au Luxembourg, le chef-d'œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures de travail; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un tel régime, de bien faire. Tu vois qu'il nous restera toute la soirée de libre et que nous pourrons l'employer comme bon nous semblera, et sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous prendrons notre volée et nous irons à quelques lieues de Paris; les sites sont charmants et, si le cœur t'en dit, tu jetteras sur un bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras ici: le travail poétique, tel que nous l'aimons. Je suis paresseux pour les travaux de brute, pour les occupations qui n'occupent que le corps et étouffent l'intelligence. Mais l'art, qui occupe l'âme, me ravit, et c'est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que je travaille le plus. Il y a, une foule de gens qui ne comprennent pas cela, et ce n'est pas moi qui me chargerai de le leur faire comprendre.—D'ailleurs, nous ne sommes plus des gamins, il nous faut songer à l'avenir. Travaillons, travaillons: c'est l'unique moyen d'arriver.

Quant à la question pécuniaire, il est un fait que 125 francs par mois ne le permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois; un déjeuner de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60 francs par mois; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de 10 francs; de plus, je mets 10 francs de toiles, pinceaux, couleurs; cela fait 100 francs. Il te restera donc 25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs: tu vois que tu auras juste pour te suffire, et je t'assure que je n'exagère rien, que je diminue plutôt. D'ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi; tu apprendras ce que vaut l'argent et comme quoi un homme d'esprit doit toujours se tirer d'affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager, tu peux te suffire.—Je te conseille de faire à ton père le calcul ci-dessus; peut-être la triste réalité des chiffres lui fera-t-elle un peu plus délier sa bourse.—D'autre part, tu pourras te créer ici quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers, surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien; et quand tu n'en ferais qu'une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n'est qu'une question de recherche.—Viens hardiment, une fois le pain et le vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts.

Voici bien de la prose, bien des détails matériels; comme elle te concerne et que de plus elle est utile, j'espère que tu me la pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a froid, que sais-je? et toujours l'âme qui voudrait parler et qui à son tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n'était pas, pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu'on trouve un certain plaisir dans le contentement de ses appétits.

Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte que tu m'écriras la veille de ton départ, le jour et l'heure de ton arrivée. J'irai t'attendre à la gare et t'emmènerai sur-le-champ déjeuner en ma docte compagnie.—Je t'écrirai d'ici là.—Baille m'a écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous retrouver au mois de septembre.

Je te serre la main, mes respects à tes parents.

Ton ami,

Émile Zola.


XXXII

25 mars 1860.

Mon cher ami,

Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture et peinture ne s'y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais. C'est un grave oubli, presque un crime; et je veux tâcher de le réparer aujourd'hui.

On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que l'on était en train de réparer. Elle est située sur l'emplacement qui s'appelait jadis la Cour des Miracles, et entourée d'un délicieux petit jardin.—ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme carrée; elle est surmontée d'un dôme et percée de quatre ouvertures à plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures se trouve un bas-relief fort étroit et fort long, ce qui fait deux bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d'eux représente une naïade, ainsi que l'indique une plaque de marbre noir portant ces mots: Fontinx nymphus. Et je t'assure que ce sont de charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais pour m'égayer dans mes moments d'ennui. D'ailleurs, tu connais le genre de Jean Goujon: tu dois te rappeler ces deux baigneuses qui sont dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même finesse de lignes, même charme dans l'ensemble. Enfin, l'eau tombe en nappe de bassin en bassin.—Je te parle de cette fontaine, parce que je me suis oublié une grande heure à la contempler; qui plus est, je me dérange souvent de ma route pour aller lui jeter un regard d'amour. C'est que je ne puis t'exprimer, dans ma froide description, toute son élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières courses, lorsque tu viendras ici, sera d'aller voir l'objet de mon admiration.

L'autre jour, en me promenant sur les quais, j'ai découvert des gravures de Rembrandt fort risquées. Comme dit Rabelais, j'y vis derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels ferrements, qu'ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle manière.—Les extrêmes se touchent; tout à côté étaient suspendues des gravures d'après Ary Scheffer: Françoise de Rimini, la Béatrix du Dante, etc.

Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort l'année dernière: à Paris, ce serait un crime de répondre non, mais en province, ce n'est qu'une grosse ignorance. Scheffer était un amant passionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque diaphanes. Il était poète dans toute l'acception du mot, ne peignant presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus délirants. Veux-tu rien de plus poétique, d'une poésie étrange et navrante, que sa Françoise de Rimini? Tu connais l'épisode de la Divine Comédie: Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui toujours les fait tournoyer dans l'espace sombre. Quel magnifique sujet! mais aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement suprême? ces deux âmes qui restent même unies pour souffrir les peines éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur n'a pas effacé l'amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras que le peintre est sorti victorieux de la lutte; je renonce à te la décrire, j'y perdrais du papier sans seulement t'en donner une idée.

Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n'ai jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards barbotant dans un ruisseau, un figuier à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui semble dénué de toute poésie. Mais qu'il vienne un rayon de soleil qui fasse scintiller la paille jaune d'or, miroiter les flaques d'eau, qui glisse dans les feuilles de l'arbre, s'y brise, en ressorte en gerbes de lumière; que, de plus, on fasse passer dans le fond une leste fillette, une de ces paysannes de Greuze, jetant du grain à tout son petit monde de volailles: dès ce moment, ce tableau n'aura-t-il pas, lui aussi, sa poésie; ne s'arrêtera-t-on pas charmé, pensant à cette ferme où l'on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était accablante? Que voulez-vous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous criez tant après la poésie, c'est dire que la nature est prosaïque. Et vous en avez menti.—C'est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami, monsieur le grand peintre futur. C'est pour te dire que l'art est un, que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une grande chose et que hors la poésie il n'y a pas de salut.

J'ai fait un rêve, l'autre jour.—J'avais écrit un beau livre, un livre sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux noms en lettres d'or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans cette fraternité du génie, passaient inséparables à la postérité. Ce n'est encore qu'un rêve malheureusement.

Morale et conclusion de ces quatre pages.—Tu dois contenter ton père en faisant ton droit le plus assidûment possible. Mais tu dois aussi travailler le dessin fort et ferme—unguibus et rostro—pour devenir un Jean Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau.

Tu me demandes la suite de la Mascarade. Je ne puis contenter ton désir, par la simple raison que, jusqu'à présent, cette suite n'existe pas. Le fragment que je t'ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne sais ce qui me passa par la tête, j'abandonnai complètement cette pièce pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de terminer: quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique Hermann; en tous cas, dès qu'il existera une suite quelconque, je te l'expédierai.

Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l'envoi des gravures, soit pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j'oserai dire que c'est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances, et cela me console. Je ne me plains que d'une chose, c'est que tes épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le sais: ainsi donc plus d'excuses.—J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas boire que de cesser de correspondre avec toi.

Tu m'écris ensuite que tu es bien triste: je te répondrai que je suis bien triste, bien triste. C'est le vent du siècle qui a passé sur nos têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous; la faute en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que: si je t'ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends par ce mot compris. Pour moi, voici ce qu'il en est: j'ai reconnu chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux premières qualités devant lesquelles je m'incline. Et cela m'a suffi; dès ce moment je t'ai compris, je t'ai jugé. Quelles que soient tes défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même pour moi. Il n'y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas de sa nature de pierre. Mais l'homme est tout un monde; qui voudrait analyser les sentiments d'un seul pendant un jour, succomberait à l'œuvre. L'homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent tes contradictions appareilles. Je t'ai jugé bon et poète, et je le répéterai toujours: «Je t'ai compris.»

Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d'août. La paresse est une belle chose, on n'en meurt pas plus vite. Puisque la vie est mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous emporte, tout aussi poliment que notre voisin qui a passé sa vie à l'ombre, sans parler, vivant comme un ours, afin d'amasser un peu d'or.

Je te serre la main.

Ton ami,

É. Zola.


XXXIII

Paris, 16 avril 1860.

Mon cher Cézanne,

J'ai vu Villevieille, le lundi de Pâques. Le paresseux était mollement couché, sous le futile prétexte qu'il était malade. Malade! vraiment oui. Jamais chanoine, jamais chantre, jamais bedeau, jamais enfant de chœur, ne fut plus gras, plus vermeil, plus joufflu, plus luisant de graisse. N'importe, il restait au lit. J'ai longtemps causé avec lui, nous avons parlé de Chaillan, de toi, etc. Je n'ai pas vu son atelier, où d'ailleurs, m'a-t-il dit, aucune toile n'était ébauchée. Je dois prochainement retourner chez lui, un de ces soirs, pour prendre le thé.

Sa femme est toute mignonne, toute blanche et rose, c'est presque une enfant. Il me semble que je vivrais comme un ange avec cette petite fille. Réellement, il ne la flattait pas, quand il disait qu'elle était adorable: visage spirituel, un peu chiffonné, petite bouche, petit pied, enfin délicieuse.—Bon Dieu! qu'ils ont tort de ne pas s'aimer toujours, de se disputer même parfois.

