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Cours familier de Littérature - Volume 02 cover

Cours familier de Littérature - Volume 02

Chapter 48: X
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About This Book

A collection of reflective essays examines the cycles of human intelligence, rejecting both the notion of uninterrupted progressive ascent and the fear of inevitable cultural decay. The author surveys ancient and non-Western literatures to argue for recurring renewal and the persistence of intellectual vitality across generations. He counters claims that democratic diffusion of knowledge diminishes genius by describing how broader illumination can mask rather than erase high talent. Metaphors drawn from nature and scripture illustrate alternating dawns and twilight in cultural history. The overall stance holds that the present era retains youthful fecundity rather than belonging to an irrevocable decline.

Et pourquoi nous haïr, et mettre entre les races
Ces bornes de nos cœurs qu'abhorre l'œil de Dieu?
De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?
Sa voûte est-elle un mur, une borne, un milieu?
Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L'esprit s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?
Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:
«L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie;
La fraternité n'en a pas!»

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,
Qui bornent l'héritage entre l'humanité:
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières;
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis!
Chacun est du climat de son intelligence;
Je suis concitoyen de toute âme qui pense:
La vérité, c'est mon pays!

Pourquoi nous disputer la montagne ou la plaine?
Notre tente est légère, un vent va l'enlever.
La table où nous rompons le pain est encor pleine,
Que la Mort, par nos noms, nous dit de nous lever.
Quand le sillon finit, le soc le multiplie.
Aucun œil du soleil ne tarit les rayons;
Sous le flot des épis la terre inculte plie,
Le linceul, pour couvrir leur race ensevelie,
Manque-t-il donc aux nations?

Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!
L'Orient délaissé s'y déroule au soleil;
L'espace y lasse en vain la lente caravane,
La solitude y dort son immense sommeil!
Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;
Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;
Là, comme un stylet d'or, l'ombre des pyramides
Mesure l'heure morte à des sables livides
Sur le cadran nu des déserts?

. . . . . . . . .

L'homme qui a écrit ces vers ne peut pas être suspect de partialité nationale. Mais notre titre de Français du dix-neuvième siècle ne doit pas nous empêcher cependant de rendre justice à notre patrie et à notre temps. Eh bien! je le dis avec une conviction qui n'emprunte rien au patriotisme et rien à l'illusion, pendant que la grande littérature, l'expression de l'esprit humain par la parole, baisse depuis quelques années en Europe, elle monte en France.

Pour le prouver, il faut envisager d'un regard le caractère de la littérature française, depuis ses premiers balbutiements jusqu'à nos jours.

X

Et d'abord, répétons-le bien ici: tels peuples, tels livres; le caractère d'une littérature, c'est tout simplement le caractère de la nation. Or, qu'est-ce que la France?

La France est géographiquement comme moralement un pays de fusion et de contraste dans l'unité. Après avoir été longtemps la Gaule semi-barbare sous ses druides, caste sanguinaire dont un système historique faux veut faire aujourd'hui une académie de platoniciens; après avoir succombé sous les Romains, le flot des races orientales et des émigrations du Nord l'envahit, et la mélange d'un sang plus pur et plus raffiné que le sang gaulois. Les Francs, ces croisés de la conquête, s'en emparent et lui donnent son nom; les Bretons, les Normands s'établissent sur ses côtes du nord; les Lombards et les Germains inondent les rives de son Rhin et de sa Saône; les Goths y débordent des Pyrénées sur ses versants français, les Liguriens et les Grecs sur ses Provences; les Sarrasins eux-mêmes pénètrent jusqu'au cœur du pays, et y laissent, en refluant vers l'Espagne, des colonies, des mœurs, des langues, des imaginations orientales. Le Gaulois proprement dit disparaît sous le flot successif de ces invasions, ou ne se conserve plus que dans les peuplades tout à fait serviles et illettrées des groupes de montagnes, qui sont le noyau central de sa géographie. La Gaule a disparu sous la France; et la France elle-même n'est plus qu'une grande mêlée de races, de sang, de langues, de mœurs, de législations, de cultes, qui fond tout ce qu'elle a de divers dans une lente et laborieuse unité. On assiste pour ainsi dire à ce travail des siècles et de la mer, qui jette des alluvions de sable et de coquillages sur des falaises, et qui solidifie ce sable devenu granit en le polissant.

XI

La diversité est donc le caractère essentiel et fondamental de la France nationale. Son caractère n'est pas un caractère, c'est un amalgame. Voilà pourquoi on l'accuse de ne pas avoir de caractère; cela est vrai; mais cela est bien plus beau, car elle en a plusieurs. C'est la pauvreté des autres races nationales de l'Europe, de n'avoir qu'un caractère national; c'est le génie, c'est l'aptitude, c'est la grandeur, c'est la gloire de la France, d'en avoir plusieurs. C'est par là qu'elle était prédestinée par la Providence à cette universalité qui est son signe entre tous les peuples. Lorsque le travail intestin du temps, du culte, des rois, des ministres, des événements eut fondu toutes ces diversités dans une unité de plus en plus parfaite et qui n'est pas achevée encore, il en sortit la France, c'est-à-dire la race multiple et une tout à la fois, le caractère, non plus français, non plus gaulois, non plus germain, non plus breton, non plus italien, non plus occitanien, non plus armoricain, non plus burgunde, mais le caractère européen par excellence, la nationalité cosmopolite, l'équilibre de toutes les facultés; autrement dit, le bon sens moderne.

XII

Sans doute cette fusion de toutes ces races, de tous ces caractères et de toutes ces facultés opposées qui s'est opérée dans le bassin français entre les Alpes, les Pyrénées, les deux mers, en effaçant ces divers génies, a dû en même temps effacer quelque chose des facultés dominantes de chacune de ces races. Nous ne le nions pas. C'est par là que la France est plus policée, c'est par là qu'elle est moins originale; c'est par là qu'en politique elle a Montesquieu et qu'elle n'a pas Machiavel; c'est par là qu'en poésie elle a Racine et qu'elle n'a pas Shakspeare; c'est par là qu'en philosophie elle a Voltaire et qu'elle n'a pas Bacon, Newton ou Leibnitz.

Mais, si elle a moins d'originalité et moins de profondeur, elle a aussi bien plus de convenance, de choix et de goût dans l'esprit. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître dans la littérature française les trois grands caractères qui finissent par dominer un monde et une ère de l'esprit humain. Ces trois grandes qualités, selon nous, sont:

L'universalité, le bon sens et le bon goût.

Ce n'est pas par ces trois caractères qu'on étonne de loin en loin l'univers, mais c'est par ces trois caractères qu'on le conquiert lentement et qu'on le possède longtemps. Ce n'est pas par là qu'on a les plus grands hommes littéraires, mais c'est par là qu'on a la plus grande littérature parmi les nations lettrées.

Ceci vous deviendra plus évident l'année prochaine, quand je prendrai devant vous corps à corps les poëtes, les philosophes, les orateurs, les écrivains français depuis l'origine des lettres chez nous, et que je les comparerai, en les analysant, aux maîtres des autres littératures de l'Europe moderne. Ce ne sont pas nos poëtes et nos écrivains qui auront le plus de facultés excellentes, mais ce sont eux qui auront le moins d'imperfections et de vices dans la pensée; ce ne sont pas eux qui auront la grande imagination, mais ce sont eux qui auront le grand discernement. Les miracles seront ailleurs; la perfection relative et continue sera ici.

