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Cours familier de Littérature - Volume 04 cover

Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 64: IX
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About This Book

A series of conversational literary lectures offering monthly reviews and critical essays, this volume concentrates on light literature and a detailed examination of a notable contemporary poet. The author balances aesthetic praise with moral scrutiny, dissecting poetic techniques and examples of sensual versus spiritual tendencies to show how temperament shapes expression. Anecdote, stylistic analysis, and prescriptive guidance for young readers combine to emphasize clarity, purity of sentiment, and the ethical duties of writers. Close readings of poems illustrate strengths and faults while picturesque descriptions and comparative references illuminate taste. Overall, the work mixes literary history, criticism, and pedagogical intent to stimulate reflection on form, style, and moral effect.

«Et je crois en trois personnes éternelles; et je les crois si triples et si une à la fois qu'elles admettent à la fois pour les nommer sunt et est (elles sont ou elle est).»

Ici un poétique orgueil s'empare pindariquement du Dante, et il commence son vingt-cinquième chant par un triomphe anticipé qu'il se décerne à lui-même.

«Si jamais il arrive,» s'écrie-t-il, «que ce poëme sacré, auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui pendant tant d'années m'a exténué de maigreur, triomphe de la cruauté de ma patrie, qui me relègue hors du beau bercail où je dormis petit agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre; avec une autre voix alors, avec un autre vêtement reviendra le poëte, et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne!»

Il décrit, pendant trois autres chants, l'indescriptible nature des Anges, des Trônes, des Séraphins; puis, tout à coup, comme lassé lui-même de ces anatomies de l'invisible, il se retourne contre les arguties de la théologie et les flagelle en vers acerbes.

«Le Christ n'a point dit à son premier cénacle: Allez, et prêchez au monde ces bavardages; mais: Donnez un fondement solide à ma doctrine. Maintenant avec des quolibets et des bouffonneries on s'en va prêcher, et, pourvu qu'on fasse rire, le capuchon s'enfle, et on n'en demande pas davantage! Mais sous le capuchon se niche un tel oiseau que, si le vulgaire le voyait, il verrait aussi la niaiserie de ceux qui s'y fient! C'est de cela que le cochon de saint Antoine s'engraisse, et bien d'autres qui sont pires que des porcs, payant le monde en fausse monnaie!»

Après cette burlesque imprécation il rentre dans les contemplations extatiques du paradis. «Mais,» dit-il, «à ce pas difficile je me sens vaincu plus que ne le fut jamais, à aucun tournant de son poëme, aucun poëte ou tragique ou comique!»

XXV

En effet, jusqu'à la fin du dernier chant, son poëme, sans action, sans drame, et par conséquent sans dénoûment, n'est plus qu'un éblouissement d'étincelles, de feux, de flammes, de lueurs, d'ailes, de fleurs volantes, de trinités lumineuses, resplendissantes dans une seule étoile, de visages rayonnants d'auréoles, de cercles inférieurs se fondant dans d'autres cercles supérieurs, comme les plans superposés de bienheureux échelonnés par tous les peintres d'apothéoses dans les dômes des cathédrales; saint Bernard, la Vierge Marie, Rachel, Sara, Rebecca, Judith, saint Jean, saint Benoît, saint Augustin, saint Pierre, sainte Anne, Ésaü, Jacob, Moïse, sainte Lucie, patronne de Palerme, y chantent des Hosanna éternels. La tête du poëte se trouble, les paroles lui manquent; il compare lui-même l'anéantissement de son esprit:

«À la neige qui fond et se distille au soleil, au vent qui expire dans les feuilles légères et immobiles, aux oracles de la sibylle qui se perdent dans leur obscurité. Je vis,» ajoute-t-il, «tout ce que l'univers renferme relié en un volume par l'amour.»

Enfin il discerne, dit-il: «Dans la profonde et lumineuse substance d'un haut foyer, trois cercles de trois nuances et d'une même surface. Et l'une par l'autre paraissait se réfléchir comme Iris dans une autre Iris, et le troisième ressemblait à un feu qui rayonne également d'ici et de là!

«Et je voulais voir, ajoute-t-il, comment l'image s'adapte au cercle et comment elle s'y incorpore. Mais déjà l'amour, qui donne le mouvement au soleil et aux étoiles, tournait mon désir et mon velle (ma volonté) comme une roue qui circule sous une impulsion universelle.»

XXVI

Et ainsi finit par ce dernier vers le triple poëme, comme le rêve d'un théologien qui s'est endormi dans un cloître aux fumées de l'encens et aux chants du chœur, et à qui son imagination représente en songe les images incohérentes des tableaux de sacristie qu'il regardait sur les murailles en s'endormant.

Que l'Italie et la France du dix-neuvième siècle s'extasient à froid sur ces peintures monacales d'un paradis du treizième siècle; que le fanatisme du moyen âge compare de telles conceptions et une telle langue aux conceptions élyséennes ou chrétiennes d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Fénelon, de Pétrarque, de Klopstock même dans sa Messiade, nous ne le comprenons que dans ceux qui jugent sur parole, et qui ne se sont pas donné, comme nous, la tâche rude de suivre vers à vers, pendant quatre-vingt-seize chants, ce rêveur immortel dans cet égarement mystique de son incontestable génie.

Quant à nous, lecteur de bonne foi et sans prévention, nous répétons hardiment en finissant ce que nous avons dit en commençant: sublime poëte, déplorable poëme, mais impérissable monument de l'esprit humain!

Ce monument, qu'il faudra compulser sans cesse toutes les fois qu'on voudra étudier, pour s'y modeler soi-même, l'empreinte d'un puissant génie d'expression dans une langue qui tient plus du Titan que de l'homme, n'est point un monument de conception, mais un monument de style. Le style, en effet, n'a été, ni avant, ni après, ni dans les vers, ni dans la prose, élevé par personne à une plus forte saillie sculpturale, à une plus éclatante couleur pittoresque, à une plus énergique concision lapidaire que dans les chants du Dante. Un mot est un bloc taillé en statue, d'un seul geste, par ce sculpteur de paroles; un coup de pinceau est un tableau vivant, où rien ne manque, parce que l'image frappe, vit et remue sur la toile de ce coloriste d'idées; chaque pensée tombe proverbe de chaque vers en sortant de cet esprit ou de ce cœur dont le contre-coup, aussi puissant que le coup du balancier sur le métal, frappe en monnaie ou en médaille tout ce qui passe par sa pensée d'airain. Pascal n'est pas plus profond, Bossuet n'est pas plus saillant, Platon n'est pas plus éthéré, Homère n'est pas plus resplendissant, Virgile n'est pas plus sonore, Théocrite n'est pas plus gracieux, Pétrarque n'est pas plus féminin, Eschyle n'est pas plus tragique; mais tout cela par moment, par pages, par demi-pages, par filons d'or ou de diamants, dans une mine de sable, de scories, et quelquefois de fange. Ce style me rappelle à chaque instant ce buste inachevé de Brutus, par Michel-Ange, compatriote du Dante, dans la galerie de Florence, bloc de marbre dont le ciseau effréné de l'artiste, en emportant à grandes déchirures le marbre, a fait un chef-d'œuvre, mais n'a pu faire un visage.

XXVII

Certes les Italiens ont raison de se glorifier d'avoir produit ce Titan de la poésie, qui, en jetant derrière lui les cailloux du patois toscan, en a fait la divine langue de l'Étrurie. Nous convenons même avec eux, et plus qu'eux, qu'il est malheureux pour leur littérature moderne que les poëtes qui sont venus après le Dante, tels que Tasse, Pétrarque, Arioste et leurs disciples, ne se soient pas collés davantage sur les traces du poëte de la Divine Comédie pour conserver à leur langue l'énergie un peu fruste, mais plus simple et plus latine, de sa diction.