Je pense à notre mariage, à nous. Qui sait si le sort nous garde un bon lot. Sera-t-elle belle, sera-t-elle laide? Sera-t-elle bonne, sera-t-elle méchante? Bonté et beauté ne vont pas toujours ensemble, hélas! Espérons pourtant que nous aurons de la chance et dans le matériel et dans le spirituel.—Car, tout bien pesé, tout bien considéré, je crois que le bonheur est dans le mariage comme ailleurs. On dit que c'est une loterie; je n'en crois rien. Le hasard a bon dos, et dès que l'homme fait une faute, il la met sur le dos du hasard, qui n'en peut mais. Je croirais plutôt qu'il n'y a là que de bons numéros; quant aux mauvais, c'est l'homme qui les fait lui-même. Je m'explique: dans toute femme, il y a l'étoffe d'une bonne épouse, c'est au mari à disposer de cette étoffe le mieux possible. Tel maître, tel valet; tel mari, telle épouse.—L'éducation de la jeune fille est si différente de celle du jeune homme, qu'à la sortie des écoles, même entre frère et sœur, il n'y a plus aucun lien, aucune parenté d'idée. Ce sera bien pire entre deux étrangers, entre deux époux. Le mari a donc une grande tâche, celle de la nouvelle éducation de la femme; ce n'est pas tout de coucher ensemble pour être mariés, il faut encore penser de même: sinon, les époux ne peuvent manquer tôt ou tard de faire mauvais ménage.—Voilà pourquoi l'éducation des filles me paraît si imparfaite. Elles arrivent dans le monde ignorantes, bien plus, ne sachant que des choses qu'il leur faut oublier.—Je patauge d'une belle manière, je crois.

Ma nouvelle vie est assez monotone. Je vais à neuf heures au bureau, j'enregistre jusqu'à quatre heures des déclarations de douanes, je transcris la correspondance, etc., etc.; ou mieux, je lis mon journal, je bâille, je me promène de long en large, etc., etc. Triste en vérité. Mais dès que je sors, je me secoue comme un oiseau mouillé, j'allume ma bouffarde, je respire, je vis. Je roule dans ma tête de longs poèmes, de longs drames, de longs romans; j'attends l'été pour donner carrière à ma verve. Vertu Dieu! je veux publier un livre de poésies et te le dédier.

Vois l'utilité de la transaction. Je puis te remercier de ton envoi littéraire:—Un Trésor de belle-mère—sans commettre des phrases heurtées. Tout le monde doit avoir un avis et je vais te dire le mien sur cette comédie. Tu l'as sans doute vu jouer, tu l'as peut-être lue. Dans le premier cas, la mise en scène, la lumière, le jeu des acteurs, peuvent t'avoir égaré; mais dans le second, je crois que tu as été de mon avis: que tu as trouvé cette pièce fort médiocre. Comme comédie, elle ne vaut rien; pas de caractère soutenu, pas même de caractère dessiné. Comme vers, j'en dirais presque autant; à part quelques alexandrins assez comiques, le reste ressemble à de la prose endimanchée.—Un auteur, quelque révolutionnaire qu'il soit, a toujours un but. M. Muscadel ne semble pas en avoir; il n'y a pas d'exposition, pas de nœud, pas de dénouement; ce sont des vers, puis des vers. Le public qui a applaudi cette bluette serait bien embarrassé pour en raconter le fond, car il n'y en a pas. Je le répète, les scènes se suivent sans avoir aucun lien entre elles, rien n'est observé, rien n'est amené à temps. On ne sait pas pourquoi la belle-mère est méchante, on ne sait pas pourquoi elle devient bonne. Les deux époux n'ont qu'une scène, où ils font de l'esprit assez plat. Ces deux rôles développés auraient sans doute eu du bon, mais tels qu'ils sont, ce sont de pâles ébauches. Quant à Valentin, l'âme de la pièce, celui qui a dû la faire réussir, son rôle est le rôle de tous les valets de vaudeville. Rien ne le lie avec les autres personnages, il ne sert pas à l'intrigue, intrigue qui, d'ailleurs, n'existe pas. Quant à la lettre qu'il écrit à sa maîtresse, c'est une ficelle qui n'en est pas même une, puisqu'elle n'amène rien.—Je ne nie pas le mérite de l'auteur, je nie le mérite de sa pièce, je proteste contre les comptes rendus que j'ai lus dans les journaux. Ce n'est pas un bon service à rendre à M. Muscadel, que de lui donner sans raison de l'encensoir par la figure. Et pour mon compte, si j'avais été rédacteur, je lui aurais dit: «Vous avez sans doute du talent, travaillez donc pour nous faire une comédie meilleure que celle que vous venez de nous donner».—Voilà bien du bavardage à propos d'un étranger; mais la littérature a toujours une petite place dans mes missives et j'ai cru bien faire en te donnant franchement mon avis sur une pièce que tu as sans doute jugée toi-même. Je serais heureux que nos deux jugements se rencontrent. Je n'en veux nullement à M. Muscadel, que je ne connais pas; ce n'est pas non plus une basse jalousie qui me conduit. J'ai lu la pièce avec la bonne volonté de la trouver excellente et je me contente de traduire le moins impoliment possible l'impression qu'elle m'a produite.

