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Cours familier de Littérature - Volume 02 cover

Cours familier de Littérature - Volume 02

Chapter 122: XXVI
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About This Book

A collection of reflective essays examines the cycles of human intelligence, rejecting both the notion of uninterrupted progressive ascent and the fear of inevitable cultural decay. The author surveys ancient and non-Western literatures to argue for recurring renewal and the persistence of intellectual vitality across generations. He counters claims that democratic diffusion of knowledge diminishes genius by describing how broader illumination can mask rather than erase high talent. Metaphors drawn from nature and scripture illustrate alternating dawns and twilight in cultural history. The overall stance holds that the present era retains youthful fecundity rather than belonging to an irrevocable decline.

XXII

Ce fut dans la même année qu'une personne qui m'était bien chère me présenta dans son salon à M. de Bonald. J'avais adressé à cet écrivain, sur la foi de cette amie, une ode de complaisance. Je ne l'avais pas lu, mais je savais qu'il était l'honnête et éloquent apôtre d'une espèce de théocratie sublime et nuageuse qui serait la poésie de la politique, si Dieu daignait nommer ses vice-rois et ses ministres sur la terre.

Cette doctrine, tout orientale et toute biblique, fascinait alors ma jeune imagination. Elle était sincère chez M. de Bonald, homme honnête, pieux, convaincu, qui ne cherchait à tromper personne. Il employait un grand esprit et un bon style du dix-septième siècle à se peindre lui-même dans ses propres sophismes. Je fus frappé et attiré par sa noble figure de gentilhomme de campagne qui me rappelait celle de mon père. Il m'accueillit comme un jeune homme dont on espère bien, mais qu'on ne cherche ni à flatter ni à éblouir. Je l'aimai et je l'estimai jusqu'à sa mort. Il y avait de la simplicité dans son génie, et de la divinité au moins dans son système.

XXIII

C'est dans la même maison et par la même personne que je connus un autre homme d'élite qui eut une plus sérieuse influence sur ma vie. C'est M. Lainé, le plus antique, selon moi, des hommes modernes. Non pas un homme de Plutarque, comme on dit vulgairement, mais un homme détaché d'une page de Tacite quand il peint la vertu sur un fond de crimes, et s'incarnant devant vous corps et âme pour personnifier le grand citoyen.

M. Lainé en avait l'extérieur comme il en avait l'âme. Grand, mince, grave et modeste de maintien, le profil maigre et aquilin comme un buste de Cicéron, le front élevé, les tempes creuses, les joues nerveuses dont on voyait trembler les fibres, la bouche fine, les lèvres modelées pour la réflexion comme pour la parole, le geste sobre et serré au corps comme celui d'un homme qui pense plus qu'il ne déclame, prodigieusement instruit dans tout ce qui éclaire et ennoblit l'esprit humain, n'estimant dans la vie que le vrai, le juste, l'honnête, sans ambition pour lui-même et n'aspirant en secret au sein des grandeurs qu'à l'ombre d'un des pins-liége de sa métairie, dans les landes de Bordeaux, où il aimait à s'ensevelir, un livre à la main, M. Lainé goûtait la poésie autant que l'histoire et l'éloquence.

Il n'écrivait pas et il parlait peu; mais c'est le seul orateur qui m'ait laissé l'impression de la souveraine éloquence, celle qui vient de l'âme, et qui va à l'âme parce qu'elle en vient.

Il montait rarement à la tribune aux harangues, il craignait sa propre émotion; elle était si forte qu'elle serrait ses lèvres et qu'elle étouffait sa voix.

Mais quand l'absolue nécessité de parler l'avait fait surmonter cette horreur sacrée du trépied qui écarte si souvent de la tribune le véritable orateur lyrique, c'était alors un spectacle qu'aucun drame de scène ou de cirque ne peut égaler.

On voyait un grand homme exténué par sa flamme intérieure, le corps droit, le visage pâle, le front humide de moiteur, les deux mains amaigries immobiles sur la tribune, les bras collés au buste comme ceux d'un stoïcien, les lèvres tremblantes, réfléchir longtemps à ce qu'il allait dire, puis arracher avec effort de sa poitrine une voix profonde et palpitante d'émotion contenue, puis couler en phrases entrecoupées de silences, puis répandre à flots lents ou précipités, non de vains arguments ou de sonores périodes, mais une âme toute nue et toute chaude de grand homme sensible, de grand homme d'État, de grand homme de bien qui forçait d'abord l'auditoire au silence, bientôt à l'admiration, peu à peu aux acclamations, à la fin aux larmes, ce triomphe de la nature sur les factions.

Il ne parlait plus alors, il chantait et il parlait à la fois; lyrique comme l'ode, dramatique comme la scène, législateur comme la loi, pathétique surtout comme le cœur humain à nu sur la tribune. On était convaincu sans avoir eu besoin de réfléchir: il n'y a pas de sophisme contre la nature. On avait respiré l'haleine de l'homme de bien, on avait été transfiguré par l'apparition de la vertu, on votait d'entraînement, on sortait en silence. J'ai vu ce spectacle deux fois dans ma jeunesse.

Malgré la différence d'années, ce grand homme se sentit incliné de cœur vers moi; je me sentis élevé à lui par un respect mêlé de tendresse. Il fut mon maître en éloquence, mon modèle en politique. Je n'eus jamais dans ma vie publique un autre type pour me modeler de bien loin sur l'antique que lui. Il m'aima jusqu'à la fin. Il mourut littéralement en balbutiant deux de mes vers.

Je voudrais mourir comme Chatham en retrouvant sur mes lèvres pour ma patrie une de ses harangues. Quand on a connu de tels hommes, l'humanité s'agrandit; on méprise en secret ceux qui affectent de mépriser l'argile qui contient de telles âmes.

XXIV

Je cherchais à entrevoir ainsi une à une toutes les grandes figures de mon temps.

Bientôt ma propre célébrité, quoique ce fût encore une célébrité sur parole, me les fit voir en masse dans les trois salons les plus aristocratiques, les plus politiques et les plus littéraires de Paris.

Ces salons étaient ceux de la duchesse de Broglie, de madame de Saint-Aulaire et de madame de Montcalm. Ma réputation naissante me les ouvrit d'eux-mêmes sans que j'eusse à m'incliner trop bas pour y entrer.

Madame de Montcalm était la sœur du duc de Richelieu, qui avait gouverné si sagement les années les plus ingrates de la Restauration; grand seigneur chargé de réconcilier une dynastie et une nation qui étaient nécessaires l'une à l'autre, mais qui se regardaient avec ombrage, l'une craignant des vengeances contre la Révolution, l'autre des récidives contre les rois.

C'est chez elle que j'approchais de près, dans un cercle intime resserré et quotidien, les personnages consulaires les plus notables du temps, qui faisaient alors leur nom et qui l'ont laissé depuis à l'histoire: M. Molé, qui portait l'élégance et l'atticisme de sa figure dans la politique; M. Pasquier, esprit le plus facile et le plus habile aux transitions qui pût glisser avec grâce d'un gouvernement à l'autre, pourvu que ce fût un gouvernement; Pozzo di Borgo, esprit grec au service des Russes, dont la belle tête, la physionomie et la parole transportaient l'imagination à Athènes, du temps d'Alcibiade; le maréchal Marmont, toujours avec une ombre de tristesse sur le visage, cherchant à se soulager d'un souvenir dans la société des femmes et des poëtes; quelquefois le prince de Talleyrand, homme d'assez d'esprit pour représenter à lui seul trois siècles.

