Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons comment elle console le cœur dans les disgrâces.
XXXIV
Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur la vie de l'homme public et sur le cœur de l'homme privé.
Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le cœur gonflé d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses pudeurs de convention. Si le Laocoon se torturant dans le marbre sous les nœuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses tortures?... Quand le cœur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?
Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon cœur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!
XXXV
Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!
Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques cœurs et dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi, et ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le Dante. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient que sous mes démolitions.
XXXVI
Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?
Les enfants des Samiens insultaient Homère parce que, disaient-ils, Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte du ciel pour Homère.
Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les Samiens. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et ce qui l'attend; je voudrais de tout mon cœur (le Ciel m'en est témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des hommes! La vie ne m'est plus rien.
La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante d'illusions.
XXXVII
Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux les hommes qui meurent à l'œuvre, frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous pour rien?...
XXXVIII
Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas.
Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai gloire!
D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.
Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses; je défie Caton lui-même d'avoir plus que moi la satiété du temps. Je compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort cruel; voilà le vrai.
XXXIX
C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non, le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la lance qui a bu le sang!...
J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.
XL
D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces; quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme seul!
Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper aussi mon nom?
Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible? Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique, et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu franchement et exclusivement homme de lettres; c'est que je vis, grâce à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous; c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!
Nota. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt 64 pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet, mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.
IIe ENTRETIEN.
I
Le mot littérature vient du mot littera, qui signifie lettre. On a pris ainsi la partie pour le tout.
Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire, forment des mots.
Les mots contiennent des idées.
Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus complets.
Les phrases, en s'enchaînant et en se développant à leur tour, déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou d'images à l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui qui lit ou qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui parle.
C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la pensée d'un seul dans l'esprit de tous.
Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que l'homme pût se communiquer à l'homme.
Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il n'y aurait point eu d'humanité.
C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la pensée, jusqu'à l'infini. C'est l'écho universel et éternel du monde pensant.
L'homme est un être expressif.
II
Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la pensée?
Par les langues.
Que sont les langues?
Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.
Qu'est-ce que la parole?
Le corps de l'esprit, pour ainsi dire.
La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots contradictoires pour en donner seulement l'idée: Le corps de l'esprit.
III
On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe du Créateur à sa créature; les autres en attribuent l'invention à l'homme par une lente élaboration de l'instinct cherchant, par des sons et par des signes, à se faire entendre et à comprendre.
Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou plutôt sur ce mystère:
«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui lui avait donné la pensée, ou le verbe intérieur et extérieur; mais avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée avant la langue, nous semble un effort au-dessus de tout effort humain, c'est-à-dire un miracle de la toute-puissance. La parole contenue dans la première langue a dû être révélée divinement à l'homme le jour où l'âme a pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été créée avec la faculté d'avoir des sensations, de produire et de combiner des idées, d'avoir conscience de son existence et des choses existantes en elle et hors d'elle.
«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue innée, est née aussi la première littérature du genre humain, autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes, c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler et se perpétuer l'esprit humain.»
L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet qu'en s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une des fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut concevoir une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a parlé.
IV
Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son, voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus simple; l'homme n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et où le sourd devait entendre le muet!
Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de l'inventeur de la parole.
V
Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme, l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.
«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle; échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de chair, d'os, de muscles, de nerfs, dans lequel cette âme est mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?»
L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie, lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent, devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, ou à se créer sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des mémoires éternelles.
L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité, change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant, se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité!
VI
Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à l'infini.
Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit J'adore, mot sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.
Sa grandeur, c'est de s'exprimer.
La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression mémorable, c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.
VII
Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature ou cette expression mémorable de l'esprit humain a dû se multiplier dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature universelle.
Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une certaine durée de mort.
Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.
Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont confié?
VIII
Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'œuvre littéraires des époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que ces chefs-d'œuvre ou ces fragments de chefs-d'œuvre que nous croyons des commencements, n'étaient que des continuations ou des renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque certitude.
Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi éloquente que celle de Job nous apparaît tout à coup avec le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que quand un poëte comme Homère apparaît tout à coup avec une perfection divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce monument est le chef-d'œuvre, mais non le commencement.
IX
Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit humain par ses œuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit nombre de chefs-d'œuvre en toute langue qui ne dépassent pas les forces de l'attention.
C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de chefs-d'œuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude.
X
Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit humain.
Nous prendrons en main tour à tour une de ces œuvres, nous en traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme intellectuel au temps où nous vivons.
Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces œuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute idée de l'homme par ses œuvres, afin de vous soutenir, en morale comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de vous-même.
DIGRESSION.
I
Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre siècle, de parler des œuvres remarquables qui s'y produisent, des écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, elle a du cœur; et quand le cœur a fait une partie du talent d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de mener son deuil.
L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de Girardin a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.
II
Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire en nous par les chefs-d'œuvre de sa création.
Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage, les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans cesse.
III
Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans la ville pastorale de Terni, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie de l'écume du Vellino.
IV
On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de Terni. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre improvisatrice de la France.
Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis appeler le courrier, qui préférait le vin de Montefiascone à toutes les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie d'une fiasque et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me dit que ses voyageuses s'appelaient madame Gay et mademoiselle Delphine Gay, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me rencontrer à Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; puis, montant aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa sur la route des Cascades pour aller prévenir les deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les rejoindre à la chute du Vellino.
On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.
Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche, sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la sombre vallée de Narni, où elles se rassemblent sous les arches brisées du pont d'Auguste.
V
Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche, sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe, qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.
On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis Horace et Claude Lorrain, jusqu'à lord Byron. Terni est le pèlerinage du génie; le poëte y laisse en ex-voto des vers sublimes, et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit avant d'avoir aperçu le précipice.
VI
La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond, qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était le Vellino.
On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux penchés sur son cours.
Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée, jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément élevé sur l'Océan.
VII
À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.
Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences vertes ou azurées des langues d'eau que la rapidité, l'impulsion et le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment où elles rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la lumière du soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas, le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le cœur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de lord Byron à la même place.)
VIII
Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour, cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher, cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant, qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses qui manquent toujours aux cascades des Alpes et même du Niagara; si l'on considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres ténébreux de précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la scène se passe en plein espace, en pleine lumière, en face d'un horizon sans bornes, d'un firmament limpide d'où le Créateur semble assister, derrière le cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en fureur, on n'aura plus seulement la sensation d'une catastrophe des eaux, mais celle d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à l'homme d'assister en l'adorant.
IX
Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.
Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute. J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus conforme à sa grandiose beauté.
Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler, en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte chaude et virginale du cœur d'une jeune fille de Paris: larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!
X
Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des Abruzzes; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure, qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop éblouissante. La teinte du marbre sied seule aux belles statues vivantes comme aux statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou la douleur à travers la peau. L'âme, la passion, la piété, l'enthousiasme et la douleur sont pâles.
XI
Elle se leva enfin au bruit de mes pas.
Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre.
La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus de la
cascade de Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la
chute de Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée
que cette jeune fille.
…………………………
XII
Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!
Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut regarder d'en haut ce qu'on aime.
Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure très-méconnue.
Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de Paris. Elles furent le nœud entre la liberté épurée de sang et la gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais ravissant, de la France entre deux larmes.
XIII
Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne, tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses amis jusque sous la hache, cœur d'honnête homme dans la poitrine d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. Ce défaut était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était Romaine plus que Française.
Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion; dans les éruptions de son cœur elle brisait tout, elle faisait scène, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer en elle jusqu'à ses défauts.
XIV
Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit sans l'avoir pleinement savourée.
Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la vanité.
Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère a trouvé dans le berceau de son propre enfant?
Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du cœur maternel; les Benjamins sont une vieille histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.
De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le double talent de la mère et de la fille, et leur double travail, apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout cela comme je l'ai lu moi-même dans le cœur de cette excellente mère, mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.
XV
Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé. On lui avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.
Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine. Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.
XVI
La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de Louis XIV aux Bourbons.
Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques, où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.
La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'Aurore du Guide, par toutes les grâces du jour.
Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation; sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents. Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie sur le bonheur d'être belle.
XVII
Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'essais poétiques. Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. L'esprit, ce génie trop familier des salons, y corrompt le véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et raffinée qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son cœur, et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.
XVIII
Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le répétons, c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand corrupteur du génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise! s'écriait un grand juge des poëtes de son temps, que tu es préférable dans ta naïveté à ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à eux tous un cri de la nature!»
Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le pli trop artificiel que la société donnait à son talent.
Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son cœur. Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa sœur. Tout le cœur d'une mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits pâlis. Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le lendemain.
Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais l'étonnement du voyageur qui, voyant briller de loin les cimes neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables, cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où croissent les plus doux fruits de la nature.
Il y trouve, ravi, des solitudes vertes,
Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,
Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes
À l'hospitalité;
Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées,
Et des lacs étoilés des feux du firmament,
Dont les barques sortant des anses reculées
Rident le flot dormant.
