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Cours familier de Littérature - Volume 02 cover

Cours familier de Littérature - Volume 02

Chapter 100: IV
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About This Book

A collection of reflective essays examines the cycles of human intelligence, rejecting both the notion of uninterrupted progressive ascent and the fear of inevitable cultural decay. The author surveys ancient and non-Western literatures to argue for recurring renewal and the persistence of intellectual vitality across generations. He counters claims that democratic diffusion of knowledge diminishes genius by describing how broader illumination can mask rather than erase high talent. Metaphors drawn from nature and scripture illustrate alternating dawns and twilight in cultural history. The overall stance holds that the present era retains youthful fecundity rather than belonging to an irrevocable decline.

PRISON DE SAINT-LAZARE.

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort,
Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie
Ne s'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,
Les vierges aux belles couleurs
Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
Entrelaçaient rubans et fleurs,

Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
Dans cet abîme enseveli
J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.

Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
Seront servis au peuple roi.

Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
Un mot, à travers ces barreaux,
A versé quelque baume en mon âme flétrie;
De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis; vivez contents
En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre;
Peut-être, en de plus heureux temps

J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits;
À mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
Vivez, amis; vivez en paix.

Voici la sainte colère du poëte mourant résigné à la stupide férocité des hommes.

Maintenant voici quelques strophes de sa dernière élégie, écrite la veille de son supplice, pour déplorer le prochain supplice de mademoiselle de Coigny, sa compagne de captivité. Jusqu'alors la France n'avait jamais pleuré ainsi. Ce sanglot donna le ton de l'élégie moderne à madame de Staël, à Bernardin de Saint-Pierre, à Chateaubriand, à moi peut-être à mon insu. La tristesse fait maintenant partie de la langue; c'est un don de la mort trouvé sur tant de tombeaux.

LA JEUNE CAPTIVE.

Saint-Lazare.

—«L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
Boit les doux présents de l'aurore;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
Je ne veux pas mourir encore.

Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,
Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux!
Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?

L'illusion féconde habite dans mon sein.
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance:
Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.

Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
Et tranquille je veille; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,
Je veux achever ma journée.

Ô Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux pas mourir encore.»—

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d'une jeune captive;
Et secouant le joug de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle:
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.

Une poésie qui inventait de tels accents en mourant ne pouvait manquer de revivre.

Lamartine.

Xe ENTRETIEN.

I

La Convention avait fauché tout ce qui se trouvait sous le couteau. La littérature française n'était pas seulement muette, elle était morte. On ne sait pas assez combien meurt vite une civilisation littéraire sous la hache d'une assemblée ou sous la faux d'un Attila. Les croyants au progrès continu et indéfini des civilisations par les livres ne se sont jamais rendu compte de la rapidité avec laquelle s'évanouirent en cendre, au vent de l'incendie des bibliothèques, les prodigieuses littératures de l'Égypte ancienne, de la Perse, de l'Inde lettrée, de la Grèce académique, de la Rome latine sous les pas de leurs conquérants barbares ou sous les anarchies de leurs propres déchirements. Les langues elles-mêmes, du moment qu'on ne les écrit plus, s'évanouissent avec une promptitude qui tient du prodige. Ne croyez pas tant à l'immortalité de ce chiffon empreint de noir qu'on appelle du papyrus ou du papier. On en chauffe les bains d'Alexandrie, et au bout de deux générations on ne sait plus les lire. Supposez dix ans de Convention, une invasion tartare de Souvarof, un changement de religion, une subversion générale de la société, un nivellement communiste de la propriété en Europe, et soyez sûrs qu'en vingt ans il n'y aurait plus ni poésie, ni théâtre, ni littérature, ni langue lettrée en France. Il faut du loisir, de l'élégance de mœurs, du superflu de temps et d'aisance pour les arts de l'esprit; quand il n'y a plus de lecteurs, où sont les écrivains?

II

La Convention avait mis la France bien près de cette extinction des lettres. C'était déjà une terrible désignation à mort que d'être suspect de génie. Cette aristocratie de la pensée n'était guère moins innocente que l'aristocratie de naissance, de fortune, ou même de costume. A quel orateur, à quel poëte, à quel philosophe la Convention avait-elle pardonné? Vergniaud, Danton, Camille Desmoulins, Bailly, Condorcet, Lavoisier, Roucher, Chénier et cent autres avaient éteint dans leur sang les dernières voix. Les supériorités étaient des crimes. On aspirait à la médiocrité pour vivre. «Qu'as-tu fait pour vivre pendant la Convention?» demandait-on à Sieyès. «Je me suis fait petit et je me suis tu!» Toute la nation aurait pu bientôt en dire autant. Or, une nation obligée de se rapetisser et de se taire pour vivre perd bientôt sa langue avec ses idées.

III

Cependant une réaction terrible du sentiment civilisé en Europe contre la France, sa philosophie, sa révolution, ses idées, sa Terreur, sa langue (et c'est encore ici un des funestes services de la Convention), se déclarait chez tous les peuples. Un cri de vengeance contre le terrorisme de la Convention s'élevait de tous les cœurs. Ceux-là mêmes qui avaient adoré nos idées répudiaient nos excès et se repentaient à haute voix d'avoir bien espéré de nos principes. Gœthe, Klopstock, Schiller, en Allemagne; Monti, en Italie; Fox et Pitt, en Angleterre, retournaient leur éloquence contre nous. Burke surtout écrivait avec le fer rouge de l'invective contre nos barbaries une série de harangues qui rappelaient les philippiques d'un nouveau Cicéron contre les bourreaux d'une autre Rome. La Convention, en quinze mois, avait dépopularisé les deux siècles de la littérature française. On ne voulait plus ni lire, ni écrire, ni parler la langue des proscripteurs de leur propre génie.

Un phénomène très-inattendu sauva la littérature et la langue de cette proscription par le dégoût. Ce phénomène fut l'émigration: cent mille familles françaises, l'élite littéraire de la nation par le rang, le nom, l'élégance, les mœurs, le langage, s'étaient dispersées dans toutes les cours et dans toutes les villes de la Suisse, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Angleterre, traînant avec elles la haine qu'elles portaient à la révolution et la pitié qui s'attache aux proscrits. Ces colonies de nouveaux Messéniens, favoris des cours, hôtes des châteaux, suppliants des villes et des campagnes, semaient et entretenaient partout cette langue proscrite dans les bourreaux, amnistiée et aimée dans les victimes. Ces princes, ces vieillards, ces femmes, ces courtisans, cette jeune noblesse, ces militaires, ces hommes de lettres, ces poëtes expatriés, ces jeunes filles qui croissaient en âge et en grâce dans l'exil, pénétraient dans toutes les familles, y payaient l'hospitalité en enseignant la langue et les lettres de leur patrie aux enfants de leurs hôtes, racontaient leurs malheurs, intéressaient à leur ruine et naturalisaient en Europe une France errante et fugitive qui devenait plus chère par les asiles qu'on lui prodiguait. Cette émigration fut pour la littérature de la France quelque chose comme la captivité de Babylone qui sema le dieu, le livre et la langue des Hébreux jusqu'aux extrémités de l'Asie.

Cette émigration traînait après elle ses orateurs de l'Assemblée constituante échappés en petit nombre à la mort, ses poëtes, ses publicistes, ses pamphlétaires, ses écrivains, ses journalistes expatriés. Ce fut le moment où se forma entre ces écrivains antirévolutionnaires de l'Europe cette littérature de réaction contre la philosophie française qui entraîna l'esprit humain tout entier dans son contre-courant d'idées et de principes, et qui dure malheureusement encore (autre service funeste de la Convention, qui, comme Carthage, avait rallié des ennemis à la littérature française dans tout l'univers).