Mais nous ne conviendrons jamais que la Divine Comédie soit une épopée comparable aux épopées antiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, de l'Italie elle-même, deux siècles après le Dante. Les antiquaires de style ont quelquefois les mêmes superstitions et les mêmes préventions que les antiquaires de monuments. Dante est une merveilleuse antiquité, mais il n'est pas à lui seul le génie italien.

Une nation qui a produit après lui, par la main du Tasse, un poëme épique moins irréprochable, mais plus enchanteur que l'Énéide; une nation qui a produit, par la main de l'Arioste, le plus immortel caprice de génie qui ait jamais déridé la muse sévère de l'épopée; une nation qui a produit, dans un homme plus grand qu'eux tous, dans Pétrarque, le Platon de l'amour céleste et de l'amour humain en un seul homme, pour faire parler à la fois à la piété, à l'imagination et au cœur, leurs trois idiomes surhumains, dans des vers qui ne furent et qui ne seront jamais chantés que dans le ciel; une telle nation est ingrate envers ses autres enfants en voulant être trop reconnaissante envers un seul. Dante fut l'aîné, mais il n'a pas emporté avec lui tout l'héritage. Nous le démontrerons bientôt en traitant de l'Arioste, de Machiavel, du Tasse, de Pétrarque et des grands écrivains italiens de notre siècle, et en cela nous croirons faire une œuvre de piété filiale envers cette Italie que nous reconnaissons comme la mère du génie moderne européen.

Elle a des Galilée pour philosophes, des Machiavel pour historiens, des Tasse pour poëtes épiques, des Arioste pour poëtes chevaleresques, des Pétrarque pour poëtes mystiques, des Dante pour poëtes créateurs de langue; mais, quoi qu'elle en dise, et quoi que redisent après elle les fanatiques engoués de la scolastique, elle n'a dans la Divine Comédie qu'une apocalypse de génie rêvée dans Patmos et écrite dans Florence, par le saint Jean du moyen âge, avec la plume de l'aigle toscan.

Lamartine.

XXIe ENTRETIEN.

9e de la deuxième Année.

LE 16 JUILLET 1857
OU
ŒUVRES ET CARACTÈRE DE BÉRANGER.

I

Le 16 juillet 1857 sera une date pour la France! Ce fut le jour où, dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son poëte favori dans la personne de Béranger, et où elle parut tout à coup ressusciter elle-même avec tout son cœur national et tout son esprit public, pour dire à ceux qui l'accusent d'une somnolence irrémédiable: Détrompez-vous! je palpite encore! Je suis encore la nation des grands sentiments, le peuple des grands réveils, la terre des grands sursauts de l'humanité! Dans ma capitale seule, cinq cent mille âmes tressaillent au premier glas d'une cloche de faubourg qui leur annonce le dernier soupir d'un homme de gloire et d'un homme de bien.

J'avoue que peu de choses, depuis que je vis, m'ont autant consolé de vivre et m'ont rendu plus d'estime pour mon pays, et surtout pour la saine multitude de mon pays, que cette émotion de Paris et que ces funérailles!

Un homme que l'on pouvait croire redevenu obscur à force de temps et d'oubli, un homme retiré de toute scène par sa modestie, et retiré presque de la vie par sa vieillesse; un homme caché sous les toits, dans une maison muette d'une rue éloignée du cœur de la ville; un homme qui n'affectait pas, comme Diogène ou comme J. J. Rousseau, l'orgueilleuse nudité du tonneau ou du haillon pour se faire un trophée de sa misère; mais un homme dont la médiocrité sans apparat ne pouvait exciter ni l'envie du pauvre, ni la pitié du riche; un homme qui n'avait rempli, pendant sa vie, aucun de ces rôles éclatants ni occupé aucune de ces fonctions puissantes qui laissent à ceux qui en sont sortis ou déchus de vieux clients de leur puissance ou de jeunes clients de leur renommée; un tel homme meurt dans sa petite chambre, entre une garde-malade, deux servantes en pleurs et quelques amis. La nouvelle de sa mort se répand de bouche en bouche depuis le palais jusqu'à l'échoppe, dans tous les quartiers de Paris: aussitôt la vie publique et la vie privée paraissent suspendues dans une vaste capitale; le bruit tombe, le travail cesse dans les ateliers. L'ouvrier, sur le seuil de sa porte, accoste le passant, et lui demande avec des larmes dans la voix s'il est vrai que Béranger soit mort. Les groupes se forment entre inconnus pour s'entretenir à voix émue des circonstances de cet événement. Un serrement de cœur universel oppresse cette multitude; elle n'a rien à espérer personnellement, rien à redouter de cette respiration de moins dans la poitrine d'un vieillard, au milieu de cette respiration immense et éternellement renouvelée de tout un peuple: n'importe; elle donnerait un des morceaux de pain de la famille pour que cet homme, pour ainsi dire collectif, respirât un jour de plus l'air de la France. Elle l'aimait: l'amour est aussi une puissance! Elle apprend que ses funérailles auront lieu le lendemain; elle se promet de se trouver debout, chapeau bas, tout entière, dussent les rues être trop étroites, à la suite de son convoi, non pas pour que la famille du vieillard note la présence d'un million de visages anonymes dans le cortége, mais pour que le soleil la voie payer un tribut de conscience, de respect et de patriotisme à ce cercueil qui lui semble renfermer quelque chose de mort dans l'image de la patrie. C'est un jour ouvrable; le salaire d'un jour manquant est un vide sur la table frugale de la famille de l'ouvrier: n'importe encore; elle sacrifiera volontairement le salaire d'un jour au devoir pieux qu'elle s'impose pour chômer en l'honneur de ce cercueil d'un inconnu; elle fera plus, elle portera son deuil comme si elle avait perdu un des siens. Elle fouille dans les coffres de ses mansardes pour y trouver la veste noire, le chapeau de feutre, le morceau de crêpe qu'elle réserve aux tristes solennités de ses propres convois; elle les étale sur le lit; elle se promet de les revêtir en masse au lever du soleil, pour que la ville ait changé de couleur pendant cette triste nuit. Ce ne sera pas le deuil d'une maison, ce sera une nation en deuil!

De son côté, le Gouvernement lui-même, craignant que ces honneurs populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se réserve jalousement l'initiative, prépare ses armes, ses drapeaux, ses temples, ses pompes. Une armée entière prend position ou poste depuis la porte de la maison jusqu'à la porte de l'éternité, dans le champ des morts. Le convoi s'avance à travers une haie de troupes et une muraille de peuple; pas un pavé qui ne porte un homme attendri, pas une fenêtre qui ne regarde passer en pleurant le char, pas un toit qui ne vocifère son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du ciel d'où ne tombe sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles, fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que des larmes, et qui n'ont de parfum que dans le souvenir et dans l'éternité!

Ah! quel peuple! On peut le maudire pour ses inconstances, mais il faut l'adorer pour ses fidélités et pour ses retours! Qu'on dise ce qu'on voudra, l'âme de cette terre est mobile, mais c'est une belle âme parmi toutes les âmes populaires de l'antiquité ou du temps présent. On peut se plaindre quelquefois d'y vivre, mais il faut se féliciter au moins d'y mourir!

II

Or quel était donc cet homme si immense qu'un peuple tout entier se trouvait trop peu nombreux encore pour suivre et pour illustrer son convoi? Écoutez!

