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Cours familier de Littérature - Volume 04 cover

Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 102: IX
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About This Book

A series of conversational literary lectures offering monthly reviews and critical essays, this volume concentrates on light literature and a detailed examination of a notable contemporary poet. The author balances aesthetic praise with moral scrutiny, dissecting poetic techniques and examples of sensual versus spiritual tendencies to show how temperament shapes expression. Anecdote, stylistic analysis, and prescriptive guidance for young readers combine to emphasize clarity, purity of sentiment, and the ethical duties of writers. Close readings of poems illustrate strengths and faults while picturesque descriptions and comparative references illuminate taste. Overall, the work mixes literary history, criticism, and pedagogical intent to stimulate reflection on form, style, and moral effect.

Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans l'histoire,
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire.

...........
...........

Il faisait ses quatre repas
Dans son palais de chaume,
Et sur un âne, pas à pas,
Parcourait son royaume.
Joyeux, simple, et croyant le bien
Pour toute garde il n'avait rien
Qu'un chien.

...........
...........

Il n'agrandit point ses États.
Fut un voisin commode,
Et, modèle des potentats,
Prit le plaisir pour code.
Ce n'est que lorsqu'il expira
Que le peuple qui l'enterra
Pleura.

...........
...........

Ajoutez les refrains, c'est Collé; ôtez les refrains, c'est La Fontaine. Mais déjà entre La Fontaine et Collé il y a Béranger.

Ces couplets, qui n'ont l'air que de sourire, cachent sous la jovialité la pointe de l'épigramme. Béranger les chanta, dit-on, à M. de Fontanes, son patron; celui-ci les lut à son tour à l'empereur. Il fallait que l'empereur et le ministre fussent bien aveuglés par la fortune pour ne pas entendre à demi-mot, sous ces premiers couplets d'opposition, le murmure sourd de l'opinion qui commençait le sarcasme contre le despotisme et la conquête.

La chanson, dit-on encore, dérida César: dans ce grotesque miroir il ne reconnut pas son image renversée. Mais le peuple la reconnut, et cette chanson, devenue proverbe populaire, fut une des premières flèches de l'opinion contre le dominateur du monde.

La chanson du Sénateur, modèle achevé de raillerie grivoise contre la vanité sénatoriale et l'obséquiosité bourgeoise, fut un autre trait qui passa par-dessus la tête de Napoléon pour aller effleurer d'un premier ridicule un corps jusque-là inviolable de l'État. On en rit au palais, et l'empereur, dit-on, la chanta lui-même, sans se douter que le rire viendrait un jour ricocher de son sénat jusque sur son trône.

Le prodigieux succès de ces deux bluettes fit comprendre tout de suite à Béranger combien la politique était un assaisonnement piquant à la chanson, et combien l'opposition était supérieure à l'ivresse ou à l'amour pour la popularité d'un couplet.

Bientôt après il commença à caresser le plébéianisme prolétaire dans sa remarquable chanson des Gueux, véritable philosophie de la misère. Un grain de sel d'opposition relevait aussi ces couplets:

Vous qu'afflige la détresse,
Croyez que plus d'un héros
Dans le soulier qui le blesse
Peut regretter ses sabots.

Du faste qui vous étonne
L'exil punit plus d'un grand;
Diogène, dans sa tonne,
Brave en paix un conquérant.

D'un palais l'éclat vous frappe,
Mais l'ennui vient y gémir:
On peut bien manger sans nappe,
Sur la paille on peut dormir.

IV

L'invasion de 1814 interrompit à peine ces chansons; dès le mois de mai de cette année, nous retrouvons Béranger au Caveau, en compagnie de Désaugiers, chantant en convive patriote, mais toujours gai, les meilleures espérances de la patrie après ses revers. Quatre vers de sa chanson autorisent suffisamment à croire qu'il n'accusait point alors les Bourbons des désastres de l'Espagne, de Moscou, de Leipsick. Un de ces couplets fait une allusion approbative au mot de Charles X: «Il n'y a qu'un Français de plus.» Un autre couplet fait une allusion reconnaissante aux secours que Louis XVIII avait distribués aux prisonniers français en Angleterre. On voit que le royalisme, résigné, sentiment presque unanime de cette époque, respirait à son insu dans ses vers:

.........
.........

Lorsqu'ici nos cœurs émus
Comptent des Français de plus,
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays.

Et plus loin:

Louis, dit-on, fut sensible
Aux malheurs de ces guerriers
Dont l'hiver le plus terrible
À seul flétri les lauriers.
Près des lis, qu'ils soutiendront,
Ces lauriers reverdiront.
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays.

Enchaîné par la souffrance,
Un roi fatal aux Anglais[1]
A jadis sauvé la France
Sans sortir de son palais.
On sait, quand il le faudra,
Sur qui Louis s'appuiera.

Aimons, Louis le permet,
Tout ce qu'Henri Quatre aimait.

On parle de l'inébranlable fixité des hommes, fixité qui ne serait qu'une incorrigible stupidité! Que l'on concilie cependant de pareils vers dans le poëte de 1814 avec ceux qu'il écrivit quelques années plus tard! Le poëte ne songeait évidemment alors, comme tout le monde, qu'à panser les plaies de la France et de l'Europe et qu'à rallier tous les combattants pacifiés dans une concorde patriotique.

En veut-on une autre preuve? Qu'on lise les deux couplets suivants de la chanson de cette date, intitulée: la Grande Orgie:

Que le vin pleuve dans Paris,
Pour voir les gens les plus aigris
Gris.
Fi d'un honneur
Suborneur!
Enfin du vrai bonheur
Nous porterons les signes.
Les rois boiront
Tous en rond,
Les lauriers serviront
D'échalas à nos vignes.

L'opposition prématurée et inique y reçoit même un coup de marotte:

Graves auteurs,
Froids rhéteurs,
Tristes prédicateurs,
Endormeurs d'auditoires,
Gens à pamphlets,
À couplets,
Changez en gobelets
Vos larges écritoires.
Que le vin pleuve dans Paris,
Pour voir les gens les plus aigris
Gris.

V

Au mois de juin, la note commence à changer avec le souffle populaire; mais l'opposition, dans les couplets de cette année, ne s'adresse encore qu'à la Chambre obséquieuse, à l'aristocratie gourmée du faubourg Saint-Germain, au clergé envahissant, à la censure ombrageuse. On voit cependant que le poëte, accoutumé, sous M. de Rovigo et sous M. de Fontanes, à la rude discipline de la pensée, avait pris vite au sérieux la liberté de la presse.

Il s'en explique avec une loyale modération dans la chanson du Nouveau Diogène:

Où je suis bien, aisément je séjourne;
Mais, comme nous, les dieux sont inconstants;
Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne,
Je tourne avec la fortune et le temps.

Pour les partis, dont cent fois j'osai rire,
Ne pouvant être un utile soutien,
Devant ma tonne on ne viendra pas dire:
Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens à rien?

J'aime à fronder les préjugés gothiques,
Et les cordons de toutes les couleurs;
Mais, étrangère aux excès politiques,
Ma Liberté n'a qu'un chapeau de fleurs.