Cette littérature émigrée couvait de grands talents connus ou inconnus dans son sein. On y comptait Delille, poëte aujourd'hui trop ravalé, mais qui fut en réalité l'Ovide de la France. Comme Ovide, il écrivait alors ses Tristes dans le poëme de la Pitié. Ses vers étaient la complainte redite partout de l'émigration. On y comptait Chateaubriand, encore invisible, mais qui mûrissait son génie dans un grenier de Londres; M. de Talleyrand, puissance d'esprit qui laissait passer l'orage en Amérique pour revenir au premier vent maniable dans sa patrie; le comte de Maistre alors en Russie, qui se posait, dans ses Considérations sur la Révolution française, en confident intime de la Providence, et qui prophétisait à coup sûr la ruine à une Convention qui s'entretuait; Mme de Staël, à Coppet; Mallet du Pan, écrivain de combat, à Bâle; Rivarol, épigrammatiste éblouissant, à Hambourg; M. de Fontanes, à Genève; M. de Bonald, gentilhomme philosophe du Rouergue, menant à pied ses petits-enfants par la main sur les grandes routes de la Hollande, et méditant sa Législation primitive, théocratie biblique et absolue inventée en haine et en vengeance de notre terrorisme. Bientôt cette littérature, cette poésie et cette philosophie émigrées s'allièrent par la sympathie du malheur avec tout ce qui avait survécu des lettres en France. Cette littérature prépara par ses doctrines l'avénement d'un Machabée ou d'un Cromwel, s'il y en avait un dans les armées de la France.

IV

Nous n'écrivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement l'influence de la révolution française sur la langue et la littérature françaises. Nous franchissons le Directoire, qui ne fut qu'une ère de journalisme et de victoires de nos armées au dehors, de débats sans éloquence au dedans. La littérature émigrée avait seule la voix; elle s'essayait à des théories et à des audaces qui tendaient à ramener plus que la monarchie.

Le Consulat et l'Empire ne furent pas des époques littéraires. Des bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brièveté soldatesque, des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les prosternements d'éloquence de Cicéron courtisan devant César, enfin quelques poésies de collége, sans âme, sans virilité dans l'accent, efféminèrent et aplatirent la langue comme le despotisme effémine les cœurs et aplatit les idées. Toute cette gloire militaire ne produisit que l'écho du canon qui faisait écrouler d'abord l'Europe, puis enfin la France elle-même pièce à pièce. Mais dix ans de combats, de victoires, de désastres promenant les armes et le nom de dix armées depuis les extrémités de l'Égypte, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu'à Moscou, et ramenant deux fois sur leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour la langue et pour la littérature d'un peuple. Bonaparte fut le plus funeste mais le plus grand poëte des temps modernes. Il fit du monde une tragédie de dix ans. Il y fit jouer à la France le principal personnage dans tous les excès et dans tous les désastres de sa gloire. Il n'y avait point d'idée, mais il y avait un mouvement, un intérêt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son île, et nullement homme européen de son siècle, tout son rôle semblait être de déplacer violemment la révolution de son centre, de changer le courant des idées en courant de conquêtes, et de faire une longue diversion à la philosophie et à la liberté pour faire oublier à la France sa mission et à l'Europe sa régénération par la pensée libre.

Il n'a que trop bien accompli ce rôle; il a ajourné l'esprit humain de trois siècles. Mais quel poëme il a écrit en trophées et en désastres militaires, de Memphis à Moscou, de Paris à Saint-Hélène, pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue et pour la littérature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas le poëte, mais le sujet du plus grand drame de l'univers. À ce poëme gigantesque il ne manquera que la moralité. Mais Alexandre et César ne cherchaient d'autre moralité que le bruit de leurs pas dans le monde et dans l'histoire. C'était un homme de leur race; il ne faut pas lui demander un but; son but, c'était son nom. Qu'il en jouisse, puisque le monde a plus d'écho que d'intelligence, et confondra toujours le bruit avec la gloire!—Passons!—ou plutôt mourons, car il n'y a plus qu'à désespérer des peuples qui n'ont d'estime que pour ceux qui les ont le plus méprisés!

C'est encore là un dernier funeste service de la Convention. Toutes les fois que vous donnerez à choisir à une société entre un échafaud ou un trône, elle choisira le trône; et qui osera s'en étonner?

La chute de l'Empire fut tout à coup une renaissance des lettres, de l'éloquence, de la poésie, des tribunes, du journalisme. On manquait d'air dans cette glorieuse caserne. La liberté souffla un nouveau génie français. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons, cette dynastie lettrée, ce fut la restauration de l'intelligence.

UNE NUIT DE SOUVENIRS.
V

Il y a peu de jours qu'un de ces dénigreurs acharnés du temps présent, qui croient constater leur supériorité personnelle par un superbe mépris de leur siècle, vint passer la soirée au coin de mon feu. Il avait de l'humeur contre les choses, et il l'épanchait contre les hommes. Il avait oublié ce mot si sensé et si profond de M. de Talleyrand, qui résume en une plaisanterie la philosophie expérimentale d'une longue vie. «Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, car cela ne leur fait jamais rien du tout.»

Le petit cercle d'amis qui causaient à cœur ouvert autour de mes tisons fit écho par complaisance à ce mécontent de la nature et de la Providence. À les entendre, le dix-neuvième siècle était la lie des siècles, l'homme, cette œuvre éternellement jeune de Dieu, à chaque génération, se rapetissait dans ses mains. Chaque nom d'homme politique ou littéraire de ce demi-siècle, en passant sur leurs lèvres, en sortait aminci et aplati comme une médaille mal dorée de mauvais aloi, qui sonne le cuivre en tombant à terre.

J'étais attristé. Je protestais seul en moi-même contre cette dépréciation systématique d'une époque qui m'a paru quelquefois pauvre en circonstances, mais jamais en hommes.

Que le temps ait été malheureux et que de grandes choses y aient avorté faute de bonne fortune, je ne le niais pas; mais que la nature humaine n'y ait pas été très-féconde en grandes intelligences, en grands talents, en grands caractères, plus féconde peut-être qu'à aucune autre époque de notre histoire intellectuelle, c'est à quoi je ne pouvais consentir. Cela me paraissait une ingratitude envers la nature.

Je me tus cependant, parce que je n'aime pas les grands débats dans les petites chambres et les harangues au coin du feu. Quand la pendule sonna minuit, chacun s'en alla satisfait d'avoir ravalé son époque au niveau des plus abjectes décadences, et fier de fouler un pavé qui ne portait plus que la boue des siècles.

VI

Quand j'eus reposé la tête sur l'oreiller, j'attendis en vain le sommeil. L'agitation fébrile de l'entretien survivait à la soirée. Ne pouvant dormir, je voulus du moins occuper agréablement mon insomnie par l'évocation de tous les souvenirs d'hommes éminents dans la littérature ou dans la politique que j'avais rencontrés, entrevus, connus ou aimés dans ma vie pendant les trente ou trente-cinq années où j'avais été plus ou moins mêlé à la foule du siècle. Je n'avais jamais fait à loisir cette revue, parce que je n'avais jamais eu besoin de me grouper à moi-même en faisceau cette multitude de talents et de caractères pour donner un démenti à ce prétendu appauvrissement de la nature en France. Se ressouvenir ainsi, c'est revivre! La mémoire est l'ubiquité de l'âme.

Pendant les courtes heures nocturnes où je tirai un à un ces souvenirs, ces noms, ces figures de ma mémoire avec toutes les circonstances qui marquaient leur rencontre, leur apparition, leur intimité dans ma vie passée, je puis dire que je vivais deux fois. Jamais sommeil de jeune homme avec ses plus beaux rêves ne valut pour moi cette délicieuse insomnie. C'était la résurrection des morts par la divinité de l'imagination qui possède la vie et qui la rend à qui elle veut. Il me semblait me promener dans un ciel tout scintillant de souvenirs, à travers une véritable voie lactée de noms charmants ou de noms illustres que j'avais traversée pendant ma courte apparition dans le temps, et qui avaient été autrefois ou qui étaient encore mes contemporains, mes compatriotes, mes amis, mes émules, mes rivaux, même mes ennemis. Je dis même mes ennemis; car, à une certaine distance de temps et à une certaine hauteur d'âme, l'impartialité réconcilie tout. Les inimitiés ne sont que des froissements: quand on ne se repousse plus, on s'attire, et quand on ne se heurte plus, on s'aime. Or la solitude et l'isolement complet du monde dans lesquels je me suis exilé ont produit sur moi l'effet de distance, d'élévation et de temps qui donnent l'impartialité presque divine au cœur des hommes solitaires.

