Lorsque dans le désert la cavale sauvage,
Après trois jours de marche, attend un jour d'orage,
Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux;
Le soleil est de plomb, les palmiers en silence
Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux;
Elle cherche son puits dans le désert immense,
Le soleil l'a séché; sur le rocher brûlant
Les lions hérissés dorment en grommelant.
Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent
S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré
Vient boire avidement son sang décoloré.
Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent,
Et le pâle désert roule sur son enfant
Le flot silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu'à baisser le front,
Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,
Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond.
Lisez à quelques vers de là la description du sommeil de l'innocence.
Est-ce sur de la neige, ou sur une statue,
Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue,
Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant?
Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins blanc.
C'est un enfant qui dort.—Sur ses lèvres ouvertes
Voltige par instants un faible et doux soupir;
Un soupir plus léger que ceux des algues vertes
Quand le soir sur les mers voltige le Zéphyr,
Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées,
Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées,
Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.
C'est une enfant qui dort sous ces épais rideaux,
Une enfant de quinze ans,—presque une jeune femme;
Rien n'est encor formé dans cet être charmant.
Le petit chérubin qui veille sur son âme
Doute s'il est son frère, ou s'il est son amant.
Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière.
La croix de son collier repose dans sa main,
Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière,
Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain.
Elle dort, regardez:—quel front noble et candide!
Partout, comme un lait pur sur une onde limpide
Le ciel sur la beauté répandit la pudeur.
Elle dort toute nue et la main sur son cœur.
Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte
Font tressaillir le cœur d'une terreur moins sainte,
Ô vierge! que le bruit de tes soupirs légers.
Regardez cette chambre et ces frais orangers,
Ces livres, ce métier, cette branche bénite
Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix;
Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite
Dans ce mélancolique et chaste paradis?
N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance?
Que le ciel lui donna sa beauté pour défense?
Que l'amour d'une vierge est une piété
Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle
Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile
Du séraphin jaloux qui veille à son côté?
Y a-t-il rien dans la langue de si vrai, de si frais, de si pur, que ce coin de sainte famille de Raphaël à côté de l'infâme famille qui va spéculer tout à l'heure sur la chaste innocence de cette enfant?
Poursuivons, car le poëte ne se lasse pas lui-même de répandre les odeurs de l'Éden sur ce méphitisme du mauvais lieu.
Oh! sur quel océan, sur quelle grotte obscure,
Sur quel bois d'aloès et de frais oliviers,
Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers.
Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure,
Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps,
Que celui qui passa sur ta tête blanchie,
Quand le ciel te donna de ressaisir la vie
Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans!
Quinze ans?—Ô Roméo! l'âge de Juliette!
L'âge où vous vous aimiez! où le vent du matin,
Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette,
Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin!
Quinze ans!—l'âge céleste où l'arbre de la vie,
Sous la tiède oasis du désert embaumé,
Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie,
Et pour féconder l'air, comme un palmier d'Asie,
N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé!
Quinze ans!—l'âge où la femme, au jour de sa naissance,
Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence,
Si riche de beauté, que son père immortel
De ses phalanges d'or en fit l'âge éternel!
Oh! la fleur de l'Éden, pourquoi l'as-tu fanée,
Insouciante enfant, belle Ève aux blonds cheveux?
Tout trahir et tout perdre était ta destinée;
Tu fis ton dieu mortel, et tu l'en aimas mieux.
Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore.
Tu sais trop bien qu'ailleurs, c'est toi que l'homme adore;
Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler,
Pour mourir sur son cœur, et pour l'en consoler!
X
Rolla s'éveille après une nuit de délices contre nature, car l'amour et l'agonie s'excluent comme la vie et la mort. Quel contre-sens qu'un corps qui jouit pendant que l'esprit agonise? Or, Rolla savait que l'aurore pour lui était la mort; il mourait d'avance dans sa pensée. Tout sophisme de morale entraîne au sophisme de composition. C'est le vice fondamental de ce poëme. Il repose sur un mensonge de nature comme sur un mensonge de situation. Mais que la description de cette aurore funèbre contemplée de la fenêtre d'un lieu de débauche est poignante! Comme le poëte retrouve dans le détail, la vérité et le pathétique perdu dans l'ensemble!
Rolla s'écrie en regardant le ciel:
Vous qui volez là-bas, légères hirondelles,
Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir?
Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes,
Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir!
Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore?
Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers?
Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers,
Quand des feux du matin l'horizon se colore,
Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous
Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux?
Ô terre, à ton soleil qui donc t'a fiancée?
Que chantent tes oiseaux? Que pleure ta rosée?
Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir?
Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir?
.........
.........
Et qu'y a-t-il de plus touchant que ce retour de la pensée au chaste amour, du sein de la débauche blasée et du suicide déjà consommé en esprit?
Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée.
Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.
J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée
Des baisers du zéphyr, qui me relèvera.
—J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée,
Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur.
Il m'a baisée au front dans ma robe dorée;
Tu peux m'épanouir, et me briser le cœur.
J'aime!—voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit!
Sombre et dernier soupir que poussera la terre,
Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!
Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant!
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées,
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.
Mais une autre l'aimait elle-même;—et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
Et ce retour amer et délicieux à l'âge de pureté et d'innocence par l'air oublié et retrouvé d'un orgue dans la rue, comme il est compris et rendu dans ces vers funèbres.
Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître,
Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler.
En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues;
Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues
Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants
Murmuraient sur la place une ancienne romance.
Ah! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans
Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance!
Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d'eux!
Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!
Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit des ruines?
Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots?
Ah! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux,
Sur le palais doré des amours enfantines!
Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés,
Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!
En entendant de tels soupirs au milieu de tels blasphèmes, on ne sait en vérité s'il n'y a pas plus de vertu que de scepticisme dans une pareille âme, et si Musset n'est pas un esprit céleste, masqué en esprit satanique pendant ce triste carnaval de sa vie humaine?
Le poëme finit par un dévouement enfantin et tendre de la jeune fille et par un baiser du jeune homme sur la croix de son collier. Puis une goutte de poison endort pour jamais le cœur de Rolla qu'un amour inattendu allait vivifier peut-être! Hélas! tout finit par ce mot peut-être, pour le héros comme pour le poëte.
XI
À dater de ce jour, Alfred de Musset semble devenir un autre homme. Cette tristesse du lendemain, qui est l'expiation des voluptueux après le plaisir, se fait sentir à son âme. Cette tristesse qui n'est que le sentiment douloureux du vide pousse les uns au suicide, les autres à la religion; entre quelques rares éclats de gaieté on entend dans sa poésie je ne sais quels longs soupirs qui trahissent une salutaire souffrance sous ce masque de rieur.
