Viens, mon coursier, noble ami du Cosaque!
Vole au signal des trompettes du Nord;
Prompt au pillage, intrépide à l'attaque,
Prête sous moi des ailes à la Mort.
L'or n'enrichit ni ton frein ni ta selle;
Mais attends tout du prix de mes exploits.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
La Paix, qui fuit, m'abandonne tes guides;
La vieille Europe a perdu ses remparts.
Viens de trésors combler mes mains avides;
Viens reposer dans l'asile des arts.
Retourne boire à la Seine rebelle,
Où, tout sanglant, tu t'es lavé deux fois.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Comme en un fort, princes, nobles et prêtres,
Tous assiégés par des sujets souffrants.
Nous ont crié: Venez, soyez nos maîtres!
Nous serons serfs pour demeurer tyrans.
J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle
Humilier et le sceptre et la croix.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
J'ai d'un géant vu le fantôme immense
Sur nos bivacs fixer un œil ardent.
Il s'écriait: Mon règne recommence!
Et de sa hache il montrait l'Occident.
Du roi des Huns c'était l'ombre immortelle:
Fils d'Attila, j'obéis à sa voix.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Tout cet éclat dont l'Europe est si fière,
Tout ce savoir qui ne la défend pas,
S'engloutira dans les flots de poussière
Qu'autour de moi vont soulever tes pas.
Efface, efface, en ta course nouvelle,
Temples, palais, mœurs, souvenirs et lois.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Dans le vieux Sergent, le républicain et le bonapartiste se confondent:
De quel éclat brillaient dans la bataille
Ces habits bleus par la victoire usés!
La Liberté mêlait à la mitraille
Des fers rompus et des sceptres brisés.
Les nations, reines par nos conquêtes,
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes!
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
Dans les Souvenirs du peuple il saisit mieux que jamais l'accent populaire pour enfoncer l'enthousiasme et le remords de voir abandonner son héros dans le cœur des enfants et des femmes.
LES SOUVENIRS DU PEUPLE.
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps;
L'humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
Là viendront les villageois
Dire alors à quelque vieille:
Par des récits d'autrefois,
Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,
Le peuple encor le révère,
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'mère,
Parlez-nous de lui.
Mes enfants, dans ce village,
Suivi de rois il passa;
Voilà bien longtemps de ça:
Je venais d'entrer en ménage.
À pied grimpant le coteau
Où pour voir je m'étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai.
Il me dit: Bonjour, ma chère,
Bonjour, ma chère.
—Il vous a parlé, grand'mère!
Il vous a parlé!
L'an d'après, moi, pauvre femme,
À Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour:
Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les cœurs étaient contents;
On admirait son cortége.
Chacun disait: Quel beau temps!
Le Ciel toujours le protége.
Son sourire était bien doux;
D'un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
—Quel beau jour pour vous, grand'mère!
Quel beau jour pour vous!
Mais quand la pauvre Champagne
Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui.
J'entends frapper à la porte;
J'ouvre: bon Dieu! c'était lui.
Suivi d'une faible escorte.
Il s'assoit où me voilà,
S'écriant: Oh! quelle guerre!
Oh! quelle guerre!
—Il s'est assis là, grand'mère!
Il s'est assis là!
J'ai faim, dit-il; et bien vite
Je sers piquette et pain bis;
Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs,
Il me dit: Bonne espérance;
Je cours, de tous ses malheurs,
Sous Paris venger la France.
Il part; et, comme un trésor,
J'ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
—Vous l'avez encor, grand'mère!
Vous l'avez encor!
Le voici. Mais à sa perte
Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
Longtemps aucun ne l'a cru;
On disait: Il va paraître;
Par mer il est accouru,
L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira,
Ma douleur fut bien amère!
Fut bien amère!
—Dieu vous bénira, grand'mère;
Dieu vous bénira.
La gloire devient douce de sanglante qu'elle est, quand elle est éternisée ainsi dans les veillées de chaumières, arrosée des larmes des mères; mais ces larmes avaient coulé sur les cadavres de tant de fils!
Dans la chanson la Comète de 1832, il s'impatiente sans pitié contre les amis qu'il a lancés au trône et au pouvoir, et contre un monde qui s'agite, mais qui ne se transforme pas.
N'est-on pas las d'ambitions vulgaires,
De sots parés de pompeux sobriquets,
D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres,
De laquais-rois, de peuples de laquais?
N'est-on pas las de tous nos dieux de plâtre;
Vers l'avenir las de tourner les yeux?
Ah! c'en est trop pour si petit théâtre;
Finissons-en: le monde est assez vieux,
Le monde est assez vieux.
Les jeunes gens me disent: Tout chemine:
À petit bruit chacun lime ses fers;
La presse éclaire, et le gaz illumine,
Et la vapeur vole aplanir les mers.
Vingt ans au plus, bonhomme, attends encore;
L'œuf éclôra sous un rayon des cieux.
Trente ans, amis, j'ai cru le voir éclore;
Finissons-en: le monde est assez vieux,
Le monde est assez vieux.
Dans la touchante ballade de Jeanne la Rousse, il descend par sa pitié jusqu'aux haillons de la misère. Il y a du Shakspeare dans ce chansonnier: écoutez!
JEANNE LA ROUSSE
OU LA FEMME DU BRACONNIER.
Un enfant dort à sa mamelle;
Elle en porte un autre à son dos.
L'aîné, qu'elle traîne après elle,
Gèle pieds nus dans ses sabots.
Hélas! des gardes qu'il courrouce
Au loin le père est prisonnier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
Je l'ai vue heureuse et parée;
Elle cousait, chantait, lisait.
Du magister fille adorée,
Par son bon cœur elle plaisait.
J'ai pressé sa main blanche et douce
En dansant sous le marronnier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
Un fermier riche et de son âge,
Qu'elle espérait voir son époux,
La quitta, parce qu'au village
On riait de ses cheveux roux.
Puis deux, puis trois; chacun repousse
Jeanne, qui n'a pas un denier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
Mais un vaurien dit: «Rousse ou blonde,
Moi, pour femme, je te choisis.
En vain les gardes font la ronde;
J'ai bon repaire et trois fusils.
Faut-il bénir mon lit de mousse:
Du château payons l'aumônier.»
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
Doux besoin d'être épouse et mère
Fit céder Jeanne, qui, trois fois
Depuis, dans une joie amère,
Accoucha seule au fond des bois.
Pauvres enfants! chacun d'eux pousse
Frais comme un bouton printanier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
Quel miracle un bon cœur opère!
Jeanne, fidèle à ses devoirs,
Sourit encor; car de leur père
Ses fils auront les cheveux noirs.
Elle sourit, car sa voix douce
Rend l'espoir à son prisonnier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
XXIV
Le Vieux Vagabond va plus loin encore; il y a des grincements de dents de la faim et des imprécations de désespoir contre la société et contre la nature. On y pressent le souffle de feu des premières chimères antisociales. Ces chimères, excusables quand elles sont les cauchemars de la faim, sont déplorables quand elles sont les aberrations de l'esprit, criminelles quand elles sont la solde en fausse monnaie du radicalisme. Ces chimères étaient nées après 1830; elles agitaient convulsivement les dernières années du gouvernement de Juillet. La République, que l'on accuse à tort de leur avoir donné naissance, les étouffa vigoureusement au contraire entre les bras du peuple tout entier aux journées de juin.
