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Correspondance: Lettres de jeunesse

Chapter 45: XL
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About This Book

The collection presents early personal letters to friends and colleagues that mix everyday details with earnest reflections on love, artistic ideals, literary ambitions, and career choices. The writer debates romantic and realist views with peers, describes study plans and doubts, praises literary figures, and offers counsel and consolation. Interchanges with artists reveal developing aesthetic arguments while intimate observations of mood, health, and friendship show a young author shaping voice and priorities through candid, often persuasive epistles.

Si tu n'es pas content, tu n'es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les plus sérieuses que j'aie écrites de ma vie.—Au moins, souviens-toi de nos engagements; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas attention à mon bavardage.

Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi; nous avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes. C'est un excellent garçon; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable; il ne sera cependant jamais malheureux, et c'est en quelque sorte ce qui me console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n'est plus jeune; je le soupçonne même d'être un peu avare. Avec ces deux défauts, qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim, ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son village, ou bien se contentera des poitrails médiocres qu'il vendra le plus cher possible.

—Il est, me disait-il, dans une maison où logent douze fillettes; et cela l'ennuie, car elles font un tapage à faire crouler les murs. Il va changer de demeure. L'innocent!

Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures jusqu'à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il a du toupet.—Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette exclamation? à nous donner des regrets superflus.

—Je ne t'en dirai pas plus long sur Chaillan: il doit t'écrire lui-même sous peu.—Je n'ai pas encore revu Villevieille; je pense aller lui rendre bientôt visite.

Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé, comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit, une de nos joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste réalité; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses, peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart; j'entends le monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres pour moi; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de soleil viennent se jouer et m'annoncer qu'au dehors la nature est en fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs des parfums enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les yeux, et pour un instant je vous vois passer, vous, mes amis; je les vois, elles aussi, ces femmes que j'aimais sans le savoir. Puis tout s'évanouit, la réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des envies de pleurer.—Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative de l'Orient! la douce et poétique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous devenus?

J'ai fait cette lettre, currente calamo, sans me reposer, sans moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est folle, privée de ce peu de raison que je possède.

Je n'ai pas pu attendre une lettre de toi pour t'écrire de nouveau et quoique je n'aie rien à te dire, il m'a pris une telle rage de noircir du papier, que j'ai cédé à la tentation.

Je te serre la main.

Ton ami,

Émile Zola.

Mes respects à tes parents.

Je reçois ta lettre à l'instant.—Elle fait naître en moi une bien douce espérance. Ton père s'humanise; sois ferme, sans être irrespectueux. Pense que c'est ton avenir qui se décide et que tout ton bonheur en dépend.—Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***.

Je répondrai à ta lettre sous peu.


XXXV

Paris, 5 mai 1860.

Mon bon vieux,

Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J'ai fait l'école buissonnière pour aujourd'hui et je ne crois pouvoir mieux employer le temps passé loin de mon bureau, qu'en causant avec toi.—Je vais donc répondre à tes deux dernières lettres.

Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks. Voici un mois que je suis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres.—Je ne demande qu'une grotte dans le flanc d'un rocher, sur une haute montagne. Je vivrai là vêtu d'un froc s'il le faut, en ermite, ne me souciant ni du monde, ni de ses jugements.—Ne crois pas que ce soit là le vain désir d'un poète; je pense sérieusement et, si je n'avais pas une mère, il y a longtemps que j'aurais tâché de mettre mon idée à exécution.—Quoi qu'il en soit je trouve mon bureau puant et je vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m'arrête, c'est que, sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille; je cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre, combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. Tu ne peux te douter de la souffrance que j'éprouve quand je pense à ces choses-là. C'est comme un damné labyrinthe; j'ai beau marcher, je m'égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à l'art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l'amour ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant l'horrible réalité.—Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps, ce n'est qu'une suite de ma maladie morale, de l'ennui, du désespoir que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de boire frais.

Tu me parles de Baille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je désire moi-même t'entretenir au sujet de ce brave garçon.—C'est qu'il n'est pas comme nous, qu'il n'a pas le crâne fait dans le même moule; il a bien des qualités que nous n'avons pas, bien des défauts aussi. Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te dire par où il pèche, par où il l'emporte; je ne lui donnerai pas non plus l'épithète de sage, pas plus que celle de fou; cela n'est que relatif et dépend du point de vue d'où l'on envisage la vie. Que nous importe d'ailleurs, à nous ses amis; ne suffit-il pas que nous l'ayons jugé bon garçon, dévoué, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec cette bienveillance que nous réclamons pour nous-mêmes, et, si quelque chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que la vie nous garde; nous sommes au début, tous trois riches d'espérance, tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serrons-nous la main: non pas une étreinte d'un moment, mais une étreinte qui empêche un jour de faiblir, ou qui console après la chute.—Que diable me marmotte-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j'ai cru m'apercevoir que le lien qui t'unissait avec Baille faiblissait, qu'un anneau de notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier; de penser que Baille est mon ami, qu'il est le tien, et que si son caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n'en est pas moins dévoué pour nous, aimant, qu'enfin il me comprend, qu'il te comprend, qu'il est digne de nos confidences, de ton amitié.—Si tu as quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre, ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui,—rien n'est à craindre comme les choses non avouées entre amis.

Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque où, insoucieux de l'avenir, nous combinions un beau soir la tragédie du célèbre Pitot; puis le grand jour! là, sur le bord de l'eau, le soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n'admirions peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et si riante.—On a dit—je crois que c'est Dante—que rien n'est plus pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la fois.—Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà le passé; nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras, pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaitant de voir revivre le passé, ou implorant l'avenir à grands cris, ne sachant jamais jouir du présent.—Je te l'ai dit dans ma dernière lettre, parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée; c'est un mot que tu m'as dit jadis, c'est une de nos parties: une montagne, un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère—malheureux et fou.

Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de réunion. «Quand j'aurai fini mon droit, peut-être, me dis-tu, serai-je libre de faire ce que bon me semblera; peut-être pourrai-je aller te rejoindre.» Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d'un instant; que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peut-être, à ses yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t'entretenir dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal. Peut-être, s'il lisait mes lettres, me jugerait-il sévèrement; mais quand bien même je devrais perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à toi: «J'ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et par mille raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, je crois que vous devez le laisser aller là où son penchant, l'entraîne.»—Mon vieux, il s'agit donc d'un petit effort, d'un peu travailler. Voyons, que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit viendra l'aurore; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette nuit, et que lorsque luira le jour tu puisses dire: «J'ai assez dormi, mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m'enfermez pas dans un bureau; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon père.»—Je ferai ta commission à Chaillan.

Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se trompe; je compte aller te serrer la main tout comme l'année dernière. Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une foule de raisons; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de ton père, je me prépare à faire mes paquets.—Tu me parles vaguement d'une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un mot pour ce dernier; autant pour éclaircir l'affaire que pour désavouer toutes les mesures rigoureuses qu'on aurait pu prendre en mon nom.—Lis d'ailleurs ce mot et ne m'en veuille pas s'il rogne ta portion.—Serre la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m'as communiqué cette misère.

Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl; riez, mes enfants, riez. Ma mansarde n'est certes pas belle, et cependant parfois je la regrette.—Nous avons depuis une semaine un temps sublime; je ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m'importe la pureté du ciel, à moi Parisien; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des anchois au bastidon, tout au plus si je vais m'installer à la porte d'un établissement dans le genre du Qu'a fait la belle eau (Oh! Marguery!). Je ne t'ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage: ce sera pour ma prochaine lettre.

Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère, Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi: le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et d'ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous; ce fut tout artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de malaga, puis le premier acte de la Nouvelle Phèdre, et le proverbe intitulé Perrette. On a fortement applaudi; était-ce l'auteur à qui s'adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui offrait de si bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge incapables de m'apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce n'est pas orgueil, c'est simplement expérience et vérité. Ce qui m'a fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de Pagès (du Tarn). Pardon d'avoir parlé de moi le premier; j'ai voulu me débarrasser de ma pièce pour parler plus à l'aise de la Nouvelle Phèdre. On n'en a lu que le premier acte et ce n'est donc que d'après ce fragment que je puis en parler.—Une seule question. Qu'est-ce qui m'ennuie dans la tragédie? C'est la tragédie elle-même; ce sont tous ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques, l'alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du Tarn) me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu'il avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout; ses nouveautés se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte. D'autre part, il ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme et non celle des rois et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation dans le cercle mesquin d'une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là, seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'une petite bourgeoise.—D'ailleurs, ce premier acte est rempli de beaux vers; les situations sont copiées sur Racine, mais cela ôtait dans le sujet même.—Si l'un me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée que les tragédies classiques, destinée selon moi à un succès éclatant ou à une chute complète; mais qu'elle n'est nullement destinée à faire révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n'est pas le dernier mot de l'art dramatique. Je m'arrête faute de place.—Si bien que Chaillan a chanté et qu'il a été fort applaudi; si bien qu'un monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée où doivent se trouver des acteurs de l'Odéon; si bien qu'on a été se coucher sur les minuit.—M. Pagès (du Tarn) me demande soudain: «Voulez-vous six vers de désespoir?—Pardieu! lui dis-je, ce sont six verres vides.»—Le brave homme resta bouche béante.

Je te serre la main. Ton ami,

É. Zola.

Je t'envoie trois feuilles et trois feuilles différentes.—Ceci prouve que jadis j'avais trois cahiers de papier et que je n'en ai plus maintenant.


XXXVI

Paris, 13 juin 1860.

Mon cher Paul,

L'autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris, dans les champs, à trois ou quatre lieues.—N'aimes-tu pas les bluets, ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si gracieusement jolies. Les poètes ont, hélas! usé et abusé des fleurs. Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée, pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc. Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de le dire que j'en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de marcher dans le rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie au bastidon. J'étais seul et je m'en donnais à cœur joie; certain que personne ne m'épiait pour me railler, j'allais toujours, augmentant mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes; je parie que tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi, cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait séché la rosée dans leurs corolles; fais-toi enfant pour une heure; puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux; on dirait un amas de fine dentelle.—Le fait est qu'après avoir couru deux grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête; des arbres partout, du blé, des haies, etc. Je me trouvais dans un pays qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d'un vieux chêne, j'aperçus un clocher; un clocher suppose un village; un village, une auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque. Dans ce café—et c'est à cela que j'en voulais venir, tout le reste n'est qu'une préface,—je remarquai en rentrant des peintures qui me frappèrent. C'étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village; mais un chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n'avais vu de telles choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d'œuvre. Vraiment, si tu viens à Paris, nous irons jusqu'à Vitry—c'est le nom du bienheureux village—et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis laissé peut-être emporter par l'enthousiasme, mais je ne crois pas me tromper en avançant que ce jeune rapin a de l'avenir.

Tu m'apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage d'Escoffier-Don-Juan, d'Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc. Du diable! si je croyais que ce serait lui qui se marierait le premier de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage d'argent? A quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus qu'inutile. Gardons en avare nos belles rêveries; laissons les autres barboter dans la prose. Qui sait d'ailleurs? peut-être sont-ils plus heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l'autre soir en pensant à ce cher Escoffier: Voilà un garçon, me disais-je, dont le sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu'à vingt-deux ans il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment, où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras. Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n'être pas tourmenté par de folles idées comme moi, n'est-on pas joyeux de voir cent mille francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le répète, Escoffier doit être heureux. Ce n'est pas dire que je serais heureux, si j'étais à sa place; que non pas! Chacun dans son milieu, mon vieux; l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau.

Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée ensemble; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m'a dit t'avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses travaux. Combes est ici, il doit t'en parler. Les autres artistes que je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard; quant à Ampérère, je n'ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec Chaillan de Fournier; sais-tu par où il réside, ce qu'il fait? Pour nous, absence complète de notions à cet égard.—Nous attendons, pour commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième; l'habitation la plus haute du quartier; une immense terrasse, la vue de tout Paris; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc. Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie. Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront terminés. Au 8 juillet l'emménagement.—Baille, qui viendra sans doute à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile: que ne puis-je en dire autant de toi. Chaillan doit te narrer toutes les félicités que les rapins rencontrent ici.

Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques. Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et le soir à huit heures. C'est une petite blonde, toute mignonne, toute gracieuse; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles. Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre; elle vient, lève les yeux; nous échangeons un regard, même un sourire; puis c'est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fleuriste, la moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui parler! Veux-tu que je te le dise, c'est paresse et rêverie à la fois. C'est bien moins fatigant d'aimer ainsi; je l'attends, mon adorée, en fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je puis la doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir, l'entendre parler à travers le prisme de mon imagination. Mais, que te dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour platonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots; folie et sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s'entendra jamais.—Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup, pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l'ombre et les pieds au soleil. Épicure fut un sage; le monde n'a que faire de nous, pauvres chétifs, nous n'avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu'on nous laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant et dormant en attendant le grand sommeil.—Je veux aller près de toi au mois d'août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu! nous en viderons plus d'une et des meilleures encore!

Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n'en peut mais, comme tu dois l'arranger!—J'ai remarqué que nous, avions toujours besoin d'une peine ou d'un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète. D'ailleurs, l'idée d'amour entraîne jusqu'à un certain point l'idée de haine et vice versa. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes les laides; tu hais la ville, donc tu aimes les champs. Bien entendu, qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu'il en soit, je répète que nous avons besoin pour bien vivre d'aimer et de haïr quelque chose; d'aimer pour laisser notre âme s'épancher dans nos bons moments; de haïr pour jurer et briser les vitres dans nos mauvais moments. Tel est l'homme en général, c'est-à-dire l'homme bon et méchant, ayant des qualités et des défauts. Le véritable sage serait celui qui ne serait qu'amour, dans l'âme duquel la haine n'aurait pas de place. Mais comme nous ne sommes pas parfaits—Dieu merci! ce serait trop ennuyant—et que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu'il fallait démontrer.

Tu relis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu. C'est un plaisir que je me paie souvent. J'ai gardé toutes les tiennes; ce sont là mes souvenirs de jeunesse.—Faut-il que l'homme soit misérable! toujours désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l'avenir, puis, chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous: ne pas savoir profiter de la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment, je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu: «Dis-moi pourquoi nous as-tu pétris d'une argile aussi immonde? pourquoi as-tu enfermé ton souffle divin dans une si ignoble prison que les parois en ont souillé la céleste prisonnière?» Certes, ce n'est pas à propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis, si je regrette le temps passé, c'est un regret exempt de larmes; au contraire, je suis heureux pour un quart d'heure, je nous revois plus jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce bon temps ne reviendra pas, et j'espère. Et pourquoi n'aurais-je pas d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux vieillards; c'est leur trésor à eux, c'est le livre du passé qu'ils feuillettent d'une main tremblante, s'attendrissant à chaque page. Et, puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l'avenir, ce bel avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs. Espérons, mon bon vieux, espérons d'être réunis un jour, de jouir d'une sainte liberté, et de marcher en riant jusqu'à ce que nos pieds se heurtent contre la pierre d'un tombeau.

Mon poème en est toujours au même point: au commencement du troisième et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de le terminer.—Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est nullement parvenue; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je lui serre la main.

Parle-moi un peu des processions. C'est un temps de sainte coquetterie; sous prétexte d'adorer Dieu dans ses plus beaux atours, on va se faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser dans des mains mignonnes.—Parle-moi de Marguery (de Mars guéri, entendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout: je suis avide de nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour moi, puis tu me conteras tout ce que tu as vu.—Une dernière question: «Ta barbe, comment la portes-tu?»

Mes respects à tes parents.—Je te serre la main.

Ton ami,

Émile Zola.


XXXVII

Paris, 25 juin 1860.

Mon cher vieux,

Tu me parais découragé dans ta dernière lettre; tu ne parles rien moins que de jeter tes pinceaux au plafond. Tu gémis sur la solitude qui t'entoure; tu t'ennuies.—N'est ce pas notre maladie à tous, ce terrible ennui, n'est-ce pas la plaie de notre siècle? et le découragement n'est-il pas une des conséquences de ce spleen qui nous étreint la gorge?—Comme tu le dis, si j'étais près de toi, je tâcherais de te consoler, de t'encourager. Je te dirais que nous ne sommes plus des enfants, que l'avenir nous réclame et qu'il y a lâcheté à reculer devant la tâche qu'on s'est imposée; que la grande sagesse est d'accepter la vie telle qu'elle est; de l'embellir par des rêves, mais de bien savoir que ce sont des rêves que l'on fait.—Dieu me protège, si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur en te vantant l'art et la rêverie. Je ne puis cependant le croire; le démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux à notre perte. Reprends donc courage; saisis de nouveau tes pinceaux, laisse ton imagination errer vagabonde. J'ai foi en toi; d'ailleurs, si je te pousse au mal, que ce mal retombe sur ma tête. Du courage surtout, et réfléchis bien, avant de t'engager dans cette voie, aux épines que tu peux rencontrer. Sois homme, laisse un instant le rêve de côté, et agis.—Si je te donne de mauvais conseils, je le répète, que Dieu me protège! Je crois bien parler pour toi, j'en ai conscience; si l'on m'accusait, ce ne serait pas la première fois que l'on me jetterait à la face des injures que je ne mérite pas. Mon cœur en saignerait, mais je dirais comme le Christ: «Seigneur, pitié pour eux; ils ne savent pas ce qu'ils font».

Laisse-moi te parler un peu de moi; ce que je viens de te dire a rouvert en moi des blessures saignantes.—J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais la main à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé, je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni inférieur. Dérision! on me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliai la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi; je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot était leur personnage; et, frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là; je conçus un autre projet: les écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation; et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots mépris.—Mais si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse et, pour toute qualité, je ne me trouve alors que celle de vous aimer.—Comme le naufragé qui se cramponne à la planche qui surnage, je me suis cramponné à toi, mon vieux Paul. Tu me comprenais, ton caractère m'était sympathique; j'avais trouvé un ami, et j'en remerciais le ciel. J'ai craint de te perdre à plusieurs reprises; maintenant cela me semble impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement pour jamais nous détacher.—Pardonne-moi de t'avoir parlé de ces questions brûlantes; j'ai cru devoir le faire pour augmenter, s'il est possible, notre amitié.

