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Cours familier de Littérature - Volume 01 cover

Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 192: V
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About This Book

The author offers a series of conversational essays that blend personal memoir and literary reflection, tracing how early rural surroundings and a devout mother's readings shaped his feeling for letters. He defines literature through lived sensation rather than abstract rules, examines the mysterious relation between material signs and thought, and argues that literary experience elevates the mind and consoles the heart. The essays alternate anecdote, aesthetic meditation, and practical guidance for cultivating a literary sensibility, often dwelling on memory, nature, religious feeling, and the transforming power of language.

Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse. «Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi Douchmanta (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.» Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la description:

«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre en foule sur les arbres de la forêt...

«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le cœur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»

Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on porte contre le vent!»

XIX

Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de Shakspeare, s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle ils se seront abreuvés; que les biches, réunies en troupe, ruminent tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient sans crainte le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se repose, la corde détendue!»

Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de cette beauté divine, le chef-d'œuvre de la création. À quel mortel sur la terre est destinée cette beauté ravissante, semblable, dans sa fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore respiré le parfum; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point osé séparer de sa tige; à une perle encore intacte dans la nacre où elle repose; au miel nouveau dont aucune lèvre n'a encore approché?—Ou plutôt, ce fruit accompli de toutes les vertus, qui en sera jamais l'heureux possesseur? Hélas! je l'ignore.»

«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori.

«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite, n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner en partie?

«Oh! son inclination pour moi s'est déclarée par des signes certains, au moment de son départ avec ses deux jeunes compagnes.

«Voyez,» leur disait-elle en faisant un doux mensonge, «mon pied vient d'être cruellement blessé par cette pointe aiguë de cousa;» et elle s'arrêta sans sujet. Puis, elle n'avait pas plutôt fait quelques pas, qu'elle retournait aussitôt la tête, feignant de dégager ses vêtements des branches d'un arbuste qui ne les retenaient aucunement; et cela pour jeter les yeux sur moi!............»

XX

Deux ermites, compagnons du saint, paraissent, et aperçoivent le jeune chasseur. Ils s'entretiennent un moment des avantages de la vie religieuse pour le salut. Un d'eux reconnut dans le héros le fils du roi, roi lui-même.

«Je ne m'étonne pas,» lui dit son jeune compagnon, «si ce bras, solide et noueux comme l'énorme barre de fer qui assure la porte de sa capitale, a suffi pour soumettre à sa puissance la terre, noire limite du vaste Océan; si, dans les combats acharnés qu'ils livrent, les dieux attribuent autant à son arc redoutable qu'aux foudres d'Indra les victoires éclatantes qu'ils remportent sur leurs fiers ennemis.»

Ils s'approchent, ils invitent respectueusement le chasseur à venir habiter quelques jours leur ermitage. Le héros les remercie, il flotte entre deux courants d'idée; il sent qu'il est nécessaire à sa capitale, mais il ne peut s'arracher des lieux habités par Sacountala.

«La distance des lieux où je voudrais être à la fois tient mon esprit divisé, comme sont divisées les eaux d'un fleuve par un rocher qui s'oppose à son cours.»

XXI

Le troisième acte s'ouvre par une scène courte, où l'on voit les amies de Sacountala cueillir des simples et composer des breuvages pour calmer la fièvre de Sacountala, malade, on ne sait de quel mal secret, dans sa cellule.

La seconde scène est une longue et poétique complainte amoureuse du héros, qui déplore la maladie de celle qu'il aime et la force indomptable de son penchant pour elle. La poésie, dans cette scène, a la majesté du paysage et les images de la passion.

En exprimant dans toute sa physionomie la tristesse, Douchmanta soupire: «Sans doute je connais toute la rigueur que lui impose la vie religieuse; je sais qu'elle est entièrement soumise à la volonté de Canoua; et cependant, semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers sa source, rien ne peut détourner mon cœur du penchant où il est entraîné. Ah! je le vois, le feu de Siva en courroux couve encore dans mon sein, semblable à ce foyer mystérieux qui brûle dans la profondeur des mers: pourrais-tu sans cela, réduit comme tu le fus en un monceau de cendres, allumer de tels feux dans nos cœurs? Elle vient de passer dans ces lieux! Je le vois à ces fleurs jetées çà et là, et dont les frais calices, quoique détachés de la tige maternelle, conservent encore tout leur éclat; par ces jeunes branches dont la séve laiteuse qui en découle trahit une blessure récente. Quel air vivifiant on respire en ce lieu! Avec quelle volupté tout mon corps, consumé par la fièvre ardente, est caressé par ce doux zéphyr chargé des émanations parfumées du lotus, et des gouttes légères d'une rosée rafraîchissante qu'il vient de dérober en se jouant sur les vagues à peine sensibles du Malini!»