Pendant les Cent-Jours on n'entend pas sa voix. Il est évident qu'il gémit en secret sur l'invasion de la France par l'île d'Elbe et sur les funérailles de Waterloo. Mais, aussitôt après cet holocauste de notre malheureuse armée, sa voix s'attriste et se résigne ironiquement au deuil patriotique de son pays. Sa chanson intitulée: Plus de Politique avait tellement l'accent tragique du cœur consterné de la France qu'elle associa, plus qu'aucune autre, le nom de Béranger aux larmes et aux indignations sourdes de la nation.

L'armée adopta l'homme qui la pleurait ainsi:

Moi, peureux dont on se raille,
Après d'amoureux combats,
J'osais vous parler bataille
Et chanter nos fiers soldats.
Par eux la terre asservie
Voyait tous ses rois vaincus.
Rassurez-vous, ma mie:
Je n'en parlerai plus.

Sans me lasser de vos chaînes,
J'invoquai la liberté;
Du nom de Rome et d'Athènes
J'effrayais votre gaîté.
Quoiqu'au fond je me défie
De nos modernes Titus,
Rassurez-vous, ma mie:
Je n'en parlerai plus.

Oui, ma mie, il faut vous croire;
Faisons-nous d'obscurs loisirs.
Sans plus songer à la gloire,
Dormons au sein des plaisirs.
Sous une ligue ennemie
Les Français sont abattus.
Rassurez-vous, ma mie:
Je n'en parlerai plus.

Ces vers ne sont pas d'une bien haute poésie, mais ils sont d'un profond accent de patriotisme, qui est la poésie du poëte politique. Où est la grande pensée de la Marseillaise? Dans l'accent! Elle chantait mal, mais c'était la voix des frontières; la voix de Béranger était le cri de Waterloo.

VI

Le chansonnier devenait de plus en plus un poëte politique; c'est sous ce rapport seulement que nous le considérons ici.

Les chansons de table ou de jeunesse dont ce premier volume est enrichi suivant les uns, maculé selon nous, ne sont pas de la compétence de la critique; elles sont de la compétence de la morale. Nous n'en méconnaissons pas la double verve, mais cette verve bachique ou érotique n'est pas de la littérature, encore moins de la politique: c'est de l'agrément, de la folie, de l'ivresse, du scandale, du badinage si l'on veut; mais, quand on a l'oreille du peuple, il ne faut pas badiner avec le vice. D'ailleurs la critique est à jeun et le poëte est ivre; il n'y a pas de parité entre eux, ils ne pourraient s'entendre: l'un raisonne et l'autre délire. Ne relisons donc pas ces pages. Toutefois nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse quand nous rencontrons sous nos doigts les débauches de gaieté folle dans ces volumes, dont les mères déchireront bien des pages pour préserver l'innocence de leurs fils. Ces pages nous font l'effet de ces couronnes de roses, de ces boucles de cheveux blonds noués de faveurs déteintes que l'on trouve quelquefois au fond d'une cassette, dans l'inventaire après décès d'un vieillard, souvenirs des joies de la vie qui jurent avec la gravité du moment. Ces roses qu'on a respirées un jour avec délices, à table ou au bal, ont un aspect morose et une odeur malséante sur le cercueil d'un sage que nous n'avons jamais connu que sous la couronne de ses cheveux blancs. Laissons donc le poëte des heureux, et revenons au poëte du peuple.

VII

À mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses difficultés, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses Chambres parlementaires, aliénaient de la royauté des Bourbons une plus grande masse d'opinions désaffectionnées, aigries ou hostiles.

Les impôts et les emprunts dont il avait fallu charger la propriété, après les deux invasions dont la Restauration était innocente, puisqu'il fallait payer la rançon du territoire, les fureurs mal contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nîmes et de Toulouse, les listes de proscription dressées à regret par le roi sous le doigt impérieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres incléments et impolitiques des généraux, de Labédoyère, du maréchal Ney, meurtres qui, dans quelques hommes, atteignaient l'armée tout entière; les procès pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets, les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays, présentant la croix à la pointe des baïonnettes, et répandant sur toute la surface de la France moins des apôtres de religion que des proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui était en réalité française, mais qui paraissait une guerre intéressée de la maison de Bourbon seule contre la liberté des peuples; enfin la mort de Louis XVIII, ce modérateur emporté malgré lui par l'emportement de son parti; l'avénement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli d'un souverain pontife prêt à lui inféoder le royaume; les oscillations de son gouvernement, jeté, des mains prudentes de M. de Villèle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux mains égarées de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de Paris, cette déclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trône: toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excès, toutes ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en France une puissance plus forte que le Gouvernement.

Béranger avait ressenti ces torts dans son cœur par le contre-coup du cœur du peuple. On pourrait écrire par ses chansons l'histoire de l'esprit public pendant la Restauration; elles sont véritablement l'almanach chantant des drames divers, comiques ou sérieux, qui firent rire, gronder, saigner la France jusqu'à la chute tragique de la monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage dans son poëte. Il faut dire aussi, à la gloire du poëte des révolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec les circonstances, et qu'après avoir joué avec l'opinion il finit par frémir avec elle; la passion publique le trouva à la hauteur de ses colères. Il avait été l'Aristophane du trône, de l'aristocratie, de l'Église; il devint le Tyrtée de la nation et de la Révolution. C'est alors que ses chansons devinrent, en réalité, des odes. Ce sont celles-là surtout que nous citerons.

VIII

Mais, d'abord, disons un mot des trois éléments qui concoururent alors à former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui donnèrent à Béranger cette popularité combinée et irrésistible sous laquelle il fit écrouler une dynastie, hélas! pour en relever une autre moins légitime. La décomposition historique de ces trois éléments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce qu'il y aura de permanent dans la popularité du nom de Béranger.

Ces trois éléments d'opposition étaient, de 1826 à 1830, d'abord le bonapartisme de l'armée, force immense dans un peuple de soldats où cent mille légionnaires, généraux, officiers ou sous-officiers, licenciés ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans toutes les villes et dans toutes les chaumières l'éternelle légende des exploits de leur César et l'éternelle complainte de leur propre déchéance. Béranger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait vibrer du même doigt la corde de cet innombrable parti.

Le second de ces éléments était la Révolution.

La liberté dont on jouissait depuis la chute de l'Empire réveillait les âmes. On ne peut pas impunément laisser penser la France; dès qu'elle pense, elle conspire: elle conspire à haute voix sous les gouvernements despotiques; elle conspire à voix basse sous les gouvernements absolus.

Or dans ce qu'on appelle la Révolution en France il y a deux natures: une nature irréfléchie, inquiète, convulsive, incapable de repos, sans autre but que sa propre agitation, envieuse des supériorités et inhabile à en produire elle-même; toujours prête à renverser sans savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fièvre nerveuse nationale qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la croissance régulière et l'action progressive qui forment ce qu'on appelle la civilisation: c'est ce qui distingue l'esprit de faction et de démagogie de l'esprit de civisme et de liberté.

Cet esprit de faction et de démagogie a sa langue à part, langue triviale, dénigrante, quelquefois ordurière, jetant le mépris, l'offense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes qu'elle veut saper; prêtant des pierres à la multitude pour lapider les noms qui l'offusquent, comme les démagogues d'Athènes prêtaient des coquilles aux Athéniens pour proscrire Aristide.

Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des démagogues, tout en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire éclater le rocher. Béranger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous n'offensons pas sa chère mémoire en l'avouant ici, car lui-même, quand il eut généreusement déposé les armes après la victoire, reconnaissait devant nous que la sainte colère de la liberté l'avait emporté quelquefois, dans sa jeunesse, au delà du juste. Qui de nous, hommes qui avons traversé un demi-siècle de combats d'opinion, de presse, de tribune, peut se rendre témoignage qu'il ne regrette pas un mot tombé de sa bouche ou de sa plume? Un tel homme ne serait pas un homme, ce serait le dieu de l'impartialité!

IX

Nous en avons dit assez pour montrer notre désapprobation de ce genre d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage dans le style. Ce genre de littérature, quand on s'y livre, a l'inconvénient de ne faire considérer les choses et les hommes que du côté ridicule, et, par conséquent, de rabaisser, de ravaler, de fausser l'esprit, comme de dégrader la langue. Vadé était un poissard, ce n'était pas un Français.

Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est des peintres de caricatures, qui s'étudient à prendre la figure humaine en moquerie et à la traduire en dérision. À force de peindre le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est Callot et Raphaël: il y a un monde entre eux. Voilà pourquoi j'ai toujours haï la caricature, cette ironie de l'œuvre de Dieu, ce blasphème au crayon. Béranger n'était pas fait pour ce jargon; aussi le dépouilla-t-il bientôt comme une grimace de la langue qui n'allait pas à son génie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacréon, d'Horace, de Pindare et de Racine.

Mais il y avait un troisième élément dans l'opposition de Béranger, élément qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres: c'était la charité du peuple, le charitas generis humani de Cicéron; son âme en était réellement pétrie.

Cette charité du genre humain le dévorait d'un amour patient, mais actif, des progrès de la raison humaine, d'une sainte haine contre les barbaries, les ignorances, les crédulités, les langes, les lisières de toute espèce dans lesquels l'esprit humain est enveloppé par des institutions plus propres à l'enfance qu'à la maturité des peuples. Il voulait une liberté de penser et de croire respectueuse pour la pensée et pour la foi d'autrui; une indépendance mutuelle de l'État, qui est le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le gouvernement de Dieu par la conscience; une égalité, non de nivellement, égalité contre nature, qui n'a fait que des inégalités dans toutes ses œuvres, égalité qui ne serait pas la perpétuelle violence des infériorités aux supériorités naturelles. Mais il voulait une égalité de droit qui donne à chacun la faculté de s'élever par le travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux classes les plus déshéritées de lumières et de fortune; une Providence de tous pour tous, exprimée et administrée par un gouvernement de la misère publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour le vice, mais sans insensibilité pour le vrai malheur. Enfin il concevait un amour sévère, intelligent, mais efficace et ardent, du peuple: c'était la passion innée de ce bon et grand citoyen; c'était l'âme cachée de son opposition à tous les régimes qui ne réalisaient pas sa pensée; c'était le feu sacré de ses poésies comme de sa vie; c'était sa philosophie politique; c'était tout son républicanisme.

De ces trois éléments de son opposition, les deux premiers devaient mourir parce qu'ils n'étaient que des esprits de parti; mais le troisième élément de l'opposition de Béranger était immortel comme la philosophie de la raison et comme la charité des peuples dont il était l'expression. Par ces deux premiers éléments de sa poésie aussi Béranger devait mourir; par le troisième il devait durer autant que le souvenir et la reconnaissance du peuple. L'homme de l'opposition bonapartiste est mort; l'homme de l'opposition orléaniste contre les Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la charité populaire ne mourra pas!

Voilà, selon nous, le secret de la popularité vivace, renaissante, éternelle en France de Béranger. On a enseveli avec lui les passions de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique: elle percera les pierres de son tombeau, et elle refleurira tant qu'il y aura une âme du peuple en France pour la recueillir!

X

Revenons aux chansons.

Nous remarquons d'abord les Oiseaux, chanson touchante adressée à son protecteur, le poëte Arnault, partant pour l'exil: elle rappelle la fidélité de La Fontaine à Fouquet. Elle n'est pas de l'opposition, elle est de la reconnaissance.

LES OISEAUX.

L'hiver, redoublant ses ravages,
Désole nos toits et nos champs;
Les oiseaux sur d'autres rivages
Portent leurs amours et leurs chants.
Mais le calme d'un autre asile
Ne les rendra pas inconstants;
Les oiseaux que l'hiver exile
Reviendront avec le printemps.

À l'exil le sort les condamne,
Et plus qu'eux nous en gémissons!
Du palais et de la cabane
L'écho redisait leurs chansons.
Qu'ils aillent d'un bord plus tranquille
Charmer les heureux habitants.
Les oiseaux que l'hiver exile
Reviendront avec le printemps.

Oiseaux fixés sur cette plage,
Nous portons envie à leur sort.
Déjà plus d'un sombre nuage
S'élève et gronde au fond du nord.
Heureux qui sur une aile agile
Peut s'éloigner quelques instants!
Les oiseaux que l'hiver exile
Reviendront avec le printemps.

Ils penseront à notre peine,
Et, l'orage enfin dissipé,
Ils reviendront sur le vieux chêne
Que tant de fois il a frappé.
Pour prédire au vallon fertile
De beaux jours alors plus constants,
Les oiseaux que l'hiver exile
Reviendront avec le printemps.

Le Marquis de Carabas et la Marquise de Pretintailles, deux petits pamphlets à double but, l'un de dérider la bourgeoisie, l'autre de désinféoder le paysan, sont restés des proverbes de gaieté et de comique dans l'oreille du peuple. Les prétentions surannées de la noblesse, exagérées par le pinceau d'un autre Molière, y sont livrées à la risée de la multitude comme des tartufes de vanité.

Le poëte s'élève dans la chanson du Dieu des bonnes gens jusqu'à des hauteurs lyriques; la patrie humiliée frémit dans ces vers:

Il est un Dieu: devant lui je m'incline,
Pauvre et content, sans lui demander rien.
De l'univers observant la machine,
J'y vois du mal, et n'aime que le bien.
Mais le plaisir à ma philosophie
Révèle assez des cieux intelligents.
Le verre en main, gaîment je me confie
Au Dieu des bonnes gens.

Dans ma retraite, où l'on voit l'indigence,
Sans m'éveiller, assise à mon chevet,
Grâce aux amours, bercé par l'espérance,
D'un lit plus doux je rêve le duvet.
Aux dieux des cours qu'un autre sacrifie!
Moi, qui ne crois qu'à des dieux indulgents,
Le verre en main, gaîment je me confie
Au Dieu des bonnes gens.

Un conquérant, dans sa fortune altière,
Se fit un jeu des sceptres et des lois,
Et de ses pieds on peut voir la poussière
Empreinte encor sur le bandeau des rois.
Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie!
Moi, pour braver des maîtres exigeants,
Le verre en main, gaîment je me confie
Au Dieu des bonnes gens.