J'ai passé la journée d'hier avec Chaillan. Comme tu me l'as dit, c'est un garçon qui a un certain fond de poésie; la direction seule lui a manqué.—Je dois demain aller le voir travailler chez lui; il est en train de faire une petite toile représentant une barque battue par la tempête et habitée par un matelot hagard; dans le fond la Vierge apparaît à sa prière et éloigne d'une main l'ouragan. Ce sujet est tiré d'une gravure que l'on place sur la première feuille des romances. Telle est l'idée; quant à l'exécution, c'est assez piètre, surtout comme couleur, comme harmonie des teintes. Le sujet étant très difficile à traiter, ce brouillard, cette mer, ces éclairs, cette apparition, ce chaos du ciel et des vagues présentant une grande difficulté pour être proprement rendus, et d'un autre côté le peintre n'ayant pas les talents requis, l'œuvre, je le crains, sera fort médiocre.—Par ce qui est déjà fait, je juge que cela ressemblera assez à ces ignobles ex-voto qui sont accrochés dans la Madeleine, à Aix.—Jeudi, je dois aller souper avec Chaillan dans une famille provençale, résidant à Paris, à l'occasion de la première communion du fils de la maison.—Quant à la journée d'hier, je crois—Dieu me pardonne—que nous nous sommes un peu pochardés. Titubant, lui prodiguant les plus doux noms, je l'ai accompagné jusque chez lui où je l'ai quitté, après mille serments d'amitié.—Il travaille unguibus et rostro souhaitant de tout cœur de t'avoir pour compagnon.

Je compte toujours aller te voir bientôt. J'ai besoin de te parler; les lettres, c'est fort bon, mais on n'y dit pas tout ce que l'on voudrait dire. Je suis las de Paris; je sors fort peu et, si c'était possible, j'irais m'établir près de toi. Mon avenir est toujours le même: fort sombre et si couvert de nuages que mon œil l'interroge en vain. Je ne sais vraiment où je vais: que Dieu me conduise.—Écris-moi souvent, cela me console. Je sais combien tu hais la foule, ne me parle donc que de toi; et surtout ne crains jamais de m'ennuyer.—Courage. A bientôt.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.—Ton ami,

Émile Zola.

Marguery m'écrit; je n'ai pas le temps de lui répondre. Dis-lui seulement de signer de mon nom: Émile Zola, toutes les paroles de romances que je lui ai envoyées. Ces pièces devant paraître un jour, il serait ridicule de prendre un pseudonyme.—N'oublie pas, il paraît que c'est pressé.


XXXVIII

Juillet 1860.

Mon cher Paul,

Permets que je m'explique une dernière fois franchement et clairement; tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais sang incroyable.—La peinture n'est-elle pour toi qu'un caprice qui t'est venu prendre par les cheveux un beau jour que tu t'ennuyais? N'est-ce qu'un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à ne pas travailler au droit. Alors, s'il en est ainsi, je comprends ta conduite: tu fais bien de ne pas pousser les choses à l'extrême et de ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est ta vocation,—et c'est ainsi que je l'ai toujours envisagée,—si tu te sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens pour moi une énigme, un sphinx, un je ne sais quoi d'impossible et de ténébreux. De deux choses l'une: ou tu ne veux pas, et tu atteins admirablement ton but; ou tu veux, et dès lors je n'y comprends plus rien. Tes lettres tantôt me donnent beaucoup d'espérance, tantôt m'en ôtent plus encore; telle est la dernière, où tu me sembles presque dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité. Dans cette lettre est cette phrase que j'ai cherché vainement à comprendre: «Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite contredit mes paroles.» J'ai bâti bien des hypothèses sur le sens de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite? celle d'un paresseux sans doute; mais qu'y a-t-il là d'étonnant? on te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste; je ne vois aucune contradiction entre cette demande et tes actions; tu négliges le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu acceptes; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes actions.—Veux-tu que je te le dise?—surtout ne va pas le fâcher,—tu manques de caractère; tu as horreur de la fatigue, quelle qu'elle soit, en pensée comme en actions; ton grand principe est de laisser couler l'eau, et t'en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort; chacun voit à sa manière et chacun le croit du moins. Seulement, ce système de conduite, tu l'as déjà suivi en amour; tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance; tu le sais mieux que moi, ni l'un ni l'autre ne sont arrivés. L'eau coule toujours, et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu'un sable brûlant.—J'ai cru devoir le répéter une dernière fois ici ce que je t'ai déjà dit souvent: mon titre d'ami excuse ma franchise. Sous bien des rapports, nos caractères sont semblables; mais, par la croix-Dieu! si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents, l'atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le voile; une chose ou l'autre, sois véritablement avocat, ou bien sois véritablement artiste; mais ne reste pas un être sans nom, portant une toge salie de peinture.—Tu es un peu négligent—soit dit sans le fâcher,—et sans doute mes lettres traînent et tes parents les lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils; je pense parler en ami et selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas être au mieux avec la famille. Je suis sans doute pour eux la liaison dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout cela m'afflige excessivement; mais, je te l'ai déjà dit, je me suis vu si souvent mal jugé, qu'un jugement faux ajouté aux autres ne saurait m'étonner. Reste mon ami, c'est c'est tout ce que désire.

Un autre passage de ta lettre m'a chagriné. Tu jettes, me dis-tu, parfois les pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences? Je les comprendrais après des années d'études, après des milliers d'efforts inutiles. Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds. Mais toi qui n'as eu jusqu'ici que l'envie de travailler, toi qui n'a pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n'es pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc; tout ce que tu as fait jusqu'ici n'est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à ton but, il te faut des années d'étude et de persévérance.—Ne suis-je pas dans le même cas que toi; la forme n'est-elle pas également rebelle sous mes doigts? Nous avons l'idée; marchons donc franchement et bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise!—D'ailleurs, j'aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce qu'il fait excellent; c'est qu'il n'a pas en tête un mieux, un idéal qu'il tâche d'atteindre. Aussi ne s'élèvera-t-il jamais, parce qu'il se croit déjà élevé, parce qu'il est content de lui.