(Regardant autour de lui.) «Ô bonheur! c'est là, sous ce berceau formé des rameaux entrelacés de vitasas en fleurs, que repose Sacountala!

«Oui, je distingue à merveille, sur le sable fin dont est couvert le petit sentier qui y aboutit, la trace récente de ses pas, de ce pied charmant qui s'y est moulé dans toute sa perfection.

«Regardons à travers les branches.» (Il écarte le feuillage, et s'écrie, transporté:)

«Je l'aperçois, ce charme de mes yeux! La voilà négligemment assise avec ses compagnes sur une couche de fleurs! De mon heureuse retraite je vais jouir de leur conversation, pleine du plus charmant abandon!»

XXII

Suit une scène de délicieuse entrevue entre le héros et Sacountala, que ses compagnes ont laissée seule un moment au bord du Malini. Les deux amants s'avouent leur amour. Le héros jure à Sacountala que si elle veut consentir à être son épouse, il la fera monter plus tard sur le trône avec lui, et que son fils sera roi.

«Tu m'oublieras,» lui dit la jeune fiancée. «Moi, t'oublier!» répond le héros. «Va, céleste enfant, en quelque lieu que tu portes tes pas loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon cœur. Telle, au déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine, quoique constamment fixé à sa racine.»

Le bracelet de Sacountala tombe; le héros le ramasse et le rattache.

«Ne dirait-on pas que c'est la nouvelle lune qui, éprise de la grâce et de la blancheur de ce bras charmant, a abandonné le ciel et a recourbé les deux extrémités minces de son croissant d'argent, pour embrasser avec amour ce bras arrondi?»

Un peu de poussière des fleurs du lotus, chassée par le vent, entre dans les yeux de Sacountala. Le héros lui souffle doucement dans l'œil pour lui rendre la vue: scène de Daphnis et Chloé, où la simplicité et la candeur luttent de grâce. Je regrette de ne pas la reproduire ici. Douchmanta et Sacountala se séparent au chant de l'oiseau du soir, qui annonce la nuit à la forêt.

XXIII

Cependant le héros est reparti pour sa capitale, laissant à Sacountala un anneau où son sceau est gravé. Il lui a juré de la reconnaître partout à la vue de ce signe.

Au dernier acte, le saint anachorète Canoua revient au monastère après sa longue absence. Il apprend, de la bouche de son élève chérie Sacountala, la visite du héros, son amour, sa promesse de la couronne, quand elle viendra dans sa capitale lui présenter l'anneau nuptial.

L'anachorète apprend d'elle-même qu'une union secrète, mais approuvée par la religion et les lois, l'unit au héros, et qu'elle porte dans son sein un gage de son union, roi futur du royaume. Le saint ermite approuve tout, et comble Sacountala de présents pour la faire reconduire dignement à son époux.

La description de ces présents de noce est aussi pittoresque qu'elle est poétique. Les divinités même invisibles y apportent leur tribut. Les compagnes de la jeune mère s'écrient: «Nous apercevons, flottant aux branches d'un grand arbre, un voile céleste, du lin le plus fin, imitant dans sa blancheur la lumière argentée de la lune, sûr présage du bonheur qui attend Sacountala». Un autre arbuste distillait une laque admirable, destinée à teindre du plus beau rouge ses pieds délicats; tandis que, de tous côtés, de petites mains charmantes, qui rivalisaient d'éclat avec les plus belles fleurs, se faisant jour à travers le feuillage, répandaient autour de nous ces joyaux de toute espèce, dignes de briller sur le front d'une reine.

PREYAMVADA, regardant Sacountala.

C'est ainsi que nous voyons l'abeille quitter le creux de l'arbre où elle a établi sa demeure, pour venir fêter la fleur du lotus, qui l'attire par son miel parfumé.

CANOUA.

Les déesses, par cette faveur, ne déclarent-elles pas que la fortune du roi est désormais attachée à ta personne, et que tu vas pour toujours la fixer dans son palais?»
(Sacountala baisse modestement les yeux.)