On remarque avec peine la même aigreur, trop consonnante avec l'aigreur croissante du peuple et avec les récits subversifs des rénovateurs de fond en comble de l'édifice social, dans la Chanson philosophique des Fous. Béranger n'était rien moins que sectaire, encore moins radical, pas même systématique. Il y avait contradiction ici entre ses couplets et ses idées. Il ne faut chanter au peuple que des vérités utiles ou des passions pratiques, telles que la patrie, la liberté, la charité fraternelle entre les classes et entre les citoyens. C'est de la force, et non du délire, qu'il faut donner au peuple pour qu'il grandisse. Il y a de la force dans l'enthousiasme, il n'y en a point dans l'ivresse.
La chanson des Fous, en glorifiant toutes les sectes, même les plus téméraires, n'était propre qu'à devenir la Marseillaise des chimères contre les frontières sacrées de la société connue. Si cette Marseillaise avait été sincère sous la plume du poëte, il aurait fallu plaindre son esprit; si elle n'avait été qu'une complaisance, il aurait fallu la reprocher à sa conscience. Elle n'était ni tout à fait sincère, ni tout à fait complaisante; elle n'était qu'une boutade philosophique à travers l'infini des idées, un coup de plume qui cherche aventure dans l'inconnu. Mais la société, sur qui tout repose, ne doit point chercher aventure comme l'imagination qui ne répond de rien, elle doit chercher progrès et raison. Elle n'a pas pour guide la conjecture, elle a pour guide l'expérience. Nul ne le disait mieux, dans les dernières années, que Béranger.
Après cette chanson, Béranger se tut et s'enveloppa de plus en plus dans son manteau, attendant les orages.
Le 24 février 1848 le réveilla, comme tout le monde, en sursaut. La royauté de Juillet, expression confuse des trois oppositions incompatibles, mal conciliées par Béranger en 1830, bonapartisme, républicanisme, orléanisme, ne pouvait aboutir, un jour ou l'autre, qu'à un avortement. Cette royauté, mal conçue elle-même, avorta en effet, le 24 février, sous une secousse qui n'aurait pas déraciné un hysope. Par un hasard que j'étais loin de prévoir la veille, c'est moi qui reçus l'enfant sur mes bras; mais l'enfant était mort! La France, selon l'expression de Béranger, n'avait pas eu le temps de le concevoir encore et de le porter à maturité.
XXV
Je ne fis qu'entrevoir Béranger pendant les trois mois de modération et de périls, toujours sauvés par le civisme inespéré de ce grand peuple, mois qui précédèrent l'avénement de l'Assemblée constituante, seule souveraineté que nous pussions retrouver sous ces débris.
Je le vis cependant un soir, après la mémorable journée du 16 avril 1848; journée inconnue et mystérieuse, où tout fut sauvé par ma confiance dans le peuple seul contre ce qu'on appelait faussement le peuple.
—Où en sommes-nous? me dit-il à l'oreille, le visage tout ému et tout transfiguré d'anxiété pour la patrie.—Au port, lui répondis-je tout bas; cette journée est le neuf thermidor des terroristes et des communistes. J'ai osé tâter le pouls à la France; tranquillisez-vous, elle est immortelle.
—Il me serra dans ses bras, ses yeux se mouillèrent de larmes.
—«Encore un mot, lui dis-je, puisque vous voilà, et que vous êtes un des oracles de ce peuple.—Qu'auriez-vous fait à ma place le 24 février, dans ce grand sauvetage d'une nation sous laquelle sombrait votre royauté de Juillet?—Belle demande! me répondit-il; j'aurais fait ce que vous avez fait; et d'ailleurs pouviez-vous faire autre chose?—C'est bien, lui dis-je, je suis satisfait; ce mot de vous me donne confiance. Voici la France qui va arriver dans sa représentation impartiale et souveraine: à dater de ce matin je suis sûr de la faire entrer sans résistance dans Paris. Au nom de la France et du salut du peuple, laissez-vous élire parmi les représentants qui vont la personnifier. Il est si rare de rencontrer dans un même homme la popularité, la résistance et la politique: donnez ce spectacle au monde et cette consolation aux bons citoyens. La république a cent fois plus de force qu'il ne lui en faut; tout son danger est dans l'excès: en voyant voter Béranger pour la sagesse, qui donc osera être fou? il y a une heure dans la vie où il faut savoir dépenser et perdre toute la popularité acquise en soixante et dix ans de désintéressement; autrement c'est un trésor d'avare, un trésor perdu, qui ne profite ni à vous ni aux autres. Voyez! ajoutai-je: je me dépense, je me perds, en résistant aux folies des uns, aux dictatures prématurées des autres; je ne sortirai pas de là bon à gouverner un village, mais la représentation nationale en sortira toute-puissante et invincible. Souvenez-vous du mot de Danton, appliqué à un crime; appliquons-le à une vertu: Périsse notre nom et que la France soit sauvée!»
XXVI
Sa modestie combattait son dévouement; mais le dévouement l'emporta, il se laissa nommer à un million de voix à l'Assemblée constituante. Une immense popularité y entra avec lui: c'était le seul service qu'il consentit à rendre sous cette forme à la patrie.
Une fois l'Assemblée nationale assise et consolidée dans Paris, il se dit: «Que ferai-je là? Je suis philosophe et je ne suis point politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis républicain et je ne suis point démagogue; je suis peuple et je ne suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez ferme pour résister à une multitude qui tendra longtemps à emporter les rênes et à ronger le frein de la république. De grandes questions vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutumé à voir en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de la force à ses excès et je contribuerai à le perdre; si je me dessine contre lui, je me trouverai groupé avec les royalistes et les réactionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai plus dans le peuple que le renom d'un traître ou d'un apostat. Retirons-nous; réfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon obscurité: c'est plus sage; ne nous séparons plus de ce peuple où est ma force: je serai plus véritablement utile là que dans le gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se défiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses maîtres.»
Ce furent évidemment là ses pensées; je ne les approuve pas, je les explique.
Béranger donna sa démission. L'Assemblée nationale, qui sentait unanimement comme moi l'utilité et l'honneur de ce grand nom d'honnête homme populaire dans son sein, se leva tout entière de douleur et de respect à la lecture de cette démission; elle la refusa et fit supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la représentation de la France en remettant son mandat au peuple.
Béranger fut touché, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa vieillesse. Moi-même je ne pus le vaincre.—«Vous êtes de ceux qui ne sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent après leur mort bien plus que pendant leur vie, et que leur temps à eux est la postérité; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni jeunes gens ni vieillards: on doit autant à sa patrie la dernière goutte de son sang que la première.»
«—Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrogé, je sens que mon devoir n'est pas là, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite écritoire. J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je tiendrais la place d'un homme utile à la patrie; m'effacer pour qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir.»