Tu me demandes des détails sur ma vie matérielle. J'ai quitté les Docks; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon les tempéraments. Je ne puis répondre qu'une chose: je ne pouvais plus y rester, et j'en suis sorti.—Ce que je pense faire, je te le dirai plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution.—Pour l'instant, voici ma vie: nous avons commencé le tableau d'Amphyon dans ma petite chambre du septième, un paradis orné d'une terrasse, d'où nous découvrons tout Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaillan vient sur les une heure. Pajot, jeune homme dont je t'ai parlé, ne tarde pas à le suivre; nous allumons nos pipes, si bien qu'au bout de quelque temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je parie que tu cherches déjà les verres et les bouteilles; tu as pardieu raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d'un certain vin blanc que l'on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a surpris avant-hier Chaillan à l'improviste, et l'a si bien étourdi d'un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu'il fumait un excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu; la chose a ses désagréments, mais, au fond, c'est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt sérieux, éclos sous l'encens de nos pipes, au milieu des tintements des verres. C'est une véritable tabagie, un tableau qui n'a pas de nom; je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne sois ici pour rire avec nous.—Le matin, j'écris toujours un peu; le soir, après la séance, je lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles s'écoulent mes journées; je m'ennuie beaucoup moins que cet hiver, et pourtant ce n'est pas encore là le genre d'existence que je rêve. Le tumulte n'est bon qu'à ses heures; toujours chanter, toujours rire, cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m'en veux. Si tu viens à Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson.

Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d'un singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu'il lui faut hiverner il est complètement mauvais. C'est un bon enfant, et ce ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je crois: j'ai, en l'écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous les yeux.—Je t'envoie à la page suivante une de ces poésies dont je parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier, sur le mur de ma chambre.

Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n'y comprends plus rien; voici une phrase que je lis dans cette épître: «Il est presque certain que Cézanne ira à Paris: quelle joie!» Est-ce d'après toi qu'il parle, lui as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il s'est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s'est-il pris à croire réel ton désir seul? Je te le répète, je n'y comprends plus rien. Je t'engage à me dire dans la première lettre les choses franchement; depuis trois mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je reçois: Il viendra, il ne viendra pas.—Tâchons, pour Dieu! tâchons de ne pas imiter les girouettes.—La question est trop importante pour passer du blanc au noir; là, franchement, où en sont les affaires?

Je ne t'envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de sublime. Ils remplissent ma lettre, et rien de plus.

Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Nous irons tous deux jusqu'à Trets, à pied, bien entendu; Chaillan le demande à grands cris.

J'attends Houchard. A bientôt.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami,

Émile Zola.

A quand ton examen? l'as-tu passé? le passeras-tu? Dis à Marguery que je ne l'oublie pas, que mon silence n'est dû qu'au manque de matières. Je lui écrirai cependant bientôt.


XXXIX

Paris, 1er août 1860.

Mon cher Paul,

En relisant tes lettres de l'année dernière, je suis tombé sur le petit poème d'Hercule, entre le vice et la vertu; pauvre enfant égaré, que tu as oublié sans doute, et qui était également sorti de ma mémoire. Je ne sais, j'ai ressenti un grand plaisir à cette lecture; divers passages, quelques vers isolés m'ont plu infiniment. Toi-même, j'en suis persuadé, si tu les parcourais, tu t'étonnerais, tu te demanderais si c'est bien toi qui as écrit cela.—C'est, d'ailleurs, l'effet que me font à moi-même les hémistiches perdus que je retrouve parfois sur mes vieilles paperasses.—Je dis donc que ces vers oubliés m'ont semblé meilleurs que jadis, et le front dans la main, je me suis mis à réfléchir. Que manque-t-il, me suis-je dit, à ce brave Cézanne, pour être un grand poète? la pureté. Il a l'idée; sa forme est nerveuse, originale, mais ce qui la gâte, ce qui gâte tout, ce sont les provençalismes, les barbarismes, etc.—Oui, mon vieux, plus poète que moi. Mon vers est peut-être plus pur que le tien, mais certes, le tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec l'esprit; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce ce n'est qu'un jeu, un mensonge brillant. Et ne crois pas que je plaisante ici; ne crois pas surtout que je te vante ou que je me vante moi-même; j'ai observé, et je te communique le résultat, rien de plus.—Le poète a bien des manières de s'exprimer: la plume, le pinceau, le ciseau, l'instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait: on doit descendre sa pente. Je ne veux donc pas te conseiller maintenant de prendre la plume et, laissant la couleur, travailler le style; pour faire une chose bien, il faut faire une seule chose. Seulement, permets-moi de pleurer sur l'écrivain qui meurt en toi; je le répète, la terre est bonne et fertile; un peu de culture, et la moisson devenait splendide. Ce n'est pas que tu ignores cette pureté dont je te parle; tu en sais peut-être plus que moi. C'est qu'emporté par ton caractère, chantant pour chanter, peu soucieux, tu te sers des plus bizarres expressions, des plus drôlatiques tournures provençales. Loin de moi de t'en faire un crime, surtout dans nos lettres, au contraire, cela me plaît. Tu écris pour moi, et je t'en remercie; mais la foule, mon bon vieux, est bien autrement exigeante; il ne suffit pas de dire, il faut bien dire. Maintenant, si c'était un crétin, une croûte qui m'écrive, que m'importerait que sa forme fût aussi déguenillée que son idée. Mais toi, mon rêveur, toi, mon poète, je soupire quand je vois si pauvrement vêtues tes pensées, ces belles princesses. Elles sont étranges, ces belles dames, étranges comme de jeunes bohémiennes au regard bizarre, les pieds boueux et la tête fleurie. Oh! pour ce grand poète qui s'en va, rends-moi un grand peintre, ou je t'en voudrai. Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse, toi qui m'as soudain abandonné, fais-moi oublier le Lamartine naissant par le Raphaël futur.—Je ne sais trop où je suis. Je voulais te rappeler en deux lignes ton ancien poème, et t'en demander un nouveau plus pur, plus soigné. Je voulais te dire que je ne me contentais pas des quelques vers que tu m'envoies dans chaque lettre; te conseiller de ne pas quitter entièrement la plume, et, dans tes moments, de me parler de quelque belle sylphide. Et voilà—je ne sais trop pourquoi—que je me perds, que je dépense futilement le papier. Pardonne-moi, mon vieux, et contente-moi; parle-moi de l'Aérienne, de quelqu'un, de quelque chose, en vers, et longuement. Rien entendu, après ton examen, et sans entraver en rien tes études au musée.