Dans nos palais, où, près de la Victoire,
Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats,
J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire
De leurs manteaux secouer les frimas.
Sur nos débris Albion nous défie;
Mais les destins et les flots sont changeants:
Le verre en main, gaîment je me confie
Au Dieu des bonnes gens.

On regrette seulement dans ces beaux vers que le refrain, sans rapport avec la pensée, vienne terminer la strophe, qui serait une ode, et qui redevient ainsi malheureusement un couplet. Quelle logique y a-t-il entre l'Empire qu'on pleure en larmes épiques et le dieu des bonnes gens auquel on se confie gaîment? C'est le vice du genre, et c'est en même temps sa trop grande facilité; le refrain remplace le coup de massue que doit frapper l'ode à la fin de la strophe.

XI

Le Retour dans la patrie, élégie chantée par un soldat ou un proscrit, n'a pas ce vice. Le refrain y est le cri de l'amour de la patrie à l'aspect du rivage paternel:

Qu'il va lentement le navire
À qui j'ai confié mon sort!
Au rivage où mon cœur aspire
Qu'il est lent à trouver un port!
France adorée!
Douce contrée!
Mes yeux cent fois ont cru te découvrir.
Qu'un vent rapide
Soudain nous guide
Aux bords sacrés où je reviens mourir.
Mais enfin le matelot crie:
Terre! terre! là-bas, voyez!
Ah! tous mes maux sont oubliés.
Salut à ma patrie!

Oui, voilà les rives de France;
Oui, voilà le port vaste et sûr,
Voisin des champs où mon enfance
S'écoula sous un chaume obscur.
France adorée!
Douce contrée!
Après vingt ans enfin je te revois!
De mon village
Je vois la plage,
Je vois fumer la cime de nos toits.
Combien mon âme est attendrie!
Là furent mes premiers amours;
Là ma mère m'attend toujours.
Salut à ma patrie!

Au bruit des transports d'allégresse
Enfin le navire entre au port.
Dans cette barque où l'on se presse,
Hâtons-nous d'atteindre le bord.
France adorée!
Douce contrée!
Puissent tes fils te revoir ainsi tous!
Enfin j'arrive,
Et sur la rive
Je rends au Ciel, je rends grâce à genoux.
Je t'embrasse, ô terre chérie!
Dieu! qu'un exilé doit souffrir!
Moi, désormais je puis mourir.
Salut à ma patrie!

Il est impossible de ne pas remarquer combien l'art exquis du poëte sait contenir comme un paysagiste un grand horizon dans le petit cadre de ses couplets! La nécessité d'abréger le rend précis: il a peu de notes, mais il frappe toujours sur la note juste, et la brièveté ajoute à la force du sentiment.

XII

La chanson de la Sainte Alliance des peuples est moins une chanson qu'un chant; j'y trouve une grande analogie de principes politiques avec la Marseillaise de la paix, chant lyrique que je composai après lui sur le même thème, mais qui n'avait pas les ailes de la musique pour le porter aux oreilles des peuples. Il y a d'ailleurs dans cette chanson de Béranger un accent de bonhomie, et on dirait presque de vieillesse anticipée, qui donne bien plus de charme et bien plus de persuasion populaire à sa philosophie. Écoutez! vous croiriez entendre Platon politique devenu chansonnier pour apostoliser le peuple d'Athènes:

J'ai vu la Paix descendre sur la terre,
Semant de l'or, des fleurs et des épis;
L'air était calme, et du dieu de la guerre
Elle étouffait les foudres assoupis.
«Ah! disait-elle, égaux par la vaillance,
Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain,
Peuples, formez une sainte alliance,
Et donnez-vous la main.

«Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;
Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil.
D'un globe étroit divisez mieux l'espace:
Chacun de vous aura place au soleil.
Tous, attelés au char de la puissance,
Du vrai bonheur vous quittez le chemin.
Peuples, formez une sainte alliance,
Et donnez-vous la main.

«Chez vos voisins vous portez l'incendie;
L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés;
Et, quand la terre est enfin refroidie,
Le soc languit sous des bras mutilés.
Près de la borne où chaque État commence
Aucun épi n'est pur de sang humain.
Peuples, formez une sainte alliance,
Et donnez-vous la main.

«Des potentats, dans vos cités en flammes,
Osent, du bout de leur sceptre insolent,
Marquer, compter et recompter les âmes
Que leur adjuge un triomphe sanglant.
Faibles troupeaux, vous passez sans défense
D'un joug pesant sous un joug inhumain.
Peuples, formez une sainte alliance,
Et donnez-vous la main.

«Que Mars en vain n'arrête point sa course:
Fondez les lois dans vos pays souffrants;
De votre sang ne livrez plus la source
Aux rois ingrats, aux vastes conquérants.
Des astres faux conjurez l'influence;
Effroi d'un jour, ils pâliront demain.
Peuples, formez une sainte alliance,
Et donnez-vous la main.»

Les vers sont de cette correction classique et de cette sobriété vigoureuse qui caractérisent les chefs-d'œuvre du dix-septième siècle; la bonhomie y est sincère, mais elle y est habile: elle retourne contre la Restauration impuissante et contre les rois de l'Europe coalisés les calamités de la guerre dont son héros n'était certes pas innocent.

XIII

Les Enfants de la France, à peu près de la même date, sont un cri consolateur de patriotisme qui relève par la main de la poésie la patrie de sa prostration d'un jour.

Reine du monde, ô France! ô ma patrie!
Soulève enfin ton front cicatrisé;
Sans qu'à tes yeux leur gloire en soit flétrie,
De tes enfants l'étendard s'est brisé....

De tes grandeurs tu sus te faire absoudre,
France, et ton nom triomphe des revers.
Tu peux tomber, mais c'est comme la foudre,
Qui se relève et gronde au haut des airs....

Le Vieux Drapeau tricolore est la complainte héroïque du soldat désarmé de la République et de l'Empire.

Il est caché sous l'humble paille
Où je dors pauvre et mutilé,
Lui qui, sûr de vaincre, a volé
Vingt ans de bataille en bataille!
Chargé de lauriers et de fleurs,
Il brilla sur l'Europe entière.
Quand secouerai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Ce drapeau payait à la France
Tout le sang qu'il nous a coûté;
Sur le sein de la Liberté
Nos fils jouaient avec sa lance.
Qu'il prouve encore aux oppresseurs
Combien la gloire est roturière.
Quand secouerai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Son aigle est resté dans la poudre,
Fatigué de lointains exploits.
Rendons-lui le coq des Gaulois:
Il sut aussi lancer la foudre.
La France, oubliant ses douleurs,
Le rebénira, libre et fière.
Quand secouerai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Las d'errer avec la Victoire,
Des lois il deviendra l'appui.
Chaque soldat fut, grâce à lui,
Citoyen aux bords de la Loire.
Seul il peut voiler nos malheurs:
Déployons-le sur la frontière.
Quand secouerai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Mais il est là, près de mes armes:
Un instant osons l'entrevoir.
Viens, mon drapeau! viens, mon espoir!
C'est à toi d'essuyer mes larmes.
D'un guerrier qui verse des pleurs
Le Ciel entendra la prière.
Oui, je secouerai la poussière
Qui ternit tes nobles couleurs!