XXV

Madame de Saint-Aulaire, femme jeune mais sérieuse, n'avait de son âge que la beauté; elle avait été liée avec madame de Staël; elle en conservait le culte et l'élévation d'âme. Elle m'accueillait comme elle aurait accueilli non un poëte, mais la poésie elle-même sous la figure d'un jeune inconnu. Son salon ne s'ouvrait qu'à des aristocraties de la nature; peu y importait le rang, elle ne s'informait que du choix. Elle aimait à deviner la gloire dans l'obscurité. Son salon était plein de promesses, presque toutes ont été justifiées depuis; elle avait le tact de l'avenir d'un homme. C'est là que je connus M. de Cazes, qui allait devenir son gendre, favori spirituel, beau et séduisant, de Louis XVIII, qui ne demandait qu'à être un nouveau Mécène d'un nouvel Auguste, si les Horace et les Virgile avaient surgi au gré du prince et du ministre.

C'est là aussi que j'entrevis pour la première fois M. Cousin: il importait alors en France la philosophie de l'enthousiasme; il ressemblait plus à un prophète tourmenté par l'inspiration qu'à un disciple de Platon. Nous croyions qu'il allait nous dire enfin le mot de Dieu retenu sur ses lèvres. Hélas! il ne nous dit que des demi-mots, mais il les disait dans une langue de feu.

C'est là encore que je me sentis attiré par M. Villemain, le Politien français de ce siècle, l'esprit le plus riche, le plus cultivé, le plus universel de notre âge. Une littérature à lui tout seul! sensible comme un poëte à toute poésie, rompu comme un orateur à toute éloquence, homme d'État par la justesse de l'intelligence, admiré sans orgueil, admirant sans rivalité, parce qu'il se sentait toujours au niveau de tout ce qu'il admirait. Le général Foy, encore muet; M. Cuvier; M. Beugnot, le Rivarol de la conversation; M. de Custine, l'élève de M. de Chateaubriand; M. de Feletz, le précurseur de J. Janin dans la littérature du Journal des Débats; les deux Bertin, fondateurs de ce journal, deux puissances occultes faisant les renommées. Ils renversaient les ministères, sans vouloir être eux-mêmes ni célèbres ni puissants sous leur propre nom. Ils se trompaient rarement dans ces coups de vent qu'ils imprimaient du fond d'un bureau de journal aux noms, aux hommes, aux choses. Nous les regardions comme les Égyptiens regardaient le Sphinx. Ils gardaient la porte de la gloire et de l'opinion. On ne passait pas sans leur aveu.

Ils me furent cléments. J'en garde mémoire malgré la longue inimitié de leur journal depuis contre moi, quand ce journal, après 1830, tomba aux mains d'une secte. Cette secte de lettrés et d'éminents politiques fit alors de ce journal son évangile, sorte de calvinisme genévois dont le premier dogme fut le moi, sans place à d'autres.

XXVI

Madame la duchesse de Broglie était la fille de madame de Staël. Elle avait épousé M. le duc de Broglie, jeune homme en qui le nom historique, le caractère élevé, l'éloquence studieuse, les opinions libérales se réunissaient pour faire une grande figure de sénat ou de gouvernement sous un régime représentatif.

Madame la duchesse de Broglie jetait encore sur tout ce bonheur de situation et sur tout ce mérite personnel le prestige du plus grand nom littéraire du siècle. Elle y ajoutait le prestige plus solide d'une des plus pieuses vertus qui aient jamais consacré une beauté de sainte. Tout le génie de sa mère s'était fait âme dans la fille; toute cette âme s'était faite encens pour monter à Dieu. La sibylle sacrée du Dominiquin avait seule cette inspiration de piété mystique dans les traits. Cette concentration de ses pensées dans le ciel n'ôtait rien à sa tendresse pour sa famille et à sa grâce sérieuse pour les étrangers. Cette maison m'accueillit avec bonté.

C'était le confluent de toutes les opinions et de toutes les illustrations en France, en Angleterre, en Italie, en Amérique; tous les hommes qui n'étaient pour moi que des noms y devinrent des réalités, depuis les Lafayette jusqu'aux Montmorency. J'y entrevis pour la première fois M. Guizot, un de ces hommes qui se caractérisent assez par leurs noms. Je ne suffirais pas à nommer toutes les célébrités, tous les talents, tous les engouements même qui traversèrent sous mes yeux ce salon. J'en sortais quelquefois ébloui. C'était la gloire, l'esprit, le génie, l'éloquence en foule.

Depuis ces heureuses années, la révolution dynastique de 1830, à laquelle je n'adhérai jamais, et des situations politiques différentes, me rendirent étranger à cette noble famille, mais jamais hostile. Le seuil qui vous fut ouvert une fois doit rester sacré toujours. Je n'ai pas cessé de porter reconnaissance et respect à ce nom, et quand, dans ces derniers temps, le fils m'a coudoyé d'un mot injurieux ou inique dans un de ses écrits, j'ai lu l'injure et je me suis tu. Dans le fils je n'ai vu que le père et la mère. «Tu peux me frapper tant que tu voudras, au visage ou au cœur,» me suis-je dit en lisant le nom de ce jeune écrivain au bas de la page; «je ne me défendrai pas contre toi; tu n'es pas un homme pour moi, tu es un respect et une reconnaissance. Je ne violerai pas pour me défendre la vénération que je porte à ton nom.»

XXVII

Bientôt après je passai quelques heures mémorables pour moi dans l'intimité de M. de Serres, le véritable Démosthène de la Restauration, si la Providence lui avait laissé poursuivre sa carrière oratoire.

J'étais alors secrétaire d'ambassade de France à Naples. M. de Serres, tombé du ministère, venait de recevoir pour retraite cette ambassade. Je fus chargé de l'initier aux événements de la révolution de Naples et de Piémont qu'il allait avoir à manier. Je trouvai en lui, comme toujours, la simplicité dans la vraie grandeur. J'étais fier d'entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui venait de remplir la tribune et l'Europe entière de sa voix. Il était brisé par la lutte. Sa poitrine haletante et les gouttes de sueur qui suintaient sur ses tempes, quoique colorées d'une maladive fraîcheur, me donnaient le pressentiment d'une courte vie. Je déjeunai avec lui après la conférence. Il partit et ne revint plus. Victime de l'éloquence, ses accents lui survivront. Il n'y en eut jamais de si enflammés, depuis Vergniaud, à la tribune française. Il brûlait parce qu'il était brûlé; son feu était sans mélange d'éléments humains. Il voulait l'honnêteté et la liberté affermies l'une par l'autre sur les ruines de son pays dans les Bourbons régénérés par le sang de Louis XVI. Cette pensée de son âge mûr était alors celle de ma jeunesse. Il mourut à l'œuvre. L'œuvre a péri avec l'ouvrier. Le temps a couru.

XXVIII

C'est pendant ce même voyage à Paris que je connus un de ces hommes qui, par leur puissante originalité, ne peuvent se grouper avec personne, mais qui forment à eux seuls un genre de grandeur morale et intellectuelle qu'on ne peut classer dans aucune catégorie. C'était M. Royer-Collard, philosophe par nature, orateur par réflexion, homme d'État par désœuvrement. Il me rechercha et m'ouvrit, comme à un disciple, son cabinet de la rue d'Enfer, qui prenait jour sur les allées studieuses du Luxembourg.

M. Royer-Collard était déjà profondément détaché de ce petit groupe politique de disciples qui s'étaient parés de ses doctrines, mais qui n'avaient fait de son nom qu'un marchepied de principes pour leur domination. De tous les hommes que j'ai connus, c'est celui qui méprisait le plus le vulgaire. Le mépris était sa puissance, il le portait jusqu'au sublime. Il aimait en moi mon isolement des partis. Son front chauve, son sourcil superbe, ses joues affaissées de vieillard, ses yeux profonds et limpides, sa lèvre inférieure relevée par le pli du dédain, sa voix grave et lente qui semblait distiller les syllabes en les prononçant, donnaient une autorité physique à sa personne. On croyait converser avec un ancêtre.

Il m'aima à cause de mon désintéressement des systèmes et de mon isolement des factions. Je le cultivai sans en faire mon modèle jusqu'à sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que nos âges. Il voulait trop discuter et moi trop agir. Il portait à la tribune le style lapidaire, et moi la première expression que le cœur ému prêtait à mes lèvres. Ses discours n'étaient pas des discours, mais des oracles rédigés dans une sorte d'algèbre éloquente. On ne les comprenait qu'à la seconde et à la troisième lecture, mais plus on comprenait, plus on admirait. Il y avait un abîme de réflexion dans chaque phrase. Si Pascal eût été orateur politique, c'est ainsi qu'il aurait parlé. Aussi l'Europe et la postérité compteront M. Royer-Collard au nombre des plus parfaits écrivains de tribune qui aient jamais agité les questions de leur temps. Beaucoup de ses phrases sont restées maximes de la langue, et quelques-unes de ses harangues sont des monuments: c'est une de ces figures qu'on est fier d'avoir rencontrées pendant sa vie. On ne les voit ordinairement que dans l'histoire ou dans les bibliothèques.

Ce fut lui, M. Lainé son ami, et M. Cuvier, qui se liguèrent à mon insu, en 1830, dans une cabale de grands hommes, pour me faire entrer à l'Académie française.

XXIX

Chaque fois que je revenais de l'étranger à Paris, le désir ou le hasard me faisait connaître ou aimer quelques nouveaux venus à la célébrité ou au génie pendant ces fertiles années de 1820 à 1830.

Je n'oublierai jamais ma première rencontre avec Victor Hugo, que M. de Chateaubriand appelait l'enfant sublime.

Quelques-uns de ses beaux vers m'avaient frappé l'oreille d'un timbre racinien. Le duc de Rohan, son admirateur et mon ami, me proposa d'aller voir la merveille. Je revois encore la scène, le jour, le lieu.

C'était une petite rue studieuse et déserte des alentours de Saint-Sulpice. Nous traversâmes une cour et nous entrâmes dans un appartement bas et obscur au niveau du sol, au fond d'un corridor. Une porte ouverte laissait voir une salle d'étude. Une femme d'un âge indécis, d'un costume brun, d'une figure pétrie par les soucis du veuvage et les tendresses maternelles, était occupée à surveiller deux ou trois de ses fils encore enfants. Ils prenaient leurs leçons les uns sur ses genoux, les autres autour de la table. Elle se leva au bruit de nos pas, elle accueillit avec respect le duc de Rohan, elle s'inclina légèrement à mon nom, et nous ouvrit une autre chambre où son fils Victor travaillait seul. La moiteur de l'inspiration collait sur son grand front les boucles de ses longs cheveux. La pâleur de la poésie frissonnait sur ses tempes. Sa voix d'adolescent avait la gravité et l'émotion des fibres fortes de l'âge mûr. Notre entretien fut ce qu'il devait être, celui de deux compatriotes de là-haut, qui parlent la même langue, et qui se rencontrent en pays étranger, ce vil monde de prose. La convenance l'abrégea; j'avais vu l'enfant, c'était assez. Il faut voir les fleuves à leur source et les grands poëtes dans leur obscurité.

Non licuit populis parvum te Nile videre! (Lucain.)

XXX

Quelques années après, sa renommée s'était agrandie avec son âge et avec ses œuvres. Il était marié, il avait déjà plusieurs berceaux autour de son foyer. Je passais un congé diplomatique dans ma masure à peine recrépie de la vallée de Saint-Point, dans mes montagnes natales. Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma fenêtre, à travers les châtaigniers, une caravane de voyageurs, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des mules au pied réfléchi, comme dit le poëte. Bientôt la caravane eut atteint le pied sablonneux des montagnes, gayé le ruisseau, traversé les prés et regravi le mamelon du château. C'était Victor Hugo et Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de beaux enfants. Ils venaient me demander l'hospitalité de quelques jours en allant en Suisse.

Charles Nodier était l'ami né de toute gloire. Aimer le grand c'était son état. Il ne se sentait de niveau qu'avec les sommets. Son indolence l'empêchait de produire lui-même des œuvres achevées, mais il était capable de tout ce qu'il admirait. Il se contentait de jouer avec son génie et avec sa sensibilité, comme un enfant avec l'écrin de sa mère. Il perdait les pierres précieuses comme le sable.

Cette incurie de sa richesse le rendait le Diderot, mais le Diderot sans charlatanisme et sans déclamation, de notre époque. Nous nous aimions pour notre cœur et non pour nos talents. C'était un de ces hommes du coin du feu, un génie familier, un confident de toutes les âmes, dont la perte ne paraît pas faire un si grand vide que les grandes renommées. Mais ce vide se creuse toujours davantage. Il est dans le cœur.

Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous goûtâmes Hugo, Nodier et moi, l'ombre des bois, le frisson du vent, la fraîcheur des sources, les silences de la vallée, le balbutiement des vers futurs qui dormaient et qui chantaient en rêvant en nous comme les enfants des deux jeunes mères sur leurs genoux.

La caravane poétique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis disparaître derrière la montagne. Depuis cette halte, nous sommes restés amis en dépit des systèmes, des opinions, des révolutions, des politiques diverses. Tout cela est du domaine du temps et se transfigure avec lui. Mais la poésie et l'amitié sont du domaine réservé des choses éternelles. C'est la cité de Dieu. On secoue en y entrant la poussière des cités terrestres.

XXXI

Il y eut en ce temps-là un autre grand poëte, Alfred de Vigny, qui chanta sur des modes nouveaux des poëmes non priùs audita en France. Les grèves d'Écosse, terre d'Ossian, n'ont pas plus de mélodies dans leurs vagues que ses vers; et son Moïse a des coups de ciseau du Moïse de Michel-Ange. C'est de plus un de ces hommes sans tache qui se placent sur l'isoloir de leur poésie pour éviter le coudoiement des foules. Il faut regarder en haut pour les voir. Je l'aimai de l'amitié qu'on a pour un beau ciel. Il y a de l'éther bleu-vague et sans fond dans son talent.

Il y en eut un autre que j'aimai, qui m'aima, que j'aime encore et qui ne m'aime plus. C'est M. de Sainte-Beuve. On a raillé ses Consolations, poésies un peu étranges, mais les plus pénétrantes qui aient été écrites en français depuis qu'on pleure en France. Quant à moi, je ne puis les relire sans attendrissement. Attendrir, n'est-ce pas plus qu'éblouir? Si Werther avait écrit un poëme la veille de sa mort, ce serait certainement celui-là. C'est la poésie de la maladie; hélas! la maladie n'est-elle pas un état de l'âme pour lequel Dieu devait créer sa poésie et son poëte? Sainte-Beuve fut ce poëte de la nostalgie de l'âme sur la terre. Que les bien portants le raillent: quant à moi, je suis malade et je le relis.

Depuis, il a laissé les vers; il a donné à la prose des inflexions, des contours, des inattendus d'expression, des finesses et des souplesses qui rendent son style semblable à des chuchotements inarticulés entre des êtres dont la seule langue serait le tact.

Il a écrit à la loupe, il a rendu visibles des mondes sur un brin d'herbe, il a miniaturé le cœur humain; il a été le Rembrandt des demi-jours et des demi-nuances. Il a efféminé le style à force d'analyser la sensation.

Puis tout à coup il a changé de plume, comme on change d'outil sur l'établi du lapidaire, selon qu'on veut graver sur l'onyx en lettres illisibles ou en lettres majuscules, et il a écrit alors dans un style simple, clair, solide, tantôt en creux, tantôt en relief, sur la vie et les œuvres des hommes et des femmes de lettres, des Études qui élèvent la critique littéraire presque à la hauteur de l'histoire. Qui sait quelle métamorphose n'attend pas encore cet écrivain que les années transfigurent au lieu de le pétrifier? Madame Récamier l'adorait; je le crois bien; même entre Ballanche, Briffaut, le duc de Noailles, M. de Chateaubriand, Ampère, madame de Girardin, gloires familières de son salon, où aurait-elle trouvé un plus fin et plus causeur pour les commodités ou pour les délices de la conversation? Combien je regrette cette conversation, le plus inédit et le plus ineffaçable de ses livres?

XXII

Un autre génie autrement créateur traversa une ou deux fois ma route; j'aurais bien voulu l'arrêter, mais c'était moins un homme qu'un esprit. On n'avait de lui que des apparitions. C'était Balzac.

Je l'aperçus pour la première fois chez madame Émile de Girardin, à un de ces petits couverts de rois sans sujets qu'elle rassemblait à sa table. Là s'asseyaient Hugo; Alexandre Dumas, égal à tout ce qu'il tente; Balzac, trop peu apprécié pendant qu'il vivait, et qui cachait, comme le premier Brutus, son génie à peine soupçonné sous un gros rire d'enfant; Eugène Sue; Jules Janin, après Diderot le seul critique lyrique, mais mille fois plus sensé, plus poëte et plus improvisateur que Diderot; Ponsard, qui retrouvait le neuf dans l'antique; Théophile Gautier, Cabarrus, Morpurgo, le charmant d'Orsay, dont les grâces d'esprit surpassaient celles de la figure, et qui employait toute une vie à demander grâce pour un jour de jeunesse; moi-même, enfin, silencieux au bruit de ces esprits entrechoqués dans de doux entretiens. C'est au comte d'Orsay que j'adressai récemment ces vers presque inédits sur un buste de moi qu'il avait sculpté à mon insu et dont il m'avait envoyé un exemplaire en bronze.

AU COMTE D'ORSAY.

Quand le bronze écumant dans ton moule d'argile,
Lèguera par ta main mon image fragile
À l'œil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts dans ces tempes ridées
Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute, ils diront entre eux: de qui ce front?

Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie?
Un poëte qui chante, un pontife qui prie?
Un orateur qui parle aux flots séditieux?
Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle,
Offrant, le cœur gonflé, sa poitrine à la foule,
Pour que la liberté remontât pure aux cieux?

Car dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre,
Dans ces lèvres de feu qu'entr'ouvre un souffle libre,
Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein,
Dans cette arche du flanc que l'extase soulève,
Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve
Phidias a pétri sept âmes dans l'airain!

Sept âmes, Phidias! et je n'en n'ai plus une!
De tout ce qui vécut je subis la fortune,
Arme cent fois brisée entre les mains du temps,
Je sème de tronçons ma route vers la tombe,
Et le siècle hébété dit: «Voyez comme tombe
À moitié du combat chacun des combattants!»

«Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent!
Au mépris des petits les grands le prostituent.
Notre sang, disent-ils, pourquoi l'épargnas-tu?
Nous en aurions taché la griffe populaire!.....
Et le lion couché, lui dit avec colère
Pourquoi m'as-tu calmé? ma force est ma vertu!»

Va, brise, ô Phidias, ta dangereuse épreuve;
Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve,
De peur qu'un faible cœur, de doute confondu.
Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue,
«Laissons aller le monde à son courant de boue,»
Et que faute d'un cœur, un siècle soit perdu!

Oui, brise, ô Phidias!... Dérobe ce visage
À la postérité, qui ballotte une image
De l'Olympe à l'égout, de la gloire à l'oubli;
Au pilori du temps n'expose pas mon ombre!
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre:
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.

Que la feuille d'hiver au vent des nuits semée,
Que du coteau natal l'argile encore aimée
Couvrent vite mon front moulé sous son linceul,
Je ne veux de vos bruits qu'un souffle dans la brise,
Un nom inachevé dans un cœur qui se brise!
J'ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul.

XXXIII

Balzac, à cette époque, épanchait, en éclats de voix et de grands gestes, un feu d'esprit accumulé pendant des semaines de solitude et de silence dans je ne sais quel antre de Paris, où il dérobait son temps aux importuns, son lit et sa table de travail à ses créanciers. Son éloquence était plus originale que juste. Il avait, sur toute chose, des idées solitaires, c'est-à-dire en contradiction avec le sens vulgaire de ce bas monde, qu'on appelle le bon sens, dont il est aussi dangereux d'être trop loin que d'être trop près sur cette terre. On voyait que le jugement était moins sûr que l'imagination n'était vaste dans cette création. Balzac était un sublime miroir, qui retrace tout, mais qui ne sait pas ce qu'il retrace.

Son extérieur était aussi inculte que son génie. C'était la figure d'un élément: grosse tête, cheveux épars, sur son collet et sur ses joues comme une crinière que le ciseau n'émondait jamais, traits obtus, lèvres épaisses, œil doux mais de flamme, costume qui jurait avec toute élégance, habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui creusaient le tapis, apparence d'un écolier en vacances qui a grandi pendant l'année et dont la taille fait éclater les vêtements. Voilà l'homme qui écrivait à lui seul une bibliothèque de son siècle, le Walter Scott de la France, non le Walter Scott des paysages et des aventures, mais, ce qui est bien plus prodigieux, le Walter Scott des caractères, le Dante des cercles infinis de la vie humaine, le Molière de la comédie lue, moins parfait, mais aussi créateur et plus fécond que le Molière de la comédie jouée.

Pourquoi le style en lui n'égale-t-il pas la conception? la France aurait deux Molières, et le plus grand ne serait pas le premier.

XXXIV

C'est dans le cours de ces dernières années de la restauration et de ces premières années du règne illettré de 1830 que je fus ébloui ou attiré tour à tour par cette foule de noms éclatants où s'égarent les souvenirs, tant l'esprit, le talent, le génie, y font foule: Casimir Delavigne; Augustin Thierry; Michelet, le Shakspeare du récit, qui introduit la comédie dans l'histoire; Rémusat; Mignet; Alexandre Soumet; Aimé-Martin, qui aurait mérité la gloire par sa passion des lettres; Henri Martin, qui change les chroniques en histoire; les deux Deschamps; Ozanam, qui traduisait la métaphysique du Dante; Boulay-Paty, qui traduisait l'amour et le platonisme de Pétrarque; Musset, le Corrége du coloris sur les dessins trop voluptueux de l'Albane; Alphonse Karr, le Sterne du bon sens et du bon cœur; Méry et Barthélemy, deux improvisateurs en bronze qui ont fait faire à la langue des miracles de prosodie; Laprade, qui donne à la poésie religieuse et philosophique la sérénité splendide des marbres de Phidias; Autran, qui chante la mer comme un Phocéen et la campagne comme Hésiode; Lacretelle l'historien, qui devint poëte avec les années sous les arbres de son jardin voisin du mien, comme le bois de l'instrument à corde qui devient plus sonore et plus harmonieux en vieillissant; Ségur, le poëte épique de la campagne de Russie; Dargaud, le second Ronsard de Marie Stuart; Barbier, dont l'ïambe vengeur, en 1830, dépasse en virilité l'ïambe d'André Chénier à l'échafaud; Saint-Marc Girardin, un de ces esprits délicats qui se trempent au feu des révolutions et qui passent de plain-pied d'une chaire à une tribune, transportant l'homme de lettres dans l'homme politique et l'homme politique dans l'homme de lettres en les grandissant tous les deux; une foule d'autres, dont je n'ai pas le droit de parler parce que je ne les ai connus que par leurs noms, ou que j'ai trop aimés pour que j'en parle sans partialité! Est-ce là de l'indigence dans un quart de siècle?

XXXV

Mais voici une date pour moi:

Un jour, c'était quelques mois avant la révolution de 1830, un de mes amis, dont j'ai parlé au commencement de cette revue, Auguste Bernard, qui revenait riche et élevé en dignité des Antilles, me dit:—«Je voudrais rapprocher une fois les deux hommes que j'ai le plus aimés et dont j'ai le mieux espéré dans ma vie, c'est toi et M. Thiers. Il écrit dans le National et tu sers la cause des Bourbons, mais nous ne prendrons pas une nappe pour un drapeau, et nous laisserons la politique sous la table. Ce ne sont pas deux opinions, ce sont deux natures que je veux rapprocher.»

J'avais du goût pour M. Thiers comme on a des préférences dans le camp ennemi. J'acceptai.

Nous dînâmes tous trois dans un salon neutre du restaurateur Véry, au Palais-Royal. Je vis un petit homme taillé en force par la nature, dispos, d'aplomb sur tous ses membres comme s'il eût été toujours prêt à l'action, la tête bien en équilibre sur le cou, le front pétri d'aptitudes diverses, les yeux doux, la bouche ferme, le sourire fin, la main courte mais bien tendue et bien ouverte comme ceux qui, selon l'expression plébéienne, ont le cœur sur la main. Les hommes vulgaires auraient pu prendre cette physionomie pour de la laideur. Mais je ne m'y trompai pas un instant. C'était la beauté intellectuelle triomphant des traits et forçant un corps rebelle à exprimer une splendeur d'esprit.

Cet esprit était, comme ce corps, d'aplomb sur toutes ses faces, robuste et dispos. Peut-être, comme un homme du Midi, avait-il seulement un sentiment un peu trop en saillie de ses forces. La modestie est une vertu du Nord ou un fruit exquis de l'éducation. Il parlait le premier, il parlait le dernier, il écoutait peu les répliques: mais il parlait avec une justesse, une audace, une fécondité d'idées qui lui faisaient pardonner la volubilité de ses lèvres. On voyait qu'il avait été accoutumé de bonne heure par ses condisciples à être écouté. Cette parole, parfaitement familière et appropriée à l'abandon de l'heure et du lieu, n'avait du reste ni prétention ni éloquence. C'était l'esprit et le cœur qui coulaient. Nous avions en vain exclu la politique de l'entretien; elle rentrait avec l'air par la fenêtre ouverte. Il s'abandonna au courant du jour; il jugea sans haine, mais avec une sévérité tempérée seulement par ses égards pour moi, la situation de Charles X et celle du duc d'Orléans, dont il me montrait de la main les fenêtres de l'autre côté du jardin. On voyait qu'en secouant le vieux tronc il tenait déjà une monarchie dynastique en réserve dans ce palais des révolutions. Il semblait l'évoquer du geste, dans la certitude anticipée de la gouverner, mais sans prévoir qu'il contribuerait également à la perdre! Quant à moi, j'avoue que je prévis également l'un et l'autre; il y avait assez de salpêtre dans cette nature pour faire sauter dix gouvernements. Mais ce qui me frappa surtout et, oserai-je le dire, ce qui me convainquit de la supériorité immense de ce jeune homme sur toutes les médiocrités de l'opposition aux Bourbons, c'est ce mépris de son propre parti, vertu de vieillesse à laquelle on arrive ordinairement avec les années, mais qu'il professait hautement avant l'âge par la seule justesse et par la seule fierté de son esprit.

Je sortis plus convaincu de la perte de la Restauration que jamais, puisque la Providence lui avait suscité un tel ennemi! Mais je sortis en même temps charmé d'avoir rencontré enfin un ennemi digne d'être combattu, un esprit brave et résolu dans une légion d'hommes de parti médiocres.

Je ne doutai pas un instant de sa grande fortune; il y a des hommes qui se prophétisent au premier regard; c'est l'évidence de la supériorité. Jamais elle ne fut écrite pour moi en traits plus lisibles, et j'ajoute franchement en traits plus séduisants; car le courage et la franchise d'esprit sont pour moi la première des séductions.

XXXVI

Tout s'écroula, et je retrouvai, en revenant à Paris quelques mois après, M. Thiers s'agitant au milieu des ruines et des reconstructions. Il essayait la tribune; on désespérait de lui aux premiers essais. La nature ne lui avait pas donné de voix, mais une volonté qui se passe de la nature. Il fallait être orateur, il le fut. Je refusai de me rattacher à un gouvernement qui n'avait ni mon cœur ni mon estime. J'allai voyager en Angleterre.

C'est là que je connus le prince de Talleyrand, le dernier ami de Mirabeau, le débris toujours imposant de dix gouvernements et de dix principes. Il m'accueillit et me rechercha, comme il faisait tout, avec naturel et convenance. J'eus avec lui des entretiens qui tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité de l'homme d'État.