VII

Parmi les noms qui se présentaient à ma mémoire, il y en a pour lesquels j'avais de l'enthousiasme et de l'attrait, et d'autres pour lesquels j'éprouvais ou j'éprouve encore une froide indifférence ou une aversion instinctive; il y en a même qui m'ont outragé gratuitement et auxquels j'ai remis gratuitement aussi leurs outrages. Mais il n'y en a aucun pour qui j'éprouve de la haine. Je puis dire avec vérité qu'on tordrait aujourd'hui mon cœur comme une éponge sans qu'une goutte de haine ou même de fiel en tombât sur aucun nom vivant! Je n'en dis pas autant des morts; mais la haine contre les morts n'est pas de la haine contre les hommes, c'est la haine de la vérité contre le mensonge, de la justice contre l'iniquité, de la liberté contre la tyrannie. Une telle haine n'est pas de la passion, c'est de la justice.

Je parlerai seulement ici des hommes de mon temps que j'ai personnellement connus et qui me parurent marqués entre tous les autres d'un signe de haute intelligence, de grandeur d'esprit ou de supériorité de talent dont se compose l'élite d'un siècle. La vie est une foule, on la traverse en courant; mais on y connaît seulement ceux que le mouvement de cette foule a jetés près de vous et qui bordent votre sentier. Parmi cette forêt de têtes, il y a peut-être des milliers d'hommes qui sont supérieurs à ce que vous avez rencontré, mais vous ne les connaissez pas. Vous n'avez aucun titre pour les nommer. Vous ne pouvez dire de cette foule que ce que le poëte anglais Gray dit des morts inconnus ensevelis dans son cimetière de village:

Ici dorment peut-être des héros, des poëtes, des grands hommes ignorés qui ne connurent jamais leur propre génie, et que le monde ne connaîtra pas, etc., etc. Mais Dieu les connaît.

VIII

J'étais né avec un grand attrait naturel pour les facultés supérieures de l'âme et de l'esprit, et par conséquent avec un grand goût littéraire, le plus noble exercice de ces facultés: dès le collége, il y avait de la littérature dans mes amitiés. Aussitôt que j'entrevis le monde, mes regards y cherchèrent d'abord et avant tout ce qui, selon moi, en était l'âme, c'est-à-dire les hommes qui illustraient ou qui cultivaient le génie humain par leurs œuvres, ou du moins par leurs goûts intellectuels. Au sortir de mon berceau et pendant que je suçais encore le lait de ma mère, une circonstance tout accidentelle semblait m'avoir prédestiné à ce commerce de prédilection avec les grands esprits de mon siècle. Mon père et ma mère m'ont trop souvent raconté depuis ce singulier hasard de mon enfance pour qu'il ne se soit pas gravé dans ma mémoire et pour que je ne le compte pas au nombre des bonnes fortunes de ma vie.

On sait que le grand écrivain et le grand philosophe anglais Gibbon, auteur du chef-d'œuvre historique de son pays et peut-être de l'Europe, s'était retiré et recueilli pendant dix années à Lausanne, pour y penser à l'abri de toute distraction son livre. Tout le monde connaît le sublime et pathétique épilogue, le Nunc dimittis de l'historien qui a achevé son monument et qui remercie la Providence d'avoir soutenu son génie jusqu'à sa dernière page. C'est l'Exegi monumentum d'Horace; c'est l'hymne de l'ouvrier de l'esprit qui s'assied sur sa tâche à la fin de sa journée et qui attend le soir sa solde de gloire des mains du temps.

IX

Mon père et ma mère s'étaient établis pour quelques mois à Lausanne pendant la seconde année de leur mariage. Ils habitaient une de ces charmantes maisons qui descendent d'étage en étage de la colline de Montbenon jusqu'à la grève du lac. Gibbon en habitait une contiguë. Les deux jardins se touchaient, séparés seulement par une haie de jasmin. Ma mère qui commençait à me sevrer de son sein, me faisait essayer mes premiers pas dans les allées sablées de gravier du lac, le long du buisson. Gibbon, écrivant ou lisant dans une charmille à l'angle de son propre jardin, admirait et écoutait ces jeux et ces voix d'une jeune Française et de son enfant. Il regarda par-dessus la haie et crut reconnaître ma mère, qu'il avait vue avant son mariage, chez ma grand'mère à Paris au Palais-royal et à Saint-Cloud. Ma mère le reconnut à l'instant aussi, à sa prodigieuse laideur et à la bonhomie proverbiale de sa physionomie. Depuis ce jour et pendant un long été, les deux maisons n'en faisaient qu'une. Mon père, ma mère, Gibbon, et quelques amis des deux voisins, furent une seule famille.

Soit pour flatter la charmante mère dans son fils, soit par un goût naturel des hommes d'étude et de solitude pour l'enfance, le grand historien passait ses heures de soirée à jouer avec moi. Ses genoux, me disait ma mère, étaient devenus mon berceau.

La fin de l'automne sépara tout; Gibbon repartit pour l'Angleterre, mon père et ma mère pour la France. Le vieillard pleura en me remettant pour la dernière fois aux bras de ma mère. Il lui fit toutes sortes d'heureux présages sur ma destinée, qui n'était encore écrite que dans mes sourires. Je ne crois pas aux présages, mais je ne peux jamais m'empêcher de penser que cette aimable paternité du célèbre écrivain avait jeté une bonne influence d'esprit sur ma vie, et que c'était à cette bénédiction du grand historien que je devais peut-être ma prédilection passionnée pour la haute histoire, le seul poëme véritablement épique des âges de raison.

X

Quoi qu'il en soit, j'étais à peine rentré du collége dans la maison paternelle, que je cultivais déjà avec mes condisciples les plus lettrés, devenus mes amis, les affections de cœur et les parentés d'esprit que nous avions conçues les uns pour les autres pendant nos années d'étude.

Mes trois amis à peu près également chers étaient alors trois jeunes adolescents de la plus délicate race d'esprit et de la plus haute nature d'âme. De ces natures le sort peut faire à son gré des hommes obscurs ou des hommes célèbres, mais on peut le défier de faire des hommes ordinaires.

Le premier était Aymon de Virieu, fils unique du célèbre comte de Virieu, l'orateur de l'Assemblée constituante; son père était mort dans la dernière sortie du siége de Lyon où il commandait la cavalerie; sa mère habitait, avec les débris de sa fortune, dans un village du Dauphiné.

Le second était Louis de Vignet, neveu par sa mère du fameux comte de Maistre, dont j'aurai bientôt à parler. Il habitait Chambéry, cette ville la plus pittoresque des Alpes, que l'ombre, les torrents, les lacs et les noyers font ressembler aux villes des vallées d'Argos et d'Arcadie. Elle était bien plus célèbre à nos yeux par la petite maison des Charmettes, cette thébaïde de l'amour et de la jeunesse de J.-J. Rousseau, que par son titre d'ancienne capitale de la Savoie.

