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Cours familier de Littérature - Volume 01 cover

Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 100: XVI
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About This Book

The author offers a series of conversational essays that blend personal memoir and literary reflection, tracing how early rural surroundings and a devout mother's readings shaped his feeling for letters. He defines literature through lived sensation rather than abstract rules, examines the mysterious relation between material signs and thought, and argues that literary experience elevates the mind and consoles the heart. The essays alternate anecdote, aesthetic meditation, and practical guidance for cultivating a literary sensibility, often dwelling on memory, nature, religious feeling, and the transforming power of language.

Depuis quelques semaines j'y voyais souvent debout, derrière le fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite taille et de charmante figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu, on ne le nommait pas; il paraissait vivre dans une intime familiarité avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la maison.

Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui répondre, ou pour lui sourire par-dessus le dossier de sa chaise.

Je demandai à sa mère quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires. La mère me répondit que c'était M. Émile de Girardin; elle me raconta son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de l'intelligence la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le talent.

Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste, à l'étranger; j'appris, hors de France, que la charmante apparition de la cascade était devenue madame Émile de Girardin.

XXIV

En feuilletant les pages de ses poésies, on lit celles de son cœur. Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de la poésie française. Son invocation à la Croix, au début du neuvième chant de son épopée de Madeleine, a l'accent racinien.

Ô martyre divin, supplice rédempteur,
Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur
Dont Dieu même jeta la racine féconde;
Étendard glorieux qui gouverne le monde,
Symbole consolant, Croix sainte! noble don,
Garant universel du céleste pardon!
Ton signe révéré, gage de délivrance,
Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance:
La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour.
Le soir, du pèlerin tu guides le retour.....
Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs,
Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.
Tu consoles les rois quand leur trône succombe,
Et du pauvre oublié tu protéges la tombe!
Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi!

Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse,
La parole de Dieu conserve sa noblesse!
Pour raconter la mort qui sauva l'univers,
Fais que l'Esprit divin se révèle en mes vers,
Et que, douant ma voix de force et d'harmonie,
L'ardente piété me serve de génie!

Les premiers vers de la Vision sont du même accent: La jeune fille, au cœur héroïque, est visitée en songe par l'apparition de Jeanne d'Arc.

Sous les verts peupliers qui bordent nos prairies,
Hier j'avais porté mes vagues rêveries;
J'écoutais l'onde fuir à travers les roseaux,
Et debout, effeuillant le saule du rivage,
J'attachais mes regards sur le cristal des eaux,
Qui, du ciel étoilé réfléchissant l'image,
La nuit sur le vallon répandait sa fraîcheur;
Et les vapeurs du lac dont j'étais entourée,
D'un nuage céleste égalant la blancheur,
Semblaient unir la terre à la voûte azurée.

Mais soudain quel prestige a troublé mes esprits!...
Le lac s'est éclairé d'une flamme inconnue;
Tremblante, je m'approche, et mes regards surpris
Dans l'eau qui la répète ont vu s'ouvrir la nue!
Sur un nuage d'or une femme apparaît...
Son sein était couvert d'une robe éclatante;
Du bandeau virginal sa tête se parait,
Et son bras agitait la bannière flottante.
Sur son front, dégagé du panache vainqueur,
Des lauriers lumineux formaient une auréole.
Alors un saint effroi venant saisir mon cœur,
À genoux j'écoutai sa divine parole.
«Lève-toi, me dit-elle, et reconnais en moi
La vierge des combats, le sauveur de son roi;
Celle qui déserta sa tranquille chaumière
Pour suivre de l'honneur le périlleux chemin;
Celle qui délivra la France prisonnière,
Et qui porte encor dans sa main
Et sa houlette et sa bannière.»

Elle dit, et bientôt, du nuage voilée,
L'héroïne s'enfuit sur la route étoilée.
Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports;
Un céleste pouvoir secondait mes efforts;
Le Seigneur m'inspirait; sa divine lumière
Embrasait de ses feux mon âme tout entière,
Et déjà l'avenir était changé pour moi.
Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi;
D'un orgueil inconnu je me sentais saisie.
«Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie,
Protége de mon cœur la pure ambition!
Je jure d'accomplir ta sainte mission;
Elle aura tous mes vœux, cette France adorée!
À chanter ses destins ma vie est consacrée;
Dussé-je être pour elle immolée à mon tour,
Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour
Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;
Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie,
Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau!
Oui, de la vérité rallumant le flambeau,
J'enflammerai les cœurs de mon noble délire;
On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;
L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois,
Viendra me réclamer pour défendre ses droits;
Le héros, me cherchant au jour de sa victoire,
Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire;
Les autels retiendront mes cantiques sacrés,
Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés,
Les Français, me pleurant comme une sœur chérie,
M'appelleront un jour Muse de la patrie!»