Je me trompe en disant que l'auteur n'avait pas de but. J'ai cru lui en découvrir un; celui de peindre cette espèce de jalousie qu'éprouve une mère contre la femme qu'aime son fils. Elle croit que cette femme la vole, que l'amour doit lui appartenir tout entier, à elle qui l'a nourri, qui l'aime tant. On pourrait faire une charmante comédie avec cette donnée. Mais combien M. Muscadel a traité cela lourdement, si lourdement, que l'on se demande si le but de l'auteur était bien de peindre cet amour maternel luttant contre l'amour.

J'ai reçu ta lettre.—Tu as raison de ne pas trop te plaindre du sort: car, après tout, comme tu le dis, avec deux amours au cœur, celui de la femme et celui du beau, on aurait grand tort de se désespérer. Le temps passe vite, même dans la solitude, lorsque vous peuplez cette solitude de fantômes chéris; et qu'est-ce être malheureux, sinon être seul. Ce n'est pas, il est vrai, le seul fléau qui sévit sur l'humaine race, mais de là, du manque de toute affection, découlent tous nos malheurs. Aussi, moi l'isolé, moi le dédaigné, je me cramponne à ton amitié en désespéré. Lorsque mon œil interroge l'horizon, il ne voit que brouillard, que vagues nuées, mais au moins il aperçoit encore ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console. Mon pauvre ami, si jamais mes pensées, mes actions te déplaisaient, dis-le moi franchement: je pourrais me défendre auprès de toi, raffermir ton amitié chancelante.

Mais que dis-je là: ne sommes-nous pas maintenant liés, n'avons-nous pas même pensée? Notre amitié est bien solide encore: et ne prends ce que je viens de te dire que comme craintes exagérées d'un danger imaginaire.

Tu m'envoies quelques vers où respire une sombre tristesse. La rapidité de la vie, la brièveté de la jeunesse, et la mort, là-bas, à l'horizon: voilà ce qui nous ferait trembler, si l'on y pensait quelques minutes. Mais n'est-ce pas un tableau plus sombre encore, lorsque dans le cours si précipité d'une existence, la jeunesse, ce printemps de la vie, manque entièrement, lorsqu'à l'âge de vingt ans, on n'a pas encore éprouvé le bonheur, qu'on voit avancer l'âge à grands pas et qu'on n'a pas même, pour égayer ces rudes jours d'hiver, les souvenirs des beaux jours d'été.—Et voilà ce qui m'attend.

Tu me dis encore que quelquefois tu n'as pas le courage de m'écrire. Ne sois pas égoïste: tes joies comme tes douleurs m'appartiennent. Quand tu seras gai, égaye-moi; quand tu seras triste, assombris mon ciel sans crainte: une larme est quelquefois plus douce qu'un sourire. D'ailleurs, écris-moi tes pensées au jour le jour; dès qu'une nouvelle sensation naîtra dans ton âme, mets-la sur le papier. Puis, quand il y en aura quatre pages, expédie-les moi.

Une autre phrase de ta lettre m'a aussi douloureusement impressionné. C'est celle-ci: «la peinture que j'aime, quoique je ne réussisse pas, etc., etc.» Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur toi-même. Je te l'ai déjà dit pourtant: dans l'artiste il y a deux hommes, le poète et l'ouvrier. On naît poète, on devient ouvrier. Et toi qui as l'étincelle, qui possèdes ce qui ne s'acquiert pas, tu te plains; lorsque tu n'as pour réussir qu'à exercer tes doigts, qu'à devenir ouvrier.—Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots. Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme; aujourd'hui je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font encore de l'art—à leur manière,—ils travaillent consciencieusement. Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir, ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison: tu vas travailler chez X***, tu copies ses tableaux, tu l'admires peut-être. Je crains pour toi ce chemin où tu t'engages, d'autant plus que celui que tu tâches peut-être d'imiter a de grandes qualités, qu'il emploie misérablement, mais qui n'en font pas moins paraître ses tableaux meilleurs qu'ils ne sont. C'est joli, c'est frais, c'est bien brossé; mais tout cela n'est qu'un tour de métier, et tu aurais tort de t'y arrêter. L'art est plus sublime que cela; l'art ne s'arrête pas aux plis d'une étoile, aux teintes rosées d'une vierge. Vois Rembrandt; avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids, deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X*** est un bon maître pour t'apprendre le métier; mais je doute que tu puisses apprendre autre chose dans ses tableaux.—Étant riche, tu songes sans doute à faire de l'art et non du commerce. Si je parlais à Chaillan, je lui dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire.—Défie-toi donc d'une admiration exagérée pour ton compatriote; mets tes rêves, ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d'y faire passer cet amour idéal que tu portes en toi.—Surtout, et c'est là le gouffre, n'admire pas un tableau parce qu'il a été vite fait; en un mot, et pour conclusion, n'admire pas et n'imite pas un peintre de commerce.—Je reviendrai sur ce sujet.—Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes idées. Dis-le moi franchement pour ne pas garder contre moi une rancune cachée, et par là même augmentant chaque jour.—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.