Louis de Vignet avait reçu de la nature une âme de Werther qui se dévorait elle-même, une imagination ardente et fatiguée avant d'avoir produit, un dégoût qui venait de l'exquise exigence de son goût, un talent poétique et un style d'écrivain qui l'auraient égalé aux plus grands poëtes et aux plus vigoureux prosateurs, mais une mélancolie âpre et maladive qui flétrissait en lui le fruit de son génie avant qu'il fût mûr. Son extérieur était beau, mais sombre, peiné, découragé, prostré comme son âme. C'était la figure d'une passion; grand, maigre, pâle, creusé de joues, serré de lèvres, fiévreux d'accent, un feu terne et un peu oblique dans l'œil, cherchant toujours la solitude et s'y fuyant bientôt lui-même, puis fuyant le monde aussitôt qu'il l'avait entrevu. Nous le regardions comme très-supérieur à nous par l'esprit comme il l'était par l'âge, et je crois que nous avions raison. C'était celui que j'aimais le mieux; mais il y avait cependant toujours une certaine amertume dans ses affections, une certaine demi-ombre sur son âme; c'était un homme nocturne, si l'on peut parler ainsi; nous étions des hommes de lumière.

L'autre était Prosper de Bienassis, fils d'une veuve qui n'avait que cet enfant et qui vivait retirée dans un petit château du Dauphiné, sur la lisière des grands bois, auprès de la petite ville de Crémieux. C'était un cœur toujours en flamme que le rêve, l'amour, la poésie, l'amitié précoce consumaient en bois vert et qui ne devait laisser, après une longue vie, que des lueurs éteintes et une tiède cendre. Il a été et il est encore le plus heureux d'entre nous, car il en reste le plus inconnu.

C'est à lui que j'ai adressé, il y a beaucoup d'années, ces vers où l'on sent si profondément le regret tardif d'avoir cherché le bruit ou la gloire:

Ô champs de Bienassis! maison, jardin, prairies,
Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries,
Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux
Et d'où sortait le soir le chœur des passereaux,
Vergers où de l'été la teinte monotone
Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne,
Où la feuille en tombant sous les pleurs du matin
Dérobait à nos pieds le sentier incertain,
Pas égarés au loin dans les frais paysages,
Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages,
Sommeils rafraîchissants goûtés au bord des eaux,
Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux,
Pressentiments divins, intimes confidences,
Lectures, rêverie, entretiens, doux silences,
Table riche des dons que l'automne étalait,
Où les fruits du jardin, où le miel et le lait,
Assaisonnés des soins d'une mère attentive,
De leur luxe champêtre enchantaient le convive;
Silencieux réduit où des rayons de bois
Par l'âge vermoulus, et pliant sous le poids,
Nous offraient ces trésors de l'humaine sagesse
Où nos yeux altérés puisaient jusqu'à l'ivresse,
Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin
Nous guidait au hasard comme un phare incertain,
De volume en volume; hélas! croyant encore
Que le livre savait ce que l'auteur ignore,
Et que la vérité, trésor mystérieux,
Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux!
Scènes de notre enfance, après quinze ans rêvées,
Au plus pur de mon cœur impressions gravées,
Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants,
Je vous revois encore après un si long temps,
Aussi présents à l'œil que le sont des rivages
À l'onde dont le cours reflète les images,
Aussi frais, aussi doux, que si jamais les pleurs
N'en avaient de mes yeux altéré les couleurs;
Et vos riants tableaux sont à mon âme aimante
Ce qu'au navigateur battu par la tourmente
Sont les songes dorés qui lui montrent de loin
Le rivage chéri de son bonheur témoin,
L'ondoyante moisson que sa main a semée,
Et du toit paternel le seuil, ou la fumée!
Tu n'as donc pas quitté ce port de ton bonheur;
Ce soleil du matin qui réjouit ton cœur,
Comme un arbre au rocher fixé par sa racine,
Te retrouve toujours sur la même colline;
Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison,
Jamais, jamais tes yeux n'ont changé d'horizon,
L'arbre de ton aïeul, l'arbre qui t'a vu naître
N'a jamais reverdi sans ombrager son maître;
Jamais le voyageur en voyant du chemin
Ta demeure fermée aux rayons du matin,
Trouvant l'herbe grandie, ou le sentier plus rude,
N'a demandé, surpris de cette solitude,
Sur quels bords étrangers, dans quels lointains séjours
Le vent de l'inconstance avait poussé tes jours.
Ton verger ne voit pas une main mercenaire
Cueillir ces fruits greffés par ta main tutélaire,
Et ton ruisseau, content de son lit de gazon,
Comme un hôte fidèle à la même maison,
Vient murmurer toujours au seuil de ta demeure,
Et de la même voix t'endort à la même heure!
Ainsi tu vieilliras sans que tes jours pareils
Soient comptés autrement que par leurs doux soleils,
Sans que les souvenirs de ton heureuse histoire
Laissent d'autres sillons gravés dans ta mémoire
Que le cercle inégal des diverses saisons,
Des printemps plus tardifs, de plus riches moissons,
Tes pampres moins chargés, tes ruches plus fécondes
Ou la source sevrant ton jardin de ses ondes,
Sans avoir dissipé des jours trop tôt comptés,
Dans la poudre, ou le bruit, ou l'ombre des cités,
Et sans avoir semé, de distance en distance,
À tous les vents du ciel ta stérile espérance!

Ah! rends grâce à ton sort de ce flot lent et doux
Qui te porte en silence où nous arrivons tous,
Et, comme ton destin si borné dans sa course,
Dans son lit ignoré s'endort près de sa source;
Ne porte point envie à ceux qu'un autre vent
Sur les routes du monde a conduits plus avant,
Même à ces noms frappés d'un peu de renommée!
Du feu qu'elle répand toute âme est consumée;
Notre vie est semblable au fleuve de cristal
Qui sort humble et sans nom de son rocher natal;
Tant qu'au fond du bassin que lui fit la nature,
Il dort, comme au berceau dans un lit sans murmure,
Toutes les fleurs des champs parfument son sentier,
Et l'azur d'un beau ciel y descend tout entier;
Mais, à peine échappés des bras de ses collines,
Ses flots s'épanchent-ils sur les plaines voisines,
Que du limon des eaux dont il enfle son lit
Son onde en grossissant se corrompt et pâlit;
L'ombre qui les couvrait s'écarte de ses rives,
Le rocher nu contient ses vagues fugitives,
Il dédaigne de suivre, en se creusant son cours,
Des vallons paternels les gracieux détours;
Mais, fier de s'engouffrer sous des arches profondes,
Il y reçoit un nom bruyant comme ses ondes.
Il emporte en fuyant à bonds précipités
Les barques, les rumeurs, les fanges des cités;
Chaque ruisseau qui l'enfle est un flot qui l'altère
Jusqu'au terme où, grossi de tant d'onde adultère,
Il va, grand, mais troublé, dépassant un vain nom,
Rouler au sein des mers sa gloire et son limon!
Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure!
Heureux le sort caché dans une vie obscure!

. . . . . . . . .

. . . . . . . . .

. . . . . . . . .

. . . . . . . . .

Et plus loin:

Non, tu ris avec moi de l'erreur où nous sommes;
Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes;
Tu sais que tôt ou tard, dans l'ombre de l'oubli,
Siècles, peuples, héros, tout dort enseveli;
Qu'à cette épaisse nuit qui descend d'âge en âge
À peine un nom par siècle obscurément surnage;
Que le reste, éclairé d'un moins haut souvenir,
Disparaît par étage à l'œil de l'avenir;
Comme, en quittant la rive, un navire à la voile,
À l'heure où de la nuit sort la première étoile,
Voit à ses yeux déçus disparaître d'abord
L'écume du rivage et le sable du port,
Puis les tours de la ville où l'airain se balance,
Puis les phares éteints qu'abaisse la distance,
Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyants,
Puis les monts escarpés sous l'horizon fuyants;
Bientôt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes,
Dont l'éternel hiver blanchit les pics sublimes,
Refléter au-dessus de cette obscurité
Du jour qui va les fuir la dernière clarté,
Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céleste,
Ces sommets décroissants plongent comme le reste,
Et qu'étendue enfin sur la terre et les mers,
L'universelle nuit pèse sur l'univers.
De la gloire et du temps voilà l'image sombre;
Éloigne-toi d'un siècle, et tout rentre dans l'ombre;
Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir;
Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

XI

Après nous être écrit tous les hivers d'innombrables lettres et des volumes de vers sur nos impressions, sur nos lectures, sur nos philosophies, sur nos rêves d'adolescents, nous nous réunissions tout l'été et tout l'automne, tantôt au Grand-Lemps, dans la sévère maison de madame de Virieu, semblable en tout à un cloître autour d'un tombeau, plein de tristesse, de méditation et de silence; tantôt dans la vallée de Chambéry, dans la petite maison de Bissy, chez une tante hospitalière de Louis de Vignet; plus habituellement et plus longuement chez Prosper de Bienassis. Sa mère prêtait avec plus de complaisance sa maison, ses jardins, ses bois, à toutes nos licences d'enfants.