Il y a, au salon de peinture de cette année, à Paris, un petit tableau de Gérôme, que j'ai admiré hier et qui me semble représenter parfaitement la disposition d'esprit d'Alfred de Musset à cette époque de sa vie. C'est une scène de mascarade à la porte d'un bal public pendant une nuit de carnaval. Un jeune homme encore vêtu de son costume bouffon, de Pierrot, vient de se battre en duel avec un de ses compagnons de fête, sans doute pour quelques querelles d'amour ou de table. Il est blessé à mort, il s'affaisse entre les bras de ses témoins; une tache de sang suinte à travers son habit blanc de Pierrot; les traits de son visage décoloré voudraient rire encore, mais ils agonisent malgré lui, et sous ce faux rire on sent que la pointe de l'épée a touché le cœur.
Tel se montre Alfred de Musset dans presque toutes les poésies qui ont suivi le poëme de Rolla. On voit la porte du bal masqué, on entend la musique folle de la danse, mais dans cette musique il y a un sanglot; le sanglot demande comme Desdemona un saule pleureur sur une tombe.
Mes chers amis, quand je mourrai
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai!
XII
Il intitula ces poésies d'un nouvel accent les Nuits. C'est la corde grave de sa lyre muette jusque-là, aussi mélancolique et aussi pathétique que les plus graves mélodies de ses rivaux.
Ce sont des dialogues à voix basses entre le poëte et ce qu'il appelle encore la muse, c'est-à-dire entre le cœur de l'homme et son génie. Ce cœur et ce génie cherchaient à se mettre d'accord en lui comme en nous tous. Nous ne connaissons rien dans la poésie française, anglaise, allemande, de plus harmonieux, de plus sensible et de plus gémissant que les oratorios nocturnes de Musset. Lisez-en ici quelques strophes, puis lisez tout; vous serez saisi comme je le suis en ce moment moi-même d'un immense repentir de n'avoir pas lu plus tôt et de n'avoir pas apprécié assez un pareil musicien de l'âme. Ah! que la mort est un grand révélateur!
Poëte, prends ton luth, et me donne un baiser;
La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore.
Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser;
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poëte, prends ton luth, et me donne un baiser.
LE POËTE.
Comme il fait noir dans la vallée!
J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l'herbe fleurie;
C'est une étrange rêverie;
Elle s'efface et disparaît.
LA MUSE.
Poëte, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir; l'immortelle nature
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
Pourquoi mon cœur bat-il si vite?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite,
Dont je me sens épouvanté?
Ne frappe-t-on pas à ma porte?
Pourquoi ma lampe à demi morte
M'éblouit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
Qui vient? qui m'appelle?—Personne.
Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;
Ô solitude! ô pauvreté!
LA MUSE.
Poëte, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse,
Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.
Ô paresseux enfant, regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance!
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance;
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec la moelle de son cœur et le doigt du dieu de l'inspiration!
Il continue et il s'interroge lui-même en vers ailés sur les différents sujets de chant qui s'offrent dans ce temps-ci à sa lyre? Cela rappelle un chant de moi, les Préludes, mais cela est mille fois plus vagabond et plus emporté d'imagination; le disciple dépassait de bien loin le maître. Gilbert lui-même, dans ses satires, n'a pas de morsures plus saignantes contre ses ennemis.
Clouerons-nous au poteau d'une satire altière
Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient tout grelottant d'envie et d'impuissance,
Sur le front du génie insulter l'espérance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! Je ne peux plus me taire.
Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m'écoute; il est temps.
Quels vers modernes, même ceux de Byron le premier des modernes, égalent ceux qui éclatent à la fin de cette nuit de mai?
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?
Ô poëte! un baiser, c'est moi qui te le donne;
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oisiveté: ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poëte,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie,
En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abrite sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux:
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L'Océan était vide, et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur;
Et regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle.
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poëte, c'est ainsi que font les grands poëtes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées;
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
XIII
Et ceux-ci de la Nuit d'août. Il répond à la muse qui lui reproche de ne plus chanter.
Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore
Sur la branche où ses œufs sont brisés dans le nid;
Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore,
Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,
S'incline sans murmure et tombe avec la nuit;
Puisque au fond des forêts, sous les toits de verdure,
On entend le bois mort craquer dans le sentier,
Et puisque en traversant l'immortelle nature,
L'homme n'a su trouver de science qui dure,
Que de marcher toujours, et toujours oublier;
Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière;
Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain;
Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre;
Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain;
Ô muse! que m'importe ou la mort ou la vie?
J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;
J'aime, et pour un baiser je donne mon génie;
J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.
Et ceux-là de la Nuit d'octobre où le poëte s'est souvenu trop amèrement de l'inconstance de la femme qu'il a aimée la première, et où la muse le félicite d'avoir enfin pleuré:
Poëte, c'est assez. Auprès d'une infidèle
Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour,
N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle;
Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine
De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,
Épargne-toi du moins le tourment de la haine;
À défaut du pardon laisse venir l'oubli.
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre;
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance,
Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé?
Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence,
Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé?
Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,
Enfant; car c'est par là que ton cœur s'est ouvert.
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,
Et nul ne se connaît, tant qu'il n'a pas souffert.
C'est une dure loi, mais une loi suprême,
Vieille comme le monde et la fatalité,
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,
Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté.
Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée;
Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs.
La joie a pour symbole une plante brisée,
Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
........
........
Est-ce qu'il n'y a pas véritablement une poésie moderne, se demande-t-on après avoir lu ces pages délicieuses de mélancolie? Est-ce qu'Ovide, Anacréon, Tibulle, Properce, Bertin, Parny, ont de telles profondeurs dans le sentiment?
Ah! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le cœur d'où coulaient de pareils vers, moi vivant! je ne les lis qu'aujourd'hui, et le cœur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'œuvre.
XIV
Ici se trouve dans le volume un magnifique fragment de poésie lyrique qui aurait pu, si je l'avais entendu à temps, rapprocher nos deux destinées et nos deux cœurs. C'est la lettre à Lamartine, une des plus fortes et des plus touchantes explosions de sa sensibilité souffrante.
Écoutez:
LETTRE
À M. DE LAMARTINE.
Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne,
Et chercher sur les mers quelque plage lointaine
Où finir en héros son immortel ennui;
Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse,
Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce,
Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli
Ouvrit un soir un livre où l'on parlait de lui.