Le temps est déplorable; de l'eau, de l'eau, puis encore de l'eau. Quelqu'un a dit spirituellement que l'hiver était venu passer l'été à Paris. Le fait est qu'en écrivant cette lettre, je vois, de ma fenêtre, les fiacres se cahoter dans les ruisseaux, éclaboussant chacun; les grisettes sauter de pavé en pavé, sur la pointe des pieds, effarées, relevant leurs jupes; la foule se précipiter, les parapluies s'agiter lourdement comme d'énormes phalènes; et la pluie, railleuse, insolente, fouetter au visage le noble comme le vilain, la jolie fille comme la laide, l'aveugle comme son chien. Spectacle de fraternelle égalité qui me fait rire parfois, j'aime—est-ce instinct du mal?—j'aime voir patauger les sots, les épiciers dans la boue.—Puis, les jolies choses qu'un jour de pluie vous fait voir; la jambe fine et ronde, qui craint le soleil, se montre hardiment; plus l'averse est forte, plus les jupes remontent, on aime mieux—c'est au moins étrange—tacher un bas blanc bien propre, bien tiré, qu'un vieux jupon de couleur; certes, c'est un goût que je ne blâme pas, ô jeunes filles, relevez, relevez ces voiles incommodes; si le jeu vous en plaît, il me plaît davantage.—N'importe, ce ciel gris m'attriste, m'indispose. Je suis boudeur, rechigné comme lui; je sors encore moins, je m'ennuie, je bâille. Que Dieu m'envoie, avec un rayon de soleil, un rayon de joie et d'espérance.

J'ai reçu ta lettre ce matin.—Permets-moi de te dire mon avis sur les sujets que vous avez discutés, toi et Baille.—Je dis également comme toi, que l'artiste ne doit pas remanier son œuvre. Je m'explique: que le poète, en relisant son œuvre entière, retranche un vers par-ci, par-là, qu'il change la forme sans changer l'idée, je n'y vois pas de mal, je crois même que c'est une nécessité. Mais qu'après coup, des semaines, des mois, des années écoulées, il bouleverse son œuvre, abattant ici, reconstruisant plus loin, c'est selon moi une sottise et du temps perdu. Outre qu'il détruit un monument portant en quelque sorte le cachet de son époque, il ne fait jamais d'une pièce médiocre, mais originale, qu'une pièce tiraillée, froide. Que n'emploie-t-il plutôt ces longues heures d'une stérile correction à composer un nouveau poème, où son expérience acquise fera merveille. Pour ma part, j'ai toujours mieux aimé écrire vingt vers que d'en corriger deux; c'est un travail des plus ingrats et que je soupçonne fort d'être contraire au développement de l'intelligence. D'ailleurs, où en serions-nous s'il fallait toujours corriger les défauts que le temps nous montre dans nos œuvres? chaque édition différerait de la précédente; ce serait une Babel inextricable et la pensée passerait par tant de formes qu'elle changerait du blanc au noir. Ainsi donc, je suis complètement de ton avis: travaillez avec conscience, faites le mieux que vous pourrez, donnez quelques coups de lime, pour mieux ajuster les parties et présenter un tout convenable, puis abandonnez votre œuvre à sa bonne ou à sa mauvaise fortune, ayant soin de mettre au bas la date de sa composition. Il sera toujours plus sage de laisser mauvais ce qui est mauvais et de tâcher de faire meilleur sur un autre sujet.—Comme toi, je parle ici pour l'artiste en général: poète, peintre, sculpteur, musicien.

Quant au début d'un poète, je goûte l'idée de Baille. Il serait naïf de dire qu'il vaut mieux publier en premier un chef-d'œuvre qu'un livre médiocre; c'est d'une complète évidence. D'ailleurs, si Baille pensait comme moi, en avançant cet avis, qu'il se rassure. Je sais bien que je patauge encore, que je ne suis pas mûr, que je cherche ma voie. D'un autre côté, je suis ignorant de tout, de la grammaire comme de l'histoire. Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pour ainsi dire qu'un essai, qu'un prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi. Certes, ce sont là de beaux rêves, et je ne les dis qu'à vous, pour que, si je tombe, ma chute soit moins ridicule et moins retentissante. N'importe, rêvons toujours, cela ne fait de mal à personne et sert de consolation.—J'aime la poésie pour la poésie et non pour le laurier; personne ne comprend mes rêves, la plume et le papier sont mes confidents; j'aime mes vers comme des amis qui pensent comme moi, je les aime pour eux, pour ce qu'ils disent. Non pas que je fasse fi de la gloire; l'immortalité est une sublime ambition. Mais je pense avec Baille qu'il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir, le laisser dorer par le soleil et se satiner sous les gouttes de rosée.—Attendons: qui vivra verra. Et je dis cela pour toi comme pour moi.

Baille, me dis-tu encore, regarde l'art comme un sacerdoce: c'est penser en poète. Oui, l'art est un culte, le culte du bon, du beau, de Dieu lui-même. Sous les vers il y a l'âme, comme le visage sous le masque. Alexandrin, hémistiche, rime, voilà la matière, voilà l'outil dont toute main peut se servir; mais planant au-dessus de ces moyens grossiers, il y a l'Idée, fécondée par le cœur; l'idée, ce don céleste, cette empreinte du doigt de Dieu. Aussi, comme tu l'ajoutes, on n'admet pas tout le monde à l'adoration de l'idole; moi, j'aurais peut-être dit de Dieu, car poésie et divinité sont synonymes à mes yeux. Après avoir mis si haut le poète, je n'oserai te dire que je le suis; mais, en toute sincérité, je puis avancer que je tâche de l'être et que je comprends la sublimité à laquelle je tends, ce que ne fait pas le vulgaire qui ne voit dans un poète qu'une machine à césures et à rimes.—Quant au profit qu'on peut retirer d'un ouvrage, je suis en désaccord avec Baille. Je ne veux pas que l'on fasse une œuvre en vue de la vendre, mais une fois faite, je veux qu'on la vende; puisque le poète n'est pas soutenu par la société, comme le prêtre par exemple, puisque Hégésippe Moreau et, avant lui, Gilbert sont morts à l'hôpital, presque de faim, je veux qu'il s'assure du pain par son travail; ce qui n'a rien que d'honorable. D'ailleurs, l'éditeur vend l'œuvre au libraire, le libraire au publie; il n'y aurait donc que le pauvre poète qui mourrait de famine, lui qui fait vivre tous ces gens-là. Ce ne serait ni sage, ni logique. Maintenant, qu'un romancier ne s'attèle pas à sa plume, comme un bœuf à sa charrue; qu'il n'écrive pas à tant la ligne, comme Ponson du Terrail par exemple. Cet homme est un commerçant et non un littérateur; c'est le menuisier du coin, plus il fait, plus il gagne.—Faites donc votre poème, votre roman en artiste consciencieux, mettez-y deux ans s'il le faut, ne pensez pas à l'argent et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art; mais, que diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne commettez pas une folle générosité dont au reste on ne vous saurait aucun gré.—L'idée de Baille était peut-être celle-ci: le débutant, celui qui n'a pas de nom, ne doit pas chercher à faire de l'argent de ses ouvrages, maigre marchandise, d'ailleurs; il ne doit pas prostituer l'art; qu'il gagne plutôt sa nourriture à l'aide d'un métier manuel, puis, qu'il place dignement ses jeunes poèmes, attendant d'être célèbre et de jouir de la position que les lecteurs doivent à tout grand poète. Je suis alors complètement de son avis, plus même qu'il ne pense, l'avenir t'apprendra ce que je veux dire ici.