Il entend les doux bruits de voix qui se répondent,
De murmures confus qui montent des hameaux,
De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent
Avec les chants d'oiseaux.
Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses:
«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!
La nature a caché ses grâces les plus douces
Sous ses plus hauts sommets.»
Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève
De leur éclat lointain semblent nous consumer,
Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève
Tout ce qui fait aimer!
Ainsi, quand je te vis, jeune et belle victime
Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,
Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime,
Et je fermai mon cœur.
Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage
Retient la jeune fille à son foyer pieux,
Où l'on n'a pas encor composé son visage
Pour l'œil des curieux.
Les meubles dispersés dans l'asile nocturne,
La lampe qui fumait, oubliée au soleil,
Étalaient ce désordre, emblème taciturne
D'une nuit sans sommeil.
Des harpes et des vers, souvenirs d'une fête,
Des livres échappés à des doigts assoupis,
Et des festons de fleurs détachés de la tête,
Y jonchaient les tapis.
La veille avait flétri de ta blanche parure
Les plis qu'autour du sein le nœud pressait encor;
Tes cheveux dénoués jusques à la ceinture
S'épandaient en flots d'or.
Ton visage était pâle, un frisson de pensées
De ton front incliné lentement s'effaçait;
Comme sous un fardeau trop lourd, ta main glacée
Sur tes genoux glissait.
Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures:
La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher
Deux perles de la nuit, que les feuilles obscures
Empêchent de sécher.
Sur tes lèvres collé ton doigt disait: Silence!
Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau,
Et ton pied suspendu le berçait en silence
Sous son mobile arceau.
La mort avait jeté son ombre passagère
Sur cette jeune couche, et dans ton œil troublé,
Dans ton sein virginal, tout le cœur d'une mère
D'avance avait parlé.
Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte;
Et quand un seul soupir trahissait le réveil,
Tu chantais au berceau l'enfantine complainte
Qui le force au sommeil.
Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,
Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,
Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,
La lumière et le feu!
Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image,
Je te vois l'œil éteint par la veille et les pleurs,
Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage
Sur un lit de douleurs.
Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme
Que l'amour maternel apprend à ressentir,
Et ces chants du berceau que la plus humble femme
Sait le mieux retentir.
Et je dis dans mon cœur: «Écartez cette lyre!
De la gloire à ce cœur le calice est amer:
Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire,
Elle saurait aimer.»
XIX
Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons: dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les académies, un murmure d'admiration courait dans la foule, tous les yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment une femme, habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était jusque-là qu'un temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul cœur et d'une place obscure dans le foyer d'un mari.
Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la connaissait pas. Elle ne voulait qu'un cœur; elle savait se proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu que l'amour, cette poésie du cœur, ne manquât pas à sa destinée.
XX
Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte d'Artois, qui fut depuis Charles X.
Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait prendre pour de l'amour.
On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique, par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.
L'admiration qu'il avait témoignée pour la belle inspirée devant ses courtisans fut prise par eux pour une inclination naissante. Ils s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de contrebalancer par un empire de femme, exercé sur le cœur de l'héritier de la couronne, l'empire occulte exercé par une autre femme sur le cœur du roi.
Des intelligences dans les affections des princes sont des influences dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour, assiége même l'oreiller des rois. Une Diane de Poitiers légitime, ou une madame de Maintenon jeune et séduisante, parurent une nécessité de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre.
XXI
On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des coquetteries, c'est l'innocence.
Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son cœur.
Le comte d'Artois les écouta sans surprise, accoutumé qu'il était par eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne la remplacerait jamais dans son cœur, et qu'il allait donner ce cœur à Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il évita même de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au cœur d'un roi.
XXII
Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique encadrement de l'apparition de Terni; la scène avait changé, mais non la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et la fille logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas de la rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au boulevard, pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait dans cette résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.
Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère rose de la cascade du Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette Tempé de l'Italie!
XXIII
Eh bien! malgré cette médiocrité d'existence de ces deux femmes, les plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entresol. On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux Chateaubriand. C'est la vertu de Paris de courir à la beauté, à la gloire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y est cordial, c'est le cœur seul qui y règle l'étiquette. On ne pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine, à cette Vittoria Colonna, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges de Raphaël, pendant qu'elle était, par ses propres poésies, la rivale heureuse de Pétrarque!
Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un ami qu'on aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une heure d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté ensemble en face d'une sublime nature le cri de l'enthousiasme, c'est se connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il y a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair; telle était la nôtre depuis Terni.
Je venais assidûment les visiter dans la matinée.