C'était un petit vieillard à visage sans distinction au premier coup d'œil, à moins qu'on ne pénétrât ce visage avec le regard divinatoire du génie, tant il y avait de simplicité sur sa finesse. Il portait le costume d'un Alcinoüs rustique, sous lequel il était impossible de soupçonner sa presque divinité dans la foule: des souliers noués par un fil de cuir, à fortes semelles sonores dont j'aimais tant le bruit lourd (hélas! que je n'entendrai plus dans mon escalier); des bas gris ou bleus de filosèle, souvent mouchetés d'une tache entre le soulier et le pantalon; le pantalon relevé pour le préserver de la boue ou de la poussière de la rue; un gilet d'indienne propre, mais commune, un peu débraillé sur sa large poitrine, et laissant voir un linge blanc, mais grossier, tel que les ménagères de campagne en filent avec leur propre chanvre pour le tisserand de la maison; une redingote de drap grisâtre, dont le tissu râpé montrait le fil sur les coudes, et dont les basques inégalement pendantes battaient très-bas ses jambes à chaque pas sur le pavé. Enfin un chapeau de feutre gris aussi, à larges bords et sans forme ou déformé, tantôt posé de travers sur la tête, tantôt profondément enfoncé sur le front et laissant flotter quelques boucles de cheveux incultes, mais presque blonds encore, sur son collet ou sur ses joues, complétait ce costume. Il portait à la main un bâton de bois blanc sans pommeau et sans douille; ce n'était pas un bâton de vieillesse, mais une habitude de la main: il ne s'y appuyait pas; il décrivait du bout de cette branche de houx des cercles capricieux sur le parquet, sur le pavé ou sur le sable.

Voilà l'homme extérieur: personne ne se retournait après l'avoir vu passer inaperçu dans la foule. C'était une des apparences d'artisan retiré dans l'oisiveté d'une modique aisance, allant visiter, le dimanche, ses enfants établis dans la banlieue, comme vous en coudoyez cent mille par semaine dans les rues de Londres ou de Paris.

Mais si par hasard vous le reconnaissiez, et que, selon sa cordiale et gracieuse habitude, il vous mît sa grosse main sur l'épaule, et qu'il vous retînt par le collet de votre habit, à la manière de Socrate, pour vous sourire ou pour causer un moment avec vous, alors ce geste, ce sourire, ce regard, cette physionomie, ce son de voix, vous révélaient un tout autre homme, et, si vous étiez le moins du monde physionomiste, c'est-à-dire sachant lire les caractères de Dieu sur le livre du visage humain, vous ne pouviez vous empêcher de regarder et de regarder encore cette délicieuse laideur transfigurée par l'intelligence, qui, de traits vulgaires et presque informes, faisait tout à coup, à force de cœur et d'âme, un visage qu'on aurait voulu embrasser!

III

Ses traits étaient ébauchés à grands coups de pouce dans l'argile, comme dans la rude et fidèle statuette en bas-relief que le jeune sculpteur Adam Salomon nous a pétrie de lui. Le front large et bossué, l'œil bleu et à fleur de front, le nez gros et arqué, les pommettes relevées, les joues lourdes, les lèvres épaisses, le menton à fossette, le visage rond plutôt qu'ovale; le cou bref, mais relié par de beaux muscles à la naissance de la poitrine; les épaules massives, la taille carrée, les jambes courtes; la stature pesante en apparence, mais souple au fond, tant il y avait de ressort physique et moral pour l'alléger; mais ce front était si pensif, ces yeux si transparents et si pénétrants à la fois, le nez si aspirant le souffle de l'enthousiasme par ses narines émues, les joues si modelées de creux et de saillies par la pensée ou par les sentiments qui y palpitaient sans cesse, la bouche si fine et si affectueuse, le sourire bon, l'ironie douce et la tendresse compatissante s'y confondaient tellement pour plaisanter et pour aimer sur les mêmes lèvres; le menton si téméraire, si sarcastique, si défiant et si gracieux tout ensemble en se relevant contre la sottise; de si belles ombres tombées de ses cheveux, et de si belles lumières écoulées de ses yeux flottaient sur cette physionomie pendant qu'elle s'animait de sa parole; l'accent de cette parole elle-même, tantôt grave et vibrante comme le temps, tantôt sereine et impassible comme la postérité, tantôt mélancolique et cassée comme la vieillesse, tantôt badine et à double note comme le vent léger de la vie qui se joue le soir sur les cordes insouciantes de l'âme! tous ces traits, toutes ces expressions, toutes ces intonations diverses, avaient un tel charme qu'on se sentait retenu, fasciné, ravi de contemplation par ce visage, et qu'on se disait intérieurement ce qu'Alcibiade disait de Socrate après l'avoir entendu parler des choses divines et des choses humaines: «Il faut qu'une divinité se soit répandue à notre insu sur ce visage. Cet homme si laid est le plus beau des hommes!»

IV

Son logement n'était pas plus fait que sa personne pour attirer l'attention de la foule indifférente, qui ne se prend ordinairement que par les sens. À l'extrémité la plus reculée de la rue de Vendôme, une des rues mortes du vieux Paris, dort un de ces vastes hôtels des anciennes familles du parlement. L'herbe y croît dans les cours; des jardins, épargnés par le constructeur de l'édifice à cause de l'éloignement du centre, conservent encore, dans leurs allées tirées au cordeau, quelques arpents de silence et quelques éclaboussures du soleil sur le sable, sous les fenêtres des appartements. C'est là que le solitaire s'était caché pendant ces dernières années, comme l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures.

En entrant dans la cour, on laissait en face devant soi une belle façade à grand porche et à grands appartements, habités par des familles opulentes. Quand une concierge, qui semblait sentir la dignité et la responsabilité de gardienne du repos d'un philosophe favori du peuple, vous avait indiqué sa demeure, vous tourniez, à droite en entrant dans la cour, sous une petite voûte conduisant à des écuries; vous rencontriez sous la voûte le premier degré d'un escalier de bois; cet escalier vous conduisait de palier en palier, par des marches douces, comme il convient à l'âge essoufflé, jusqu'au dernier palier, sous les toits, où vous n'aviez plus au-dessus de vous que les tuiles et le ciel. Un large et long corridor, sur lequel s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables à des portes de cellules dans les cloîtres d'un monastère ou à des portes d'infirmeries séparées dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue à l'appartement du sage. C'était là sans doute que, dans le temps de l'opulence et de la puissance des parlementaires, l'antique famille logeait les intendants, les aumôniers, les précepteurs des enfants de la maison. L'appartement était tout au bout du long corridor. On sonnait. Une femme âgée d'environ quatre-vingts ans, dont la figure conservait des traces de noblesse et de beauté pâlies par la souffrance, vous indiquait du geste la porte de la chambre adjacente, d'où l'on communiquait par l'intérieur avec sa chambre à elle. Elle vous ouvrait elle-même cet appartement contigu, mais séparé extérieurement du sien. Un second corridor noir s'offrait à vous; vous le suiviez; un jour de reflet vous indiquait au fond du corridor la lumière répercutée d'une pièce éclairée par le soleil. La porte en restait toujours ouverte. Cette pièce était vaste et nue; elle n'avait pour tout ameublement que deux larges fenêtres sans rideaux, une cheminée antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de hasard, amoncelés sous la poussière sur des rayons de sapin.

À l'extrémité de cette chambre, près des fenêtres, une porte basse, que vous ouvriez vous-même, vous introduisait dans la chambre habitée par l'ermite. Un lit, un canapé, une table ronde où les journaux et les brochures du jour faisaient place à leur heure à la bouteille de verre noir et au frugal repas du matin, une cheminée au fond de laquelle couvait un petit feu de fagots dans un massif de cendres, une ou deux gravures pendues à des clous contre la muraille, représentant les amis de sa jeunesse, dieux lares de son cœur: Manuel, le favori de ses souvenirs, près de qui il doit lui être doux de reposer dans son tombeau d'emprunt; Laffitte, le Mécène bienfaisant des factions, dans un temps où les factions vendaient et achetaient la gloire; Chateaubriand, qu'il avait cru aimer, et dont il avait pris les morosités monarchiques pour des convictions républicaines; Lamennais, dont il estimait le courage, mais dont il aimait peu le caractère; un masque mort du premier Napoléon couché sur le grabat de Sainte-Hélène, relique obligée chez ce dévot railleur à la grande armée: ce masque est moitié pathétique et moitié lugubre. On y lit dans l'immobile physionomie de l'autre monde la confiance dans le jugement irréfléchi des multitudes et l'inquiétude sur les jugements de Dieu, qui pèse le sang répandu contre l'ambition satisfaite. Enfin un buste de moi sur une planche de noyer, dans un coin de la chambre, buste qui n'était pour Béranger ni celui d'un poëte, ni celui d'un orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernière heure: ces amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus inattendus, et que, s'étant rencontrés tard, ils se donnent rendez-vous dans l'éternité pour s'aimer plus longtemps qu'ici-bas.

Voilà le portrait, voilà le séjour, fidèlement copiés d'après nature, de l'homme caché que tout un peuple allait découvrir sur son matelas, à son cinquième étage, pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait les funérailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus justement les funérailles d'un Washington gaulois.

Cet homme, c'était Béranger!

V

Or, à quoi tient cette popularité fabuleuse, posthume, et par conséquent sincère, qui abandonne tant de noms vivants ou morts, et qui s'obstine au nom et à l'amour de Béranger jusque sous la terre? Comment se fait-il qu'un peuple souvent ingrat, toujours oublieux, se fasse de soi-même l'exécuteur testamentaire d'un de ses plus pauvres citoyens perdus dans la foule? Comment se fait-il que ce peuple proclame ce pauvre citoyen parent de tout le monde, père de la patrie, cendre nationale? Comment se fait-il que tout ce peuple offre ses bras en masse pour porter cette dépouille au tombeau plus près de son cœur? Comment se fait-il enfin que ce peuple, passionné d'ardeur funèbre, piétine si fortement cette cendre au cimetière, comme pour la sceller dans son sol sous les pieds d'un million et, s'il le fallait, de vingt millions de Français?

Mystères des inconstances et des constances populaires! s'écriera-t-on.—Mystère, oui; mais le métier de l'écrivain philosophe est précisément de sonder par sa sagacité ce qui paraît mystère à la foule, et de mettre à nu ce cœur du peuple, pour lui dire: Tiens! lis toi-même dans tes caprices ou dans tes fidélités mystérieuses; comprends pourquoi tu abandonnes cet homme qui t'a servi, et pourquoi tu conserves à cet homme qui t'a plu une inexplicable et inaliénable popularité.

VI

La popularité persistante et désormais immortelle de Béranger s'explique, selon nous, par trois causes:

Les circonstances de sa patrie;

Son talent;

Son caractère.

Nous allons examiner rapidement avec vous et à cœur ouvert ces trois explications de sa gloire et de la tendresse d'un peuple pour lui.

Hélas! nous nous étonnons le premier que ce soit nous qui fassions ici cette commémoration pieuse de Béranger? Qui nous l'aurait dit il y a vingt-sept ans, quand les rois de nos pères, rentrés de longs exils et sacrés pour nous par le sang de Louis XVI, régnaient, le testament de leur frère dans une main, une charte libérale dans l'autre main, sur un peuple frémissant, mais à demi libre? quand nous gémissions de ce sophisme, machine de guerre qu'on renverse après l'assaut, sophisme qui représentait l'armée de Brumaire, de Moscou, et du 20 Mars 1815, comme une collection de tribuns du peuple, comme une tribu de Mahomets de la liberté? quand les vers de Béranger faisaient explosion sous le trône comme la poudre dans la mine? quand ses chansons grondaient comme la foudre des cœurs entre les dents des soldats et du peuple? quand les éclats de rire que ces chansons soulevaient dans les multitudes précédaient et présageaient les éclats du tonnerre qui allaient pulvériser la dynastie des Bourbons?

Nous aimions ces Bourbons à cause de leurs malheurs et de leurs services; nous avions dans les veines un sang qui avait coulé pour eux; on nous avait appris leur histoire comme un catéchisme de famille; nous avions dans l'âme un vif instinct de liberté presque républicaine qui trouvait sa satisfaction dans la presse démuselée, dans la tribune éclatante dans l'opinion cosouveraine avec la royauté; nous faisions des vœux d'honnête jeunesse pour que les incitations du parti militaire d'alors ne parvinssent jamais à semer la zizanie entre les Bourbons légitimes et la liberté, plus légitime encore par son droit que les Bourbons ne l'étaient par nos sentiments.

Voilà nos opinions d'alors; nous n'en rougissons pas même aujourd'hui. Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les préférences. Qu'on juge, d'après ces dispositions, ce qu'était pour nous, à cette époque, le nom de Béranger. Nous admirions ses vers, comme la victime admire l'éclat et le tranchant du couteau qu'on va lui plonger dans la gorge. Plus cela était beau, plus cela nous donnait le frisson. Encore une fois, si on nous avait dit dans les jeunes années: «Vous aimerez un jour cet homme; vous l'aimerez, non-seulement d'attrait, mais d'estime; vous l'aimerez passionnément d'une de ces passions tardives et réfléchies de l'âge mûr qui ne meurent plus qu'avec nous,» nous aurions dit: Non, jamais!

Eh bien! nous l'avons aimé, nous l'avons estimé, nous l'avons chéri comme un père et comme le plus tendre des amis. Comment cela? Est-ce lui ou vous qui avez changé, nous dira-t-on, pour que ces antipathies devinssent des tendresses? Un peu tous les deux, ni l'un ni l'autre peut-être; mais les choses, les temps, les hommes, avaient changé autour de nous. Vous allez voir.

Ceci me ramène à l'explication des causes de la popularité de Béranger.

VII

J'ai dit que la première de ces causes était dans les circonstances de notre patrie au moment où il commença à chanter, comme on dit, mais, en réalité, à démolir par le rire.

Il m'est interdit de raconter ici sa vie; je n'en sais, au reste, que ce qui échappe çà et là à un vieillard dans des conversations à propos interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est qu'en 1814 Béranger, consterné, comme tout le monde, des désastres que l'esprit de conquête avait accumulés sur la France, était d'autant moins partisan des conquêtes qu'il était meilleur Français. Je ne répondrais pas même qu'à l'avènement de Louis XVIII ramenant la paix nécessaire et présentant la liberté future à la nation, un soupir involontaire d'humanité et de bonne espérance ne se soit échappé de la poitrine du poëte citoyen. J'en trouve la preuve dans la première préface de ses œuvres; lisez-la.

Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poignée d'hommes héroïques de l'île d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui aboutit à Sainte-Hélène en passant par Waterloo, tentative qui fit bouillonner Benjamin Constant, pâlir Laffitte, frémir La Fayette, ces patrons et ces amis de Béranger; je ne pense pas que ce retour du régime militaire ait eu les vœux, les honneurs, les applaudissements secrets du cœur jeune et républicain de Béranger. Je suis certain du contraire. Tyrtée eût fait, non une chanson, mais une Némésis contre la guerre civile venant exposer la Grèce à une seconde invasion des Perses.

Mais, 1814 et 1815 passés, et passés dans des flots de sang dont les soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les opinions populaires.

Nous ne pensons pas non plus que la conquête universelle, que la civilisation subordonnée à l'armée, qu'une volonté sans réplique à ses décrets, qu'un concordat rétablissant légalement un sacerdoce d'État sur les consciences, que la résurrection des noblesses, des baronnies du moyen âge, des majorats, des substitutions, des principautés, des féodalités recrépies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres institutions du premier empire fussent des articles du programme philosophique et républicain de Béranger et de ses amis politiques de 1814. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de militarisme et de libéralisme qui caractérise, à dater de ce jour et pendant quinze ans d'équivoque ou d'inconséquence, la poésie à double refrain et à double entente de Béranger.

L'esprit d'opposition à toute arme peut seul expliquer ce malentendu du poëte et de ses principes.

Or, d'où venait cet esprit d'opposition à toute arme? Il venait des malheurs récents de la patrie, et par cela seul il était excusable. Le malheur aigrit le cœur, et le cœur aigri fausse l'esprit. Telle était, après 1814 et 1815, la situation morale de la France: elle avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les torts de la guerre. C'était naturel, mais était-ce juste?

Le culte de la gloire et le dénigrement de la paix étaient-ils bien l'évangile du progrès véritablement rationnel du monde? Était-ce bien au son des tambours qu'on pouvait élever et conduire ce peuple à la liberté? Était-ce bien même à coups de canon qu'on pouvait faire entrer notre philosophie dans la tête des peuples? Béranger avait trop de sagacité pour le croire. Quinze ans d'entretien à cœur ouvert avec lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout opposées, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre doute sur ses vraies opinions à cet égard.

Le culte de la gloire rétrospective, c'était la guerre; ce n'était pas la révolution. La guerre, en présentant aux peuples l'ambition de la France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu de l'apostolat des principes, la guerre devait paraître un outrage français à l'indépendance des nations; la guerre devait, tôt ou tard, les rallier dans l'intérêt d'une défense désespérée. Les nationalités ne pouvaient manquer de se soulever contre une liberté imposée par les armes. Les rois devaient profiter de ce soulèvement d'orgueil blessé de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier empire arma, de son côté, en proportion des forces levées contre lui; il chercha même des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations du continent. Cette guerre fatale les empêcha de se reconnaître et de fraterniser dans la même foi. Les victoires de la France humilièrent ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France même l'engouement pour les généraux popularisés dans les camps se substitua trop aisément, dans le peuple, à l'enthousiasme de la liberté; la révolution philosophique et tous ses principes furent jetés comme en dérision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent retournées contre la révolution de 89, qui avait excité ce noble patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pensée en France et en Europe.

VIII

La guerre défensive, qui avait été le caractère des guerres de la République, est le triomphe de la Révolution, parce que le patriotisme et le libéralisme se confondent dans une telle guerre, et centuplent les forces en centuplant le sentiment du droit et de la légitimité de la gloire. La guerre offensive fut et sera toujours le piége de la Révolution. La Révolution est idée, et n'est pas conquête. Ce sont les idées, invisibles et invulnérables de leur nature, qui doivent combattre pour elle dans l'esprit des peuples; mais, pour que ces idées se naturalisent dans l'esprit de ces peuples, il faut désarmer ces idées. Une vérité présentée à la pointe des baïonnettes n'est plus une vérité: c'est un outrage.

Ce temps-ci l'a du moins compris; c'est une des justices que nous ne refusons pas de lui rendre.

IX

Voilà la véritable philosophie politique de la révolution de 89, sainement comprise et pratiquée. C'était certainement celle de Béranger, comme ce fut la nôtre, comme ce sera celle de tout homme sensé et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au progrès naturel et spontané des peuples. C'était aussi la philosophie politique de la grande majorité des hommes de bien en France en 1814 et en 1815. Ils étaient libéraux, ils étaient patriotes, ils étaient affligés du passé, ils étaient résignés au présent, expiation logique, quoique douloureuse, du passé. Ils étaient pleins d'espoir dans un meilleur avenir pour la révolution régulière, mais ils ne confondaient pas une conquête héroïque avec une philosophie.

X

Cependant, ainsi que nous le disions tout à l'heure, le malheur aigrit le cœur, et le cœur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva à la France après les désastres de 1814 et de 1815: elle pleurait des larmes de sang. Il lui en coûtait de rentrer dans ses limites territoriales, après avoir tant débordé sur le monde. Ce peuple, à qui on avait donné, depuis l'Empire, des ambitions vastes comme l'univers, trouvait la France bien petite pour sa taille de géant de la guerre; et encore cette France si petite était occupée et rançonnée par les garnisaires de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre! On ne se résigne pas à la servitude chez soi, bien qu'on ait porté soi-même son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire humiliée se venge par la colère et par la menace. On demande une revanche, un autre coup de dé au dieu des armées; on reproche Moscou, Leipsick, Waterloo à Louis XVIII, et l'on dit dans son délire à ce malheureux gouvernement: «C'est toi qui m'as blessé! C'est toi qui m'enchaînes dans les fers forgés par mes vainqueurs! C'est toi qui m'empêches de lever mes armées de 1792, d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, et de reconquérir toutes ces capitales!» Et l'on oublie que toutes ces armées de morts héroïques sont couchées au nombre de quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les flots de la Bérézina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs de bataille d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo! hélas! couchées, où ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du Tyrtée de la France ne les réveilleront de leur sommeil!

XI

Ce n'est pas tout: de ces restes, et surtout de ces états-majors survivant à ces armées licenciées au delà de la Loire, s'élève un immense murmure: «Nous nous étions promis, sur les pas de ce conquérant de capitales, les dépouilles opimes de l'univers! Beaucoup devaient mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et maintenant, nous voilà rentrés jeunes encore dans le village paternel, sans autre perspective qu'une épée pendue au mur et une demi-solde à dépenser dans un indigne loisir! À qui nous en prendre? Aux Bourbons, qui sont là pour recevoir toutes les imprécations de la gloire trompée, de l'ambition déçue! «Haine aux Bourbons! Vive l'armée! Napoléon n'est qu'un captif, mais ne sommes-nous pas captifs avec lui? Ce n'est qu'une ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre gloire et de notre fortune!»

Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que l'esprit de conquête l'avait fauché comme un pré, finit par s'y associer sans le comprendre, par la puissance d'une éternelle répétition. Les récits villageois de batailles, de conquêtes, d'exploits nationaux, faits à tous les foyers et à toutes les tables populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes, dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorité de l'héroïsme à l'aigreur du mécontentement, fanatisèrent peu à peu de gloire posthume la France irréfléchie des campagnes et des villes.

XII

Un troisième élément d'irritation vint se joindre à ce murmure sourd de l'armée disséminée dans ses foyers: ce fut l'opposition inattendue d'une ligue inexplicable entre le militarisme humilié, le républicanisme impatient, et l'orléanisme encore irréprochable, mais qui laissait le temps s'approcher de lui avec une couronne dans la main! Ces ambitions coalisées, ayant besoin de recruter des forces dans le peuple qui ne comprend que les idées simples, s'avisèrent de raviver l'esprit de conquête éteint, de souffler sur la gloire assoupie, de verser des larmes très-hypocrites sur les cendres de l'empereur, dont les libéraux avaient été les premiers déserteurs et les plus acharnés blasphémateurs en 1814. Ces hommes construisirent à l'envi ce sophisme, qui jure à Dieu et aux hommes, de despotisme militaire, de républicanisme couronné, et de royauté révolutionnaire confondus dans la même équivoque d'opposition.

XIII

Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gré de ces ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui multipliât l'écho de l'opposition, depuis la table de l'opulente bourgeoisie jusqu'à la gamelle de la caserne et jusqu'à la nappe avinée de la guinguette. Ce porte-voix, c'était un chansonnier. Ce chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à demi-mot à l'homme lettré, l'accent martial qui fait frissonner le soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et rude peuple des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps de garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les escouades, un Théocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main! quel prodige! mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se rencontrèrent, à l'heure où cela était nécessaire, dans Béranger.

XIV

Si le parti dut beaucoup au poëte, le poëte, il faut le reconnaître, dut beaucoup au parti. Heureux les poëtes qui trouvent, à leur premier vers, un million d'échos échelonnés d'avance sur leur chemin, pour porter leur nom obscur et leurs vers prédestinés aux oreilles, à l'esprit, au cœur de tout un peuple! Ceux-là n'ont pas à se faire lentement, oreille par oreille, leur auditoire étroit et difficile, à conquérir, cœur par cœur, leur pénible renommée, à subir la critique et le dénigrement de leur siècle, pour jouir de cette renommée pendant quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec un nom déjà posthume, avant leur mort, à l'oubli définitif d'un froid tombeau. Un peuple, un gouvernement, une armée, ne se disputent pas la préséance dans leur cortège funèbre; une veuve, un enfant, un vieux serviteur, un chien fidèle, quelquefois suivent seuls leur convoi, à travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne sait pas leur nom. Un petit volume enlacé de deux ou trois feuilles de laurier de famille est le seul trophée de leur pauvre cercueil. Pour que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi, volontairement ou involontairement, les passions du monde!

XV

Béranger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de naître en pleine popularité, comme ces oiseaux qui éclosent, sans qu'on les couve, en plein soleil. Aussitôt que cinq ou six hommes d'esprit de la conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sébastiani, le républicain la Fayette, le Crassus éloquent Casimir Perrier, l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'armée, et vingt autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes des chansons de Béranger, ils ne s'y trompèrent pas (la haine est clairvoyante); ils s'écrièrent: Voilà notre homme!

Béranger ne les rechercha pas, ils le recherchèrent; ils lui offrirent tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures du parti. Il n'accepta rien que la gloire.

«Faites-moi des échos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez,» leur répondit-il; «quant à moi, je ne chante qu'à mon heure et qu'à mon goût. J'aime la Révolution, je sers le peuple, j'honore l'armée, j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espère sa vengeance; je vois en perspective la république: je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarité entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-révolution, les Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous. Je veux rester indépendant, même de vous, en respect de moi-même. Je veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez triomphé, pour ne pas être responsable de vos ambitions et de vos fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par l'abnégation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et mourir plus près du peuple!»

Ces hommes, peu accoutumés à tant de vertu, crurent que cette vertu n'était qu'une affiche, que tant d'abnégation n'était qu'une prétention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rétributions le désintéressement de ce Chansonnier du Danube céderait, comme tant d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.

XVI

La campagne des chansons de Béranger contre les Bourbons commença. Nous savons comment elle a fini en 1830.

C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous le ferons sans prévention, sans flatterie à la mort, sans feint enthousiasme, sans hypocrisie d'amitié, car nous avons toujours trouvé dans Béranger l'homme immensément encore au-dessus du poëte.

En veut-on la preuve? Nous avons été quinze ans son ami, et, pendant les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui avons pas parlé une seule fois de ses chansons, de même qu'il ne nous a jamais parlé de nos œuvres en vers. Entre nous, c'était l'homme qui aimait l'homme; le poëte était réservé.

Cette réticence était honnête des deux côtés. Il m'aurait fallu louer des chansons qui avaient renversé les dieux et banni les rois de ma famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raillés sans doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions manqué l'un et l'autre ou de sincérité ou de dignité. Le silence sous-entendu sauvait tout; il nous empêchait de nous apostasier, il ne nous empêchait pas de nous chérir.

Je suis donc très-libre aujourd'hui de parler de son talent poétique dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses œuvres dans la balance de l'avenir.

XVII

On a beaucoup dit et écrit que le talent de Béranger était gaulois; nous croyons plutôt que ce talent est grec. L'atticisme, cette qualité indéfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet écrivain français. La grandeur de ce talent est dans sa finesse; c'est un poëte politique et philosophique, exquis dans ses proportions.

Qu'est-ce en effet qu'un poëte pindarique? C'est un homme possédé et souvent égaré par l'enthousiasme. Béranger a trop d'esprit pour avoir tant d'enthousiasme; il possède son enthousiasme, il n'en est pas possédé; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sûr, partout où il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques, conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui ne s'emportent jamais dans la carrière:

«Rasant la borne, et ne la touchant pas.»

Il n'y brise jamais son essieu, il n'y fait même ni bruit ni poussière; il arrive sans qu'on s'aperçoive qu'il est arrivé juste, et court au but qu'il s'est proposé.

D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Béranger est souvent un poëte moqueur. Il cherche d'un regard malin le défaut de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les prêtres, pour lancer sa flèche au point vulnérable et pour rire de la goutte de sang que le dard rapporte à l'arc avec lui. Que ferait-on de l'enthousiasme à ce jeu d'adresse? C'est comme si l'on demandait à Molière de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe à la risée d'un parterre. L'enthousiasme de Béranger était dans son cœur, et pas dans son verre; il le gardait pour sa vie, pour la liberté, et pour la vertu pratique dont il était sérieusement et intimement possédé. Il faisait ses vers à petit feu, comme on fond la cire: il ne les chauffait à grande flamme que pour la gloire et pour la patrie.

Ajoutons qu'un poëte pindarique ne s'attache, par l'instinct même de son génie, qu'à chanter des choses grandes, permanentes, éternelles s'il le peut, des choses supérieures aux lieux, aux temps, aux mobiles opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et des factions, des choses, en un mot, aussi intéressantes et aussi vraies dans la postérité la plus reculée qu'aujourd'hui.

À l'exception du peuple, de la liberté et de l'héroïsme, auxquels il consacre quelquefois un sublime refrain, Béranger ne chante en général que des choses circonstantielles, relatives, passagères, des passions politiques enfin. Or, la politique étant de sa nature une chose courte, temporaire, mobile comme les événements, les systèmes, les factions qui sont les éléments de la politique, la grandeur et l'immortalité du sujet manquent souvent au poëte politique. Il est comme l'orateur politique: l'heure passée, la passion morte, la faction oubliée, on ne l'écoute plus. C'est le malheur des poésies de parti; elles sont presque toujours aussi des poésies de circonstance. Mais la patrie, l'héroïsme, le peuple, éterniseront le nom du poëte. C'est la partie divine de ses chants.

XVIII

Enfin le véritable poëte pindarique ne chante que des vérités absolues et divines, dont la sainteté et la vertu se communiquent, pour ainsi dire, à son génie. La poésie politique, la poésie de parti surtout, est obligée de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes offensives ou défensives au gouvernement qu'elle sert ou aux oppositions qu'elle caresse. Ces vérités conventionnelles, ces sophismes, ces mensonges du moment, périssent avec les passions qui les fomentent. La beauté même des vers qui les contiennent ne les préserve pas toujours de l'évaporation. Malheur aux poésies politiques dans la postérité! Comprises par les contemporains, elles ne le sont plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec le temps; elle souffle sur toutes ces vérités de convention, inventées par les factions régnantes à leur usage, et elle plaint le grand poëte qui leur a prêté un jour son génie. La postérité est impartiale, et c'est pour cela qu'elle est véridique.

Et cependant ce n'est pas tout. Le poëte pindarique s'adresse, dans sa pensée et dans ses œuvres, à l'auditoire le plus vaste, le plus élevé de cœur et d'esprit, le plus universel et le plus éternel qu'il puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et dans tous les lieux.

Homo sum! humani nihil a me alienum puto.

«Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit rester étranger à moi.»

Telle est, à Paris comme à Rome, la devise du poëte lyrique ou épique, être essentiellement collectif pour rester unanimement compris, universellement sympathique.

Béranger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, un auditoire borné, non-seulement par les frontières de la nation que le chansonnier célèbre, mais par la condition sociale et par les opinions partielles de cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier en retraite, l'orléaniste en perspective, toute l'opposition aux Bourbons de 1814, voilà l'auditoire exclusif pour lequel il chante. Ses plus beaux poëmes de ce temps sont des pamphlets amers et quelquefois sublimes à la gloire d'un des partis, à la confusion ou à la perte de l'autre; chacun de ses chants est une spirituelle Marseillaise de parti, non pas même une Marseillaise contre l'étranger, comme celle de Rouget de Lisle, un tocsin de la patrie en danger, réveillant en sursaut une nation entière, et faisant vibrer dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout cœur français; mais une Marseillaise d'opinions civiles, glorifiant les uns, humiliant les autres, faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-là, et provoquant la risée des Français d'une date contre les Français d'une autre date.

Et même, parmi ces Français de son opinion ou de sa faction, Béranger, à cette époque, rétrécit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et il le manifeste par son refrain tantôt grivois, tantôt patois, tantôt soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat, le sergent, la cantinière de la caserne; il affecte, en chantant, l'accent, les mœurs, le costume, le geste, les gallicismes intentionnels de ces classes particulières de la nation. De son œil malicieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui leur dit: Je suis un d'entre vous, je suis votre compère, je suis votre ménétrier. Tour à tour jovial, populaire, héroïque, on voit (et il ne le cache ni dans ses préfaces, ni dans ses chansons) qu'il s'adresse exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes, à la guinguette du faubourg, à la mansarde de l'artisan, au cabaret de la banlieue, à la chambrée de la compagnie de vieille garde. La nature restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature même de la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en être compris, s'opposent fatalement à l'universalité d'intérêt, à la dignité d'images, à l'élévation de sentiments et à la poésie de langage, qui sont le caractère des poëtes lyriques universels; l'artisan, le laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catégories dans la nation, mais elles ne sont pas la nation tout entière. S'il s'agit de droits, d'estime, de sollicitude, de pitié, de tendresse, de gloire même, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il s'agit de littérature, de philosophie et de poésie, ce n'est pas là qu'il faut en chercher les types et les modèles.

Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation, mais elles n'en sont pas la tête; c'est là qu'on multiplie, c'est là qu'on travaille, c'est là qu'on éprouve le patriotisme du sol plus vivement, parce qu'on y est plus près de terre; c'est là qu'on répand son âme et son sang pour la patrie; c'est là qu'on sent juste et fort, parce que c'est là qu'est le cœur de ce grand être collectif qu'on appelle un peuple: mais ce n'est pas là qu'on pense, qu'on lit, qu'on épure le goût, qu'on crible les langues, qu'on médite les livres universels, qu'on chante les poëmes immortels, qui sont les monuments intellectuels de la nationalité ou de l'esprit humain. C'est dans les régions supérieures, occupées sans distractions du travail de la pensée, qu'on trouve le génie d'un peuple; c'est sur les hauteurs que resplendit le plus de jour. Ceux mêmes parmi les hommes de génie qui sont nés dans ces régions du travail manuel se hâtent de monter aux régions du loisir plus calme et de la pensée plus vaste, pour écrire. Ils quittent comme Homère la boutique de l'armurier de Smyrne, ils quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athènes, ils quittent comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme J. J. Rousseau l'établi de l'horloger, pour étendre et pour polir leur intelligence, et pour apprendre la langue du pays des idées, du beau, des arts, avant de parler, d'écrire ou de chanter pour l'univers pensant.

Béranger n'agit pas ainsi, soit par amour évangélique des classes laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la langue et par les préjugés comme par le cœur; soit pour poser son levier d'opinion sur les masses plus résistantes, afin d'y trouver plus de force contre le trône des Bourbons; soit enfin pour complaire à ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple opposition monarchique, républicaine et militaire, qui le couronnait alors d'une triple popularité.

À tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques universels. Il pouvait y être classé déjà, s'il avait voulu; il ne voulut être alors que le premier des poëtes populaires, des poëtes de parti. Au lieu d'Homère ou de Racine, il ne fut qu'Anacréon, Aristophane ou Tyrtée. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut être; ses funérailles héroïques nous disent assez s'il a réussi à se faire adopter par le cœur de la France.

S'il y a un jour une commotion du sol menacé en France, elle partira du tombeau de Béranger. Son ombre sera la terreur des invasions futures; la chanson tiendra l'épée de la patrie et de la liberté, comme la statue de la Jeanne d'Arc d'un autre peuple à une autre date!

XIX

Nous ne parlons pas encore ici du caractère de Béranger, sa véritable puissance. Nous ne parlons encore que de son talent.

Ce talent, quand on l'analyse à froid aujourd'hui, se compose surtout de trois choses:

L'art de la composition;

La finesse du style;

La vibration du cœur sous le mot.

Béranger compose une chanson comme un poëme épique ou comme un drame en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par conséquent de négligence, de défaillance ou de longueur. Tout est conçu lentement dans son esprit, porté longtemps dans sa méditation, aiguisé à loisir par sa sagacité, poli jusqu'au scrupule par son goût, combiné pour l'effet qu'il veut produire, adapté à l'air populaire le plus propre à faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les couplets; puis tout est lancé par le poëte à son adresse avec la sûreté du coup d'œil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance le fil aminci sur les lèvres dans l'œil de l'aiguille.

«Il y a tel de mes couplets,» disait-il, «qui m'a coûté des semaines de réflexions.»

Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur comme nous, fils du hasard, tantôt bien tantôt mal servis par la loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs bonheurs de style; il était, lui, le fils du travail, qui fait quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de génie et de patience. Les regards très-exercés comme les nôtres aux ouvrages d'art s'aperçoivent seuls de ces limures assidues du doigt de Béranger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot; mais aussi ses chansons manquent un peu de cette négligence qui est la souplesse de la force: elles ne sont pas assez jeunes, même quand elles chantent l'amour; elles ne sont pas assez folles, même quand elles célèbrent la folie; elles ne sont pas assez ivres, même quand elles simulent l'ivresse.

«Votre jambe droite n'est pas assez avinée,» disait le grand comédien anglais Garrick à Préville qui lui demandait conseil pour bien rendre un rôle d'ivrogne sur la scène. «Votre main droite, celle qui tient la plume, n'est pas assez avinée,» pourrait-on dire à Béranger quand il raturait une chanson à boire.

Désaugiers, son contemporain, délire plus sincèrement; il est ivre lui-même de l'ivresse de verve qu'il répand à plein verre autour de lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacréon de Paris. Les chansons de Béranger ont un but; elles visent aux passions d'un parti, au cœur d'un peuple, au trône des rois; le regard tendu de l'archer roidit la main, la flèche vole plus haut, mais elle vole moins leste; les chansons de Béranger sentent un peu la lampe et l'huile de ses veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du banquet. À cela près, chacune de ses chansons est une combinaison achevée et réussie de facture, une miniature de patience.

Le Béranger des odes, le Béranger philosophique se réservait pour les derniers chants.

XX

La finesse de style est le second caractère distinctif de ces compositions; Béranger écrit pour le peuple avec une plume de diplomate et avec une délicatesse de courtisan. L'allusion transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif suspendu sur ses lèvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le sens qui s'arrête pour que la malignité l'achève; l'injure qui ne dit pas tout pour que le peuple, en la complétant lui-même, devienne, pour ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voilà les figures ordinaires du style de Béranger.

Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie de son visage: le front candide, les yeux clignés, la bouche équivoque, les joues joviales, le regard narquois, le demi-sourire, le doigt sur les lèvres! Sa figure était sa chanson, sa chanson était sa figure. La vérité même ne devient française qu'à la condition d'avoir le sourire sur la bouche.

Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple fût assez raffiné pour le comprendre; mais la passion est un grand déchiffreur de sphinx. La passion du peuple était si acerbe, à cette époque, contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clergé surtout, que cette passion aidait le cabaret et la caserne à comprendre les finesses trop littéraires de ce style; même quand il ne les comprenait pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait jusqu'à ces obscurités. Il y avait une telle entente préétablie entre la multitude et son chansonnier qu'un seul geste de Béranger aurait été aussi communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait ri ou frémi avec lui sur un signe du télégraphe!

Hélas! il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans les Chambres de 1815 et depuis, commençaient à prêter trop d'armes au poëte. La France avait accepté dans les Bourbons la révolution raisonnable et la réconciliation des partis dans la liberté; on lui présentait la contre-révolution insatiable, et la monarchie se faisait parti malgré elle.

XXI

Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait été un défaut grave dans un poëte populaire, devenait, grâce à l'esprit de parti, un mérite de plus dans Béranger. Le buveur illettré croyait se montrer aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatté du peuple concourait à la popularité du chansonnier!

Mais la qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans l'habileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle était dans son cœur. Ce cœur, véritablement collectif, était le cœur d'un pays plus encore que le cœur d'un homme; tout y vibrait d'une émotion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un tambour battant la charge à des grenadiers sur quelque champ de bataille de la République ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet appelant les citoyens à l'assaut de la Bastille, un coup de canon de Waterloo mutilant les débris des derniers bataillons décimés de Moscou ou de Leipsick, un adieu funèbre de César vaincu à ses légions anéanties dans une cour de Fontainebleau; le déchirement d'un dernier drapeau tricolore qui déchirait, avec ce même lambeau, l'orgueil et le cœur d'un million de vétérans humiliés; un soupir du Prométhée impérial enchaîné sur son rocher, apporté par le vent à travers l'Océan du rivage de Sainte-Hélène; un bruit de pas des bataillons étrangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple contre la moindre atteinte à sa révolution; un gémissement de proscrit de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans l'allée de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, à Toulouse, à Nîmes, à Lyon, balle sous laquelle tombait un maréchal, un colonel ou un sergent des vieilles bandes françaises; une plainte de prisonnier dans le cachot, un cri de faim dans la chaumière, de souffrance dans la mansarde, une agonie du blessé dans un lit d'hôpital; une mère pressant ses trois enfants contre sa mamelle épuisée près de son mari mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot étouffé de veuve dont le fisc emporte la chèvre nourricière; une voix d'enfant aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses festins: tout cela retentissait dans l'âme de Béranger, comme si un autre Asmodée avait découvert à ses yeux les toits des capitales ou le chaume des huttes. Sa sensibilité, non feinte, mais vraie, l'associait, par une universelle sympathie, à toutes ces vibrations de la fibre frémissante ou souffrante des multitudes. On a écrit que le tyran de Syracuse avait construit un édifice où tous les entretiens et tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet d'acoustique, se répercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on appelait l'Oreille de Denys: l'oreille vivante de Denys, c'était véritablement, de nos jours, le cœur de Béranger. Cette puissance de souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Son talent, c'était sa nature; sa popularité, c'était son patriotisme; sa puissance, c'était son humanité! Toute rumeur cherche son écho dans la nature: quand cet écho est insensible, il rend un son; quand cet écho est animé, il rend une âme. Béranger était l'écho de la Révolution, l'écho de l'armée; le peuple et l'armée s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer en lui. C'était l'homme-nation.

XXII

Or pourquoi la chanson avait-elle été choisie par Béranger pour devenir ainsi l'écho du sentiment des pensées, des haines, des amours, des conspirations du peuple et de l'armée? C'est que la nature des choses avait choisi d'elle-même et avant lui ce mode de propagande des instincts du peuple et du soldat. C'est au peuple et au soldat que Béranger avait à parler; il faut parler à chacun sa langue, si l'on veut être compris, et surtout si l'on veut être répété.

Si Béranger avait eu à parler à l'imagination enthousiaste et poétique des Grecs du Péloponèse ou de l'Archipel, il aurait composé quelques-uns de ces chants de klephtes, de matelots ou de pasteurs, qui célèbrent des brigandages héroïques, des pirateries féroces, des martyres fanatiques, des amours naïfs et tragiques, tels que les Chants populaires de la Grèce moderne, renaissance d'Homère et de Théocrite, en contiennent par milliers aujourd'hui; poëmes épiques et naïfs en miniature, qui attestent, même sous la grotte du brigand, sous la tente du berger, sous la voile du corsaire, la fécondité et la beauté de l'imagination indélébile du peuple homérique.

Si Béranger avait eu à parler à la rêverie oisive des pêcheurs, des matelots, des lazzaroni du golfe de Naples, il aurait composé des épopées merveilleuses en récitatifs interminables; il les aurait accompagnées de quelques notes de guitare et du bruit des flots sur la plage; il les aurait chantées sur le môle des ports de cette mer, au coucher du soleil derrière les îles, rideaux mystérieux de l'Océan.

Si Béranger avait eu à émouvoir l'âme aventureuse et voluptueuse du peuple qui gémit, de souvenirs et de tristesse, au bord des quais de Venise, il aurait écrit des stances d'Arioste et du Tasse, en vers dignes d'être soupirés sous ce beau ciel, et il les aurait jetés, comme réminiscence classique, dans la mémoire des gondoliers. Qui mieux que lui aurait chanté la glorieuse élégie de Manin?

S'il avait eu même à parler à des Écossais, race ossianique, contemplative, rêveuse et mélancolique comme ses grèves, ses lacs, ses montagnes, il aurait composé quelques-unes de ces ballades touchantes qui font, comme dit Dante:

CHANTER ET PLEURER À LA FOIS.

Mais il avait à faire à un peuple sarcastique de capitale, de caserne, de faubourg, de champs de bataille. Ce peuple dépasse les Grecs en héroïsme, mais il n'égale ni les Campaniens en rêverie, ni les Vénitiens en poésie, ni les Écossais en sensibilité. Ce peuple rabelaisien n'est pas encore arrivé à son âge poétique dans ses couches profondes, et peut-être n'y arrivera-t-il jamais. Son origine gauloise, son goût excessif pour la raillerie, son père spirituel Rabelais, son trop d'esprit, faculté si nuisible au génie poétique d'une race humaine, l'empêcheront peut-être toujours d'être un peuple épique, et encore plus un peuple lyrique. C'est le peuple du rire; il chante des noëls, et il a inventé le vaudeville, deux funestes augures pour qu'il chante jamais des stances héroïques ou des barcaroles sérieuses. Il n'a bien chanté que l'hymne de la guerre, la Marseillaise, en 1792, parce qu'il la chantait en face des armées étrangères, avec l'accompagnement du tambour et du canon!

Mais la partie du peuple français des capitales et des camps à laquelle s'adressait Béranger était peu capable de s'engouer pour une poésie à longue haleine et à grand vol; cette poésie aurait passé par-dessus sa tête: le cygne et l'aigle ne s'abattent pas dans la rue. Il fallait évidemment à ce peuple des chansons.

XXIII