Le fond de nos plaisirs était toujours et exclusivement littéraire. Les livres étaient jour et nuit en société avec nous. Nous avions dérobé, par la main de son fils, la clef d'une très-riche et très-libre bibliothèque à madame de Monlevon (c'était le nom de cette aimable veuve). Cette bibliothèque, fermée depuis la mort de son mari par prudence, n'avait pas été formée pour des adolescents. Sans être licencieuse, elle était hasardeuse. Il y avait de tout, depuis les classiques jusqu'aux Pères de l'Église, et depuis les sermonnaires jusqu'aux philosophes du dernier siècle et jusqu'aux poëtes fardés, fades et méphitiques de l'école de Dorat et de Parny, qui nous paraissaient des dieux inconnus découverts sous cette poussière.

Enfermés pendant des soirées entières dans cette chambre haute dont nous avions soin de retirer la clef, pendant qu'on nous croyait dans les bois ou dans les plaines, couchés à terre sur le plancher poudreux, entourés chacun de piles de livres, nous lisions tout en causant à demi-voix des impressions de ces lectures. Histoire, poésie, philosophie, romans, théâtres, journaux, libelles: c'était un véritable pillage de l'esprit humain.

Chacun de nous se choisissait ensuite ses volumes de prédilection pour les savourer à loisir dans sa chambre pendant la nuit ou dans les bois pendant le jour. Le livre de Prosper de Bienassis, c'était J.-J. Rousseau, la déclamation sonore et oratoire; celui de Louis de Vignet, c'était les Nuits de Young, le Cimetière de campagne de Gray, le Jour des morts de Fontanes, la mélancolie; celui d'Aymon de Virieu, c'était les Essais de Montaigne, le scepticisme jouissant de son propre doute, le balancement ironique de l'esprit humain sur l'abîme des sottises humaines, avec le sourire du mépris pour toute conclusion.

Le mien, à moi, c'était Tacite, la haute politique et la haute morale dans la haute poésie de l'action et du style. Chacun de nous, à son insu, trahissait ainsi son caractère dans ses préférences. Nous n'avons guère changé depuis.

Le reste de l'année, la fréquente correspondance entre nous n'était guère qu'un commentaire familier de nos innombrables lectures, un cours de philosophie et de littérature épistolaires entre quatre amis qui croyaient découvrir chacun de son côté un monde intellectuel nouveau pour son ignorance.

XII

Cette passion de littérature et ce culte pour les grands esprits vivants ou morts ne s'amortit pas en moi pendant le long voyage d'Italie que je fis avant l'âge. J'avais vécu seul à Rome avec les livres pendant tout un hiver. Aymon de Virieu me rejoignit à Naples au printemps. On a pu voir, dans mon épisode si répandu de Graziella, que même dans les premiers frémissements de mon âme, au premier souffle d'une passion presque enfantine, la littérature et l'amour se confondaient presque indissolublement en moi, que nous avions toujours un poëte ou un historien dans notre barque, et que nous lisions Tacite ou Paul et Virginie le soir sous les figuiers de la maison du pêcheur de l'île, à la lueur de la lampe de la belle enfant d'Ischia.

XIII

La restauration des Bourbons m'avait rappelé à Paris. Ces premiers amis étaient dispersés. J'en avais d'autres: nous nous étions attirés sans préméditation par ce goût inné des lettres, langue commune entre nos jeunes esprits.

Ces trois amis, moins intimes que les premiers, dont le souvenir m'est resté cher et présent, étaient l'un de mes camarades des gardes du corps, M. de Vaugelas, qui vit aujourd'hui dans le loisir toujours studieux des champs, à Die, dans la belle vallée du Rhône.

L'autre était un jeune homme du Dauphiné aussi, nommé M. Rocher, qui a été depuis secrétaire du ministère de la justice et membre de la cour de cassation, et qu'une maladie heureusement guérie a éloigné passagèrement des grandes affaires. Il avait un goût égal au mien pour l'éloquence et pour la poésie; il écrivait alors, avant que j'écrivisse moi-même des vers, un poëme sur l'Immortalité de l'âme, qu'il me récitait dans nos promenades; ce poëme n'a jamais été imprimé, mais ces vers me sont restés toute la vie dans l'oreille comme un tintement d'âme sonore et sensible. Cela ressemblait aux meilleurs vers de M. de Fontanes récités sous les chênes de Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand.

Le troisième était un jeune homme de Lyon, compagnon égaré, puis retrouvé, d'étude, nommé Auguste Bernard. Figure rêveuse, physionomie plus que belle, car elle était ineffaçable; âme molle comme l'attitude; caractère qui se pliait à tous ceux de ses amis comme une étoffe moelleuse à laquelle l'artiste n'a point donné de forme, mais dont on se drape au gré de la saison; voix musicale qui résonnait jusqu'au fond de l'âme; imagination poétique que la langueur des sensations empêchait de produire, mais toujours prête à rêver mieux que vous vos propres rêves et à ruminer mieux que vous vos propres vers; un homme-écho enfin, si l'on peut se servir de cette expression, mais un écho sensible, intelligent, qui ne restait muet que par paresse, et inerte que par amour du sommeil. On eût dit que sa nourrice avait mêlé à son lait trop de pavots. C'est le plus séduisant des hommes que j'aie jamais rencontrés dans ma vie. Il a inspiré de grandes passions et de longues amitiés. Qu'on le demande à M. Thiers, dont il fut l'ami après avoir été le mien. Nous l'avons perdu il y a quelques années; il n'a rien laissé qu'une ou deux traces dans quelques cœurs. Que laisse-t-on de mieux après avoir beaucoup agi?

XIV

Nous passions à Paris nos journées ensemble à feuilleter nonchalamment nos propres imaginations sans nous arrêter à aucune page. Il m'aidait à penser, je l'aidais à rêver. Il avait comme moi les grands pressentiments de la vie, il n'en avait pas l'élan. Il était né fatigué.

C'est avec lui que je satisfis pour la première fois ce sentiment passionné et enthousiaste de curiosité qui me poussait à contempler de près les grands hommes. Il n'y en avait qu'un alors auquel nous donnions ce nom, parce que c'était un grand homme de jeunesse, un grand séducteur d'imagination, un grand enivreur d'esprit, M. de Chateaubriand.

Je n'avais encore mis le pied dans aucun salon de Paris; j'étais trop inconnu, trop étranger dans cette capitale, trop peu entreprenant, trop timide, trop indépendant, trop fier et trop humble pour chercher à m'introduire entre deux portes dans un monde où je n'étais pas né. Le monde pour moi c'étaient les livres, la rue, les théâtres et quelques amis qui n'avaient comme moi que le ciel et le pavé à eux, dans leur pays.

Mais si ma situation ne me permettait pas d'approcher, dans un salon, de ces grands hommes et de ces femmes célèbres dont j'entendais retentir le nom dans les journaux, je pouvais du moins, et c'était assez pour moi, en approcher du regard et emporter dans mes yeux l'image d'une de ces divinités terrestres.