Le vénérable anachorète, supérieur de l'ermitage, chante en ses vers ces adieux et ses vœux à Sacountala, sa favorite:

«Divinités de cette forêt sacrée, que dérobe à nos regards l'écorce de ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile;

«Celle qui jamais n'a approché la coupe de ses lèvres brûlantes avant d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines altérées de vos arbres favoris; celle qui, par pure affection pour eux, aurait craint de leur dérober la moindre fleur, malgré la passion bien naturelle d'une jeune fille pour cette innocente séduction; celle qui n'était complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps, où elle se plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala vous quitte aujourd'hui pour se rendre au palais de son époux; elle vous adresse ses adieux.

«Que son voyage soit heureux; que l'ombre épaisse des grands arbres lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du soleil; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout couverts des larges feuilles du lotus azuré, leur dérobe pour elle une rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans sa marche paisible que la poussière veloutée des fleurs!»

Sacountala revient sur ses pas, rappelée par sa tendresse pour les animaux favoris qu'elle abandonne.

«Ô père,» dit-elle à l'ermite, «lorsque cette charmante gazelle, qui n'ose se hasarder loin de l'ermitage, et dont la marche est ralentie par le poids du petit qu'elle porte dans ses flancs, sera devenue mère, ah! n'oubliez pas de m'en instruire!

«Mais qui donc,» continue la jeune fille, «marche ainsi sur mes pas et s'attache aux pans de ma robe?»

L'ERMITE.

Tu le vois, ma fille: c'est ton petit faon chéri, ton enfant adoptif, dont si souvent tu as guéri les blessures avec l'huile d'ingoudi, lorsqu'il accourait vers toi, les lèvres ensanglantées par les pointes acérées du cousa. Se souvenant avec quel soin tu lui faisais manger dans ta propre main les grains savoureux du syamoca, il ne peut abandonner les traces de sa bienfaitrice.
(Sacountala le baise, les yeux humides de larmes.)

Pauvre petit, pourquoi t'attacher encore à une ingrate qui se résout ainsi à abandonner le compagnon de ses jeux? Va, de même que je t'ai recueilli lorsque, au moment de ta naissance, tu vins à perdre ta mère, à présent que tu souffres de ma part un second abandon, notre bon père va te prodiguer les soins les plus tendres.
(Elle pleure sans pouvoir avancer.)

CANOUA.

Essuie, essuie tes larmes, ma chère fille; prends courage, et jette un regard ferme sur le chemin que tu as à parcourir.

Viens-tu à surprendre sur ta paupière humide une larme qui chercherait à détruire l'effet de tes résolutions? dissipe-la aussitôt par le plus noble effort. Songe, mon enfant, que, dans la route inégale de la vie, la plus mâle fermeté se trouve souvent exposée aux plus rudes épreuves, et que, de les surmonter, c'est en cela que consiste la vertu.

SARNGARAVA.

Vénérable ermite, vous vous rappelez sans doute ce texte de la loi sacrée: Accompagne ton ami jusqu'à ce que tu rencontres de l'eau! Or, nous voici près de l'étang; congédiez-nous, et retournez à l'ermitage!

L'ERMITE.

Vois, chère Sacountala, comme tout être, pour peu qu'il soit sensible, prend part à la douleur qu'occasionne ton départ.

En vain la femelle du tchairavaca, couchée derrière une touffe de lotus, fait entendre le cri d'amour à son mâle, qui, les yeux attentivement fixés sur toi, et le bec entr'ouvert, d'où s'échappent de longs filaments de verdure qu'il vient d'arracher, néglige de lui répondre.

SACOUNTALA, enlaçant ses bras autour de l'ermite.

Ô mon père! quand reverrai-je cette forêt sacrée?

L'ERMITE.

Ma fille, lorsqu'après avoir été pendant de longues années l'objet des soins de ton époux, qui ne seront partagés qu'entre toi et le gouvernement de son vaste empire, il remettra sa puissance au jeune héros que tu lui auras donné, tu reviendras alors avec lui achever de couler des jours tranquilles au sein de cette retraite, consacrée à la vertu.
(Sacountala disparaît derrière les roseaux de l'étang.)

Lamartine.

La suite au prochain Entretien.

VIe ENTRETIEN.

Suite du poëme et du drame de Sacountala.

I

Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi: tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à la cour.