XXVII
Je ne tardai pas moi-même, non pas à me retirer du service de mon pays, mais à être écarté par mes concitoyens. L'obscurité m'abrita salutairement sans que j'eusse la peine et peut-être la faiblesse de la chercher. L'adversité ne m'y laissa pas le repos, cet otium cum dignitate qui est l'oreiller des disgrâces, loisir et silence que Béranger, plus sage que moi, avait eu la prévoyance et la modération de désirs de préparer à sa retraite. Cette adversité, qui attirait Béranger comme la bonne fortune attire le commun des hommes, le rapprocha plus assidûment et plus intimement de moi. Dès que j'eus besoin d'un consolateur il me prodigua sa présence, son intérêt, sa tendresse. La reconnaissance lui ouvrit mon cœur tout entier. Il se forma insensiblement entre nous une de ces amitiés tardives qui n'ont pas les primeurs d'âme et les soudainetés d'attrait de celles de la jeunesse, mais qui ont les souvenirs, les recueillements, les retours en arrière, les sérénités et les mélancolies des jours avancés. Les expériences, les confidences, les repentirs y tombent de plus haut de l'âme de l'un dans l'âme de l'autre, comme les grandes ombres des montagnes dont parle Virgile tombent sur leurs pieds à mesure que le soleil baisse:
Majoresque cadunt altis de montibus umbræ.
Ce fut alors que j'appris à connaître le vrai caractère de ce grand homme de cœur et les vraies opinions de ce grand homme de sens.
XXVIII
Ce grand homme avait peut-être le caractère un peu vert d'un homme de parti; dans les premières périodes de sa vie, il avait pu prendre quelquefois la popularité pour la vertu et l'opposition pour la politique; il avait pu verser à trop pleine coupe le souvenir de ses victoires comme consolation à un peuple affaissé par ses revers; il avait pu badiner un peu trop vivement avec le vin et l'amour pour se faire rechercher en bon convive et en indulgent moraliste à la table et dans les rondes suburbaines du peuple. Socrate gaulois déguisé chez Aspasie en Anacréon, il avait pu faire une révolution plébéienne qui s'était transformée en trois jours en royauté oligarchique.
Voilà ses fautes: il ne se les déguisait pas à lui-même. Mais la réflexion, l'expérience, le temps avaient complètement tué en lui le vieil homme et enfanté l'homme nouveau. Jamais peut-être, dans aucun esprit supérieur de nos jours, ce travail intérieur du temps, qui tue les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait éclore les vérités du sein de l'expérience et qui régénère les vertus naturelles dans les résipiscences d'esprit; jamais, disons-nous, ce travail de vivre pour s'améliorer ne fut aussi sensible et aussi réussi que dans Béranger. C'était lui qui était son poëme; il le revoyait, il le retouchait, il le raturait tous les jours, et il avait fini par en faire ce chef-d'œuvre de génie, de bonté, de raison que nous avons connu. Qui aurait osé seulement se souvenir du chansonnier quand on avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme qui avait été Béranger, mais qui savait être Tacite ou Montaigne selon l'heure?
«Mon ami, me disait-il un jour, il faut aimer le peuple malgré le peuple, comme on aime un enfant malgré ses légèretés, ses ignorances et ses inconstances. Et pourquoi faut-il aimer le peuple? Parce que c'est la partie la plus nombreuse de l'humanité, et parce que, notre devoir étant d'aimer nos semblables (puisque c'est là encore nous aimer nous-même), c'est dans le plus grand nombre que nous devons aimer l'homme ou nous aimer véritablement nous-même. Si je n'ai pas le bonheur d'avoir la religion du Dieu de la paroisse, j'ai toujours eu et j'ai de jour en jour davantage la religion du Dieu de l'univers.
«Eh bien! l'amour du peuple est ma religion à moi! Je me suis dit de bonne heure: l'homme sensé ne peut pas vivre sans Dieu et sans religion: ce serait un effet qui voudrait subsister sans relation avec sa cause; mais la foi en Dieu suppose un culte qui l'adore, une morale qui se conforme à ses perfections, une action qui concourt à sa divine et souveraine volonté. Ce culte qui l'adore, je le pratique dans mon intelligence, qui s'élève à lui comme l'encens de l'âme, qui le glorifie en s'humiliant dans mon néant. Cette morale qui se modèle de si loin sur ses perfections ineffables, je la trouve écrite par lui-même dans ma conscience. Cette action qui concourt à ses desseins et à sa bonté, je tâche de m'y conformer le plus que je peux par ma charité d'esprit et de main (quand, hélas! ma main n'est pas vide) envers les hommes, et surtout envers cette classe des hommes, mes semblables, qu'on appelle le peuple.
«Si tout le monde faisait cela dans la proportion de son amour et de ses forces, tout le monde serait heureux, ou du moins tout le monde serait consolé; donc ma religion, au moins pour moi, est bonne; donc mon devoir religieux est d'aimer et de servir le peuple.
«Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en rapporter à la liberté, à la fraternité, à la charité pour laisser le peuple se gouverner lui-même par ses seuls instincts et par ses seules vertus; non! Je n'ai jamais donné dans ces utopies de libertés illimitées et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez comparé, dans un de vos écrits, à M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais ce mot prouve que vous m'avez mieux regardé que bien d'autres.
«M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire qu'il n'était, et à qui vous avez rendu justice, était un très-profond politique sous son apparente nonchalance, un politique inné, un politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de génie, car on ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il avait principalement pour but son intérêt propre; quant à moi, je n'ai jamais eu dans ma politique d'autre intérêt que ce que j'ai cru l'intérêt du peuple.
«Toute saine politique, selon moi, se compose de deux éléments indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime à l'action sa tendance divine à l'amélioration du sort de toutes les classes, sans exception, de la société humaine; l'action donne à cette philosophie politique son efficacité, sa force, sa mesure, son opportunité, sa modération. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voilà pourquoi, bien que je paraisse un révolutionnaire dans mes rimes, je suis très-gouvernemental dans mes instincts. La république elle-même, qui paraît à quelques-uns la dissémination des forces du peuple, doit en être, à mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit de tous est représenté, quand la volonté de tous est exprimée, cette volonté doit être irrésistible. Qu'a-t-il manqué à votre république de 1848? Un gouvernement, que l'Assemblée nationale n'a pas su ou n'a pas voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain de l'écroulement du trône: une dictature proclamée par vous ce jour-là aurait paru, avec raison, un outrage à la France, une mise hors la loi de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la liberté sur un peuple à terre! La république même eût été à l'instant dépopularisée par un pareil acte dans la main des républicains. Je ne suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors; aucune faute du peuple, aucun péril évident de la liberté ne motivait une telle violence de ceux qui s'étaient jetés entre les ruines du trône et l'anarchie; mais, une fois la France interrogée, une fois l'Assemblée nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la république gagnée contre les démagogues et les communistes dans les rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner à la république un gouvernement plus concentré et plus dictatorial encore que vos gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trônes que pour fonder des pouvoirs forts.
«Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende, dans une révolution de votre pays, un rôle semblable à celui qu'elle vous a donné en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout autre, une dictature de dix ans ou une dictature à vie, avec faculté de désigner votre successeur, pour donner à la liberté le temps de devenir une habitude, pour refréner vigoureusement les factions et pour modérer sévèrement les sectes qui perdent la liberté. La liberté a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement.»
XXIX
Ces pensées étaient précisément les miennes. On comprend que je me gardais bien de les réfuter.
Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Béranger quand, à la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui soulevait le peuple et l'Assemblée nationale au-dessus de terre en 1848, il vit l'Assemblée législative jouer, comme une assemblée d'enfants en cheveux blancs, à l'utopie, à la Terreur, à la Montagne, à la réaction, à l'orléanisme, au militarisme, à l'anarchie, à tous les jeux où l'on perd la liberté, la dignité, l'ordre social et la patrie.
Il s'efforçait, dans sa sphère privée, comme moi dans la mienne, d'inspirer un peu de raison à ces sectes imprudentes: il n'y réussit pas. Il avait, comme moi aussi, prévu le dénoûment. Il ne fallait pas être grand prophète pour prophétiser la ruine d'une assemblée souveraine qui portait tous les jours des défis sans force à des armes hors du fourreau et à des intérêts sans sécurité.
C'est peut-être à ce sentiment de secret mépris pour l'Assemblée législative qu'il faut attribuer le peu d'étonnement que Béranger eut de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le nouveau gouvernement napoléonien. «Ceci, lui dis-je un jour après l'élection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Béranger!»
Il détourna la tête, secoua ses cheveux gris, rougit, se pinça les lèvres et ne répondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense influence de ses chansons impériales sur les suffrages de la multitude lui était importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion pendant tout le reste de sa vie.
Il était affligé sans aucun doute de l'avortement de la république, mais peut-être, sous cette affliction sincère, y avait-il une secrète consolation d'amour-propre. Peut-être pensait-il qu'il avait bien eu le premier le sens de ce peuple plus soldat que citoyen. Ceci, du reste, n'est qu'une supposition de ma part; jamais un seul mot de lui ne m'a donné le droit d'une conjecture à cet égard. Mais, pourvu que la nationalité fût sauvée, il était très-patient pour la démocratie. Ceci, il me le disait tous les jours: les ambitions ou les factions sont pressées, la philosophie est patiente; Béranger était avant tout philosophe.
XXX
Dans ces dernières années il s'était tellement rapproché de moi que nous passions rarement deux jours sans nous voir; c'était tantôt chez moi, au milieu du jour, lorsque les affaires, les travaux ou les tristesses me retenaient forcément dans ma chambre d'angoisse; tantôt chez lui, à l'heure où le tumulte des rues de Paris rend plus intime et plus recueilli l'entretien deux à deux au coin du feu d'un solitaire; tantôt dans les allées désertes alors du bois de Boulogne, où les paroles tombaient çà et là et à demi-voix de sa bouche comme les feuilles jaunies sous le vent d'automne.
Ah! que ces arbres de la longue avenue de marronniers qui mène de la porte Maillot au château de Madrid, que j'habitais alors, ont entendu de belles choses! Quand Béranger, s'arrêtant tout à coup comme saisi au pan de sa redingote par quelque main invisible, et prenant à deux mains son gros bâton de bois blanc à pommeau d'ivoire, il dessinait sur le sable des figures inintelligibles, tout en dissertant avec une éloquence rude, mais fine, sur les plus hautes questions de religion, de philosophie ou de politique!
Ces dissertations étaient en général mêlées d'anecdotes qui les rendaient vivantes. «Voilà, me disait-il, ce que je conseillais à mon ami Laffitte; voilà ce que je confiais à Manuel, l'homme que j'ai le plus aimé parce qu'il a été, selon moi, le plus désintéressé, le plus calomnié et le plus salarié d'ingratitude; voilà ce que j'essayais de faire comprendre à Chateaubriand, que j'aimais par admiration littéraire et dont j'avais eu la niaiserie de prendre l'amitié au sérieux, lui qui n'aimait de moi que son plaisir et ma popularité; voilà ce que je répétais vainement à ce grand enfant de Lamennais, qui voyait partout des trappes et des traîtres de mélodrame!»
XXXI
Souvent il était interrompu par quelques noces de paysans ou d'ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les guinguettes de Neuilly et qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.
Ils se rangeaient respectueusement et se chuchotaient l'un à l'autre le nom du Père la joie, comme disent les Arabes; ils levaient leur chapeau et criaient, quand il avait passé: Vive Béranger!
Béranger se retournait, leur souriait d'un sourire moitié attendri, moitié jovial. «Merci, mes enfants! merci, leur disait-il; amusez-vous bien aujourd'hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons puisqu'elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale: le bon Dieu, le travail et les honnêtes gens!»
Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d'un ordre moins plébéien, à la campagne, avec le riche cultivateur, le curé, le notaire, le médecin, l'officier en retraite groupés autour d'une table rustique à la fin du jour, combien de fois n'ai-je pas entendu le coryphée libéral du canton entonner au dessert, d'une voix chevrotante, la chanson du Dieu des bonnes gens, du Vieux Sergent, de la Bonne Vieille, tandis que la table tout entière répétait en chœur, excepté moi, le refrain aviné, et qu'une larme d'enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran!... Béranger, pour ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie française, n'était réellement plus un homme; c'était un ménétrier national dont chaque coup d'archet avait pour cordes les cœurs de trente millions d'hommes exaltés ou attendris.
XXXII
Il en était reconnaissant, et il aimait véritablement sa patrie dans sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus malheureux. Depuis que la politique avait tour à tour accompli ou trompé ses espérances, il avait replié son âme, pour ainsi dire, dans la bienfaisance. Il avait trouvé plus facile et plus sûr de faire tout le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle privé autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et problématique aux nations et à l'humanité dans l'ordre social ou politique. Il avait, si j'ose dire toute ma pensée, rétréci son devoir, afin de l'accomplir toujours et d'être plus sûr de l'accomplir.
Car il ne faut pas croire qu'il n'y eût un coin de scepticisme, de découragement triste, de laisser-faire et de laisser-aller dans cette belle âme, quand il considérait le monde en masse dans ses éternelles aspirations et dans ses éternelles rechutes. Il désirait l'amélioration de l'humanité en masse plus qu'il n'y croyait. L'histoire, qui se répète avec tant de monotonie de siècle en siècle, lui faisait peur. «Si elle allait se répéter encore après nous?» me disait-il quelquefois...
Mais ces courts moments de doute ne prévalaient pas sur sa charité active pour le genre humain. Le misereor super turbam, ce mot de l'Évangile, était devenu le sien. Il se consolait de moins espérer en agissant de jour en jour davantage pour le soulagement des misères humaines. De poëte de fête qu'il avait été jadis il s'était fait poëte de douleurs, sœur de charité de tout ce qui recourait à lui, soit pour une misère de corps, soit pour une misère d'esprit; ses journées entières appartenaient à la foule.
Il faut avoir assisté cent fois comme moi à ces consultations de ce médecin des âmes, dans son antichambre, pour se faire une idée du bien qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur son oreiller de bonnes œuvres.
On sonnait, il allait ouvrir. C'était un pauvre ouvrier qui venait de perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un linceul ou une bière! Béranger le faisait asseoir, pleurait avec lui, lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son tiroir, comptait en petites pièces de monnaie la somme strictement nécessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page déchirée de ses vieilles éditions pour la glisser dans les doigts du pauvre veuf, afin de ménager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le métal de l'éclat ou du bruit de l'aumône. Il accompagnait l'ouvrier jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voilée, un adieu aussi ému et aussi prolongé que si cet inconnu avait été son frère.