Il est difficile à une femme de chanter, en vers plus sobres, plus nerveux et plus virils, l'Exegi monumentum de son sexe.

XXV

Le retour dans la patrie, après le voyage en Italie où je l'avais rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de grandeur:

Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère!
Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux,
Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux!
J'admirai de ses bords la superbe misère;
Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité,
De nos fleuves riants n'ont pas la pureté.
Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre,
Et que Rome adora dans ses temps fabuleux,
Semble, dans son cours orgueilleux,
Des empires détruits rouler toujours la cendre.

Voilà le poëte; la femme reparaît à la fin du chant:

J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie:
C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir.
Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle,
Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle:
Jure de ramener dans notre humble vallon
Et ma harpe muette et ma cendre exilée!
Ah! sous les peupliers de notre sombre allée,
Une croix, des fleurs et mon nom
Charmeraient plus mon ombre consolée
Qu'un magnifique mausolée
Sous les marbres du Panthéon.

XXVI

La tragédie de Judith, celle de Cléopâtre, élevèrent son style poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des vers tels que ceux-ci dans sa Cléopâtre ont le grandiose d'une scène de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans l'ennui de l'attente d'Antoine.

CLÉOPÂTRE.

Iras doute des dieux, mais non de sa puissance.
Il reviendra par mer. Un messager romain
A dû le rencontrer dès hier en chemin.
Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade.
Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade,
Afin de recevoir les envoyés au port...
Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord!
Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée,
Et reprendre sur lui la Sicile usurpée,
Il a besoin d'Antoine... il presse son retour.
Rome, qui me connaît, a peur de son amour...
J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente!
Et que cette chaleur sans air est accablante!
Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,
Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!
Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne;
Rien ne vient altérer sa splendeur monotone...
Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,
Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert.
De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie;
Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,
Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...
Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau.
Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,
Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...
On vante ses palais, ses monuments si beaux;
Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.
Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies,
Des générations d'immobiles momies.
On dirait un pays de meurtre et de remords:
Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts.
Partout dans la chaudière un corps qui se consume;
Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;
Partout l'orgueil humain, follement excité,
Luttant dans sa misère avec l'éternité...
Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?
Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges.
Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;
Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi;
Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,
Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source.
Son bonheur même a l'air d'une calamité;
Car le sombre secret de sa fertilité
N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre:
Cette fécondité naît encor d'un désastre.
Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager,
Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.
Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,
Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.
Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux
Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,
Et, regardant monter cette onde sans rivages,
De mettre mon espoir en d'éternels ravages.

XXVII

Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a des accents de Corneille.

Actium!... Actium! depuis ce jour je pleure...
Implacable destin!... rends-moi, rends-moi cette heure.
Ce moment ne peut-il jamais être effacé?...
Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?...
Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire
Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire!
La gloire, c'était là mon rêve le plus beau,
La gloire qui fait vivre au delà du tombeau.
Être pour l'avenir un immortel exemple,
Avoir dans son pays une colonne, un temple,
C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu
À gravir dans la gloire un sommet inconnu.
Tout jeune, je faisais admirer mon courage;
Comme un vaillant aiglon, j'aspirais à l'orage...
Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant)
Me contait les exploits d'Hercule triomphant...
Au superbe récit de cette noble vie,
Mes yeux brillaient d'orgueil, d'espérance et d'envie;
Et ma mère joyeuse, en me tendant les bras,
Disait: «C'est ton aïeul, et tu l'égaleras.»
Et moi, j'entrevoyais une sublime tâche!...
Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche,
Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour,
Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?...
Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe!...
Mais pour grandir Octave, il faut bien que je tombe!...
Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur à lui;
Et s'il a triomphé, c'est parce que j'ai fui.
Ô Cicéron! jamais ta haineuse invective
Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive.
Tu m'accusais d'orgueil, de rêve ambitieux,
D'infâmes cruautés, de vols audacieux,
D'attentats qui souillaient la majesté romaine.
Jouis!... J'ai dépassé les désirs de ta haine!
Triomphe dans ma honte, implacable orateur:
C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!...
…………………

XXVIII

La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus, elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.

