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Couplées: Roman

Chapter 4: TROISIÈME PARTIE LE CHANGE
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About This Book

The narrative sketches life in the Hariale region through vivid descriptions of forests, the château and its park, and the rhythms of racecourses and hunts. It follows the celebrated actress Sylvie Montreux whose marriage to the wealthy baron Levaître and the presence of his daughter Pauline provoke mixed admiration and social scandal; after the baron’s sudden death the account traces adjustments of mourning and shifting social standing. Interweaving pastoral portraiture with wry observations on taste, reputation, and provincial high society, the work balances scenes of public spectacle with moments of private reflection.

DEUXIÈME PARTIE
A LA VOIE

I

Le grand projet d'Amédée Paqueret venait à peine d'éclore depuis quelques jours dans sa cervelle aventureuse que M. Ernest Antonin, professeur de troisième au lycée François Ier, se présentait chez M. Rodolphe Thierry, proviseur du même lycée. M. Antonin semblait à la fois fort mécontent et profondément affligé! Il portait sous son bras une liasse épaisse de journaux et de revues illustrées.

«—Qu'est-ce donc que cela, mon ami? fit M. Thierry avec le plus amène sourire. Les feuilles publiques se seraient-elles par hasard souciées de notre cher lycée? Ne craignez rien; vos intérêts et ceux de vos collègues me sont précieux à trop juste titre, et s'il le faut, je me ferai moi-même échotier, je répondrai:

Si quid opus fuerit, scis me non esse rogandum...»

M. le proviseur se trouvait en verve ce matin-là. Il eût encore cité quelques textes et parlé avec bonhomie de son cher lycée, de ses chers collègues, de leurs chers élèves et des chères études—car à mesure qu'un homme avance dans l'enseignement, son langage gagne en onction, et le nombre des choses qui sont chères à un professeur croît en raison directe du traitement qu'il touche; mais M. Antonin, qui tourmentait impatiemment d'une main grasse sa petite barbe en pointe, coupa tout net l'éloquence de son supérieur hiérarchique:

«—C'est, monsieur, de votre fils qu'il s'agit.»

Ah, quel prompt et merveilleux effet produisirent ces simples mots sur M. Thierry! Gaîté, douceur, bienveillance, tout disparut aussitôt, et son visage chenu devint semblable à celui de ces sévères Démosthène ou de ces Sénèque chagrins que l'on voit reproduits dans les manuels d'histoire ancienne.

«—Hélas, mon fils, mon fils.... m'aura causé plus d'un déboire dans sa courte vie. Il fait beaucoup parler de lui, non sans scandale ni ridicule, malheureusement. C'est une grande amertume, voyez-vous, mon pauvre Antonin, que d'être trompé par son propre sang....»

M. Antonin était un garçon plein d'avenir, qui témoignait en toutes choses d'un esprit vague et généreux: et ainsi passait-il pour fort éloquent; mais il ne méprisait pas cependant à ce point les faits précis et les notions exactes qu'il ignorât la réputation détestable qu'avait laissée dans le monde pédagogique feu madame Thierry, née Sophie Péryannis, grecque d'origine et mère de l'athlète Marc Thierry. L'Université en effet ne s'était pas fait faute d'attribuer à cette regrettée Sophie un nombre d'amants presque fabuleux. La vérité, c'est qu'elle en avait pris quelques-uns, par hygiène, et que vers la naissance de Marc, principalement, elle nourrissait de bonnes relations avec un gaillard de belle prestance, grand ami de son beau-frère Oswald Thierry. Or l'éloquent Antonin savait toute cette histoire, qu'il jugeait répugnante; aussi ne s'attendrit-il pas outre mesure sur les doléances de M. Thierry au sujet de «son propre sang.» D'ailleurs, le temps pressait: Ernest Antonin prétendait à la main de mademoiselle Marguerite Thierry; il recherchait l'alliance de cette famille considérable dans la république universitaire; mais si ce maudit Marc se mêlait maintenant de jeter du discrédit jusque sur les siens—attention! Le désintéressement et l'honneur étaient deux vertus sublimes dont Ernest Antonin discourait avec des transports de génie, mais qu'il ne ravalait point au niveau de sa vie privée.

Le jeune professeur tint donc impitoyablement à son chef le petit discours suivant: «Mon cher maître, croyez que je partage vos douleurs plus sincèrement que personne. Mais enfin, quelques scrupules que j'en éprouve, et en m'autorisant uniquement du lien qu'il me serait si doux de former un jour avec votre famille, je vous dirai: prenez garde, surveillez votre fils Marc, il vous nuira; bien mieux, il vous a déjà nui. Tant qu'il n'a fait que remplir de son nom, que dis-je! de votre nom les gazettes de sport, soit.... Tant qu'il n'a fait même que mener une vie oisive, tapageuse et—permettez-moi cette parole vive —peu en rapport avec la dignité des siens, passe encore.... Mais aujourd'hui, voici que ses équipées servent d'aliment à tous les quotidiens du boulevard; il n'y a pas un journal, pas une gazette illustrée qui n'aient publié sa biographie et son portrait: et je ne veux même pas à ce propos insister sur l'inconvenance de ces portraits où votre fils est figuré le torse nu comme un saltimbanque. Est-il même décent que mademoiselle Marguerite puisse remarquer dans les kiosques et à toutes les devantures de libraires l'image de son frère en tenue de gladiateur? Non, ce perpétuel défi n'a que trop duré. Je m'excuse beaucoup, mon cher maître, de vous parler d'une façon si pressante, mais rappelez-vous que lors de son procès en cour d'assises, Marc faillit déjà compromettre votre haute situation universitaire. Grâce à Dieu, votre éminente personnalité, ainsi que le crédit des vôtres, vous mirent alors à l'abri. Cependant il faut tout craindre de la malignité des envieux, et il n'y aurait en somme rien d'impossible à ce que le Ministre finît par se plaindre très sérieusement. Tenez, parcourez de grâce cette provision de papiers publics, et vous serez édifié au sujet des prouesses de M. votre fils, de la réclame honteuse qu'on lui organise et du bruit qu'il mène à Paris.»

M. Thierry était atterré, car il vivait dans un tremblement continuel. Les personnes qui n'ont jamais pénétré en un milieu soumis à quelque Ministre se feront difficilement une idée de ces terreurs-là. Mais quoi! Bussy-Rabutin, en 1664, disait avec vilenie à Louis XIV: «Il y a trois semaines que je ne fais que languir. Votre Majesté ne daignait me regarder; j'aime autant qu'elle me fasse mourir, Sire, si elle ne me regarde pas.» Rien ne change, et de nos jours, le proviseur du lycée François Ier ne languissait pas moins bassement à la pensée qu'il pût, par la faute de son exécrable fils, déplaire «en haut lieu.»

Il essaya pourtant d'atténuer la gravité des événements: «Tout cela, soupira-t-il, est bien inquiétant, bien déplorable. Je comprends votre juste émotion, mon cher Antonin, et je trouve même ici qu'elle fait votre éloge. Pourtant, n'exagérez-vous pas un peu? Les stupides et coupables exploits de Marc ont-ils vraiment un tel retentissement en dehors de quelques journaux spéciaux?

—Voici, répondit Antonin, le Scapin, la Quotidienne, le Rayon, le Télégramme, le Demain. Voici le Cinématographe, le Reporter, l'Europe illustrée.... Partout des articles en première page, des gravures, des photographies. Et je ne vous signalerai que pour mémoire les chroniques insérées quotidiennement depuis une semaine dans le Pneu, ainsi qu'un numéro extravagant de la Race Pure, et cent autres périodiques imbéciles comme l'Athlète, l'Espace, l'Echo des routes....

—Assez, miséricorde!» fit M. Thierry, abasourdi et consterné. La renommée nouvelle de son fils le plongeait dans une sorte de détresse.

«—Je vais, continua-t-il avec effort, mettre demain, ou plutôt essayer de mettre un terme à ce triste état de choses. Soyez-en bien assuré, mon cher Antonin. Nous nous revoyons ce soir, comme d'habitude, sans doute?

—A ce soir... oui,» répondit faiblement le subtil Antonin.

Cette défaillance de son subordonné acheva d'imprimer la plus âpre résolution dans l'esprit du proviseur. Quoi! ce jeune homme d'un avenir si brillant allait-il par hasard rompre le mariage projeté, et cet Ernest accompli n'épouserait-il pas Marguerite à cause d'un polisson comme Marc? On allait voir! M. Thierry rédigea pour son fils un télégramme impératif, par lequel il lui enjoignait de venir le trouver le lendemain matin pour une affaire des plus graves.

Et il n'était même plus besoin, pour confirmer le proviseur dans son indignation, que tous les membres de sa famille se rencontrassent le soir à sa réception hebdomadaire, où ils exprimèrent leurs condoléances et lamentèrent ensemble comme après un affreux malheur.

«—Qui se fût douté qu'il tomberait là! faisait madame Poron, née Thierry.

—Voilà les fruits, poursuivait Poron, le philosophe, de cette éducation physique dont on nous rebat les oreilles.

—On y apprend du moins à parvenir,» ajoutait finement Antonin.

Il était à peine utile que mademoiselle Marguerite contât ingénument qu'elle avait lu dans le journal l'annonce d'un nouveau match, encore plus sensationnel que celui de Roubaix, projeté entre Marc et elle ne savait plus quel insulaire. Un enjeu de 12000 francs devait être déposé. La famille tout entière répéta lugubrement: «12000 francs!

—Où les prendra-t-il? murmura Poron.

—Je donnerai ma démission,» déclara le proviseur.

Ce fut même en vain qu'après ce dernier coup Oswald Thierry, le peintre, survint à son tour, apportant un illustré sur la couverture duquel se trouvait un Marc en train de combattre, extrêmement ressemblant. Le nom d'ailleurs figurait dans la légende.

«—Le moment viendra, gémit le père infortuné, où le garnement paraîtra sur des affiches.

—Si ce n'est déjà fait.

—Hélas!

—Le ridicule est plus souvent près de la honte qu'on ne croit.

—Il faudrait aviser.

—Mais comment?

—Quelle pitié!»

On a raison de prétendre que la gloire offense.

II

Cependant le jeune Hector, ponctuel serviteur de Marc Thierry, remettait le lendemain matin à son maître deux télégrammes.

«—Monsieur, lui disait-il sévèrement, n'a donc pas vu celui-ci qui est arrivé hier avant le dîner, et que j'avais posé sur le plateau?»

Marc ne voulut pas avouer à son domestique qu'ayant reconnu l'écriture de son père, il s'était bien gardé d'ouvrir le petit bleu, par crainte de gâter sa nuit. Car il vivait avec le proviseur dans les plus fâcheux termes, et d'autre part il tenait à ne pas déranger son sommeil réglementaire, puisqu'il se trouvait en pleine période d'entraînement: le match dont sa sœur Marguerite avait si malencontreusement parlé la veille pouvant être conclu d'un moment à l'autre.

Marc gisait donc sur son lit, les cheveux en désordre et les sourcils froncés. Enfin: «Donne», dit-il à Hector. Il tutoyait son domestique sans que celui-ci s'en montrât choqué: bien loin même de juger cette coutume peu démocratique, le jeune Hector s'en prévalait auprès de ses relations, et se figurait de bonne foi, surtout depuis le triomphe de Roubaix, être au service d'une sorte de prince Rodolphe, capable de mater d'une seule main les plus redoutables chourineurs, capable d'enlever des reines et des princesses, capable surtout de lui administrer, le cas échéant, une extraordinaire volée. Aussi respectait-il son maître et l'admirait-il en tout; aussi veillait-il avec un zèle religieux sur ses performances, et s'entendait-il à prendre, dès qu'il le fallait, les plus opportunes décisions: «Monsieur, déclarait-il, n'aura plus de café: c'est assez comme cela. J'ai dit à cette dame que Monsieur était en voyage, qu'il reviendrait samedi, après le match. Monsieur prendra-t-il sa douche, à la fin? Monsieur veut se refroidir, monsieur est fou.»

Le second des deux télégrammes, signé Paqueret, portait ces simples mots: «Venez vite. Il y a pour vous un gros coup à jouer. Vous pouvez faire fortune.» A la bonne heure! Voilà qui était parler. Quant à l'ordre de son père, Marc le lut avec non moins d'humeur que d'ennui. Allons, encore des explications, encore une scène, encore un départ furieux et des portes claquées... Résumant toutes ses impressions en un seul mot, que je ne veux écrire, puis décidant brusquement de se débarrasser au plus vite de cette visite au lycée François Ier, Marc saute à bas de son petit lit de fer et quitte la cellule blanchie à la chaux qui lui sert de chambre à coucher pour entrer dans la salle confortable et chaude qu'est son cabinet de toilette.

Notre athlète mettait beaucoup de temps à s'habiller: boxer longuement avec un ballon, puis agiter des massues pesantes, se doucher, se faire frictionner, barboter dans des cuvettes, se raser, se polir, se vêtir—c'est un long et fastidieux travail. Bref, la matinée était déjà fort avancée lorsqu'il pénétra sous la voûte du lycée François Ier.

Le concierge de cet établissement connaissait Marc, et ne l'aimait guère. On apprécie peu, sur la rive gauche, les muscadins qui portent beau, à moins qu'ils ne soient officiers. Et encore ne faut-il être qu'officier d'infanterie ou d'artillerie, si l'on veut plaire au boulevard Saint-Michel: les hussards ou les dragons y sont tenus pour de la soldatesque. En outre, Marc n'avait point de moustaches, ce qui produit toujours mauvais effet. Ce fut par conséquent avec sa mine la plus glaciale que le concierge répondit: «M. le Proviseur est chez lui, mais je ne sais s'il reçoit.»

«Cela s'annonce au mieux, pensa Marc. Charmant accueil.»

D'ailleurs cet homme venait de lui souhaiter véritablement la bienvenue si l'on compare le ton de ses paroles avec celui dont M. le Proviseur dit à son fils: «Ah, te voilà. Eh bien, assieds-toi, j'ai à te parler.»

La scène s'acheva vivement. Aussi bien nul dialogue, pour hostile ou pacifique qu'il fût, ne pouvait-il durer longtemps entre un père et un fils qui ne se comprenaient pas, qui ne parlaient point la même langue, qui se méprisaient mutuellement de tout leur cœur.

«—Il y a, fit M. Thierry, un mois que je ne t'ai vu. Depuis ce temps il t'a plu de compromettre ton nom par une scandaleuse réclame, et je t'ai fait venir pour te signifier qu'il est grand temps que ce bruit cesse.

—Mais d'abord, mon père, cette réclame n'est ni scandaleuse, ni honteuse, puisqu'elle n'est pas payée par moi. En outre si, à propos d'un ouvrage récent, tous les journaux faisaient ton éloge...

—Je te sais gré de comparer mes ouvrages avec tes tours de bateleur et tes exploits de lutteur de foire! Je ne veux du reste pas insister sur ce rapprochement dont l'inconvenance, j'espère, t'échappe complètement. Tu m'assures que la réclame qu'on te fait n'est point payée...

—Et avec quel argent la paierais-je? Si mes exploits de foire ont intéressé tout Paris, je n'y puis rien. Chacun son métier; toi, tu diriges des études; moi, je gagne des championnats. On répétera plus tard: Marc Thierry fut un athlète remarquable. Cela me paraît bien. Voilà.

—On répétera: ce fut un saltimbanque et un baladin. Tu as déjà sur la conscience, pourtant, un procès en cour d'assises: il me semble que cela devrait te suffire. Sais-tu qu'avec tout ce ridicule si choquant, pour ne pas dire plus, que tu verses sur nous, tu nous fais un tort immense! Songes-tu, te rappelles-tu seulement que tu as une sœur et qu'elle doit se marier? Qu'est-ce encore que ce pari de douze mille francs, et où prends-tu cet argent, s'il te plaît?

—Cela me regarde. J'ai vingt-cinq ans, je suis majeur et me conduis comme je l'entends. En outre, il ne s'agit pas de conclure un pari, mais de déposer un enjeu. En langage de sport, cela n'a pas la même signification.

—Des mots! Marc, écoute-moi bien: si tu donnes suite à ce projet...»

Marc se leva: «Mon père, si tu n'as pas autre chose à me dire ...

—Si! s'écria M. Thierry outré de colère. J'ai à te dire: sors d'ici! Je ne veux plus rien avoir de commun avec un gredin de ton espèce, et te dispense de remettre les pieds jusqu'à nouvel ordre dans un lycée que ta présence honore peu!»

Le proviseur avait lancé d'un trait cette apostrophe ... Et en vérité, son accent ne fut point sans beauté. N'oublions pas qu'il défendait contre un gladiateur, l'austère barbon, ce qu'il croyait le droit et la dignité de la pensée. Mais devant un ministre, il eût baissé de ton. Et au besoin, devant un député.

Marc sortit du lycée plein de rancune. Cependant: «Ne le savais-je pas? Ne l'avais-je pas prévu?» se répétait-il à satiété. Mais on ne console jamais ni les autres, ni soi-même.

Et puis en somme, quoi! il se trouvait sur le pavé. Le minuscule héritage de sa mère était depuis longtemps dissipé jusqu'au dernier écu. Il vivait d'expédients, sous la dépendance de certains journaux, athlète professionnel plutôt qu'amateur, à l'extrême limite du moins. Son père devait être sa dernière ressource: celle-ci perdue, il ne lui restait plus que... que Paqueret, parbleu! Marc héla un fiacre: «Boulevard des Italiens, cocher, au Pneu, vous savez?

—Connais, monsieur.»

Là, quelle différence de réception, quel enthousiasme, quelle cordialité! «M. le directeur attend monsieur. Je vais le prévenir.» Et les rédacteurs: «Cela va? Et l'entraînement? Les nouvelles sont excellentes, vous savez, et même (chut, je vous le confie sous toutes réserves) je crois bien que le patron marche pour les douze mille.»

Amédée Paqueret terminait impatiemment une affaire de publicité pour la Race Pure quand on vint lui annoncer Marc à voix basse: «Monsieur, je réfléchirai, dit-il subitement au courtier stupéfait. Revenez demain.» Et dès que Marc fut entré: «Mon billet vous aura surpris, mon cher enfant. Mais c'est que je viens de prendre une décision très importante pour vous, pour votre avenir. Cependant, il me faut votre adhésion. Si vous voulez, j'accepte pour vous le match avec Sam Hawson dès ce soir. Je dépose l'enjeu et le Pneu lance la nouvelle.»

Marc était devenu pâle. «Mais, balbutia-t-il, l'enjeu... c'est une grosse somme.» Effilant sa barbiche et souriant à son effet, Amédée Paqueret ajouta posément: «Si vous gagnez, vous garderez les douze mille francs.»

Ah, pour le coup, Marc se ressaisit, et peu s'en fallut même qu'il ne se fâchât. En matière de sport, il n'admettait point qu'on plaisantât.

—«Je parle très sérieusement, continua Paqueret, imperturbable. Ecoutez-moi de même. Ne vous étonnez en rien de ma résolution, ne m'en remerciez pas non plus. Je ne vous oblige nullement. Je fais presque une affaire. Suivez mon raisonnement, en effet. Après le triomphe de Roubaix, si vous êtes vainqueur de Sam Hawson, Paris va vous porter aux nues. Pendant un an l'on vous adorera, et rien ne vous sera plus facile que de faire un mariage opulent. Alors, vous me rembourserez. Si vous perdez, je vous fais mousser pendant six mois, et vous retrouverez la somme dans un autre match, moins sérieux. D'ailleurs...»

Marc hésitait. Il supputait sa chance avec loyauté.

—«D'ailleurs, continua Paqueret, si vous êtes encore vainqueur, vous devenez un demi-dieu, mon garçon, et vous valez votre pesant d'or. On vous prêtera ce que vous voudrez. Personnellement, j'engage la caisse du Pneu et de la Race Pure. Allons, est-ce que j'annonce?... Songez que vos risques sont nuls, après tout. Vous ne compromettez pas vos fonds...

—Comment ferais-je?

—Ni ceux de votre père...

—Il vient de me défendre sa porte...

—Alors?

—Alors... Sam Hawson, euh... c'est une terrible partie.

—En avez-vous peur?

—J'accepte.

—Bravo!» s'écria joyeusement Paqueret. En même temps, le vieux Don Quichotte sonnait: «Je fais publier sur-le-champ que le défi de Sam Hawson est relevé.»

Puis, au bout d'un instant, il ajouta: «A propos, je parlais de vous l'autre jour chez la baronne Levaître.

—Sylvie Montreux?

—Oui. Ne soyez point surpris si vous recevez une invitation aux chasses d'Hariale. Sylvie veut vous connaître.

—Mais... mon équipage est mince.

—Battez Sam Hawson, mon petit. Après, vous achèterez des chevaux.»

III

François de Caumais-Simier habitait à l'orée de la forêt d'Hariale, une sorte de château déchu qui avait donné son nom au village de Pontmorin. Le domaine du jeune marquis ne consistait plus qu'en ce manoir aux toits coupés, aux tourelles rases dont les douves étaient devenues des étangs à canards et dont une arche mal taillée tenait lieu du pont-levis. Pas le moindre parc, aucun jardin, on avait tout abandonné, et les paysans menaient boire leurs bêtes à l'eau des vieux fossés. Mais à trente pas de là naissaient les futaies d'Hariale. Mais aussi la marquise mère vivait au château et y veillait, élevant des cygnes parmi les canards, plaçant des fleurs un peu partout, faisant sabler la cour, fourbir les écuries, graisser les serrures anciennes et polir les vitres vertes, derrière lesquelles un petit nombre de meubles caducs, de tapisseries et de portraits armoriés était mis en ordre et religieusement gardé.

Au-dessus du porche démantelé enfin se trouvait grossièrement sculpté dans la pierre l'authentique écu des Simier. Ceux-ci avaient possédé jadis la contrée en même temps que les Guivremaison, et de leurs biens considérables, ce manoir seul demeurait: aussi se plaisait-on à y voir loger le dernier d'entre eux. Stendhal disait ne pouvoir se défendre d'un mouvement de respect devant un vieillard qui habite un beau palais; qui se défendrait d'un mouvement de sympathie devant l'héritier d'une longue race qui habite encore chez ses pères, dans leur maison, chez lui?

Il faut bien l'avouer, pourtant: meubles, tapisseries, portraits et jusqu'au manoir même, tout eût été vendu depuis longtemps, malgré la présence de la douairière, si le marquis François n'eût compté sur les agréments de sa figure et le prestige de son titre pour enchanter quelque gracieuse demoiselle, dont les rentes lui permissent de conserver ses souvenirs de famille, et de passer dans l'opulence le reste de ses jours. C'est la seule excuse des millionnaires que d'aider ainsi, par les dots de leurs filles, à conserver les belles choses et à faire vivre les jolis garçons. Ils sauvent aussi quelques titres mémorables: en somme ils sont utiles.

En Hariale, pas d'hésitation possible: le jeune marquis n'eût su faire un autre choix que Pauline Levaître, en qui toutes les perfections s'étaient rencontrées puisqu'elle unissait à beaucoup d'argent un fin visage, un corps élégant et tôt ou tard la possession de magnifiques forêts de chasse. Que Gaston Levaître prenne seulement une petite fluxion de poitrine pendant quelque interminable bat-l'eau ou dans un mauvais carrefour—et François s'imaginait déjà grand seigneur en Valois, dans ce même pays où jadis ses lointains ancêtres avaient commandé de pair avec les ducs de Guyenne, princes du sang.

D'ailleurs il aimait à peu près Pauline. Il l'avait élue. Il l'avait destinée à devenir marquise. Il lui en savait gré d'avance, et lui prêtait en quelque sorte tendrement, avant la lettre, ses armoiries et son nom. Vous l'eussiez surpris en insinuant que ce n'était point là de l'amour, et même vif.

Deux petites lieues séparaient le château de Pontmorin du village de Vaille, également situé en lisière de la forêt et où se trouvait le chenil de l'équipage d'Hariale. François fit atteler son tonneau et se rendit rapidement au cottage que Gaston Levaître y occupait près des chiens. Le marquis préférait trotter en voiture que de monter à cheval, se voyant forcé, s'il se mettait en selle, d'enfoncer cruellement son chapeau sur sa tête, ce qui gâtait toute l'harmonie de sa personne, au lieu qu'il s'entendait délicieusement à conduire un poney de cet air négligent et à demi écœuré qui vous achève un élégant.

Il trouva Gaston Levaître en train de fumer sa pipe et de considérer un grand feu de bois dans sa cheminée. M. le baron attendait sa petite amie qui devait tout à l'heure arriver de Paris. Mais François eut tôt fait de rompre ces doux projets.

«—Mon cher Levaître, lui dit-il, savez-vous qui j'ai rencontré hier à Paris? Paqueret, plus agité, plus affairé que jamais. La taille pincée dans son pardessus, le pantalon bien tiré sur sa guêtre, il semblait rajeuni de dix ans. Naturellement, je lui parle aussitôt de la rencontre prochaine entre son fameux champion Marc Thierry et Sam Hawson, et devinez ce qu'il répond? «A ce propos, me dit-il, je voulais justement vous écrire. J'ai demandé à Sylvie une invitation aux chasses pour Marc Thierry. Moi, vous comprenez, je n'ai pas le temps d'aller en Hariale; je n'ai pas une heure à moi. Dans ces conditions, je me suis permis de compter sur vous pour présenter Marc à l'équipage la première fois qu'il ira chasser. Nous dînerons ensemble d'ici là. Cela ne vous ennuie pas trop? Merci d'avance...» Et le voilà parti. Comment trouvez-vous cette fantaisie? Assez coquette, n'est-il pas vrai?»

Le plafond se fût écroulé que le baron n'en eût pas été plus abasourdi. En un instant il se trouva au même point d'indignation que François, mais dans un plus grand désarroi. Car enfin Amédée Paqueret, en tant que journaliste, et surtout en tant qu'ami le plus intime de Sylvie, était à ménager, diable! Toutefois, moins de deux heures après cet entretien, Gaston avait traversé la forêt d'Hariale et sonnait à la porte de sa belle-sœur, résolu à montrer la plus insigne fermeté.

Car il avait bien réfléchi en route et s'était rappelé les paroles convenables et voilées, fort nettes cependant, par lesquelles François de Caumais-Simier avait pour ainsi dire conclu avec lui un pacte défensif et offensif, naguère au Café de Paris, dans le but d'épouser sa nièce. «Je m'engage, lui avait à mots couverts signifié cet intelligent jeune homme, à ne jamais vous disputer le titre de maître d'équipage auquel je pourrais prétendre comme gendre de Sylvie; à ne jamais pousser ma belle-mère à mettre le nez dans les comptes du Rallye-Vaille; à vous laisser, comme jadis, le soin des locations, dommages et intérêts, entretien des hommes, chiens, chevaux; à ne point faire diminuer l'imposante somme remise chaque année à cet effet, mais plutôt à l'augmenter au contraire; à ne pas davantage conseiller à Sylvie de vous réclamer le loyer de cette jolie maison que vous occupez à Vaille, près du chenil, et qui lui appartient; à ne pas vous reprocher non plus les petites horreurs et peccadilles dont votre vie passée, je le sais, n'est pas exempte...» En échange de ces incomparables avantages, Gaston avait promis son appui. Il fallait tenir.

D'autant qu'un nouveau gendre, voire un amant, le ruinerait si aisément, vu la nature exaltée, capricieuse et fantasque de Sylvie! N'importe quel inconnu pouvait en somme le faire rejeter au pavé de Paris, sans argent et presque sans honneur, tel enfin qu'il vivait avant la mort de son frère, alors que n'étant pas maître d'équipage, on l'ignorait. Surtout si cet intrus venait maintenant à se présenter sous la forme d'un aventurier, d'une espèce d'athlète professionnel, d'un assassin, d'un homme qui n'était pas du monde! Non, non, il importait à la dignité de l'équipage, comme l'avait si bien dit François, d'empêcher ce scandale.

«—Tiens, bonjour, s'écria gaîment Sylvie lorsqu'il entra. Par exemple, il est étonnant que vous me trouviez: je vais à Paris tout à l'heure et n'en reviendrai qu'après-demain. Qu'est-ce qui vous amène? Voulez-vous voir Pauline? Elle est là-haut dans sa chambre...

—Non, ma chère Sylvie, je préfère que nous soyons seuls au contraire. Je venais...

—Quel air solennel! Mais tenez, (et Sylvie prit sur un guéridon, devant elle, une enveloppe cachetée) voilà une lettre qui vous était destinée. J'allais vous la faire porter: c'est pour vous prier d'envoyer à Marc Thierry une invitation pour les chasses.»

Gaston ne s'attendait pas à commencer les hostilités d'une façon si prompte, ni si directe. Il se trouva déconcerté, mais répondit pourtant d'un air encore assuré: «Eh bien, voilà précisément en quoi je tenais à vous prévenir le plus amicalement possible—car je savais que vous deviez m'envoyer ce message. Il me semble incorrect, je crois qu'il ne serait pas convenable de recevoir en Hariale ce Marc Thierry.

—Pourquoi donc?

—Parce que c'est un baladin, ma chère, presque un virtuose de cirque. Qu'il explique donc d'abord d'où lui viennent les douze mille francs de son match avec Sam Hawson? Mais il est payé, voyons, pour aller se faire ainsi casser la figure devant mille personnes... Sans parler de sa vie privée, qui ne fut jusqu'ici que réclame, puffisme, publicité, cour d'assises. Non, nous ne pouvons le présenter à l'équipage.

—Ces raisons seraient bonnes pour d'autres. Moi, je m'en moque. Il me plaît de voir ce garçon-là, je l'invite.

—Mais on nous montrera au doigt. Comment se fait-il que vous ne le sentiez pas? Pour moi, je vous déclare que je ne saurais me prêter à cela, ni consentir à envoyer cette invitation.

—Vous n'y consentez pas!»

O Parisiens qui adorâtes Sylvie Montreux, peuples européens qui l'applaudîtes, vous tous qui l'avez escortée, chantée, portée aux nues, que ne fûtes-vous là pour assister à l'un de ses plus saisissants, à l'un de ses plus brusques et admirables changements de physionomie! Quelle colère subite sur ce beau visage, quelle expression de tyrannie et de mépris dans ces yeux sombres!

«—Vous n'y consentez pas! Je crois, ma parole, que vous me faites la leçon! Ah çà, oubliez-vous que vous êtes maître d'équipage dans ma forêt, que vous faites les honneurs chez moi, que vous logez même chez moi? Et vous refuseriez d'inviter qui j'invite?

—Pardon, ma chère amie, je n'ai pas dit...

—Si, vous avez dit! Vous avez fait à ce Marc Thierry des reproches bien étranges, entendez-vous, Gaston. Car je vous connais, moi. Votre frère m'a conté votre histoire; et je n'ignore pas où vous en étiez lorsque Etienne mourut, où vous en seriez demain si nous nous fâchions. Marc Thierry travaille, gagne de l'argent? Beau grief! Quel que soit son métier, cela me semble tout aussi digne que d'avoir perdu sa fortune au tripot, ou que d'avoir traîné un conseil judiciaire jusqu'à la quarantaine: car c'est Etienne finalement qui vous l'a fait lever, je le sais. Marc Thierry est cité dans les gazettes? Allons, qui de vous autres ne souhaiterait de l'être? Et Marc Thierry enfin a sur la conscience une mort d'homme... Eh bien, après? Ne me forcez donc pas à vous rappeler que s'il a réellement, lui, passé en cour d'assises, vous avez été à deux doigts, vous, après cette affaire de jeu au Cercle des Nations... Personnellement, voyez-vous, je préfère les assises à d'autres tribunaux, chacun son goût.»

Le silence tomba lourdement.

«—Ecoutez, continua Sylvie au bout d'un instant, je me suis laissée emporter. Donnez-moi la main, Gaston. Et oublions tout cela, voulez-vous? Accueillez bien Marc Thierry, pour me faire plaisir, là—et tout est fini. Tenez, embrassez-moi. Je vais faire appeler Pauline. Et les chiens, au fait, comment vont-ils?...»

Gaston Levaître revint à son cottage de Vaille. Il y trouva sa petite amie qui se chauffait tranquillement les mollets au feu.

«—Ah, ma pauvre chérie, soupira-t-il avec mélancolie, le monde ne tourne pas bien. Tout s'y passe de mal en pis. Voilà maintenant qu'on invite les forains à chasser... Oui, Marc Thierry, tu sais, le boxeur, le paillasse, ma belle-sœur veut le voir en forêt.

—Tiens, je la comprends... Il est beau.

—Peuh...

—Oui, mon vieux, et crânement, et de partout...

—Enfin, c'est comme une bête, un cheval! Espérons au moins qu'il se cassera les pattes, ou la figure—puisqu'il n'a que ça...»

Et le baron Levaître haussa douloureusement les épaules: mais l'invitation pour Marc Thierry partit le soir même.

IV

«Le Pneu!! Le Pneu!! Résultat du match Thierry-Hawson!!! Victoire française!!! Le Pneu!!»

Le triomphe de Marc fut ainsi hurlé par les rues dès cinq heures du soir. Vociférant et portant sous le bras la bonne nouvelle, les camelots couraient comme des possédés tout le long des trottoirs, afin que de ci, de là, un passant arrêtât leur furie et s'offrît pour un sou le plaisir d'aller lire à la lueur d'un bec de gaz le récit fraîchement imprimé du combat.

«—Plus de douze cents assistants.... On eût entendu battre les cœurs, lorsque les deux champions s'avancèrent l'un contre l'autre... Très pâles.... Enfin le chronométreur prend le temps: ils ferment les poings, ils commencent... Le visage de Marc bientôt couvert de sang, mais l'énergique garçon garde continuellement l'offensive.... A la dixième reprise, un involontaire coup de genou met fin à tout le combat: l'Anglais s'affaisse, ne peut se relever.... Marc acclamé....» Suivaient quelques commentaires lyriques sur le vainqueur et les méthodes françaises, si imprudemment méprisées et traitées par nos voisins de danses et de niaiseries.

Or, de tous les Parisiens qui achetèrent le Pneu ce soir-là, un des plus enthousiastes fut assurément le patron du Ranch Bar. Il s'était déjà fait téléphoner de Neuilly la nouvelle, et tenait encore à connaître scrupuleusement la relation de cette grande journée. Ce n'était pourtant pas qu'il entendît mot à la science des coups, ni même qu'il s'intéressât en rien à ce genre d'études; mais il savait que Marc allait sans aucun doute venir dîner au Bar, peut-être même qu'il y souperait, traînant derrière lui la suite de reporters, de femmes, de badauds, de snobs, les innombrables Milon de Crotone et terreurs en habit qui allaient se faire un devoir de ne point le quitter de la nuit, et, pour mieux fêter son triomphe, manger, boire, se griser, enrichir les tziganes, tutoyer les maîtres d'hôtel, payer de folles additions. Le propriétaire du Ranch Bar devait beaucoup de reconnaissance à Marc Thierry.

Celui-ci avait ses habitudes dans cet établissement. Il y prenait tous ses repas; c'était là qu'il vivait de régime des mois durant, et là qu'après ses succès il se livrait à de glorieuses ripailles, parmi une nuée de jeunes élégants qui ne cessaient de parler chevaux que pour s'entretenir de muscles, de records, de têtes brisées, de rôdeurs mis en déroute et d'aventures terribles. On se regardait d'un air héroïque et provocateur au Ranch Bar; on n'y marchait que le nez au vent, les épaules carrées, le torse élargi, la taille haute: il fallait y être herculéen, ou en sortir. Les filles s'y plaisaient, et jusqu'aux plus cotées: on les traitait à la souteneur, c'était le genre; mais ces façons leur agréaient assez, et elles couraient la chance de trouver dans ce cabaret luxueux, pendant la saison, outre les plus notoires ivrognes de Paris, le fin régal de quelque lutteur professionnel ou du jockey le plus récemment mis à pied, voire même, parfois, l'aubaine d'un clown célèbre, qui ressemblait à un vieil acteur tragique et que ces demoiselles s'arrachaient.

Marc Thierry se trouvait donc nourri sans bourse délier, à peu de chose près. Mais c'était lui en vérité qui, voilà sept ans, avait amené chaque jour les cow boys, engagés alors au Cirque voisin, boire du gin et des bocks dans le petit café nommé Ranch Bar en leur honneur. A cette époque, Marc, très jeune mais en passe déjà d'être connu, ne quittait point ces gens-là; il avait appris d'eux à sauter à cheval, et à se servir d'un revolver ou d'un lasso avec beaucoup de talent. La mode vint bientôt d'aller prendre son cocktail coude à coude avec les cow' boys: les courtisanes s'y mirent, et le lieu fut consacré. Il était juste que le patron sût gré à Marc de l'avoir ainsi lancé, et voilà pourquoi il lui faisait pension.

Aussi Marc habitait-il pour ainsi dire dans cette maison. On l'y visitait, on l'y glorifiait. Lorsque, pendant l'Exposition, à peine revenu de son service militaire et désireux d'inaugurer sa rentrée à Paris par un coup d'éclat, il avait eu l'audace folle de tuer le taureau dans une fête de charité, aux Arènes de Boulogne, c'était au Ranch Bar que ses amis et ses admirateurs lui avaient offert un banquet. Ce fut encore au même endroit qu'on vint le féliciter et le porter presque en triomphe quand la Cour d'assises de Caen l'acquitta du crime d'homicide: il avait au moyen d'une bouteille pesante, brisé le crâne d'un sot nommé Maxime Alain, qui s'était risqué jusqu'à le provoquer, et même jusqu'à le gifler. L'origine de la querelle n'étant autre que la jolie et populaire Yvonne Saint-Cloud, l'opinion publique avait faibli. On s'attendrit, on pactisa: «C'est une dispute d'amoureux, un peu prompte. Puis la victime avait assailli ce pauvre Marc. Circonstance atténuante. Crime passionnel.»

Cette fois encore, il ne pouvait être question d'un autre restaurant pour le nouveau banquet que les organisateurs du match décidèrent sur-le-champ d'offrir dès le lendemain au vainqueur. De sorte que l'heureux patron supputait des menus tout en apprenant par cœur le Pneu et autres feuilles du soir qu'il se faisait acheter.

Vers six heures, les fiacres commencèrent à s'arrêter devant la porte. Les journalistes entraient, affairés, et les habitués en souriant; chacun d'eux croyait avoir déconfit Sam Hawson. «Eh bien, est-il là?—Que fait-il?—Il dîne ici, n'est-ce pas?—Il a dit qu'il allait venir.»

Enfin, à six heures et demie: «Le voilà!» Il apparut, riant comme un enfant, jetant à l'un son pardessus, à l'autre son chapeau, sa canne, serrant les mains, recevant les femmes dans ses bras. Son ancienne amie, Yvonne Saint-Cloud, pleurait: «Mon grand, mon grand!» balbutiait-elle. Blanche de Rueil et Adeline Demain s'embrassaient, les larmes aux yeux, et embrassaient aussi leurs deux petits amants, puis tout le monde, comme si elles eussent retrouvé l'enfant prodigue. Des reporters qui n'avaient pas vu le combat se faisaient présenter, crayon en main. Marc les accueillait avec beaucoup de cordialité:

«—Messieurs, leur disait-il, je suis à vous. Mais je meurs de faim, et surtout de soif. Laissez-moi commander mon dîner et le champagne. Et en attendant que nous buvions ensemble à la santé de Sam Hawson, tenez, demandez à ces dames de vous répondre. Elles le feront mieux que moi, et cela ira plus vite.»

Odette Partout, la maîtresse du fameux duelliste Bob Milton, regardait Marc de tous ses yeux et en restait saisie: «Dieu! s'écria-t-elle, qu'il est beau!» Et en effet, dans son smoking, la peau brune, les yeux durs, Marc avait cet air de force irrésistible qui terrifie délicieusement les dames. A voir même son front bas et son nez grec, certains envieux ajoutaient: «C'est la brute.» Mais ils ne formulaient point ce jugement tout haut. Sans l'avouer, on craignait les mains homicides de Marc, ces mains rudes et noueuses, dont l'une était cerclée au poignet d'une gourmette d'or. Il n'y avait pas ce soir-là jusqu'à son menton déchiré et jusqu'à ses pommettes écorchées qui ne lui donnassent un aspect violent et cruel, propre à frapper les imaginations.

Cependant Yvonne Saint-Cloud, très flattée de sa mission, renseignait gravement l'un des journalistes: «Oui, monsieur, à quinze ans il avait déjà établi des records qui ne furent battus que beaucoup plus tard...

—C'est lui, continuait Adeline, qui s'en est allé à la nage, un matin, absolument seul, de Fécamp à Yport. C'est long, vous savez, en pleine mer, quand on n'a personne avec soi, et qu'on regarde les vagues, et puis les vagues, et encore les vagues: il n'y a pas de quoi rire.

—Ecrivez aussi, ajoutait Blanche de Rueil, qu'étant dragon il obtenait des permissions à force de risquer sa peau, et qu'on se le prêtait entre garnisons, tant il était bon pour les raids à cheval...»

Là-dessus, le champagne arriva. Les jeunes demoiselles cessèrent aussitôt d'instruire la postérité, des toasts furent portés au vainqueur, à Paqueret, à l'Angleterre, aux assistants, à qui voulait.

Constant Bussat, bouffon indispensable à toute fête, survint à ce moment. Bref, la soirée, la nuit passèrent, et le jour se levait que nul ne songeait encore à cesser de célébrer cet événement mémorable. Mis en verve par un vieux brandy, le père Patt, marchand de chevaux, vendit là d'un seul coup deux bêtes à Marc. Il n'y avait pas une heure qu'il venait de faire sa connaissance: «Mon garçon, dit-il, je ne vous vends pas mes chevaux, je vous les donne. Emmenez-les, essayez-les, chassez dessus et je ne veux pas de votre argent si vous ne les trouvez pas bons. Ce sont des rochers, mon garçon, ces animaux-là!»

Le lendemain, au banquet, des hommes solennels, les pères conscrits de la république des sports, congratulèrent Marc officiellement. Ne traitons pas légèrement cette république; elle a son opinion, sa presse, ses usages, son code, une administration bien rétribuée, une langue spéciale; on y compte des citoyens innombrables, des riches et des pauvres, des sincères et des escrocs; les bavards et les réformateurs ne lui manquent pas, les abus y sont fréquents. C'est un Etat.

Il y avait d'ailleurs autour de la table des personnages considérables et chenus, le général Rondion, directeur des haras du Poitou, le vieux comte de Bagy, qui avait été Grand Ecuyer de l'Impératrice, lord Cunnigan, Amédée Paqueret, puis le président de l'A.G.F., de l'U.I.S., du R.P.C. Le moyen qu'une telle assemblée parût occupée de sujets frivoles! Aussi bien cette époque est-elle bien lointaine où l'on traitait les exploits sportifs ainsi que de dangereuses folies réservées aux viveurs et aux cerveaux brûlés: on pariait alors que celui-ci n'en reviendrait pas, que tel autre se casserait les os. Aujourd'hui, on enregistre les records, on en fait des procès-verbaux, et si l'on se tue, c'est un accident du travail, et voilà tout.

Lorsqu'on en fut aux cigares et aux liqueurs, une carte fut remise à Amédée Paqueret: c'était celle du marquis de Caumais-Simier. L'ingénieux François s'était dit en effet: «Cédons. Suivons le flot. Ce baladin a la veine. Il viendra donc en Hariale, mais patronné par moi: qu'il soit au moins mon obligé.» Aussi, sans accepter d'assister au banquet, s'était-il bien promis pourtant d'y paraître cinq minutes vers la fin. Ce n'était point du reste déroger: aller en un tel jour serrer la main de Marc, était-ce autre chose que de venir caresser l'encolure du gagnant après le Grand-Prix? Le sport excuse toutes les familiarités.

François fut à son ordinaire la correction même. Après un compliment bref et fort bien tourné: «Je sais, monsieur, dit-il, que vous êtes attendu en forêt d'Hariale. Ce sera moi, si vous le voulez bien, qui aurai le plaisir de vous présenter au baron Levaître et à l'équipage.»

V

Et voilà comment, par une belle matinée d'hiver, Marc Thierry se trouvait en forêt d'Hariale.

Il chevauchait sur un grand diable d'animal rouan, non d'ailleurs l'un de ceux que le père Patt lui avait vendus pendant l'orgie du Ranch Bar, Amédée Paqueret s'étant mis du marché en effet, ayant été chez le maquignon et lui ayant dit: «Mon cher Patt, Marc Thierry est mon ami. Il se dispose à chasser tout l'hiver avec le baron Levaître. On ne peut ignorer dans l'équipage que c'est moi qui l'ai fait inviter, moi qui l'envoie. Or, vous n'espérez point, j'imagine, que votre proposition de la nuit dernière soit sérieusement prise en considération. D'abord, vous étiez tous ivres-morts...

—Voilà qui est vrai, monsieur Paqueret. Cependant M. Thierry a bel et bien acheté.

—Peut-être. Mais vous n'ignorez pas mes relations, mon influence, l'intérêt qu'il y a pour vous à gagner les faveurs de deux organes tels que la Race Pure et le Pneu... Or, en raison de cela, considérez notre jeune vainqueur comme votre propre fils. Les chevaux que vous lui avez fait voir ne sont pas assez beaux, et ne me semblent pas assez bons. Je vous donne huit jours pour nous présenter, moyennant un prix dérisoire, deux merveilles. Et puis, après cela, venez me parler aux bureaux du journal. Vous n'aurez pas à vous plaindre...»

Prompt à entendre à demi-mot, le père Patt avait donc découvert pour Marc ce grand rouan osseux, ainsi qu'une jument trapue dont un pair du Royaume-Uni se fût contenté. En même temps, Amédée Paqueret faisait embaucher à Hariale-sous-Bois un jeune lad nommé Ralph qui, chassé de partout pour son inconduite, allait se trouver trop heureux de n'avoir plus que deux chevaux à soigner, un maître à suivre à travers bois et ses anciens patrons à narguer dans le pays. Ce Ralph serait excellent pendant un an au moins, et saurait dire à monsieur pour les premières chasses: «Que monsieur prenne à droite; à gauche maintenant...», car monsieur ignorait totalement le plan de la forêt dans laquelle il lui fallait se distinguer.

Enfin, quinze jours durant, Paqueret prit la peine d'instruire son pupille en vénerie, et ne dédaigna même pas de le conduire en personne chez le tailleur, auquel il expliqua:

«Tous vos clients sont plus ou moins cacochymes, débiles, voûtés, bancroches ou ventrus. Voici par contre le vainqueur de Sam Hawson, qui représente le plus haut degré de perfection plastique pour un homme. Il va chasser; habillez-le.»

Le tailleur se piqua de montrer tout son génie, et s'inspirant à la fois du goût le plus éprouvé comme de la plus certaine tradition, sut costumer Marc, le culotter de blanc comme il convenait, le mouler dans une longue tunique, le mettre à la mode enfin de ces cavaliers impassibles et gourmés qui, sur les estampes anglaises et les keepsakes romantiques, vont maîtrisant des montures à col de cygne, et suivent un damné renard à travers champs.

De sorte qu'également satisfait de ses habits neufs, de ses deux chevaux et de sa gloire impudente, Marc n'avait même pas le soupçon qu'un être sous le ciel lui pût nuire ou résister. Rien qu'à se sentir vivre, il triomphait.

«Paqueret, se disait-il brutalement, simplement, veut me marier dans l'équipage Levaître. Quel est son intérêt? Je n'en sais rien. Mais peu m'importe. J'épouserai cette demoiselle Pauline. Paqueret a fait ma carrière, en somme, et s'il lui plaît à présent que je devienne millionnaire, soit.»

Qu'est-ce d'ailleurs qu'un héros comme Marc, qu'est-ce qu'un champion? Un homme à qui l'on dit depuis des années: «Fais ceci, vis de telle manière. A tel moment tu donneras ton effort. Et tu vaincras.» Poussez-le de même dans la vie. Il obéit encore, il réussit.

En approchant du lieu de rendez-vous, il fut pourtant extrêmement surpris et inquiet de ne rencontrer ni voitures, ni cavaliers, ni chiens. L'allée s'allongeait, silencieuse, entre ses deux murailles de bois nu: au carrefour, personne, pas un bruit, pas une bestiole, pas même le mendiant, le seul mendiant du pays, qui erre par tous les méandres de la forêt comme un vieux sylvain morose.

«—Ah, fit Ralph sans s'émouvoir, je me suis trompé de rond-point. Nous ne sommes pas du tout à celui du Vilain, nous lui tournons le dos. Mais que monsieur aille sur sa gauche. Nous tomberons probablement dans la chasse.»

Furieux et grommelant, Marc prend le trot, pressant soudain son cheval, faisant jaillir la boue, coupant les routes et traversant les clairières l'oreille au guet, écoutant parfois mal à propos l'aboi lointain d'un chien de ferme ou le tapage de quelque prétentieux oiseau. Mais alors: «Hallo, monsieur, ce n'est rien», lui disait Ralph, qui le serrait de près d'un air compétent, le chapeau sur le nez.

Enfin, après une très longue course, un son presque imperceptible de cor, un murmure de chiens parvinrent jusqu'à eux. Il semblait que cette rumeur légère eût expiré à l'autre bout du monde.

Et les voici guidés maintenant, de ci, de là, par ce bruit ténu qu'on menait au loin, qui grandissait. Certains abois s'étant même étrangement rapprochés, Marc fit halte au bord d'un chemin. Quelque chose allait arriver, c'était certain, quelque chose venait, le taillis frémissait. Tout à coup, brisant les branches et sortant du bois dans un bond superbe, un cerf empanaché franchit la route et disparut. Un chien, deux chiens se montrèrent presque aussitôt, puis plusieurs autres à la file, et sans doute tous allaient-ils suivre, si au triple galop, une sorte de centaure hurlant, le piqueur, ne fût survenu juste à temps pour faire rouler sous le fouet les pauvres bêtes, et couper ainsi, écraser, anéantir cette fausse chasse. Ce n'était là qu'un change en effet.

Deux hommes d'équipage accouraient à toute bride que déjà l'incident était clos et les chiens repartis sur la bonne voie. Le baron Levaître lui-même apparaissait: «Ce n'est pas notre cerf, Monjoye, que les chiens chassent là!» criait-il au piqueur. Gaston portait le travesti feuille-morte à parements gris du Rallye-Vaille. Tout grimaçant et ravagé qu'il fût, il avait pourtant assez bon air là-dessous.

«—Monsieur Marc Thierry, sans doute? fit-il en reconnaissant l'athlète qui le saluait. Nous vous attendions, monsieur, soyez le bienvenu.» Puis sans écouter la réponse, il piquait des deux et rentrait sous bois.

Pris de court et d'ailleurs interloqué, Marc se mit machinalement à galoper derrière le baron. Bientôt il se trouvait sans savoir comment en pleine chasse, des voitures lui bouchaient la route, des veneurs l'entouraient de tous côtés, et François de Caumais-Simier disait à mademoiselle Pauline en le désignant: «Voici notre grand champion Marc Thierry, le triomphateur de Sam Hawson.»

Or Marc avait peut-être plus que personne l'habitude d'être examiné, jugé, contesté. Aussi le prodigieux intérêt qu'il excitait ne le troubla-t-il guère. Ce n'était pas l'instant de remarquer les regards mauvais et hautains de messieurs les veneurs, ni ceux plus dédaigneux encore de leurs épouses; il ne s'agissait point de s'attrister au sujet de la malveillance particulière aux chétifs humains dès qu'ils sont à cheval—non, Marc était venu en Hariale pour plaire à mademoiselle Levaître. Il devait mener cette affaire à bien, non une autre, et sur-le-champ il l'entreprit. «Mademoiselle, répondit-il tout d'un trait, je suis très reconnaissant au baron Levaître d'avoir bien voulu m'accueillir; je désirais depuis longtemps chasser en Hariale, et surtout vous être présenté.»

Pauline Levaître eût pu s'étonner de cette lourde flatterie, au besoin s'en montrer choquée. Mais elle riposta de la seule façon que Marc n'eût point prévue: elle rit avec impertinence. Cela fut suivi d'un silence affreux. Caumais-Simier n'en laissait rien paraître, mais frémissait de joie. Tous les autres se taisaient également, en proie au délicieux plaisir de constater l'échec de ce fameux athlète. Quelques-uns songeaient même à se confier entre eux: «Après tout, le trouvez-vous si beau qu'on dit? D'ailleurs, je tiens de source sûre qu'il est tuberculeux, qu'il fume de l'opium et qu'il n'aime point les femmes...» quand une voix cria soudain, en appuyant sur l'a d'une façon comique: «Taïaut! taïaut!» C'était le cerf de chasse, le vrai, cette fois, qui venait de sauter à cent mètres de là. Tout le monde aussitôt de s'arrêter net, et de paraître oublier Marc. Les yeux brillèrent, les poitrines palpitèrent. Il faut savoir qu'en certains cas, à la chasse, on se doit de témoigner d'une ardeur profonde et d'un intérêt passionné, qui sont des témoignages appréciés de noble éducation, la preuve qu'on a toujours forcé des cerfs et des sangliers, qu'on tient ce goût de naissance, et qu'on mourra le jour où la République aura commis le dernier méfait de proscrire ce divertissement. En un mot, l'angoisse est de mise, en vénerie, comme les bottes à revers, et voilà pourquoi vous voyez tant de braves gens bouleversés dans les forêts de l'Etat.

Au bout de quelques minutes, on vit passer pesamment la meute désordonnée. Tout allait bien, et les veneurs se remirent en route, Pauline et Caumais-Simier devant, Marc à leur suite. Mais celui-ci ne regardait déjà plus tant la chasse que cette bizarre, que cette farouche et détestable Pauline qui lui causait une émotion toute nouvelle. N'était-ce pas la première fois qu'une femme non seulement le repoussait, mais encore le tournait en dérision, l'offensait? Quel plus sûr moyen de s'attacher une sorte de truand et de mauvais garçon comme lui, qui, pendant les semaines où il ne s'entraînait point pour quelque match, vivait au Ranch Bar parmi les Yvonne Saint-Cloud et les Adeline Demain, dans une débauche paisible et continue, sans tenir à l'une plutôt qu'à l'autre, et les confondant quelquefois. Car le crédit de Marc Thierry était grand auprès de ces demoiselles, et s'il ne pouvait espérer encore le succès d'un vieux clown ou d'un ténor ventru, il se classait du moins tout de suite après, sur le rang des lieutenants de cavalerie, au-dessus, c'est certain, des avocats célèbres, des journalistes, littérateurs, députés et autres hommes publics.

Quoi qu'il en fût, l'auraient-elles donc ainsi traité, ses amies du Ranch Bar? Se seraient-elles avisées de le bafouer impudemment devant dix personnes? Et pourtant, il se souvenait d'avoir courtisé quelques jeunes femmes—oh, bien rarement, et d'une façon qui n'était sans doute ni très spirituelle, ni très délicate. Mais... mais ce n'étaient là que des sottises. Marc n'avait régné que sur un troupeau de filles. Et il regardait avec un sentiment de colère et d'envie cette jolie bête fière, cette proie inconnue qu'il ne savait prendre.

«—Restez avec nous, monsieur Thierry, fit Caumais-Simier en se tournant négligemment sur sa selle; dès que nous rencontrerons la baronne, je vous présenterai.» Un huissier de cour eût déclaré du même ton: «Veuillez demeurer: vous verrez le Roi tout à l'heure.»

Marc poussa son grand cheval rouan au niveau de celui du marquis: «Je suppose, mademoiselle, dit-il en fixant Pauline, que mon titre de champion de France me nuit beaucoup. Un boxeur doit passer pour une brute...

—Bah, monsieur, vous vous occupez donc de boxe?»

Pauvre Marc! Peut-être se fût-il sauvé sur l'heure, sans saluer, sans même tourner la tête, si une fois encore un hasard de la chasse ne l'eût tiré de là:

«—Ah, chanta la plus mélodieuse voix du monde, vous voici donc, monsieur Thierry? Venez ici que je vous complimente; et nous prendrons ce cerf ensemble, si vous voulez...»

C'était Sylvie.


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TROISIÈME PARTIE
LE CHANGE

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I

L'hiver s'avançait. Les veneurs, en Hariale, rentraient après chaque journée de chasse revêtus de crotte ou ruisselants d'eau, les lèvres mortes et les doigts gourds, maudissant le beau cerf dédaigneux qu'ils n'avaient point pris et sur qui la forêt jalouse s'était refermée; mais parfois aussi rassasiés par le carnage de la curée, écoutant mourir la dernière fanfare et cheminant deux à deux, trois à trois, victorieux, paisibles.

Ils se séparaient aux crochets des routes, les uns regagnant leurs demeures éparses, les autres tirant vers la gare, et ceux-ci se hâtant davantage, car ils n'auront que le temps à Paris de se mettre en habit et de courir vers les Paillard et les Durand. Mais tous, que ce soit au son des tziganes ou devant les chenets, rêveront ce soir à la clairière dévastée où l'on a dépecé la bête; ils se rappelleront la meute hors d'haleine, et se reverront eux-mêmes plus semblables par la nuit tombante à des soudards couverts de fourrures et d'oripeaux qu'à des veneurs honnêtes: car les tuniques feuille-morte se sont rouillées sous la pluie et la bise, l'or des galons est éteint, le velours jadis gris des parements a passé, les grosses bottes se fendillent, le tricorne des piqueurs est bossué, et parmi ces visages brûlés par le froid, ces chevaux harassés, ces fouets usés, ces armes, le cerf eut bien l'air tout à l'heure d'être venu donner au plein milieu d'un parti de maraudeurs ou de bandits. Il n'avait vraiment manqué au tableau que quelques vieux fusils, un étendard déchiré, et deux ou trois de ces tambours trop hauts qui servent à faire rouler les dés pipés.

Et quelle métamorphose, à la chasse, de ces messieurs si corrects, si indifférents partout ailleurs, quel changement sur leurs physionomies! Tel qui ne va plus paraître au retour qu'un petit sot bien peigné, avait à l'hallali la grâce d'un Méléagre. Tel autre père de famille qui, dans son salon, ferait songer à quelque grave professeur de l'Université d'Iéna, évoquera l'image en forêt du plus déterminé preneur de loups. Mais un entre tous dont l'ardeur et la sombre mine vous eussent frappé, c'était assurément Marc Thierry.

Celui-ci ne manquait plus un rendez-vous, quelque temps, quelque froid qu'il fît. Il était fou de vénerie, ayant tout de suite ressenti le besoin furieux de conquérir, de traquer et d'abattre la bête poursuivie, de forcer la forêt, de la voler, de lui arracher son nourrisson vivace et farouche, royal dix-cors ou daguet au front insolent. Il galopait sans pitié, ne perdant guère les chiens de vue et faisant l'admiration du piqueur Monjoye.

«—Ce monsieur Thierry, disait celui-ci, a compris la besogne.»

Certes, il avait compris! Mais il restait cependant toute une partie de sa tâche où il réussissait moins bien, où sa chance l'abandonnait, où il allait échouer peut-être. Ah, que c'était oublié maintenant, le projet d'épouser Pauline Levaître! Et que si, dès le premier jour, Marc s'était tourné vers Sylvie, accueillante, souriante et aisée, il se demandait aujourd'hui s'il en obtiendrait jamais rien, il doutait de lui. Quel supplice pour un homme, véritablement un homme—une bête enfin!

Lorsqu'à son arrivée dans l'équipage, après que Pauline venait de lui infliger cet affront, Sylvie était survenue à point, ils avaient suivi la chasse côte à côte, puis, pendant un long retour à travers la forêt, causé presque en camarades. Marc racontait, non sans feu, ses prouesses et ses succès, Sylvie ripostait par les siens, ils échangeaient leurs triomphes. Ne prononçaient-ils pas de la même façon, d'ailleurs, ce mot sacré «le public»? Marc Thierry n'avait même point daigné voir de quel regard Pauline le suivit quand il s'en fut.

A la seconde chasse, tout alla bien encore. Mais à la troisième, Sylvie avait décrit toute sa vie; déjà elle pensait à autre chose, Marc ne l'amusait plus, c'en était fait de lui. «Eh bien, mon petit, lui demandait parfois un peu impatiemment Amédée Paqueret, que devient-on en Hariale?» Hélas, rien.

Au Ranch Bar: «Ce garçon-là végète, ma chère», disait avec mépris Blanche de Rueil à son inséparable Adeline, qui répondait d'un air plus magnanime qu'irrité: «Les Levaître l'abrutiront. Voilà tout ce qu'il y gagnera.»

Et pendant ce temps, l'insidieux François de Caumais-Simier se poussait, lui, sagement, correctement, endormant Sylvie à force de bonnes manières, et finissant par apprivoiser Pauline à force de patience.

Puis, il y avait aussi, il y avait surtout ce maudit château de Pontmorin, avec son écusson sculpté sur la porte, et le tas de meubles branlants et de bibelots qui s'y trouvait, et la vieille marquise qui vous y recevait, et cet odieux portrait à fraise d'un certain Simier que la reine Elisabeth aima, et devant lequel on se pâmait ridiculement. Sans parler de quelques douzaines de lettres à large sceau, de chartes et de bulles, dont François disait d'un ton insupportable: «Des papiers de famille, des chiffons....» Sans oublier non plus le récit que vous faisait la marquise de la vie et des aventures de ce fameux Jean de Simier, de cet ancêtre éternel, écrasant, assommant! Un hardi gentilhomme, d'ailleurs: conseiller du duc d'Alençon et son ambassadeur en Angleterre, séduisant la reine, affolant la cour, quatre fois assassiné, toujours sauf, ayant tué sa femme et son frère avec cela... Et la vieille dame vous racontait complaisamment ces horreurs de sa voix élégante et cassée, insistant sur l'énergie de ce forban parfumé, faisant bien remarquer la haute mine et le rire impudent qu'il eut, ajoutant qu'il avait aimé les arts et que la merveille du château, la petite Diane d'ivoire, venait de lui.

Oh, que Marc l'eût bien envoyée à la rivière, cette statuette qu'on ne cessait de lui vanter! Polie et achevée par quelque élève inconnu de Donatello, rapportée d'Italie en France, elle s'élevait sur son socle, svelte, forte et pure, avec son arc étincelant à la main. Une grâce divinement grave habitait son visage. C'était l'image même, avait affirmé Jacques Fouvier, de la Diane que jadis Pline le jeune, chassant un jour loin de Rome, entrevit, de la déesse qui, pour ce veneur pensif, «n'errait pas moins que Minerve sur les montagnes». On la regardait avec déférence, on n'osait y toucher. Elle semblait la protectrice du logis. Aussi Marc la haïssait-il tout spécialement.

Le château de Pontmorin se trouvait à égale distance de la forêt du Mahouleux et du Bois du Roy, sur la lisière d'Hariale, non loin des étangs où le cerf venait à l'eau le plus souvent. Or, un jeune homme aussi industrieux que François n'était pas, on l'imagine, pour avoir négligé l'avantage d'une telle position. C'étaient d'abord un veneur ou deux qu'il y avait priés à déjeuner les jours de chasse; puis on s'était mis à y goûter; puis enfin les réceptions étaient devenues régulières. Tout l'argent que les usuriers pouvaient encore prêter sur la Diane d'ivoire et les tapisseries devait ainsi passer en frais de table, mais c'était la plus sage des prodigalités, car on disait maintenant à l'équipage: «Vous n'étiez pas à Pontmorin aujourd'hui?» comme on eût dit: «Que vous est-il donc arrivé?»

Et François parvenait tout doucement à être de la sorte le personnage le plus influent en Hariale après Sylvie. Gaston Levaître y perdait encore en prestige, et Pauline s'en voyait moins assidûment recherchée, puisqu'il n'y avait plus un prétendant qui ne pensât: «Caumais-Simier l'épousera, parbleu, c'est évident.» Et de fait, il y paraissait bien. Marc observait cela comme tout le monde.

Comme tout le monde, oui, mais de plus loin pourtant, car on ne l'invitait pas à Pontmorin, on se détournait de lui, on affectait l'oubli—un lourd et cordial oubli. Une fois même, le cerf s'étant arrêté au pied du château, dans la douve débordée, François avait fait entrer chez lui toute la chasse et prié le baron de vouloir bien donner la curée dans sa cour. Et tandis que l'on commençait à dépecer:

«—Tiens, monsieur Thierry, dit François avec bonhomie, comme s'il s'apercevait soudain de cette présence infime, mais je n'ai pas eu jusqu'ici le plaisir de vous voir chez moi, il me semble.... Un oubli, un simple oubli.»

Marc était revenu, brûlant de dépit. Quoi! seul, sans appui, sans fortune, et tandis que le bruit fait autour de son nom s'éteignait déjà, lutter contre un équipage tout entier, contre cette poupée de François, son marquisat, ses ancêtres, son château de famille, son château, son château.... Marc se fût cru sauvé si Pontmorin eût disparu.

Le soir, au Ranch Bar, il apprit que Bob Milton, l'obstiné duelliste, venait pour la vingtième fois peut-être, d'envoyer une paire de témoins à quelqu'un. Mais pour le coup, l'affaire s'annonçait considérable, car l'adversaire n'était rien moins que l'héritier d'Illyrie.

«—Cela t'étonne, mon vieux? lui dit Bob. Mais j'ai raison, vois-tu, absolument raison. Cet imbécile a parlé contre les duels, en Illyrie, dans un banquet d'étudiants, et s'est permis de me blâmer, de me nommer! Je le provoque. Il ne me répondra pas, mais il y aura du bruit dans la presse, il y aura scandale. Et l'on saura là-bas, comme on le sait ici, qu'il ne faut jamais m'ennuyer, que je riposte toujours. Aussi, tiens, vois comme chacun me fait bon visage: c'est qu'on a peur. Dans la vie, ne te retiens pas, va. Traite tes pareils comme du bétail. Au fond, les hommes sont étonnamment lâches. Quand ils t'empêchent de passer, tape dedans. Si quelque obstacle te gêne, casse-le....»

En s'éveillant le lendemain matin, Marc trouva une petite carte impertinente de François, qui l'invitait à déjeuner pour la prochaine chasse. Il se rendit à Pontmorin au jour dit, et le marquis de Caumais-Simier put ainsi goûter le plaisir de le recevoir sans honneur, de lui désigner une place de figurant au bas bout de la table, de lui laisser constater bien à l'aise que ni la baronne Levaître, ni Pauline, ni même Gaston n'assistaient au repas, qu'il n'y avait là que le fretin de l'équipage, tout ce dont on ne se soucie qu'à la fin des fins. En outre, il fallait manger vite, le temps pressait, ces dames eussent pu attendre au carrefour de la Biche d'Ambre où était le rendez-vous. Bref, on se trouva au salon, les tasses de café en main, avant que d'y avoir pensé.

«—Le jockey Marc Trell vient d'acheter le château de la Rochepaille, disait quelqu'un.

—Et quel âge a-t-il, ce millionnaire?

—Dix-neuf ans.

—Parfait, répondait la marquise. Jadis, on eût fait dîner un jockey à l'office. Mais bientôt les palefreniers et les acrobates feront frapper monnaie.»

François affecta de changer la conversation: «Voyons, maman, allons-nous en, êtes-vous prête? Il faut partir, ou l'on attaquera sans nous.» Le temps de revêtir sa fourrure, et la marquise monte dans la victoria, les invités enfourchent leurs chevaux, qui attendaient en tournant dans la cour, puis on se met en route, au petit trot.

Mais bientôt: «J'ai, déclare Marc, laissé mes gants au salon. Allez toujours: je retourne les prendre et vous rejoindrai.»