Ici le refrain n'a rien de banal ou de pastiche, comme dans tant d'autres de ses meilleures chansons. Il sort du sujet, il en fait partie; sa répétition même lui donne de la force; c'est le cri de guerre comprimé dans la poitrine du soldat, c'est le cri du peuple, c'est la clameur du chœur antique qui semble répondre aux larmes du vétéran. L'habileté du poëte d'opposition n'y est pas moins sensible que dans les chansons précédentes; car, en face du drapeau blanc qui règne par la paix, le cri de la gloire devient un cri séditieux. Derrière le rideau il y a un tribun dans le soldat, dans le peuple, dans le poëte.

XIV

L'audace de Béranger s'accroît avec le succès.

La chanson de Louis XI est plus qu'un cri séditieux, c'est une invective sanglante, disons-le, injuste contre le vieux roi libéral, Louis XVIII, à qui sa vieillesse et ses infirmités mêmes sont imputées à crime. Ce sont des villageois qui parlent:

Notre vieux roi, caché dans ces tourelles,
Louis, dont nous parlons tout bas,
Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles,
S'il peut sourire à nos ébats.

Quand sur nos bords on rit, on chante, on aime,
Louis se retient prisonnier:
Il craint les grands, et le peuple, et Dieu même;
Surtout il craint son héritier.

Voyez d'ici briller cent hallebardes
Aux feux d'un soleil pur et doux.
N'entend-on pas le Qui vive des gardes
Qui se mêle au bruit des verrous?

Il vient! il vient! Ah! du plus humble chaume
Ce roi peut envier la paix.
Le voyez-vous, comme un pâle fantôme,
À travers ces barreaux épais?

Dans nos hameaux quelle image brillante
Nous nous faisions d'un souverain!
Quoi! pour le sceptre une main défaillante!
Pour la couronne un front chagrin!

Malgré nos chants il se trouble, il frissonne;
L'horloge a causé son effroi.
Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne
Pour un signal de son beffroi.

Mais notre joie, hélas! le désespère:
Il fuit avec son favori.
Craignons sa haine, et disons qu'en bon père
À ses enfants il a souri.

Or le favori était le bourreau!

Qu'on se figure jusqu'à quelle ébullition de haine ou de mépris de pareils chants, insaisissables par la loi, trop saisissables par l'allusion, portaient l'opinion d'un peuple irritable et illettré, qui voyait un Louis XI dans son roi et un bourreau dans M. de Martignac. Aussi l'opinion personnifiée et incriminée dans Béranger, son organe et son provocateur, commençait-elle à être poursuivie dans les tribunaux. Mais les emprisonnements du poëte donnaient des ailes plus fortes à ses chants. La chanson devenait tragédie!

Plus le dénoûment approchait, plus Béranger ravivait le bonapartisme par la gloire; ses chansons sur Sainte-Hélène ont l'accent d'un remords national qui ronge la conscience d'un peuple découronné.

Peut-être il dort ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
Aller mourir sur la tête des rois?
Ah! ce rocher repousse l'espérance:
L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Il fatiguait la Victoire à le suivre;
Elle était lasse: il ne l'attendit pas.
Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre.
Mais quels serpents enveloppent ses pas!
De tout laurier un poison est l'essence;
La mort couronne un front victorieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Dès qu'on signale une nef vagabonde:
«Serait-ce lui? disent les potentats;
Vient-il encor redemander le monde?
Armons soudain deux millions de soldats.»
Et lui, peut-être accablé de souffrance,
À la patrie adresse ses adieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Grand de génie et grand de caractère,
Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil?
Bien au-dessus des trônes de la terre
Il apparaît brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là comme le phare immense
D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France!
La main d'un fils me fermera les yeux.

Bons Espagnols, que voit-on au rivage?
Un drapeau noir! Ah! grand Dieu, je frémis!
Quoi! lui mourir! Ô Gloire! quel veuvage!
Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence;
L'astre du jour abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Indépendamment de la magnificence du style, vous voyez avec quelle diplomatie d'instinct le poëte des oppositions combinées associe des regrets de république à des glorifications de conquête. Comment le peuple, mauvais historien, pouvait-il faire ce triage et séparer la République de l'Empire dans ses vœux contre la Restauration? Son poëte lui-même lui jetait la poussière dans les yeux. Il devait s'y tromper un jour.

Aussi 1830 ne tarda-t-il pas à emporter le trône des Bourbons. Certes les saccades de gouvernail données par Charles X à sa politique et le coup d'État des ordonnances contre la Charte furent l'occasion trop légitime offerte aux oppositions pour renverser ce trône dans le sang; mais on a dit avec raison que les chansons de Béranger ont été les cartouches du peuple pendant le combat des trois journées de Juillet.

XV

Ici le rôle du poëte change tout à coup: il devient homme d'État. Ajoutons, à la gloire de son caractère et de son génie, qu'il fut, d'après le témoignage universel, le seul homme d'État de ce coup de feu. Fut-il également inspiré le lendemain? C'est ce que nous allons voir.

Béranger avait renversé un trône; mais à peine ce trône était-il en poudre qu'il en reconstruit et en élève un autre. Ce trône d'expédient ne fut ni celui de Napoléon, son héros, ni celui de l'héritier naturel de la couronne, la victime des trois jours; ce fut le trône du duc d'Orléans. Ainsi, la république? il l'écarta après l'avoir appelée; l'empire? il le répudia après l'avoir provoqué; l'héritier naturel? l'orphelin? il le déshérita sans avoir aucun crime à reprocher à un berceau; la monarchie? il la rappela en toute hâte après l'avoir décréditée: trois inconséquences étranges dont nous lui avons souvent demandé compte dans nos conversations seul à seul aux pieds des chênes du bois de Boulogne.

Ici nous le laisserons parler lui-même avec autant de fidélité que notre mémoire, aidée de quelques notes prises au crayon sur le fait, peut donner d'exactitude et de littéralité à ses paroles.

XVI

Mais disons d'abord comment je l'ai connu.

On voit assez par ce qui précède que je n'étais nullement prédisposé, par mes antécédents si contraires aux siens, à le rechercher, encore moins à l'aimer. Personne peut-être en France n'avait déploré plus amèrement et plus prophétiquement que moi la révolution de 1830. Je n'avais pas moins déploré la construction illogique et inopinée d'un trône de rechange qui ne portait sur aucun principe, mais qui portait sur de justes mécontentements. Ce n'était pas un intérêt personnel qui me faisait répugner à ce trône de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y faire de fête, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas trempé dans la congrégation, sorte de ligue sacrée et sourde qui se nouait derrière l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du gouvernement. Je m'étais absolument refusé à la confiance et à la faveur de M. de Polignac: j'aimais sa personne, je plaignais ses hallucinations, je voyais avec la certitude de l'évidence sa catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orléans, j'honorais ses vertus privées, je ne croyais pas à la conspiration; mais je voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince ne conspirait pas, sa situation conspirait. Or il n'était pas suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer même sa situation. Il fallait s'abstenir, s'éloigner, se laver les mains des fautes; mais, aux jours des revers, il fallait être le plus fidèle sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il était plus découronné; il fallait être le plus fidèle tuteur d'un pupille d'autant plus inviolable qu'il était plus orphelin et plus abandonné!