Avez-vous de ce temps conservé la mémoire,
Lamartine, et ces vers au prince des proscrits,
Vous souvient-il encor qui les avait écrits?
Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire.
Vous veniez d'essayer pour la première fois
Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts.
La muse que le ciel vous avait fiancée
Sur votre front rêveur cherchait votre pensée,
Vierge craintive encore, amante des lauriers.
........
Recevez-moi maintenant comme vous désiriez alors être accueilli par le chantre d'Harold, poursuit-il. Puis il me raconte les déboires de sa première passion trompée.
Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière,
Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre,
Il croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux,
Et, doutant de lui-même, interroge les cieux.
Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée.
Il cherche autour de lui la place accoutumée
Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert;
Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert.
Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère,
Et viennent lui conter comme leur pauvre mère
Est morte sous le chaume avec des cris affreux;
Mais maintenant au loin tout est silencieux;
Le misérable écoute, et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine;
Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main,
Que la faim pour ce soir, et la mort pour demain.
Pas un sanglot ne sort de sa bouche oppressée;
Muet et chancelant, sans force et sans pensée,
Il s'asseoit à l'écart, les yeux sur l'horizon,
Et regardant s'enfuir sa moisson consumée,
Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée
L'ivresse du malheur emporte sa raison.
Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,
Pour la première fois j'ai connu la douleur,
Transpercé tout à coup d'une flèche sanglante,
Seul, je me suis assis, dans la nuit de mon cœur.
Ce n'était pas au bord d'un lac au flot limpide,
Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux;
Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide,
Mes sanglots étouffés n'éveillaient point d'échos.
C'était dans une rue obscure et tortueuse
De cet immense égout qu'on appelle Paris.
Autour de moi criait cette foule railleuse
Qui des infortunés n'entend jamais les cris.
Sur le pavé noirci les blafardes lanternes
Versaient un jour douteux plus triste que la nuit,
Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes,
L'homme passait dans l'ombre, allant où va le bruit.
Partout retentissait comme une joie étrange;
C'était en février, au temps du carnaval.
Les masques avinés, se croisant dans la fange,
S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal.
Dans un carrosse ouvert une troupe entassée
Paraissait par moment sous le ciel pluvieux,
Puis se perdait au loin dans la ville insensée,
Hurlant un hymne impur sous la résine en feux.
Cependant des vieillards, des enfants et des femmes,
Se barbouillaient de lie au fond des cabarets,
Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes
Promenaient ça et là leurs spectres inquiets.
On eût dit un portrait de la débauche antique,
Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain,
Où, des temples secrets, la Vénus impudique
Sortait échevelée, une torche à la main.
Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille!
Ô mon unique amour, que vous avais-je fait?
Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille
Que vous étiez ma vie, et que Dieu le savait!
Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie,
Qu'à travers cette honte et cette obscurité,
J'étais là, regardant de ta lampe chérie,
Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté?
Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre;
Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau.
Tu n'as pas regardé si le ciel était sombre;
Tu ne m'as pas cherché dans cet affreux tombeau!
Lamartine, c'est là, dans cette rue obscure,
Assis sur une borne au fond d'un carrefour,
Les deux mains sur mon cœur, et serrant ma blessure,
Et sentant y saigner un invincible amour;
C'est là, dans cette nuit d'horreur et de détresse,
Au milieu des transports d'un peuple furieux
Qui semblait en passant crier à ma jeunesse:
«Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux?»
C'est là, devant ce mur où j'ai frappé ma tête,
Où j'ai passé deux fois le fer sur mon sein nu;
C'est là, le croiras tu, chaste et noble poëte,
Que de tes chants divins je me suis souvenu.
........
Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile,
Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant,
Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d'argile,
Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.
Son bonheur est le tien; sa douleur est la tienne;
Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer,
Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne;
Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.
Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse?
Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consulté?
Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse,
Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté?
Non, Alphonse, jamais. La triste expérience
Nous apporte la cendre, et n'éteint pas le feu.
Tu respectes le mal fait par la Providence,
Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu.
Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances
Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux.
Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,
Et que l'immensité ne peut pas être à deux.
J'ai connu, jeune encor, de sévères souffrances;
J'ai vu verdir les bois, et j'ai tenté d'aimer.
Je sais ce que la terre engloutit d'espérances,
Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer.
XV
L'épître finit par un hymne en strophes de piété et d'apaisement dignes de ce sublime récitatif.
Eh bien! croira-t-on que de tels vers restèrent sans réponse? Croira-t-on que ce frère en sensibilité et en poésie qui passait à côté de moi dans la foule du siècle ne fut ni aperçu, ni reconnu, ni entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors? J'en pleure aujourd'hui; mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui dire: donne-moi la main, nous sommes de la même famille! Il ne donne la main maintenant qu'aux esprits immortels qui ont trébuché quelquefois sur cette poussière glissante de la vie, mais qui ont lavé les taches de leurs genoux dans les larmes de leurs yeux et dans les rosées du ciel. Voici par quel hasard je ne connus pas ces vers, je n'y répondis pas et je parus dur de cœur, quand je n'étais qu'emporté et distrait par le tourbillon des affaires.
Je vivais peu en France pendant les belles années de 1828 à 1840 que Musset remplissait de ses pages presque toujours détachées et jetées au vent. J'étais en Italie, en Angleterre, au fond de l'Orient, ou voguant d'une rive à l'autre de la mer d'Homère; plus tard, j'étais absorbé par la politique, passion sérieuse obstinée et malheureuse de ma vie, bien qu'elle ne fût en réalité, pour moi, que la passion d'un devoir civil (et plût à Dieu, pour mon bonheur, que je n'eusse jamais eu d'autres passions que celles des beaux vers, de l'ombre des bois, du silence des solitudes, des horizons de la mer et du désert! Plût à Dieu que je n'eusse jamais touché comme Musset à ce fer chaud de la politique qui brûle la main des orateurs et des hommes d'État! Omnia vanitas, dit le Sage; mais de toutes les vanités, la plus vaine, n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d'un peuple qui ne laisse à rien le temps de germer et de mûrir!)