Quant à la grande question que tu sais, je ne puis que me répéter, te donner les conseils déjà donnés. Tant que deux avocats n'ont pas plaidé, la cause en est toujours au même point; la discussion est le flambeau de toute chose. Si donc tu restes silencieux, comment veux-tu avancer et conclure? c'est matériellement impossible. Et remarque que ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui a raison; parler tout doucement et sagement; mais par les cornes, les pieds, la queue, le nombril du diable, parle, mais parle donc!!!....

Baille ne devant être libre que le 25 septembre, je n'irai jamais à Aix que le 15 du même mois, c'est-à-dire dans environ six semaines. Nous aurons ainsi une semaine à passer seuls ensemble; je désire beaucoup marcher et escalader les rochers; d'ailleurs, nous babillerons et nous fumerons à qui mieux mieux.—J'ai écrit à Houchard.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.—Ton ami,

Émile Zola.


XL

Paris, 24 octobre 1860.

Mes chers amis,

Quelques larmes sur mon voyage, et n'en parlons plus. Tout est désespéré, tout va de mal en pis.—J'ai fait à deux fois deux cent vingt lieues pour vous serrer la main, c'est à vous de venir à moi, puisque malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne puis aller à vous. J'ai mis tout en œuvre, je n'ai aucun reproche à me faire; et fatigué de cette vaine lutte, j'attends avec impatience de vous voir, fidèles à votre parole, arriver, l'un au mois de mars, l'autre au mois d'octobre 1861.—C'est une nouvelle page noire dans ma vie. Dans mes longs jours d'ennui, l'hiver dernier, je pensais, pour unique consolation, à ce temps présent qui s'écoule si monotone et que je rêvais radieux. Je me disais alors que je rirais d'autant mieux que je bâillais plus longuement. Les mois se sont écoulés; j'ai toujours bâillé et je bâille encore.—Plus j'avance, plus le doute grandit en moi. Si l'on m'eût dit, il y a six semaines: «Tu n'iras pas en Provence», j'aurais souri d'incrédulité. Mais maintenant qu'une de mes plus chères espérances vient de s'évanouir, si l'on me disait: «Tes amis ne viendront pas», je ne sais trop si je me montrerais aussi incrédule. Trompé, toujours trompé, même dans les réalités, on finit par ne plus croire qu'à ce que l'on voit. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; je pense comme le fabuliste.—Faites-moi renaître à l'espérance, en accomplissant votre promesse; personne ne le désire aussi ardemment que moi. Je vous attends donc fermement; je vous attends, non pour rire sans cesse, mais pour partager nos rires et nos pleurs, et marcher plus sûrement sous l'aile d'une franche amitié.

Je suis dans une période bête de la vie, un de ces temps où l'on est incapable même de planter des choux. Depuis quelques jours je fais, le matin, un grand feu dans ma chambre et, jusqu'au soir, je me chauffe les mollets, désespéré, ne pensant à rien, bourrant et fumant ma pipe de la plus détestable façon du monde. Pas une idée neuve, encore moins la force d'en exprimer une de vieille date; je me battrais vraiment si j'en valais la peine.—Ce qui m'empêche de trop m'inquiéter, c'est la connaissance parfaite que j'ai de mon individu; ce n'est pas la première fois que j'éprouve une pareille attaque de spleen; et comme chaque fois je n'en suis sorti que plus frais et plus riant, j'attends avec patience que le démon qui me tourmente se lasse et porte sa malice ailleurs.—Tout ceci n'est qu'une transition pour arriver à vous faire ingurgiter poliment une de mes élucubrations du mois dernier. Voici mon raisonnement: comme je ne puis, hélas! vous parler de vive voix, comme, de plus, tout ce que je vous écrirais ces jours-ci serait mortellement ennuyeux, je ne saurais mieux faire que de vous transcrire quelques vers rimés dans une époque meilleure.

N'allez pas vous lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre. Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose. Pesez le bon, pesez le mauvais; puis dites-vous que je suis votre ami, et peut-être la jérémiade ci-jointe vous semblera supportable. Dans un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses étincelles, et dites-vous que peut-être, un jour, il s'élèvera un bon vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout son éclat.—Comme la pièce présente n'est pas encore corrigée, je recevrai vos critiques avec joie; je vous prie même, puisque vous êtes oisifs, de me signaler tous les défauts—et ils sont nombreux—que vous remarquerez dans ce morceau.