Il m'attira un soir sur un canapé, dans un arrière-salon éclairé d'un demi-jour. «Je désire causer avec vous sans témoin,» me dit-il de sa voix la plus creuse. «Vous ne voulez pas vous rallier à nous, bien que l'œuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux quelconques soit le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'insiste pas. Je crois vous comprendre. Vous voulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La nature vous a fait poëte, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique.

«Je me connais en hommes; j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci. J'ai vu les manéges des cours; vous verrez les mouvements bien autrement imposants du peuple. Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome. La France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages il faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que deviendrait l'équipage, si tout le monde se noyait avec le pilote? M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous voulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mes mémoires; je les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes? fi donc!»

Après cette prédiction, il passa au sujet du jour, et il déroula pendant un quart d'heure devant moi un tableau politique et social de l'Europe qui éclairait la situation extérieure de 1830 d'un jour qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des nations. C'était une leçon de diplomatie donnée par un vieux ministre à un jeune poëte. Elle se prolongea longtemps dans la nuit. «On a fait de moi un diseur de bons mots,» me dit-il à la fin de la soirée; «qu'en pensez-vous? Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je tâche de dire, après beaucoup de réflexions, sur beaucoup de choses, le mot juste!»

C'était la vérité. Ce grand homme d'esprit ne faisait jamais d'esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie grave de sa voix. On voyait que c'était de la pensée filtrée sur ses lèvres. Cette conversation était très-littéraire, comme il convenait à un ami de Mirabeau et à un habitué des cours. Je m'y plaisais comme à la lecture d'une page de Pascal. Malgré nos différences d'âge et d'opinion, je le revis de temps en temps à Paris dans sa vieillesse. Je dînai chez lui quatre jours avant sa mort. Il n'y avait ni altération dans son sourire, ni affaiblissement dans son esprit. Il fut diplomate jusqu'avec la mort. Je serais bien fâché de ne pas l'avoir connu. Il n'y a pas beaucoup de têtes plus au-dessus de la foule et de la banalité dans un siècle. C'était l'Odi profanum vulgus personnifié. Le mépris du vulgaire élevé à cette hauteur fait presque l'illusion d'une vertu. Cependant il y a une lumière qui vient de l'esprit et une lumière qui vient de la conscience. Il n'avait que l'une des deux et ce n'était pas la meilleure.

XXXVII

L'homme de lettres qui me le rappelle davantage, que j'aime bien plus et que j'estime autant que je l'aime (on sera bien surpris de trouver son nom après celui de M. de Talleyrand), c'est le grand poëte Béranger. Le hasard, et non la concordance de parti, me le fit heureusement pour moi rencontrer dans ces dernières années avant la république. Je ne parlerai point de ses œuvres de peur d'offenser mes dieux d'enfance ou de blesser les siens. Mes éloges paraîtraient des apostasies et mes blâmes des rancunes. J'ai oublié le poëte, et j'ai trouvé en lui l'homme, le politique et le philosophe supérieur encore à l'artiste.

Je n'ai éprouvé qu'avec M. de Talleyrand seul le plaisir d'esprit que me fait goûter jusqu'à l'ivresse la conversation de Béranger. Elle est aussi juste et aussi fine que celle du grand diplomate, mais on s'y abandonne bien plus au plaisir d'intelligence qu'on éprouve, car on sent la conscience sous le génie et le cœur sous le mot.

On s'étonnera de ce que je vais dire, et cependant c'est la vérité la plus démontrée pour moi: le grand poëte aurait été, s'il l'avait voulu, le politique le plus accompli de notre âge. Justesse d'idée, finesse de tact, sûreté de jugement, élévation de point de vue, largesse d'horizon, dignité de but, moralité de moyen, sang-froid dans le trouble, amour du peuple, dédain de la popularité, horreur de l'anarchie, haine des démagogues, pitié des utopistes, constance et modération dans le caractère, tout se réunissait en lui pour rendre cet homme rare digne et capable du rôle de conseiller confidentiel de la liberté. Il n'avait qu'un défaut, trop d'indifférence pour l'action, défaut opposé au mien, le trop d'impatience d'agir.

Maintenant que je suis mort au monde et que je n'assiste plus qu'en spectateur relégué sur les derniers gradins du cirque au drame du monde, drame sans commencement et sans dénoûment, quand je veux me donner un de ces purs plaisirs d'esprit que les ombres se donnent dans les champs Élysées du Dante en causant des choses de la terre avec ceux qui habitent encore le monde des vivants, je sors seul vers le milieu du jour de ma retraite laborieuse, je m'achemine vers l'extrémité presque suburbaine de la ville, et je monte l'escalier de bois qui mène à la petite chambre du philosophe. Nous causons; il m'accompagne ordinairement au retour, comme l'auteur de Paul et Virginie accompagnait l'auteur du Contrat social dans ses herborisations au delà du faubourg de Ménilmontant. Nous nous confondons, parfaitement inconnus dans ce torrent d'hommes et de femmes pressés d'affaires, d'ambition, de plaisir, qui monte et redescend sans cesse à cette heure les larges trottoirs du boulevard depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine. Son chapeau de feutre gris à longs bords rabattu sur ses yeux, ses cheveux blancs qui battent ses joues, ses traits pétris d'années, de pensées, de sensibilité sous ses fins sourires, le laissent passer ignoré, s'arrêter et causer aussi librement que moi dans ce désert de la foule où l'on s'isole aussi complétement que dans le désert des bois.

Rien n'égale ma secrète volupté d'esprit, quand je pense que ces deux hommes, qui ont fait jadis tant de vain bruit dans ces murs, se glissent maintenant impunément à l'abri de tout écho et de tout regard à travers cette multitude qui ne connaît plus leurs visages et qui ne sait qu'à peine leurs noms. Il y a dans cette sensation des frissons intérieurs d'isolement posthume et de plaisir philosophique que les hommes jeunes et avides de regards ne peuvent comprendre. J'éprouve, dans ce tête-à-tête avec Béranger au milieu de Paris, quelque chose de ce qu'on éprouve en s'élevant pendant l'automne de colline en colline au-dessus du brouillard qui couvre les vallées. Sentir qu'on a la tête au-dessus du brouillard de ce triste monde, juger et plaindre la foule qui s'agite dans l'obscurité de ses préjugés, et entendre de temps en temps ce sage et compatissant misereor super turbam qui donne son cœur au monde et qui ne l'accuse que d'être le monde, c'est ce qu'on éprouve avec Béranger. Il est un de ces deux ou trois hommes par siècle qui ont les pieds sur cette fange, le cœur dans ce peuple, mais qui ont la tête au-dessus des brouillards humains!

Que Dieu me conserve encore longtemps de telles heures avec un tel homme!

XXXVIII

Dans les tristes dernières années de ce siècle, la littérature, presque sortie des livres, était entrée tout entière dans les tribunes et dans les journaux. Penser n'était plus un loisir, c'était un travail; la société en ébullition jetait toutes ses flammes dans le même foyer. Depuis Chateaubriand dans le Conservateur, jusqu'au Globe, jusqu'à M. Thiers dans le Constitutionnel, et jusqu'à Carrel et Armand Marrast dans le National, à M. Chambolle dans le Siècle, à M. de Girardin seul contre tous dans la Presse; nommer les écrivains de la presse politique, ce serait nommer tous les hommes de lettres. Tout ce qui avait une pensée, une passion et un rêve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente années serait sans contredit le plus beau livre du siècle.