Bref, je lisais peu de vers alors, excepté ceux d'Hugo, de Vigny, des deux Deschamps, dont l'un avait le gazouillement des oiseaux chanteurs, dont l'autre avait, par fragments, la rauque voix du Dante; j'entendais bien de temps en temps parler de Musset par des jeunes gens de son humeur; mais ces vers badins, les seuls vers de lui qu'on me citait à cette époque, me paraissaient des jeux d'esprit, des jets d'eau de verve peu d'accord avec le sérieux de mes sentiments et avec la maturité de mon âge. J'écoutais, je souriais, mais je ne lisais pas. Une seule fois, je lus jusqu'au bout, parce que la page était politique et parce que j'avais chanté moi-même une ode patriotique sur le même sujet. Voici en quelle occasion:
XVI
C'était en 1840, au moment où la politique agitatrice et guerroyante du ministère français, qu'on appelait le ministère de la coalition, menaçait, sans vouloir frapper, tous les peuples de l'Europe, pour soutenir, sans aucun intérêt pour la France, un pacha d'Égypte, révolté contre son souverain, le plus étrange caprice de guerre universelle sur lequel on ait jamais soufflé pour incendier l'Europe. L'Allemagne, menacée comme le reste du continent, sentait raviver, non sans cause, ses vieilles animosités nationales contre nous. Un de ses poëtes, nommé Becker, venait de publier un chant populaire et patriotique qui retentissait dans tous les cœurs et dans toutes les bouches sur les deux rives du Rhin.
«Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand, tant que les ossements du dernier des Germains ne seront pas ensevelis dans ses vagues.»
Musset répondit à ces strophes brûlantes et fières par des strophes railleuses et prosaïques auxquelles l'esprit national (dirai-je esprit, dirai-je bêtise) répondit par un de ces immenses applaudissements, que l'engouement prodigue à ses favoris d'un jour, engouement qui ne prouve qu'une chose: c'est que le patriotisme n'était pas plus poétique qu'il n'était politique en France en ce temps-là.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand.
Il a tenu dans notre verre.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand.
Si vous oubliez votre histoire,
Vos jeunes filles, sûrement,
Ont mieux gardé notre mémoire;
Elles nous ont versé votre petit vin blanc, etc.
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..............
J'avoue que ces strophes me parurent au-dessous de la dignité comme du génie de la France.
Les ailes de l'aigle ne seyaient pas à ce rossignol. Je combattais alors de toutes mes forces à la tribune la coalition soi-disant parlementaire, et la guerre universelle pour la cause d'un pacha parvenu. J'écrivis dans une heure d'inspiration, la Marseillaise de la paix, seule réponse à faire, selon moi, à l'Allemagne justement offensée par nos menaces.
Roule libre et paisible entre tes larges rives,
Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations,
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives
Emporte les défis et les ambitions.
Il ne tachera plus le cristal de ton onde
Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain;
Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde,
Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main;
Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles,
Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords;
L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles
Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles
Ni sortir des flots ces bras morts.
Ce ne sont plus des mers, des Alpes, des rivières
Qui bornent l'héritage entre l'humanité:
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières:
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis;
Chacun est du climat de son intelligence.
Je suis concitoyen de tout homme qui pense;
La vérité c'est mon pays.
..............
Amis! voyez là-bas!—la terre est grande et plane,
L'Orient dépeuplé s'y déroule au soleil,
L'espace y lasse en vain la lente caravane
La solitude y dort son immense sommeil!
Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides,
Là d'empires poudreux les sillons sont couverts,
Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides
Mesure l'heure morte à des sables arides
Sur le cadran nu du désert!
Allez-y, etc...........
..............
Ces vers que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste qu'aucun des vers politiques que j'aie écrits, pâlirent complétement devant le petit verre et le petit vin blanc des strophes de Musset. Je fus déclaré un rêveur et lui un poëte national: la Marseillaise de la paix ne se releva qu'après la chute de la coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua la note de paix.
Ces vers de Musset, les seuls que je connusse de lui, me confirmèrent malheureusement dans le préjugé que j'avais de la médiocrité lyrique de ce jeune homme.
Ce fut quelques années après, qu'étant seul et de loisir, un soir d'été, sous un chêne de ma retraite champêtre de Saint-Point, un petit berger qui me cherchait dans les bois, pour m'apporter le courrier de Paris, me remit dans la main un numéro de Revue littéraire. Ce numéro contenait l'épître de Musset à Lamartine. Je la lus non-seulement avec ravissement, mais avec tendresse; je pris un crayon dans ma poche, j'écrivis, sans quitter l'ombre du chêne, les premiers vers de la réponse que je comptais adresser à cet aimable et sensible interlocuteur. Ces vers les voici:
Maintenant qu'abrité des monts de mon enfance
Je n'entends plus Paris, ni son murmure immense
Qui, semblable à la mer, sur un cap écumant
Répand loin de ses murs son retentissement;
Maintenant que mes jours et mes heures limpides
Résonnent sous la main comme des urnes vides,
Et que je puis en paix les combler à plaisir
De contemplations, de chants et de loisir;
Qu'entre le firmament et mon œil qui s'y lève
Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rêve,
Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux,
Comme de blanches nefs de l'horizon des eaux;
Rassasié de paix, de silence et d'extase,
Le limon de mon cœur descend au fond du vase;
J'entends chanter en moi les brises d'autrefois,
Et je me sens tenté d'essayer si mes doigts
Pourront, donnant au rhythme une âme cadencée,
Tendre cet arc sonore où vibrait ma pensée.
S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oubliés
Aillent au moins frémir et tomber à tes pieds!
Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au cœur de cire,
Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire,
Selon que la beauté qui règne sur tes yeux
Eut un regard hier sévère ou gracieux;
Poétique jouet de molle poésie,
Qui prends pour passion ta vague fantaisie,
Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau
Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau,
Que la beauté rieuse avec sa folle haleine
Élève vers le ciel, y suspend, y promène,
Pour y voir un moment son image flotter,
Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'éclater,
Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrosée,
Est le sang de ton cœur ou l'eau de la rosée;
Émule de Byron, au sourire moqueur,
D'où vient ce cri plaintif arraché de ton cœur?
Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme,
A changé tout à coup la clef de ta jeune âme,
Et fait rendre à l'esprit le son du cœur humain?
Est-ce qu'un pli de rose aurait froissé ta main?
Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade,
Poétique hochet des douleurs de parade,
Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau,
En effleurant ton sein t'aurait percé la peau.
Et, distillant ton sang de sa pointe rougie,
Mêlé la pourpre humaine au nectar de l'orgie?
Ou n'est-ce pas plutôt que cet ennui profond
Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond
Des ivresses du cœur, amère et fade lie,
Fit détourner ta lèvre avec mélancolie....
J'en étais là, quand le son de la corne du pâtre qui rassemble les vaches pour les ramener à l'étable se fit entendre dans la prairie au bas des chênes, et me rappela moi-même au foyer où j'étais attendu. Je jetai ces vers ébauchés dans un tiroir de ma table pour les achever le lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un événement politique inattendu me rappela soudainement à Paris; le courant des affaires et des discussions de tribune emporta ces pensées avec mille autres; les beaux vers d'Alfred de Musset restèrent sans réponse et s'effacèrent de ma mémoire. Ce ne fut que cinq ou six ans après que, rouvrant par hasard à Saint-Point un tiroir longtemps fermé, je relus ce commencement de réponse, et que, me repentant de mon impolitesse involontaire, je résolus de la compléter; mais il y avait apparemment ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience d'être ainsi interrompu, je me hâtai de coudre à ce commencement un mauvais lambeau de fin, sans qu'il y eût ni milieu, ni corps, ni âme à ces vers: aussi restèrent-ils ce qu'ils sont dans mes œuvres, aussi médiocres et aussi indignes de lui que de moi-même. Je rougis en les relisant de les avoir laissé publier.
XVII
Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air poétique et tendre que je me proposais de chanter à demi-voix dans cette réponse à Alfred de Musset. Mon intention était de lui montrer, par mon propre exemple, la supériorité, même en jouissance, de l'amour spiritualiste sur l'amour sensuel.
Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aimé à l'âge de l'amour, et moi aussi j'ai cherché, dans l'enthousiasme qu'allume la beauté, l'étincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'âme. Cet amour, bien qu'il aspire à la possession de la Béatrice visible à laquelle on a voué un culte pur, n'a pas besoin pour être heureux de ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la sensualité plutôt que l'immortelle volupté des Pétrarques, des Tasses, des Dantes, seule aspiration digne de celui qui a une âme à satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien dégagées de toute sensualité et dans lesquelles cependant j'avais goûté plus de saveur du véritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne pourrions en goûter jamais dans les possessions et dans les jouissances où il plaçait si faussement sa félicité de voluptueux.
Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois d'hiver passés à Paris dans la première fleur de mes années. J'aimais avec la pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique d'âme et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie, atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux êtres trop parfaits pour respirer l'air de la terre, n'était qu'un souffle; son beau visage n'était qu'un tissu pâle et transparent que le premier coup d'aile de la mort allait déchirer comme le vent d'automne déchire ces fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se réfléchissait au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances m'empêchaient d'y être admis aussi souvent que mon cœur m'y portait et que le sien m'y appelait par son affection avouée de sœur. Pendant ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une seule soirée de sortir de ma chambre très-éloignée de là, à la nuit tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en face de la noire maison où battait mon cœur plus qu'il ne battait dans ma poitrine.
La rivière large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les réverbères des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule la place où mon âme cherchait son étoile. Cette petite étoile de ma vie, je la confondais dans ma pensée avec une véritable étoile du firmament; je passais des heures délicieuses à la regarder poindre et scintiller dans les ténèbres, et ces heures, cruelles sans doute pour mes sens, étaient si enivrantes pour mon âme, qu'aucune des heures sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait éprouver des félicités de présence comparables à ces félicités de la privation. Voilà, disais-je à Musset, les bonheurs de l'âme qui aime; préfère-leur, si tu l'oses, les bonheurs des sens qui jouissent!
Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'étais pas à Paris; j'y revins deux ans après, je parvins avec bien de la peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de village loin de Paris. J'allais seul à pied, inconnu au pays, m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies: il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rêvant, priant, invoquant, dans le sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon âme la crainte de la séparation ou la douleur de l'absence. L'éternité me semblait avoir commencé pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos, était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piété.
Voilà, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de l'âme en comparaison de tes amours des yeux; celui-là trouve plus de véritables délices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes amours à toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace, d'Anacréon ou d'Hafiz.
XVIII
Mais je ne lui dis rien, en effet, de ce que je voulais ainsi lui dire dans mes vers; Musset mourut lui-même avant qu'un seul mot de moi à lui ou de lui à moi eût expliqué ce malentendu du hasard entre nous.
Le dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prématurée, ce n'est qu'en ce moment où j'écris, que j'ai ouvert ses volumes fermés pour moi et que j'ai lu enfin ses poésies. Ah! combien, en les lisant, ai-je accusé le sort qui m'a privé d'apprécier et d'aimer, pendant qu'il respirait, un homme pour lequel je me sens tant d'analogie, tant d'attrait, et, oserai-je le dire? tant de tendresse après sa mort! Oh! que ne l'ai-je connu plus tôt! Je me fais de cruels reproches à moi-même quand je me dis: il n'y a pas deux mois que j'ai coudoyé ce beau et triste jeune homme en entrant ensemble dans un lieu public; il n'y a pas deux mois que je me suis assis silencieux et froid à côté de lui dans une foule. Je l'ai regardé, il m'a regardé, et nous ne nous sommes rien dit, comme si nous étions deux étrangers parlant des langues diverses et n'ayant de commun que l'air qu'ils respirent.
Ô Musset! pardonne-moi du sein de ton Élysée actuel! Je ne t'avais pas lu alors. Ah! si je t'avais lu, je t'aurais adressé la parole, je t'aurais touché la main, je t'aurais demandé ton amitié, je me serais attaché à toi par cette chaîne sympathique qui relie entre elles les sensibilités isolées et maladives pour lesquelles la température d'ici-bas est trop froide, et qui ne peuvent vivre que de l'air tiède de l'idéal de la poésie et de l'amour, cette poésie du cœur! Les juvénilités de ta vie et de tes vers, les gracieuses mollesses de ta nature ne m'auraient pas écarté de toi, au contraire; il y a des faiblesses qui sont un attrait de plus, parce qu'elles mêlent quelque chose de tendre, de compatissant et d'indulgent à l'amitié, et qu'elles semblent inviter notre main à soutenir ce qui chancelle et à relever ce qui tombe. Je t'aurais compris, et je t'aurais compati à toi vivant, comme je te comprends et comme je te compatis dans la tombe. Et qu'as-tu donc fait de ta jeunesse et de ton talent, que nous n'ayons plus ou moins fait nous-même, quand nous commencions à trébucher comme des enfants sans lisière sur tous les achoppements de la jeunesse, de la beauté, de la sensibilité et du génie?
Tu t'es laissé prendre par les yeux aux apparences séduisantes du plaisir, au lieu de rechercher les saintes fidélités du sentiment; qui est-ce qui en a souffert, si ce n'est ton cœur? Il a poursuivi des feux follets dans la nuit putride des lagunes de Paris, au lieu de suivre dans le ciel l'étoile immortelle d'une Laure ou d'une Béatrice digne de toi. Et nous donc, si nous avons été plus heureux, avons-nous donc été plus sage?
Tu as chanté sur une guitare italienne ou espagnole les tarentelles enivrantes des nuits de Séville ou de Naples, au lieu de rejeter cet instrument aviné des orgies nocturnes, de saisir l'instrument sacré de Pétrarque, et de confondre, dans des hymnes rivaux des siens, les deux notes du cœur humain qui s'immortalisent l'une par l'autre, l'amour et la piété. Et nous donc, n'avons-nous pas brûlé au feu qui purifie tout deux volumes de poésies juvéniles que des amis mûrs et sévères nous conseillèrent d'anéantir, pour ne pas jeter derrière nous, sur la route de la vie, de ces pierres de scandale qu'on retrouve avec honte au retour, et qui font rougir le front sous ses rides. Que t'a-t-il manqué? un ami, pour t'arracher aussi d'une main impitoyable quelques pages qui sont du talent, mais qui ne sont pas de la gloire?
Tu as été trop indifférent aux causes publiques de ta patrie et du monde, et le choc des verres t'a empêché d'entendre le choc des idées, des opinions, des partis, qui germaient, combattaient, mouraient pour la cause du bonheur ou du progrès du peuple?—Hélas! puisque tu n'avais pas la foi politique, qui pourrait t'accuser de n'avoir pas eu le zèle? Et ce zèle qui nous a dévoré, nous, et qui nous dévore encore, à quoi, grand Dieu! nous a-t-il servi? et à quoi a-t-il servi à nos frères? Regarde d'en haut ce bas monde: qu'y a-t-il de changé ici que des noms?
Tu fus sceptique avant l'expérience, voilà tout ton crime! Ce scepticisme te porta à te détourner de la mêlée, comme tu t'étais, au premier déboire, détourné de l'amour; tu cherchas dans ta tristesse à savourer la vie sans la sentir, et à goûter dans un opium assoupissant les sommeils et les rêves d'un autre Orient?—Et nous donc, n'avons-nous pas cherché de même l'oubli de la terre dans les platonismes calmants des philosophies spiritualistes, et dans l'opium divin des espérances infinies, qui donnent, dès ici-bas, les songes éternels?
Enfin, tu as changé de temps en temps de corde et de note sur ton instrument de joie, tu lui as fait rendre, au soir de tes années assombries, des accents inattendus d'inspiration, de douleur, de piété, de pathétique, d'enthousiasme pour la nature, d'invocation à son auteur, qui ont fait frémir à l'unisson d'abord, puis taire d'admiration ensuite nos propres lyres étonnées que les musiciens du temple fussent tout à coup surpassés par un ménétrier du plaisir!
Puis, tu t'es endormi avec tes refrains moitié sacrés, moitié profanes sur les lèvres, et nous t'accuserions?—Non, je n'aurais eu le droit de t'accuser de rien dont je ne sois moi-même coupable; mais j'aurais eu le droit de t'aimer, de te consoler, de te dire d'avance le goût de tes larmes, d'entendre le premier les confidences de tes chants, et, puisque tu devais mourir avant moi, d'en recueillir peut-être pieusement le difficile héritage, afin d'augmenter ta gloire en diminuant tes œuvres de tes fautes!
Oui, si j'étais ton frère de sang, aussi bien que je me sens ton frère de cœur, je voudrais anéantir d'abord toutes tes juvénilités en prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies où la finesse et la grâce du style ne rachètent pas même la monotone trivialité du sujet commençant toujours par une orgie pour finir par un suicide. J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans pitié, la moitié des pages de tes deux volumes en vers! Je ne ferais grâce qu'aux divins fragments enchâssés çà et là dans tes poëmes comme des tronçons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne de Chio. J'encadrerais dans le vélin le plus pur et dans l'or tes Nuits, incomparables rivales de celles d'Hervey, de Novalis, de Young, et je composerais avec le tout deux petits volumes que j'intitulerais Sourires et Soupirs; l'un les plus frais sourires de la jeunesse, l'autre les plus pathétiques soupirs de l'humanité. Ce serait mon hommage et ton épitaphe, ô poëte endormi dans nos larmes!
Lamartine.
P. S. Après ces deux entretiens, purement épisodiques, nous allons reprendre l'examen critique et philosophique du Dante.
XXe ENTRETIEN.
8e de la deuxième Année.
DEUXIÈME PARTIE.
DANTE.
I
Lisons maintenant ensemble la Divine Comédie dans l'ordre où Dante écrivit ce poëme: l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis.
Si nous voulions le lire en vers, nous n'aurions que le choix entre les traductions de M. Antony Deschamps, esprit dantesque de notre âge; celle de M. Mongis, étude épique devant laquelle aucune obscurité n'a pu subsister dans le texte, et celle de M. Ratisbonne, achevée en ce moment. Si nous voulions le lire en prose, nous ouvririons la traduction à peine éditée de M. Ménard, dont la renommée se répand tout à coup dans la littérature savante.
Mais, d'abord, est-ce bien là un poëme épique? Examinons:
Qu'est-ce qu'un poëme épique? C'est un récit chanté.
Un récit suppose un fait. Où est le fait dans le poëme de Dante? Il n'y a là d'autre fait que le songe d'un homme éveillé, qui est enlevé au monde réel par sa vision et qui se transporte imaginairement dans les mondes surnaturels: voyage à travers l'infini.
Sous ce premier rapport, il n'y a donc point là de poëme véritablement épique.
En second lieu, un poëme épique suppose un héros, un dieu, un personnage quelconque, historique ou fabuleux, accomplissant le fait chanté par le poëte.
Ici il n'y a point de héros, point de personnage historique ou fabuleux accomplissant le fait épique; il y en a mille, groupés dans ces visions, sans fil qui les relie entre elles: les trois personnes de la Trinité, le Père, le Fils, l'Esprit-Saint, la Vierge, les saints, les anges, les divinités de l'Olympe, celles des enfers païens, les habitants de l'empyrée chrétien mêlés aux figures fabuleuses de l'empyrée antique. Ces personnages ne concourent à aucune action une ou collective; ils passent, comme une revue de fantômes, devant les yeux du poëte et du lecteur; c'est la procession des ombres dans la nuit des temps; c'est comme la Danse des Morts des peintres allemands du moyen âge. Cette foule n'agit pas; elle s'écoule, semblable à une cataracte de l'humanité, dans les abîmes. Cela n'attache pas; cela éblouit. Le vertige du poëte donne le vertige au lecteur.
En troisième lieu, un poëme épique suppose un récit continu, un commencement, un milieu, une fin, récit inspirant, par ses péripéties, un intérêt épique ou dramatique à celui qui lit ou qui écoute. Telles sont les grands poëmes épiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, de l'Europe moderne même. Les poëtes indiens chantent les aventures humaines ou divines de Rama ou de Chrisna; Ferdousi, celles de Rustem et des héros de la Perse; Homère, celles d'Achille; Virgile, celles d'Énée; le Tasse, celles des croisés; Milton, celles du premier homme et de la première femme; Klopstock, celles du Christ, revêtant la forme humaine pour subir la mort en satisfaction des crimes de la terre. Dans tous ces poëmes, la grande loi littéraire de l'unité de sujet, qui est en même temps la condition absolue de l'intérêt, est rigoureusement observée.
Dans la Divine Comédie, au contraire, il n'y a, comme on voit, ni unité de personnages, ni unité d'action; c'est une succession d'épisodes sans rapport les uns avec les autres, où l'intérêt se noue et se brise à chaque nouvelle apparition de personnages devant l'esprit, et où cet intérêt, sans cesse noué, sans cesse brisé, finit par se perdre dans la multiplicité même de personnages, et par donner au lecteur l'éblouissement d'une foule.
Sous ces trois rapports donc on ne peut donner légitimement à cette œuvre le nom de poëme épique. Qu'on l'appelle poëme métaphysique, poëme platonique, poëme théologique, poëme scolastique, poëme politique, ce sont ses vrais noms. Ce n'est pas l'épopée, c'est l'école. Le véritable héros, s'il y en avait un, ce serait saint Thomas d'Aquin, car ce sont ses pensées que chante le poëte.
Mais quel poëte divin! Nous allons vous l'exposer, non par l'ensemble: il n'en a pas, mais par tronçons. Il n'y en a point de plus gigantesques, de plus frustes, et cependant de plus beaux, dans aucune langue, depuis le sanscrit, la langue des révélations surnaturelles de l'Inde.
Les chants sont tronqués comme le sujet. La plupart n'ont que cent à deux cents vers, l'espace d'une rapide vision. Je vais les feuilleter pour vous.
II
Le premier chant de l'Enfer commence par une allégorie et une allusion. «Au milieu de la route de la vie,» chante le poëte dans le premier tercet (strophe de trois vers), «ayant perdu le droit chemin, je me trouvai égaré dans une obscure forêt.» Ézéchias avait dit avant lui: «Au milieu de ma vie j'irai aux portes des enfers!»
«Comment j'y pénétrai,» continue le poëte, «je ne saurais le dire, tant j'étais plein de sommeil quand je perdis la vraie voie!» Le soleil, qu'il aperçoit réverbéré sur les épaules d'une haute colline, le rassure un peu; il regarde avec moins d'effroi on ne sait quel passage étroit et terrible qui est sans doute la mort: il ne le dit pas; le sens est inintelligible; puis, sans dire s'il a franchi ou non ce passage, il commence à gravir la colline. Une panthère au poil tacheté (personnification de l'amour des sens) lui barre la route. Ici cinq ou six vers resplendissants de la douce sérénité du premier matin qui éclaira le premier homme quand le soleil monta escorté des étoiles qui l'accompagnèrent, grâce au mouvement imprimé par l'amour divin à ces beaux luminaires. Il se livrait à la douce impression de cette lumière matinale quand une seconde apparition de bête féroce, un lion, symbole de la violence, l'épouvante. Puis vient une louve maigre (symbole de l'inextinguible avidité de la Rome papale). La louve le fait reculer on ne sait où (allusion à son exil provoqué par le pape).
Ici l'obscurité redouble. «Pendant,» dit-il, «que je glissais dans un enfoncement du sol» (allusion sans doute à ses adversités), «s'offrit à mes yeux Celui qui par un long silence paraissait avoir perdu l'usage de la parole.» Cela désigne Virgile, par allusion à la longue ignorance de ces siècles qui avaient oublié la langue latine. Dante l'apostrophe et l'implore. Virgile lui répond et lui révèle son nom par ses œuvres. Virgile, touché des louanges filiales du poëte toscan, le remet dans le droit chemin, en lui faisant éviter une foule d'autres bêtes féroces qui s'accouplent avec la louve (ténébreuses allusions à Rome et à ses alliés). Virgile lui propose d'être son guide dans une des demeures de l'éternité, loco eterno. «Quand tu auras entendu ses hurlements désespérés et traversé ensuite le séjour où ceux qui brûlent sont encore heureux parce qu'ils espèrent,» lui dit-il, «une âme plus digne que moi d'entrer dans le ciel te guidera, parce que le Dieu qui gouverne là-haut ne veut pas que je pénètre dans son empire.»
Dante le remercie de vouloir bien le conduire à la porte de saint Pierre (allusion au paradis ouvert ou fermé, selon les croyances catholiques, par cet apôtre), et il suit son guide.
Tel est ce premier chant, qui laisse l'esprit dans le demi-jour des allusions. On marche à tâtons à la suite de ces deux poëtes, sans savoir si c'est dans la réalité ou dans la vision, dans le siècle ou dans l'éternité, qu'on avance.
III
«Le jour se retirait,» chante le poëte au commencement du second chant, «et l'air rembruni enlevait au sentiment de leur peine tous les êtres animés qui sont sur la terre, quand, seul éveillé, je me préparais à soutenir la double épreuve de la lassitude et de la compassion, épreuves que va retracer ma mémoire, qui ne défaillit jamais!»
Puis une invocation païenne à la muse ou à l'intelligence, puis une apostrophe nouvelle à Virgile, son guide. «Pour venir ici, je ne suis ni Énée, ni Paul,» lui dit-il.—«Pourquoi trembles-tu?» reprend Virgile. Alors le Romain raconte, en vers pathétiques, au Dante comment il fut appelé à son aide par une femme céleste, dans laquelle on entrevoit soudain Béatrice. «J'étais,» lui dit-il, «parmi ceux qui sont en suspens (entre l'enfer et le ciel), quand je fus appelé par une femme si entourée de béatitude et de beauté qu'à l'instant je la priai de m'imposer ses désirs.
«Ses yeux brillaient plus que l'étoile. Et, avec une physionomie de charme et de paix, et d'une voix d'ange, elle me dit dans sa langue d'en haut:
«Ô âme compatissante de Mantoue! dont la renommée dure encore dans ce bas monde et durera autant que ce monde lui-même;
«L'ami de mon cœur, et non de ma fortune, est là sur la plage déserte, tellement embarrassé de trouver sa voie que l'effroi lui fait rebrousser son chemin!
«Et je tremble de m'être élancée trop tard pour le secourir, en apprenant sur lui ce que j'en ai entendu dans le ciel, tant il est déjà enfoncé dans son égarement!
«Va donc! et, avec ta parole suave et avec tout ce qui est nécessaire à son salut, aide-le dans sa route, afin que j'en sois réjouie ici!
«Moi, qui t'en conjure, je suis Béatrice! Je viens d'un séjour où le désir me rappelle. L'amour qui m'attendrit me fait parler!
«Quand je retournerai en présence du Seigneur mon Dieu, je me louerai de toi devant lui!»
Alors s'engage entre Virgile et Béatrice une conversation métaphysique où la scolastique tient plus de place que l'amour, et où une certaine Lucia, vierge et martyre, personnifie, à ce qu'on croit, la grâce divine, et sollicite Béatrice à voler au secours de son premier amour.
Dante reprend courage à l'aspect et aux paroles de Béatrice, écarte la bête qui obstrue son chemin, remercie Virgile et se trouve aux portes de l'enfer.
IV
Le troisième chant s'ouvre par cette magnifique inscription devenue le proverbe du désespoir; Dante la lit en lettres noires sur la porte:
«C'est par moi qu'on va dans la cité des larmes; c'est par moi qu'on va dans l'éternité de douleur; c'est par moi qu'on va chez la race condamnée!
«Vous qui entrez, laissez à jamais toute espérance!»
Le bruit confus et strident des sanglots, des imprécations, des coups portés et reçus dans l'ombre, jette le poëte dans la stupeur. Il interroge son guide. «Ce sont, lui dit Virgile, les âmes médiocres et lâches qui vécurent sans mériter ni louange ni blâme. Ne parle pas d'elles, mais regarde seulement, et passe!»
Les supplices de ces misérables, qui ne vécurent jamais, étaient d'être piqués par des taons et des mouches faisant dégoutter de leur visage des larmes rougies de sang qui abreuvaient des vers immondes à leurs pieds!
L'Achéron, fleuve des ombres, et Caron, leur nautonier, apparaissent, on ne sait pourquoi, dans l'enfer chrétien. Caron frappe de sa rame des troupeaux d'âmes.
La descente dans les ténèbres commence au quatrième chant. Là sont les âmes qui vécurent avant le christianisme et qui vivent maintenant dans le supplice du désir sans espoir.
«Une grande tristesse me saisit le cœur à cet aspect, dit le Dante, car je reconnus là en suspens des âmes d'une grande nature et d'une haute vertu!»
Virgile, l'une d'entre ces âmes, est reconnu par ses pareils Gloire au souverain poëte! onorate l'altissimo poeta! s'écrie cette foule. Homère, Horace le Satirique, Ovide et Lucain l'accueillent et accueillent Dante avec lui. «En sorte,» dit-il, «que je fus le sixième parmi ces grands esprits.» Puis la confusion de l'imagination du poëte jette la confusion dans ses tableaux. Électre, Énée, Hector, César aux yeux d'oiseau de proie, Penthésilée, Lavinie, le premier Brutus, Lucrèce, Saladin, Aristote, Socrate, Platon et cent autres ombres apparaissent et disparaissent sans intérêt pour le drame.
Minos, qui personnifie la justice divine, juge et châtie au cinquième chant les âmes coupables d'avoir cédé aux passions sensuelles. Toutes les femmes célèbres par leurs faiblesses criminelles sont là; elles ne semblent y être que pour servir de cadre au plus délicieux et au plus pathétique épisode du poëme: Françoise de Rimini.
V
Ici ce n'est plus le poëte scolastique, c'est l'amant qui parle; il se souvient de son propre amour, et reconnaît que la séparation est le véritable enfer de ceux qui aiment.
Cette histoire était récente quand Dante y fit cette immortelle allusion. Françoise de Rimini, une des beautés les plus touchantes de l'Italie à l'époque où écrivait le Dante, était fille du seigneur de Ravenne. Guido di Polenta, son père, l'avait forcée à épouser Lanciotto, fils aîné du tyran de Rimini, Malatesta. Lanciotto, disgracié de la nature, était d'une laideur repoussante, difforme, boiteux, avare et féroce. Son frère, Paolo Malatesta, était, par sa jeunesse, par sa beauté et par son caractère, le contraste le plus dangereux pour le cœur de Francesca. Il plaignit sa belle-sœur, il l'aima, il en fut aimé. Surpris ensemble par l'époux soupçonneux, Lanciotto perça du même coup d'épée les deux amants. Ce drame avait rempli l'Italie de bruit, de pitié, de larmes. Dante ne pouvait manquer de retrouver dans l'autre monde ceux dont la triste aventure l'avait si fortement ému dans celui-ci.
VI
Écoutons le poëte.
Il décrit d'abord, en vers qui frissonnent, l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettées et entraînées dans un océan tumultueux de frimas les ombres dont le feu de l'amour ici-bas consuma les sens et les âmes. Le Dante est ému et attendri; la pitié lui fait oublier le crime. Il se souvient d'avoir aimé, il aime encore.
«Ô poëte!» dit-il à son guide Virgile, «je serais curieux d'adresser la parole à ces deux âmes qui semblent inséparables et qui cèdent si légèrement à l'haleine du même vent qui les emporte à travers l'espace!» Et le poëte à moi: «Observe,» me répondit-il, «le moment où elles vont passer le plus près de toi, et alors prie-les au nom de cet amour qui les entraîne encore réunies l'une à l'autre; elles ne résisteront pas à un tel appel, elles viendront à toi!»
«Et aussitôt que le vent qui les chassait les eut rapprochées de moi: «Ô âmes en peine!» leur criai-je, «daignez venir nous parler, si cela vous est permis par le souverain maître de ce séjour!»
«Telles que deux colombes, attirées par le désir, fendent l'air qui porte leur vol, et viennent, les ailes ouvertes et sans mouvement, s'abattre ensemble sur le doux nid de leur amour, telles elles s'élancèrent du groupe des femmes punies pour avoir trop aimé; et ces deux âmes volèrent à moi à travers la tourmente, tant elles avaient senti de compassion et de tendresse pour elles dans l'accent du cri que j'avais jeté en les appelant!
«Ô douce et affectueuse créature!» me dirent-elles, «qui parcours ainsi cet air réprouvé et qui viens nous visiter dans notre supplice, nous qui avons teint le monde où tu vis de notre sang;
«S'il nous était permis d'invoquer pour un autre le maître de l'univers, qui nous afflige et nous punit, nous lui demanderions de te combler de sa paix, toi qui ressens une si tendre pitié pour nos peines sans remède!