XXIX

Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des articles de critique de mœurs qui rappelaient Addison ou Sterne; des tragédies bibliques, où le souvenir d'Esther et d'Athalie lui avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de Racine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inoffensive malice de l'intention; enfin des Lettres parisiennes, son chef-d'œuvre en prose, véritables pages du Spectateur anglais, retrouvées avec toute leur originalité sur un autre sol: tout cela avait consacré en quelques années le nom du poëte et de l'écrivain. Sa jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.

Telle on la retrouve après la révolution de 1830.

Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.

M. de Girardin avait créé un grand organe politique, la Presse, puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.

Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des passions par la douce impartialité de son cœur; elle ne se mêla jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs, secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.

Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour mieux constater son alibi dans les blessures que les différents partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand dans le cœur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois s'irriter, jamais haïr.

XXX

Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de Cléopâtre, dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de Tempé, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.

XXXI

Madame de Girardin était trop Romaine de cœur pour ne pas accepter la république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une épreuve du courage. La république seule avait un retentissement d'antiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des événements.

Madame de Girardin n'était d'aucun parti préconçu en politique. Ses instincts non raisonnés, si elle n'avait écouté que l'instinct, l'auraient plutôt reportée de regrets et d'affection vers la Restauration. On est toujours du gouvernement où l'on fut belle.

Elle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de Juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait l'impossibilité de couronner alors Henri V, mais la possibilité de couronner le peuple s'il avait voulu de la couronne. Le fond de l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau; elle était du parti du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses yeux qu'un gouvernement de Périclès en France, gouvernement tenté sans crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni tradition ni principe. Ce gouvernement de Périclès défendu par l'unanimité de la nation, conseillé par les talents de toutes les opinions réconciliées dans l'amour de la patrie commune, et présidé fortement par un des meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la république, lui souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république naissante, sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver la nation et l'Europe. Les factions trompèrent ses espérances. La nation n'eut pas la patience qui fonde et qui laisse s'user les difficultés; elle ne donna pas le temps aux choses qui ne s'enracinent que par un peu de temps.

Mais madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier gouvernement de la république, fut emprisonné par le second. L'épouse fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de menaces, d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari, ou le cachot avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur et brusquerie, mais non sévice, dans le gouvernement du jour. Les dernières convulsions de la république expirante ne trouvèrent madame de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient ébranlé sa vie, mais non son âme; elle était à la hauteur de tout, même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte.

XXXII

À dater de ce jour, elle ferma son cœur aux illusions et sa porte au monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant par son travail.

De grands succès sur la scène récompensèrent son courage; elle en préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de caractère, qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un grand artiste.

On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents. Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de railler jusqu'au sang. Elle avait le cœur brusque, mais bon; cette brusquerie de son cœur donnait plus de franchise à ses amitiés; on était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle était incapable de flatter, même ses amis.

Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps, étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la Niobé, cette mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu le lait des lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme.

XXXIII

Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le cœur. Elle était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain.

Tout à coup on apprit qu'elle se mourait.

Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées s'entr'ouvrit à un battant pour quelques amis. Je fus du nombre; j'y courus.

La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse, madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence humaine.

Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes, semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand la vie disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle; il ne reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de femmes, qui secouent la poussière du monde et qui contemplent leur néant en face de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de siècle, il n'y a plus que l'éternité.

XXXIV

Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'âme le frisson du ciel.

La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa poitrine.

Je la trouvai peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre plus naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse, telle qu'il convient auprès d'un malade qui reprend à la vie, et à laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du cœur, qui bercent l'âme comme dans ce second berceau de la mort.

Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer; nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se la confiant. Ce fut notre dernier serrement de cœur et notre dernier serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, qu'elle avait expiré sans faiblesse et sans larmes, entre les regrets qu'elle laissait sur la terre et les espérances qu'elle avait depuis longtemps placées au ciel.

XXXV

Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se consoleront jamais.

Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de cœur et d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance; pas un seul une amertume.

Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses œuvres, car la plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un cœur d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit aussi toute sa mémoire!

XXXVI

Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par sa sœur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de la Madeleine, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier vœu de mon cœur.»

Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décorer sur la terre.

Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos cœurs remplis d'autres sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes amis.

Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le cœur, une larme plus chaude et plus intarissable dans les yeux.

Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop interrompu.

Lamartine.

ÉPILOGUE DU IIe ENTRETIEN.

Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter leur âme à travers la page: il y a des cœurs en France! J'en voudrais avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par ceux qu'elle aime!