Mais quel démenti plus éclatant aux dénigreurs de notre âge que la tribune de ces trente années? Toute vanité de temps ou de nation à part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquité, des tribunes à comparer à celle qui vit passer en un si court espace de lieu et de temps, dans l'éloquence de M. Lainé, le civisme? dans l'éloquence de M. de Serres la grande polémique? dans l'éloquence du général Foy le patriotisme? dans l'éloquence de Casimir Périer le courage? dans l'éloquence de M. Royer-Collard les oracles? dans l'éloquence de M. Guizot la volonté? dans l'éloquence de M. Dupin l'explosion? dans l'éloquence de M. Barrot l'universalité? dans l'éloquence de M. Passy la science? dans l'éloquence de M. Dufaure la dialectique? dans l'éloquence de M. Jules Favre le talent? dans l'éloquence de Michel de Bourges la révolution? dans l'éloquence de M. de Montalembert la colère civique ou l'invective sacrée? dans l'éloquence de Victor Hugo la poésie jetant ses magnifiques lambeaux de pourpre à la prose? dans l'éloquence de M. Sauzet l'abondance? dans l'éloquence de M. de Tracy, le Wilberforce de la France, la magnanimité? dans l'éloquence de M. Berryer le grandiose et le pathétique? dans l'éloquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues, la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits avec lesquels il brisait les ministères, les majorités et les trônes. Il n'avait pas les grands gestes d'âme de Mirabeau, mais il avait sa force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune, et il en avait fait des flèches. Il en perçait à droite et à gauche les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion! C'était une nuée; on n'y échappait pas. Quant à moi, qui combattais souvent le politique, il m'était impossible de ne pas admirer le suprême artiste!

Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis à une grande époque. Nous fûmes solidaires. Les nommer paraîtrait me désigner moi-même. Le même silence doit nous envelopper un moment.

De ces hommes, quelques-uns sont à peine morts, et leur cendre est à peine refroidie dans nos cimetières; le plus grand nombre vit encore, vieillit ou plutôt mûrit dans ce travail des lettres, qui est l'éternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son éternelle reproduction par l'étude. Ils sont là; une foule d'autres plus jeunes croissent à leur ombre, derrière, en promettant à la France une intarissable génération de talents!... Osez parler, après de tels noms, de la décadence de la nature en France!

XXXIX

Mais descendons plus bas si vous voulez, et voyons, par un seul exemple, à quel point le fond même de la nation avait été en peu d'années policé, adouci et lettré par cette littérature universelle des classes même illettrées! Voyons si, de la tête de la nation, quelque chose de supérieur aux peuples antiques n'était pas descendu jusque dans les membres inférieurs!

Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes épars d'histoire romaine, je lisais dans Lampride une grande convulsion de la soldatesque et de la populace romaines après la mort tragique de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus, sourds et stridents qui sortent d'une foule à mille voix comme l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une émeute notée en cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire. La férocité brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le Cirque, y éclate tout entière. Écoutez, voilà Lampride:

«Qu'on arrache les signes de sa dignité à l'ennemi de la patrie... l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le parricide!... qu'on le jette à la voirie... qu'il soit déchiré... l'ennemi des dieux, l'ennemi du sénat, aux égouts!... aux égouts!... qu'il soit mutilé à coups de croc! il avait médité notre mort, qu'on le déchire!...

«Tu as partagé nos dangers, ô Jupiter! conserve-nous Pertinax... Gloire aux prétoriens!... gloire au sénat! gloire aux soldats! Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit traîné... qu'il soit traîné aux égouts... Dis comme nous... dis avec nous: Que les délateurs soient exposés aux lions... Dis avec nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux bêtes le parricide! victoire à jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les délateurs tremblent!... notre salut le veut!... à la hache!... aux verges les délateurs!... aux bêtes les délateurs!... à la hache les délateurs!... aux égouts!... aux égouts les gladiateurs!... César, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit déchiré!... qu'il soit traîné!... qu'il soit traîné!... il a mis le poignard dans le sein de tous, qu'il soit traîné!... il n'a épargné ni âge, ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit traîné!... il a dépouillé les temples, qu'il soit traîné!... il a violé les testaments, qu'il soit traîné!... il a mis les têtes à prix, qu'il soit traîné!... hors du sénat ses espions!... aux lions les délateurs!... Répare les maux qu'on nous a faits!... Nous avons tremblé pour toi!... nous avons rampé sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hélas! les innocents sont encore sans sépulture!... Que le cadavre du parricide soit traîné aux égouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait arracher les morts!... à la voirie, à la voirie le parricide!... que son cadavre soit traîné!...»

XL

Écoutez maintenant le peuple français au milieu de la plus tragique émeute qui ait jamais amoncelé une foule haletante et vociférante sur la place publique, au bruit du canon, à l'odeur du sang. C'est moi ici qui suis Lampride:

C'était dans la soirée de la seconde journée de juin 1848. Une poignée d'anarchistes grisés d'encre le matin dans quelques feuilles incendiaires et de la fumée de clubs communistes le soir dans quelques faubourgs, avait construit des barricades et assiégeait Paris, surpris dans son sommeil. Je dis une poignée (quoi qu'on en pense) et je le dirai jusqu'à la fin; sur quinze cent mille citoyens de Paris et de la banlieue, je suis convaincu qu'il n'y avait pas douze ou quinze cents fusils parricides tirant du haut des toits et de derrière les barricades sur leurs concitoyens. Le reste flottait, s'étonnait, regardait, pleurait, frémissait comme une masse d'eau indécise entre deux courants.

Je revenais de l'attaque des grandes barricades du faubourg du Temple, emportées à la fin du jour par la Garde mobile, par les troupes et par l'artillerie. J'étais accompagné du brave Duclerc, ministre des finances, aussi ardent au combat que judicieux aux affaires, d'un jeune garde national à cheval du quartier, nommé Lachaud, qui s'était dévoué à moi, sans me connaître, et de Pierre Bonaparte, fils de Lucien, avec lequel j'avais des liens de parenté et qui venait d'avoir un de mes chevaux tué sous lui à côté de moi.

Justement inquiet de la nuit et de la journée qui allaient suivre, parce que je ne voyais pas sur le terrain les troupes que nous avions fait rapprocher de Paris depuis deux mois pour l'heure de cette sédition très-prévue, je voulus, quel que fût le danger, me rendre compte à moi-même du nombre et des dispositions du peuple innombrable d'artisans et d'ouvriers qui courait les boulevards depuis l'embouchure du faubourg du Temple jusque vers la Bastille. Je franchis la haie de troupes qui contenait cette multitude à cette hauteur, et je m'avançai seul avec ces trois hommes de cœur au milieu de la chaussée; la foule, repliée sur les deux trottoirs, s'étonnait de cette hardiesse, et se demandait qui j'étais; puis, apprenant mon nom, elle se précipita vers moi avec des bras levés, des gestes, des physionomies, des cris d'effroi, qui firent cabrer mon cheval déjà effrayé du feu qu'il venait de subir. Mais des bras nus et vigoureux le saisirent par la tête et par la crinière et le flattèrent en le contenant. Un brave garde de l'Assemblée, nommé Husson, ancien militaire, s'était emparé de la bride; il me faisait jour et me couvrait de son corps pendant le long dialogue qui s'établissait entre le peuple et moi.