XV

M. de Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur à Berlin; on disait qu'il allait partir, bien qu'il ne soit jamais parti. On murmurait qu'il était exilé dans cet honorable exil par la jalousie de ses ennemis et par l'ingratitude des Bourbons, son texte éternel. Il avait écrit pour eux une brochure après la victoire; c'était jusque-là son seul service. Mais le génie grossit tout. On le disait persécuté; il a toujours aimé ce rôle. Nous prenions alors sa persécution au sérieux. Avant que cette victime de la restauration quittât pour jamais sa patrie, nous avions soif de l'apercevoir.

Nous apprîmes qu'il passait les derniers jours de sa résidence en France dans une espèce de thébaïde de bon goût, qu'on appelait la Vallée aux loups, au milieu des bois d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses. Nous résolûmes d'aller y passer autant de jours qu'il serait nécessaire pour qu'un heureux hasard nous fournît enfin l'occasion d'entrevoir cette grande figure vivante de notre siècle, soit quand il sortirait de son ermitage pour venir à Paris, soit quand il y rentrerait à la fin du jour, soit enfin par-dessus le mur de son parc, quand il se promènerait dans ses allées avec son ombre et ses pensées tristes et sombres comme son nom.

C'était au mois de mai ou de juin. Fontenay était éblouissant et enivrant de ses champs de roses. La Vallée aux loups, tout assombrie de ses forêts en feuilles, et toute résonnante de ses rossignols, ressemblait à l'avenue d'un mystère. Sa verte nuit retentissait sous nos pas; nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions à la lueur de la gloire qui devait nous désigner d'elle-même la maison du poëte. Nous ne tardâmes pas à la découvrir.

À gauche du chemin creux que nous suivions sous les chênes, un long mur blanc, percé d'une petite porte close, enserrait une étroite gorge en pente, encaissée entre des collines boisées. C'était la seule clairière de la forêt.

Une maisonnette élégante, semblable à un petit temple des nymphes au milieu d'un bois de Thessalie, s'élevait devant une pelouse au centre de la clairière. Il n'en sortait ni serviteur, ni bruit, ni fumée, ni même l'aboiement d'un chien fidèle, ou ce gloussement de poules au soleil, signes ordinaires d'une maison habitée.

Nous n'osâmes pas frapper à la petite porte verte. Qu'aurions-nous dit, quand on nous aurait demandé nos noms? Ils étaient aussi inconnus que ceux des pèlerins qui essuient leur sueur sur le bord du chemin de ces saints de la gloire humaine! Nous fîmes le tour des murs; nous nous accoudâmes en déchirant nos habits sur les tessons de verre de bouteille pilé qui en garnissaient peu hospitalièrement la crête; nous grimpâmes sur les arbres de la colline qui dominaient le jardin. Nous restâmes en vain assis sur ces branches étendues et cachés dans ces feuillages depuis midi jusqu'au soir; nous ne vîmes d'autre mouvement dans le parc que celui d'un filet d'eau qui scintillait en sortant d'un bassin de stuc, et celui de l'ombre qui tournait et s'allongeait sur les gazons aux pieds des saules pleureurs.

Nous retournâmes tristes, mais non découragés, à Paris.

XVI

Le lendemain, nous reprîmes à pied la route de la Vallée aux loups, et nos postes sur les grands chênes.

La moitié du jour s'écoula dans le même silence et dans la même déception que la veille. Enfin, au soleil couchant, la porte de la maisonnette tourna lentement et sans bruit sur ses gonds, un petit homme en habit noir, à fortes épaules, à jambes grêles, à noble tête, sortit suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le faire gambader sur l'herbe; l'homme et le chat s'enfoncèrent bientôt dans l'ombre d'une allée. Les arbustes nous les dérobèrent. Un moment après, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison, et referma la porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de René; mais c'était assez pour notre superstition poétique. Nous rentrâmes à Paris avec un éblouissement de gloire littéraire dans les yeux.

Depuis, j'ai revu peu, mais j'ai revu quelquefois, M. de Chateaubriand de près dans ses salons de ministre ou d'ambassadeur à Paris, à Londres, à Rome. Mais le Chateaubriand de la Vallée aux loups a toujours été pour moi le véritable Chateaubriand. L'un était un rôle, l'autre était un homme. Je n'aime les acteurs que hors de la scène. Le costume annule pour moi le personnage; la nature est nue.

Du reste, nous n'avons jamais eu d'attraits l'un pour l'autre. Il a toujours été cérémonieux, contraint, muet ou affecté avec moi. De ce Rubens de style je n'ai jamais moi-même estimé très-haut que la palette. Il n'était pas assez simple de cœur et de génie pour moi. Il semblait toujours avoir des planches sous les pieds; la nature pour lui était un théâtre; la mort même, comme on le voit dans ses Mémoires, ne fut qu'un rideau tiré sur la pièce; mais c'était une grande sensibilité littéraire, et le plus grand style qu'un homme puisse avoir en dehors du naturel, le génie des ignorants.

XVII

L'année précédente j'avais satisfait presque aussi malheureusement ma passion, bien plus vive encore, d'apercevoir madame de Staël et de graver cette Sapho du siècle dans un souvenir immortel de mes yeux.

Assis pendant une journée entière sur le revers d'un fossé, entre Nyons et Coppet, en Suisse, pour la voir passer en voiture, je l'avais entrevue enfin entre la poussière de ses roues. C'était un éclair, mais cet éclair était pour moi celui de la gloire.

Cette seconde image d'une des plus hautes personnifications de l'esprit humain sous la forme d'une femme m'inspira un second respect pour la fécondité de mon siècle. On mesure la hauteur des montagnes à leurs sommets les plus élevés, et les siècles à leurs individualités culminantes. Il n'y aurait qu'une de ces individualités, comme M. de Chateaubriand et madame de Staël, dans un pays et dans un siècle, qu'on dirait avec raison: Le siècle est grand!

XVIII

L'été suivant, des circonstances qui n'ont rien de littéraire me forcèrent à chercher une solitude ignorée dans les montagnes et dans les vallées les plus ombreuses de la Savoie pastorale. À la fin d'octobre, j'en redescendis sous le costume d'un étudiant allemand, un sac sur l'épaule, des guêtres de cuir aux pieds, un livre à la main, pour me rapprocher de Genève. Je demandai l'hospitalité à un chalet abandonné du Chablais, situé au bord des grands bois, sur la grève la plus déserte du lac Léman. Le foin parfumé de l'odeur enivrante des simples de ces montagnes était ma couche. Qu'on juge de mes songes dans une telle atmosphère et dans un si hermétique isolement! J.-J. Rousseau, aux Charmettes, avait un écho vivant de ses rêves auprès de lui, mais moi je n'avais qu'une ombre!

J'allais prendre mon seul et frugal repas du jour à plus d'une demi-heure de marche, dans un cabaret de village, sur la grande route de Genève, en Valais, de l'autre côté des bois. Le repas ne consistait qu'en laitage, en œufs, en salade, et quelquefois le dimanche en quelques poissons frits des torrents du Chablais.

En sortant de table, à deux heures après midi, j'allais faire seul, pour abréger les jours, de longues promenades solitaires sur la grève mouillée du lac. Je suivais toutes les sinuosités des anses, je doublais tous les caps, je marquais du creux de mes pas le sable fin et allongé de tous les promontoires. Il ne m'est jamais arrivé de rencontrer personne sur ces grèves désertes qui correspondaient aux steppes les plus inhabités de ce littoral de la Savoie. Je ne m'entretenais qu'avec les flots et les brises du lac qui n'avaient à me dire que ce que leur disaient les vagues et les mélancolies de la nature, moins vagues et moins mélancoliques que mon cœur où ils résonnaient.

