En considérant maintenant les phénomènes communs à l'irritabilité et à la sensibilité sous le second aspect fondamental ci-dessus indiqué, c'est-à-dire, quant à leur degré d'activité, les physiologistes ont à examiner les deux termes extrêmes d'une action exagérée et d'une action insuffisante, après lesquels vient se placer l'état normal intermédiaire, d'une action convenablement modérée. Un tel ordre est déterminé par cette évidente prescription de la logique positive, qui, dans un sujet quelconque, interdit tout espoir d'entreprendre avec succès l'étude rationnelle des cas intermédiaires, tant que les cas extrêmes qui les comprennent n'ont pas été d'abord bien examinés.
Le besoin d'exercer les facultés est certainement le plus général et le plus important de tous ceux qui appartiennent à la vie animale proprement dite. On peut même dire strictement qu'il les comprend tous, si l'on écarte rigoureusement ce qui n'est relatif qu'à la vie organique, soit pour la nutrition ou pour la reproduction: la seule existence d'un organe animal suffit à faire naître aussitôt une telle sollicitation. Nous verrons, dans le volume suivant, que cette considération constitue directement l'une des bases principales que la physique sociale doive emprunter à la physiologie individuelle. Malheureusement, cette étude positive est jusqu'ici très imparfaite, envers la plupart des fonctions animales et relativement à chacun des trois degrés généraux d'activité qu'il faut y distinguer. C'est à elle que se rapporte surtout l'analyse exacte des phénomènes si variés du plaisir et de la douleur, soit au physique ou au moral. Le cas du défaut a été encore moins bien étudié que celui de l'excès; et, cependant, son examen scientifique n'a pas, sans doute, une moindre importance, à cause de la théorie de l'ennui, dont la considération est si capitale, en physique sociale, non-seulement pour un état de civilisation très perfectionné, mais même aux époques les plus grossières, où l'ennui constitue certainement, suivant la remarque très judicieuse, quoiqu'en apparence paradoxale, de l'ingénieux Georges Leroy, l'un des premiers mobiles de l'évolution sociale, comme je l'expliquerai plus tard. Quant au degré intermédiaire, qui caractérise la santé, le bien-être, et finalement le bonheur, il ne saurait être convenablement traité, tant que l'analyse des deux précédens demeurera aussi imparfaite. La physiologie actuelle ne présente, à cet égard, d'autre point de doctrine nettement établi que le principe général, déjà très lumineux en lui-même, qui prescrit de ne point envisager ce degré normal d'une manière absolue, mais en le subordonnant toujours à l'énergie intrinsèque des facultés correspondantes; comme la raison vulgaire l'avait d'avance suffisamment reconnu, quelque difficulté que les hommes éprouvent d'ailleurs à se conformer, dans la pratique sociale, à ce précepte évident, par la tendance irréfléchie de chacun à ériger sa propre individualité en type nécessaire de l'espèce entière.
Il ne nous reste plus qu'à signaler sommairement le troisième ordre de considérations fondamentales communes aux divers phénomènes élémentaires d'irritabilité et de sensibilité, c'est-à-dire, l'étude générale de l'association des fonctions animales.
Ce sujet capital doit d'abord être décomposé en deux parties essentielles, d'après une distinction très importante, primitivement introduite par Barthez, quoique avec un caractère trop vague, entre les sympathies proprement dites, sur lesquelles Bichat a suffisamment attiré l'attention des physiologistes, et ce que Barthez a très bien caractérisé sous le nom de synergies, dont la considération est aujourd'hui beaucoup trop négligée. La différence fondamentale entre ces deux sortes d'association vitale correspond essentiellement à celle de l'état normal à l'état pathologique; car, il y a synergie toutes les fois que deux organes concourent simultanément à l'accomplissement régulier d'une fonction quelconque, tandis que toute sympathie suppose, au contraire, une certaine perturbation, momentanée ou persistante, partielle ou plus ou moins générale, qu'il s'agit de faire cesser par l'intervention d'un organe non affecté primitivement. Ces deux modes d'association physiologique sont, aussi évidemment l'un que l'autre, exclusivement propres, par leur nature, à la vie animale, c'est-à-dire, aux phénomènes d'irritabilité et à ceux de sensibilité. S'ils paraissent, en certains cas, pouvoir également appartenir à la vie organique, une analyse plus approfondie montrera toujours que c'est uniquement à cause de l'influence fondamentale des actes animaux sur les actes organiques: l'économie végétale ne comporte certainement ni synergies, ni sympathies, puisqu'elle présente, à vrai dire, les phases consécutives d'une fonction nécessairement unique, au lieu du concours simultané, accidentel ou régulier, de fonctions vraiment distinctes. Malgré l'éminent service rendu par Bichat en introduisant irrévocablement, dans le système habituel des spéculations biologiques, l'étude générale des sympathies, jusqu'alors attribuée aux seuls médecins, il faut reconnaître, sous ce rapport, que sa vicieuse théorie des forces vitales a exercé une très fâcheuse influence sur les notions fondamentales de ces importans phénomènes. Néanmoins, on peut regarder cette étude comme étant déjà essentiellement instituée sur ses véritables bases rationnelles, puisque les physiologistes paraissent aujourd'hui s'accorder unanimement, en principe, à voir, dans le système nerveux, l'agent nécessaire de toute sympathie; ce qui doit constituer le premier fondement d'une théorie positive sur ce sujet, qui commence à sortir ainsi du vague effrayant où il était jusqu'alors enveloppé. Quant à la formation effective de cette théorie difficile, elle est évidemment à peine ébauchée, malgré les faits nombreux, mais incohérens, que la science possède à cet égard. L'étude des synergies, qui, par sa nature, est beaucoup plus simple et surtout bien mieux circonscrite, ne présente pas réellement encore un caractère scientifique plus satisfaisant, soit qu'il s'agisse de l'association mutuelle des divers mouvemens, ou de celle des différens modes de sensibilité, ou enfin de l'association plus générale et plus complexe entre les phénomènes de sensibilité et les phénomènes d'irritabilité. Et cependant, ce beau sujet, en lui attribuant toute son extension philosophique, conduit sans doute directement à la théorie la plus capitale que puisse finalement présenter la physiologie positive, celle de l'unité fondamentale de l'organisme animal, résultat nécessaire d'une exacte harmonie entre les diverses fonctions principales, du moins si l'on combine, d'une manière convenable, avec cette notion d'équilibre mutuel, celle, ci-dessus indiquée, du degré normal de chaque faculté élémentaire. C'est là qu'il faut exclusivement chercher la saine théorie du moi, si absurdement dénaturée aujourd'hui par les vaines rêveries des métaphysiciens; puisque le sentiment général du moi est certainement déterminé par un tel équilibre, dont les perturbations, au-delà des limites normales, l'altèrent si profondément dans un grand nombre de maladies.
Telles sont les principales considérations philosophiques que je devais ici présenter sommairement, pour caractériser, d'une manière conforme à l'esprit de ce traité, l'état général de la physiologie animale proprement dite, réduite à ses élémens les plus essentiels. Afin de compléter maintenant cet examen fondamental de la philosophie biologique, il nous reste enfin à envisager, dans la leçon suivante, la partie de la science physiologique, beaucoup plus imparfaite encore, mais offrant néanmoins déjà un incontestable commencement de positivité, qui concerne l'étude directe des fonctions affectives et intellectuelles; d'où résulte la transition nécessaire et immédiate de la physiologie individuelle à la physique sociale, comme la physiologie purement végétative constitue, d'après la leçon précédente, le lien général entre la philosophie inorganique et la philosophie organique: conformément au double principe d'unité de méthode et d'homogène continuité de doctrine, que je m'efforce d'établir dans cet ouvrage, et qui permettra désormais d'envisager, sous un point de vue vraiment systématique et à la fois pleinement positif, l'ensemble de la philosophie naturelle tout entière, depuis les plus simples notions mathématiques jusqu'aux plus hautes spéculations sociales.
QUARANTE-CINQUIÈME LEÇON.
Considérations générales sur l'étude positive des fonctions intellectuelles et morales, ou cérébrales.
Sans remonter, dans l'histoire générale de l'esprit humain, au-delà de la grande époque de Descartes, si hautement caractérisée par la première tentative directe pour la formation d'un système complet de philosophie positive, on doit remarquer que ce puissant rénovateur, quelle que fût son audacieuse énergie, n'avait pu lui-même s'élever assez au-dessus de son siècle pour concevoir sa méthode fondamentale dans son entière extension logique, en osant y assujétir aussi, du moins en principe, la partie de la physiologie qui se rapporte aux phénomènes intellectuels et moraux. En analysant le développement graduel de ses principales conceptions philosophiques, d'après la hiérarchie rationnelle que j'ai établie entre les diverses classes essentielles des phénomènes naturels, il est aisé de reconnaître, en effet, que telle fut, en général, la véritable barrière devant laquelle vint s'éteindre l'essor incomplet de sa réformation projetée. Après avoir, comme il le devait, institué d'abord une vaste hypothèse mécanique sur la théorie fondamentale des phénomènes les plus simples et les plus universels, il étendit successivement le même esprit philosophique aux différentes notions élémentaires relatives au monde inorganique, et y subordonna finalement aussi l'étude des principales fonctions physiques de l'organisme animal. Mais son impulsion réformatrice s'arrêta brusquement en arrivant aux fonctions affectives et intellectuelles, dont il constitua formellement l'étude spéciale en apanage exclusif de la philosophie métaphysico-théologique, à laquelle il s'efforça vainement de donner, sous ce rapport, une sorte de vie nouvelle, quoique, par une action plus efficace, parce qu'elle était progressive, il en eût déjà sapé, d'une manière irrévocable, les premiers fondemens scientifiques 44. Le grand ouvrage de Mallebranche, qui fut, sous ce rapport, le principal interprète de Descartes, peut nous donner aujourd'hui une exacte représentation de cette première constitution radicalement contradictoire de la philosophie moderne, continuant d'appliquer, aux parties les plus compliquées du système intellectuel, des méthodes dont elle proclame l'inanité nécessaire à l'égard des sujets les plus simples.