Mais une divinité jalouse avait enlevé par un maléfice la mémoire au héros son époux. Quand elle se présente au palais, il l'admire, mais il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur, l'infortunée Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau nuptial, signe auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours. Les scènes de cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse, cruellement refusée par le héros, sont aussi déchirantes que pittoresques. Elles rappellent avec moins de simplicité et autant de pathétique les scènes de l'histoire de Joseph dans la Bible. Sacountala réveille tous les souvenirs à demi effacés des temps heureux qu'elle a passés avec le héros dans les délices de l'ermitage.

«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me convaincre?»

SACOUNTALA.

Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant lotus.

LE HÉROS.

Eh bien! eh bien! après?

SACOUNTALA.

Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale; mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime, et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!»

Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées témoins de cette scène:

«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les airs, ne dépose-t-elle pas ses œufs dans un nid étranger, laissant à d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?»

Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent commencent à douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la merci du roi, qu'elle est venue affronter avec tant d'audace.

«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales images:

«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce lumière la fleur odorante du conmonda, sans toucher de ses rayons le lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la femme étrangère!»

SACOUNTALA.

Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte!

Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un brahmane hospitalier.

II

Le sixième acte s'ouvre par un dialogue entre un pauvre pêcheur enchaîné et les gardes de police qui le traînent en prison.

LES GARDES, frappant leur prisonnier.

Pourrais-tu nous dire où tu as volé cet anneau précieux, sur la pierre inestimable duquel nous voyons gravé en toutes lettres le nom auguste du roi?

LE PRISONNIER, témoignant la plus grande frayeur.

Pardonnez, illustres seigneurs, je ne me suis pas rendu coupable d'une action si indigne.

UN DES GARDES.

Ah! sans doute, tu seras quelque vénérable brahmane que le roi aura voulu récompenser par ce magnifique présent?

LE PRISONNIER.

Écoutez-moi, de grâce; je ne suis qu'un malheureux pêcheur habitant de Sacrâvatâra.

L'AUTRE GARDE.

Eh! misérable! que nous importent et ta parenté et le lieu de ta demeure?

L'OFFICIER.

Laisse-le s'expliquer, et ne le tourmente pas de la sorte.

LES DEUX GARDES, à la fois.

Ainsi que notre chef l'ordonne.—Allons! misérable, parle.

LE PÊCHEUR.

Eh bien donc! voyez en moi un pauvre homme, qui, avec son filet et ses hameçons, cherche, au moyen de la pêche, à soutenir sa nombreuse famille.

L'OFFICIER, souriant.

Beau métier, vraiment, et bien honorable! surtout.

LE PÊCHEUR.

Seigneur, ne parlez pas ainsi:

Quelque vil que puisse paraître l'état auquel nous avons été destinés par nos pères, nous ne devons pas nous y soustraire; et d'ailleurs, quoique l'action de donner la mort à un animal soit, avec justice, considérée comme cruelle, cependant il n'est pas rare de trouver dans le boucher lui-même une âme tendre et accessible à la compassion.

L'OFFICIER.

Poursuis, poursuis.

LE PÊCHEUR.

Or, un beau jour qu'ayant pris un superbe poisson, j'étais occupé à le dépecer, tout à coup je trouve dans son ventre cet anneau merveilleux; et comme, dans ma joie, je venais de l'exposer pour le vendre, vos seigneuries ont mis la main sur moi. Voilà, je vous le jure, comment il est tombé en ma possession: maintenant vous êtes les maîtres de me battre ou de me tuer.

L'OFFICIER, portant la bague à ses narines.

Cet anneau, sans aucun doute, a été renfermé dans le corps d'un poisson, à en juger par l'odeur de mer qui s'en exhale; reste à savoir comment le fait a pu avoir lieu. Avancez donc, je vais trouver quelqu'un des familiers du roi.

LES GARDES, au pêcheur.

En avant, misérable coupeur de bourses, en avant!
(Ils marchent ensemble.)

L'OFFICIER.

Attendez-moi ici près de la porte de la ville, et faites la plus grande attention à votre prisonnier, jusqu'à ce qu'ayant pris à la cour les informations nécessaires, je revienne vous trouver.

LES DEUX GARDES, à la fois.

Puisse notre seigneur recevoir du roi l'accueil le plus favorable!

L'OFFICIER.

Je l'espère.
(Il sort.)

LE GARDE.

Le bout des doigts me démange furieusement... (Jetant un regard farouche sur le pêcheur.) Je ne sais à quoi il tient que je n'étrangle ce maraud.

LE PÊCHEUR.

Vous ne voudriez pas donner la mort à un innocent?