J'ai fait, ces dernières semaines, la connaissance d'un homme de lettres, mon voisin. M. Pagès (du Tarn)—il a cette singulière manie de joindre à son nom, le nom de son département—M. Pagès (du Tarn) est un de ces mille incompris qui battent le pavé de Paris. D'un certain âge déjà, il a dans sa jeunesse coudoyé nos lyriques, jeunes audacieux alors que la gloire a couronnés depuis. Aussi faut-il voir, lui qui n'a pu parvenir, comme il envie, comme il dédaigne les couronnes de ces parvenus, les déclarant, ainsi que le renard de la fable, trop flétries et bonnes pour des goujats. Victor Hugo, de Musset, piètres auteurs à ses yeux, sachant tout au plus frapper un beau vers par ci, par là. Il explique leur réussite par la réclame, surtout par la camaraderie; tout leur souriait, dit-il, et ils se faisaient applaudir quand même. Puis, par une habile transition, il ajoute que pour lui tout était obstacle et semble conclure que, malgré son talent, que dis-je, son génie, il n'a pu sortir de la commune ornière. Le raisonnement est grossier, et le moins clairvoyant s'aperçoit bientôt que son dédain pour nos contemporains provient de son amour-propre froissé.—Il n'a pu cependant vivre en contact avec les écrivains de 1830 sans leur prendre quelques-unes de leurs idées. Qu'on se garde de lui dire cela, il se fâcherait tout rouge et se croirait grandement offensé. Cependant la tragédie du xviie siècle lui semble une absurdité, tout comme aux romantiques. Par plusieurs autres points encore il touche à ces derniers, mais, je l'ai dit, il nie cette parenté. Dès lors, ayant rejeté ses premières opinions, la tragédie imitée des anciens et rejetant aujourd'hui le drame romantique, il est forcé de se poser en chef d'école et de suivre un sentier non frayé. Son ambition est noble, et tout homme vraiment artiste doit aspirer au but qu'il se propose. Régénérer le théâtre, ne faire ni tragédie, ni drame, genres également faux tous deux, créer un chef-d'œuvre de raison et de passion vraiment humaine, puisant sa grandeur dans le vrai, c'est là, je le répète, une noble ambition, mais aussi une tâche lourde et terrible. Qu'a fait M. Pagès (du Tarn)? Pour faire une malice aux romantiques, il a commencé par nommer sa pièce tragédie; puis il a mis dans la bouche de ses personnages l'alexandrin classique, monotone et fatigant lorsqu'il n'est pas sublime. D'autre part, ne pouvant renier ses premiers dieux et voulant se lancer dans l'innovation, il a vêtu ses héros d'habits noirs et a fait porter des jupons empesés à ses héroïnes. «Voyez-vous, me disait-il dernièrement, je ne veux imiter personne. Je prends mes personnages dans le siècle présenté; je les veux instruits, bien élevés, capables de prononcer les discours que je mets dans leur bouche. Quant à ces discours, je veux que les vers en soient harmonieux, corrects et majestueux».—Le brave homme ne s'aperçoit pas que l'école qu'il croit prêcher le premier est la même que celle de Casimir Delavigne. Fondre le classique avec le romantique, en tirer une tragédie-drame ayant les qualités et les défauts des deux genres, n'est-ce pas en effet le but qu'a atteint l'auteur des Vêpres Siciliennes? Seulement ce que ce dernier a fait, M. Pagès (du Tarn) ne le fera jamais; l'un était un véritable poète, chef d'école même, et tout ce qu'il a écrit porte son empreinte. L'autre, je le crains, ne sera jamais qu'un pâle imitateur, qu'un misérable glaneur ramassant quelques épis dans chaque champ et en formant une gerbe, mal faite et mal liée.

D'ailleurs, je ne le juge ici que par une ou deux conversations que j'ai eues avec lui. Jusqu'à présent il ne m'a confié que deux odes d'une faiblesse déplorable. Il doit me lire prochainement sa grande tragédie, quelque chose comme le programme de son école. Cette tragédie a pour titre: la Nouvelle Phèdre; je me doute qu'il n'a pas fallu grande imagination pour en tracer le plan; il doit être plus ou moins copié dans Racine. Cette pièce, bien qu'encore manuscrite, a été répandue, les journalistes de la petite presse en ont fait des gorges chaudes; le Figaro surtout s'est beaucoup amusé sur M. Pagès (du Tarn) et sur l'orgueilleux et singulier titre qu'il a choisi pour son œuvre. Moi, je m'abstiens encore et j'attends pour juger définitivement mon voisin de connaître sa tragédie.—Je suis loin de dédaigner ce brave homme. Au milieu des erreurs qu'il avance, parfois brille une pensée vraie et pleine de raison. Je l'ai dit, qu'on ne cherche pas la cause de ses singulières théories, de ses dédains absurdes, qu'on ne cherche pas ailleurs que dans cette haine cachée que porte tout homme resté obscur contre celui qui s'est élevé. M. Pagès (du Tarn), ne voulant imiter personne et incapable de voler de ses propres ailes, doit rester nécessairement et prosaïquement sur la commune terre. C'est là, je m'en doute, un jugement que je n'aurai pas à modifier, même après avoir lu la Nouvelle Phèdre.

Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis pour M. Pagès (du Tarn) qu'un débutant, un jeune fou, peu à craindre, et partant qu'on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de quelques-uns de mes vers, il m'a fait force éloges, m'a conseillé de publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces éloges pour ce qu'ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir chez un libraire sur l'admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit pas cueillir un fruit avant sa maturité; n'est-ce pas votre avis, vous les seuls dont je me déciderais à prendre les conseils?—Si vous le désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de la Nouvelle Phèdre.

Je remarque que, dans cette épître d'une certaine longueur déjà, je ne vous entretiens que de vers, d'auteurs et d'autres choses littéraires. Chacun a son dada; parfois j'enfourche le mien. Mais qu'à cela ne tienne; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos lettres n'en auront pas moins d'intérêt pour moi, puisqu'elles viennent de vous.

J'ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles graves occupations l'ont empêché depuis quinze jours de m'adresser quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque semaine lorsque luisaient les jours de liberté? Le long silence, basé sur d'autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans ces temps de farniente? Baille, j'ai bien envie, pour te punir, d'adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'écrit, et toi pas un mot, pas un pauvre petit mot! J'admets encore que cette lettre ait été envoyée à ton insu, que n'as-tu fait comme Cézanne? que n'as-tu pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui attend vos épîtres avec tant d'impatience?—Assez de morale; sois sage à l'avenir et n'en parlons plus. Réponds-moi au plus tôt.

Cézanne m'a donc écrit, c'est à lui que je dois répondre.—La description de ta poseuse m'a fort égayé. Chaillan prétend qu'ici les modèles sont potables, sans être pourtant d'une première fraîcheur. On les dessine le jour, et la nuit on les caresse (le mot caresse est un peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne; on assure d'ailleurs qu'elles sont fort accommodantes, surtout pour les heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les ateliers; on s'y déshabille en famille, et l'amour de l'art voile ce qu'il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras.

Venez, venez tous deux, mes amis, je vous dirai moi mes longues rêveries; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste, qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n'est pas la plus mauvaise.

Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances intimes.—Surtout que Baille, n'oublie pas qu'il me doit une prompte réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées.

Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l'adresse d'un correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu'une forte dose ne vous endorme.

Mes respects à vos parents, je vous serre les mains.

Votre ami dévoué,

Émile Zola.