Al. de Lamartine.
Paris, le 12 avril 1856.

IIIe ENTRETIEN.

Philosophie et littérature de l'Inde primitive.

I

Reprenons, après cette digression de cœur, l'entretien littéraire un moment suspendu.

Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle, comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation, la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie, c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui enseigne, tout ce qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout ce qui charme le genre humain.

Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la littérature de tous les peuples.

Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont les plus beaux. Le sujet élève le génie; l'homme devient divin en parlant de la Divinité.

II

Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci: L'homme est le prêtre de la création. C'est là en effet le caractère distinctif de l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel secret des mondes; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois fonctions principales qui se rapportent à l'éternité; toutes les autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.

Ces trois fonctions de l'homme prêtre de la création lui ont été forcément et glorieusement imposées par sa nature. Il ne dépend pas de lui de les abdiquer.

Os homini sublime dedit, cœlumque tueri
Jussit!

Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime pittoresquement et physiquement cette vérité: De quelque côté que vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le ciel.

III

La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû.

Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et la faiblesse de son intelligence, comparées à l'infini, puissent prêter à l'homme pour se représenter son Créateur.

Sa troisième pensée est de lui construire un acte de foi et un culte; sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte et de sa propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal conforme, le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui plaît ou de ce qui déplaît à l'Être des êtres.

C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la morale, la philosophie d'un peuple:

La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout, celle qui contient tout.

Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer Dieu, et les rapports de l'homme avec Dieu, et les rapports de Dieu avec l'homme, toutes les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les lèvres; elles n'auraient plus rien à dire; tout serait dit!

Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie; c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments littéraires et théologiques que leur antiquité nous laisse entrevoir à travers les brumes des temps.

Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre, à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le vraisemblable est la seule approximation du vrai; quand on ne peut pas prouver, on imagine.

IV

Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle, ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de l'homme sur ce globe. Leur Éden, comme celui des chrétiens, est dans le passé.

Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée, mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la perfectibilité indéfinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des planètes imprime leur rotation aux astres; mais les astres eux-mêmes ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux choses dans le ciel: n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain?

Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde.

V

Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la brute dans son origine et dans son passé. Si on considère l'idée qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au berceau, le véritable nom de leur philosophie ne serait ni le spiritualisme, ni le déisme, ni le panthéisme, ni même le matérialisme; ce serait le végétalisme. Avant de nous engager dans la contemplation de la théologie primitive de l'Inde, qu'on nous permette de confesser nous-même et du même droit que ces philosophes, du droit de nos conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie tout opposée.

Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une boursouflure de fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes; puis enfin de la forme humaine, se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce résumé réfléchi de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la parole; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu.

VI

Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui déshérite Dieu de son œuvre la plus divine; qui prend pour créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme de l'abstraction et de l'inertie!

Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une création, un homme et un Dieu à son image!

Ombres de rêves!

Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de tomber, encore tout imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, Apollon de la nature devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration et d'amour.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires confuses de son état primitif.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans l'immortalité.

Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu, comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et éternité.

VII

Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution physique de l'homme.

Nous le verrons tout à l'heure dans les recherches sur la prodigieuse antiquité des Védas ou livres sacrés primitifs de l'Inde. Nous le verrons dans la Chine. Il y a bien des siècles que l'homme existe. Des livres, aussi vieux que les fondements de l'Himalaya, nous parlent de l'homme, de ses sens, de ses formes, de sa stature, de son état physique et moral. La terre, la mer, la pierre s'entr'ouvrent pour rendre au jour, sous les bandelettes des momies ou dans les sépulcres de marbre, les squelettes des hommes qui vivaient sur la terre avant que le marbre lui-même fût formé. Où sont donc dans ces livres, où sont donc dans ces vestiges, où sont donc dans ces squelettes de l'homme primitif les preuves ou les indices des moindres progrès dans la construction physique de l'humanité? Quels sens manquaient aux hommes des premiers âges? Quels sens ont été ajoutés aux hommes d'aujourd'hui? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme de quatre mille ans en arrière? Montrez-moi seulement que votre nature éternellement progressive ait donné, par le travail de ce prodigieux écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature, un jour à la durée de sa vie!... Non, rien, pas même un atome de matière organisée de plus à son usage. Tel il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme une argile pesée par la même main dans le même moule.