LE GARDE, regardant.

Ah! voici déjà notre chef de retour avec l'ordre du roi: ainsi, notre ami, bientôt tu vas être rendu à tes chers poissons, ou servir de proie aux chacals et aux vautours.

L'OFFICIER DE POLICE, rentrant.

Allons, vite, que cet homme...

LE PÊCHEUR, pâle d'effroi.

Grands dieux! je suis mort.

L'OFFICIER.

Soit délivré de ses liens! Le roi n'a pas hésité à reconnaître pour vraies toutes les circonstances relatives à la manière dont le pêcheur a retrouvé l'anneau, telles qu'il nous en fait le récit.

LE GARDE.

Soit fait ainsi que notre chef l'ordonne. Va! l'ami, tu peux te vanter d'avoir vu de près la triste demeure de la mort.
(Il met le pêcheur en liberté.)

LE PÊCHEUR, s'inclinant profondément devant l'officier.

Ô seigneur! vous me rendez la vie.
(Il tombe à ses pieds.)

L'OFFICIER.

Relève-toi, relève-toi, et apprends que, dans l'excès de sa joie, le roi m'a chargé de te remettre cette somme, égale à la valeur de l'anneau que tu lui as retrouvé; elle est toute pour toi.
(Il lui met une bourse dans la main.)

LE PÊCHEUR, transporté de joie.

Ô heureux mortel que je suis!

LE GARDE.

Tout fier des faveurs du roi, ce misérable, à peine réchappé de la potence, n'a-t-il pas l'air de se pavaner, comme s'il était porté en triomphe sur les épaules d'un superbe éléphant? «Le roi, dans l'excès de sa joie,» dites-vous? Il faut donc que notre monarque attache un grand prix à ce joyau?

L'OFFICIER.

Ah! ce n'est pas tant la vue de la pierre précieuse dont il est orné qui a pu exciter l'émotion du roi, que...

LES DEUX GARDES, ensemble.

Et quel autre charme pouvez-vous lui attribuer?

L'OFFICIER.

Je ne sais, mais je soupçonne que cet anneau a, dans l'instant même, rappelé à son souvenir quelque objet tendrement aimé; car, à peine l'eut-il considéré, que notre souverain, naturellement si profond et si calme, a trahi dans tous ses traits le trouble de son âme.

LE GARDE.

Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir au roi, afin que tout le profit en revînt à ce misérable!

III

Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le silence et le deuil autour de lui.

Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince: «Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse, contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée, où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs noms, et rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté, qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres soient desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a taillé.»

Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.

«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as vainement cherché à retirer mon cœur du sommeil léthargique où il était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma première entrevue avec Sacountala!

«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.

«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.

«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis:

«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance, chargé de te ramener à ton époux!»

Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun héritier de son empire et de son amour pour ses peuples.

«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui, depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi, qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par se perdre dans des sables stériles et ignorés!»

IV

Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple.

Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu Indra le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple d'un coup d'œil tous ses vastes États.

«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais sanctifiée par l'empreinte divine des pas de Vichnou... J'en juge par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout autour de nous.»

Puis, abaissant ses regards sur la terre:

«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant, grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme!

«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres, dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure. Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau, coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle était poussée par une force puissante, la terre semble monter rapidement vers moi.»

On voit, à cette description du char prêté au héros par Indra, ce qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses aéronautes.

«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin fils de Maritchi.»

LE HÉROS.

Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre son? Je ne vois pas s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne habite donc le divin anachorète?

LE GUIDE, la lui indiquant du doigt.

Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules, une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs nids comme dans un arbre touffu.

DOUCHMANTA, le contemplant avec une sorte de terreur religieuse.

Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables austérités!

LE GUIDE, retenant les rênes.

Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua.
(Ils descendent du char.)

LE GUIDE.

Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la dévotion la plus austère.

LE HÉROS.

Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.»

Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux, malgré les reproches de deux jeunes filles du monastère qui s'efforcent de le faire obéir à leur voix.

LE HÉROS, regardant du côté d'où il a entendu partir les voix.

Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière est encore tout en désordre.

L'ENFANT, souriant.

Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes dents.
(Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.)

UNE FEMME.

Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires que guerre et combats!

LE HÉROS.

Chose étonnante! je sens tout mon cœur incliner vers cet enfant, comme s'il était mon propre fils. (Après un moment de réflexion.) Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon attendrissement.

UNE FEMME.

Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son petit.

