«Dans tous les cas, mystère! Il n'y a d'évident que le sentiment de la douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement.»
XVIII
Eh bien! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère?
Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de la jouissance ne corrigeront pas l'amertume d'une larme de l'humanité. Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à gémir et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est vieux; on a rêvé avant vous: ces sophistes de la félicité croissante ont protesté depuis des milliers de siècles, ils n'ont pas fait révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme reste. Son nom est Adam, terre, c'est-à-dire infirmité.
XIX
Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur: l'acceptation et la sanctification.
Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet axiome: «Il est plus aisé de sanctifier la terre que de la transformer.»
Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer quand il désespère. Elle lui dit: «Ta douleur est méritée ou ta douleur est méritoire; accepte-la de la main de Dieu comme une expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve. Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute; souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta propre félicité; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis!»
XX
Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans l'examen des livres sacrés et des poëmes primitifs de ce premier des peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie, en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées, de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des siècles, sont de nature à les confirmer dans leur système de l'homme brute au commencement, de l'homme dieu à la fin des âges.
XXI
Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde; on ne peut assigner de date à ces livres, tant la date en est reculée. Ce sont les Védas.
Les Védas sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités symboliques de ce temps primitif; ces hymnes célèbrent les attributs personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces incarnations.
«Les Védas, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la littérature grecque.»
Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle; car cette littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus divinisée par la charité qu'elle respire: c'est la littérature de la sainteté; celle des Grecs n'est que la littérature des passions.
«Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie indien a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son propre aveu, ce sont les Védas qui ont inspiré cette littérature.»
Les Védas sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David dans la Bible; avec cette différence que les chants bibliques ne sont que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des Védas indiens sont en même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des Védas ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance.
XXII
«Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être, ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le désir de naître pour le premier germe de la création...
«Cependant il y avait Lui, dit le livre, il y avait Dieu; lui seul existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en dehors de lui, rien autour de lui; il n'y avait que lui avec lui!»
Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette création par le désir occulte qui presse toute chose, non encore née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout retourne, afin de l'aimer et de le glorifier?
«C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les sages, méditant dans leur cœur et dans leur entendement, ont expliqué le passage du néant à l'être; mais Lui, Dieu, quelle autre source put-il avoir que lui-même? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou si cela est autrement.»
XXIII
Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et conservateur des êtres connus.
«Il naissait à peine de lui-même et déjà il était le seul maître des mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?
«Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?
«À lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies, ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots; à lui l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?
«C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit, frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?
«C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre offrirons-nous l'holocauste?...»
Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un Te Deum de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur.
XXIV
La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.
«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et la bouche de cet être s'ouvrit comme un œuf brisé; de sa bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines s'ouvrirent, et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil; les oreilles se sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du loin et du près (des distances); la peau s'étendit, et de cet épiderme étendu naquit la chevelure, de cette chevelure de l'homme naquit la chevelure de la terre, les arbres et les plantes! etc., etc.»
On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes, le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les phénomènes matériels de l'intelligence.
Et ces hymnes sacrés des Védas se chantaient dans l'Inde on ne sait combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des Brahmanes avait été remplacée par celle de Bouddha, et celle de Bouddha était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre, c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que les philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en balbutiant encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes que ces échos lointains du berceau du monde.
Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la lumière de ce qu'on appelle un Éden. Nous croyons que les reflets de cet Éden et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme, avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.
XXV
La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un Éden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'opium qui croît dans les plaines du Gange. Je me souviens toujours du saint vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette poésie sanscrite tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je dépeignis alors moi-même mes impressions.
XXVI
«Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme s'élève si haut, parle si divinement, que cette pensée semble se confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le rayonnement et avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle cherche, qu'elle atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature et du ciel, en jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse possession du souverain Être.
«Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des sens; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères, elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Être infini, infiniment adoré et infiniment possédé.
«Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde, vraisemblablement déchirées de quelques livres surhumains, et emportées par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à nous.
XXVII
«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées qui se réveillent dans l'esprit.
«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite sans éprouver la passion de la lire. Je ramassai quelques feuilles à demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces fragments étaient l'œuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute leur existence et tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder d'autres mondes. Il se nomme le baron d'Eckstein, philosophe, poëte, publiciste, orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des siens, vivant dans un siècle, pensant dans un autre.
XXVIII
«Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil, et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le soleil levant étendait sur la page; ce fragment était un éblouissement de l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par les girandoles des astres sur l'autel de Dieu.
XXIX
«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi de lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement et religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité, et de les exprimer dans une si divine expression.»
Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule, s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme, et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel!
Voilà la littérature du genre humain!
XXX
Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme.
«Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions du sanscrit; c'est la langue sacrée des Indes.
«Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, dressant les oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses, jouissant de sa solitude et de sa sécurité.