VIII

Or, si les organes n'ont pas changé, comment les facultés qui résultent de ces organes et qui sont limitées par ces organes auraient-elles changé? Une faculté de plus aurait supposé un sens de plus: où est le sens? Une destinée progressive en espace aurait supposé une destinée prolongée en temps: où est le temps de plus conquis par l'homme? «L'homme vit peu de jours,» disait déjà Job, «et ces jours sont mauvais.» Que disons-nous de différent aujourd'hui?

IX

On répond: Mais la perfectibilité indéfinie donnera à l'homme une durée de vie plus longue. À supposer que cela fût possible, l'homme, au moment de rentrer dans le sein de la terre par la mort, trouverait encore avec raison sa vie courte; car tout ce qui finit est court pour une pensée qui comporte et qui rêve l'immortalité.

Mais les philosophes qui affirment le progrès de la vie humaine en durée oublient encore que tout est coordonné dans le plan divin; que ce plan divin assigne à l'homme une durée de vie en rapport exact avec le nombre des autres hommes qui vécurent ou qui doivent vivre à côté de lui, avant lui ou après lui sur cette terre; que l'espace de ce petit globe ne s'élargit pas au gré des rêves orgueilleux des utopistes de la perfectibilité indéfinie; que la fécondité même de l'écorce de ce petit globe, que nous rongeons, n'est pas indéfinie dans sa production des aliments nécessaires à l'existence de l'homme; que si une génération prolongeait indéfiniment sa vie et multipliait à proportion sa race sur la terre, d'une part cette génération sans fin et sans limite trouverait bientôt ce globe trop étroit pour sa multitude et pour ses besoins; d'autre part, que cette génération prendrait dans l'espace et dans le temps la place des générations à naître; privilégiés de la vie qui condamneraient au néant ceux qui sont prédestinés à vivre!

On se perd dans un abîme de conséquences absurdes, toutes les fois qu'on sort du réel et qu'on veut substituer au plan incompréhensible, mais visible, de Dieu les vanités et les imaginations de l'homme.

X

Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette hallucination de notre orgueil.

Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont précédés ici-bas? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis les temps historiques? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort, conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même, soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et mourir? Ce globe n'est partout qu'un ossuaire de civilisations ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance et de mort de ces civilisations, nous les montre partout naissant, croissant, dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois, les mœurs, les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un moment ici ou là dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une seule n'a échappé jusqu'ici à cette vicissitude organique de l'humanité. Le temps ne s'est arrêté pour personne. On a dit: le cours du temps, parce qu'il apporte et emporte incessamment les choses mortelles.

XI

Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous. Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous disons: Cela est antique. Quelle raison avons-nous de préjuger mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos indices? Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine?

Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.

Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères, parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse rétabli par le bien, pour se rompre encore.

Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples? Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi lumineux que le foyer de notre jeune Europe.

Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon, Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'œuvre.

Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, comme l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement même des peuples européens à chercher des formes meilleures de gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.

Est-ce dans le respect de la vie humaine? Mais jamais l'ambition, la gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon, qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en moins de vingt ans; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le progrès.

Enfin est-ce en félicité publique? Demandez à cet éternel gémissement qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de bien-être paraît être le partage des peuples; seulement cette somme de bonheur est plus équitablement répartie depuis l'abolition de l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage est-il aboli? Sur une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le remplace. La barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore l'immense majorité des zones géographiques du globe.

Est-ce dans le bonheur individuel? Mais ce mot de progrès dans le bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé l'existence de ceux qu'il aime; tant qu'il sera ce qu'il est, un insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler des progrès de son bonheur? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe finale, la mort? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est le progrès quotidien vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le progrès dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son supplice prochain et inévitable? Changer en fête et en joie cette procession éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper; c'est se moquer de l'humanité.

La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.

XII

Mais, dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce? Tout instinct est une prophétie: cette prophétie est donc divine, elle implique donc un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette terre.

Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été en effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin: d'abord comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à son perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici son atelier, c'est ailleurs son repos; c'est ici qu'il doit marcher, c'est ailleurs qu'il arrive.

En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine, à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité: s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas, c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de l'homme au genre humain; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul, l'homme collectif est né pour ses semblables: se dévouer au perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables, c'est donc le devoir, c'est donc la vertu!

Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre; il fallait qu'il crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce, n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative, locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la nature; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est attesté comme une vérité.

XIII

Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des philosophes de la perfectibilité indéfinie.

Or, il n'est pas douteux que, dans l'œuvre de cette croissance relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, méritoire chez tous.

Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles ici-bas, ne seront pas perdus pour l'être humain, et que, interrompu ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité, de l'absolu, de l'infini.