J'avais donc résisté inflexiblement, le lendemain de la révolution de Juillet, à toutes les avances du prince nouveau et à son gouvernement, qui m'offraient avec instance un rôle dans le drame. J'avais même cessé avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni approuver ni servir. Je m'étais retiré de toutes fonctions diplomatiques; je m'étais fermé résolument, quoique à regret, toute carrière; j'avais voyagé, puis j'étais rentré dans mon pays: j'y avais été nommé député indépendant, pour débattre les intérêts de la nation. Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions dynastiques et antidynastiques, je m'étudiais à l'éloquence par les beaux exemples que j'avais sous mes yeux dans les Chambres; je cultivais la poésie dans les intervalles, ou j'écrivais l'histoire pour bien comprendre la politique dont elle est l'interprète.

XVII

Je venais de publier l'Histoire des Girondins. Accoutumé aux alternatives presque régulières de gloriole et de revers qui marquent la carrière des poëtes, des écrivains, des politiques, je doutais encore du succès de l'Histoire des Girondins. La publication datait à peine de trois jours quand je reçus une lettre très-inattendue de Béranger.

Cette lettre, la première que je décachetais depuis la publication du livre, respirait un enthousiasme grave et profond qui faisait encore vibrer le papier sous la main du patriote. Elle était longue; elle contenait des maximes et des considérations d'homme d'État; elle me prophétisait je ne sais quelles destinées grandioses trompées depuis. J'ai encore cette lettre; je la chercherai à loisir dans l'innombrable archive d'opinions diverses que trente ans de littérature, de tribune, de politique, ont accumulée dans mes portefeuilles, et je la donnerai aux éditeurs de la correspondance de Béranger.

J'avoue que cette lettre de l'oracle du passé, qui pouvait bien être aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de cœur et d'esprit supérieure à tout le retentissement de cette histoire. Les hommes de génie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la postérité; on peut se fier à eux quand ils parlent pour elle.

Cette lettre de Béranger sur les Girondins me rappela tout à coup une lettre de M. de Talleyrand sur les Méditations poétiques, lettre plus étonnante encore et plus littérairement prophétique. Les Méditations avaient paru le soir du 13 mars 1820. Le lendemain matin, à mon réveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand à une femme de ses amies, qui lui avait prêté le livre la veille. Ce billet était daté de cinq heures du matin; le prince, que l'on aurait supposé si peu susceptible d'une impression poétique et d'une insomnie littéraire, disait à son amie «qu'il n'avait pas dormi avant d'avoir lu le volume, et qu'un poëte était né cette nuit.»

M. de Talleyrand et Béranger, deux hommes si semblables d'esprit, si divers de caractères, parrains de mon avenir!... Je fus frappé et je le suis encore; je fus même tenté de croire à leur don prophétique. Je n'y crois plus: toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes fortunes; mais je croirai toujours à leur amitié.

XVIII

Quelque temps après, je m'informai de la demeure de Béranger, et j'allai visiter l'oracle.

Béranger demeurait alors à Passy, dans une jolie maisonnette de faubourg, à l'extrémité de la rue Vineuse. Cette rue était attenante à ces vastes terres labourées et creusées d'ornières qui s'étendent entre le village de Passy et les lisières du bois de Boulogne. La demeure de Béranger n'avait rien d'indigent; au contraire, une élégante propreté d'appartements et de meubles; une femme âgée et gracieuse qu'on entrevoyait sous la tonnelle de lilas d'un petit jardin; une belle jeune fille, plus semblable à une pupille qu'à une servante, qui ouvrait la porte; un chien caressant sur l'escalier, des oiseaux en cage à la fenêtre, des fleurs sur la cheminée: tout respirait un air de Charmettes de J.-J. Rousseau plutôt que la sordidité d'une maison de faubourg. On voyait que c'était là une existence étroite, mais une existence qui s'était bornée elle-même par modération et non par dénûment, une indigence philosophique en un mot.

XIX

Je fus accueilli dans cette retraite avec une simplicité de cœur et avec un naturel de manières qui doublait le prix de l'accueil; aucun compliment, aucun embarras, aucune de ces cérémonies feintes et fastidieuses qui retardent la familiarité entre deux hommes décidés d'avance à s'aimer. Nous eûmes l'air de deux amis qui reprennent sans préambule le lendemain la conversation de la veille. Rien sur nos antécédents opposés, rien sur nos opinions, rien sur nos ouvrages: tout le passé resta sous-entendu entre nous.

Je me retirai ravi d'avoir trouvé un homme là où je ne m'attendais qu'à voir un génie. Je pouvais me figurer en sortant que je sortais d'un de ces presbytères de campagne où j'allais si souvent, dans mon enfance, visiter quelque aimable curé de village, voisin de mon père. Béranger, au costume près, rappelait complétement l'extérieur et la rondeur d'un de ces hommes noirs des champs, nichés comme l'hirondelle sous le clocher. Je m'aperçus que je lui avais plu aussi, et que la sincérité de mon attrait pour lui avait promptement prévalu, dans son esprit si scrutateur, sur les ombrages que la naissance, la fortune, les opinions, les prétentions supposées devaient lui avoir inspirés contre moi. À dater de ce jour, tantôt chez lui, tantôt chez moi, nous ne cessâmes pas de nous voir et nous commençâmes à nous aimer.

XX

Cette amitié devint plus étroite et ces visites plus fréquentes à mesure que les circonstances politiques devinrent plus menaçantes pour le gouvernement de Louis-Philippe, et que les crises, dont ce gouvernement et la France étaient agités par l'ambition des orateurs et des écrivains dont ce gouvernement était l'ouvrage, se rapprochèrent davantage d'un tragique et inévitable dénoûment.

On a vu que la royauté de 1830 était à son origine aussi antipathique à mon cœur qu'à ma raison; à tort ou à droit, je ne croyais ni à son titre, ni à son utilité, ni à sa durée; mais puisque la France, qui a tous les droits, l'avait adoptée, et puisque le pire des gouvernements est d'être sans gouvernement, je ne conspirais pas contre cette royauté; je la subissais en bon citoyen qui ne veut pas, pour des préférences ou pour des répugnances, précipiter son pays dans l'anarchie et l'Europe dans une mer de sang. Le roi m'avait fait appeler déjà deux fois pour vaincre ma résistance et pour me séduire. Il avait employé, avec l'habileté qui lui était naturelle, tout ce qui peut toucher le cœur, convaincre l'esprit, flatter l'amour-propre, griser l'ambition; tout, jusqu'aux confidences les plus abandonnées, jusqu'aux prières, et, le croira-t-on? jusqu'aux larmes de situation, en pressant mes deux mains dans les siennes.

J'étais resté respectueux, ému, mais inébranlable.

«Je ne juge pas votre conduite en 1830, lui avais-je répondu: votre conscience est votre seul juge. Vous pouvez avoir cru que votre royauté était nécessaire pour sauver votre patrie; mais il n'y a que vous en France qui ayez le droit de vous croire nécessaire; quant à nous, simples et obscurs citoyens, ces sacrifices de nous-mêmes et ces sacrifices de notre famille ne nous sont jamais commandés. Nous pouvons donc rester fidèles à nos sentiments et à nos convictions sans nuire au pays; mes sentiments et mes convictions sont également opposés à ce qui a été fait par votre parti et accepté par vous en juillet 1830. Je ne puis donc à aucun prix me rallier à votre gouvernement autrement qu'en votant et en parlant à la Chambre dans l'intérêt impartial de mon pays. C'est le rôle ingrat que j'y ai pris et que je suis résolu à y tenir. Vous m'avez touché par votre éloquence; vous seriez un orateur très-éminent et très-persuasif dans les conseils de votre pays, si vous n'étiez pas son roi; mais vous ne m'avez pas convaincu. Je vous admire comme homme et je vous plains comme roi. Restons chacun ce que nous sommes: vous sur ce trône auquel vous vous êtes condamné; moi dans l'obscurité, mon seul apanage et mon seul devoir. Je n'attaquerai pas votre gouvernement; je pourrai même avoir à le défendre comme volontaire de l'ordre, mais je ne m'y rallierai jamais par un intérêt.»

Ceci fut dit dans les formes indirectes et respectueuses commandées par l'usage à un simple député parlant à un roi.

XXI

Je n'avais pas tardé à défendre en effet presque seul ce gouvernement de raison si déloyalement et si impolitiquement attaqué par ce qu'on a appelé la coalition parlementaire; il n'y avait pas même besoin de l'intérêt évident de l'ordre en France et de la paix en Europe pour me décider à le défendre; il suffisait de l'indignation d'honnête homme.

Cette généreuse indignation était soulevée en moi par cette coalition malséante des hommes de 1815, des hommes de la République, des hommes de l'anarchie et des hommes sortis le plus récemment des conseils de Louis-Philippe, tout courbés sous ses faveurs et devenus tout à coup des Coriolans de ministères ameutant de la voix et du geste les ennemis les plus acharnés de leur prince, et menant la France à l'assaut de cette royauté dont ils étaient les fondateurs. Ce crime contre la bienséance a eu son expiation en 1848; leur gouvernement, miné par eux, est tombé sur eux, hélas! et il est tombé sur moi, innocent, plus que sur eux, coupables. Qu'ils disent ce qu'ils voudront! j'ai fait la république quand il n'y avait plus, grâce à eux, pierre sur pierre dans mon pays; mais ils ne diront pas du moins que j'ai fait la coalition de 1840! À chacun ses œuvres.

XXII

Béranger, en homme honnête et vraiment politique, bien qu'il fût comme moi partisan des grands développements de la liberté et de la charité populaire en France, ne trempa pas de cœur ou du doigt dans cette coalition des ministres de Louis-Philippe contre leur propre trône. Il fut vivement ému de quelques harangues prononcées par moi à la Chambre pour soutenir, au nom de la conscience publique, le ministère de M. Molé contre les assauts des anciens amis du roi, devenus ses plus implacables adversaires.

Il accourut chez moi. «Bravo! me dit-il; jusqu'ici je ne vous croyais qu'un poëte, plus tard je vous ai cru un orateur; à dater de ce jour je vous crois un homme politique. Ces hommes ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font. Ils sapent l'édifice que nous avons construit ensemble, et, quand ils auront réussi, il n'y aura plus de place pour personne. Jugez de leur conduite, puisqu'elle révolte même des républicains comme moi! car le cri de la conscience est au-dessus même des opinions! Continuez, et lavez-vous les mains de leurs coalitions! Ces hommes ne sont pas des Samsons! Ils ne soutiendront pas le toit quand ils auront ébranlé le pilier! Si jamais ils réussissent, vous nous aiderez à sauver le peuple qui est dessous!» Ce furent ses propres paroles; elles eurent des témoins qui parlent encore. Nos liens furent resserrés par cette approbation, et notre relation devint familiarité; plus tard encore elle devint tendresse.

C'est ainsi que j'avais connu Béranger. Revenons à son grand rôle dans la révolution de 1830 et à l'explication qu'il donnait volontiers de ce rôle tant reproché par les impatients de son parti.

«Les révolutions, me dit-il, sont toujours des surprises; voilà pourquoi elles sont si dangereuses. Nous fûmes surpris par les journées de Juillet; nous ne nous attendions pas à tant d'audace et à tant d'étourderie de la part de Charles X. La partie n'était pas liée entre nous; nous étions une (ligue) de mécontents, nous n'étions nullement une conjuration avec un but, un mot d'ordre, un chef nommé d'avance. Les uns étaient des soldats, comme les officiers de la Loire; les autres des républicains, comme Lafayette; ceux-ci des constitutionnels, ceux-là des anarchistes, le plus grand nombre des combattants sortis du pavé et animés par la poudre sans autre but que de verser leur sang pour quelque chose, peu importe quoi! Il y a des heures où le sang a besoin de se répandre généreusement en France: le peuple a plus de sang que d'idées; enfin il y avait les vaniteux, parti inconséquent, immense à Paris, dans l'industrie, le commerce, la banque. Ce parti qui voulait bien substituer son orgueil plébéien au vieil orgueil aristocratique, mais il ne voulait pas élever le peuple à sa hauteur par une égalité périlleuse. Dans cette Babel d'opinions qui se fusillaient dans les rues de Paris, nul n'entendait l'autre. Je sentis qu'une fusillade n'était pas une société, qu'une révolution n'était pas à elle-même son propre but, et qu'il fallait se hâter de lui imposer à elle-même un gouvernement pour qu'elle eût un terme et un nom.

«J'étais lié d'opinions avec tous les hommes principaux de l'opposition et d'amitié plus étroite avec Laffitte. Son hôtel était devenu le quartier général des meneurs et des menés: je m'y rendis pour souffler la paix dans les rues, une idée dans les têtes, une initiative dans les cœurs. J'y vis Thiers, Sébastiani, Mauguin, le duc de Choiseul, Lafayette, Mignet, Benjamin Constant et cent autres. Ils écoutaient les bruits de la rue et ils attendaient pour se décider l'heure du hasard. C'était le conseil de l'hésitation; nul n'osait dire ce qu'il voulait, le plus grand nombre ne le savait pas. Chaque flot du peuple qui pénétrait dans les vastes cours et dans les vestibules de l'hôtel faisait changer, par ses cris de victoire ou de colère, les paroles sur les lèvres des orateurs délibérants. Ma popularité libérale parmi la jeunesse lettrée, mon républicanisme présumé parmi les républicains, mon nom, mes chansons dans la mémoire du peuple, mon costume d'artisan aisé qui coudoie sans l'offusquer la multitude, me faisaient passer, entrer, sortir, acclamer partout. Je ne haranguais pas: ce n'est pas ma manière; chacun me prenant à part dans une embrasure de croisée ou dans une cour pour me demander: Que faut-il faire? Je ne le disais pas, je l'insinuais; je voyais que cette révolution allait se perdre si on ne lui creusait pas vite son lit. Les uns voulaient négocier avec Charles X et se contenter d'un changement de ministère; les autres étaient satisfaits d'une abdication et d'une régence; ceux-ci formaient un gouvernement municipal et provisoire à l'hôtel de ville avec Mauguin; ceux-là exhumaient l'honnête et intrépide Lafayette de ses quarante ans d'obscurité pour exhumer avec lui la république dont il était le symbole; le plus grand nombre flottait sans parti pris dans les rues et sur les places publiques, dans l'ivresse d'une victoire où Paris n'avait gagné qu'un champ de bataille.

«Laffitte, dont j'étais l'oracle et l'ami, était étendu sur un fauteuil, son pied foulé sur un tabouret, écoutant tout le monde, souriant à tous les avis, semant selon son habitude les mots spirituels à l'oreille de l'un et de l'autre, penchant secrètement pour la monarchie et pour le duc d'Orléans, mais n'osant le dire trop haut de peur d'avorter dans un cri de trahison poussé par le peuple.

«Il m'envoyait chercher à chaque instant dans ses jardins ou dans ses cours, pour avoir un conseil ou un appui dans ma personne; il ne craignait pas de se tromper s'il se trompait avec moi: n'étais-je pas la popularité vivante?

«Dépêchez-vous de proclamer la royauté du duc d'Orléans, lui dis-je à l'oreille, accoudé sur le dossier de son fauteuil, sans quoi la révolution ne sera qu'une émeute.

«Je me retirai.

«Dans la nuit, les négociations avec le duc d'Orléans aboutirent à ce que vous savez.

«Le lendemain matin j'étais chez Laffitte quand on commença à jeter le nom du roi futur dans le peuple. Il y eut un frémissement de mauvais augure dans la multitude qui remplissait les cours. Mes amis m'interpellèrent quand je sortis.—Eh quoi! vous aussi, Béranger, vous, républicain, vous nous créez un roi?—Je pris à part les plus échauffés.—Non, leur dis-je, comprenez-moi bien, je ne crée pas un roi, je jette une planche sur le ruisseau! Et je m'en allai.

«Ce ruisseau était de sang, ne l'oubliez pas! Lafayette ne fit-il pas comme moi quelques heures après? Cependant Lafayette était plus engagé que moi avec la république; moi je n'étais engagé qu'avec le peuple.

«On m'aborda de tous côtés dans les rues pour me demander compte de ce qu'ils appelaient mon revirement et mon imprudence.—N'était-ce pas le moment, me disaient-ils, d'abolir la royauté, qui s'était abolie elle-même?—Patience, mes amis, disais-je avec impatience: on n'abolit pas la royauté, on l'use. Allez par degrés à la liberté, si vous ne voulez pas que votre triomphe soit une chute. Cette royauté sera usée avant peu d'années. Quant à moi, je l'ai prise comme un expédient qui vous est utile aujourd'hui, mais je n'en prends pas la responsabilité, et j'en sors avant d'y être entré, pour me conserver libre de la combattre si elle s'arrête ou si elle recule!

«Voilà, mon ami, ajouta-t-il, tout mon rôle dans les journées de 1830: j'ai été le souffleur de l'événement, j'ai laissé la responsabilité aux ambitieux et aux dupes: qu'en pensez-vous?

«—Je pense sincèrement que vous avez eu tort à cette époque, lui dis-je, tort non pas de refaire une monarchie constitutionnelle pour terminer vite la guerre civile par une transaction prompte et souveraine entre tous les partis, mais tort d'avoir pris votre monarchie ailleurs qu'où elle était.

«Rappeler Charles X, vous ne le pouviez pas: c'était vous déclarer vaincus; relever une dynastie napoléonienne, vous ne le pouviez pas: vous n'aviez pas sous la main le rejeton, et l'Europe à ce moment aurait vu dans le rétablissement d'un Napoléon une déclaration de guerre au genre humain à peine pacifié. La République! Elle s'appelait alors terreur; elle n'avait pas montré alors, comme en 1848, qu'elle pouvait être innocente contre les têtes et les propriétés, et qu'elle pouvait se défendre contre les utopies et les démagogismes avec le bras de la France. Le duc d'Orléans! vous ne le deviez pas: pour faire respecter une monarchie vous commenciez par abaisser le monarque, car vous ne lui offriez un trône qu'à la condition de répudier son devoir de prince, de proscrire sa famille et d'éloigner les royalistes. Une telle contradiction entre le nom d'un prince du sang et son rôle de roi révolutionnaire faisait du duc d'Orléans un instrument de parti, votre complice, mais n'en faisait pas un vrai roi. Quelle force vouliez-vous qu'il eût contre les républicains qu'il avait écartés, contre les royalistes qu'il avait offensés, et contre vous-même de qui il avait reçu la couronne par une mauvaise complaisance? Vous vouliez user la royauté en sa personne, vous n'aviez pas besoin de temps pour cela: en un jour vous l'aviez descendue de sa base! Vous n'aviez donc, vous et vos amis, puisque vous reculiez d'effroi, vous n'aviez qu'à couronner l'héritier légitime dans la personne d'un enfant sorti du trône et innocent du règne. Cet enfant était roi de l'ancien régime, vous l'auriez fait roi du nouveau siècle. Une régence, dont vous étiez les conseillers, des Chambres, dont vous étiez les élus, vous garantissaient le gouvernement. L'Europe vous admirait, les royalistes se ralliaient à vous, les constitutionnels vous livraient la Constitution comme à ceux qui avaient su la défendre et la sauver! Vous auriez été vous-même moins populaire pendant trois jours, mais plus approuvé pendant un siècle. Ah! si j'avais cru comme vous, en 1848, qu'il fallait rétablir une royauté, et si j'avais eu dans la main un enfant-roi, héritier légal d'un trône séculaire, un berceau aurait pu être à cette époque une politique! Mais je ne l'ai pas cru.

«—Peut-être avez-vous raison, me dit-il en penchant sa lourde tête, mais moi je n'avais pas tort: vous étiez Lamartine, j'étais Béranger.»

XXIII

Quoi qu'il en soit, Béranger se tint parole à lui-même et se retira stoïquement dans l'ombre et dans la médiocrité volontaire. Aussitôt que son œuvre de 1830 fut accomplie, il souffla ce ballon, coupa la corde et l'abandonna aux vents.

Mais il reprit avec son opposition sa popularité et ses chansons, contre tous les hommes de la royauté de juillet, excepté contre Laffitte et Dupont de l'Eure: il aimait l'un et respectait l'autre. Je n'ai pas connu Laffitte et je ne crois pas que j'eusse jamais aimé un homme dans lequel l'inconséquence et la gloriole se mêlaient, dit-on, à des qualités réelles; mais j'ai vu de près Dupont de l'Eure dans les épreuves les plus périlleuses de 1848, et j'ai gardé de son intrépidité civique et de son patriotisme dévoué une vénération que je reporte tous les jours à sa tombe.

Peu de temps après, Béranger se déclare franchement en opposition contre ses amis; il prend congé d'eux. Il se déclare nettement républicain dans sa chanson du Déluge, épitaphe de tous les trônes; enfin, il caresse de nouveau l'Empire dans son sublime Chant du Cosaque, hymne de vengeance où le patriotisme prend la forme de l'ironie. Lisons ces strophes du Pindare gaulois: