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Cours familier de Littérature - Volume 02 cover

Cours familier de Littérature - Volume 02

Chapter 169: V
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About This Book

A collection of reflective essays examines the cycles of human intelligence, rejecting both the notion of uninterrupted progressive ascent and the fear of inevitable cultural decay. The author surveys ancient and non-Western literatures to argue for recurring renewal and the persistence of intellectual vitality across generations. He counters claims that democratic diffusion of knowledge diminishes genius by describing how broader illumination can mask rather than erase high talent. Metaphors drawn from nature and scripture illustrate alternating dawns and twilight in cultural history. The overall stance holds that the present era retains youthful fecundity rather than belonging to an irrevocable decline.

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Je n'ai pas navigué sur l'océan de sable,
Au branle assoupissant du vaisseau du désert;
Je n'ai pas étanché ma soif intarissable,
Le soir, au puits d'Hébron, de trois palmiers couvert;
Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes,
Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job.
Ni la nuit, au doux bruit des toiles palpitantes.
Rêvé les rêves de Jacob.

Des sept pages du monde une me reste à lire:
Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aux cieux,
Sous quel poids du néant la poitrine y respire,
Comment le cœur palpite en approchant des Dieux!
Je ne sais pas comment, au pied d'une colonne
D'où l'ombre des vieux jours sur le barde descend,
L'herbe parle à l'oreille, ou la terre bourdonne,
Ou la brise pleure en passant.

Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques
Le cri des nations monter et retentir,
Ni vu du haut Liban les aigles prophétiques
S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr.
Je n'ai pas reposé ma tête sur la terre
Où Palmyre n'a plus que l'écho de son nom,
Ni fait sonner au loin, sous mon pied solitaire,
L'empire vide de Memnon.

Je n'ai pas entendu, du fond de ses abîmes,
Le Jourdain lamentable élever ses sanglots,
Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes
Que ceux dont Jérémie épouvanta ses flots.
Je n'ai pas écouté chanter en moi mon âme
Dans la grotte sonore où le barde des rois
Sentait, au sein des nuits, l'hymne à la main de flamme
Arracher la harpe à ses doigts.

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Voilà pourquoi je pars, voilà pourquoi je joue
Quelque reste de jours inutile ici-bas.
Qu'importe sur quel bord le vent d'hiver secoue
L'arbre stérile et sec, et qui n'ombrage pas!
L'insensé! dit la foule.—Elle-même insensée!
Nous ne trouvons pas tous notre pain en tout lieu:
Du barde voyageur le pain, c'est la pensée;
Son cœur vit des œuvres de Dieu!

Adieu donc, mon vieux père! adieu, mes sœurs chéries!
Adieu, ma maison blanche à l'ombre du noyer!
Adieu, mes beaux coursiers, oisifs dans mes prairies!
Adieu, mon chien fidèle! Hélas! seul au foyer,
Votre image me trouble, et me suit comme l'ombre
De mon bonheur passé qui veut me retenir.
Ah! puisse se lever moins douteuse et moins sombre
L'heure qui doit nous réunir!

Six mois après, je parcourais pendant soixante jours, avec une caravane, le désert de Job.

Les impressions que je reçus alors de ces solitudes se sont représentées avec tant de force et de netteté à mon imagination, ces jours-ci, que j'en ai reproduit une partie dans les vers suivants, méditation poétique tronquée dont je copie seulement quelques fragments pour mes lecteurs. Depuis ce pèlerinage dans le désert, j'ai parlé tant d'autres langues que je dois demander indulgence pour ces réminiscences de poésie.

LE DÉSERT OU L'IMMATÉRIALITÉ DE DIEU
MÉDITATION POÉTIQUE.
I

Il est nuit... Qui respire?... Ah! c'est la longue haleine,
La respiration nocturne de la plaine!
Elle semble, ô désert! craindre de t'éveiller.

Accoudé sur ce sable, immuable oreiller,
J'écoute, en retenant l'haleine intérieure,
La brise du dehors, qui passe, chante et pleure;
Langue sans mots de l'air, dont seul je sais le sens,
Dont aucun verbe humain n'explique les accents,
Mais que tant d'autres nuits sous l'étoile passées
M'ont appris, dès l'enfance, à traduire en pensées.
Oui, je comprends, ô vent! ta confidence aux nuits;
Tu n'as pas de secret pour mon âme, depuis
Tes hurlements d'hiver dans le mât qui se brise,
Jusqu'à la demi-voix de l'impalpable brise
Qui sème, en imitant des bruissements d'eau,
L'écume du granit en grains sur mon manteau.

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Quel charme de sentir la voile palpitante
Incliner, redresser le piquet de ma tente,
En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits
D'une mer aux longs flots l'insensible roulis!
Nulle autre voix que toi, voix d'en haut descendue,
Ne parle à ce désert muet sous l'étendue.
Qui donc en oserait troubler le grand repos?
Pour nos balbutiements aurait-il des échos?
Non; le tonnerre et toi, quand ton simoun y vole,
Vous avez seuls le droit d'y prendre la parole,
Et le lion, peut-être, aux narines de feu,
Et Job, lion humain, quand il rugit à Dieu!.....

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Comme on voit l'infini dans son miroir, l'espace!
À cette heure où, d'un ciel poli comme une glace,
Sur l'horizon doré la lune au plein contour
De son disque rougi réverbère un faux jour,
Je vois à sa lueur, d'assises en assises,
Monter du noir Liban les cimes indécises,
D'où l'étoile, émergeant des bords jusqu'au milieu,
Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu.

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. . . . . . . . .

II

Sur l'océan de sable où navigue la lune,
Mon œil partout ailleurs flotte de dune en dune;
Le sol, mal aplani sous ces vastes niveaux,
Imite les grands flux et les reflux des eaux.
À peine la poussière, en vague amoncelée,
Y trace-t-elle en creux le lit d'une vallée,
Où le soir, comme un sel que le bouc vient lécher,
La caravane boit la sueur du rocher.
L'œil, trompé par l'aspect au faux jour des étoiles,
Croit que, si le navire, ouvrant ici ses voiles,
Cinglait sur l'élément où la gazelle a fui,
Ces flots pétrifiés s'amolliraient sous lui,
Et donneraient aux mâts courbés sur leurs sillages
Des lames du désert les sublimes tangages!

. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

Mais le chameau pensif, au roulis de son dos,
Navire intelligent, berce seul sur ces flots;
Dieu le fit, ô désert! pour arpenter ta face,
Lent comme un jour qui vient après un jour qui passe,
Patient comme un but qui ne s'approche pas,
Long comme un infini traversé pas à pas,
Prudent comme la soif quarante jours trompée,
Qui mesure la goutte à sa langue trempée;
Nu comme l'indigent, sobre comme la faim,
Ensanglantant sa bouche aux ronces du chemin;
Sûr comme un serviteur, humble comme un esclave,
Déposant son fardeau pour chausser son entrave,
Trouvant le poids léger, l'homme bon, le frein doux,
Et pour grandir l'enfant pliant ses deux genoux!

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III

Les miens, couchés en file au fond de la ravine,
Ruminent sourdement l'herbe morte ou l'épine;
Leurs longs cous sur le sol rampent comme un serpent;
Aux flancs maigres de lait leur petit se suspend,
Et, s'épuisant d'amour, la plaintive chamelle
Les lèche en leur livrant le suc de sa mamelle.
Semblables à l'escadre à l'ancre dans un port,
Dont l'antenne pliée attend le vent qui dort,
Ils attendent soumis qu'au réveil de la plaine
Le chant du chamelier leur cadence leur peine,
Arrivant chaque soir pour repartir demain,
Et comme nous, mortels, mourant tous en chemin!

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IV

D'une bande de feu l'horizon se colore,
L'obscurité renvoie un reflet à l'aurore;
Sous cette pourpre d'air, qui pleut du firmament,
Le sable s'illumine en mer de diamant.

Hâtons-nous!... replions, après ce léger somme,
La tente d'une nuit semblable aux jours de l'homme,
Et, sur cet océan qui recouvre les pas,
Recommençons la route où l'on n'arrive pas!

Eh! ne vaut-elle pas celles où l'on arrive?
Car, en quelque climat que l'homme marche ou vive,
Au but de ses désirs, pensé, voulu, rêvé,
Depuis qu'on est parti qui donc est arrivé?...

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Sans doute le désert, comme toute la terre,
Est rude aux pieds meurtris du marcheur solitaire,
Qui plante au jour le jour la tente de Jacob,
Ou qui creuse en son cœur les abîmes de Job!
Entre l'Arabe et nous le sort tient l'équilibre;
Nos malheurs sont égaux... mais son malheur est libre!
Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,
Il prend dans ses sillons racine comme un chêne:
L'homme dont le désert est la vaste cité
N'a d'ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.
Par la faim et la soif il achète ses biens;
Il sait que nos trésors ne sont que des liens.
Sur les flancs calcinés de cette arène avare
Le pain est graveleux, l'eau tiède, l'ombre rare;
Mais, fier de s'y tracer un sentier non frayé,
Il regarde son ciel et dit: Je l'ai payé!...

Sous un soleil de plomb la terre ici fondue
Pour unique ornement n'a que son étendue;
On n'y voit pas bleuir, jusqu'au fond d'un ciel noir,
Ces neiges où nos yeux montent avec le soir;
On n'y voit pas au loin serpenter dans les plaines
Ces artères des eaux d'où divergent les veines
Qui portent aux vallons par les moissons dorés
L'ondoîment des épis ou la graisse des prés;
On n'y voit pas blanchir, couchés dans l'herbe molle,
Ces gras troupeaux que l'homme à ses festins immole;
On n'y voit pas les mers dans leur bassin changeant
Franger les noirs écueils d'une écume d'argent,
Ni les sombres forêts à l'ondoyante robe
Vêtir de leur velours la nudité du globe,
Ni le pinceau divers que tient chaque saison
Des couleurs de l'année y peindre l'horizon;
On n'y voit pas enfin, près du grand lit des fleuves,
Des vieux murs des cités sortir des cités neuves,
Dont la vaste ceinture éclate chaque nuit
Comme celle d'un sein qui porte un double fruit!
Mers humaines d'où monte avec des bruits de houles
L'innombrable rumeur du grand roulis des foules!

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V

Rien de ces vêtements, dont notre globe est vert,
N'y revêt sous ses pas la lèpre du désert;
De ses flancs décharnés la nudité sans germe
Laisse les os du globe en percer l'épiderme;
Et l'homme, sur ce sol d'où l'oiseau même a fui,
Y charge l'animal d'y mendier pour lui!
Plier avant le jour la tente solitaire,
Rassembler le troupeau qui lèche à nu la terre;
Autour du puits creusé par l'errante tribu
Faire boire l'esclave où la jument a bu;
Aux flancs de l'animal, qui s'agenouille et brame,
Suspendre à poids égaux les enfants et la femme;
Voguer jusqu'à la nuit sur ces vagues sans bords,
En laissant le coursier brouter à jeun son mors;
Boire à la fin du jour, pour toute nourriture,
Le lait que la chamelle à votre soif mesure,
Ou des fruits du dattier ronger les maigres os;
Recommencer sans fin des haltes sans repos
Pour épargner la source où la lèvre s'étanche;
Partir et repartir jusqu'à la barbe blanche...
Dans des milliers de jours, à tous vos jours pareils,
Ne mesurer le temps qu'au nombre des soleils;
Puis de ses os blanchis, sur l'herbe des savanes,
Tracer après sa mort la route aux caravanes...
Voilà l'homme!... Et cet homme a ses félicités!
Ah! c'est que le désert est vide des cités;
C'est qu'en voguant au large, au gré des solitudes,
On y respire un air vierge des multitudes!
C'est que l'esprit y plane indépendant du lieu;
C'est que l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.

Moi-même, de mon âme y déposant la rouille,
Je sens que j'y grandis de ce que j'y dépouille,
Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux,
Y prend la solitude et la grandeur des lieux!

VI

Tel que le nageur nu, qui plonge dans les ondes,
Dépose au bord des mers ses vêtements immondes,
Et, changeant de nature en changeant d'élément,
Retrempe sa vigueur dans le flot écumant,
Il ne se souvient plus, sur ces lames énormes,
Des tissus dont la maille emprisonnait ses formes;
Des sandales de cuir, entraves de ses piés,
De la ceinture étroite où ses flancs sont liés,
Des uniformes plis, des couleurs convenues
Du manteau rejeté de ses épaules nues;
Il nage, et, jusqu'au ciel par la vague emporté,
Il jette à l'Océan son cri de liberté!...
Demandez-lui s'il pense, immergé dans l'eau vive,
Ce qu'il pensait naguère accroupi sur la rive!
Non, ce n'est plus en lui l'homme de ses habits,
C'est l'homme de l'air vierge et de tous les pays.
En quittant le rivage, il recouvre son âme:
Roi de sa volonté, libre comme la lame!...
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VII

Le désert donne à l'homme un affranchissement
Tout pareil à celui de ce fier élément;
À chaque pas qu'il fait sur sa route plus large,
D'un de ses poids d'esprit l'espace le décharge;
Il soulève en marchant, à chaque station,
Les serviles anneaux de l'imitation;
Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,
Avec chaque habitude, un débri de sa chaîne...
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Ces murs de servitude, en marbre édifiés,
Ces balbeks tout remplis de dieux pétrifiés,
Pagodes, minarets, panthéons, acropoles,
N'y chargent pas le sol du poids de leurs coupoles;
La foi n'y parle pas les langues de Babel;
L'homme n'y porte pas, comme une autre Rachel,
Cachés sous son chameau, dans les plis de sa robe,
Les dieux de sa tribu que le voleur dérobe!
L'espace ouvre l'esprit à l'immatériel.
Quand Moïse au désert pensait pour Israël,
À ceux qui portaient Dieu, de Memphis en Judée,
L'Arche ne pesait pas... car Dieu n'est qu'une idée!
. . . . . . . . .
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VIII

Et j'ai vogué déjà, depuis soixante jours,
Vers ce vague horizon qui recule toujours;
Et mon âme, oubliant ses pas dans sa carrière,
Sans espoir en avant, sans retour en arrière,
Respirant à plein souffle un air illimité,
De son isolement se fait sa volupté.
La liberté d'esprit, c'est ma terre promise!
Marcher seul affranchit, penser seul divinise!...
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La lune, cette nuit, visitait le désert;
D'un brouillard sablonneux son disque recouvert
Par le vent du simoun, qui soulève sa brume,
De l'océan de sable en transperçant l'écume,
Rougissait comme un fer de la forge tiré;
Le sol lui renvoyait ce feu réverbéré;
D'une pourpre de sang l'atmosphère était teinte,
La poussière brûlait cendre au pied mal éteinte;
Ma tente, aux coups du vent, sur mon front s'écroula,
Ma bouche sans haleine au sable se colla;
Je crus qu'un pas de Dieu faisait trembler la terre,
Et, pensant l'entrevoir à travers le mystère,
Je dis au tourbillon:—Ô Très-Haut! si c'est toi,
Comme autrefois à Job, en chair apparais-moi!...
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

IX

Mais son esprit en moi répondit: «Fils du doute,
Dis donc à l'Océan d'apparaître à la goutte!
Dis à l'éternité d'apparaître au moment!
Dis au soleil voilé par l'éblouissement,
D'apparaître en clin d'œil à la pâle étincelle
Que le ver lumineux ou le caillou recèle!
Dis à l'immensité, qui ne me contient pas,
D'apparaître à l'espace inscrit dans tes deux pas!

«Et par quel mot pour toi veux-tu que je me nomme?
Et par quel sens veux-tu que j'apparaisse à l'homme?
Est-ce l'œil, ou l'oreille, ou la bouche, ou la main?
Qu'est-il en toi de Dieu? Qu'est-il en moi d'humain?
L'œil n'est qu'un faux cristal voilé d'une paupière
Qu'un éclair éblouit, qu'aveugle une poussière;
L'oreille, qu'un tympan sur un nerf étendu,
Que frappe un son charnel par l'esprit entendu;
La bouche, qu'un conduit par où le ver de terre
De la terre et de l'eau vit ou se désaltère;
La main, qu'un muscle adroit, doué d'un tact subtil;
Mais quand il ne tient pas, ce muscle, que sait-il?...
Peux-tu voir l'invisible ou palper l'impalpable?
Fouler aux pieds l'esprit comme l'herbe ou le sable?
Saisir l'âme? embrasser l'idée avec les bras?
Ou respirer Celui qui ne s'aspire pas?...

«Suis-je opaque, ô mortels! pour vous donner une ombre?
Éternelle unité, suis-je un produit du nombre?
Suis-je un lieu pour paraître à l'œil étroit ou court?
Suis-je un son pour frapper sur l'oreille du sourd?
Quelle forme de toi n'avilit ma nature?
Qui ne devient petit quand c'est toi qui mesure?...
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

«Dans quel espace enfin des abîmes des cieux
Voudrais-tu que ma gloire apparût à tes yeux?
Est-ce sur cette terre où dans la nuit tu rampes?
Terre, dernier degré de ces milliers de rampes
Qui toujours finissant recommencent toujours,
Et dont le calcul même est trop long pour tes jours?
Petit charbon tombé d'un foyer de comète
Que sa rotation arrondit en planète,
Qui du choc imprimé continue à flotter,
Que mon œil oublierait aux confins de l'éther
Si, des sables de feu dont je sème ma nue,
Un seul grain de poussière échappait à ma vue?

«Est-ce dans mes soleils? ou dans quelque autre feu
De ces foyers du ciel, dont le grand doigt de Dieu
Pourrait seul mesurer le diamètre immense?
Mais, quelque grand qu'il soit, il finit, il commence.
On calculerait donc mon orbite inconnu?
Celui qui contient tout serait donc contenu?
Les pointes du compas, inscrites sur ma face,
Pourraient donc en s'ouvrant mesurer ma surface?
Un espace des cieux, par d'autres limité,
Emprisonnerait donc ma propre immensité?
L'astre où j'apparaîtrais, par un honteux contraste,
Serait plus Dieu que moi, car il serait plus vaste?
Et le doigt insolent d'un vil calculateur
Comme un nombre oserait chiffrer son Créateur?...
«Du jour où de l'Éden la clarté s'éteignit,
L'antiquité menteuse en songes me peignit;
Chaque peuple à son tour, idolâtre d'emblème,
Me fit semblable à lui pour m'adorer lui-même.

«Le Gange le premier fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,
De mon être intangible en voulant palper l'ombre,
De ma sainte unité multiplia le nombre,
De ma métamorphose éblouit ses autels,
Fit diverger l'encens sur mille dieux mortels;
De l'éléphant lui-même adorant les épaules,
Lui fit porter sur rien le monde et ses deux pôles,
Éleva ses tréteaux dans le temple indien,
Transforma l'Éternel en vil comédien,
Qui, changeant à sa voix de rôle et de figure,
Jouait le Créateur devant sa créature!
La Perse rougissant de cet ignoble jeu
Avec plus de respect m'incarna dans le feu;
Pontife du soleil, le pieux Zoroastre
Pour me faire éclater me revêtit d'un astre.

«Chacun me confondit avec son élément:
La Chine astronomique avec le firmament;
L'Égypte moissonneuse avec la terre immonde
Que le dieu-Nil arrose et le dieu-bœuf féconde;
La Grèce maritime avec l'onde ou l'éther
Que gourmandait pour moi Neptune ou Jupiter,
Et, se forgeant un ciel aussi vain qu'elle-même,
Dans la Divinité ne vit qu'un grand poëme!

«Mais le temps soufflera sur ce qu'ils ont rêvé,
Et sur ces sombres nuits mon astre s'est levé.
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

X

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. . . . . . . . .

«Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piége des images?
Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs!
C'est dans l'entendement, que vous me verrez luire,
Tout œil me rétrécit qui croit me reproduire.
Ne mesurez jamais votre espace et le mien,
Si je n'étais pas tout je ne serais plus rien!

«Non ce second chaos qu'un panthéiste adore
Où dans l'immensité Dieu même s'évapore,
D'éléments confondus pêle-mêle brutal
Où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal;
Mais ce tout, centre-Dieu de l'âme universelle,
Subsistant dans son œuvre et subsistant sans elle:
Beauté, puissance, amour, intelligence et loi,
Et n'enfantant de lui que pour jouir de soi!...

«Voilà la seule forme où je puis t'apparaître!
Je ne suis pas un être, ô mon fils! Je suis l'Être!
Plonge dans ma hauteur et dans ma profondeur,
Et conclus ma sagesse en pensant ma grandeur!
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre,
Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un... Mystère.
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

«—Ô Mystère! lui dis-je, eh bien! sois donc ma foi...
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi!
Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres;
J'en relève mon front ébloui de ténèbres!
Quand l'astre à l'horizon retire sa splendeur,
L'immensité de l'ombre atteste sa grandeur!
À cette obscurité notre foi se mesure,
Plus l'objet est divin, plus l'image est obscure.
Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras,
Et je dis: C'est bien toi, car je ne te vois pas!
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

XI

Ainsi, dans son silence et dans sa solitude,
Le désert me parlait mieux que la multitude.
Ô désert! ô grand vide où l'écho vient du ciel!
Parle à l'esprit humain, cet immense Israël!
Et moi puissé-je, au bout de l'uniforme plaine
Où j'ai suivi longtemps la caravane humaine,
Sans trouver dans le sable élevé sur ses pas
Celui qui l'enveloppe et qu'elle ne voit pas,
Puissé-je, avant le soir, las des Babels du doute,
Laisser mes compagnons serpenter dans leur route,
M'asseoir au puits de Job, le front dans mes deux mains,
Fermer enfin l'oreille à tous verbes humains,
Dans ce morne désert converser face à face
Avec l'éternité, la puissance et l'espace:
Trois prophètes muets, silences pleins de foi,
Qui ne sont pas tes noms, Seigneur! mais qui sont toi,
Évidences d'esprit qui parlent sans paroles,
Qui ne te taillent pas dans le bloc des idoles,
Mais qui font luire, au fond de nos obscurités,
Ta substance elle-même en trois vives clartés.
Père et mère à toi seul, et seul né sans ancêtre,
D'où sort sans t'épuiser la mer sans fond de l'Être,
Et dans qui rentre en toi jamais moins, toujours plus,
L'Être au flux éternel, à l'éternel reflux!
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

Et puissé-je, semblable à l'homme plein d'audace
Qui parla devant toi, mais à qui tu fis grâce,
De ton ombre couvert comme de mon linceul,
Mourir seul au désert dans la foi du Grand Seul!

XXVIII

Maintenant, oublions ces faibles vers, et lisons Job; et voyons par quel admirable circuit d'une pensée qui fait le tour du monde intellectuel le grand poëte et le grand philosophe passe de la foi au doute, du doute au blasphème, du blasphème à la certitude, et du désespoir d'esprit à cette résignation raisonnée, à ce consentement de l'homme à Dieu, seule sagesse des vrais sages, seule vérité du cœur comme elle est la seule vérité de l'esprit.

La lecture de Job n'est pas seulement la plus haute leçon de poésie, elle est la plus haute leçon de piété.

Mais d'abord disons ce que c'était que Job.

Lamartine.

XIIe ENTRETIEN.

I

Nous nous sommes dit à la fin de notre dernier entretien: Qu'est-ce que Job?

Personne n'en sait rien.

C'est aussi ce que se sont répondu Bossuet, La Harpe, le révérend docteur Lowth, auteur du cours moderne le plus érudit de la poésie sacrée, enfin M. Cahen lui-même, le dernier et le plus hébraïque des traducteurs de la Bible, dans ses recherches plus remarquables encore que son texte.

Non, personne ne sait qui fut ce premier, et, selon moi, ce plus sublime de tous les poëtes; personne ne connaît le véritable auteur de ce poëme en quelque sorte surhumain. Ce poëme n'a pas toujours fait partie de la Bible proprement dite; il a été ensuite recueilli dans le livre sacré; il lui est peut-être antérieur, et il en est indépendant. Le docteur Lowth, professeur de poésie sacrée à l'université d'Oxford, à qui nous devons deux volumes qui font autorité sur ces matières, réfute parfaitement bien l'opinion qui attribue le poëme de Job à Moïse lui-même.

Ces opinions sont aussi celles du savant traducteur hébreu de la Bible, M. Cahen.

Quant à nous-même, voici franchement et hardiment ce que nous pensons de l'auteur et du poëme. L'inconnu est le champ libre des conjectures; Bossuet lui-même, le plus orthodoxe des commentateurs, ne se les interdit pas. Mais nos conjectures personnelles sur l'œuvre de Job ne sont pas, comme on pourrait le croire, de fantastiques excursions de l'imagination; elles sont motivées et autorisées pour nous par une étude de trente ans des traditions, des histoires des monuments, des philosophies et des poésies de l'Orient primitif. Si nous ne donnons pas ces conjectures pour des vérités, nous les donnons du moins comme des vraisemblances aussi rapprochées de la vérité que l'ombre est rapprochée du corps. Nous prions nos lecteurs de les lire comme nous les leur donnons, c'est-à-dire comme une opinion personnelle, non à croire sur parole, mais à examiner.

L'étrangeté de ces opinions, au premier abord, nous commande cette précaution oratoire; mais, quand on aura bien lu et relu avec nous ce merveilleux poëme de Job, peut-être sera-t-on plus indulgent pour l'étrangeté et pour la hardiesse de nos conjectures sur l'origine de ce livre d'un caractère notablement antédiluvien.

II

Voici donc ce que nous pensons de Job.

D'abord on sait, par plusieurs passages de ces entretiens, que nous différons complétement d'idée avec les philosophes modernes du PROGRÈS INDÉFINI ET CONTINU DE L'ESPRIT HUMAIN.

Ces philosophes, pour flatter très-sincèrement leurs contemporains, leur postérité, et pour se flatter eux-mêmes, sont obligés de ne voir que ténèbres, ignorance, barbarie, dans les commencements de l'humanité. Ils ferment les yeux aux monuments sublimes ou divins de l'histoire de la sagesse, des théogonies, des poésies primitives; ils tiennent tout cela pour non avenu.

Cette négation de tout le passé théologique, philosophique, poétique, architectural, historique même, de l'humanité antérieure à nous, leur est nécessaire; car, sans cela, comment pourraient-ils se justifier à eux-mêmes cette progressivité indéfinie et continue de l'esprit humain, progressant de Brahma, de Job, de l'Égypte, de la Judée, de la Grèce et de Rome, jusqu'à Paris, au siècle de Louis XV, et au nôtre? L'évidence les confondrait. On se demanderait, en lisant les philosophes de l'Inde, en lisant le poëme de Job, en lisant les législations patriarcales de la Chine, en lisant la Bible, en lisant Homère, en lisant Platon, en lisant l'Évangile, en lisant Virgile ou Cicéron, en contemplant les Pyramides, les Palmyre, les Persépolis, les Parthénon, les Panthéon encore debout, en pâlissant d'admiration devant les marbres vivants de Phidias, on se demanderait où sont donc les traces de ce progrès indéfini et continu des facultés humaines.

Mais c'est égal: le système le veut ainsi; il faut que le monde s'y prête; il faut que l'homme antérieur à notre ère n'ait été qu'une informe ébauche lui-même de son Créateur, une espèce de brute ou de sauvage, perfectionné indéfiniment et continûment jusqu'à la perfection où ils se plaisent à le contempler en eux ou en nous, et progressant après nous jusqu'à une espèce de divinisation indéfinie aussi, dont les étoiles doivent nous dire quelque chose.

Nous ne croyons pas un mot de tout cela; nous sommes convaincu que l'état sauvage est une maladie de l'humanité, et nullement son état originaire et normal.

Nous sommes convaincu qu'il y a eu avant nous une humanité primitive tout aussi bien douée, et, disons franchement notre pensée, qui est en cela la pensée des livres sacrés, de toutes les grandes races religieuses ou historiques du globe, qu'il y a eu une humanité mieux douée de lumière, de vérités divines, de facultés et de bonheur que nous.

Nous sommes convaincu (sans pouvoir le démontrer ni l'expliquer) qu'au lieu du progrès indéfini et continu il y a eu une déchéance, une éclipse de Dieu sur l'homme, un Éden perdu, comme disent ces livres sacrés partout.

Nous sommes convaincu que les progrès épars, souvent interrompus par des rechutes, mais très-réels et très-méritoires, qui ont eu lieu depuis cette mystérieuse dégradation de la première humanité, ne sont que des efforts généreux et saints pour reconquérir ce qui a été perdu, pour rentrer dans notre innocence, dans notre science et dans notre félicité primitive.

On voit combien il y a de distance entre nous et les philosophes actuels du progrès continu et indéfini.

Nous ne nous rencontrons que dans nos vœux communs pour la félicité et pour la sainteté de l'homme, et dans nos efforts pour le faire avancer d'un pas, eux vers un progrès indéfini et continu, nous vers un progrès réel, mais relatif.

Or, faut-il le dire? Un de nos principaux arguments contre le progrès indéfini et continu de l'esprit humain, un de nos principaux monuments ou témoignages d'une condition intellectuelle et morale de l'homme primitif supérieure à notre condition présente, c'est précisément ce livre mystérieux de Job. Cuvier le géologue trouvait des mastodontes dans les couches antédiluviennes du globe; Job est pour nous un mastodonte intellectuel et philosophique dans les couches antédiluviennes de l'esprit humain.

Il y a là dedans une philosophie qui n'a aucune analogie, avant la renaissance évangélique, ni dans les philosophies indiennes, ni dans les philosophies chinoises, ni dans le peu que nous savons de la philosophie égyptienne, ni dans les philosophies païennes (excepté Platon et Épictète), ni même dans les philosophies rationnelles qu'on essaie de construire aujourd'hui avec des débris.

D'où pouvait venir dans l'esprit d'un pasteur arabe du désert de Hus une philosophie à la fois aussi hardie, aussi humaine, aussi divine, aussi révélée, aussi mystérieuse, aussi raisonnée, et aussi sublimement discutée, chantée et criée, que celle que nous allons lire dans ce poëme écrit sur le sable avec un roseau trempé dans une larme d'homme?... Dépouillez toutes vos bibliothèques plus récentes, et montrez-moi quelque chose d'égal à un de ces sanglots, à un de ces blasphèmes, à une de ces résignations.

Je vous en défie!

III

Eh bien! puisque rien ne vient de rien, je me suis toujours demandé d'où avait donc coulé dans le sable du désert cette source souterraine et intarissable de vérité métaphysique, de philosophie, de théologie, d'éloquence et de poésie, dont ce poëme de Job déborde, pour qui sait lire, sentir, comprendre et prier sur cette terre.

Nous ne craignons pas de le dire:

Cela ne peut venir que d'une tradition antique au delà de toute antiquité connue, et d'une philosophie conservée et retrouvée de l'humanité primitive, philosophie remontant, de génération en génération, jusqu'à une génération première douée de communications plus lumineuses et plus directes avec l'auteur de toute lumière, Dieu.

En contradiction avec le système des philosophes du progrès continu et indéfini, il est certain que, plus on remonte de civilisation en civilisation, de livres en livres, de traditions religieuses en traditions religieuses, vers cette profondeur inconnue des temps qu'on appelle les temps antédiluviens, plus on entrevoit de lueurs divines ou de crépuscules d'aurore lumineuse dans l'esprit humain.

Que doit-on en conclure? Qu'il y a eu, avant ce déluge général ou même partiel, attesté par toutes les traditions orientales, une époque de civilisation supérieure à ce qui fut après ce cataclysme de l'humanité; que cette époque de civilisation antédiluvienne touchait de plus près elle-même à une autre époque encore supérieure en innocence, en science, en facultés, en félicités de l'homme ici-bas avant cette grande et mystérieuse déchéance, tradition universelle aussi, qui chassa l'humanité primitive de ce demi-ciel appelé l'Éden ou le jardin; que des traditions de cette philosophie de l'Éden ou du jardin avaient survécu dans l'humanité déchue, et qu'enfin, après le second naufrage de l'humanité antédiluvienne, quelques grandes vérités et quelques grandes philosophies, restées dans la mémoire de quelques sages ou prophètes échappés à l'inondation universelle ou partielle, avaient surnagé, et inspiraient encore de temps en temps l'esprit de l'homme dans l'Orient, scène encore humide de la grande catastrophe.

Soit qu'on se rattache aux traditions indiennes, qui font échapper quelques naufragés sur l'Hymalaïa; soit qu'on se rattache aux livres de la Chine, qui font réfugier un petit nombre de peuples sur les montagnes centrales; soit qu'on se rattache aux monuments de l'Éthiopie ou de la haute Égypte, qui font creuser longtemps aux Troglodytes des cavernes dans les hauts lieux pour éviter une seconde inondation de la plaine; soit qu'on se rattache aux récits bibliques, qui font naviguer Noé sur les eaux avec une élite de la famille humaine, il est impossible de nier les traditions orientales d'une grande submersion de cette partie du monde. Toutes ces traditions profanes ou sacrées s'accordent à constater qu'il échappa un petit nombre d'hommes au naufrage, et que ces naufragés abordèrent ici ou là, sur l'Hymalaïa, sur les montagnes centrales de la Chine, sur les rochers de l'Éthiopie, sur les cimes de l'Arménie ou sur le mont Ararat, et devinrent la souche de la troisième humanité.

La Perse, l'Arabie et la Bible leur donnent le nom de patriarches.

Ils avaient sauvé quelques troupeaux; ils devinrent pasteurs en Arabie. En Chine, ils descendirent des montagnes à mesure que les eaux se retiraient des plaines; ils creusèrent des canaux pour en faciliter l'écoulement; ils défrichèrent ces marais et devinrent laboureurs. Dans la Mésopotamie, ils bâtirent des Babylone, des Babel, des villes, des édifices refuges contre les eaux; en Éthiopie et dans la haute Égypte, des catacombes immenses et élevées dans le flanc des rochers, propres à contenir des populations entières. On ne peut les visiter encore aujourd'hui sans étonnement; la grandeur de l'épouvante explique seule la grandeur de l'œuvre.

Mais ces survivants de l'époque antédiluvienne n'avaient pas seulement sauvé leur vie; ils avaient sauvé aussi leur intelligence et leur mémoire; ils avaient transmis aux patriarches leurs premiers descendants, soit aux fils de Noé, si l'on admet la version biblique, soit aux fils des races indiennes, éthiopiennes, chinoises, si l'on admet les traditions de ces peuples de l'extrême Orient, ils avaient transmis quelques vestiges des vérités, de la révélation, de la philosophie, de la théologie que l'humanité antédiluvienne possédait depuis sa sortie de ce qu'on appelle Éden; crépuscule du soir après un jour éclatant.

Job, selon moi, était évidemment un de ces fils de la famille patriarcale et pastorale de l'Idumée, plus imbu que ses contemporains des traditions et des vérités de souvenir de la race primitive, et parlant aux hommes, on ne sait combien d'années après le déluge, la langue philosophique, théologique et poétique que nos premiers ancêtres avaient comprise et parlée avant le cataclysme physique et moral de l'humanité. Je ne puis m'expliquer autrement cette fulguration de lumière, de divinité, de science, de sagesse, et même de langage, dans une si complète obscurité de la terre! Job est pour moi un Platon de cette philosophie tronquée, mais surhumaine, que j'appellerai la philosophie antédiluvienne.

Qu'on en pense ce qu'on voudra, c'est mon idée; il m'est impossible d'en avoir une autre en trouvant ce diamant si divinement taillé dans ce sable sans traces du désert de Hus. Et cette idée, elle n'est pas en moi d'aujourd'hui, car voici ce que j'écrivais sur Job à une autre époque et dans une étude moins approfondie que celle-ci.

IV

J'ai lu aujourd'hui le livre entier de Job. Ce n'est pas la voix d'un homme, c'est la voix d'un temps. L'accent vient du plus profond des siècles. On dit qu'à l'époque où l'homme s'exprimait ainsi le monde était dans son enfance; cependant tout indique, dans cette épopée de l'âme, dans ce drame de pensées, dans cette philosophie lyrique, dans ce gémissement élégiaque, la sagesse et la mélancolie des jours avancés. Pendant combien d'années ou de siècles ne fallait-il pas que l'humanité eût accumulé, remué, scruté ses pensées en elle-même, pour arriver à de telles conclusions métaphysiques sur les misères de sa destinée et sur les mystères de la Providence divine! Quoi! du premier coup, du premier vagissement de son âme, l'homme aurait parlé à la fois comme homme et comme Dieu! Ce premier cri du cœur humain, qui éclate de colère, de douleur, de plénitude; ce premier rugissement de la fibre du lion torturé dans le cœur humain par le sort aurait surpassé tout ce que l'art le plus exercé de la pensée et du style a pu enfanter jusqu'à nos jours! Où donc Job aurait-il pris sa science de la nature, son expérience des choses humaines, sa lassitude de la vie, son suicide du désespoir, si ce n'était dans le trésor de nos misères et de nos larmes déjà accumulé depuis de longs siècles dans l'abîme d'un temps déjà vieux?

Si quelque livre a peint spécialement la poésie du vieillard, le découragement, l'amertume, l'ironie, le reproche, la plainte, l'impiété, le silence, la prostration, puis la résignation, cette impuissance qui se change forcément en vertu, puis la consolation qui relève par la piété divine l'esprit abattu, c'est bien évidemment ce livre de Job, ce dialogue avec soi-même, avec ses amis, avec Dieu, ce Platon lyrique du désert.

On ne sait ni précisément en quel lieu, ni surtout en quel temps ce poëme ou cette histoire a jailli d'une fibre d'homme. On a dit que c'était peut-être Moïse; mais Moïse, d'après la Bible elle-même, n'était ni éloquent, ni poëte; il était surtout homme d'État, historien, législateur. Job a la langue du plus grand poëte qui ait jamais articulé la parole humaine. C'est l'éloquence et la poésie fondues d'un seul jet et indivisibles dans tous les cris de l'homme. Il raconte, il discute, il écoute, il répond, il s'irrite, il interpelle, il apostrophe, il invective, il gronde, il éclate, il chante, il pleure, il se moque, il implore, il réfléchit, il se juge, il se repent, il s'apaise, il adore, il plane sur les ailes de son religieux enthousiasme au-dessus de ses propres déchirements; du fond de son désespoir il justifie Dieu contre lui-même; il dit: «C'est bien!» C'est le Prométhée de la parole, élevé au ciel tout criant et tout saignant dans les serres mêmes du vautour qui lui ronge le cœur! C'est la victime devenue juge par l'impersonnalité sublime de la raison, célébrant son propre supplice et jetant comme le Brutus des Romains les gouttes de son sang vers le ciel, non comme une insulte, mais comme une libation au Dieu juste!

Job n'est plus l'homme; c'est l'humanité! Une race qui peut sentir, penser et s'exprimer avec cet accent, est vraiment digne d'échanger sa parole avec la parole surnaturelle et de converser avec son Créateur.

Voici les notes retrouvées sur les marges de la Bible de famille. Je me borne à les copier.

V

Aujourd'hui je continue, j'analyse et je cite:

«Il y avait un homme dans la terre de Hus; il s'appelait Job. C'était un homme juste.» Ici tableau patriarcal et pastoral de la richesse, de la considération, du bonheur domestique de cet homme puissant et heureux. Puis, en quelques strophes rapides comme l'écroulement d'une maison ou d'une tente qui s'abîme coup sur coup sur Job, ses bergers et ses troupeaux sont enlevés par les ennemis de sa race; la foudre tombe et brûle ses récoltes; les Chaldéens tuent ses chamelles; le Simoun, le vent du désert, renverse sa tente sur ses fils et ses filles et les étouffe sous ses débris pendant un festin. Il déchire ses habits, il se rase la tête en signe de deuil; mais il n'accuse pas le Maître du bien et du mal; il se prosterne et il adore.

«Nu je suis sorti du sein de ma mère la terre, dit-il, nu j'y rentrerai. Dieu m'a donné, Dieu m'a repris. Que sa volonté soit faite, et que son nom soit toujours loué!»

Voilà le sage, voilà l'homme de raison et de piété! L'homme d'argile, de chair et de sang, ne tarde pas à reparaître. Ce n'est pas au moment du coup qu'on sent la douleur, c'est au contre-coup: il faut du temps à tout, même au supplice. Celui de Job s'aggrave; il tombe malade et languit sur sa litière comme un animal immonde, objet de dégoût même pour sa femme. «Mourez donc!» lui dit-elle. Mais son pieux stoïcisme survit encore à cet outrage.

«Vous êtes des insensés,» dit-il; «pourquoi mourir? Si nous avons reçu le bien de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas avec le même respect les maux?»

Mais ses amis, instruits au loin de sa ruine et de ses plaies, arrivent plutôt pour contempler ce grand débris de la fortune que pour le consoler et le relever. Ils se rangent à la manière des Arabes en cercle autour de lui, et, frappés d'horreur à la vue de ses plaies, ils restent sept jours et sept nuits sans rompre le morne silence de leur visite. Apparemment que leur présence, leur silence, leur physionomie sont pour Job un miroir dans lequel ses propres misères se réfléchissent et lui paraissent plus terribles à contempler qu'en lui-même. Il n'y résiste plus, il éclate en un premier gémissement qui semble emporter les digues de son âme. Ce n'est encore que de la douleur. Nous avons traduit nous-même ces premières larmes de Job en vers bien affaiblis d'accent et bien indignes du modèle; mais il faut considérer, indépendamment de la distance de temps, la faiblesse de l'écrivain surajoutée à la faiblesse de la langue.