Note 44: (retour) Rien ne caractérise mieux peut-être la pénible situation fondamentale de l'esprit de Descartes, c'est-à-dire la lutte continue entre la tendance positive qui lui était si éminemment propre et les entraves théologico-métaphysiques imposées par son époque, que la conception paradoxale à laquelle il fut, selon moi, très naturellement conduit, sur l'intelligence et l'instinct des animaux. Voulant restreindre, autant qu'il le croyait possible, l'empire de l'ancienne philosophie, et ne pouvant concevoir cependant l'extension de sa méthode fondamentale à un tel ordre de phénomènes, il prit l'audacieux parti d'en nier systématiquement l'existence, par sa célèbre hypothèse de l'automatisme animal. Une fois arrivé à l'homme, l'évidente impossibilité d'y appliquer le même expédient philosophique, le força de capituler, en quelque sorte, avec la métaphysique et la théologie, en leur abandonnant, ou plutôt en leur maintenant, par une espèce de traité formel, cette dernière partie de leurs attributions primitives. On concevrait difficilement comment, à une telle époque, il eût été possible de procéder autrement. Quels qu'aient été les graves inconvéniens réels de cette singulière théorie automatique, il importe de noter que c'est précisément pour la réfuter que les physiologistes, et surtout les naturalistes du siècle dernier, furent graduellement conduits à détruire directement la vaine séparation fondamentale que Descartes avait ainsi tenté d'établir entre l'étude de l'homme et celle des animaux, ce qui a finalement amené, de nos jours, l'entière et irrévocable élimination de toute philosophie théologique on métaphysique chez les intelligences les plus avancées. Ainsi, cette étrange conception n'a été, comme on voit, nullement inutile, en réalité, au progrès général de l'esprit humain dans les derniers temps.
Il était indispensable ici de caractériser sommairement cette situation primitive, parce qu'elle est essentiellement restée la même pendant le cours des deux derniers siècles, malgré les immenses progrès des diverses études positives, qui ne faisaient qu'en préparer graduellement l'inévitable transformation générale. L'école de Boërrhaave, à laquelle, comme je l'ai expliqué, devait échoir, en physiologie, le développement spécial de la pensée de Descartes, respecta toujours, dans son entière plénitude, cette vaine séparation fondamentale, telle que Descartes l'avait établie. On peut ainsi concevoir sans peine comment l'étude des phénomènes intellectuels et moraux, systématiquement abandonnée, dès l'origine immédiate de la philosophie moderne, à la méthode métaphysique, a dû rester, jusqu'à notre siècle, tout-à-fait en dehors du grand mouvement scientifique, qui a toujours été essentiellement dominé, sous le point de vue philosophique, par la puissante impulsion primitive que Descartes avait imprimée à l'ensemble de l'esprit humain. Pendant tout cet intervalle, l'action croissante de l'esprit positif, d'après le développement graduel de la saine biologie, n'a été, sous ce rapport, que simplement critique; soit par des attaques directes sur l'évidente inefficacité des études métaphysiques, soit surtout par le contraste décisif que devait spontanément offrir l'unanime conciliation des naturalistes sur des points de doctrine réelle, chaque jour plus étendus et plus essentiels, opposée aux vaines contentions perpétuelles des divers métaphysiciens, argumentant encore, depuis Platon, sur les premiers élémens de leur prétendue science. Quelque indispensable qu'ait été cette réaction préliminaire, il importe de ne point méconnaître son vrai caractère, et de ne pas oublier que la critique s'exerça toujours sur les résultats seulement, sans jamais cesser d'admettre, en principe, la légitime suprématie de la philosophie métaphysique dans l'étude de l'homme intellectuel et moral, conformément au partage institué par Descartes: on peut le vérifier jusque chez Cabanis, malgré son émancipation plus avancée. C'est uniquement de nos jours que la science moderne, par l'organe de l'illustre Gall, osant enfin, pour la première fois, contester directement à cette philosophie sa compétence réelle dans ce dernier reste de son ancien domaine, s'est sentie assez préparée pour passer, à cet égard, comme elle l'avait déjà fait à tous les autres plus simples, de l'état critique à l'état organique, en s'efforçant, à son tour, de traiter à sa manière la théorie générale des plus hautes fonctions vitales.
Quelque imparfaite qu'ait dû être cette première tentative fondamentale du génie positif, dans un sujet aussi profondément difficile, il est aujourd'hui incontestable qu'elle a mis définitivement la physiologie en pleine possession de cet indispensable complément de ses attributions nécessaires. Soumise déjà, depuis un tiers de siècle, aux épreuves les plus décisives, cette doctrine nouvelle a manifesté, de la manière la moins équivoque, tous les symptômes réels qui peuvent garantir l'indestructible vitalité des conceptions scientifiques. Ni les vains efforts d'un despotisme énergique, secondés par la honteuse condescendance de quelques savans fort accrédités 45, ni les sarcasmes éphémères de l'esprit littéraire et métaphysique, ni même la frivole irrationnalité de la plupart des essais tentés par les imitateurs de Gall, n'ont pu empêcher, pendant les trente dernières années, l'accroissement rapide et continu, dans toutes les parties du monde savant, du nouveau système d'études de l'homme intellectuel et moral. À quels autres signes voudrait-on reconnaître le succès progressif d'une heureuse révolution philosophique?
Note 45: (retour) En sa qualité de législateur rétrograde, Bonaparte devait naturellement s'opposer, comme il le fit, au développement naissant d'une doctrine aussi profondément constituée en hostilité directe avec la philosophie théologique, dont il entreprenait la vaine restauration politique. Son caractère éminemment théâtral pouvait d'ailleurs lui inspirer spontanément une répugnance personnelle contre tout ce qui tend à perfectionner, au profit du public, l'art difficile de juger les hommes d'après des signes irrécusables.
La théorie positive des fonctions affectives et intellectuelles est donc irrévocablement conçue comme devant désormais consister dans l'étude, à la fois expérimentale et rationnelle, des divers phénomènes de sensibilité intérieure propres aux ganglions cérébraux dépourvus de tout appareil extérieur immédiat, ce qui ne constitue qu'un simple prolongement général de la physiologie animale proprement dite, ainsi étendue jusqu'à ses dernières attributions fondamentales. Suivant nos principes de hiérarchie scientifique, nous pouvons aisément concevoir pourquoi cette dernière partie essentielle de la science physiologique n'a dû nécessairement qu'après toutes les autres commencer à passer à l'état positif, puisqu'elle se rapporte évidemment aux phénomènes les plus compliqués et les plus spéciaux de l'économie animale, outre leur relation plus directe avec les considérations sociales, qui devait aussi entraver particulièrement leur étude. Elle ne pouvait être abordée, avec quelque espoir d'un succès vraiment capital, que lorsque les principales conceptions scientifiques relatives à la vie organique, et ensuite les notions les plus élémentaires de la vie animale, auraient d'abord été au moins ébauchées: en sorte que Gall ne pouvait venir qu'après Bichat; et l'on devrait bien plutôt s'étonner qu'il l'ait suivi d'aussi près, si la maturité d'une telle opération philosophique ne l'expliquait suffisamment. Les différences capitales d'un tel ordre de phénomènes physiologiques avec les précédens, leur importance plus directe et plus frappante, et surtout l'imperfection beaucoup plus grande de leur étude actuelle, me paraissent constituer un ensemble de motifs assez prononcé pour autoriser, du moins provisoirement, à ériger ce nouveau corps de doctrine en une troisième partie générale de la physiologie, jusqu'à ce qu'une étude mieux caractérisée de la physiologie organique, et une conception plus philosophique du système de la physiologie animale, permettent de placer enfin ce genre de recherches dans sa véritable position encyclopédique, c'est-à-dire, comme une simple subdivision de la physiologie animale. Mais, tout en le concevant ainsi distinctement, afin d'en faciliter aujourd'hui le développement 46, il ne faut jamais perdre de vue l'intime subordination fondamentale de cette troisième sorte de physiologie à la physiologie animale proprement dite, dont, par sa nature, elle diffère nécessairement beaucoup moins que celle-ci ne diffère de la simple physiologie organique ou végétative.