Nous ne croyons, en sentant ainsi, ni déprécier les autres races européennes, ni flatter la France. Dieu partage ses dons, et le peuple qui croit tout avoir à lui tout seul n'a que son ignorance et sa vanité. Ce don du bon sens, du bon goût et de l'universalité est assez beau pour qu'on s'en contente. D'ailleurs c'est celui qui promet le plus long avenir à une nation littéraire. L'imagination vieillit et tarit, le bon sens et le bon goût ne vieillissent pas; ils se perfectionnent avec les siècles. La France paraît destinée à hériter de l'Europe.

XIII

Ce caractère de diversité prodigieuse des races qui composèrent peu à peu la nationalité française fut nécessairement un obstacle à la formation prompte d'une littérature nationale. Ce fut pendant longtemps une littérature de peuplades, et nullement une littérature de nation. Comment y aurait-il eu une littérature? il n'y avait pas même de langue. On parlait latin, celte, normand, italien, espagnol, arabe, allemand, breton, provençal, languedocien; de toutes ces langues mal comprises et mal fondues se formait un patois semi-barbare, qui ne pouvait servir encore de forme logique et de véhicule à une pensée littéraire. Si les pensées font les langues, comme nous l'avons dit au commencement, les langues aussi font les pensées. Là où il n'y a pas de mot, la pensée meurt, ou naît embarrassée et confuse dans ses langes. Ceux qui pensaient ou qui sentaient un peu plus fortement que les autres ne savaient dans quelle langue parler. Les prédicateurs prêchaient en latin, les premiers poëtes chantaient en italien ou en langue romane, patois italien; ou en languedocien, patois méridional; ou en langue celtique corrompue, patois des deux Bretagnes ou du pays de Galles. Nous examinerons rapidement, sans nous y arrêter, les premiers romans en vers de ces poëtes sans langues, dont on a voulu faire des Homères et des Tasses inconnus. Ils ne sont, selon nous, que des bardes paysans récitant en patois rimés des légendes populaires, mêlant le merveilleux des Mille et une nuits arabes aux exploits fabuleux de Roland et aux galanteries maniérées des poëtes de la basse Italie, précurseurs de l'Arioste; c'était une littérature ambulante, gagne-cœurs des troubadours dans les châteaux, et gagne-pain des trouvères dans les veillées des chaumières. Il pouvait y avoir là quelque naïveté, mais il n'y avait point de génie. Le génie ne naît point avant les langues. On dit qu'il les fait, cela est faux; ce sont les peuples qui font les langues, ce sont les hommes de génie qui les consacrent en les faisant parler. Quand Dante écrivit son poëme toscan en Italie, soyez sûrs que Florence avait fait sa langue avant son poëte.

XIV

Le malheur de la littérature française, si tardive à naître et qui date à peine d'hier (deux siècles, c'est hier pour une littérature); le malheur de la littérature française fut précisément cette diversité de langues ou plutôt de patois entre lesquels elle avait à choisir en naissant. Aussi (et remarquez bien ici un fait qui nous explique le peu d'originalité dont on accuse très-justement la littérature française), quand il fallut choisir définitivement sa langue, au moment où, sous les Valois, la nation fut assez formée et assez policée pour avoir une littérature, que fit-elle? Dans l'embarras de ce choix, elle rejeta tous ces patois et toutes ces ébauches de littérature romane, celtique, languedocienne, qui lui auraient donné du moins un caractère plus original, plus libre, plus propre à ses idées comme à ses mœurs, comme à son climat, et elle choisit le latin, souche commune et vieillie de tous ces idiomes, pour latiniser son mauvais français.

De ce jour-là, son originalité fut perdue pour longtemps; car, en se décidant pour le latin et pour le grec, beaux modèles de langues sans doute, elle se décida du même coup pour l'imitation servile des littératures sorties du latin et du grec, l'imitation, ce fléau des littératures originales!

Fut-ce un bien, fut-ce un mal, que ce caractère servilement imitateur du latin et du grec dans la littérature française naissante? C'est un curieux problème à examiner et à résoudre. Nous le ferons ailleurs; mais nous penchons, contre nos instincts mêmes, à répondre que ce fut un bien.

Sans doute, la littérature française de notre grand siècle et jusqu'à nos jours y a beaucoup perdu, poétiquement parlant, en vérité, en spontanéité, en naïveté, en originalité. Corneille et Racine ont été des poëtes plus grecs et plus latins que français; Bossuet lui-même a été plus hébraïque que gaulois. Deux siècles ont été perdus à calquer avec un génie fourvoyé les littératures grecque et romaine; nous ne saurions assez le déplorer pour ces grands hommes qui ont consumé ainsi leurs forces et leur nom à être des reflets et des satellites de littératures éteintes, au lieu d'être les phares et les lueurs d'une pensée française et originale.

Mais, d'un autre côté, on ne peut se dissimuler que l'imitation d'abord puérile, puis libre, de deux langues aussi bien construites, aussi rationnelles, aussi mûres que le grec et le latin (dérivant presque en entier elles-mêmes du sanscrit, la source indienne de toutes langues); on ne peut se dissimuler, disons-nous, que cette imitation n'ait été un travail très-perdu pour nos écrivains et nos poëtes, mais très-utile pour notre langue française elle-même; on ne peut méconnaître qu'en se calquant sur ce grec, sur ce latin, sur ce sanscrit, langues toutes faites et presque parfaites, la langue française n'y ait contracté une rigueur de construction, une solidité de membrures, une disposition de parties du discours, une propriété de verbe, une logique de sens, une clarté de tours et une maturité de mots qui en ont fait, à l'heure où nous sommes, un des plus parfaits instruments de pensée donnés à un peuple pour créer et pour répandre son esprit dans l'univers et pour le propager loin dans la postérité.

Ainsi consolons-nous d'être les fils de ces deux ou trois siècles qui ont perdu leur temps à calquer des langues et des littératures mortes. Ces littératures mortes avaient quelque chose d'excellent à prendre dans leurs sépulcres, c'étaient leurs ossements; revêtons-les d'une nouvelle chair, animons-les d'un nouvel esprit, et nous aurons renoué, grâce à nos ancêtres imitateurs, les deux plus belles choses dont puisse se composer une littérature parfaite, les langues anciennes et la pensée moderne. Nos poëtes et nos écrivains ont perdu leur temps, mais la nation a gagné une langue; c'est à nous et à nos neveux de rendre à cette langue le caractère d'originalité, non plus puérile, mais virile, que chaque grand peuple trouve tôt ou tard à l'âge de sa maturité.

Ce triple caractère, nous l'avons dit, c'est le bon sens, le bon goût et l'universalité.

XV

Sans adopter le dédain véritablement blasphématoire que les littérateurs de l'école appelée romantique ont manifesté il y a quelques années contre le grand siècle littéraire de la France (le siècle de Louis XIV), nous ne pouvons nous dissimuler cette tendance servile à l'imitation des Grecs et des Romains qui a guidé, mais qui a enchaîné en même temps le génie littéraire français depuis Malherbe.

Il y eut un moment où l'on pouvait espérer une littérature française née d'elle-même.

L'infâme cynique Rabelais, cet Aristophane gaulois, créait une langue avec de la boue, comme l'antiquité avait créé une Vénus avec de l'écume. Le sceptique Montaigne, le candide Amyot, rajeunissaient le latin et le grec francisés, en donnant à leur style la naïveté, la grâce, la souplesse et, pour ainsi dire, l'enfance de la nation; l'audacieux Ronsard, cette imagination attique, avortait dans l'enfantement d'une poésie nationale, mille fois plus libre, plus ailée, plus moderne et plus française que la poésie importée après lui d'Athènes et de Rome. Ces prosateurs et ces poëtes faillirent imprimer à la langue, aux idées, aux vers, ce caractère d'originalité qui manqua après eux à notre littérature. Nous avons dit ce que nous pensons de cet avortement. Ce fut un malheur pour notre génie immédiat, ce fut peut-être un bonheur pour notre génie futur. Nous aurions eu plus tôt de la gloire littéraire, mais nous l'aurions eue moins universelle et moins consolidée plus tard. Cette naïveté originale de ce style gaulois aurait produit sans doute des chefs-d'œuvre de grâce, de finesse, de câlinerie de langue, si l'on peut se servir de ce mot; mais cette langue et ce style seraient restés entachés et comme noués d'une certaine puérilité irrémédiable, qui aurait enlevé au génie français la maturité, la majesté, la force dont ce génie avait besoin pour parler plus tard à l'univers, soit dans sa chaire sacrée, soit dans ses tribunes politiques, soit sur son théâtre, soit dans ses poëmes.

Os magna sonaturum! Bouche prédestinée à parler avec accent des grandes choses.

Ainsi, encore une fois, ne nous plaignons pas. Nous aurions eu des Rabelais, des Montaigne, des Ronsard; aurions-nous eu des Bossuet, des Pascal, des Mirabeau? J'en doute.

XVI

Nous donnons ces consolations en passant à ceux qui déplorent, comme les romantiques, que la littérature française, prête à naître originale à cette époque, se soit tout à coup dénationalisée elle-même en s'absorbant dans l'imitation superstitieuse de l'antiquité. Cela dit, nous convenons avec eux que le plus grand nombre de nos écrivains et de nos poëtes, dans ce que nous appelons avec raison notre grand siècle, ont été aussi peu Français qu'on peut l'être en France.

Malherbe imite Pindare sans avoir ses ailes.

Boileau imite Horace dans tout ce qu'un homme d'esprit peut imiter d'un homme de grâce; il n'est original que dans le Lutrin, chef-d'œuvre de badinage poétique, mais badinage enfin. Une nation sérieuse ne fonde pas sa poésie sur une facétie. Le sérieux en tout fait partie du beau. L'humanité n'est pas une bouffonnerie; l'homme n'est pas né pour le rire.

Corneille imite surtout les Espagnols, et Sénèque; c'est un Romain, si l'on veut, mais un Romain d'Ibérie; Romain exagéré, déclamatoire, qui donne à l'héroïsme l'attitude, le geste, l'accent du matamore. On peut admirer tout de lui, excepté le caractère naturel, vrai, proportionné et sobre de son pays. Corneille est tout ce qu'on voudra, excepté Français. Supposez qu'on trouve après mille ans, dans une catacombe, un volume de Corneille, et qu'on se demande de quelle nation était ce poëte enflé comme un Castillan, tendu comme un Latin, sublime comme un Africain, pompeux comme un Gascon, raisonneur comme un Anglais, à coup sûr on ne devinera pas en mille que ce grand homme était du pays de la Fontaine, de Molière ou de Boileau!

Racine imite, ou plutôt calque les tragiques grecs, Euripide et Sophocle, dans ses tragédies. Dans sa comédie des Plaideurs, il imite jusqu'à Aristophane dans la scène burlesque des petits chiens; mais pourtant il imite en maître, c'est-à-dire en transformant. Il fait de la langue poétique de la France une musique où le sens, l'image et l'harmonie confondus donnent au mot la magie du son, au son le sentiment du mot. Imitateur dans les sujets, dans la langue il est créateur: la poésie et lui s'incarnent dans le même nom. Le vers est reconstruit grand comme celui d'Homère, pur comme celui de Virgile. En diction poétique, après lui on peut descendre, mais on ne peut plus remonter, à moins de monter plus haut que nature.

Mais, s'il est Grec dans Andromaque, Latin dans Britannicus et dans Phèdre; dans Athalie il est lui-même, il est Français. Pourquoi? Parce qu'il s'inspire de sa propre religion, qui n'avait encore inspiré que des hymnes. Ce chef-d'œuvre incomparable de la scène française et de toutes les scènes, que nous analyserons bientôt devant vous, peut soutenir le parallèle avec toutes les épopées et tous les drames, avec toutes les langues de l'Inde, de la Grèce et de Rome. Athalie est le Parthénon des littératures modernes. Après avoir imité trente ans, le Phidias de la poésie, Racine se hasarde enfin à tenter son chef-d'œuvre, et, en signant de son nom son premier monument original, il signe en même temps le nom de la France. Elle a fait Athalie, comme Athènes a fait le Parthénon; car Athènes avait fait Phidias, et la France avait fait Racine. Le pays qui a produit Athalie, n'eût-il produit que ces quinze cents vers, serait encore le premier pays littéraire parmi les nations de l'Europe.

Malheureusement ce chef-d'œuvre est unique et il est isolé; il est construit de matériaux bibliques, et ses dimensions n'égalent pas sa beauté. Mais le temple de Thésée à Athènes est petit aussi, et il n'en est pas moins le modèle accompli des temples. La beauté dans les œuvres de l'homme ne se mesure pas, elle se sent. C'est à la sensation qu'on mesure la grandeur. La sensation d'Athalie est grande comme le temple de Salomon, plein de la présence de Jéhovah. Le Dieu n'était pas contenu dans le temple, mais il y était conclu et senti. Il en est ainsi du génie poétique et religieux de Racine; il n'est pas contenu dans Athalie, mais il y est manifesté dans son originalité, dans sa majesté et dans sa puissance. Plaignons ceux qui ne respirent pas l'immortalité dans de tels vers!

XVII

Bossuet imite les prophètes hébraïques. Prophète lui-même, il donne à sa langue la hauteur, l'autorité, l'antiquité et quelquefois la divinité du Vieux Testament. L'accent de l'hébreu et ses âpres images passent avec lui dans le français, et en fait une langue d'airain. Il la façonne à son insu pour la grande histoire et pour la grande révolution oratoire. Le français se moule, au besoin, rude, âpre, disproportionné, colossal, fruste, sur le génie incorrect et démesuré de ce Michel-Ange de notre langue.

XVIII

Fénelon imite Homère, Virgile et Platon, jusqu'à la souplesse désossée d'un vêtement qui se plie au nu et aux formes des membres. C'est le plus mélodieux des échos de l'antiquité poétique. Il donne néanmoins aux doctrines évangéliques dont il est le ministre quelque chose de lui-même, la poésie de son platonisme, le vague de son imagination, la mélancolie de son cœur. Il effémine avec grâce cette langue trop durcie par la trempe de Bossuet; il la rend malléable et propre aux plus tendres épanchements de la piété, de la rêverie et de l'amour.

Pascal n'imite rien, parce qu'il ne trouve rien à imiter dans l'antiquité. Excepté dans l'Inde qui était complétement inconnue alors, l'antiquité ne creuse pas comme ce penseur; aussi n'a-t-elle pas de ces cris d'horreur, de ces agonies du néant qui sont dans la langue de Pascal. Il se place à l'extrême bord des mystères chrétiens, il regarde au fond d'un œil effaré, il y prend le vertige, et il se parle à lui-même presque par monosyllabes. Sa langue n'est qu'une logique désespérée, un radicalisme d'anéantissement de l'homme devant sa destinée; il ne raisonne même plus, il s'abdique. C'est le grand suicide de la métaphysique, qui s'anéantit dans la foi. Algébriste lui-même, il abrége sa pensée et sa langue pour la convertir en formules: les mots lui sont importuns; il voudrait écrire avec des chiffres. De là son désordre, sa vigueur et sa rigueur de termes, sa foudroyante brièveté. La langue lui doit en précision sentie tout ce qu'il fait perdre de droits et de bon sens à la raison humaine. Comme Gilbert, en poésie, il n'a jamais autant de génie d'expression que quand il délire! Mais qui voudrait retrancher Pascal et Gilbert de la langue française?

XIX

La Fontaine, selon nous, est un préjugé de la nation. Le caractère tout à fait gaulois de ce poëte lui a fait trouver grâce et faveur dans sa postérité gauloise comme lui, malgré ses négligences, ses immoralités, ses imperfections et ses pauvretés d'invention. Celui-là est un imitateur ou plutôt un traducteur sans scrupule de tout ce qui lui tomba sous la plume. Il n'y a pas, d'après les commentateurs les plus fanatiques de ce plagiaire amnistié à si bon marché, une seule de ses fables ni un seul de ses contes qui lui appartienne. Les fables sont toutes de Lokman, d'Ésope, de Phèdre; les contes sont tous des poëtes licencieux de l'Italie ou de Boccace.

On dit: Mais ces fables lui appartiennent par droit de conquête et de naturalisation par son génie. Nous ne voulons pas trop contester ce prétendu génie. C'est le génie de l'incurie, de la puérilité et de la licence, trois choses qui seraient des vices dans un autre et qui ont du moins quelquefois en lui la grâce peu décente de ses vices. C'est par là qu'au grand détriment de la morale de la nation, la routine l'honore, et l'indulgence lui pardonne. Mais la grande poésie ne le comptera jamais au nombre des poëtes séculaires. À l'exception de quelques prologues courts et véritablement inimitables de ses fables, le style en est vulgaire, inharmonieux, disloqué, plein de constructions obscures, baroques, embarrassées, dont le sens se dégage avec effort et par circonlocutions prosaïques. Ce ne sont pas des vers, ce n'est pas de la prose, ce sont des limbes de la pensée.

Ses contes sont infiniment supérieurs par la versification, mais ils sont obscènes quand ses modèles italiens ne sont que glissants. Boccace, son maître, a mille fois plus d'imagination, plus de souplesse, plus de pittoresque, plus de sourire fin dans le récit. L'Arioste est l'Homère du badinage, la Fontaine le contrefait sans jamais l'égaler. Pour quiconque a lu le Joconde original et le Joconde de la Fontaine, il y a entre ces deux poëmes la distance de la grâce à la corruption. Mais la Fontaine cependant, tout en corrompant la morale de l'enfance et les cœurs de la jeunesse, a bien mérité de la langue en lui restituant quelques-uns de ces tours gaulois qui sont les dates de son origine et les familiarités de son génie. On l'a appelé le vieil enfant de son siècle. La Fontaine, en effet, est l'enfant de notre littérature française, mais c'est un enfant vicieux.

XX

Les prédicateurs célèbres de ce temps, tels que Bourdaloue et Massillon après, n'ont rien imité; ils sont originaux dans la forme comme dans le fond. L'antiquité n'avait pas cette éloquence sereine et impérieuse parlant à la conscience au nom du ciel. Ces prophètes raisonneurs de l'Église devenue littéraire ont donné à la langue, avec la période de Cicéron, la gravité, la majesté, l'autorité de l'accent qui manquaient, jusqu'à eux, au génie gaulois de leur patrie. La langue s'est faite dans les livres, elle s'est polie dans les cours, elle s'est virilisée dans les chaires; elle n'était que spirituelle dans la conversation, harmonieuse dans les vers, énergique sur les théâtres, elle est devenue éloquente dans les cathédrales. Les prédicateurs ont préparé l'auditoire et l'oreille aux orateurs.

XXI

Quant à l'histoire, elle n'avait encore ni assez d'âge, ni assez d'indépendance, ni assez de profondeur, ni surtout assez de politique; elle ne connaissait dans le récit que le conte, le poëme ou la chronique: son Tacite inculte, Saint-Simon, trop passionné pour être imitateur de personne, lui donna tout à coup l'originalité de son propre caractère. Ni la Grèce, ni Rome, ni les nations de l'Europe moderne, n'ont un pareil monument de langue et d'histoire. Ce n'est plus le récit, c'est le drame; ce n'est plus la draperie, c'est le nu; ce n'est plus le portrait, c'est l'homme; l'homme avec tous ses traits vivants, calqués sur les beautés comme sur les difformités de sa nature; la photographie du siècle; un roi, une cour, des flatteurs, des courtisans, des ambitieux, des hypocrites, des hommes de bien, des méchants, des femmes, des pontifes, une nation tout entière saisie au passage dans son mouvement le plus accéléré, et reproduite, non pas seulement par l'art, mais par la passion. Le plus grand coloriste, c'est la passion, parce qu'elle ne prend pas ses couleurs sur une palette, mais dans son propre cœur. Le plus grand peintre (nous ne disons pas le plus vrai) est celui qui aime ou qui hait le plus ses modèles.

Tel est Saint-Simon, historien par hasard, moraliste par explosion, philosophe par colère, satirique par humeur, vertueux par dégoût. Tacite et Juvénal dans la même page, il crée une langue à la vigueur de ses aversions et de ses amours. Son style de coups et de contre-coups brise en mille pièces la période ou l'épanche en un flot intarissable et écumant de phrases qui entraînent l'âme de ses lecteurs dans le débordement de ses impressions.

Après lui, la langue historique est faite, mais elle est en poussière. Il n'y a plus qu'à en ramasser les morceaux, et à en recomposer la structure pour en faire la langue la plus historique, c'est-à-dire la plus lapidaire et la plus sculpturale qu'un peuple ancien ou moderne ait jamais écrite pour la postérité.

XXII

Molière, quoique ami et disciple de l'imitateur Boileau, n'imite personne non plus. La raison de cette complète originalité de Molière est toute simple. La comédie est la peinture des mœurs. Un poëte tragique ou épique, comme Corneille ou comme Racine, peut imiter l'antiquité, parce qu'il peint la fable ou l'histoire, choses antiques qui se prêtent aux costumes et aux passions hors du temps; mais un poëte comique n'est comique qu'à la condition d'être vrai, d'être actuel et de prendre ses modèles, ses couleurs et ses aventures, non dans des mœurs mortes, mais dans des mœurs vivantes.

Aussi est-il ramené forcément à l'originalité par la nécessité de copier, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu sous ses yeux dans les mœurs de son pays et de son époque. Quel peuple s'intéresserait à une comédie de Ménandre ou de Térence? Il y faudrait un parterre d'érudits et d'académiciens. Aussi, malgré le caractère éminemment classique et souvent latin de sa diction en vers, Molière devint-il dans ses comédies complétement Français, et par cela même complétement original.

Nous n'examinerons pas aujourd'hui s'il doit être compté au rang des poëtes? s'il suffit, pour mériter ce nom de poëte, d'avoir écrit spirituellement la satire ou la comédie de son siècle en vers? si la peinture de mœurs et la poésie ne sont pas deux choses très-dissemblables dans le fond, quoique se ressemblant en apparence par la langue rhythmée et rimée? Nous essayerons de résoudre cette question littéraire quand nous examinerons les œuvres du plus grand comique de tous les temps et de toutes les nations. Il nous suffit aujourd'hui de constater que dans ce siècle de Louis XIV, où le génie français flottait encore indécis entre la servile imitation et l'indépendante originalité, la tragédie imitait et la comédie inventait. Molière n'est si grand que parce qu'il fut lui-même. La nation lui sait gré de lui avoir enseigné à oser croire à son propre génie. Si ce n'est pas le poëte, c'est au moins pour elle le peintre et le moraliste national.

On peut en dire autant, quoiqu'à une immense distance, de la Bruyère, ce Molière en maximes et ce Saint-Simon en miniature. Il n'imite rien qu'un peu Sénèque dans la pensée et un peu Théophraste dans la brièveté, mais il fortifie la langue en la resserrant, comme on fortifie la corde trop lâche dans le nœud pour en centupler la force. Le français, depuis la Bruyère, devint propre à être au besoin l'algèbre des pensées. C'est un mérite nul pour l'éloquence et pour la poésie, mais capital pour la philosophie et pour la science. Or le français était destiné à devenir aussi un jour la langue de la science, de l'industrie et de l'économie politique, et à tout abréger en formulant tout. Nous devons donc de la reconnaissance à la Bruyère.

XXIII

Mais le plus incontestable des écrivains originaux qui donnèrent une langue propre à la France et une langue au cœur plus encore qu'à l'esprit, c'est une femme. Vous avez déjà nommé madame de Sévigné. Qu'aurait-elle imité? Le cœur est éternellement original, même quand l'esprit est plagiaire.

C'était un écrivain de cœur, un génie du foyer, un esprit domestique. Elle était née pour rendre au français, trop majestueux et trop tendu par les efforts des imitateurs des langues classiques, la détente, l'élasticité et la volubilité de sens, de mots et de tours. Le français était devenu, sous la main virile des écrivains de son siècle, la langue des chaires sacrées, des affaires d'État et des livres; elle devait en faire la langue par excellence de la conversation et de la familiarité. Les langues ne servent pas seulement à écrire, elles servent surtout à causer. L'entretien est une de leurs fonctions les plus usuelles. Elle créa la langue de l'entretien. L'entretien avec les personnes absentes, c'est la correspondance. Les lettres de madame de Sévigné sont un entretien fixé.

Ce style de madame de Sévigné, dont on retrouve à chaque instant l'esprit et la forme dans la langue de la France depuis la publication de ses volumes de lettres, est le chef-d'œuvre le plus véritablement original que la littérature française puisse présenter, sans craindre de rivalité, à toutes les littératures anciennes et modernes. C'est le cachet de la France mis sur le style de son plus grand siècle.

XXIV

Nous définissons ainsi nous-même le style, et surtout celui de madame de Sévigné, le style français, dans ces paroles.

Buffon a dit: Le style est l'homme. Buffon a dit, dans ce mot, ce que le style devrait être bien plutôt que ce qu'il est; car, bien souvent, le style est l'écrivain, plus qu'il n'est l'homme. L'art s'interpose entre l'écrivain et ce qu'il écrit; ce n'est plus l'homme que vous voyez, c'est le talent. Le chef-d'œuvre des véritables grands écrivains, c'est d'anéantir en eux le talent et de n'exprimer que l'homme; mais, pour cela, il faut que la sensibilité soit plus accomplie en eux que l'art, c'est-à-dire il faut qu'ils soient plus grands hommes encore par le cœur que par le style.

Combien y a-t-il de livres par siècle, et même dans tous les siècles, qui portent ce caractère et qui vous donnent de l'âme une impression plus vivante que du génie? Trois ou quatre. Le livre masque presque toujours l'auteur; pourquoi? Parce que le livre est une œuvre d'art et de volonté, où l'auteur se propose un but, et où il se montre, non ce qu'il est, mais ce qu'il veut paraître.

Ce n'est pas dans les livres qu'il faut chercher le véritable style; il n'est pas là. Je me trompe, il est là; mais c'est dans les livres que l'homme a écrits sans penser qu'il faisait un livre, c'est-à-dire dans ses lettres. Les lettres, c'est le style à nu; les livres, c'est le style habillé. Les vêtements voilent les formes; en style comme en sculpture, il n'y a de beau que la nudité. La nature a fait la chair, l'homme a fait l'étoffe et la draperie. Voulez-vous voir le chef-d'œuvre, dépouillez la statue; cela est aussi vrai de l'esprit que du corps.

Ce que nous aimons le mieux des grands écrivains, ce ne sont pas leurs ouvrages, c'est eux-mêmes; les œuvres où ils ont mis le plus d'eux-mêmes sont donc pour nous les meilleures. Qui ne préfère mille fois une lettre de Cicéron à une de ses harangues? une lettre de Voltaire à une de ses tragédies? une lettre de madame de Sévigné à tous les romans de mademoiselle de Scudéry, qu'elle appelait Sapho, et dont elle regardait d'en bas briller la gloire sans oser élever son ambition si haut? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs ouvrages prémédités d'artistes; mais ils n'ont eu de véritable style que dans leur correspondance; pourquoi encore? Parce que là ils ne pensaient point à en avoir ou à en faire. Ils prenaient, comme madame de Sévigné, leur sensation sur le fait; ils n'écrivaient pas, ils causaient; leur style n'est plus le style, c'est leur pensée même.

XXV

De toutes les facultés de l'esprit, la plus indéfinissable, selon nous, c'est le style; et, si nous avions à notre tour à le définir, nous ne le définirions que par son analogie avec quelque chose qui n'a jamais pu être défini, la physionomie humaine. Nous dirions donc: Le style est la physionomie de la pensée.

Regardez bien un visage, et tâchez de vous expliquer à vous-même pourquoi ce visage vous charme ou vous repousse, ou vous laisse indifférent; le secret de cette indifférence, de ce charme ou de cette répulsion est-il dans tel ou tel trait du visage? dans l'ovale plus ou moins régulier du contour? dans la ligne plus ou moins grecque du front? dans le globe plus ou moins enfoncé des yeux? dans leur couleur? dans leur regard? dans le dessin plus ou moins correct des lèvres? dans les nuances plus ou moins vives du teint? Vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais; l'impression générale est un mystère, et ce mystère s'appelle physionomie. C'est la contre-épreuve du caractère tout entier sur le front; c'est le résumé vivant et combiné de tous les traits flottant comme une atmosphère de l'âme sur la figure. Tant de nuances concourent à former cette atmosphère qu'il est impossible à l'homme qui la sent de la décomposer; il aime ou il n'aime pas, voilà toute son analyse; le jugement n'est qu'une impression aussi rapide qu'un instinct, et aussi infaillible en nous que l'impression que nous ressentons en plongeant la main dans une eau brûlante, tiède ou froide. Nous avons chaud ou nous avons froid à l'âme en regardant cette physionomie: voilà tout ce qu'il est permis de conclure.

XXVI

Eh bien! il en est de même du style: nous sentons s'il nous charme ou s'il nous laisse languissants, s'il nous réchauffe ou s'il nous glace; mais il est composé de tant d'éléments indéfinissables de l'intelligence, de la pensée et du cœur, qu'il est un mystère pour nous comme la physionomie, et qu'en le ressentant dans ses effets, il nous est impossible de l'analyser dans ses causes. Les rhéteurs n'ont jamais pu l'enseigner ni le surprendre, pas plus que les chimistes n'ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans les éléments qu'ils élaborent: on sait ce qu'il produit, on ne sait pas ce qu'il est. Et comment le saurait-on? l'écrivain ne le sait pas lui-même; c'est un don de sa nature, comme la couleur de ses cheveux ou comme la sensibilité de son tact.

Énumérez seulement quelques-unes des conditions innombrables de ce qu'on nomme style, et jugez s'il est au pouvoir de la rhétorique de créer dans un homme ou dans une femme une telle réunion de qualités diverses:

Il faut qu'il soit vrai, et que le mot se modèle sur l'impression, sans quoi il ment à l'esprit, et l'on sent le comédien de parade au lieu de l'homme qui dit ce qu'il éprouve;

Il faut qu'il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des mots, et laisse l'esprit en suspens dans les ténèbres;

Il faut qu'il jaillisse, sans quoi l'effort de l'écrivain se fait sentir à l'esprit du lecteur, et la fatigue de l'un se communique à l'autre;

Il faut qu'il soit transparent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond de l'âme;

Il faut qu'il soit simple, sans quoi l'esprit a trop d'étonnement et trop de peine à suivre les raffinements de l'expression, et, pendant qu'il admire la phrase, l'impression s'évapore;

Il faut qu'il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste, et l'objet n'a que des lignes et point de reliefs;

Il faut qu'il soit imagé, sans quoi l'objet, seulement décrit, ne se représente dans aucun miroir et ne devient palpable à aucun sens;

Il faut qu'il soit sobre, car l'abondance rassasie;

Il faut qu'il soit abondant, car l'indigence de l'expression atteste la pauvreté de l'intelligence;

Il faut qu'il soit modeste, car l'éclat éblouit;

Il faut qu'il soit riche, car le dénûment attriste;

Il faut qu'il soit naturel, car l'artifice défigure par ses contorsions la pensée;

Il faut qu'il coure, car le mouvement seul entraîne;

Il faut qu'il soit chaud, car une douce chaleur est la température de l'âme;

Il faut qu'il soit facile, car tout ce qui est peiné est pénible;

Il faut qu'il s'élève et qu'il s'abaisse, car tout ce qui est uniforme est fastidieux;

Il faut qu'il raisonne, car l'homme est raison;

Il faut qu'il se passionne, car le cœur est passion;

Il faut qu'il converse, car la lecture est un entretien avec les absents ou avec les morts;

Il faut qu'il soit personnel et qu'il ait l'empreinte de l'esprit, car un homme ne ressemble pas à un autre;

Il faut qu'il soit lyrique, car l'âme a des cris comme la voix;

Il faut qu'il pleure, car la nature humaine a des gémissements et des larmes;

Il faut... Mais des pages ne suffiraient pas à énumérer tous ces éléments dont se compose le style. Nul ne les réunit jamais dans une langue écrite, dans une telle harmonie que madame de Sévigné. Elle n'est pas un écrivain, elle est le style. Son livre n'est pas un livre, c'est une vie.

XXVII

Ainsi une femme achevait la langue de Bossuet et préparait celle de Voltaire. On dirait qu'une faveur secrète de la destinée façonnait ainsi, tantôt sur l'enclume, tantôt sur les genoux d'une mère, le plus divers, le plus malléable et le plus universel instrument de communication de sentiments et d'idées pour la littérature française. Nous avons été injuste quelquefois envers cette langue dans notre jeunesse, en l'accusant d'être trop rebelle à la poésie et trop avare pour l'imagination. Nous nous en repentons maintenant à la réflexion. Elle n'est rebelle et avare que pour les faibles ou pour faire accomplir de plus vigoureux efforts à l'esprit. Elle veut qu'on lui arrache ce qu'elle donne, c'est-à-dire que, comme les instruments de musique les plus parfaits, elle ne souffre pas la médiocrité; elle veut des chefs-d'œuvre ou rien.

Heureux les hommes qui parlent ou qui écrivent en français!

XXVIII

Nous ne pouvons terminer cet aperçu rapide sur la langue du siècle de Louis XIV, sans nous arrêter un moment sur le principal caractère de la littérature de ce siècle. Ce caractère distinctif, selon nous, et qui contribue le plus à lui donner son originalité, c'est le caractère religieux et, pour ainsi dire, SACERDOTAL. C'est l'Église qui inspire, c'est le prêtre qui se pose en pontife des lettres. À l'exception de Corneille, de Racine, de la Fontaine, de Pascal, de Nicolle, de Boileau, de Saint-Simon, presque tous les grands fondateurs du style sont des écrivains ou des orateurs sortis du sanctuaire; et encore Racine, Pascal, Nicolle, Boileau, Saint-Simon lui-même, étaient-ils des espèces de lévites affiliés à la secte ecclésiastique et ascétique de Port-Royal, cette solitude sacrée des esprits absorbés dans les méditations de la foi. Ce caractère sacerdotal de la haute littérature de ce siècle devait créer un genre de style complétement propre au christianisme, souverainement original et qui n'avait d'exemple dans aucune des littératures antiques. Nous voulons parler de la littérature ecclésiastique, le sermon, l'homélie, l'oraison funèbre. C'est dans l'oraison funèbre surtout que s'aperçoit pour la première fois le confluent de l'éloquence sacrée et de l'éloquence profane, de la chaire et de l'académie, du pontife et de l'homme de lettres. Le prêtre, par son privilége de parler dans l'église et sur les tombes, devait être l'inventeur de ce nouveau genre d'éloquence, éloquence entre ciel et terre, pourrions-nous dire. Cette double situation du prêtre orateur était une nouveauté que nous avons signalée ailleurs en ces termes:

Bossuet en est le personnage culminant.

Cet homme, disions-nous, était formé pour le sacerdoce, pour le pontificat, pour l'autel, pour le parvis, pour la chaire, pour la robe traînante, pour la tiare. Aucun autre lieu, aucune autre fonction, aucun autre costume ne siéent à cette nature. L'imagination ne saurait se représenter Bossuet sous l'habit laïque. Il est né pontife. La nature et la profession sont si indissolublement liées et confondues en lui que la pensée même ne peut les séparer. Ce n'est pas un homme, c'est un oracle.

XXIX

Nous ne voulons ni flatter ni dénigrer ici le sacerdoce. Nous ne voulons parler du prêtre qu'en qualité de littérateur. La théologie est, comme la conscience, du domaine privé de chaque communion. Nous n'y entrons pas; mais, en laissant de côté la théologie du prêtre, et ne considérant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports avec le monde, nous devons reconnaître les supériorités morales et les priviléges inhérents à cette profession pour l'homme de génie et de vertu qui s'y consacre.

Et d'abord un préjugé de piété, de force et de vertu se répand à l'instant sur le prêtre. La sainteté du sanctuaire précède, en quelque sorte, dans le lieu saint. Ce préjugé n'est pas purement imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les ambitions, les orgueils, les hypocrisies d'état, emmaillottés de bure ou de lin; l'Évangile lui-même lève la pierre des sépulcres blanchis pour décréditer les saintes apparences. Oui, la robe ne transforme pas les difformités du corps. Il y a des vices dans les sacerdoces, et ces vices mêmes sont plus vicieux que dans les autres conditions, parce qu'ils jurent plus avec la sainteté de Dieu et avec la pureté de la morale.

Mais, en ne concédant à cet égard aucun privilége aux sacerdoces, il nous est impossible de ne pas reconnaître qu'il y a dans le caractère sacerdotal une autorité de prestige sur les hommes rassemblés.

Eux seuls ils ont la parole à la tribune des âmes; ils sont les orateurs de la morale; la chaire est leur trône. Ce trône, pour le prêtre de génie, est plus haut que celui des rois: c'est de là qu'il règne sur le monde des consciences. De toutes les places où un mortel peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de génie est incontestablement une chaire sacrée. Si cet homme est Bossuet, c'est-à-dire s'il réunit dans sa personne la conviction qui assure l'attitude, la pureté de vie qui préconise le Verbe, le zèle qui dévore, l'autorité qui impose, la renommée qui prédispose, le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la sainteté du visage, le génie qui est la divinité de la parole, l'idée réfléchie qui est la conquête de l'intelligence, l'explosion soudaine qui est l'assaut de l'esprit, la poésie qui est le resplendissement de la vérité, la gravité de la voix qui est le timbre des pensées, les cheveux blancs, la pâleur émue, le regard lointain, la bouche cordiale, les gestes enfin qui sont les attitudes visibles de l'âme; si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que d'un sanctuaire intérieur; s'il se laisse soulever peu à peu par l'inspiration, comme l'aigle d'abord pesant, dont les premiers battements d'ailes ont peine à embrasser assez d'air pour élever son vol; s'il prend enfin son souffle et son essor, s'il ne sent plus la chaire sous ses pieds, s'il respire à plein souffle l'esprit divin, et s'il épanche intarissablement de cette hauteur démesurée l'inspiration ou ce qu'on appelle la parole de Dieu à son auditoire, cet homme n'est plus un homme, c'est une voix.

Et quelle voix!... Une voix qui ne s'est jamais enrouée, cassée, aigrie, irritée, profanée dans nos rixes mondaines et passionnées d'intérêts ou du siècle; une voix qui, comme celle du tonnerre dans les nuées ou de l'orgue dans les basiliques, n'a jamais été qu'un organe de puissance ou de persuasion divine à nos âmes! une voix qui ne parle qu'à des auditeurs à genoux! une voix qu'on écoute en silence, à laquelle nul ne répond que par une inclination de front ou par des larmes dans les yeux, applaudissements muets de l'âme! une voix qu'on ne réfute et qu'on ne contredit jamais, même quand elle étonne ou qu'elle blesse! une voix enfin qui ne parle ni au nom de l'opinion, chose fugitive; ni au nom de la philosophie, chose discutable; ni au nom de la patrie, chose locale; ni au nom de la souveraineté du prince, chose temporelle; ni au nom de l'orateur lui-même, chose transformée; mais au nom de Dieu, autorité de langage qui n'a rien d'égal sur la terre, et contre laquelle le moindre murmure est impiété et la moindre protestation blasphème!

Voilà la tribune du sacerdoce! voilà le trépied du prophète, voilà la chaire de l'orateur sacré! On ne veut y voir que Bossuet. Son histoire n'est que l'histoire de cette éloquence. L'homme était digne de sa tribune: les autres éloquences ne montent pas à ces hauteurs. Les noms qui la représentent restent grands; mais Bossuet, qui les égale par le génie, les dépasse par la portée de sa tribune. Ils parlaient de la terre, il parle du nuage. Cicéron n'a pas plus de culture et d'abondance; Démosthène n'a pas plus de violence de persuasion; Chatam n'a pas plus de poésie oratoire; Mirabeau n'a pas plus de courant; Vergniaud n'a pas plus d'images. Tous ont moins d'élévation, d'étendue et de majesté dans la parole. Ce sont des orateurs humains; l'orateur divin, c'est Bossuet. Pour l'entendre, il faut d'abord monter à son niveau, le ciel.

Il naquit, il vécut, il mourut dans le temple. Son existence ne fut qu'un discours. L'homme de lettres disparaît en lui dans le prêtre. Il éleva le premier l'oraison funèbre à la hauteur des prophètes. Sa langue, jusque-là heurtée par la pensée, et hâtée par la précipitation qui ne lui laissait pas le temps de rien polir, y prit l'ampleur de Cicéron.

La mort du prince de Condé lui fournit le plus grand de ses textes. Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait la solennité. La mort du prince de Condé, son premier protecteur et son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit mourir.

Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'un dans la guerre, l'autre dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une et l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son cœur, et le répercuta dans sa voix. La péroraison de ce discours est le sommet de l'éloquence moderne. Les anciens n'ont pas de tels accents.

La vieillesse, la contemporanéité, l'égalité de niveau entre l'orateur et le héros couché à ses pieds, complétaient l'éloquence. Le spectacle était aussi grand que le discours.

«Jetez les yeux de toutes parts», dit Bossuet: «voilà ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que celui à qui on les rend.

«Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine! Pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros! Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête?

«Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant: Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre: son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel.

«Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.

«Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il vous être toujours un cher entretien; ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple.

«Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince! le digne sujet de nos louanges, de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire: votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple: Et hæc est victoria quæ vincit mundum, fides nostra (la victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi).

«Jouissez, prince, de cette victoire; jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant, je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.»

XXX

La langue française prit dans cette bouche un accent qu'elle ne retrouva pas après lui; mais il en reste un certain écho dans la voix des grands orateurs de la chaire qui lui succèdent sans l'égaler. Ce n'est pas en vain qu'on élève le diapason de l'éloquence d'un peuple. La voix s'éteint, l'orateur passe, mais le diapason reste. L'instrument survit à l'artiste souverain qui l'a touché, et, quand il naît un autre artiste, il trouve l'instrument tout monté sous sa main. C'est ce qui eut lieu en France pour l'éloquence de la chaire, cette haute littérature sacerdotale.

XXXI

C'est de la chaire sacrée principalement que naquit, sous Louis XIV, ce goût élevé pour la haute littérature. On n'a pas assez remarqué la puissance de cette institution de la chaire sur l'esprit littéraire d'une nation. C'est la seule éloquence accessible au peuple sous les gouvernements qui n'ont pas de forum ou de tribune populaire. Elle grandit l'auditoire autant que l'orateur.

Rassembler le peuple de toute condition à une heure donnée, et le rassembler où? dans un temple plein d'avance de la majesté des pensées qu'on va traiter devant lui; s'abandonner à l'inspiration, tantôt polémique, tantôt lyrique, souvent même extatique, de ses plus sublimes pensées; parler sans contrôle et sans contradiction des choses les plus augustes, les plus intellectuelles, les plus saintes, devant des foules recueillies qui ne voient plus l'homme dans l'orateur, mais la parole incarnée; entraîner à son gré ces auditeurs du ciel à la terre, de la terre au ciel; être soi-même, dans cette tribune élevée au-dessus de ces milliers de têtes inclinées, l'intermédiaire transfiguré entre le fini et l'infini; formuler des dogmes, sonder des mystères, promulguer des lois aux consciences, tourner et retourner tout le cœur humain dans ses mains, pour lui imprimer les terreurs, les espérances, les angoisses, les ravissements d'un monde surnaturel; descendre de là tout rayonnant des foudres ou des miséricordes divines avec lesquelles on vient d'exciter les frissons ou de faire couler les larmes de tout ce peuple: n'y a-t-il pas là de quoi transporter un orateur sacré au-dessus de ses facultés naturelles, et de lui donner ce mens divinior, cette divinité de la poésie et de l'éloquence, dernier échelon du génie humain? N'y a-t-il pas là aussi de quoi imprimer à la langue une ampleur, une dignité, une force, une sublimité de tons et d'images qui dépassent mille fois ce que toutes les autres tribunes comportent de grandeur, de solennité et d'élévation? Tout ce qui nous étonne, c'est que, dans de pareilles conditions de lieu, d'heure, d'auditoire, de liberté et d'autorité surhumaines, il n'y ait pas autant de Bossuets qu'il y a d'orateurs dans les chaires de Bossuet. Ni Socrate, ni Platon, ni Confucius, ni Cicéron, ni Démosthène, ne parlaient de si haut au peuple assemblé.

Mais le peuple lui-même, dans ces civilisations antiques, n'avait pas de telles tribunes à écouter. Cette tribune sacrée du sacerdoce moderne fut en réalité à cette époque, et à son insu, la plus puissante institution littéraire qui pût initier le peuple illettré au sentiment, au goût et même au jugement des lettres. Il était dans la nature que ces foules convoquées dans les temples, au pied de ces tribunes, y prissent l'habitude d'un certain discernement des choses d'esprit; qu'un orateur leur parût supérieur à un autre; qu'un langage leur fût fastidieux, un autre langage sympathique; qu'elles s'entretinssent en sortant du temple des impressions qu'elles avaient reçues; que leur intelligence et leur oreille se façonnassent insensiblement à la langue, aux idées, à l'art de ces harangues sacrées, et qu'entrées sans lettres dans ces portiques de la philosophie des prédicateurs chrétiens, elles n'en sortissent pas illettrées. La première littérature du peuple en France fut donc sa prédication. Sa seconde littérature fut son théâtre; car le peuple lit peu, mais il écoute. Ce furent ses deux écoles de langue et de littérature. L'invention des journaux devait leur en ouvrir, longtemps après, une troisième. Nous examinerons bientôt les effets de cette littérature quotidienne et usuelle, grande monétisation de la pensée, phénomène qui transformera insensiblement le monde.

Nous espérions terminer ce premier aperçu sur le caractère de la littérature française dans ces deux entretiens. Le mouvement et la richesse de ce siècle de Louis XIV nous ont entraîné au delà des limites que nous nous étions fixées. L'espace nous manque; nous le prendrons dans l'entretien suivant, et nous dirons pourquoi nous ne désespérons pas d'une littérature qui a peut-être autant de chefs-d'œuvre dans l'avenir qu'elle en a dans le passé.

Lamartine.

IXe ENTRETIEN.
Suite de l'aperçu préliminaire sur la prétendue décadence de la littérature française.

I

Nous avons vu, dans les deux entretiens précédents, comment la littérature française née tardivement, longtemps indécise entre l'originalité gauloise et l'imitation classique, s'était d'abord vouée tout entière à l'imitation; comment cette littérature avait perdu son originalité native dans cette servile imitation des anciens; comment cependant cette imitation servile lui avait profité pour construire une langue littéraire plus régulière et plus lucide que la langue un peu puérile de son enfance; comment, après avoir beaucoup copié, les écrivains et les poëtes du siècle de Louis XIV avaient fini par créer eux-mêmes une littérature composite, moitié latine, moitié française; comment chacun de ces grands écrivains, depuis Corneille jusqu'à madame de Sévigné, avaient apporté à la littérature et à la langue de la France une des qualités de leur génie divers; comment enfin, de toutes ces alluvions des génies particuliers de chacun de ces écrivains, la France, grâce à l'imitation d'un côté, grâce à l'originalité de l'autre, s'était façonné une langue littéraire, propre à tous les usages de son universelle intelligence, depuis la chaire sacrée jusqu'à la tribune, depuis la tragédie jusqu'à la familiarité du style épistolaire. De là ce mot qui définit seul la littérature française: la France n'a pas un caractère, elle en a plusieurs; la France n'a pas un style, elle en a mille; de là aussi sa puissance sur l'esprit humain, l'universalité.

II

Après le siècle de Louis XIV, il y eut en France, comme dans toutes les choses humaines, un moment d'intermittence et de repos du génie français; puis ce caractère de bon sens, de bon goût et d'universalité qui caractérise, selon nous, la littérature nationale, se reproduit, se concentre et se manifeste tout à coup dans un seul homme, Voltaire. Voltaire, philosophe, historien, critique, érudit, commentateur, poëte épique, poëte dramatique, poëte satirique, poëte burlesque et scandaleux, poëte léger et rival en grâce d'Horace son maître; Voltaire surtout, correspondant de l'univers et répandant dans ses lettres familières, chef-d'œuvre insoucieux de soixante-dix ans de vie, plus de naturel, d'atticisme, de souplesse, de grâce, de solidité et d'éclat de style qu'il n'en faudrait pour illustrer toute une autre littérature. Il ne manque qu'un caractère à cette grandeur, le sérieux.

On s'est souvent étonné, depuis que nous pensons tout haut dans ce siècle, de notre admiration continue et persévérante pour ce grand écrivain, si peu poëte dans la grande acception du terme, et surtout si peu lyrique, si peu éloquent, si peu enthousiaste.

C'est que Voltaire est plus qu'un écrivain et plus qu'un poëte à nos yeux, c'est une date; c'est la fin du moyen âge. C'est plus encore, c'est la France elle-même incarnée avec toutes ses misères, ses imperfections, ses vices et ses qualités d'esprit dans un seul homme; en sorte que notre goût, ou si l'on veut notre faiblesse pour la nature diverse, sensée, raisonnable, universelle de notre pays, se trouve satisfait et flatté dans ce Protée moderne, et que notre admiration pour ce résumé vivant, spirituel, multiple de la France est une espèce de patriotisme de notre esprit, qui contemple et qui aime sa patrie intellectuelle dans ce représentant presque universel de la nation littéraire. Voltaire est la médaille de son pays.

III

Dire que Voltaire fut la France de son époque, c'est dire assez qu'il fut complétement original, non en vers, mais en prose. Il ne donna pas de chef-d'œuvre littéraire à la langue, excepté dans le badinage, mais il lui donna la liberté de style, et avec la liberté, dix langues pour une. Il lui donna l'instrument de la polémique.

Non pas de la polémique lourde, scolastique, pédante, doctorale, oratoire qui avait appesanti jusqu'à lui la discussion entre les sectes et entre les partis, mais de la polémique légère, badinage du bon sens, qui fait son métier gaiement, selon l'expression de Mirabeau. Il transporta la conversation dans les lettres et dans l'histoire, et il en chassa l'ennui, ce fléau des livres. Le mouvement et le courant de son esprit empêchèrent l'ennui de germer dans les eaux vives de l'intelligence française.

Les polémistes et les historiens venus après lui ont réhabilité l'ennui comme une qualité de la pensée, le poids. Mais plus la pensée est pensée, moins elle pèse! Les styles pesants sont le témoignage des esprits lourds qui ne peuvent se débarrasser de la lourdeur des mots. Le génie ne pèse pas, il soulève.

Voltaire serait un grand créateur en style, ne fût-ce que pour avoir purgé de l'ennui la polémique, et pour avoir écrit ce vers, le plus français de tous les vers:

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Il créa la langue improvisée, rapide, concise du journalisme, et avec la langue du journalisme il créa cette puissance moderne de la multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous; il créa le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu naître, le monde aurait continué à être sourd; il fit l'écho qui répercute partout les idées. Ce seul service rendu à la langue française ferait aussi de lui un grand inventeur.

Mais arrêtons-nous, et n'anticipons pas sur l'analyse du caractère et des talents de ce littérateur universel; nous lui consacrerons l'année prochaine deux ou trois de ces entretiens, juste et sévère quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique, dédaigneux souvent du poëte, enthousiaste toujours pour le grand monétisateur de l'esprit humain.