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Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes

Chapter 32: LE CRIME DE LA RUE DU CIEL
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About This Book

The volume gathers short stories, novellas and critical essays that move between lyrical fiction and aesthetic reflection. Fiction pieces enact brief, often sensual or uncanny episodes set in rural or dreamlike landscapes, emphasizing rhythmic, poetic prose and intimate observation. Essays and dialogues examine literary style, language, and the relation of poetry and prose, arguing for rhythm as the basis of literary beauty and treating topics from love and art to criticism of contemporary writers. Interspersed are character studies, meditative promenades, and fragments that blend erudition with playful imagination, producing a varied sequence of narratives and reflections united by concern for form, tone, and the musicality of language.

LE CRIME DE LA RUE DU CIEL

Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue!

Le fantomatique feuilleton se créait là.

Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit de l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture s'en allait brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du jour émanaient dans la nuit des transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.

C'était terrible et c'était bon.

L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les bourses et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait vivre! Et le cœur? Etre aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.

Un matin les draps sont lourds comme des suaires.

Rien de rare : une de ces faiblesses où défaille la chair des filles anémiées aux pâles nourritures ; l'aveuglement dès que le pied droit s'avance devant le pied gauche ; les menottes qui tremblotent comme la feuille menue.

L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de suite si le pavé est loin de la fenêtre!

Les camarades du quartier défilèrent :

— Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en mangera.

— Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là!

— Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.

— Il y en a d'autres qu'elle qui passeront par là.

Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la muette, avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un coin de journal :

— Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça galope, pa-ta-tan, pa-ta-tan… Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, ils s'arrêtent… Ah!…

Plus personne.

Victorine ouvrait la porte.

— Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est finie.

Une voix lointaine soufflait :

— « Et Paolo, montrant le cadavre, leur dit : Un homme en blouse, entré et sorti par cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière. LA FIN A DEMAIN. » Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu me feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie, écoute bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière minute, tu me le lirais, n'est-ce-pas? le feuilleton de LA FIN, comme tu m'as lu tous les autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis? LA FIN, LA FIN!

— Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez pardon à Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde infinie n'attend qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un acte de foi et de soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras cléments!

— LA FIN, LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore!

— Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement : Seigneur pardonnez-moi, parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, comme il aime ses créatures même pécheresses! Bientôt vous le saurez, si le repentir… Vous saurez…

— Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN?

Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le vent d'outre-vie la coucha disant :

« Alors, je puis mourir. »