Note 46: (retour) Je ne crois pas devoir me refuser à employer ici le nom, déjà usité, de phrénologie, introduit dans la science par Spurzheim, quoique Gall s'en soit sagement abstenu, même après l'avoir vu admettre. Mais je ne m'en servirai jamais qu'à ces deux indispensables conditions, trop méconnues aujourd'hui du vulgaire des phrénologistes: 1º qu'on n'entendra point désigner ainsi une science faite, mais une science entièrement à faire, dont les principes philosophiques ont été jusqu'ici seuls convenablement établis par Gall; 2º qu'on ne prétendra point cultiver cette étude isolément du reste de la physiologie animale. Sans de telles précautions, scrupuleusement maintenues, l'étude positive de l'homme intellectuel et moral s'écarterait bientôt de l'esprit éminemment philosophique qui a présidé à sa première institution dans le génie de son illustre fondateur. C'est pourquoi je préférerai souvent la dénomination, moins rapide sans doute, mais, à mon gré, beaucoup plus rationnelle, de physiologie phrénologique, à laquelle je me suis ainsi trouvé spontanément conduit.
Dans l'état présent de l'esprit humain, il devient heureusement superflu de discuter ici, d'une manière spéciale, l'impuissance nécessaire de la méthode métaphysique pour l'étude réelle des phénomènes intellectuels et moraux, et l'indispensable obligation d'y transporter convenablement la méthode positive. Outre que cette critique préliminaire a été faite par Gall avec une force et une netteté vraiment admirables, il ne peut jamais s'établir, à proprement parler, de controverse directe entre deux méthodes radicalement opposées, puisque toute véritable discussion suppose indispensablement des principes communs. Une méthode ne fait en réalité que se substituer graduellement à une autre, sans aucune discussion formelle, par suite de leur libre concurrence effective, assez prononcée pour avoir permis à l'esprit humain de manifester une irrévocable préférence en faveur de celle qui aura finalement le mieux dirigé les recherches correspondantes. Cette transformation est aujourd'hui essentiellement opérée dans le sujet que nous considérons, chez tous les penseurs vraiment au niveau de leur siècle. Nous sommes donc dispensés de nous arrêter ici à aucun parallèle spécial entre la phrénologie et la psychologie. Ce grand procès philosophique est désormais irrévocablement jugé, et les métaphysiciens ont passé de l'état de domination au simple état de protestation, du moins dans le monde savant, qui n'aurait point à s'inquiéter de cette impuissante opposition, signe infaillible de leur décrépitude, si elle n'entravait beaucoup le développement actuel de la raison publique. L'analyse historique indiquée au commencement de ce chapitre suffirait seule d'ailleurs, auprès des bons esprits, à dissiper toute incertitude, s'il pouvait en exister encore, sur le caractère définitif du triomphe de l'école positive. Car, la répartition primitive du système intellectuel entre la méthode positive et la méthode métaphysique, telle que Descartes l'avait instituée, et qui sert aujourd'hui de base principale aux prétentions de nos psychologues, n'est certainement qu'une indispensable concession que ce grand rénovateur ne put, à son insu, s'abstenir de faire à l'esprit général de son siècle, et à l'irrésistible influence de sa propre éducation. Un tel antagonisme radical ne saurait, évidemment, constituer l'état normal de la raison humaine; comme l'a très bien senti, à sa manière, le plus profond, penseur de l'école métaphysico-théologique, l'illustre de Maistre, le seul philosophe rétrograde qui, de nos jours, ait osé placer l'ensemble de la question fondamentale sur son véritable terrain, en ne craignant point de nier directement toute suprématie réelle de la méthode positive dans les sujets même où elle domine le plus librement depuis long-temps, et qu'il voulait remettre sous l'antique prépondérance de la philosophie théologique, sans s'arrêter seulement à la métaphysique, dont il avait bien compris le caractère purement transitoire. C'est jusque là, en effet, que devraient reculer les psychologues, si leur nature équivoque ne leur ôtait point la faculté d'être pleinement conséquents dans le développement de leurs vaines prétentions. L'évidente absurdité d'une telle issue, montre clairement que le fameux partage opéré par Descartes n'a pu avoir d'autre efficacité essentielle que de procurer à la méthode positive la liberté nécessaire à sa formation graduelle, jusqu'à ce que sa constitution fût devenue assez complète pour lui permettre de s'emparer enfin du seul sujet qui lui eût d'abord été interdit, ce qui n'est devenu possible que dans notre siècle, comme je viens de l'expliquer. Mais depuis que la philosophie moderne a ainsi commencé à conquérir les études morales et intellectuelles, rien ne saurait certainement l'y faire renoncer, pas même l'abdication volontaire de ceux qui la cultivent; car, il serait sans doute hors de leur pouvoir de recommencer, en sens inverse, la série des principales transformations successivement accomplies dans l'esprit humain pendant le cours des deux derniers siècles. Ainsi, le triomphe, désormais irrévocable, de la méthode positive, doit aujourd'hui dispenser essentiellement de toute démonstration directe, si ce n'est à titre d'enseignement, de sa supériorité nécessaire sur la méthode métaphysique à l'égard d'un tel sujet. Toutefois, afin de mieux caractériser, par un lumineux contraste, le véritable esprit général de la physiologie phrénologique, il ne sera pas inutile ici d'analyser très sommairement les vices fondamentaux de la prétendue méthode psychologique, mais envisagée seulement en ce qu'elle a de commun aux principales écoles actuelles, c'est-à-dire à ce qu'on nomme l'école française, l'école allemande, et enfin, la moins consistante et aussi la moins absurde de toutes, l'école écossaise; en tant du moins qu'on peut concevoir aucune véritable école dans une philosophie qui, par sa nature, doit engendrer autant d'opinions inconciliables qu'elle rencontre d'adeptes doués de quelque imagination. On peut d'ailleurs s'en rapporter pleinement à ces diverses sectes pour la mutuelle réfutation de leurs différences les plus profondes.
Quant à leur vain principe fondamental de l'observation intérieure, considéré en lui-même, il serait certainement superflu de rien ajouter ici à ce que j'ai déjà suffisamment indiqué, au commencement de ce traité, pour faire directement ressortir la profonde absurdité que présente la seule supposition, si évidemment contradictoire, de l'homme se regardant penser. Dans un ouvrage qui exerça, il y a quelques années, une heureuse réaction contre la déplorable manie psychologique qu'un fameux sophiste avait momentanément réussi à inspirer à la jeunesse française, M. Broussais a d'ailleurs très judicieusement remarqué, à ce sujet, qu'une telle méthode, en la supposant possible, devait tendre à rétrécir extrêmement l'étude de l'intelligence, en la limitant, de toute nécessité, au seul cas de l'homme adulte et sain, sans aucun espoir d'éclairer jamais une doctrine aussi difficile par la comparaison des différens âges, ni par la considération des divers états pathologiques, unanimement reconnues néanmoins l'une et l'autre comme d'indispensables auxiliaires des plus simples recherches sur l'homme. Mais, en prolongeant la même réflexion, on doit être surtout frappé de l'interdiction absolue qui se trouve ainsi inévitablement jetée sur toute étude intellectuelle ou morale relative aux animaux, de la part desquels les psychologues n'attendent sans doute aucune observation intérieure. Ne semble-t-il pas étrange que des philosophes qui ont laborieusement amoindri, d'une manière aussi prononcée, cet immense sujet, se montrent si disposés à reprocher sans cesse à l'esprit de leurs adversaires le défaut d'étendue et d'élévation? Le cas des animaux a toujours constitué le principal écueil devant lequel toutes les théories psychologiques sont venues successivement témoigner, d'une manière irrécusable, leur impuissance radicale, depuis que les naturalistes ont forcé les métaphysiciens à renoncer enfin au singulier expédient imaginé par Descartes, et à reconnaître, plus ou moins explicitement, que les animaux, du moins dans la partie supérieure de l'échelle zoologique, manifestent, en réalité, la plupart de nos facultés affectives et même intellectuelles, avec de simples différences de degré; ce que personne aujourd'hui n'oserait plus nier, et ce qui suffirait, abstraction faite de toute autre considération, à démontrer pleinement l'absurdité nécessaire de ces vaines conceptions.