L'ENFANT, souriant.

Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment!
(Il se mord la lèvre.)

LE HÉROS, dans le plus grand étonnement.

Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque, semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste incendie.

LA PREMIÈRE FEMME.

Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre hochet.

L'ENFANT.

Voyons, voyons, donne-le d'abord.
(Il tend sa main.)

DOUCHMANTA, considérant la paume de sa main.

Ô prodige! sa petite main porte distinctement les lignes mystérieuses, pronostic certain de la souveraineté: je les vois briller, ces lignes, légèrement entrelacées en réseau le long de ses doigts délicats, tandis qu'il les étend pour saisir avec avidité l'objet qu'il désire. C'est ainsi que le lotus trahit le précieux trésor que renferme son sein, lorsqu'il l'entr'ouvre au lever de l'aurore pour recevoir les rayons du soleil.

L'AUTRE FEMME.

Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens promptement avec ce trésor.

LOUORA.

J'y cours. (Elle sort.)

L'ENFANT.

Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit lion.

LA SECONDE FEMME, le regardant en souriant.

Veux-tu bien le quitter?

DOUCHMANTA.

Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi formés!

Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile.

«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice.

«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même. D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son fils.

Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît. Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la vue et à la voix de l'enfant; il reconnaît la mère.

LE HÉROS.

Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère; Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon!

SACOUNTALA, jetant les yeux sur le roi en proie au plus amer repentir, à part.

Si ce n'est pas là le fils de mon seigneur, quel autre pourrait impunément souiller mon fils par son contact, malgré le charme qui le protége?

L'ENFANT, courant à sa mère.

Ma mère, cet étranger me commande comme si j'étais son fils!

DOUCHMANTA.

Chère Sacountala! j'ai été bien cruel envers toi; mais vois comme cette horrible ingratitude a fait place dans mon cœur à la plus sincère affection, et ne refuse pas de me reconnaître pour ton époux.

SACOUNTALA, à part.

Reprends courage, ô mon cœur! Le destin, trop longtemps courroucé contre moi, a enfin pitié de la pauvre Sacountala. Oui, c'est bien là le fils de mon seigneur.

DOUCHMANTA.

Délivré de ces odieuses ténèbres qui si longtemps, dans ma folie, ont obscurci ma mémoire, je puis donc enfin te reconnaître, ô la plus belle des femmes! m'enivrer de ta vue! C'est ainsi qu'au sortir d'une profonde éclipse, l'astre brillant des nuits retrouve de nouveau sa chère Rohini, et qu'ils confondent ensemble leurs rayons argentés.

SACOUNTALA.

Puisse la victoire!...
(Suffoquée par les larmes, elle ne peut achever.)

DOUCHMANTA.

Va, chère Sacountala, quoique mon nom se soit égaré dans ce flot de larmes, ton vœu est parfaitement accompli... Oui! j'augure de ma victoire, et par ce front pudique dépouillé d'ornements, et par cette pâleur qui a remplacé l'incarnat de ta bouche divine.

L'ENFANT.

Ma mère, quel est donc cet étranger?

SACOUNTALA.

Pauvre enfant! demande-le au destin.
(Elle pleure.)

DOUCHMANTA.

Eh quoi! pourrais-tu craindre encore d'être de nouveau abandonnée par moi? Chasse, chasse cette cruelle pensée bien loin de ton cœur! N'en accuse que cette inconcevable folie qui troublait ma raison!

Plongé dans d'aussi profondes ténèbres, quel usage l'homme le plus prudent lui-même pourrait-il faire de son discernement? Vois l'aveugle rejeter, plein de terreur, loin de lui la couronne de fleurs dont une main amie vient de parer sa tête, et que, dans son erreur, il prend pour un odieux serpent.
(Il tombe à ses pieds.)

SACOUNTALA.

Ah! relève-toi, ô mon époux, relève-toi. Oui, j'ai été longtemps bien malheureuse; mais dans ce moment ma joie surpasse tous les maux que j'ai soufferts, puisque le fils de mon seigneur daigne avoir pitié de moi. (Le roi se relève.) Mais comment le souvenir de cette infortunée a-t-il pu renaître dans l'esprit de son époux?

DOUCHMANTA.

Chère Sacountala, je te ferai le récit de cette aventure; mais attends que la blessure de mon cœur soit un peu fermée: cependant laisse-moi essuyer cette larme, reste de celles que t'a fait répandre ma fausse erreur; cette larme qui dépare ta figure ravissante. Puissé-je, en la faisant disparaître de ta paupière humide, faire disparaître avec elle le poids de mes remords?
(Il l'essuie délicatement.)