Puis venait une belle jeune fille dont le père, mécanicien ou typographe, avait parlé de Béranger à sa pauvre famille; elle entrait en rougissant et demandait à parler en particulier au vieux poëte. Il l'emmenait dans une embrasure de croisée au fond de la chambre, et j'entendais de ma place des sanglots mal étouffés, interrompus de délicates confidences: c'était une consultation de l'amour indécis pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agréait pas à ses parents. Il fallait que Béranger se chargeât de la négociation sans connaître ni le père, ni la mère, ni le prétendant.
Il s'en chargeait, après une enquête scrupuleuse sur la situation, sur le caractère et jusque sur le cœur des deux amants. Il prenait son crayon, il écrivait les noms, les adresses, les heures. «—J'irai, mon enfant, j'irai demain, disait-il; je tâcherai d'arranger cela pour le mieux. Votre mère me dira ses raisons, votre fiancé ses ressources. Je le recommanderai à nos bons amis les Pereire, qui font du travail le ministre de l'opulence.»
La jeune fille, dans sa joie, jetait naïvement ses bras autour du cou du poëte. «—Allons, allons! pourquoi m'embrasser ainsi avant le succès?» lui disait, en se refusant à ses étreintes, le vieillard; «je n'ai pas encore mérité ma récompense.» Mais les larmes de la belle enfant mouillaient déjà ses mains.
Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre, sonnaient timidement à la porte de ce cinquième étage. Béranger les conduisait lui-même à son canapé de paille; il écoutait patiemment le récit de leur détresse et les vœux de leur vieillesse: c'étaient deux lits dans le même hospice, pour ne pas mourir séparés après une longue vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Béranger écrivait à l'instant pour eux une lettre à quelques-unes des administrations de la charité publique; son nom était une clef qui ouvrait les cœurs comme les ministères. On savait assez qu'il ne demandait jamais que pour les autres et qu'il se dépensait lui-même jusqu'au nu avant de demander une obole de la pitié d'autrui. Les pauvres infirmes s'en allaient consolés; on entendait leurs bénédictions monter à mesure qu'ils descendaient, du fond de l'escalier: «Ah! quelle bonne pensée nous avons eue de monter à lui en voyant son portrait dans notre loge!»
XXXIII
Puis c'étaient de jeunes ouvriers en grand nombre qui se trompaient de vocation en prenant leur travail manuel en dégoût et qui s'admiraient eux-mêmes dans des vers incultes qu'ils prenaient pour des promesses de génie, parce qu'ils ignoraient les conditions rares et providentielles du vrai génie. Ils venaient, leur rouleau crasseux sous le bras, solliciter un encouragement du maître. Béranger avait la patience de les lire ou de les écouter, mais il avait la conscience de les décourager rudement. «Allez, allez, cela ne vaut rien; faites des souliers, faites des chapeaux, faites des habits, et ne faites jamais de vers. Vous me voulez du mal aujourd'hui de contrister votre amour-propre déplacé, vous m'en voudriez bien davantage dans dix ans de l'avoir encouragé. Laissez chanter les rossignols pour les heureux oisifs de la terre qui se lèvent tard; quant à vous, mes amis, n'écoutez chanter que le coq, qui est le réveille-matin du bon ouvrier!»
XXXIV
Ainsi se passait toute sa matinée jusqu'à l'heure où ce courtier des misères prenait sa canne et son chapeau pour sortir.
Il s'en allait à pied, dans la poussière ou dans la boue, d'une extrémité de Paris à l'autre: il présentait ses requêtes à toutes les administrations, il quêtait pour le pauvre chez tous les riches, il visitait dans tous les hôpitaux les malades pour lesquels il avait obtenu un lit; puis, quand il lui restait un peu de marge de sa journée, après ces sacrés devoirs accomplis, il venait s'asseoir et causer au coin de mon foyer ou au chevet de mon lit avec la quiétude d'une conscience qui a la satisfaction de sa journée sur le cœur.
Et cette vie il ne la dévouait plus à aucune vaine et secrète popularité; il la dévouait véritablement et uniquement à Dieu et aux hommes: on le voyait au recueillement respectueux de sa physionomie et au timbre ému de sa voix quand la conversation déviait vers les choses éternelles. Sa piété philosophique croissait en lui avec les années sérieuses de la vie. Ses œuvres n'étaient pas seulement des instincts satisfaits, ses œuvres étaient ses prières. Une des femmes qui le servaient dans ses derniers mois raconte qu'elle le surprit quelquefois agenouillé dans sa chambre, les mains jointes sur le bord du lit, comme l'enfant qui se souvient des attitudes de sa mère. Il avait trop de goût pour être impie; il avait trop d'âme pour être sans conversation dans la langue des soupirs avec le pays des âmes.
XXXV
La mort récente de la compagne de sa vie jeta une ombre visiblement plus grave sur sa physionomie. Je le vis le lendemain de cette perte: il n'affecta point un de ces deuils qui refusent d'être consolés. Il sentait que l'heure naturelle des départs était arrivée pour tous les deux, et que les douleurs qui finissent la vie ne peuvent pas être déplorées comme celles qui les commencent. «Cette pauvre Judith,» me disait-il en essuyant ses yeux encore humides de la matinée des funérailles, «cette pauvre Judith me précède de peu dans le voyage. J'aurais regretté qu'elle m'eût survécu, infirme et isolée comme elle était! Je serais mort avec des angoisses sur son sort, et tout est pour le mieux. Je vais faire mes préparatifs afin que le peu que je laisserai en m'en allant ne soit pas perdu pour ma pauvre famille.
«Vous ne le croiriez pas, mon ami,» ajouta-t-il avec un accent de tendresse qui vibre encore dans mon oreille, «vous ne croiriez pas que ce qui m'inquiète le plus maintenant, c'est vous! Où en êtes-vous de vos lourdes affaires? J'en suis plus tourmenté que de mon propre sort! Je songe à vous le jour et la nuit.» Je le remerciai et je le rassurai en lui affirmant que, si la Providence me laissait encore quelques heures de travail avant le soir, j'étais sûr de suffire à tout et de ne laisser personne dans la peine ou dans l'embarras après moi, et j'entrai avec lui dans quelques détails de coin du feu. «Ah! que vous me faites de bien!» reprit-il en me serrant la main dans ses deux mains. «Je m'en irai plus content si je vous laisse, vous et ce qui vous appartient, dans le repos et dans la sérénité des derniers jours.»
XXXVI
La femme âgée qu'il venait d'ensevelir s'était appelée Lisette dans sa folle jeunesse, elle s'était appelée madame Judith dans son âge mûr; on a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du poëte dans sa vieillesse: je l'ignore; c'était une femme de quatre-vingts ans passés, d'un port d'impératrice déchue, d'une conversation contenue, mais très-distinguée et très-fine, à la hauteur de tout esprit et de toute âme. «Je ne suis pas la rose, mais j'ai habité avec elle.»
On voyait que Béranger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo, Michelet, Benjamin Constant, Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun, Havin, homme d'élite, avaient passé par cette chambre qui précédait celle du solitaire, salle d'attente de cette royauté de l'esprit et de la bonté qu'on venait saluer dans Béranger.