En revenant aux premières notions du bon sens philosophique, il est d'abord évident qu'aucune fonction ne saurait être étudiée que relativement à l'organe qui l'accomplit, ou quant aux phénomènes de son accomplissement; et, en second lieu, que les fonctions affectives, et surtout les fonctions intellectuelles, présentent, par leur nature, sous ce dernier rapport, ce caractère particulier, de ne pouvoir pas être directement observées pendant leur accomplissement même, mais seulement dans ses résultats plus ou moins prochains et plus ou moins durables. Il n'y a donc que deux manières distinctes de considérer réellement un tel ordre de fonctions: ou en déterminant, avec toute la précision possible, les diverses conditions organiques dont elles dépendent, ce qui constitue le principal objet de la physiologie phrénologique; ou en observant directement la suite effective des actes intellectuels et moraux, ce qui appartient plutôt à l'histoire naturelle proprement dite, telle que je l'ai caractérisée dans la quarantième leçon: ces deux faces inséparables d'un sujet unique étant d'ailleurs toujours conçues de façon à s'éclairer mutuellement. Ainsi envisagée, cette grande étude se trouve indissolublement liée, d'une part, à l'ensemble des parties antérieures de la philosophie naturelle, et plus spécialement aux doctrines biologiques fondamentales, d'une autre part, à l'ensemble de l'histoire réelle, tant des animaux que de l'homme et même de l'humanité. Mais, lorsque, au contraire, on écarte radicalement du sujet, par la prétendue méthode psychologique, et la considération de l'agent, et celle de l'acte, quel aliment pourrait-il rester à l'esprit, sinon une inintelligible logomachie, où des entités purement nominales se substituent sans cesse aux phénomènes réels, suivant le caractère fondamental de toute conception métaphysique? L'étude la plus difficile se trouve être ainsi directement constituée en état d'isolement profond, sans aucun point d'appui possible dans les sciences plus simples et plus parfaites, sur lesquelles on prétend, au contraire, la faire majestueusement régner. Malgré leurs extrêmes divergences, tous les psychologues s'accordent sous ce double rapport. Rien ne saurait, à mon gré, mieux caractériser, à cet égard, la spontanéité de leur tendance inévitable, que l'analyse judicieuse des travaux de Tracy, qui, de tous les métaphysiciens, fut néanmoins incontestablement le plus rapproché jusqu'ici de l'état positif, et qui d'ailleurs manifesta toujours une disposition éminemment progressive et une admirable candeur philosophique, trop rares l'une et l'autre aujourd'hui chez de tels esprits. Après avoir proclamé, en commençant son ouvrage, et probablement sous l'influence indirecte du milieu intellectuel où il vivait, que l'idéologie est une partie de la zoologie, sa nature métaphysique reprend bientôt le dessus, et le conduit à annuller immédiatement ce lumineux principe, qu'il n'aurait pu suivre, en se hâtant d'établir aussitôt, comme maxime fondamentale, que cette idéologie constitue une science primitive, indépendante de toutes les autres, et destinée même à les diriger, ce qui la fait nécessairement rentrer dans les voies ordinaires de l'aberration métaphysique; au point de recommander hautement l'enseignement de l'idéologie, dès la première adolescence, comme la base indispensable de toute éducation rationnelle: en sorte que, contre son intention, il rétrogradait ainsi réellement en-deçà de l'ancienne discipline scolastique, qui, dans la construction générale du cours officiel de philosophie, avait au moins placé, depuis long-temps, quelques études mathématiques et physiques avant les études métaphysiques proprement dites. Cependant la bonne foi et la clarté parfaites qui distinguent le traité de Tracy, rendront toujours son ouvrage très précieux sous le point de vue historique, et lui assurent même, par comparaison, une véritable utilité actuelle, en ce qu'il présente, plus à nu qu'aucun autre, soit pour la science ou pour l'art logique, l'évidente inanité nécessaire de la prétendue méthode psychologique ou idéologique. La métaphysique s'y trouve radicalement discréditée par un métaphysicien, qui a cru en être sorti, parce qu'il avait eu cette ferme intention, dont toute l'efficacité réelle a été essentiellement bornée à un simple changement de dénomination.
La psychologie ou idéologie, considérée maintenant, non plus quant à la méthode, désormais assez examinée, mais directement quant à la seule doctrine, nous présente d'abord une aberration fondamentale, essentiellement commune à toutes les sectes, par une fausse appréciation des rapports généraux entre les facultés affectives et les facultés intellectuelles. Quoique la prépondérance de ces dernières ait été conçue, sans doute, d'après des théories fort divergentes, tous les différens métaphysiciens se sont néanmoins accordés à la proclamer comme leur point de départ principal. L'esprit est devenu le sujet à peu près exclusif de leurs spéculations, et les diverses facultés affectives y ont été presque entièrement négligées, et toujours subordonnées d'ailleurs à l'intelligence. Or, une telle conception représente précisément l'inverse de la réalité, non-seulement pour les animaux, mais aussi pour l'homme. Car l'expérience journalière montre, au contraire, de la manière la moins équivoque, que les affections, les penchans, les passions 47, constituent les principaux mobiles de la vie humaine; et que, loin de résulter de l'intelligence, leur impulsion spontanée et indépendante est indispensable au premier éveil et au développement continu des diverses facultés intellectuelles, en leur assignant un but permanent, sans lequel, outre le vague nécessaire de leur direction générale, elles resteraient essentiellement engourdies chez la plupart des hommes. Il n'est même que trop certain que les penchans les moins nobles, les plus animaux, sont habituellement les plus énergiques, et, par suite, les plus influens. L'ensemble de la nature humaine est donc très infidèlement retracé par ces vains systèmes, qui, lorsqu'ils ont eu quelque égard aux facultés affectives, les ont vaguement rattachées à un principe unique, la sympathie, et surtout l'égoïsme, toujours supposé dirigé par l'intelligence. C'est ainsi que l'homme a été représenté, contre l'évidence, comme un être essentiellement raisonneur, exécutant continuellement, à son insu, une multitude de calculs imperceptibles, sans presque aucune spontanéité d'action, même dès la plus tendre enfance. Un motif très respectable a beaucoup contribué, sans doute, au maintien de cette fausse notion, d'après la considération incontestable que c'est surtout par l'intelligence que l'homme peut être modifié et perfectionné. Mais la science exige, avant tout, la réalité des conceptions, abstraction faite de leur convenance: et c'est toujours même cette réalité, qui devient la base nécessaire de leur utilité effective. Toutefois, sans méconnaître l'influence secondaire d'une telle intention, on peut aisément constater que deux causes purement philosophiques, indépendantes d'aucune vue d'application, et directement inhérentes à la nature de la méthode, ont essentiellement conduit les divers métaphysiciens à cette hypothétique suprématie de l'intelligence. La première consiste dans la vaine démarcation fondamentale que les métaphysiciens ont été, comme nous l'avons vu, forcés d'établir entre les animaux et l'homme, et qui n'eût pu certainement subsister en reconnaissant la prépondérance réelle des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, ce qui eût aussitôt éliminé la différence idéale que l'on supposait exister entre la nature animale et la nature humaine. En second lieu, une cause plus directe, plus intime, et plus générale de cette grande aberration est résultée de la stricte obligation où devaient être les métaphysiciens de conserver, par un principe unique ou du moins souverain, ce qu'ils ont appelé l'unité du moi, afin de correspondre à la rigoureuse unité de l'âme, qui leur était nécessairement imposée par la philosophie théologique, dont il ne faut jamais oublier que la métaphysique n'est qu'une simple transformation finale, si l'on veut réellement comprendre la marche historique de l'esprit humain. Mais, les savans positifs, qui ne s'assujétissent d'avance à aucune autre obligation intellectuelle que de voir, sans aucune entrave, le véritable état des choses, et de le reproduire, avec une scrupuleuse exactitude, dans leurs théories, ont reconnu, au contraire, d'après l'expérience universelle, que, loin d'être unique, la nature humaine est, en réalité, éminemment multiple, c'est-à-dire sollicitée presque toujours en divers sens par plusieurs puissances très distinctes et pleinement indépendantes, entre lesquelles l'équilibre s'établit fort péniblement lorsque, comme chez la plupart des hommes civilisés, aucune d'elles n'est, en elle-même, assez prononcée pour acquérir spontanément une haute prépondérance sur toutes les autres. Ainsi, la fameuse théorie du moi est essentiellement sans objet scientifique, puisqu'elle n'est destinée qu'à représenter un état purement fictif. Il n'y a, sous ce rapport, comme je l'ai déjà indiqué à la fin de la leçon précédente, d'autre véritable sujet de recherches positives que l'étude finale de cet équilibre général des diverses fonctions animales, tant d'irritabilité que de sensibilité, qui caractérise l'état pleinement normal, où chacune d'elles, convenablement tempérée, est en association régulière et permanente avec l'ensemble des autres, suivant les lois fondamentales des sympathies et surtout des synergies proprement dites. C'est du sentiment continu d'une telle harmonie, fréquemment troublée dans les maladies, que résulte nécessairement la notion, très abstraite et très indirecte, du moi, c'est-à-dire du consensus universel de l'ensemble de l'organisme. Les psychologues ont vainement voulu faire de cette idée, ou plutôt de ce sentiment, un attribut exclusif de l'humanité: il est évidemment la suite nécessaire de toute vie animale proprement dite; et, par conséquent, il appartient tout aussi bien aux animaux, quoiqu'ils n'en puissent disserter: sans doute, un chat ou tout autre vertébré, sans savoir dire je, ne se prend pas habituellement pour un autre que lui-même. Peut-être, d'ailleurs, chez les animaux supérieurs, le sentiment de la personnalité est-il encore plus prononcé que chez l'homme, à cause de leur vie plus isolée: si cependant on descendait trop loin dans la série zoologique, on finirait par atteindre les organismes où la dégradation continue du système nerveux atténue nécessairement ce sentiment composé, comme les divers sentimens simples dont il dépend.
Note 47: (retour) Le nom de passion, si judicieusement synonyme de souffrance, ne désigne, par lui-même, que le plus haut degré normal de toute tendance morale, l'état le plus rapproché de la manie proprement dite, où la faculté acquerrait assez de prépondérance pour déterminer cette irrésistibilité qui caractérise l'état anormal. Cette qualification générale pourrait donc convenir aussi bien aux facultés intellectuelles qu'aux facultés affectives. Mais le peu d'activité intrinsèque des premières, chez la plupart des hommes, ne permettant presque jamais l'existence de véritables passions intellectuelles, l'usage a dû s'introduire de n'appliquer ce terme qu'aux facultés affectives, seules susceptibles le plus souvent d'une telle exaltation. Néanmoins il importe peut-être à la précision du langage scientifique d'éviter désormais, autant que possible, cette dégénération naturelle d'une expression quelquefois indispensable à employer dans son entière acception fondamentale.
Quoique, par les motifs précédemment indiqués, les diverses écoles psychologiques ou idéologiques aient dû s'accorder à négliger essentiellement l'étude intellectuelle et morale des animaux, heureusement abandonnée, dès l'origine immédiate de la philosophie moderne, aux seuls naturalistes, il importe de signaler ici l'influence funeste que les conceptions métaphysiques ont néanmoins exercée aussi, sous ce rapport, d'une manière indirecte, par leur vague et obscure distinction entre l'intelligence et l'instinct, établissant, de la nature humaine à la nature animale, une idéale séparation, dont les zoologistes ne se sont point encore, même aujourd'hui, suffisamment affranchis. Le mot instinct n'a, en lui-même, d'autre acception fondamentale que de désigner toute impulsion spontanée vers une direction déterminée, indépendamment d'aucune influence étrangère: dans ce sens primitif, ce terme s'applique évidemment à l'activité propre et directe d'une faculté quelconque, aussi bien des facultés intellectuelles que des facultés affectives; il ne contraste alors nullement avec le nom d'intelligence, ainsi qu'on le voit si souvent lorsqu'on parle de ceux qui, sans aucune éducation, manifestent un talent prononcé pour la musique, pour la peinture, pour les mathématiques, etc. Sous ce point de vue, il y a certainement de l'instinct, ou plutôt des instincts, tout autant et même davantage chez l'homme que chez les animaux. En caractérisant, d'une autre part, l'intelligence d'après l'aptitude à modifier sa conduite conformément aux circonstances de chaque cas, ce qui constitue, en effet, le principal attribut pratique de la raison proprement dite, il est encore évident que, sous ce rapport, pas plus que sous le précédent, il n'y a lieu d'établir réellement, entre l'humanité et l'animalité, aucune autre différence essentielle que celle du degré plus ou moins prononcé que peut comporter le développement d'une faculté, nécessairement commune, par sa nature, à toute vie animale, et sans laquelle on ne saurait même en concevoir l'existence: en sorte que la fameuse définition scolastique de l'homme comme animal raisonnable présente un véritable non-sens, puisque aucun animal, surtout dans la partie supérieure de l'échelle zoologique, ne pourrait vivre sans être, jusqu'à un certain point, raisonnable, proportionnellement à la complication effective de son organisme. Quoique la nature morale des animaux ait été jusqu'ici bien peu et bien mal explorée, on peut néanmoins reconnaître, sans la moindre incertitude, principalement chez ceux qui vivent avec nous en état de familiarité plus ou moins complète, et par les mêmes moyens généraux d'observation qu'on emploierait à l'égard d'hommes dont la langue et les moeurs nous seraient préalablement inconnues, que non-seulement ils appliquent, essentiellement de la même manière que l'homme, leur intelligence à la satisfaction de leurs divers besoins organiques, en s'aidant aussi, lorsque le cas l'exige, d'un certain degré de langage correspondant à la nature et à l'étendue de leurs relations; mais, en outre, qu'ils sont pareillement susceptibles d'un ordre de besoins plus désintéressé, consistant dans l'exercice direct des facultés animales, par cela seul qu'elles existent, et pour l'unique plaisir de les exercer; ce qui les conduit souvent, comme les enfans ou les sauvages, à inventer de nouveaux jeux; et ce qui, en même temps, les rend, mais à un degré beaucoup moindre, sujets à l'ennui proprement dit; cet état, érigé mal à propos en privilége spécial de la nature humaine, est quelquefois même assez prononcé, chez certains animaux, pour les pousser au suicide, par suite d'une captivité devenue intolérable. Je ne saurais trop recommander, à cet égard, la lecture approfondie de l'intéressant ouvrage de Georges Leroy, celui de tous les vrais observateurs de l'animalité qui me paraît avoir le mieux compris la nature morale et intellectuelle des animaux, considérés en général, sans préjudice de quelques bonnes monographies, malheureusement trop rares, limitées à l'étude spéciale de certains genres. On a donc introduit une vaine distinction métaphysique, désavouée par l'examen attentif du monde réel, lorsque, dénaturant le sens primordial du mot instinct, on a désigné ainsi la prétendue tendance fatale des animaux à l'exécution machinale d'actes uniformément déterminés, sans aucune modification possible d'après les circonstances correspondantes, et n'exigeant ni même ne comportant aucune éducation proprement dite. Cette supposition gratuite est un reste évident de la fameuse hypothèse automatique de Descartes, dont j'ai expliqué ci-dessus la véritable filiation philosophique. G. Leroy a très judicieusement démontré que, chez les mammifères et les oiseaux, cette idéale fixité dans la construction des habitations, dans le système de chasse, dans le mode de migration, etc., n'existait que pour les naturalistes de cabinet, ou pour les observateurs inattentifs. On doit néanmoins concevoir, mais alors sous un point de vue nécessairement commun à l'homme et aux animaux, que lorsque, par une suffisante uniformité de circonstances, une pratique quelconque, ayant acquis tout le développement que comporte l'organisme correspondant, a pu devenir assez profondément habituelle à l'individu, et même à la race, elle tend, par cela même, à se reproduire spontanément, sans aucune stimulation extérieure; sauf à se modifier ultérieurement, avec plus ou moins de facilité, si la situation vient à éprouver un changement inaccoutumé. C'est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, que l'on peut admettre, à mon gré, la formule remarquable de M. de Blainville, qui me paraît offrir une plus exacte représentation de la réalité qu'aucune de celles successivement proposées jusqu'ici à ce sujet: l'instinct est la raison fixée; la raison est l'instinct mobile. Entendu d'aucune autre manière, cet aphorisme ne me semblerait pouvoir conduire, contre l'intention évidente de son illustre auteur, qu'à une fausse appréciation de la seule différence qui puisse réellement exister entre la nature phrénologique des animaux et celle de l'homme, et qui, sous cet aspect physiologique comme sous tout autre, se réduit nécessairement à la simple plénitude du développement des facultés, du moins tant qu'on ne sort point de l'ordre général des ostéozoaires.
Après avoir ainsi suffisamment caractérisé le vice le plus fondamental commun à toutes les diverses doctrines des psychologues ou des idéologues, je croirais m'engager dans des détails contraires à l'esprit de cet ouvrage, si j'entreprenais ici d'expliquer, même d'une manière générale, comment les métaphysiciens, toujours dominés par leur vaine tendance à l'unité, dans leur étude presque exclusive de l'intelligence, ont, en outre, manqué radicalement la vraie notion essentielle des facultés intellectuelles elles-mêmes, auxquelles ils avaient si vicieusement subordonné les facultés affectives. C'est seulement en examinant la marche historique du développement de l'esprit humain, qu'il conviendra d'expliquer, dans le volume suivant, comment l'école française, qui, malgré les apparences, fut certainement la mieux systématique de toutes, éprouvant surtout, suivant le génie national, le besoin de la clarté, s'attacha au seul principe évident qu'elle pût apercevoir en un tel sujet, c'est-à-dire, à l'axiome d'Aristote, mais sans admettre l'indispensable restriction si bien formulée par Leïbnitz: d'où toutes les rêveries puériles de Condillac et de ses successeurs sur la sensation transformée, pour représenter les différens actes intellectuels comme finalement identiques; conceptions fantastiques, qui écartaient complétement toutes les dispositions primordiales par lesquelles, non-seulement les divers organismes animaux, mais les divers individus de notre espèce se distinguent si énergiquement les uns des autres, et qui d'ailleurs donnaient même les plus fausses idées de la simple théorie préliminaire des sensations externes. Sous le point de vue dogmatique propre à la leçon actuelle, je dois me borner, à cet égard, à renvoyer le lecteur à la lumineuse réfutation par laquelle Gall et Spurzheim préparèrent si bien leurs travaux, et qui n'exigerait ici aucune nouvelle considération principale: on y devra surtout remarquer cette belle démonstration philosophique, si pleinement satisfaisante, d'où ils ont conclu que la sensation, la mémoire, l'imagination, et même le jugement, enfin toutes les facultés scolastiques, ne sont pas, en réalité, des facultés fondamentales et abstraites, mais constituent seulement, d'une manière directe, les divers degrés ou modes consécutifs d'un même phénomène, propre à chacune des véritables fonctions phrénologiques élémentaires, et nécessairement variable de l'une à l'autre, avec une activité proportionnelle. Cette admirable analyse, en renversant simultanément toutes les diverses théories métaphysiques, leur a même ôté ce qui seul leur conservait encore quelque crédit, c'est-à-dire, leur critique mutuelle, faite ainsi désormais avec beaucoup plus de justesse et d'énergie à la fois qu'elle n'avait pu l'être jusqu'alors par aucune des écoles antagonistes. L'école allemande surtout, qui, par le vague absolu de ses inintelligibles doctrines, n'avait dû son ascendant momentané qu'à son imparfaite réfutation des aberrations fondamentales de l'école française, a été dès-lors radicalement privée de toute destination réelle, et s'est effectivement consumée depuis en vains efforts pour arrêter sa désorganisation croissante, même chez la nation la plus favorablement disposée à sa conservation.
Quoique ce soit assurément un procédé très peu philosophique que d'entreprendre de juger une doctrine quelconque d'après la seule considération, quelque réelle qu'elle puisse être, des résultats auxquels doit conduire son application, au lieu de l'apprécier directement en elle-même; néanmoins, quand une fois cet examen fondamental, dont rien ne saurait dispenser, a été convenablement effectué, il est évidemment très légitime, et ordinairement fort utile, afin d'en mieux faire ressortir les conclusions principales, de signaler les conséquences générales de la doctrine proposée, pourvu qu'on en ait d'abord soigneusement écarté tout ce qui ne présenterait réellement qu'un caractère fortuit. Or, une telle épreuve indirecte serait, sans doute, bien désavantageuse aux diverses théories psychologiques ou idéologiques, dont la profonde inanité spéculative se transformerait malheureusement, dans la pratique, en la plus déplorable efficacité, d'après leur universelle prétention à la souveraine direction morale de l'humanité. Rien n'est plus facile à vérifier, par exemple, pour ce qu'on appelle l'école française, celle de toutes qui, comme je viens de l'indiquer, présente réellement les doctrines les plus liées. Car, le célèbre traité d'Helvétius contient certainement l'application la plus complète et la plus rigoureuse de l'ensemble d'une telle philosophie, quelques vains efforts qu'on ait souvent tentés pour déguiser cette évidente filiation, en présentant cet ouvrage comme une sorte de production anomale et fortuite. Le double paradoxe de cet ingénieux philosophe, sur l'égalité fondamentale de toutes les intelligences humaines, en tant que pourvues des mêmes sens extérieurs, et sur l'égoïsme érigé en principe nécessairement unique de toute nature morale proprement dite, dont il serait superflu de signaler ici l'immense danger, présente deux conséquences générales, logiquement incontestables, et d'ailleurs co-relatives, de la manière profondément vicieuse dont cette métaphysique concevait, d'une part, les facultés intellectuelles, d'une autre part, les facultés affectives. Bien loin que ces absurdes hypothèses constituent des aberrations isolées et momentanées d'un esprit excentrique, nous aurons occasion de reconnaître, dans le volume suivant, la pernicieuse influence qu'elles ont exercée, et qu'elles continuent encore d'exercer à certains égards, sous le rapport politique et même sous le rapport social, sur les deux générations qui ont suivi l'époque de leur développement: de tels ravages ne sauraient appartenir à des erreurs purement accidentelles. Mais, l'école allemande, qui a tant insisté, et l'on peut même dire, à très juste titre, tant déclamé à ce sujet, ne comporte pas, à son tour, sous un semblable point de vue, une appréciation plus favorable. L'ensemble de ses doctrines psychologiques, qui, au fond, n'est certes pas moins erroné, n'est pas surtout moins nuisible, quoique d'une autre manière, au perfectionnement réel de l'humanité. Dans l'ordre purement intellectuel, l'idéologie française conduit aux plus absurdes exagérations sur la puissance illimitée de l'éducation, ce qui a d'ailleurs contribué à diriger davantage l'attention générale vers ce principal moyen de perfectionnement; la psychologie allemande représente son moi comme essentiellement ingouvernable, en vertu de la liberté vagabonde qui en constitue le caractère fondamental, et qui ne permet de le concevoir assujéti à aucune véritable loi. Sous le point de vue moral principalement, tandis que les uns tendent involontairement à réduire toutes les relations sociales à d'ignobles coalitions d'intérêts privés, les autres sont entraînés, à leur insu, à organiser une sorte de mystification universelle, où la prétendue disposition permanente de chacun à diriger exclusivement sa conduite d'après l'idée abstraite du devoir, aboutirait finalement à l'exploitation de l'espèce par un petit nombre d'habiles charlatans. À cet égard, l'école écossaise, qui admettait la sympathie en même temps que l'égoïsme, était sans doute beaucoup plus rapprochée de la réalité, quoique le vague de ce qu'elle a ambitieusement nommé ses doctrines, et surtout leur défaut plus prononcé de liaison, ne lui aient jamais permis d'exercer une aussi grande influence 48.
Note 48: (retour) Les travail philosophiques de Hume, d'Adam Smith, et de Fergusson, manifestent spécialement une tendance beaucoup plus prononcée vers le véritable état positif, et leur ensemble présente les élémens d'une théorie de l'homme bien moins erronée que celles de toutes les autres écoles métaphysiques. On y remarquera toujours avec intérêt la meilleure réfutation qu'il fût possible d'effectuer, avant la fondation de la physiologie cérébrale, des principales aberrations de l'école française sur la nature morale de l'homme.
L'ancien système d'études des phénomènes intellectuels et moraux étant ainsi suffisamment apprécié désormais, tant dans sa méthode caractéristique, que dans ses principales théories, de manière à faire mieux ressortir le véritable état général de la question, nous devons maintenant diriger notre attention exclusive sur l'examen philosophique de la grande tentative de Gall, directement envisagée, afin de bien saisir ce qui manque essentiellement aujourd'hui à la physiologie phrénologique pour avoir atteint la vraie constitution scientifique qui lui est propre, et dont elle est nécessairement encore plus éloignée que la physiologie organique et même la physiologie animale proprement dite.
Deux principes philosophiques, qui n'ont plus besoin d'aucune discussion, servent de base inébranlable à l'ensemble de la doctrine de Gall, savoir: l'innéité des diverses dispositions fondamentales, soit affectives, soit intellectuelles; la pluralité des facultés essentiellement distinctes et radicalement indépendantes les unes des autres, quoique les actes effectifs exigent ordinairement leur concours plus ou moins complexe. Sans sortir de l'espèce humaine, tous les cas de talens ou de caractères prononcés, en bien ou en mal, prouvent, avec une irrésistible évidence, la réalité du premier principe; la diversité même de ces cas bien tranchés, la plupart des états pathologiques, surtout de ceux où le système nerveux est directement affecté, démontrent, d'une manière non moins irrécusable, la profonde justesse du second. L'observation comparative des principales natures animales, ne laisserait d'ailleurs, sous l'un et l'autre aspect, aucun doute à cet égard, s'il pouvait en exister encore. Enfin, ces deux principes, faces évidemment co-relatives et mutuellement solidaires d'une même conception fondamentale, ne constituent, en réalité, que la formulation scientifique des résultats généraux de l'expérience universelle sur la véritable constitution intellectuelle et morale de l'homme, dans tous les temps et dans tous les lieux; symptôme indispensable de la vérité, à l'égard de toutes les idées-mères, qui doivent toujours être primitivement rattachées aux indications spontanées de la raison publique, comme je l'ai souvent montré envers les principales notions de la philosophie naturelle. Ainsi, outre la puissante analogie tirée de l'examen préalable des facultés élémentaires de la vie animale proprement dite, on voit que tous les divers moyens généraux d'exploration qui conviennent aux recherches physiologiques, l'observation directe, l'expérimentation, l'analyse pathologique, la méthode comparative, viennent exactement converger vers ce double principe, confirmé d'ailleurs par la sanction implicite du bon sens vulgaire, dont la compétence est irrécusable à l'égard de phénomènes continuellement soumis, par leur nature, à son attentive investigation. Un tel ensemble de preuves assure nécessairement, à cette grande notion primordiale, une indestructible consistance, pleinement à l'abri de toutes les transformations plus ou moins profondes que devra subir ultérieurement la doctrine phrénologique 49. Dans l'ordre anatomique, cette conception physiologique correspond à la division nécessaire du cerveau en un certain nombre d'organes partiels, symétriques comme tous ceux de la vie animale, et qui, quoique plus contigus et plus semblables qu'en aucun autre système, par conséquent plus sympathiques et même plus synergiques, sont néanmoins essentiellement distincts et indépendans les uns des autres, ainsi qu'on le savait déjà pour les ganglions respectivement affectés aux divers sens extérieurs. En un mot, le cerveau n'est plus, à proprement parler, un organe: il devient un véritable appareil, plus ou moins complexe suivant le degré d'animalité. L'objet propre et élémentaire de la physiologie phrénologique consiste dès-lors, suivant la formule fondamentale que j'ai établie pour la position générale de toutes les questions essentielles de physiologie positive, à déterminer, avec toute l'exactitude possible, l'organe cérébral particulier à chaque disposition, affective ou intellectuelle, nettement prononcée, et bien reconnue préalablement comme étant à la fois simple et nouvelle; ou, réciproquement, ce qui est encore plus difficile, à quelle fonction préside telle partie de la masse encéphalique qui présente les vraies conditions anatomiques d'un organe distinct: afin de développer toujours cette harmonie nécessaire entre l'analyse physiologique et l'analyse anatomique, qui constitue essentiellement, à tous égards, la véritable science des corps vivans. Ainsi conçue, cette dernière partie de la physiologie générale se propose le même but rationnel que la physiologie organique et la physiologie animale ordinaires: elle étudie, dans une vue analogue, des phénomènes plus élevés. Malheureusement, l'institution des moyens est fort loin de correspondre jusqu'ici, d'une manière convenable, à la difficulté supérieure du sujet.
Note 49: (retour) Ceux de mes lecteurs qui ne considéreraient cette théorie qu'à sa source la plus pure, c'est-à-dire dans le grand ouvrage de Gall, ne doivent pas négliger un indispensable perfectionnement général que Spurzheim y a introduit, bien que, si l'on pénètre au fond de la pensée de Gall, on doive trouver peut-être qu'un tel progrès porte plutôt sur les simples dénominations que sur les idées elles-mêmes. Quoi qu'il en soit, cette amélioration consiste à reconnaître que les diverses facultés fondamentales ne conduisent pas à des actes, et surtout à des modes et degrés d'action, nécessairement déterminés, comme Gall semblait d'abord l'établir; mais que les actes effectifs dépendent, en général, de l'association de certaines facultés, et de l'ensemble des circonstances correspondantes. C'est ainsi qu'il ne saurait exister, à proprement parler, aucun organe du vol, puisqu'un tel acte n'est qu'une aberration du sentiment de la propriété, quand son exagération n'est pas suffisamment contenue par la morale et par la réflexion: il en est de même pour le prétendu organe du meurtre, comparé à l'instinct général de la destruction. La même considération s'applique, à plus forte raison, aux facultés intellectuelles, qui, par elles-mêmes, ne déterminent jamais que des tendances, et nullement des résultats accomplis.
Le vrai principe scientifique de cette double décomposition nécessaire de la nature phrénologique en diverses facultés fondamentales et de l'appareil cérébral en différens organes correspondans, consiste essentiellement à regarder, en général, les fonctions, soit affectives, soit intellectuelles, comme plus élevées, ou, si l'on veut, plus humaines, et en même temps aussi moins énergiques, à mesure qu'elles deviennent plus spécialement exclusives à la partie supérieure de la série zoologique, et à concevoir simultanément leurs siéges comme situés dans des portions de la masse encéphalique de moins en moins étendues et de plus en plus éloignées de son origine immédiate, en considérant le crâne, suivant la saine théorie anatomique, comme un simple prolongement de la colonne vertébrale, centre primitif de l'ensemble du système nerveux: en sorte que la partie la moins développée et la plus antérieure du cerveau se trouve toujours affectée aux facultés les plus caractéristiques de l'humanité, et la plus volumineuse et la plus postérieure à celles qui constituent surtout la base commune de toute animalité. Il importe de remarquer ici, à cet égard, qu'une telle classification est pleinement conforme à la théorie philosophique que j'ai établie, le premier, dans ce traité, et qui, après nous avoir d'abord conduits à découvrir la véritable série hiérarchique des diverses branches fondamentales de la philosophie naturelle, nous a essentiellement dirigés jusqu'ici pour la distribution rationnelle des différentes parties de chaque science, et nous fournira enfin, dans le volume suivant, la meilleure coordination possible des principales notions sociales: on voit, en effet, qu'il faut constamment procéder d'après la considération uniforme de la généralité graduellement décroissante des sujets successifs à examiner, ce qui constitue, à mon avis, la première loi relative à la marche dogmatique de l'esprit positif. Tant de vérifications capitales, spontanément issues d'une exacte analyse philosophique de toutes les diverses sciences fondamentales, feront sentir, j'espère, à tous les penseurs, l'importance et la réalité d'une semblable théorie, et empêcheront peut-être de la confondre avec les vagues et éphémères rapprochemens systématiques qui résultent des vaines tentatives journellement entreprises par des esprits incomplets ou mal préparés.
Si, maintenant, nous considérons, mais seulement dans son ensemble, la doctrine générale que Gall a déduite de la méthode ainsi caractérisée, il sera facile de constater qu'elle représente, avec une admirable fidélité, la vraie nature morale et intellectuelle de l'homme et des animaux. La première division fondamentale des facultés phrénologiques en affectives et intellectuelles, dont les unes correspondent à toute la partie postérieure et moyenne de l'appareil cérébral, tandis que sa partie antérieure est seule affectée aux autres, qui, dans les cas les plus extrêmes, occupent à peine ainsi le quart ou le sixième de la masse encéphalique, rétablit, tout d'un coup, sur une base scientifique inébranlable, la prééminence nécessaire des facultés affectives, si vicieusement méconnue par toutes les sectes psychologiques ou idéologiques, et néanmoins si hautement manifestée par l'observation directe de tous les phénomènes moraux, soit animaux, soit même humains. Gall et Spurzheim n'ont eu réellement, sous ce rapport, à écarter aucune autre objection importante que l'ancienne opinion physiologique, renouvelée par Cabanis et surtout par Bichat, qui, reconnaissant néanmoins et même exagérant la séparation indispensable entre les facultés affectives et les facultés intellectuelles, et s'obstinant d'ailleurs à ne concevoir anatomiquement le cerveau que comme un organe unique, affectait exclusivement cet organe aux phénomènes intellectuels, et répartissait les diverses passions proprement dites dans les principaux organes essentiellement relatifs à la vie végétative, tels que le coeur, le foie, etc. Il est heureusement inutile désormais de revenir sur la réfutation spéciale d'une doctrine aussi évidemment vicieuse, si judicieusement appréciée par Gall et Spurzheim, qui ont montré que ni l'observation directe, ni l'analyse pathologique, ni surtout la méthode comparative ne permettaient de maintenir un seul instant cette irrationnelle conception, appartenant à la première enfance de la physiologie. On peut seulement ajouter à cet examen décisif que l'argument symptomatique, tant invoqué par Bichat, outre qu'il serait, par sa nature, certainement insuffisant pour constituer seul une notion scientifique d'une telle importance, n'a pas même, en réalité, la fixité rigoureuse qui pourrait lui donner quelque véritable valeur logique. Si, en effet, comme le dit Bichat, toute émotion, toute passion, est surtout ressentie dans les organes de la vie végétative, chacun peut aisément reconnaître, non-seulement sur les divers animaux, mais directement sur les différens états d'une même économie humaine, que le siége de cette impression, purement sympathique et consécutive, se trouve tantôt dans l'estomac, tantôt dans le foie, puis dans le coeur ou dans le poumon, suivant celui d'entre eux que sa susceptibilité native ou sa perturbation accidentelle disposent à éprouver principalement une telle réaction, qui ne saurait ainsi fournir, par elle même, aucune indication certaine sur le lieu de l'action primitive. Il résulte seulement, d'un tel ordre de considérations, l'obligation incontestable d'avoir beaucoup égard, dans la conception définitive de l'ensemble de l'économie, à la grande influence que l'état du cerveau doit exercer sur les nerfs qui se distribuent à tous les appareils de la vie organique.
En passant enfin aux notions d'un degré de généralité immédiatement inférieur, on ne peut, ce me semble, contester davantage la profonde justesse de la principale subdivision établie par Gall et Spurzheim dans chacun des deux ordres essentiels de facultés et d'organes phrénologiques: c'est-à-dire la distinction des facultés affectives en penchans et sentimens ou affections, dont les premiers résident dans la partie postérieure et fondamentale de l'appareil cérébral, tandis que sa partie moyenne est essentiellement affectée aux autres; et pareillement, la distinction des facultés intellectuelles en diverses facultés perceptives proprement dites, dont l'ensemble constitue l'esprit d'observation, et un petit nombre de facultés éminemment réflectives, les plus élevées de toutes, composant l'esprit de combinaison, soit qu'il compare ou qu'il coordonne; la partie antéro-supérieure de la région frontale étant le siége exclusif de ces dernières, principal attribut caractéristique de la nature humaine. Si nous considérons surtout la première subdivision, qui est la plus importante et la mieux établie, nous reconnaîtrons aisément qu'elle complète, d'une manière très satisfaisante, l'esquisse générale de la vraie nature morale, déjà ébauchée par la division fondamentale. C'est ainsi que se trouve confirmée et expliquée la distinction incontestable, vaguement établie de tout temps par le bon sens vulgaire, entre ce qu'on nomme le coeur, le caractère, et l'esprit, distinction que les théories scientifiques représenteront désormais avec exactitude, d'après les groupes de facultés qui correspondent respectivement aux parties postérieure, moyenne, et antérieure, de l'appareil cérébral. À la vérité, la définition comparative des penchans et des sentimens semble d'abord manquer de netteté et de précision; mais, au fond, cet inconvénient, qu'il ne faut pas dissimuler, et que la science doit s'attacher à dissiper, tient beaucoup moins à la pensée elle-même, dont la justesse est irrécusable, qu'à l'extrême imperfection du langage philosophique actuel, formé à une époque où toutes les notions morales et même intellectuelles étaient enveloppées dans une vague et mystérieuse unité métaphysique, et qui n'a pu encore être convenablement rectifié par l'usage rationnel d'expressions mieux choisies, dont l'introduction graduelle doit se faire avec une grande réserve systématique. Car, à prendre les diverses dénominations usitées dans la stricte rigueur de leur sens littéral, on irait ainsi jusqu'à méconnaître la distinction fondamentale entre les facultés affectives, soit penchans, soit sentimens, et les facultés intellectuelles proprement dites. Quand celles-ci, en effet, sont très prononcées, elles produisent, sans aucun doute, de véritables inclinations ou penchans, que leur moindre énergie distingue seule ordinairement des passions inférieures. On ne peut nier davantage que leur action ne donne lieu aussi à de véritables émotions ou sentimens, les plus rares, les plus purs, et les plus sublimes de tous, et qui, quoique les moins vifs, peuvent cependant aller quelquefois jusqu'aux larmes; comme le témoignent tant d'admirables ravissemens excités par la simple satisfaction directe qu'inspire la seule découverte de la vérité, dans les éminens génies qui ont le plus honoré l'espèce humaine, les Archimède, les Descartes, les Képler, les Newton, etc. Aucun bon esprit penserait-il à s'autoriser de semblables rapprochemens pour nier toute distinction réelle entre les facultés intellectuelles et les facultés affectives? Il n'y a évidemment d'autre conclusion à en déduire que l'incontestable nécessité de réformer convenablement le langage philosophique, pour l'élever enfin, par une précision rigoureuse, à la dignité sévère du langage scientifique. Or, on en peut dire autant de la subdivision des facultés affectives elles-mêmes en ce qu'on nomme, faute d'expressions mieux caractéristiques, les penchans et les sentimens, dont la distinction n'est pas, au fond, moins réelle, quoiqu'elle doive être beaucoup moins tranchée, et, par cela même, plus difficile à bien apprécier. En écartant désormais, à cet égard, toute vaine discussion de nomenclature, on peut dire néanmoins que la vraie différence générale entre ces deux sortes de facultés affectives n'a pas encore été assez nettement saisie. Pour lui donner un véritable aspect scientifique, il suffirait, ce me semble, de reconnaître que le premier genre, le plus fondamental, se rapporte simplement à l'individu isolé, ou, tout au plus, à la seule famille, successivement envisagée dans ses principaux besoins de conservation, tels que la reproduction, l'éducation des petits, le mode d'alimentation, de séjour, d'habitation, etc.; tandis que le second genre, plus spécial, suppose plus ou moins l'existence de quelques rapports sociaux, soit entre des individus d'espèce différente, soit surtout entre des individus de la même espèce, abstraction faite du sexe, et détermine le caractère que les tendances de l'animal doivent imprimer à chacune de ces relations, passagères ou permanentes d'ailleurs. Le sentiment de la propriété, c'est-à-dire la disposition de l'animal à s'approprier, d'une manière exclusive, tous les objets convenables, constitue la vraie transition naturelle entre les deux genres, étant à la fois social en lui-même et individuel par sa destination directe. Pourvu que la comparaison de ces deux ordres de facultés affectives soit toujours exactement subordonnée à cette considération fondamentale, il importera peu d'ailleurs de quels termes on se servira pour les désigner, une fois du moins que ces expressions quelconques auront acquis, par un usage rationnel, toute la fixité nécessaire.