«J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles, aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien quêtait; mon fusil était sous ma main; je tenais le chevreuil au bout du canon.
«J'éprouvais bien un certain remords, une certaine hésitation à trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé par la même Providence, doué peut-être à un degré différent de la même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé peut-être des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa forêt; cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa compagne, bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude l'emporta sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le chevreuil tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans sa douleur sur l'herbe rougie de son sang.
XXXI
«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des paroles; car l'œil a son langage, surtout quand il s'éteint.
«Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai jamais offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à mort? Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de jeunesse, de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne, mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi ou un juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te pardonne; il n'y a pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la douleur, des larmes.»
«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé. Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.
«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais je repris le fusil par pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri; il ne flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se coucha triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence, comme dans le deuil de la même mort.
«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa création animée ou inanimée.
«Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, d'épreuve en épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de l'Himalaya. À mesure que la route devient plus longue, plus pénible et plus glaciale, le héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont le plus aimé sur terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, rebutés de ses infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses pieds sur les sommets de glace et de neige dans son ascension. Parents, amis, frères, amante même, finissent par se lasser de dévouement ou par s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et plus inséparable de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant les traces de son maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher avec lui.
«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui, mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous les deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le citerai bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.
XXXII
«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis. J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était le sage, et que j'étais l'ignorant et le barbare d'une civilisation qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, ou qui n'y était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de l'Occident y arriverait un jour.
«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit, sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre. Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou moins vague de l'existence sous le même rayon.
«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.»
De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement la nature, m'avait convaincu de mon crime. L'Inde m'avait révélé une plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la nature entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne: l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.
Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race humaine.
XXXIII
Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des œuvres purement poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur l'homme, sur les rapports de l'homme avec Dieu et de l'homme avec l'homme; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue attribuent à cette enfance du monde.
Je puise cet exemple dans le Bagavagita, épisode du poëme sacré du Mahabarata, selon MM. Hastings et Wilkins, ses premiers traducteurs.
«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros Arjoùn, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes, qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son cœur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le demi-dieu Krisna, qui combat à côté d'Arjoùn, mais qui combat avec l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du meurtre.
XXXIV
—«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève Arjoùn; «le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir; l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable félicité!»
XXXV
—«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur Arjoùn, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»
—«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la sainteté et dans la lumière qui balaye son cœur de tout autre désir que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!
«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans la nuit du temps, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou saint ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature incorporelle de Dieu!
«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»
XXXVI
Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être qui a vie est produit par le pain qu'il mange; le pain est produit par la pluie; la pluie est produite par la prière qui l'implore; la prière est produite par les bonnes œuvres; les bonnes œuvres sont produites et données à l'homme par Brahma (nom de Dieu).
«Moi-même,» poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple, «moi-même je pratique les bonnes œuvres; et cependant, par ma nature divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans les trois parties (les trois continents connus du globe alors), et cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir; je serais la cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans motif personnel d'intérêt, mais pour le bien; et le bien, il le fait pour Dieu! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront sauvés par leurs œuvres, les autres seront retardés.»
XXXVII
«Mais par qui, ô Krisna,» demande le disciple, «les hommes sont-ils poussés à commettre le mal?»
«Apprends,» répond le maître, «qu'il y a une concupiscence ou un désir mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est enveloppée par la fumée, le fer par la rouille; c'est dans les sens, dans le cœur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre dans tes passions domptées.
«On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable: l'âme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est au-dessus de l'âme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir!»
XXXVIII
«Où va l'homme après sa mort?» demande le disciple. «Le bien va au bien, et le mal au mal,» répond le maître; «mais l'homme ne cesse pas d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout entier dans le bien.»
Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du maître surnaturel.
«Des hommes d'une vie rigide et laborieuse,» dit-il, «viennent devant moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant, moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes. Je suis le sacrifice; je suis le culte; je suis l'encens; je suis l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des ancêtres; je suis les offrandes; je suis le père et la mère de ce monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être connu. Je suis le consolateur, le créateur, le témoin, l'immuable, l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, le lieu où résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute la nature. Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis Celui qui tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis la mort et l'immortalité. Je suis l'être!
«Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et sers-moi uniquement; le reste est néant! Je pardonne au pécheur quand il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis dans ceux qui me servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le juste!... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu entreras en moi!...»
XXXIX
Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple; il fait une magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, ne sont que les satellites obéissants. C'est le Te Deum de l'universalité divine; la parole y luit comme le feu.
Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et foudroie le disciple anéanti dans sa divinité; puis il reprend sa forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte et de la morale.
«Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le cœur, libre de toute haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point; qui ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma (Dieu), le souverain principe de toutes choses.
«Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret dont la connaissance te conduira à l'immortalité? C'est Celui qui n'a ni commencement ni fin, et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort, car il est au-dessus et en dehors de la mort et de la vie! Il est tout mains et tout pieds, il est tout visage, toute tête, tout œil, tout oreille. Milieu de tous les mondes, il les remplit de son étendue; n'ayant lui-même aucun organe, il est le résumé de toutes les facultés des organes; sans être incorporé dans rien, il contient tout, et sans aucune qualité des choses il participe souverainement à toutes les qualités. Il est le dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la nature; par l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous appelons l'infiniment petit, il échappe à la vue; il est loin, et cependant il est présent; il est indivisible, et cependant il est divisé en toutes choses; il est ce qui détruit et ce qui produit; il est la lumière, mais il n'est pas les ténèbres» (nette protestation contre le panthéisme dont ces doctrines sont accusées);» il est la sagesse, l'objet et la fin de toute sagesse!
«Celui qui me connaît ainsi par ce que je suis entre dans ma nature et s'y divinise.
«Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des deux principes, la matière et l'esprit.
«Quand tu vois toutes les différentes espèces d'êtres qui sont dans la nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se répandent au dehors, alors tu conçois Dieu!
«Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par l'intelligence dans l'état des êtres.»
Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de l'immortalité!
XL
Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.
«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»
Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.
«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention? et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il dissipé?»
«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir conformément à ce que je crois.»
«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et auditeur du miraculeux entretien entre le fils de Vaaseda et le magnanime fils de Pandoa, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révélée par Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce saint et merveilleux dialogue de Krisna et d'Arjoùn, plus mon cœur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit Krisna, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit Arjoùn, le puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la fortune, la victoire et la vertu!»
Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la prétendue barbarie et la grossière superstition que certains philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les flancs de l'Himalaya?
Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces peuples, car avant de parler il faut penser.
Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.
Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans la Presse, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture de l'Imitation et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un progrès indéfini et continu sur ce petit globe.
Nous lui répondrons incessamment entre deux Entretiens littéraires, ou même dans un des Entretiens littéraires que nous publions; car M. Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'opium. Ce suc de pavots, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux mystères!
Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'Hamlet, qui jouent aux osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici respectons au moins notre néant!
Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de M. Thierry:
«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver! Telle me semble la vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui la suit: de l'hiver il repasse dans l'hiver.»
L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès; l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui, poursuivie par l'instabilité humaine, repasse de l'hiver dans l'hiver.
Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même de nos songes!
Lamartine.
Paris, le 20 mars 1856.
IVe ENTRETIEN.
Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie.
Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on entend par la poésie.
J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que l'homme?
On ne définit rien, et cette impuissance à rien définir est précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.
Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut, la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: mystère du langage.
La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image, ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que tout cela: elle est la poésie.
II
Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre, quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus spécialement à la nature divine de notre être.
L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti, dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent la création. L'homme a parlé des choses humaines; il a chanté les choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du langage.
III
Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.
Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.
Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.
Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.
Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous nous-mêmes:
IV
L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son cœur ou à son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des choses extérieures ou intérieures.
À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du cœur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un langage simple, habituel et tempéré comme elle.
Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier le monde des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses heures de loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage sur la grande mer; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille; comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux; comme la sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre divin et immortel de tous les sens.
Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans l'imagination.
V
Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les sentiments qui l'émeuvent?
Nous répondons encore par le même mot: mystère.
L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique.
Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:
Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier de l'homme.
Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri strident du grillon qui cuit au soleil sur la terre aride; ou le bruissement sec et métallique des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de mer, le silence mélancolique de l'étendue.
VI
Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le dire?
Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos mères?
Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre?
Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la toile?
Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.
Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise pleure, le cœur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment: cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point d'écho pour le chiffre.
VII
Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés, interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur, presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle.
Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!
Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la langue usuelle, expression des choses ordinaires.
VIII
Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.
D'abord, la mer est l'élément mobile; sa mobilité semble lui donner avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité produisent en nous une première impression de plaisir ou de terreur.—Émotion!
Ensuite, la mer est transparente; elle ressemble au firmament ou à l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles de la nuit; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans ses vagues.—Émotion!
Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.—Émotion!
Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide, rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de sa mère.—Émotion!
Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le feu.—Émotion!
Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les cités.—Émotion!
Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de reconnaître un époux, un père ou un fils.—Émotion!
Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres destinées.—Émotion!
Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil, les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille; toutes les images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du deuil, assiègent la pensée.—Émotion!
Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.—Émotion!
Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.—Émotion!
Si l'œil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des eaux.—Émotion!
Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment de l'éternité.—Émotion!
IX
Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder et à écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il chante le Te Deum de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonisent sur la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le cœur de l'homme lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?....
X
Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'œuvre de Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.
Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y décerner d'un coup d'œil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la plus forte comme la plus divine des émotions.