Ton ami,

É. Zola.

J'ai changé de demeure; adresse tes lettres rue Saint-Victor, n° 35.


XXXIV

26 avril 1860, 7 heures du matin.

Mon bon vieux,

Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant. Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite, je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.—L'amitié seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement prendre la peine de le discuter.

Et maintenant j'aborde plus hardiment le sujet peinture.

Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger des coups de pinceau. Je me borne à dire si le sujet me plaît, si l'ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l'amour du beau respire dans la composition. En un mot, sans m'occuper du métier, je parle sur l'art, sur la pensée qui a présidé à l'œuvre. Et je pense agir sagement; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets. Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu'à la vue d'un tableau tu t'occupes beaucoup du métier, que tu t'extasies sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc. Cela est naturel; l'idée, l'étincelle est en toi, tu cherches la forme que tu n'as pas, et tu l'admires de bonne foi partout où tu la rencontres. Mais prends garde; cette forme n'est pas tout, et, quelle que soit ton excuse, tu dois mettre l'idée avant elle. Je m'explique: un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées, placées sur une toile; il ne te faut pas chercher constamment par quel procédé mécanique l'effet a été obtenu, quelle couleur a été employée; mais voir l'ensemble, te demander si l'œuvre est bien ce qu'elle doit être, si l'artiste est réellement un artiste. Il y a si peu de différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d'œuvre. Des deux côtés, c'est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse, une toile, un cadre. La différence n'est que dans ce quelque chose qui n'a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C'est ce quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu'il faut surtout découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu'avant de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la sublime harmonie, par la grande pensée qui s'épand du chef-d'œuvre, et l'entoure comme d'une auréole divine.—Loin de moi la pensée de mépriser la forme. Ce serait sottise; car sans la forme on peut être grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C'est elle qui fixe l'idée, et plus l'idée est grande, plus la forme doit être grande aussi. C'est par elle que le peintre est compris, apprécié; et cette appréciation n'est favorable qu'autant que la forme est excellente. Je me servirai d'une comparaison; si je voulais converser avec un Allemand, je ferais venir un interprète; mais si je n'ai pas d'Allemand avec qui parler, je n'ai que faire d'un interprète. L'interprète est la forme, l'Allemand la pensée; sans la forme je ne comprendrai jamais la pensée, mais je n'ai que faire de la forme si la pensée n'existe pas. C'est le dire que le métier est tout et n'est rien; qu'il faut absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux éléments qui s'annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose.

D'ailleurs, je ne parle pas pour toi; si tu as du bon, comme je le crois fermement, tu n'as pas à établir ces distinctions que je viens de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec sa forme originale; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l'homme. Cela se remarque surtout lorsque c'est la pensée qui règne seule; le pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris; son âme a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l'homme qui la possède sans posséder l'idée, réussit parfois et alors son exemple devient extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont j'avais promis de te reparler; tout ce qui précède n'est qu'un long préambule et c'est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce exclut l'idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme art. C'est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants; rien de mieux. Mais c'est que ce diable de peintre, s'il n'a pas l'idée, a le plus souvent la forme pour lui; et, dès lors, son tableau est un véritable piège pour les commerçants. On est forcé d'avouer que c'est joli, et si l'on ne va pas plus loin, voilà qu'on se met à admirer une œuvre indigne, l'imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les imbéciles qui se laissent prendre; mais m'en voudras-tu si je me suis effrayé, même à tort, et si je l'ai dit en ami: «Prends garde! songe à l'art, à l'art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la forme seule, c'est la peinture de commerce; considère l'idée, fais de beaux rêves; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras sera beau, sera grand». Voilà ce que je t'ai dit, voilà ce que je te répéterai toujours.