XLI

Nous faisions dix pas par minute. Cette foule se composait non pas de ces hommes désœuvrés qui balayent de leurs pieds indécis tous les ruisseaux, mais de quelques citoyens domiciliés dans les boutiques de ces quartiers, de ces honnêtes artisans établis, la moëlle de Paris, et d'une masse innombrable d'hommes faits, de jeunes gens, de femmes et d'enfants du faubourg Saint-Antoine, accourus de leurs ateliers et de leurs mansardes sur le boulevard au bruit du canon. Cette foule avait en général l'œil doux, la figure souffrante, le visage pâle, les lèvres tremblantes d'émotion. On voyait au costume et à la maigreur l'exténuement d'une population à qui le travail manque et à qui le pain est rare depuis plusieurs mois. Un sourd et immense bourdonnement en sortait autour de moi et loin de moi comme d'une ruche en ébullition.

J'avais prié Lachaud, qui était du quartier et qui me suivait à distance, de noter dans sa mémoire et ensuite sur le papier, les cris, les murmures, les vociférations qu'il entendrait, afin de bien connaître, par ce rapport, les griefs, les vœux, les reproches du peuple, et de mesurer les forces à la nature du danger. Ils se gravèrent assez d'eux-mêmes dans mes yeux et dans mon oreille. Or, voici littéralement les voix de cette immense sédition, telles que ces voix m'assourdissaient en montant au ciel, et telles que je les ai relevées des notes de cet ami:

«Quel est celui qui monte le cheval noir?... C'est un membre du gouvernement?... Vive L***!..... je veux lui serrer la main..... je veux toucher son cheval...» Quelques voix d'hommes mieux vêtus sur les contre-allées: «Mort à L***! Vive la république démocratique et sociale!...» Des millions de voix couvrent de huées ce cri de mort! Des ouvriers en manches de chemise entouraient le cheval de L*** et lui parlaient tous à la fois, les uns de près, les autres de loin, en tendant les bras vers lui! «N'ayez pas peur... n'ayez pas peur, L***... nous ne sommes pas des factieux!... nous ne sommes pas des scélérats!... nous ne sommes pas des assassins!... Nous ne demandons ni le meurtre ni le pillage!... Nous sommes d'honnêtes ouvriers, descendus de nos maisons au bruit du canon, et détestant comme vous ceux qui tirent sur leurs frères!...

«Nous ne demandons que l'ordre! du travail et du pain!... Tenez! regardez nos femmes, nos filles, nos enfants qui sont là avec nous!... Voyez! comme ils tremblent et comme ils pleurent!..... Voyez comme ils sont pâles, maigres, mal couverts!..... Avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... avons-nous l'air d'un peuple bien nourri?... Depuis cinq mois nous nous sommes mis à la ration pour payer la liberté ce qu'elle vaut!... Nous ne nous repentons pas!... nous ne nous repentons pas!... Mais il faut que la liberté aussi nourrisse le peuple!... Renvoyez l'Assemblée nationale!... À bas l'Assemblée nationale!... Elle ne sait rien faire!... Elle perd notre temps!... Gouvernez-nous tout seul!... Oui, oui, reprenez le gouvernement!... Gouvernez-nous tout seul!... Gouvernez-nous tout seul!...»

L***—«Vous me demandez un crime! L'Assemblée, c'est la France! Donnez-lui du temps, on ne fonde pas un gouvernement en une séance!»

Mille voix.—«Non, non, non, elle ne fait rien!... elle ne nous comprend pas!... elle ne nous connaît pas!... Gouvernez-nous tout seul!... nous vous obéirons!... nous le jurons!... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez fait garder les portes des riches pendant les nuits de Février, et éteindre l'incendie des Tuileries et de Neuilly?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous n'avez pas voulu le drapeau rouge?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez dit de supprimer la peine de mort contre nos ennemis?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez appelés, le 16 avril, pour vous délivrer de l'hôtel de ville où vous étiez assiégé par les communistes?... Ne nous sommes-nous pas levés cinq cent mille contre eux à votre voix?... Ne vous avons-nous pas obéi, le 15 mai, pour délivrer l'Assemblée nationale et pour marcher avec vous contre l'hôtel de ville occupé par le canon des insurgés?... Dites!... dites!... Quand ne vous avons-nous pas obéi?... Nous sommes pauvres, mais nous sommes de bons citoyens, de bons enfants! nous vous obéirons toujours!... mais gouvernez-nous tout seul!... Un gouvernement, c'est du pain!... Du pain!... du pain!... L'ordre et la paix entre nous, voilà ce que nous voulons!...»

Des milliers de voix sur toute la ligne.—«Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... et point de sang!... Nous ne voulons pas de sang!... Nous ne voulons pas d'insurrection!... Mais renvoyez cette assemblée de bavards!... Faites cesser le combat!... Faites taire le canon!...»

L***—«Voulez-vous donc que nous laissions assassiner Paris et la France sans défendre les braves gens comme vous contre une poignée de coupables?»

Des milliers de voix.—«C'est vrai pourtant!... c'est vrai!... Nous ne les approuvons pas!... nous ne marchons pas avec eux!... nous ne les connaissons pas!... Ce sont de mauvais citoyens!... Mais finissez vite, ou nous ne répondons pas de nous-mêmes!... Renvoyez l'Assemblée!... Du travail!... du pain!... du pain!... du pain!... La paix!... mais pardon, pardon aux vaincus!... Nous ne reconnaissons plus d'ennemis à terre!... Les blessés à l'hôpital!... Grâce aux vaincus!... Les blessés à l'hôpital!... Nous y avons porté ensemble les vôtres et les nôtres en Février!... Point de vengeance!... point d'échafaud!... Pardon aux vaincus!... Un gouvernement!... un gouvernement!... Du travail!... du pain!... la liberté et la paix!... mais ne l'oubliez pas, grâce aux vaincus!... grâce aux vaincus!... les blessés à l'hôpital!... l'humanité pour tout le monde! nous sommes des Français!...»

Voilà, littéralement copié sur place par M. Lachaud, le cri confus, prolongé, lamentable, mais humain cependant, de la plus grande sédition du peuple français, comparé au cri féroce, implacable et sanguinaire du peuple romain dans la même explosion d'âme populaire!... Comme on sent le cœur différent des deux peuples dans leurs deux voix!... Le Cirque et la servitude avaient férocisé la populace romaine; la liberté et la littérature, descendues depuis trente ans jusque dans les masses, avaient humanisé, adouci et ennobli le peuple français. Il était capable d'égarement, incapable de cruauté en masse. Que ceux qui craignent pour la société en France se rassurent: ce peuple, assaini par sa littérature, est sain de cœur comme de bon sens. Il peut avoir vingt révolutions, il n'aura pas de cataclysme social. C'est à la nature qu'il doit son bon cœur: c'est à sa littérature et à ses tribunes qu'il doit son bon sens!

Lamartine.