SACOUNTALA, jetant dans ce moment les yeux sur l'anneau du roi.

Cher époux, le voilà donc ce fatal anneau!

DOUCHMANTA.

Oui, cet anneau retrouvé d'une manière tout à fait miraculeuse, et à la vue duquel le retour de ma mémoire était sans doute attaché.

SACOUNTALA.

Combien ne doit-il pas m'être précieux, puisque je lui dois d'avoir enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur!

DOUCHMANTA.

Eh bien! qu'il brille donc de nouveau à ton doigt, comme une fleur éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps.

SACOUNTALA.

Non, non, je n'ose plus me fier à lui: c'est au fils de mon seigneur qu'il convient de le garder.

CANOUA, les considérant tour à tour.

Vertueuse Sacountala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la fidélité même, la fortune, la puissance réunies: voilà le trio enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards satisfaits.

DOUCHMANTA.

Divinité puissante! l'homme en est ordinairement réduit à former longtemps des vœux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet désiré; mais, dans l'excès de vos bontés, vous avez même prévenu tous mes souhaits. D'abord paraît la fleur, et ensuite vient le fruit; ce n'est qu'après la formation des nuages que la pluie descend en rosée sur la terre: mais, par la plus flatteuse exception, avant même le plus léger indice, je me suis senti comblé de vos faveurs.

UN RELIGIEUX.

Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits.

DOUCHMANTA.

Et les méritai-je ces faveurs, moi qui, après avoir pris une épouse légitime selon les rites Gandharva, l'ai méconnue ensuite, dans le trouble inconcevable de ma mémoire; lorsqu'elle me fut amenée par ses parents, je la renvoyai inhumainement, en me rendant ainsi coupable du plus grand crime envers elle et son vénérable père adoptif! Cependant, la simple vue de cet anneau m'ayant rendu plus tard la mémoire, je me rappelai alors avec amertume les moindres circonstances de cette union, et la manière indigne dont j'avais traité Sacountala. Toute cette conduite de ma part excite encore en moi le plus grand étonnement: n'en ai-je pas agi aussi follement qu'un homme qui, après s'être refusé obstinément à reconnaître un éléphant, tant que la masse bien distincte de cet animal lui frappait la vue, ne se serait ensuite laissé convaincre qu'à l'inspection de la trace énorme de ses pas?

CANOUA.

Cesse, ô mon fils! de te reprocher un crime dont tu n'es point coupable, et qui a été le produit d'un charme irrésistible. Sache qu'au moment où Ménacâ, descendue près de l'étang des nymphes, en ramena avec elle Sacountala désespérée de ton abandon, et la confia aux tendres soins d'Aditi, je reconnus aussitôt, par la puissance de la méditation, que toute ta conduite à l'égard de la plus vertueuse des femmes était due à l'imprécation qu'avait lancée contre elle l'irascible Dourvasa, et que le charme ne pourrait cesser qu'à la vue de ton anneau.

DOUCHMANTA, soupirant d'aise, à part.

Ah! me voici enfin délivré du poids de mes remords!

SACOUNTALA, à part.

Dieux! il est donc vrai que c'était involontairement que le fils de mon seigneur m'a rejetée de son sein, puisqu'il ne pouvait me reconnaître!... Il faut que cette imprécation ait été lancée contre moi dans un moment où mon âme était toute concentrée dans l'objet de mon amour, et que mes compagnes seules l'aient entendue; car je me rappelle fort bien ces paroles qu'elles m'ont dites à mon départ, d'un ton de voix qui trahissait leur inquiétude: «Si le roi refusait de te reconnaître, n'oublie pas de lui montrer son anneau.» Hélas! pourquoi ne les ai-je pas alors questionnées davantage!... Mais cela était-il en mon pouvoir? Déjà, sans doute, ma langue était enchaînée par l'imprécation du redoutable Dourvasa!

CANOUA, se tournant vers Sacountala.

Ma fille! instruite actuellement de la vérité tout entière, tu ne dois plus conserver le moindre ressentiment pour un époux qui, de sa pleine volonté, n'eût jamais cessé de te chérir.