Je m'y arrêtais souvent pour attendre le poëte quand par hasard il n'était pas rentré à l'heure de mes visites. Cette femme était si belle, si gracieuse, si intelligente à demi-mot, d'une sagesse si souriante et cependant si sérieuse sous son poids d'années, que je ne trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aimé à connaître son histoire; d'autres la raconteront sans doute.
En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours après sa mort, je fus étonné et attendri de voir un chapelet encore suspendu à un clou contre la muraille, à la place où avait été son lit; tout auprès, un petit portrait de Béranger jeune était suspendu à un autre clou. Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards, qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures du cœur, depuis l'amour jusqu'à la célébrité et depuis la célébrité jusqu'à la solitude. Nous sommes tous un poëme ou une chanson: il ne faut que savoir y lire!
XXXVII
Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce jour Béranger s'affaiblit, non de la tête ni du cœur, mais des jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser à pied la ville pour venir, comme l'année dernière, s'asseoir quelques heures au foyer de ses amis éloignés et souvent au mien. Je multipliai mes visites à la rue de Vendôme: rien n'était changé, ni dans ses entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une éventualité générale qui ne menaçait aucune vie en particulier. «Du reste, me dit-il avec un ton d'indifférence la dernière fois que je causai assis avec lui, j'en ai assez; j'approche de quatre-vingts ans, je n'ai rien de nouveau à voir et peu de choses à aimer devant moi: à quoi bon traîner dans le vestibule quand les paquets sont faits et qu'on n'attend plus personne? Il y aura cette différence entre ma naissance et ma mort que je suis arrivé malgré moi et que je partirai de mon plein gré! Que Dieu fasse donc pour le mieux,» ajouta-t-il. Puis il se reprit à rouler une boulette de mie de pain dans ses doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal où l'on délibérait sa mort.
Il était à table, ce jour-là, en manches de chemise, accoudé le bras droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage, et une bouteille de vin; il avait essayé d'en boire une goutte pour se rendre un peu de force en rentrant de son jardin, où il était descendu prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon cœur et de bon esprit, M. Havin, assistait, hélas! à cette agape. Je vis de l'humidité dans ses yeux.
XXXVIII
Je commençais à m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais j'espérais qu'il descendrait très-lentement ces années qui sont les dernières marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe. Les circonstances me forçant à m'éloigner de Paris, j'allai lui dire adieu la veille de mon départ.
C'était le 1er juillet de cette année, à cinq heures de l'après-midi. Je trouvai le visage du concierge consterné: on venait de rapporter le malade presque évanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes presque en larmes me chuchotèrent à voix basse dans la première chambre les inquiétudes des médecins et l'affaiblissement progressif. Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire parler. Elles m'introduisirent: il était entre les bras de M. et de Mme Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la même maison pour être plus à portée de son cœur et de sa voix.
Le mari et la femme l'étendaient avec des soins de mère et de père sur son canapé; ses pieds sans force touchaient encore à terre; son visage était pâle, mais serein.
Son regard reprit en me voyant toute sa lumière intérieure, et sa bouche même un doux sourire.—«C'est un adieu,» me dit-il en me tendant sa grosse main et en serrant fortement la mienne.—«Oui,» lui dis-je, «mais ce n'est pas un long adieu: je reviendrai plusieurs fois à Paris dans le cours de l'automne; en attendant, ne m'écrivez pas, mais faites-moi souvent donner de vos nouvelles par M. Antier, qui sera votre main et votre cœur.»«—Eh bien! adieu! me répéta-t-il plus tendrement; que Dieu vous ramène, et je vous en prie, ajouta-t-il à plusieurs reprises, parlez bien de moi, de mes regrets, de mon attachement à Mme de Lamartine et à votre charmante nièce. Dites-leur de prier pour votre ami! Je ne souffre pas, je ne me sens pas bien malade encore. J'ai bon appétit, mais vous voyez comme je suis faible. Adieu encore! et adieu à votre maison!»
Je m'éloignai, je descendis cet escalier que je ne remonterai plus. Quelques jours après, je reçus plusieurs lettres successives de M. Antier, qui m'écrivait les phases de la maladie, tantôt alarmantes, tantôt rassurantes. Les journaux du 16 juillet m'apprirent à la fois la mort et les funérailles. La France avait perdu beaucoup, moi davantage.
Si je sondais mon cœur, j'y découvrirais un vide immense d'affection, d'habitudes, de consonnances d'esprit, d'heures nonchalantes, mais nécessaires à la journée, creusé en moi par cette seule chambre vide maintenant dans une maison de la rue de Vendôme! Ah! les dernières amitiés!... Il n'y a plus rien devant que des indifférences, il n'y a plus rien derrière que des tombes! Il faut mourir!
XXXIX
Mais il y a une vraie consolation cependant pour l'homme qui aime son pays: c'est que, celui que vous regrettez comme un ami, tout un peuple le regrette avec vous comme un citoyen irréparable; c'est que le peuple a été digne de soi-même le jour où il a porté en terre ce grand plébéien!
Ô peuple! qui t'es montré si sensible, si reconnaissant et si pieux ce jour-là, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compté devant l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire! Garde dans ta mémoire et transmets à celle de tes enfants ce beau mouvement de ton cœur national. Il atteste que, si tu aimas trop la gloire, cette héroïque faiblesse des soldats, des poëtes et des peuples, tu aimas du moins du même amour la probité, le désintéressement, le patriotisme, la liberté personnifiée dans un cercueil qui n'emporte pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions d'hommes pour l'honorer!
Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-même, ton goût excessif pour le bruit et la fumée des champs de bataille, tes distractions de la liberté par le clairon, le tambour, le refrain de caserne ou de cantine, tes étourderies d'enfant, tes inconstances, tes versatilités, tes oublis, tes ébullitions et tes prostrations alternatives, baisse la tête et rougis devant tes fils et devant tes pères; mais relève-la aussitôt avec un fier repentir, et dis-leur pour toute réponse: «Tout cela est vrai peut-être, mais, tel que je suis, j'étais au convoi de Béranger. Savez-vous ce que cela veut dire? Cela veut dire: Je suis encore le peuple français.»
XL
Élevons un mausolée à cet homme de notre chair et de notre sang, à cet homme qui personnifie si bien nos faiblesses dans son âge de faiblesse, nos vertus dans son âge de vertu! Il n'a fait que des chansons! direz-vous. Il a fait plus, il a fait exemple; il a fait plus encore, il a fait l'âme d'un peuple! Et Solon, donc, qui avait rétabli un moment la liberté d'Athènes, sa patrie, n'avait-il pas fait des chansons pendant toute sa jeunesse? n'était-il pas le Béranger de la Grèce?
Construisons ce mausolée ære publico, sou par sou, avec le denier du pauvre et du riche, afin que ce sépulcre impartial, voté par les uns, adopté par les autres, soit l'autel de la concorde et devienne la propriété commune de tous ceux qui aiment la patrie jusque dans ses égarements, la liberté jusque dans ses éclipses, la probité jusque dans ses haillons! Appelons nos plus illustres sculpteurs pour tailler dans le marbre penthélique de ce tombeau du pauvre grand homme les bas-reliefs d'une immense frise commémoratoire de ses chants, de sa vie, et surtout de sa vieillesse, la vraie gloire pure de sa vie. Que les sujets de ces bas-reliefs soient choisis avec scrupule pour l'édification et non pour la corruption du peuple. Les tombeaux ne doivent chanter que l'immortalité! Ils ne doivent parler que de vertu! Nous n'y représenterons ni la démocratie en goguette, ni la jeunesse en orgie, ni l'armée de 1815 venant imposer les lois de la baïonnette à une nation libre et pacifiée, ni le trône tombé sous les chansons de 1830.
Non, mais nous y graverons en reliefs de marbre: ici, la victoire défensive remportée, non pour la gloire d'un homme, mais pour les frontières de la patrie; là, le drapeau tricolore ralliant trois fois en soixante ans le peuple invincible, deux fois contre l'étranger, une fois contre lui-même et contre l'anarchie!—Ailleurs, la sainte alliance des peuples se garantissant dans une équité fraternelle la mutuelle indépendance par le respect des nationalités.—Plus loin, la tolérance religieuse affranchissant les consciences de la loi des États pour laisser à la croyance sa seule conviction pour règle, et à la piété sa seule sincérité pour honneur. Chaque médaillon de ce monument sera une page de la vie intime, plus belle encore que la vie publique du grand homme.
Dans le premier de ces bas-reliefs, on le verra, dans la maison de sa pauvre tante, à Péronne, écoutant les leçons de la Providence par la bouche de cette seconde mère, leçons qui devaient lui remonter un jour au cœur comme ces séves d'automne qui donnent les fruits à l'homme après que les fleurs folles sont tombées.
Dans le second, on le verra, dans l'atelier d'imprimerie de M. Laisney, prenant dans le casier et maniant d'une main novice ces lettres qui contiennent toute l'âme de l'humanité et auxquelles il devra un jour son immortalité.
Dans le troisième, il sera représenté dans son costume populaire, entr'ouvrant la porte d'une mansarde où un ouvrier malade repose sur son grabat, au milieu d'une famille sans pain, apportant à ces misères, qu'il a connues lui-même, l'assistance dans la main, la charité dans le cœur, le sourire de l'espérance sur les lèvres.
Dans le quatrième, on le verra dans sa chambre d'artisan au repos, recevant la visite des puissants du monde qui viennent le tenter par des honneurs et des richesses, et refusant tout de tout le monde pour rester salarié de Dieu seul et pour demeurer plus semblable à ce peuple qui ne le comprendrait plus si bien s'il était plus haut que sa condition.
Dans le cinquième, on le verra s'entretenir des plus hautes questions de diplomatie avec M. de Talleyrand, de politique avec Manuel, de gloire avec le général Foy, d'économie publique avec Laffitte ou Pereire, d'éloquence civile avec Royer-Collard, de république avec Lafayette, d'histoire avec Mignet, Thiers, Michelet; de monarchie avec Chateaubriand, de poésie avec Hugo, de Dieu avec Lamennais, d'amitié avec Antier.
On passera ainsi successivement dans une revue immobilisée par le ciseau de nos grands statuaires toutes les heures ressuscitées de cette vie étrange d'homme d'élite et d'homme de foule, qui, par un privilége unique, a touché aux faîtes et aux profondeurs de sa nation et de son siècle.
Et puisse un de ces statuaires amis m'ébaucher moi-même, dans le dernier et dans le plus obscur de ces médaillons, agenouillé au pied de cette tombe, et pleurant dans l'ombre, non des larmes politiques, mais des larmes cordiales sur l'ami que je ne reverrai plus que là où il n'y a plus de larmes!
Lamartine.
Adam Salomon, auteur de la naïve et sublime statuette en bas-relief de Béranger, à Fontainebleau.
XXIIIe ENTRETIEN.
11e de la deuxième Année.
I.—UNE PAGE DE MÉMOIRES.
COMMENT JE SUIS DEVENU POËTE.
I
Rompons la monotonie de ces études nécessaires sur la littérature antique ou récente par un retour sur nos propres temps et sur nous-même. Je vais vous dire comment je devins poëte, ou plutôt comment je conçus ce goût pour la poésie qui fit de moi, non pas un véritable et grand poëte, mais un de ces hommes qu'on appelle en italien un dilettante, en français 24 un amateur de poésie et de littérature; car je ne me fais aucune illusion, et je ne me suis jamais donné à moi-même, en poésie, une autre importance et un autre nom.
Un poëte véritable, selon moi, est un homme qui, né avec une puissante sensibilité pour sentir, une puissante imagination pour concevoir, et une puissante raison pour régler sa sensibilité et son imagination, se séquestre complétement lui-même de toutes les autres occupations de la vie courante, s'enferme dans la solitude de son cœur, de la nature et de ses livres, comme le prêtre dans son sanctuaire, et compose, pour son temps et pour l'avenir, un de ces poëmes vastes, parfaits, immortels, qui sont à la fois l'œuvre et le tombeau de son nom.
Je ne fus point cet homme et je ne fis pas cette œuvre.
II
Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le rapport poétique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec une juste modestie, que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant, peut-être avec trop d'orgueil, que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être.
Il aurait fallu pour cela que la destinée m'eût fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie active. Ma sensibilité et mon imagination, qui me poussaient violemment à l'action sous toutes les formes, auraient été refoulées en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande œuvre poétique.
Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon imagination, de ma raison, dans la seule faculté poétique; si j'avais conçu lentement, écrit paisiblement, retouché sévèrement mon épopée sur un de ces grands et éternels sujets qui touchent à la fois à la terre et au ciel; si j'avais semé à travers les dogmes et les hymnes de la philosophie religieuse ces épisodes d'héroïsme, de martyres et d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les épopées du Tasse, de Camoëns ou du Dante; si j'avais encadré mes drames épiques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et de la mer; si j'avais emprunté les pinceaux et les couleurs tour à tour des grands poëtes épiques de l'Inde, d'Homère, de Virgile, de Théocrite, et si j'avais répandu à grandes effusions toute la tendresse et toute la mélancolie de l'âme moderne d'Ossian, de Byron ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque œuvre, non égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures.
Il en a été autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: sic voluere fata! J'y pense souvent, je le regrette quelquefois; cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chanté. Une grande destinée militaire, une grande destinée civique, une grande destinée oratoire, ou plutôt toutes ces destinées actives et littéraires à la fois, comme à Rome, auraient été bien plus selon ma nature. Ces regrets mêmes de l'action perdue sont une preuve pour moi que j'étais né bien plutôt pour l'action que pour la poésie. Qu'est-ce que l'action, en effet, si ce n'est une poésie réalisée?
III
À l'époque où j'entrai dans la vie, Bonaparte était déjà consul. Ma famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles m'auraient porté à la carrière des armes; il n'y fallait plus penser.