XIV

Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur complet et permanent sur la terre.

Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct, l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses mains sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la devançant par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe pas ici, est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le mouvement à toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde, mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie. Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur éternel.

XV

Nous le disions il y a quelques jours: «Cette philosophie récente de la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine. Cela ne résiste ni au raisonnement, ni à l'expérience, ni à l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la misère et de la mort; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de son propre cœur, pour se complaire à ce songe doré de vieux enfants. La première ruine d'empire dont la terre est semée le confond, le premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la première déception de cœur ou d'esprit le fait fondre en larmes.

«La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune métaphore à dire ce qu'ont dit nos pères et ce que diront nos enfants: Globe pétri de cendre et de larmes. Quelle couche, pour rêver le perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort?... Je n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore endormis!»

XVI

La vraie philosophie, la philosophie virile, la philosophie expérimentale est donc celle qui, au lieu de correspondre à ces rêves, correspond à la réalité de notre triste condition humaine et mortelle ici-bas, c'est-à-dire la philosophie de la douleur! La philosophie de la douleur sanctifiée par l'acceptation et consolée par l'espérance, c'est la philosophie des Indes, de Brahma, de Bouddha, de Confucius, de Platon, du christianisme; c'est celle qui nous a toujours paru, dès notre première dégustation de la vie, contenir le plus de vérité, de réalité, de beauté, de révélation, de force, de grandeur, de vertu, d'espérance, d'encouragement à vivre, à aimer, à espérer, à agir.

Que dit cette philosophie de la douleur dans tous ces pays, dans toutes ces époques, dans toutes ces théologies, dans toutes ces langues? Qu'a-t-elle dit d'abord dans les Indes?

Elle dit: «Il y a un Dieu. Son œuvre le prouve. La vie est le témoignage de la vie.»

Elle dit: «Ce Dieu, Être des êtres, est infini, parfait, éternel. Sa nature le prouve; l'infini, l'éternité, la perfection sont les attributs de l'être des êtres.»

Elle dit: «Il a créé et il crée sans limite de temps, d'espace, de puissance, autant de créatures que l'infini de sa pensée comporte de sagesse, de puissance et de fécondité créatrices. Être, pour l'Être des êtres, c'est créer!»

Elle monte par la pensée au fond des firmaments qui n'ont point de fond; et elle dit: «Il est là;» elle descend aux bornes de l'éther inférieur qui n'a point de borne, et elle dit: «Il est là;» elle s'étend aux extrémités de l'espace qui n'a point d'extrémité, et elle dit: «Il est encore là, il ne finit jamais, il commence toujours, et il est tout entier partout où il est.»

Elle dit: «Il n'y a ni grandeur ni petitesse devant lui; les choses ne se mesurent qu'à la gloire qu'elles ont d'émaner de lui. Chacune de ses pensées réalisées est aussi grande que l'autre, puisqu'elle est également de lui et en lui.»

Elle dit: «Nous sommes une de ses créatures, une de ses pensées réalisées, ni plus grande, ni plus petite que toute autre de ses créatures. Nous ne savons pas de quel nom il nous nomme dans son vocabulaire d'amour créateur, mais nous nous appelons ici-bas hommes

XVII

«Qu'est-ce que l'homme?» continue cette philosophie primitive de l'Inde.

«L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il ne vaut pas la peine d'être calculé; si on le mesure à l'infini des temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine d'être supputé; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance, à son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être nommé. Il ne connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le bonheur que de nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques frissons de plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un point sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur est de s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction avec la bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture, il imagine, et il conclut. Que conclut-il? un mot qui l'écrase lui-même: Mystère! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce mystère qui l'écrase?

«Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi; à la fin il ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc.

«Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné? Non; car Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de grandeur, de félicité qui peut découler toujours de lui sans l'épuiser jamais; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté, ni la puissance. Ce n'est donc pas cela.

«Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous les épis contenus dans la première semence se ressentent de l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale qui est son danger et sa gloire?

«Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté, toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être!... Il n'y a rien là, quoi qu'on en dise, de contradictoire à l'idée du Dieu parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps, et que la dernière goutte d'eau ne participe pas à la corruption de la source?

«Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté morale, en l'assujettissant ici-bas à des épreuves pénibles et mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête de sa propre félicité? Peut-être!... Il n'y a rien là ni d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice? Participer soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême? Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot: Vous serez des dieux?