Un soir je fus surpris par un grand orage mêlé de tonnerre et de vent. Il éclata tout à coup sur les hauteurs de Thonon et d'Évian: il souleva en quelques minutes sur le lac des lames plus courtes, mais aussi creuses et aussi écumantes que celles de l'Océan. Je cherchai un abri contre les premières ondées de pluie sous un petit rocher qui s'avançait en demi-voûte le long du rivage; deux petits bergers du pays, et un vieux mendiant de Genève qui regagnait la ville, sa besace pleine de châtaignes et de morceaux de pain, s'y étaient abrités avant moi. Ils se rangèrent pour me faire un peu de place. Nous nous assîmes sur nos talons pour attendre la fin de l'orage. La mince voûte de rocher tremblait au coup du tonnerre, et les lames pulvérisées en brouillards par le vent montaient jusqu'à nous et nous mouillaient presque autant que la pluie de leur écume.

Tout à coup j'entendis, à très-peu de distance du cap, les voix sonores et confuses de quelques hommes auxquels un danger donnait l'accent grave de l'émotion contenue, puis le bruit sec d'une rame ou d'un gouvernail qui se rompt et dont on jette le manche sur les planches sonores d'une embarcation en détresse. La poudre des lames nous dérobait tout, excepté les voix. Mais au même instant un immense éclair, qui sembla entr'ouvrir le ciel derrière nous sur la dent de Jaman, perça la brume et vint se répercuter sur l'écoute blanche d'un petit yacht qui cinglait à travers ces montagnes d'écumes, la proue sur Genève, comme un goëland, une aile dans la lame, l'autre dans le nuage.

Un beau jeune homme, d'une figure étrangère et d'un costume un peu bizarre, était assis sur le banc du yacht. Il tenait d'une main la corde de la voile d'écoute, de l'autre le manche du gouvernail; quatre rameurs, ruisselants d'écume, étaient courbés sur les rames.

Le jeune homme, quoique pâle et les cheveux fouettés par le vent, semblait plus attentif à la majesté de la scène qu'au danger de sa barque.

L'éclair prolongé qui me l'avait montré le déroba, en s'éteignant, à ma vue. Nous n'entendîmes que le bouillonnement frémissant du sillage, qui creusait les lames avec la rapidité du vent.

Quelques secondes après, tout avait disparu, et la moitié d'une rame brisée vint s'échouer et clapoter à quelques pas de nous sur la grève.

—«Qui donc ose affronter le lac et le ciel dans une telle tourmente?» m'écriai-je tout haut, sans songer aux paysans qui se collaient au rocher à côté de moi.

—«Je le sais bien, moi,» dit alors le mendiant qui n'avait pas encore pris la parole; «c'est un lord anglais qui fait des livres, et dont les Anglais, résidant ou passant à Genève, vont visiter la maison de campagne près de la ville, sans jamais y entrer. On en parle en bien et en mal dans son pays, comme de tout le monde. Quant à moi, je n'ai que du bien à en dire, car il me jette une pièce blanche et quelquefois même une pièce jaune toutes les fois qu'il me rencontre sous les pieds de son cheval.»

—«Savez-vous son nom?» dis-je au mendiant.

—«Je ne le sais pas bien,» reprit-il; «nous autres, nous ne savons jamais comment se nomment les étrangers qui viennent dépenser leur temps et leur argent à Genève; nous savons seulement s'ils sont de bon cœur ou de mauvais cœur pour les pauvres; les bons ont toujours la main ouverte; les mauvais, toujours la main fermée. Celui-là est bon, je vous le garantis, et je serais bien fâché qu'il lui arrivât malheur dans cette bourrasque.»

Puis le mendiant essaya d'articuler un nom anglais inintelligible, mais qui ressemblait à un nom historique français. Je lus quelques jours après, dans le Journal de Genève, que c'était un jeune et grand poëte, du nom de Byron, qui avait couru un grand danger pendant cette soirée de tempête.

XIX

Je n'avais fait que l'entrevoir à une lueur de la foudre, mais cette lueur me l'avait imprimé dans les yeux. Il me parut beau comme la jeunesse jouant sa vie avec la mort, ou comme la sibylle évoquant les éléments en fureur pour leur arracher l'inspiration. Je n'oserais pas néanmoins écrire son portrait sur un simple coup d'œil, mais voici quelques lignes inédites de ce portrait. Ces lignes nous ont été communiquées récemment par une personne qui lui fut chère, et qui revoit sa physionomie à travers le temps, à travers la mort. Lisez-les.

«Je crois que Dieu a créé des êtres d'une beauté tellement harmonieuse et idéale qu'ils échappent à toute analyse et à toute description. De ce nombre privilégié était lord Byron, dont la beauté absolue, dans les limites d'une beauté créée, n'a jamais pu être saisie ni par le pinceau ni par le ciseau de l'artiste. Elle résumait dans un type parfait tous les genres de beauté. Si son génie et son grand cœur avaient pu se choisir une forme, il n'aurait pas pu en choisir une qui le satisfît davantage. On y voyait resplendir son génie, sa grande âme et son cœur bon et sensible. Cette beauté réunissait en elle tous les contrastes; ses regards traduisaient tous les sentiments qui l'animaient avec une rapidité et une transparence qui avaient fait dire à sir Walter Scott que «sa belle tête ressemblait à un vase d'albâtre éclairé par une lampe intérieure.» Aussi il suffisait de le voir pour sentir la fausseté des bruits répandus sur sa vie. La foule s'était composé un lord Byron factice, d'après quelques excentricités de sa jeunesse, d'après quelques audaces de pensée et d'expression, mais surtout par son obstination à identifier le poëte avec les personnages imaginaires de ses poëmes, types qui ne ressemblaient en rien au Byron que j'ai connu. Des calomnies, qu'il avait malheureusement couvertes de son dédaigneux silence, ont circulé comme des vérités acceptées; le temps a déjà fait justice de plusieurs de ces calomnies. Lord Byron se taisait, parce qu'il comptait sur le temps. J'en appelle à tous ceux qui l'ont vu; car tous ont dû subir le charme qui l'enveloppait comme d'une atmosphère sympathique qui lui gagnait tous les cœurs.»

Voici ce qu'en dit le poëte Moore:

«La beauté de lord Byron était du premier ordre, réunissant la régularité des formes avec l'expression la plus variée et la plus intéressante. Ses yeux étaient susceptibles de toutes les expressions les plus extrêmes, depuis la gaieté la plus enjouée jusqu'à la tristesse la plus profonde, depuis la bienveillance la plus radieuse jusqu'au mépris et à la colère la plus concentrée, et c'est alors qu'on pouvait dire de ses yeux ce qu'on avait dit de ceux de Chatterton, que «le feu roulait au fond de leurs orbites.» Mais c'était surtout dans la bouche et dans le menton que résidait sa plus grande beauté, ainsi que la plus puissante expression de sa belle physionomie. L'extrême beauté de ses lèvres a toujours échappé à tous les peintres et à tous les sculpteurs. Dans leur mobilité, elles représentaient toutes les émotions, soit que la colère les fît pâlir, que le dédain les resserrât, que le triomphe les fît sourire, ou que la tendresse et l'amour les élevât en un arc gracieux. Sa tête était remarquablement petite; son front, plus haut que large, le paraissait d'autant plus qu'il rasait ses cheveux vers les tempes, les laissant se jouer sur le sommet de la tête en une profusion de boucles naturelles brillantes, soyeuses, du plus beau châtain foncé; ses dents étaient d'une parfaite régularité et d'une grande blancheur. Sa peau avait cette pâleur mate particulière aux personnes pensives. Sa taille était moyenne; mais il paraissait grand, tant ses membres étaient bien proportionnés. Ses mains étaient d'une extrême blancheur et de la forme délicate qui indique (selon ses propres idées) la naissance aristocratique.»

Bayle écrit de lui:

«Je rencontrai lord Byron au théâtre de la Scala, en 1816. Je fus frappé de ses yeux pendant qu'il écoutait un sestetto de l'opéra d'Elena, de Mayer. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau ni de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît tout à coup devant moi.» Et dans une autre occasion: «J'eus un instant d'enthousiasme. Je n'oublierai jamais l'expression divine de ses traits; c'était l'air serein de la puissance et du génie.»

XX

Ces trois figures de Chateaubriand, de madame de Staël, de lord Byron, vues à mon premier regard sur la vie, augmentaient déjà beaucoup à mes yeux le groupe d'esprits plus ou moins immortels que chaque temps présente à la postérité. Je me sentais fier de respirer le même air dont ils vivaient sur la même minute de temps.

À mon retour en France, le hasard, que je ne cherchais déjà plus, me prodigua tout à coup l'occasion de voir et de fréquenter l'élite de l'intelligence européenne. Une femme âgée, mais charmante d'esprit, qui avait été avant la Révolution la compagne et l'amie de Madame Élisabeth, sœur et compagne d'échafaud de Louis XVI, entendit parler de moi par un de mes amis, confident de mes premiers vers. C'était madame la marquise de Raigecourt. Elle supplia mon ami de me présenter dans sa maison. Ma sauvagerie naturelle répugnait invinciblement à ces ostentations de moi-même dans un monde dont je ne voulais ni les faveurs ni les mépris. Elle dompta cette sauvagerie en venant elle-même un matin me forcer dans ma solitude.

J'habitais alors, avec mon chien pour tout compagnon et pour tout serviteur, une mansarde élevée et assez élégante du magnifique hôtel du maréchal de Richelieu, entre la rue Neuve-Saint-Augustin et de grands jardins qui s'étendaient sous ma fenêtre jusqu'aux boulevards. Elle y monta, malgré son grand âge, par un escalier de cent marches. Elle me parla de ma mère, qu'elle avait connue à la cour dans son enfance; de mes vers, qui révélaient, disait-elle, une fibre malade dans un cœur sain; du danger de la solitude absolue à mon âge, qui fausse ou qui aigrit les impressions, ces sens du génie; du bonheur qu'elle aurait à remplacer pour moi ma famille éloignée et à m'introduire dans la sienne comme un enfant de plus parmi les charmants enfants dont la Providence avait orné son foyer et consolé ses vieux jours. Je fus d'abord contrarié de cette violence d'amitié, puis touché, puis vaincu, et cette maison devint la mienne.

Toute la société aristocratique, politique et littéraire du faubourg Saint-Germain et de la cour, traversait, pendant les hivers, ce salon. Je m'y tenais dans l'ombre et dans le silence, mais madame de Raigecourt ne manquait pas une occasion de m'y faire apercevoir et d'inspirer aux hommes ou aux femmes célèbres de la société le désir de me connaître.

C'est ainsi que je fus présenté malgré moi, un à un, à tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant et d'aimable dans l'ancienne et dans la jeune société française. C'est ainsi que je me trouvai, sans m'en douter et toute faite, une réputation de talent bien supérieure à mon mérite; réputation de chuchotements fondée tout entière sur quelques vers inédits que les femmes et les jeunes gens se redisaient de la bouche à l'oreille. Cette célébrité à demi-voix m'était au fond plus importune qu'agréable. J'avais beau trouver le monde prévenu et accueillant pour moi, ce n'était pas mon air natal. Je m'en échappais sans cesse comme un oiseau mal apprivoisé qui revole à ses forêts, et je préférais mille ibis ma mansarde avec un ami ou le désert avec un rêve.

XXI

On m'y ramenait cependant toujours. C'est là que je connus Mathieu de Montmorency, l'ami de madame de Staël, le plus aimable et le plus attrayant des hommes. Quoique si inégal à moi de rang et d'années, il se fit mon ami pour avoir le droit d'être mon protecteur sans humilier ma fierté; il se passionna pour mes vers. Il me groupa à mon insu un auditoire parmi ses innombrables amis de toutes les opinions et de tous les âges. Il m'amena lui-même dans ma retraite devenue foule, le prince de Léon, ce jeune duc de Rohan que la dévotion enlevait déjà au monde, mais qui goûtait encore dans la poésie et dans l'amitié les dernières et les plus pures illusions de la vie. Le duc de Rohan m'amena M. de Genoude, jeune écrivain d'une âme active, qui se dévouait à l'aristocratie et à l'Église avec d'autant plus d'ardeur qu'il voulait se naturaliser par ses services dans des conditions sociales plus hautes que son berceau. Il avait le mouvement et la chaleur du génie, s'il n'en avait pas la flamme. Il traduisait alors la Bible; il adorait les vers; sa mémoire heureuse et sa voix sonore furent la première édition des miens. C'est par lui que je connus M. de Lourdoueix, disciple alors de nos plus grands écrivains monarchiques, fidèle au malheur comme au talent.

Il connaissait aussi M. de Lamennais, alors l'Athanase implacable de l'Église. Il lui récita quelques strophes d'une ode de moi sur l'enthousiasme. M. de Lamennais, qui était au lit, se leva sur son séant en s'écriant: Eurêka, nous avons trouvé un poëte!! Il désira me connaître. Je lui fus présenté par son ami.

Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plutôt une flamme que le vent de sa propre inquiétude chassait d'un point de sa chambre à l'autre, comme un de ces feux phosphoriques qui flottent sur l'herbe des cimetières et que les paysans prennent pour l'âme des trépassés. Il était non pas vêtu, mais couvert d'une redingote sordide, dont les basques étirées de vétusté battaient ses pantoufles; il penchait la tête vers le plancher comme un homme qui cherche à lire des caractères mystérieux sur le sable. Il regardait obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilité intarissable. L'ironie était sa figure favorite de conversation. On sortait aigri contre les hommes, de son entretien. L'arrière-goût de son âme était amer.

Je me sentis peu d'attrait pour ce grand homme de style. Il venait d'écrire son livre sur l'Indifférence en matière de religion. Depuis J.-J. Rousseau et jusqu'à madame Sand on n'avait rien lu d'une telle diction oratoire et polémique. Ces phrases étaient moulées sur l'Héloïse; mais c'était Rousseau sans onction et sans pathétique. M. de Lamennais raisonnait avec une logique aussi savamment membrée qu'une charpente de fer; il déclamait avec une majesté de voix, une vigueur de gestes, une insolence de conviction, une audace d'apostrophes qui imitaient admirablement l'éloquence. C'était un grand disciple et un grand modèle de l'art d'écrire; mais le véritable art d'écrire n'est pas un art, c'est une âme. L'âme manquait aux mots, ce n'était que la draperie du génie.

Plus tard, il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion; comme l'apôtre, il avait gardé les manteaux des bourreaux pendant qu'ils lapidaient les justes. Il y eut un grand courage dans cette transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre d'esprit dont peu d'esprits sont capables.

Le malheur de M. de Lamennais fut d'être aussi acerbe et aussi impitoyable avec ses anciens amis qu'il l'avait été autrefois avec les nouveaux. Haïr en tout était son talent; son inspiration était la colère; son équilibre était l'alternative entre deux excès; son humeur chagrine et ses doctrines de fraternité mielleuse juraient perpétuellement et presque comiquement ensemble. Il grinçait des dents en parlant d'amour; s'il avait été éloquent à la tribune, il aurait été un Savonarole. L'esprit de parti était sa nature; il en voulait dans le ciel comme sur la terre. Quand les deux esprits de parti dont il fut tour à tour l'organe seront morts, il ne restera de lui dans la langue que ce qui reste de Savonarole à Florence, la renommée d'un grand agitateur de style qui fanatisa tour à tour des théologiens et des radicaux dans sa patrie, sans avoir donné une idée aux uns, une modération et un bon conseil aux autres.

Nous nous sommes revus de loin en loin dans la vie sans pouvoir nous lier jamais d'une amitié intime. Quand j'étais royaliste de sentiment, il était absolutiste, et quand j'étais républicain, il était démagogue. Il y avait toujours un excès entre nous; comment nous entendre? Aussi j'y avais complétement renoncé sur la fin de sa vie. Homme qui n'était bon pour moi qu'à lire!