On se borna à me faire poursuivre ces études classiques, sans but déterminé, qui sont le premier aliment de nos intelligences et l'exercice de nos jeunes facultés. Le mécanisme des langues n'eut ni attrait ni difficulté pour moi jusqu'aux classes véritablement lettrées où l'on traduit et où l'on compose. Là, ce n'est plus la mémoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le goût qui entrent en jeu. Je commençai à trouver du charme dans ces leçons, parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon propre discernement. La poésie d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait à petite dose choisie et épurée dans ces études. Cette langue antique, toute composée de syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'étonnait et me ravissait; il me semblait n'avoir entendu jusque-là que des mots; mais ici c'était de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de l'enivrement dans tous les sens. J'étais comme un musicien inné à qui l'on ferait entendre pour la première fois un instrument à vent ou à cordes, où ses mélodies intérieures prennent tout à coup une voix réelle. J'étais comme un peintre encore sans palette, devant qui on découvrirait lentement la Transfiguration de Raphaël.
C'était surtout la partie descriptive et pastorale de ces poésies et de ces images qui m'enivrait; c'est tout simple: j'étais né dans les champs; mes premiers spectacles avaient été les ombres des bois, les lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les génisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et les bergères accroupis sur les gazons au pied des blocs de grès, à l'entrée des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fumée bleue léchait la colline et se fondait dans le firmament. Je devais retrouver avec délices, dans les descriptions de Théocrite, de Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination de ces poëtes.
Et, à ce sujet, je ne puis m'empêcher de vous faire observer, en passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait prendraient bien plus de goût à la littérature et à la poésie si les maîtres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leçons et leurs exemples aux différents âges de leurs disciples; ainsi, aux enfants de dix ou douze ans, chez lesquels les passions ne sont pas encore nées, des descriptions champêtres, des images pastorales, des scènes à peine animées de la nature rurale, que les enfants de cet âge sont admirablement aptes à sentir et à retenir; aux adolescents, des poésies pieuses ou sacrées, qui transportent leur âme dans la contemplation rêveuse de la Divinité, et qui ajournent leurs passions précoces en occupant leur intelligence à l'innocente et religieuse passion de l'infini; aux jeunes gens, les scènes dramatiques, héroïques, épiques, tragiques des nobles passions de la guerre, de la patrie, de la vertu, qui bouillonnent déjà dans leur cœur; aux hommes faits, l'éloquence, qui fait déjà partie de l'action, l'histoire, la philosophie, la comédie, la littérature froide, qui pense, qui raisonne, qui juge; la satire, jamais! littérature de haine et de combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir inventée!
Un enseignement littéraire ainsi gradué sur l'âge, sur le goût, sur les forces, sur la température des années de notre vie auxquelles elle s'adapte rationnellement, donnerait à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge mûr, un attrait bien plus naturel et bien plus universel pour les belles choses de l'esprit en harmonie avec l'âge et le sexe des disciples.
Mais revenons aux circonstances qui me prédisposèrent moi-même à la poésie.
IV
Le collége des jésuites où je faisais mes premières études était le collége de Belley. Les sites sont pour moi, comme pour toutes les natures impressionnables, la moitié des choses. Les lieux nous entrent dans l'âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations, et ces sensations deviennent des caractères.
La petite ville de Belley, à l'extrémité de la Bresse qui touche à la Savoie, a déjà la physionomie alpestre et recueillie des profondes et noires vallées qui s'engouffrent, vers Chambéry, dans la Maurienne.
En quittant, pour se rendre à Belley, les plaines grasses et monotones de la Bresse, cette Lombardie française, on traverse la rivière d'Ain. Cette rivière, qui participe du fleuve et du torrent par sa largeur, par sa limpidité et par sa course effarée à travers les rochers, coule sur un lit de cailloux de toutes couleurs. Quoique son eau soit aussi bleue que si les laveuses de ses bords les avaient teintes de leur azur, leur prodigieuse transparence laisse voir jusqu'au fond les veines blanchâtres ou rosées de la mosaïque de pierres roulées qu'elle lave et qu'elle polit sans fin. On y voit même glisser, comme des ombres indécises et fuyantes, les innombrables truites qui remontent le courant, et qui frissonnent, sous le rayon du soleil, au bruit du filet du pêcheur. Tantôt cette rivière s'épand en circulant gracieusement dans les larges bassins du Dauphiné, tantôt elle se resserre et se contracte entre les rochers gris du Jura où elle prend sa source.
V
Après l'avoir traversée dans un bac, on roule rapidement dans une plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargés de vignobles et de maisons blanches du beau village d'Ambérieux; puis la plaine s'étrangle et s'assombrit entre deux hautes chaînes de montagnes, et on pénètre avec une secrète terreur dans les gorges célèbres de Saint-Rambert. C'est la frontière de la petite province du Bugey, dont Belley était la capitale.
Là, tout prend un caractère sauvage, âpre et presque sinistre. Les deux chaînes de montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se confondre et fermer hermétiquement la route au voyageur. Leurs ombres noires et humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les couvrent, impriment une imposante mélancolie à l'âme. Ces montagnes ne sont bientôt plus séparées que par un petit torrent étroit et encaissé entre les murailles du rocher. Cette rivière s'appelle l'Albarine; elle écumait déjà ainsi du temps des Romains, qui lui ont donné ce nom emprunté à la blancheur de cette écume. Elle remplit la gorge d'un bruit tantôt caverneux, tantôt gai comme le gazouillement de milliers d'oiseaux invisibles qui empêche le voyageur de s'entendre.
Elle s'enfonce et disparaît en petites cascades dans les cavités invisibles de son lit, puis elle reparaît en nappe scintillante où tremblent les rayons brisés du soleil à travers les larges feuilles des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et l'égayer par mille caprices, comme pour l'empêcher de sentir la longueur du chemin.
La petite ville de Saint-Rambert, noire comme une usine, est bâtie si à l'étroit sur ses deux bords que, dans certains endroits, l'Albarine, traversée et retraversée par de petits ponts de bois, lui sert de rue.
VI
En remontant toujours le cours de la même rivière, les rochers s'écartent un peu pour faire place aux ruines d'un vieux château fort où fut retenu longtemps prisonnier l'infortuné sultan Djem, frère du sultan Bajazet. Cette sinistre ruine est pleine encore des souvenirs des malheurs et des amours de ce prince ottoman avec la belle fille de son geôlier.
La route ensuite se poursuit à travers le Bugey montagneux, pays très-aride et très-pittoresque, qui rappelle les paysages de Calabre peints par Salvator Rosa. Du sommet d'une dernière colline on aperçoit à ses pieds la ville de Belley; elle répand confusément ses maisons, bâties en pierres grises, dans une plaine ondulée aboutissant au Rhône. Un faubourg à toits de chaume ou d'ardoises ébréchées, une place irrégulière où sont les halles et les auberges, une large rue presque toujours déserte, un lourd et noir clocher de cathédrale, à l'extrémité de la rue une porte gothique ouvrant sur la campagne; à gauche de la place, une plate-forme entourée d'un parapet, plantée de tilleuls séculaires et servant de promenoirs aux oisifs et aux enfants, complète la capitale de province. On n'y entend d'autre bruit que le marteau du forgeron matinal et le pas de la mule ferrée sur le pavé; le paysan, aux longs cheveux et au large chapeau sans forme du Bugey, la chasse devant lui, chargée de sacs de farine de son moulin ou de charbon de sa forêt.