Tels sont les grands résultats philosophiques que consacre à jamais la doctrine générale de Gall, quand on l'envisage, comme je viens de le faire, en écartant soigneusement toute vaine tentative, mal conçue ou anticipée, de localisation spéciale des diverses fonctions cérébrales ou phrénologiques. Quels que soient les graves et nombreux inconvéniens que présente évidemment aujourd'hui une telle localisation, d'ailleurs inévitablement imposée à Gall, ainsi que je vais l'expliquer, par la nécessité même de sa glorieuse mission, tout esprit juste et impartial reconnaîtra néanmoins, après un examen approfondi de l'ensemble de cette doctrine, que, malgré ce vice fondamental, elle formule, dès à présent, une connaissance réelle de la nature humaine, et des autres natures animales, extrêmement supérieure à tout ce qui avait jamais été tenté jusqu'alors 50.
Note 50: (retour) L'équitable postérité n'oubliera point de noter que l'homme du génie, auteur d'une aussi importante révolution philosophique, qui ouvre à l'esprit scientifique une nouvelle et immense carrière, fut toujours obstinément repoussé de cette même Académie des Sciences, qui avait déjà laissé échapper l'occasion, hélas! trop fugitive, d'honorer son histoire du glorieux nom de Bichat.
Parmi les innombrables objections qui ont été successivement élevées contre cette belle doctrine, considérée toujours uniquement dans ses dispositions fondamentales, et en continuant à éliminer toute spécialisation, la seule qui mérite ici d'être signalée, tant par sa haute importance, que par le nouveau jour que son entière résolution a fait rejaillir sur l'esprit de la théorie, consiste dans la prétendue irrésistibilité que des juges irréfléchis ont cru devoir ainsi être attribuée aux actions humaines, et qu'il est nécessaire d'examiner sommairement du point de vue général propre à la philosophie positive.
Une profonde ignorance du véritable esprit de la philosophie naturelle, pourrait seule faire confondre, en principe, la subordination d'événemens quelconques à des lois invariables, avec leur irrésistible accomplissement nécessaire. Dans l'ensemble du monde réel, organique ou inorganique, il est évident, comme je l'ai déjà établi, que les phénomènes des divers ordres sont d'autant moins modifiables, et déterminent des tendances d'autant plus irrésistibles, qu'il sont à la fois plus simples et plus généraux. Sous cet aspect, les actes de pesanteur, en tant que relatifs à la plus générale et à la plus simple de toutes les lois naturelles, sont les seuls que nous puissions concevoir comme pleinement et nécessairement irrésistibles, puisqu'ils ne sauraient jamais être entièrement suspendus; ils se font toujours sentir, d'une manière quelconque, soit par un mouvement, soit par une pression. Mais à mesure que les phénomènes se compliquent, leur production exigeant le concours indispensable d'un nombre toujours croissant d'influences distinctes et indépendantes, ils deviennent, par cela seul, de plus en plus modifiables, ou, en d'autres termes, leur accomplissement devient de moins en moins irrésistible, par les combinaisons de plus en plus variées que comportent les diverses conditions nécessaires, dont chacune continue néanmoins à être isolément assujettie à ses lois fondamentales, sans lesquelles la conception générale de la nature resterait dans cet état arbitraire et désordonné que la philosophie théologique est directement destinée à représenter. C'est ainsi que les phénomènes physiques, et surtout les phénomènes chimiques, comportent des modifications continuellement plus profondes, et présentent, par conséquent, une irrésistibilité toujours moindre, ainsi que j'ai eu soin de l'expliquer. Nous avons également remarqué que, en vertu de leur complication et de leur spécialité supérieures, les phénomènes physiologiques sont les plus modifiables et les moins irrésistibles de tous, quoique toujours soumis, dans leur accomplissement, à des lois naturelles invariables. Par une suite évidente de la même notion philosophique, il est clair que les phénomènes de la vie animale, à raison de leur moindre indispensabilité et de leur inévitable intermittence, doivent réellement être envisagés comme plus modifiables et moins irrésistibles encore que ceux de la vie organique proprement dite. Enfin, les phénomènes intellectuels et moraux, qui, par leur nature, sont à la fois plus compliqués et plus spéciaux que tous les autres phénomènes précédens, doivent évidemment comporter de plus importantes modifications, et manifester, par suite, une irrésistibilité beaucoup moindre, sans que chacune des nombreuses influences élémentaires qui y concourent cesse pour cela d'obéir, dans son exercice spontané, à des lois rigoureusement invariables, quoique le plus souvent inconnues jusqu'à présent. C'est ce que Gall et Spurzheim ont ici directement vérifié, de la manière la moins indubitable, par une lumineuse argumentation. Il leur a suffi, après avoir rappelé que les actes réels dépendent presque toujours de l'action combinée de plusieurs facultés fondamentales, de remarquer, en premier lieu, que l'exercice peut développer beaucoup chaque faculté quelconque, comme l'inactivité tend à l'atrophier; et, en second lieu, que les facultés intellectuelles, directement destinées, par leur nature, à modifier la conduite générale de l'animal d'après les exigences variables de sa situation, peuvent altérer beaucoup l'influence pratique de toutes les autres facultés. D'après ce double principe, il ne saurait y avoir de véritable irrésistibilité, et par suite d'irresponsabilité nécessaire, conformément aux indications générales de la raison publique, que dans les cas de manie proprement dite, où la prépondérance exagérée d'une faculté déterminée, tenant à l'inflammation ou à l'hypertrophie de l'organe correspondant, réduit en quelque sorte l'organisme à l'état de simplicité et de fatalité de la nature inerte. C'est donc bien vainement, et avec une légèreté bien superficielle, qu'on a accusé la physiologie cérébrale de méconnaître la haute influence de l'éducation, et de la législation qui en constitue le prolongement nécessaire, parce qu'elle en a judicieusement fixé les véritables limites générales. Pour avoir nié, contre l'idéologie française, la possibilité de convertir, à volonté, par des institutions convenables, tous les hommes en autant de Socrates, d'Homères, ou d'Archimèdes, et, contre la psychologie germanique, l'empire absolu, bien plus absurde encore, que l'énergie du moi exercerait pour transformer, à son gré, sa nature morale, la doctrine phrénologique a été représentée comme radicalement destructive de toute liberté raisonnable, et de tout perfectionnement de l'homme à l'aide d'une éducation bien conçue et sagement dirigée! Il est néanmoins évident, par la seule définition générale de l'éducation, que cette incontestable perfectibilité suppose nécessairement l'existence fondamentale de prédispositions convenables, et, en outre, que chacune d'elles est soumise à des lois déterminées, sans lesquelles on ne saurait concevoir qu'il devînt possible d'exercer sur leur ensemble aucune influence vraiment systématique: en sorte que c'est précisément, au contraire, à la physiologie cérébrale qu'appartient exclusivement la position rationnelle du problème philosophique de l'éducation. Enfin, suivant une dernière considération plus spéciale, cette physiologie érige en principe incontestable que les hommes sont, pour l'ordinaire, essentiellement médiocres, en bien et en mal, dans leur double nature affective et intellectuelle; c'est-à-dire que, en écartant un très petit nombre d'organisations exceptionnelles, chacun d'eux possède, à un degré peu prononcé, tous les penchans, tous les sentimens, et toutes les aptitudes élémentaires, sans que le plus souvent aucune faculté soit, en elle-même, hautement prépondérante. Il est donc clair que le champ le plus vaste se trouve ainsi directement ouvert à l'éducation pour modifier, presque en tous sens, des organismes aussi flexibles; quoique, quant au degré, leur développement doive toujours rester dans cet état peu tranché qui suffit pleinement à la bonne harmonie sociale, comme je l'expliquerai plus tard.