La seule imprécation qui lui avait fait perdre la mémoire a été cause du traitement injurieux qu'il t'a fait éprouver; et, dès que le charme a été rompu, vois comme, à l'instant même, tu as repris ton empire sur son cœur. Tel un miroir dont la surface est ternie ne peut recevoir l'image d'un objet qui s'y peint ensuite avec la plus grande fidélité, dès qu'on lui a rendu son premier poli.

DOUCHMANTA.

Oh! voilà bien l'expression fidèle de tout ce qui s'est passé dans mon âme.

CANOUA.

Mon fils! as-tu embrassé ce charmant enfant que t'a donné Sacountala, et sur lequel j'ai voulu accomplir moi-même les cérémonies usitées à la naissance?

DOUCHMANTA.

Divinité bienfaisante! je vois dans cette insigne faveur un gage assuré de l'illustration de ma race.

CANOUA.

Sache que cet enfant est destiné à se rendre un jour, par sa valeur, maître du monde entier.

Oui, quelques années encore, et, porté sur un char si rapide que, volant sur les mers, il toucherait à peine la sommité de leurs flots, ce héros invincible conquerra les sept îles dont se compose la terre; il sera connu sous le nom de Bharata, nom à jamais célèbre que lui décerneront les peuples reconnaissants de la protection dont ils jouiront sous son empire.

DOUCHMANTA.

À quelles hautes destinées n'est pas réservé l'être auquel, dès sa naissance, la Divinité elle-même a daigné prodiguer d'aussi tendres soins!

CANOUA, s'adressant au roi.

Douchmanta! il est temps que tu remontes sur le char d'Indra, ton protecteur, avec ton épouse et ton fils, et que tu retournes occuper le siége de ton empire.

DOUCHMANTA.

Ainsi que l'ordonne le maître des dieux.

CANOUA.

Puisse Indra, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir par des pluies abondantes la fertilité dans tes vastes États; et, dans cette lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un et l'autre assurer à jamais le bonheur des deux mondes!

DOUCHMANTA.

Divinité puissante! comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me rendre digne de semblables bienfaits?

CANOUA.

Mon fils! est-il quelque autre faveur que je puisse t'accorder?

DOUCHMANTA.

Ô mon divin protecteur! puisque votre bonté inépuisable me permet encore de former un vœu:

Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le bonheur de leurs peuples! Que la déesse Sarasouati soit constamment honorée par les saints brahmanes; et qu'en mon particulier, le souverain être existant par lui-même, le tout-puissant Siva, satisfait de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde naissance!

V

Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui touche de près à la corruption du goût chez les peuples vieux; mais la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des mœurs qui forment le fond de la religion et de la civilisation des Indes primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des mœurs, n'auraient pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un peuple religieux.

Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui jouent un si grand rôle dans les cérémonies sacrées et dans l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel aux hommes par les dieux.

Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par lui dans les Védas ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc sa source dans ces livres sacrés des Védas, dont l'antiquité est incalculable.

La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec, nommée Hanoumun, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), le Lépan, l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le bouffon de la cour céleste.»

Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir accompagné dans ses guerres le demi-dieu Rama, incarnation belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur Valmiki, auteur ou compilateur du poëme le Ramayana sur le même sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les vagues, jusqu'au règne plus moderne d'un souverain lettré qui les rendit au jour.

VI

La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations, qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art, révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.

Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans une étude de M. le baron d'Eckstein, qui a mêlé un des premiers la philosophie à la traduction.

Tout drame, dans la théorie indienne, doit être un; car, sans unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, par conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, et non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à Rome, de Rome à nous.

Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale, et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le drapeau flottant, c'est-à-dire une chose qui flotte librement au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le sujet.

La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou l'anxiété du spectateur. C'est le nœud.

La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et sur le crime. C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.

Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il n'est chrétien.

VII

Quant au style dans lequel ces drames sont écrits, il égale et surpasse même en images, en pureté, en harmonie, tout ce que nous admirons dans les anciens et dans les modernes; et si le mécanisme, la propriété de termes, la transparence de métaphores, l'harmonie de sons, la richesse de nuances, la pureté élégante de diction, sont les preuves sensibles de la perfection de mœurs, de civilisation et de philosophie chez un peuple, le style des poëmes et des drames de l'Inde atteste évidemment une littérature primitive idéale, ou une littérature parvenue à une perfection idéale aussi par la collaboration de siècles sans nombre; car les langues se forment presque aussi lentement que le granit.

VIII

Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière efféminent le sentiment ou l'idée.

Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère, l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués, brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux, semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance.