La chanson est la littérature de ceux qui ne savent pas lire. On savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans les ateliers où Béranger voulait retentir. L'air populaire qui court les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent d'elles-mêmes à force de l'entendre répéter par les orgues ambulants, est un véhicule nécessaire pour porter la poésie narquoise ou politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une lettre, à cent mille adresses. L'air musical est nécessaire aussi pour graver le couplet dans la mémoire du peuple par l'obsession d'un écho qui redit un million de fois le même refrain. Cette musique usuelle qui parle à l'esprit, et ce couplet rhythmé qui danse dans l'oreille, se prêtent l'un à l'autre un mutuel secours pour pénétrer partout. On entend malgré soi la mélodie banale, semblable à la voix du crieur public; souvent même on répète soi-même, en dépit de soi, l'air dont on est obsédé et les paroles qui répugnent à vos opinions. Telle est la puissance de la chanson sur le peuple illettré des capitales en France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pavé; l'air monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pénètre même dans le salon du riche; mais son théâtre par excellence est le café. Le café, où les Orientaux rêvent, où les Français chantent, est le véritable centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique, ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est là pour entendre et retenir.
XXIV
Il ne faut donc nullement s'étonner qu'un esprit de la plus exquise délicatesse, tel qu'était Béranger, ait choisi la forme de la chanson pour se faire l'écho, mais l'écho héroïque de la nation. La chanson était la langue du pays; tant pis pour le pays sans doute, tant pis surtout pour Béranger! Il aurait sans doute bien préféré écrire à l'ombre des rochers de Sicile, comme Théocrite, ou des hêtres du Mincio, comme Virgile, ou des oliviers de l'Hymète, comme Anacréon, ou des figuiers de Tibur, comme Horace, ou des orangers de Sorrente, comme le Tasse.
Il aurait aimé à y écrire, soit des églogues pastorales, soit des ivresses et des amours attiques, soit des odes négligées et badines, soit les épopées de la liberté et de l'héroïsme de son pays. Les siècles et l'univers lettrés l'auraient adopté, mais le jour et la rue ne l'auraient jamais connu. C'est au jour, à la rue, à la passion publique, à la faction régnante qu'il avait à faire. Il fallait donc chansonner, eût-il envie de chanter; eût-il même envie de pleurer, il fallait rire.
D'ailleurs la chanson joviale ou politique, la chanson à boire ou la chanson à tuer un gouvernement, n'était pas entièrement une langue étrangère pour ce jeune poëte de 1810 à 1820. C'était par là qu'il s'était déjà révélé à quelques esprits d'élite dans ce monde des bons vivants dont le dogme, sous l'Empire, était la Clef du Caveau.
La Clef du Caveau, que nous avons vue alors entre les mains de plusieurs de nos condisciples, devenus des chansonniers et des vaudevillistes, était un livre où se trouvaient notés, figurés et alignés, pour la faculté des débutants, tous les airs populaires sur la mesure desquels il fallait, comme sur le lit de Procuste, allonger ou raccourcir son génie quand on voulait écrire pour le Caveau.
Le Caveau était l'académie chantante. Le premier Empire, en comprimant par la censure la pensée, qui vit de liberté, et qui quelquefois en meurt, avait respecté et même favorisé la liberté bachique. La police était de l'avis de César: «Les hommes gras et gros qui chantent à table ou au lit ne sont pas dangereux. Encourageons la chanson; elle tuera la satire.» Une foule d'esprits plus ou moins sincèrement bachiques, depuis Laujon jusqu'à Désaugiers, s'étaient donc relégués au Caveau, et ils y célébraient tous les mois les mystères du vin, de l'amour et du refrain. Un ou deux bons couplets rimés spirituellement par un jeune homme étaient un titre d'admission dans cette académie de la goguette. Béranger y avait été reçu. Le Chansonnier des Grâces était le Moniteur officiel de ce sénat d'Horaces et d'Anacréons de restaurateur. La gloire mensuelle de ces publications faisait éclore un nom sur une page de ces recueils, comme un rayon de soleil fait éclore le ver à soie sur une feuille de mûrier. La seule littérature populaire de la France, de 1805 à 1815, était à table dans ce Caveau. Béranger y avait connu Laujon, Désaugiers, et tous les maîtres de la gaie science. Avec cette flexibilité de caractère qui est la faiblesse et la grâce de la jeunesse, il est naturel qu'il y ait admiré ces maîtres; on comprend qu'il ait été possédé, au début, d'une certaine émulation pour rivaliser de jovialité et de gaudriole avec eux. N'ai-je pas pris moi-même, en sortant du collége, Dorat pour un Anacréon et Parny pour un Tibulle? Ce mode bachique d'ajuster sa poésie sur un air des rues était donc déjà familier comme une habitude à Béranger avant qu'il en eût fait un système. Faire chanter l'amour et le vin, c'était vieux comme le vin et l'amour; mais faire chanter le pamphlet, c'était le génie et la nouveauté du genre.
XXV
Je répète que je n'écris pas ici et aujourd'hui la vie de Béranger; je l'écrirai peut-être ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le talent, un charmant poëme que cette histoire qui a voulu se circonscrire elle-même entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Béranger m'en a souvent raconté épisodiquement à propos de lui ou des autres; j'en ai entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une grande mémoire, n'était nullement dépourvu d'éducation, ni même d'instruction classique.
On a affecté de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire croire au peuple que l'éducation était inutile aux mœurs, que l'instruction était inutile à l'esprit, et que, dans les couches neuves et incultes de la nation, le génie né de lui-même portait sans racines les fruits exquis de la littérature, de la philosophie, de la politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins sérieusement populaire que cette adulation à la majesté sérieuse du peuple. Rien n'éclôt sans racine et rien ne fructifie sans culture, excepté l'ivraie, dans le champ de l'esprit.
La culture de l'âme, on la reçoit dans l'honnête famille: la profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins; mais la moralité, ordinairement héréditaire, y fait tout.
La culture de l'esprit, on la reçoit de ses maîtres et de ses livres.
Ni cette éducation qui forme les mœurs, ni cette instruction qui achève l'esprit, n'avaient totalement manqué à Béranger. Il y avait même dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille séve de nature à élever l'âme plus haut que le sort. Il dit, dans deux de ses chansons, qu'il est né en pleine roture; il y parle cinq ou six fois de son grand-père le pauvre tailleur d'habits de la rue Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet honnête artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules affectations de fausses noblesses, il répudie l'origine plus illustre que la particule DE, jointe dans ses premières œuvres à son nom de Béranger, donnait à sa naissance.
Le poëte ennobli par lui-même ne voulait dater que de soi. De plus, il faut tout dire, il était de la politique du poëte qui voulait personnifier complétement le peuple dans ses obscurités, dans ses misères, dans ses passions fières ou jalouses, selon le temps; il était de la politique de Béranger de se confondre, depuis la cime jusqu'à la souche, avec ce peuple dont il voulait être à la fois l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple et lui: le poëte aurait été moins populaire, le peuple aurait été moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'était fait marchand de drap à Marseille pour se confondre dans le tiers état; et, si nous remontons plus haut, c'est ainsi que Tibérius Gracchus s'était fait plèbe à Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays.
Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait déroger le nom de famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la popularité de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe, vraiment citoyen, vraiment égalitaire, se résigner avec la même indifférence à sa noblesse ou à sa roture: l'une ne dégrade pas plus que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont ni des mérites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reçus en naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse à s'en glorifier, faiblesse à en rougir, faiblesse à les abdiquer. Béranger, quand il fut devenu ce qu'il devait être, un aussi grand cœur qu'il était un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il n'était encore qu'un homme de parti. On comprend qu'à cette époque de sa vie il ait fait ce petit sacrifice à l'envie, divinité de la rue qui vit aussi de fumée, comme les divinités antiques.
XXVI
Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens à demi-voix, voici littéralement ce qu'il me disait à moi-même:
«Je me nomme bien véritablement DE BÉRANGER. Ma famille, quoique déchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien réellement noble; elle est une branche séparée et séchée de la très-ancienne maison de ce nom, enracinée dans plusieurs provinces de France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphiné. Ma famille a conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, à portes fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable des souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré que, par une vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang légitime d'où elle était tombée par la misère, et qu'elle se ferait reconnaître, ses titres à la main, pour ce qu'elle est.
«Je n'ai jamais partagé, quant à moi,» ajoutait-il, «ces vanités ni ces espérances; je me suis toujours moqué d'eux quand ils me parlaient de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est donc très-naturel qu'à mon entrée dans la vie et dans les lettres, j'aie porté et signé le nom qui était légitimement celui de notre famille.
«Cette famille, poursuivait-il, avait véritablement aussi des puretés de mœurs et des dignités de sentiment à la hauteur de ce qu'elle appelait son origine.» Il citait, entre autres, comme un type de distinction, d'intelligence et de cœur, une de ses tantes, qui lui servit de mère à l'âge où le cœur des mères est à l'âme de leurs enfants grandis ce que la mamelle est à leurs lèvres quand ils sont au berceau.
De sa véritable mère il ne m'a jamais parlé, soit qu'elle fût morte avant qu'il ait pu la connaître, soit que cette femme, ainsi que l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur Béranger, n'ait pas laissé à son enfant devenu homme l'image d'une assez tendre mère. On en est réduit à cet égard aux conjectures. Une seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vénérable sœur de Béranger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de prières dont l'homme de chansons aimait à parler avec respect et avec de tendres réminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et qu'il se rapproche par la mémoire du foyer d'où il est parti enfant, il revoit par la pensée les sœurs qui jouaient dans des berceaux à côté du sien, et, s'il en existe une encore, fût-ce derrière les grilles d'un monastère, toute son âme y reflue: les feuilles en automne tombent sur les racines.
XXVII
Quoi qu'il en soit, Béranger, qui ne me parla jamais de sa mère, m'a parlé presque tous les jours de son père. Ce qu'il me disait de ce père, bien que cela fut un peu confus dans ses discours, est la preuve que le poëte avait reçu par ses soins et par ceux de son grand-père une éducation très-au-dessus de la profession à laquelle il se dit prédestiné dans ses chansons. Un enfant voué à l'établi, à l'aiguille et aux ciseaux, n'aurait pas eu besoin de passer six ans dans une maison d'études libérales de Paris. Or le petit-fils du tailleur étudia pendant ce nombre d'années chez un précepteur ecclésiastique, logé dans les environs de la Bastille. Il y a évidemment dans ce dénuement prétendu de toute éducation, dont Béranger parle au public, la même exagération de subalternité que dans le titre de garçon d'auberge qu'il se donne dans la même chanson. On va voir ce qu'il entendait par garçon d'auberge.
«J'avais,» me disait-il très-souvent, «une excellente tante, qui me recueillit dans sa maison après la mort de mon grand-père. Elle habitait une province du nord de la France. Son mari y jouissait d'une large aisance. Il associait au travail rural de ses champs les profits d'une hôtellerie de faubourg, que ma tante dirigeait, à l'aide de ses nombreux domestiques de ferme. Non-seulement c'était une femme du cœur le plus maternel pour moi, qu'elle traitait comme son propre fils, mais c'était une femme d'une éducation supérieure à son état; je lui dois tout ce qui a pu germer ou fleurir plus tard en moi de bons instincts, de haute raison, de tardive sagesse. Je ne pense jamais sans m'attendrir aux bontés de cette femme accomplie pour moi; à ses conseils, qui sont devenus mes proverbes; aux soins qu'elle se donnait pour me procurer, à Péronne, l'éducation et l'instruction les plus propres à faire de moi, un jour, ou un artisan supérieur à sa condition, ou un homme distingué dans les professions libérales, vers lesquelles elle se complaisait à me diriger.»
On peut lire à cet égard de très-intéressants détails justificatifs de mon opinion dans le Petit Évangile de la jeunesse de Béranger, selon un artisan son disciple, M. Savinien Lepointe. M. Mornand, dans une série d'articles à cœur ouvert, le juge avec autant d'amour et plus de liberté.
On voit qu'il y a loin de cette situation de l'enfant de quatorze ans chez le modèle des tantes à la situation de garçon d'auberge rinçant les verres et changeant l'assiette des rouliers de Péronne. C'était une tutelle, ce n'était point une domesticité. Une laborieuse et fidèle domesticité ne l'aurait pas, à mes yeux, subalternisé moralement davantage; mais il faut appeler les choses par leur nom: le petit Béranger n'était pas garçon d'auberge; il était le neveu et le pupille chéri d'une tante aisée, pieuse, lettrée pour sa condition, qui lui prêtait sa maison, sa bourse et son cœur pour l'élever, par une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société.
XXVIII
Ce que Béranger nous a dit tant et tant de fois de cette tante s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa propre bouche ou des traditions de Péronne.
L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les études au moins élémentaires commencées à Paris. La tante y ajouta les études religieuses. Elle le nourrissait de Fénelon et de Racine, de Télémaque et d'Athalie. Quel garçon d'auberge ne deviendrait un enfant d'élite à un pareil régime? Enfin elle le fit entrer à Péronne dans une carrière à la fois lucrative et libérale, carrière qui nécessitait par sa nature des études préalables, et qui par sa nature aussi devait compléter ces études.
Cette carrière était l'imprimerie. À seize ans le poëte futur était apprenti typographe.
La typographie est le vestibule de la littérature; elle suppose dans la classe très-lettrée qui l'exerce une instruction assez universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue, et la langue est la clef de tout savoir.
Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la littérature; ils sont par leur métier les premiers confidents de l'idée: on pourrait les appeler les secrétaires intimes de leur siècle. Cette intimité confidentielle dans laquelle ils vivent avec les écrivains, les orateurs, les poëtes, les savants, initient forcément ces ouvriers de la pensée à la science, à la politique, aux lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de même des typographes. C'est la profession la plus rapprochée de celle de l'écrivain, si toutefois penser, sentir et écrire est une profession. C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amérique ne fut-elle pas le métier de Franklin, cet homme qui fondait la liberté religieuse et la liberté républicaine dans le même moule où il fondait les caractères de la pensée?
Béranger n'était donc ni un manœuvre, ni un garçon d'auberge à Péronne et ensuite à Paris; il était le Franklin en germe de la France.
Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettrée et mercenaire; ce talent naissait d'une famille déchue, mais qui se respectait elle-même dans son passé; il naissait des soins d'une tante qui rêvait pour son pupille une restauration du nom de la famille; enfin il naissait d'une première profession essentiellement lettrée, et qui, ayant fait naître un Franklin dans un autre monde, pouvait bien faire éclore un Béranger dans celui-ci. Voilà la vérité sur l'éducation du poëte.
XXIX
Il a laissé dire et il a fait entendre lui-même qu'il ne savait pas le latin, cette langue mère de la littérature occidentale. C'est possible; mais cela ne serait pas une raison d'impuissance dans un homme né pour penser par lui-même et pour écrire dans la langue usuelle de son pays. Il y a si longtemps qu'on parle, qu'on écrit et qu'on traduit le latin dans notre Occident, que l'esprit de l'éloquence, de l'histoire, de la poésie latine, a été tout entier transvasé dans les langues de l'Europe. Qu'importe le mot, quand la latinité de l'idée a passé dans les mœurs et dans le style? J. J. Rousseau lui-même ne savait guère le latin quand il commença à écrire, et cette ignorance l'empêcha-t-elle de se faire le plus pénétrant, le plus harmonieux et le plus éloquent des styles?
Nous avons peine à croire cependant à la complète sincérité de cette ignorance de la langue d'Horace dans le poëte des chansons politiques. Le tour de ces chansons est, selon nous, trop essentiellement latin, sous sa prétention gauloise, pour n'y pas reconnaître à chaque construction de couplet des réminiscences savantes, et trop savantes peut-être, de latinité. Si ces chansons ont un défaut pour les classes mercenaires auxquelles elles sont dédiées, c'est précisément la construction un peu laborieuse, un peu antique et un peu obscure de la phrase. Il y a trop de Tacite, dans ce prétendu ménétrier des tavernes de la Gaule, pour croire qu'il n'ait pas fréquenté dans son enfance les historiens, les satiristes et les politiques de Rome.
XXX
Après son retour à Paris, à l'âge de dix-huit ans, en 1796, on perdait même dans sa conversation le fil de sa vie et de ses études. Il paraît que son grand-père et son père l'avaient rappelé auprès d'eux pour une tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors à ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est-à-dire à la banque, aux fournitures d'armée et aux spéculations d'argent et de papier, qui avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette époque, comme sous la Régence et comme de nos jours. Les conspirations politiques s'y mêlaient aux agiotages de finances. Le père du jeune Béranger, homme spirituel, entreprenant, léger et aimable, disait son fils, s'était jeté tout à la fois dans les jeux de la banque et dans les aventures contre-révolutionnaires.
«C'était un homme bien charmant et bien étourdi que mon père», me disait souvent Béranger. «Quoique je n'eusse que dix-huit ans, j'étais plus sensé et plus prudent que lui dans les affaires auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque entièrement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses machinations politiques. Le croiriez-vous? mon père était un royaliste de ce qu'on a appelé la Jeunesse dorée du temps. Il avait la main dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la monarchie; il était lié d'opinion et d'amitié avec les chefs vendéens qui rêvaient de rétablir, par les bras de quelques braves paysans, le trône renversé par la république. Il sacrifiait ses intérêts de banque à ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de l'aristocratie, les procès, les exils, les prisons du gouvernement républicain. Sa fortune tout entière y coula; il disparut et me laissa à moi, seul et inexpérimenté, le soin de sauver ses débris et d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dévouement et honneur, à la satisfaction de tous les créanciers. Ce fut alors que je pris cette intelligence nette et active des affaires qui a si souvent étonné en moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flèches sur le même arc. Ce fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualité, d'aisance dans l'étroit, qui me caractérise encore aujourd'hui.
«Mais j'y pris en même temps ce dégoût de la fortune et ce goût de la médiocrité qu'on appelle mon désintéressement, qui est vrai, et ce qu'on appelle ma pauvreté, qui est simplement ma liberté. Je n'ai pas voulu entendre parler des affaires pour moi-même, mais j'ai toujours été apte à les bien comprendre et à les bien conseiller dans les autres: les puissances financières, les Laffitte, les Pereire, qui ont été et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin témoignage. J'ai manqué ma vocation; j'aurais été un grand financier.»—Je le crois, lui répondis-je, et surtout un très-grand politique.
«Bah! reprenait-il, à quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance à la semelle de ses souliers? J'ai mieux aimé n'être rien. J'ai eu l'ambition de Diogène; mais mon tonneau est plus commode et plus grand que le sien,» poursuivait-il avec un fin sourire; «il contient bien des amis, et il a contenu un fidèle amour; il dépasse encore mes désirs. Je me suis mesuré, et je me suis bâti une destinée juste à la proportion de mon ombre au soleil.»
XXXI
Quant aux années qui suivirent le désastre de son père, la mort de son grand-père, la dispersion et l'indigence de cette famille, il ne m'en dit jamais rien.
Il paraît, d'après ses chansons et ses notes, que tout tomba à cette époque autour de lui dans une pauvreté irrémédiable, et que le jeune poëte chercha pour la première fois dans son esprit les ressources bien douteuses et bien précaires que le talent littéraire encore ignoré du public et de soi-même peut offrir à une famille écroulée.
Ce fut alors aussi que ce jeune homme fut confondu quelque temps par l'adversité avec ceux qui souffrent de la vie dans les misères d'une capitale. Il y contracta des opinions républicaines et soldatesques très-opposées à celles de son père; il y respira le sentiment plébéien, noblesse inverse du prolétaire, jusqu'au dédain pour des classes plus favorisées du sort. Enfin il y fut initié par les mœurs communes à la langue triviale du peuple dont il goûtait les larmes au fond du verre.
Mais ce qu'il y contracta surtout, ce fut la pitié pour ce peuple et l'amour réel des déshérités. Cette compassion et cet amour du peuple honnête et souffrant des ateliers des grandes villes devint sa seconde nature: le malheur fut sa famille. Cela se conçoit; on s'attache à ce que l'on fréquente. C'est ainsi que moi-même, élevé dans les champs et NÉ PARMI LES PASTEURS, comme je l'ai chanté un jour, j'ai contracté, en vivant presque constamment parmi les ouvriers de la campagne, une estime, un goût, une tendresse pour les paysans, qui me firent toujours et qui me font encore préférer la table, la veillée d'une chaumière aux banquets et aux fêtes des palais. Béranger ne connaissait pas les paysans, moi je ne connaissais pas les prolétaires des villes avant 1848; j'avais chanté des idylles, il devait chanter des couplets.
XXXII
Ce fut alors, si l'on en croit l'esquisse biographique d'Alexandre Dumas, que l'âme de Béranger s'ouvrit pour la première fois, et peut-être pour la seule fois de sa vie, à l'amour.
Rien n'est plus près d'aimer qu'un malheureux: les larmes communes sont la soudure des cœurs. L'aventure racontée par Dumas est si étrange qu'elle doit être vraie: on n'invente jamais autant de poésie que la nature, la vie et les hasards du cœur en jettent sur le chemin des hommes d'aventures. Le grand poëte, c'est le sort; nous ne sommes que les personnages avec lesquels il compose ses drames. J'ai connu les deux personnages vieillis de ce drame de jeunesse et d'amour. Je parlerai tout à l'heure de celle qui fut Lisette, compagne de la jeunesse, de l'âge mûr, de la poésie et de la vieillesse de Béranger. Voici comment, selon la biographie intime, ces deux enfants se connurent, s'aimèrent, et mêlèrent leurs destinées qui devaient se confondre jusqu'au tombeau.
XXXIII
Dans le temps où le jeune Béranger, sans souci de sa fortune, se consolait de l'indigence par l'étourderie, il fréquentait la salle d'armes d'un maître d'escrime du faubourg Saint-Antoine, nommé Valois. Ce Valois, par une bizarrerie qui servait peut-être à achalander sa salle d'armes, avait pris pour prévôt, c'est-à-dire pour second dans ses exercices, une de ses nièces, jeune fille de quatorze à quinze ans, nommée Judith Frère. Cette jeune fille, d'une taille élevée, d'une souplesse énergique d'avant-bras, d'une physionomie noble et douce, d'un regard de reine tempéré par une délicate réserve, montrait encore à quatre-vingts ans les traces d'une beauté qui avait dû éblouir les élèves du maître d'armes. La sandale retentissante sur la dalle, chaussée au pied droit, le gant de combat à la main, le plastron sur le sein, l'épée mouchetée au poing, le masque de fil de fer sur le visage, treillis à travers lequel brillait l'ardeur des joues colorées par le jeu du combat, tout ce costume obligé d'un prévôt de salle d'armes devait faire, de la belle Judith, une Clorinde de quinze ans, plus facile à admirer qu'à combattre.
Judith et Béranger ne tardèrent pas à s'aimer et à s'avouer leur amour. Quelles furent les vicissitudes de cet attachement contrarié par leur âge et par leur misère; comment triompha-t-il de longs obstacles; comment, sous le nom plébéien de Lisette, Béranger célébra-t-il constamment la même personne poétisée dans ses chansons; comment Judith sembla-t-elle disparaître pendant quelques années, non de son cœur, mais de la vie de son poëte; comment la vit-on reparaître dans son âge mûr; comment un mariage à demi secret, à demi avoué dans une lettre équivoque et transparente cependant de Béranger au public, laissa-t-il ses amis dans une ambiguïté d'affirmation ou de doute sur la nature de cette vieille amitié; comment Judith et son poëte finirent-ils pourtant par se réunir sous le même toit pour mourir ensemble; c'est ce qu'il n'appartient qu'aux historiens de la vie de Béranger de savoir et de dire. La seule chose qui nous importe dans un examen des vers et du caractère du poëte, c'est que la Lisette dont parle Chateaubriand fut un sentiment de son cœur, et non une rime de ses couplets; c'est que le poëte aima pendant soixante ans, avec délicatesse, avec estime, avec constance, et que les apparentes légèretés de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et nullement des débauches du cœur.
XXXIV
C'est sans doute cet amour, amour qui rend le cœur bien plus prudent, parce qu'il le force à penser à deux, c'est sans doute cet amour qui pressa instinctivement Béranger de songer à se créer par les lettres une existence qui pût suffire à deux vies.
«Judith pourtant,» me disait-il souvent, «n'était pas si pauvre que moi: d'abord elle avait par ses parents un modique patrimoine, et puis elle avait à cause de moi un esprit d'ordre et d'épargne féminine qui doublait sa modique aisance. C'est elle qui a pourvu cent fois à toutes mes nécessités dans les moments pénibles de ma vie. Je lui ai dû beaucoup d'argent, et, si nous liquidions nos petites fortunes, c'est moi qui serais redevable à Judith.»
Béranger ne commença pas par des chansons. Ce genre de poésie spirituel, mais plébéien, qu'il n'avait pas transfiguré encore, lui paraissait au-dessous de la dignité de la poésie. Comme tout le monde il rêva plus haut. Il composa le plan et les premiers chants d'un poëme épique intitulé Clovis; puis il écrivit dans les intervalles des Méditations poétiques; enfin il pensa à chercher dans la tragédie une de ces renommées soudaines et éclatantes qui grandissent comme l'aloès en un soir, aux rayons du lustre, sur une scène à dix mille échos. Chose singulière et cependant exacte, moi-même, quinze ans plus tard, je composais le plan et les premiers chants d'un poëme épique de Clovis; j'écrivais, sous le titre de Méditations poétiques, des vers qui ne trouvaient pas à exprimer leur nature sous un autre titre; enfin j'ébauchais cinq ou six tragédies avortées pour une scène où ma destinée n'était pas de monter au rang des Sophocle, des Shakspeare, des Corneille, ou de leurs rivaux d'aujourd'hui!
XXXV
Nous possédons quelques fragments de ce poëme de Clovis et de ces Méditations, de ces élégies de Béranger de vingt ans. L'élévation, la pureté, la mélancolie de ces vers inachevés démontrent qu'il serait devenu aussi poëte en suivant ces voies des grandes lettres, mais il ne serait pas devenu aussi populaire. Or il était pressé de gloire et de pain; il ne devait pas tarder à changer de note: le poëte devait se faire chansonnier. Cependant on ne peut éviter son sort; il allait trouver une gloire historique dans un refrain où il ne cherchait que l'écho de la rue et l'engouement d'un soir.
Mais, avant de feuilleter ses chansons, citons, pour caractériser son génie naissant, une ou deux de ces poésies sérieuses et élégiaques qui tombaient de son âme sensible, plus printanières et plus irréfléchies peut-être que ses couplets. Un studieux et pieux commentateur de Béranger, M. Fournier, nous a restauré hier une de ces ébauches dans le Courrier de Paris; nous ne la connaissions pas; elle gisait enfouie dans les éphémérides poétiques des premières années de l'Empire. Elle est intitulée Glycère. Je voudrais bien qu'elle fût une page de mes propres Méditations. Cette élégie est aussi grecque et plus grecque encore que française; elle ressemble à s'y méprendre à une feuille de cyprès d'André Chénier.
Écoutez ces vers:
GLYCÈRE.
UN VIEILLARD.
Jeune fille au riant visage,
Que cherches-tu sous cet ombrage?
LA JEUNE FILLE.
Des fleurs pour orner mes cheveux.
Je me rends au prochain village.
Avec le printemps et ses feux,
Bergères, bergers amoureux
Vont danser sur l'herbe nouvelle.
Déjà le sistre les appelle;
Glycère est sans doute avec eux.
De ces hameaux c'est la plus belle;
Je veux l'effacer à leurs yeux.
Voyez ces fleurs, c'est un présage.
LE VIEILLARD.
Sais-tu quel est ce lieu sauvage?
LA JEUNE FILLE.
Non, et tout m'y semble nouveau.
LE VIEILLARD.
Là repose, jeune étrangère,
La plus belle de ce hameau.
Ces fleurs, pour effacer Glycère,
Tu les cueillis sur son tombeau!...
J. P. de Béranger.
Une autre Méditation dialoguée du même style a été découverte par M. Fournier dans le même recueil; elle est datée de 1803 et signée du même nom. Béranger avait alors vingt-cinq ans.
LE CONQUÉRANT ET LE VIEILLARD.
LE CONQUÉRANT.
Je me suis, en chassant, égaré dans ces bois;
Guide-moi, bon vieillard, jusques à la sortie.
LE VIEILLARD.
Quittez votre coursier, les chemins sont étroits;
Allons, et soutenez ma marche appesantie.
LE CONQUÉRANT.
Te serais-je inconnu?
LE VIEILLARD.
Jamais je ne vous vis...
LE CONQUÉRANT.
À défaut de mes traits tu connais mon histoire?
LE VIEILLARD.
Le silence est profond sous le chaume où je vis.
LE CONQUÉRANT.
Depuis vingt ans le monde est rempli de ma gloire;
C'est moi dont le courage a soumis tant d'États
Que mon nom, prononcé dans la paix, dans la guerre,
Fait trembler l'univers.
LE VIEILLARD.
Je ne vous connais pas!
Mes bras sont pourtant las de cultiver la terre.
LE CONQUÉRANT.
Homme qui me confonds, quel est donc ton destin?
LE VIEILLARD.
Je suis né dans ces bois, j'y passai ma jeunesse;
Une épouse et deux fils embellissent ma fin.
Six chèvres et nos bras, voilà notre richesse;
Elle nous a suffi: nous en bénissons Dieu.
Mais voici le chemin, seigneur, et je vous laisse.
Pardonnez à mon âge...
LE CONQUÉRANT.
Heureux vieillard, adieu.
J. P. de Béranger.
XXXVI
On voit que le chantre futur de l'amour de la gloire sentait déjà le néant de la gloire et de l'amour, et qu'il avait le pressentiment lointain de ce détachement des grandeurs humaines, qui devint longtemps après la sagesse de ses vieux jours.
On voit aussi que, si Béranger avait persévéré dans ce genre sérieux et mélancolique de poésie, qui était plus qu'on ne le croit la tendance de son âme, il aurait égalé les poëtes les plus sensibles et les plus mélodieux de son siècle.
C'est à peu près à la même époque qu'il composa une épître sur le rétablissement du culte public en France, et une méditation funèbre sur les révolutions des empires, dans laquelle il parle ainsi des Bourbons immolés ou proscrits:
Des hommes étaient nés pour le trône du monde;
Huit siècles l'assuraient à leur race féconde.
Dieu veut! soudain, aux yeux de cent peuples surpris,
Les uns sont égorgés, les autres en partage
Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage.
...............
...............
Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit,
Ainsi je méditais, par leur silence instruit.
Les fils viennent ici se réunir aux pères,
Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y foulaient naguères,
Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour
Par le chant des oiseaux ranima ce séjour.
Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,
Passer par des palais des familles nouvelles.
Familles et palais, il verra tout périr.
Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir;
Sortir l'homme, produit par la cendre des hommes;
Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,
Lui-même, à ce grand deuil fatigué d'avoir lui,
S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui!...»
À ces élégies grecques, à ces vers sur le rétablissement du culte des aïeux, à ces méditations bibliques sur l'écroulement des Bourbons égorgés ou proscrits, à ces évocations au nouvel empire fondé, selon le poëte, par un homme suscité de Dieu, ne croit-on pas entendre un néophite de Fontanes, de Chateaubriand, dans ce jeune homme qui sera un jour l'ennemi du trône, la terreur du temple, le moqueur des Bourbons, l'Homère populaire de la Grande-Armée, le républicain, non du présent, mais de l'avenir?... On a beaucoup parlé de l'instabilité des choses humaines; mais l'instabilité de l'esprit humain, y a-t-on jamais fait assez d'attention? Et cette instabilité, comme on l'a trop dit, est-elle toujours mobilité, intérêt, faiblesse, apostasie dans les hommes pensants? Non, elle s'appelle aussi progrès dans les fortes têtes capables de contenir plus d'une idée pendant la durée d'une longue vie. Cette vie ne change-t-elle pas constamment le point de vue de l'homme et l'aspect des choses? Quand le navire qui vous porte vogue sur le fleuve, voyez-vous donc toujours le même rivage? Et quand le rivage mobile a changé en effet, est-ce donc un devoir stupide de soutenir que vous voyez toujours le même arbre ou la même masure devant vous? Non, ce n'est pas là devoir; c'est obstination ou cécité! Changer en mal, c'est faiblesse; changer en bien, c'est vertu. Béranger changea d'abord en mal, selon nous; puis il changea en bien; et c'est de ce dernier changement que nous parlons ici.
Quoi qu'il en soit, voilà le Béranger de vingt ans; nous allons voir le Béranger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hâte d'arriver au Béranger de soixante; car je n'ai pas connu d'homme qui ait été aussi élaboré, aussi perfectionné moralement par les années que ce vieillard. Nul ne fut plus près d'arriver à la sublimité de sa nature, quand le temps le cueillit mûrissant toujours. Le vrai nom de Béranger, selon moi, c'était PROGRÈS: progrès de la raison, progrès de la philosophie, progrès de la politique, progrès de la charité, progrès de la vérité dans un ami sincère du bien, progrès du peuple dont il était le symbole et à qui il devait apprendre à grandir en lui.
Lamartine.
XXIIe ENTRETIEN.
10e de la deuxième Année.
SUR LE CARACTÈRE
ET LES ŒUVRES DE BÉRANGER
I
Nous avons laissé Béranger jeune, pauvre, cherchant son talent en lui-même, et cherchant sa voie dans le monde, indécis comme tout homme l'est à cet âge sur ses propres opinions, rêvant un poëme épique national et monarchique, attendri sur les destinées tragiques des Bourbons, célébrant le rétablissement du culte d'État dans sa patrie, applaudissant à l'inauguration providentielle d'une dynastie militaire sur un trône recrépi de gloire et de force; en un mot nous avons laissé ce jeune homme faisant tout ce que M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, M. de Bonald auraient pu faire pour la restauration poétique du passé: disons mieux, nous l'avons laissé ne sachant pas ce qu'il faisait, écolier du hasard ébauchant les thèmes de l'inexpérience et de l'imagination.
Il lui fallait des patrons; il eut le malheur de les trouver dans le groupe des poëtes lauréats de l'Empire. Ce groupe tenait à cette époque les clefs de la fortune et de la renommée. Cette école des poëtes administratifs se composait d'une centaine d'hommes d'esprit et de talent parmi lesquels primaient au-dessus de tous les Fontanes, les Arnault, les Étienne. Cette école, très-monarchique alors, ne devait pas tarder à devenir très-libérale, révolutionnaire contre les Bourbons; il faut en excepter M. de Fontanes, qui ne vit plus qu'un usurpateur dans son demi-dieu aussitôt que ce demi-dieu fut le vaincu de l'Europe.
Ces administrateurs de la poésie officielle eurent bien vite le pressentiment du talent futur de ce jeune homme; ils songèrent à l'accaparer pour le parti du gouvernement par une de ces petites places qui soldent mal, mais qui enrégimentent souvent pour toujours le génie indigent. Mais, indépendamment de ces patrons littéraires, le jeune Béranger en avait trouvé un plus haut et plus puissant dans Lucien Bonaparte.
Lucien Bonaparte avait quelque chose de romain de la vieille république dans le caractère et dans l'attitude. Bien qu'il eût été le complice le plus pressé, le plus intrépide et le plus éloquent du coup d'État de famille au dix-huit brumaire; bien qu'il eût été le ministre le plus intime et le plus habile de la dictature de son frère sous le Consulat, Lucien conservait contre la monarchie je ne sais quel vieux levain de républicain déchu qui le faisait chef d'une certaine opposition bien séante. Cette opposition n'avait pas de danger pour la monarchie, mais elle avait encore une certaine grâce fière qui plaisait aux anciens conventionnels: quand on ne veut plus agir on aime encore à murmurer. Lucien était le représentant de ce murmure sourd de la république déçue; il était de plus orateur et poëte; à tous ces titres une popularité aussi littéraire que politique s'attachait à son nom. Il a montré depuis, par son noble exil pendant la monarchie universelle de son frère et par son dédain des trônes offerts, qu'il avait réellement un grand cœur et que l'honnête homme dominait en lui l'ambitieux.
II
Béranger lui adressa ses premières poésies comme au Mécène naturel des jeunes talents qui se souvenaient de la République et qui voulaient, tout en aspirant à la renommée, garder la dignité de leurs préférences. La lettre de Béranger, dit-il lui-même, était admirablement calculée pour que le républicanisme avoué par le jeune poëte fut une caresse noble aux opinions présumées de Lucien, sans être une brutalité démagogique. On ne connaît pas la lettre, mais on peut s'en rapporter en fait de nuance à la dignité fière et fine de Béranger, un des plus habiles écrivains qui aient jamais aiguisé sur une page la pointe d'une plume de diplomate.
Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui conseilla d'être neuf par le sujet sans cesser jamais d'être classique par le style. Il fit mieux; joignant la libéralité à la leçon, il pria Béranger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir poétique. Béranger ne crut pas déroger à sa dignité en acceptant de l'amitié ce qu'il aurait refusé de la puissance. Ce traitement, tout littéraire de sa nature, inutile à l'opulent césarien, n'était que le gage de l'indépendance au lieu d'être la solde de la servilité. Jamais le jeune poëte n'oublia ce service: il avait coulé du cœur de Lucien comme une prière, il avait touché le cœur de Béranger comme un sentiment. Il y eut peut-être toujours un peu de cette reconnaissance honorable dans la faiblesse de Béranger pour la gloire militaire du héros de la famille.
III
Quelque temps après, le poëte Arnault, qui occupait une haute situation dans le gouvernement des lettres, obtint pour Béranger de M. de Fontanes, grand maître de l'Université, un emploi de bureau au traitement de 1,800 francs dans l'administration de l'instruction publique. C'était un premier degré à des fonctions littéraires plus lucratives et plus élevées, un prétexte à traitement. C'était le temps où Parny, qu'on appelait le Tibulle français, était commis dans les bureaux de M. Français de Nantes, directeur des droits réunis, et où Chateaubriand était ministre plénipotentiaire dans une bourgade des Alpes un peu moins grande que Nanterre. On voulait discipliner le génie en soldant la littérature. Tout prétexte était bon.
Un autre patronage, moins élevé et plus dangereux pour Béranger, fut celui de cette réunion bachique de chansonniers dont nous avons parlé en commençant, le Caveau. Il y avait là une gloire joviale, facile, enivrante, gloire de table qu'on se renvoyait au dessert de convive à convive, qui ne coûtait que l'écot d'un dîner et un refrain grivois ou gastronomique, et qui cependant se répandait assez promptement de la salle à manger dans la rue, par la voix des chanteurs publics. Béranger fut tenté de cette gloriole. C'était naturel à un jeune employé de bureau qui débordait d'esprit et qui ne savait où le répandre. Le plus séduisant, le plus naïf et le plus sincère des chansonniers de tous nos siècles chantants, Désaugiers, introduisit Béranger dans cette académie des couplets de table. Béranger eut la mauvaise fortune d'y être applaudi. Son talent, au commencement, prit le pli de la nappe. Son inspiration se rétrécit à la mesure des cinq ou six vers auxquels on attachait le refrain comme un grelot de folie à la robe d'Épicure. L'épigramme remplaça l'enthousiasme. Il s'en fallut peu que le poëte fût perdu dans le chansonnier et que la poésie ne fût noyée dans son propre verre. Heureusement le génie résiste à tout; la nature avait fait Béranger politique et philosophe, le Caveau ne put jamais en faire un buveur. Il n'emporta de la table du restaurateur que le sel piquant et amer dont Désaugiers et Collé avant lui salaient leur atticisme dans leurs inimitables gaietés de vers.
Cependant Béranger les égala quelquefois, à force de travail caché, dans quelques chansons de cette époque épicurienne de sa vie, notamment dans la chanson du Roi d'Yvetot. On croit y voir ressusciter Collé, un siècle après sa mort, pour fustiger légèrement l'Empire et la gloire avec une barbe de plume qui chatouille, mais qui ne fouette pas jusqu'au sang.