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Cours familier de Littérature - Volume 05 cover

Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 136: IX
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About This Book

The volume gathers monthly conversational lectures and critical essays that guide readers through literature’s works, themes, and styles, combining close readings, poetic excerpts, historical context, and reflections on moral and civic responsibilities of writers. The author offers prefaces defending his neutrality and the labor of letters, addresses contemporary criticism and accusations, and alternates literary analysis with meditative passages and translations or summaries of epic episodes and poetic imagery. Organized as a familiar course, the pieces aim to instruct and cultivate taste, balancing practical commentary on form and language with broader reflections on readers, authorship, and the social duties of literary practice.

«Le 19 janvier, écrit le père, nous avons été chez l'impératrice, où nous sommes restés de deux heures et demie à quatre heures et demie. L'empereur vint dans l'antichambre, où nous attendions que le café fût pris, et nous fit entrer lui-même. Il y avait le prince Albert et toutes les archiduchesses: pas une âme de plus. Il serait trop long de vous écrire tout ce qui s'est dit et fait. Il est impossible d'imaginer avec quelle familiarité l'impératrice a traité ma femme, s'informant de la santé de nos enfants, s'entretenant de notre grand voyage, la caressant, lui serrant les mains pendant que l'empereur causait avec moi et Wolfgang de musique et de toutes sortes de sujets, et faisait, à diverses reprises, rougir la pauvre Nanerl. Je vous raconterai tout de vive voix. Je n'aime pas écrire des choses que mainte tête carrée de notre pays traiterait de mensonges en devisant derrière le poële.

«Toutefois, n'allez pas conclure que les faveurs positives et sonnantes dont on nous honore sont en proportion de cette bienveillance intime et extraordinaire.»

La faveur du public et de la cour éveille déjà l'envie contre cet enfant comme par un pressentiment de sa supériorité future. On songe à lui faire écrire un opéra, c'est-à-dire le poëme épique du chant, avant l'âge où les passions ont donné leur note dans un cœur d'homme.

«Sur ma vie! écrit le père enthousiaste, sur mon honneur! je ne puis dire autre chose, si ce n'est que cet enfant est le plus grand homme qui ait jamais vécu dans ce monde!»

Et l'avenir a ratifié cette prophétique conviction du père.

«Pour convaincre le public de ce qu'il en est, je me suis décidé à une épreuve tout à fait extraordinaire: j'ai résolu qu'il écrirait un opéra pour le théâtre. Que pensez-vous qu'ont dit tous ces gens, et quel vacarme n'ont-ils pas fait! Quoi! on aura vu aujourd'hui Gluck assis au clavecin, et demain ce sera un enfant de douze ans qui le remplacera et qui dirigera un opéra de sa façon? Oui, malgré l'envie. J'ai même attiré Gluck dans notre parti; du moins, s'il n'y est pas de cœur, il ne peut pas le faire voir, car nos protecteurs sont aussi les siens; et, pour m'assurer les acteurs, qui causent d'ordinaire le plus de désagrément aux compositeurs, je me suis mis en rapport direct avec eux sur les indications que l'un d'entre eux m'a données; mais la vérité est que la première idée de faire composer un opéra à Wolfgang m'a été suggérée par l'empereur, qui lui a demandé par deux fois s'il ne voulait pas composer et diriger lui-même un opéra. Le bonhomme a naturellement répondu oui; mais l'empereur ne pouvait rien ajouter, vu que les opéras regardent le seigneur Affligio.

«Je n'ai donc plus à regretter aucun argent, car il nous rentrera aujourd'hui ou demain. Qui ne tente rien n'a rien; il faut vaincre ou mourir, et c'est au théâtre que nous trouverons la mort ou la gloire.

«Ce ne sera pas un opéra séria: on n'en donne pas ici, on ne les aime pas; ce sera donc un opéra buffa. Non pas un petit opéra, car il durera bien de deux heures et demie à trois heures. Il n'y a pas ici de chanteurs d'opéra séria. L'opéra tragique de Gluck, Alceste, même a été chanté par les bouffes. Il y a d'excellents artistes en ce genre, les signori Caribaldi, Caratoli Poggi, Laschi, Polini; les signore Bernasconi, Eberhardi, Baglioni.

«Qu'en dites-vous? La gloire d'avoir écrit un opéra pour le théâtre de Vienne n'est-elle pas la meilleure voie pour obtenir du crédit non-seulement en Allemagne, mais en Italie?»

L'opéra est écrit.

L'incrédulité et la jalousie l'attribuent au père; «mais les calomniateurs n'eurent pas le triomphe qu'ils en attendaient, dit le père. Je fis ouvrir au hasard, devant le public prévenu, le premier volume du poëte Métastase, le Quinault de l'Italie, et l'on mit sous les yeux de mon petit Wolfgang les premières paroles qui se rencontrèrent. L'enfant prit la plume, et il écrivit sans hésiter un instant, devant beaucoup de personnes considérables, la musique et l'accompagnement à grand orchestre, avec une incroyable promptitude.»

Rien ne prévaut contre l'envie naissante attachée au génie en germe: l'opéra n'est pas représenté.

«Cent fois j'ai voulu faire mon paquet et m'en aller. S'il avait été question d'un opéra séria, je serais parti sur-le-champ et je l'aurais offert à Sa Grandeur le prince-archevêque; mais, comme c'est un opéra buffa, qui demande, en outre, des personnes bouffes spéciales, il a fallu sauver notre honneur, coûte que coûte, et celui du prince par-dessus le marché; il a fallu démontrer que ce ne sont pas des imposteurs, des charlatans qu'il a à son service, qui vont, avec son autorisation, en pays étrangers pour jeter de la poudre aux yeux comme des bateleurs, mais bien de braves et honnêtes gens qui, à l'honneur de leur prince et de leur patrie, font connaître au monde un miracle que Dieu a produit à Salzbourg. Voilà ce que je dois à Dieu, sous peine d'être la plus ingrate des créatures; et si jamais ce m'a été un devoir de convaincre le monde de ce miracle, c'est précisément en un temps où l'on se moque de tout ce qui s'appelle miracle, où l'on nie toute espèce de miracle. Il faut donc que je convainque le monde. Et ce n'a pas été une petite joie et un mince triomphe pour moi que d'entendre un voltairien me dire dernièrement avec stupeur: «Eh bien! j'ai enfin vu un miracle; c'est le premier.» Et comme ce miracle est par trop évident et ne peut être nié, on cherche à l'anéantir. On ne veut pas en laisser la gloire à Dieu. On pense qu'il suffit de gagner encore quelques années, qu'alors il n'y aura plus rien que de fort naturel, et que ce ne sera plus un miracle divin. Il faut donc l'enlever aux yeux du monde; et qu'est-ce qui le rendrait plus visible qu'un succès dans une grande et populeuse ville, en plein théâtre? Mais faut-il s'étonner de trouver des persécutions en pays étrangers, quand mon pauvre enfant en a subi dans son propre lieu natal!»

XIII

L'indignation d'avoir échoué, la honte de reparaître à Salzbourg sans avoir cueilli cette palme de l'art à Vienne, le désir de faire respirer à l'enfant l'atmosphère musicale de l'Italie, cette terre du chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mère et la sœur Nanerl se séparent des deux artistes et rentrent seules et désolées à Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage, commence avec sa sœur, de toutes les villes où il s'arrête, une correspondance moitié enfantine, moitié inspirée, où le badinage lutte avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes les plus gaies ou les plus pathétiques du jeune artiste. L'âme chante avant de parler; c'est le privilége du musicien de n'avoir pas besoin des années pour mûrir son génie, parce que son génie est tout entier inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un caractère tout spécial aux musiciens; caractère qui nous a souvent frappé nous-même dans les grands compositeurs que nous avons connus: c'est la gaieté, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la verve.

La verve, sorte d'ivresse gaie du génie, n'est pas nécessaire aux autres arts, par exemple aux poëtes, parce qu'ils se nourrissent plutôt de réflexion et de mélancolie; mais elle est indispensable aux musiciens, parce que leur âme est une perpétuelle explosion du chant émané en cascades de sons de leur mélodie intérieure. On sent cette verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux chantants. Il y a des moments où le rossignol contient toutes les gaietés de sons inspirés par le printemps de l'amour dans une roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille éblouie de sa propre mélodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialité de badinage et de génie avec sa sœur Nanerl. Mais à la fin de ces lettres, datées des différentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la note tendre: c'est le moment où il pense à sa mère absente et au foyer attristé de Salzbourg. «Baise la main de maman, chère Nanerl; quant à toi, je t'embrasse un million de fois.»

Le père et l'enfant vont ainsi visitant, écrivant, chantant, jouant de leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol à Milan, de Milan à Bologne, à Florence, à Rome. La façon dont le jeune Mozart s'introduit auprès du cardinal Pallavicini, pour lequel il avait des lettres de recommandation, est naïvement racontée par le père à la mère.

«Nous voici à Rome depuis le 11. À Viterbe nous avons vu sainte Rose, dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, à Bologne. Nous avons emporté des reliques de toutes deux, en souvenir. Dès le jour de notre arrivée, nous avons été à Saint-Pierre, dans la chapelle Sixtine, pour y entendre le Miserere. Le 12, nous avons vu les fonctions; nous nous sommes trouvés tout à côté du pape pendant qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue allemande et ma liberté habituelle, que j'employai fort à propos en commandant en allemand à mon domestique d'appeler les hallebardiers suisses pour nous faire faire place, me servirent à merveille et nous permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour un gentilhomme allemand; d'autres l'ont même pris pour un prince; le domestique les laissait dans cette croyance; on me considérait comme un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivés à la table des cardinaux, où Wolfgang est parvenu à se fourrer entre les fauteuils de deux cardinaux, dont l'un était précisément le cardinal Pallavicini. Celui-ci fit signe à Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en confidence me dire qui vous êtes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui répondit avec le plus grand étonnement: Comment! vous êtes cet enfant célèbre dont on m'a tant écrit! Sur quoi Wolfgang lui demanda: N'êtes-vous pas le cardinal Pallavicini?—Sans doute; pourquoi? Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation à lui remettre, et que nous aurions l'honneur de nous présenter chez Son Éminence. Le cardinal en témoigna une grande joie, disant que Wolfgang parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la main, et le cardinal, ôtant sa barrette, lui fit un salut des plus gracieux.

«Tu sais que le Miserere de la chapelle Sixtine est estimé si haut qu'il est défendu aux musiciens de la chapelle, sous peine d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la copier ou de la donner à qui que ce soit; ce qui n'empêche pas que nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de mémoire, et nous vous l'aurions envoyé dans cette lettre à Salzbourg, si notre présence n'était nécessaire pour l'exécuter.»

L'enfant ajoute de sa main, pour sa sœur Nanerl: «Écris-moi comment se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours? Sais-tu pourquoi je pense à notre canari? parce qu'il y en a un dans notre antichambre qui s'en donne comme le nôtre.» Cette pensée de l'enfant, envoyée à travers les Alpes à l'oiseau domestique dont les mélodies ont peut-être éveillé les siennes dans son berceau, est une des plus significatives réminiscences de la sympathie humaine avec les musiciens ailés de la création. Pendant ce loisir à Rome et à Naples, l'enfant écrit déjà, par un engagement contracté avec le directeur du théâtre de la Scala, un opéra pour Milan.

Ils reviennent à Rome au mois de juin. Le père raconte à sa femme, comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tête d'enfant qui roule déjà des opéras sous ses cheveux blonds.

«On m'a fait, dit-il, un profond salut à la porte de Rome. Nous n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de route; à notre arrivée dans notre logement, nous avons mangé un peu de riz et quelques œufs. J'ai placé le petit Wolfgang sur une chaise; il s'est mis aussitôt à ronfler et s'est endormi si profondément que je l'ai déshabillé complétement et mis au lit sans qu'il ait donné le moindre signe de vouloir se réveiller. Il a continué à ronfler, quoique j'aie été obligé de temps à autre de le soulever, de le remettre sur sa chaise, et finalement de le traîner toujours dormant sur son lit. Lorsqu'il s'est éveillé ce matin à neuf heures, il ne savait où il était, ni comment il était parvenu sur son lit; il n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit.» Ces lettres sont pleines de ces minuties de père, de mère, de nourrice, qui se mêlent comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du génie. La Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce père, cette mère, cette sœur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La piété la plus confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux voyageurs.

«Nous vous félicitons, écrivent-ils à Salzbourg, pour votre commun jour de fête (la mère et la fille s'appelaient Nanerl), en vous souhaitant une bonne santé et avant tout la grâce de Dieu: c'est l'unique nécessaire, le reste vient par surcroît. Nous avons entendu une messe à Civita-Vecchia Castellana, après laquelle Wolfgang a joué de l'orgue à Lorette; il s'est trouvé que nous avons justement fait nos dévotions le 16, jour de votre fête. J'y ai acheté différentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue à grandir comme il fait, il vous reviendra passablement grand.» L'enfant prend la plume. «Je complimente ma chère maman à l'occasion de sa fête, ajoute-t-il. Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé: c'est ce que je demande à Dieu dans ma prière pour elle; et pour ma sœur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les cierges bénits, les rubans que nous avons achetés à Lorette et que nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidèle enfant... Il m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux écrire; la plume est faite pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mère a désiré savoir si je joue encore du violon. Mon unique récréation est dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. Ah! que l'Italie est un pays endormant! L'été on y dort toujours.»

Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opéra. «Ma chère maman, dit-il, je ne peux pas écrire tant les doigts me font mal à force d'écrire des récitatifs; je te prie, chère mère, de prier pour moi que mon opéra réussisse, et qu'après cela nous nous trouvions tous réunis heureusement ensemble.»

Le jour terrible de la représentation de son premier opéra à Milan approche. «Le jour de la Saint-Étienne, écrit-il à sa sœur, une bonne heure après l'Ave Maria (six heures du soir), vous pourrez vous représenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son père en haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter en pensée une heureuse représentation, en y ajoutant quelques Pater

«Dieu soit loué! écrit à son tour le père à sa femme le 29 décembre 1770; la première représentation de l'Opéra a eu lieu le 26 avec un plein et universel succès, et avec des circonstances qui ne se sont jamais présentées à Milan, à savoir que, contre tous les usages de la première sera, un air de la prima donna a été répété, tandis que d'habitude, à la première représentation, on n'appelle jamais fuora; et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs delle vecchine parti, ont été couverts d'extraordinaires applaudissements, suivis des cris: Evviva il maestro! Evviva il maestrino!

«Le 27, on a répété deux airs de la prima donna, et, comme c'était jeudi, qu'on allait par conséquent entrer dans le vendredi, il fallait tâcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi répété le duo, car le tapage recommençait déjà. Mais la majorité du public voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opéra, avec ses trois ballets, avait duré six bonnes heures. Aujourd'hui la troisième représentation.»

Les deux triomphateurs vont jouir de leur renommée à Venise.

Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale des sensualités de l'oreille.

«Nous sommes tellement tourmentés, tirés en tous sens, que je ne sais pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne puissions pas nous arrêter plus longtemps ici, car nous avons fait ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les salons, à table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement comblés d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener dans les gondoles par le secrétaire de la maison, mais encore que le maître de la maison lui-même nous accompagne chez nous; et ce sont les premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo, Dolfin, Valier.

«Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent. Tout cela me laisse dormir tranquillement.»

Ils songent au retour. Les premières réminiscences des premières amours remontent au cœur du jeune compositeur. «Dis à mademoiselle de Moelk, écrit Wolfgang à sa sœur, que je me réjouis bien de revenir à Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma sérénade un cadeau comme celui que j'ai reçu d'elle après un certain concert. Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.»

La sérénade a un succès fou sur le théâtre de Milan. Les deux artistes partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville en ville jusqu'à Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur félicité domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore adoucie. Puis le père, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772, tenter la renommée et la fortune à Milan. La pauvre mère, cette fois, reste seule à Salzbourg par économie. Ce déchirement de famille empoisonne tous les succès des trois artistes séparés de ce qu'ils aiment. Le regret de la mère absente les rappelle vite à Salzbourg. L'ambition de leur art les ramène en 1773 à Vienne; ils n'y recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants pour payer leur retour. Le même espoir de meilleure fortune les attire à Munich; cette fois c'est la mère qui accompagne sa fille et son fils à la cour de Bavière: le pauvre père, fixé par ses appointements de second violon et de second maître de chapelle auprès du prince-évêque, avare et brutal protecteur, reste désolé et seul avec le canari et le chien de la maison.

Munich trompe toutes les espérances de la famille. La mère renvoie sa fille à son père et emmène son fils à Paris; ils y passent deux ans à chercher et à attendre en vain une destinée digne du génie croissant de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent méconnu attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la mère avec la sœur et le père. Ces quatre âmes à l'unisson pleurent, espèrent, se découragent, se consolent, s'entraînent, se confient à travers la distance de Salzbourg à Paris et de Paris à Salzbourg. C'est le poëme intime de la douleur, de la patience, de la séparation, de la piété dans la correspondance de quatre exilés du ciel ici-bas. On comprend en la lisant combien le cœur de Mozart, pétri par toutes les douleurs du génie de l'isolement et de la déception, et resserré seulement contre le cœur de sa mère, dut concentrer en soi de ces notes plaintives ou pathétiques qui éclatèrent plus tard dans ses symphonies, dans ses Requiem, dans ses messes, et surtout dans son chef-d'œuvre, Don Juan. Notre cœur ne peut rien inventer quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la piété, la mort qui le rendent harmonieux. Défiez-vous des poëtes et des musiciens heureux.

Lisez au moins cette lettre du père, le lendemain du jour où il resta dans sa maison vide, et jugez ce que la séparation devait être pour cette famille de quatre cœurs.

La sœur Nanerl était déjà revenue à la maison auprès de son père. La mère et le fils allaient partir pour Paris.

LÉOPOLD MOZART À SA FEMME ET À SON FILS,
À MUNICH.

«Salzbourg, 25 septembre 1777.

«Lorsque vous fûtes partis, je montai péniblement l'escalier et me jetai dans un fauteuil. J'avais pris toutes les peines du monde pour me retenir au moment de nos adieux, pour ne pas les rendre plus douloureux, et dans mon trouble j'ai oublié de donner ma bénédiction à mon fils. J'ai couru à la fenêtre et je vous la donnai à tous deux de loin, mais sans pouvoir plus vous apercevoir; vous aviez probablement déjà traversé la porte de la ville, car j'étais resté longtemps assis sans penser à rien. Nanerl pleurait et sanglotait sans mesure, et j'eus bien de la peine à la consoler.

«Ainsi s'est écoulée cette triste journée, à laquelle je ne pensais pas être jamais destiné. Ce matin j'ai fait venir M. Glatz, d'Augsbourg, et nous sommes convenus que vous deviez descendre à Augsbourg chez Lamb, dans la rue Sainte-Croix, où vous dînerez à 1 f. par personne, où vous trouverez de belles chambres, et où descendent des personnes fort distinguées, des Anglais, des Français, etc. Vous y êtes tout près de l'église.»

XIV

Mais le chef-d'œuvre de la piété paternelle est cette lettre admirable, véritable testament du cœur de Mozart le père, adressée comme une recommandation de l'âme à son fils pour le préserver contre les dangers de Paris, et pour faire en même temps devant Dieu, devant sa femme et devant ce fils, l'examen de sa conscience de père pendant les tribulations de son existence. Nous ne pouvons résister au désir de la reproduire ici tout entière. C'est une de ces pages déchirées du livre du cœur qui doivent être recueillies pour l'immortalité dans le manuel des vertus de famille.

L. MOZART À SA FEMME ET À SON FILS.

«Salzbourg, 16 février 1778.

«J'ai reçu votre lettre du 7 et l'air français qu'elle contenait. Ce morceau de musique m'a fait respirer un peu plus librement, car je revoyais enfin quelque chose de mon Wolfgang et quelque chose de si parfait.

«Tous ceux qui disent que tes compositions réussiront à Paris ont raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'écrire dans tous les genres. Tu n'as pas à t'inquiéter des leçons à donner à Paris. D'abord, personne n'ira dès ton arrivée renvoyer son maître pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est peut-être quelques dames qui jouent déjà bien, qui veulent perfectionner leur goût, et, dans ce cas, elles payeront bien. De plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout à Paris: elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent admirablement.—Ce sont là tes gens, et les compositions sont tes affaires; car tu peux acquérir gloire et argent en publiant des morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un recueil d'airs français avec accompagnement de clavecin, comme celui que tu m'as envoyé, et enfin des opéras.—Quelle difficulté vois-tu à cela? Tu t'imagines que tout doit être fait sur-le-champ, avant même qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les témoignages de nos anciennes connaissances à Paris. Ce sont tous, ou du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand suffirait) qui s'intéressent à toi; tu feras ce que tu voudras. Comme, selon toutes les probabilités, cette lettre est la dernière que tu recevras de moi à Manheim, elle s'adresse surtout à toi.

«Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi combien ce nouvel éloignement me pèse au cœur. Si tu veux prendre la peine de penser mûrement à ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux enfants, dans vos années les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de pusillanimité, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en tout temps j'ai été un homme ayant le courage de tout entreprendre. Seulement j'ai toujours agi avec toute la prévoyance et la réflexion que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu seul voit l'avenir. Nous n'avons été jusqu'à ce jour, en vérité, ni heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flotté entre les deux extrêmes. Nous avons tout tenté pour te rendre heureux et faire notre bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrière; mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu réussir. Notre dernière démarche nous a complétement abattus. Tu vois clair comme le jour que désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si bonne et si aimante sœur, est uniquement entre tes mains. Depuis votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes assez de pénibles sacrifices et mené une vie assez dure pour entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assuré[2], une femme, sept enfants et ta grand'mère, pour supporter des frais de couches, de mort, de maladie, frais et dépenses qui, si tu veux y penser, te convaincront que non-seulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grâce spéciale de Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes amères privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai sacrifié à tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire, mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la peine est si mal payée qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi et les siens; et, malgré cela, il faut être content et s'exténuer à parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or, non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre méfiance à ton égard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta filiale affection. Tout dépend de ta raison d'abord, et tu as certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas maître; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espère et je t'en prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu t'imagines que c'est par préjugé que je tiens Paris pour une ville si dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre expérience, aucun motif de considérer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors et ta position actuelle diffèrent comme le ciel et la terre. Nous demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans une maison privée. J'étais un homme fait, vous étiez des enfants. J'évitai toute connaissance, et surtout toute espèce de familiarité avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de même en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amitié que des gens d'un haut rang, et de ceux-là seulement qui étaient posés; jamais de jeunes hommes, quand ils eussent été de la plus haute volée. Je n'invitai personne à venir me voir chez moi pour conserver ma liberté, et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres quand cela me convenait; car, s'ils me déplaisent et si j'ai à travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en débarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent précisément me gêner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu n'as par conséquent pas le sérieux de l'âge qui peut empêcher de rechercher ta connaissance ou ton amitié tant de jeunes hommes de quelque rang qu'ils puissent être, tant d'aventuriers, de mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le monde de Paris. On se laisse entraîner on ne sait comment, et on ne sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas même parler des femmes, car là il faut une extrême retenue et toute la raison possible, puisque, sous ce rapport, la nature elle-même est notre ennemie, et que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modérer et se maintenir dans les bornes légitimes l'appellera en vain à son secours quand il sera tombé dans l'abîme: c'est là un malheur qui ne se termine ordinairement qu'à la mort. Avec quel aveuglement on se laisse d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux tout à fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en s'éveillant! Peut-être l'as-tu déjà appris quelque peu par ta propre expérience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta m'aimes non-seulement comme ton père, mais comme ton ami le plus sûr et le plus fidèle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains, après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je n'ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec ardeur, et mène une vie tellement chrétienne qu'au cas où je ne devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon cœur ma paternelle bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton ami le plus sûr.»

Il n'y a pas de père qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans cette paternité divine du père et de la mère ici-bas.

Hélas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder à en perdre la moitié la plus présente et la plus adorée dans la personne de cette mère qui était devenue pour lui tout un univers pendant son isolement à Paris.

Il avait trouvé à Paris quelques leçons à donner et quelques concerts pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des protecteurs et ne trouvant que des indifférents. C'est l'histoire de tous les siècles. Lisez celle-ci:

LE FILS AU PÈRE.

«Paris, le 1er mai 1778.

«Nous avons reçu votre lettre du 12 avril. J'ai tardé à vous répondre, espérant toujours pouvoir vous raconter quelque chose de nouveau relativement à nos affaires; mais je suis obligé de vous écrire sans avoir rien de certain, rien de positif à vous mander. M. Grimm m'a donné une lettre pour madame la duchesse de Chabot, et j'y ai couru. Le but de cette lettre était de me recommander à madame la duchesse de Bourbon (qui était alors au couvent), et de me rappeler au souvenir et à l'intérêt de madame de Chabot. Huit jours se passent sans que j'entende parler de rien. Mais on m'avait engagé à revenir au bout de huit jours; je n'y manque pas, et j'accours. J'attends d'abord une demi-heure dans une pièce énorme, sans feu, sans poële, sans cheminée, froide comme la glace. Enfin la duchesse de Chabot arrive avec la plus grande politesse, et me prie de me contenter du clavecin qu'elle me montre, aucun des siens n'étant prêt; elle m'engage à l'essayer. «Très-volontiers,» lui répondis-je; «mais en ce moment cela m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gelés que je ne les sens plus.» Je la prie de vouloir du moins me faire entrer dans une pièce ou il y aurait une cheminée et du feu. «Oh! oui, Monsieur, vous avez raison.» Ce fut toute sa réponse. Alors elle s'assit, se mit pendant une heure à dessiner en compagnie de quelques messieurs qui étaient réunis en cercle autour d'une table. Là j'eus l'honneur d'attendre encore pendant toute une heure. Portes et fenêtres étaient ouvertes. J'étais glacé, non-seulement des mains et des pieds, mais de tout le corps, et la tête commençait à me faire mal. Il régnait dans le salon altum silentium, et je ne savais plus que devenir de froid, de migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de m'en aller roide: je n'étais retenu que par la crainte de déplaire à M. Grimm. Enfin, pour abréger, je jouai sur ce misérable piano-forte. Le pire, c'est que ni madame ni ces messieurs n'interrompirent un instant leur dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et les murailles. Enfin, excédé, je perdis patience. J'avais commencé les variations de Fischer; j'en jouai la moitié et je me levai. Alors une masse d'éloges. Quant à moi, je leur dis ce qu'il y avait à dire, qu'avec un pareil clavecin il n'y avait pas moyen de se faire honneur, et qu'il me serait fort agréable de jouer un autre jour sur un meilleur instrument. Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse à rester encore une demi-heure pour attendre son mari.

«Celui-ci, à son arrivée, s'assit près moi, m'écouta avec la plus grande attention, et alors j'oubliai le froid, la migraine, l'attente, et, malgré le misérable clavecin, je jouai comme lorsque je suis en bonne disposition. Donnez-moi le meilleur instrument de l'Europe et des auditeurs qui n'y comprennent rien ou n'y veulent rien comprendre, et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue; je perds toute joie, tout honneur à jouer. J'ai plus tard tout raconté à M. Grimm. Vous m'écrivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; mais c'est impossible. Il n'y a pas moyen d'aller à pied; tout est trop loin, et il y a trop de boue; car Paris est une ville horriblement boueuse, et pour aller en voiture on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres par jour sur le pavé, et encore pour rien, car les gens se contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me prie de venir tel ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'écrie: Oh! c'est un prodige, c'est inconcevable, c'est étonnant! et puis: Adieu. En ai-je jeté ainsi par les rues, de l'argent, dans les commencements, le plus souvent sans même connaître les gens! On ne croit pas de loin combien cela est fatal. En général, Paris a beaucoup changé.»

Quand on pense que ce pauvre frileux touchant de ses doigts engourdis le clavecin vermoulu d'une antichambre pour des oreilles inattentives était le Raphaël de la musique, l'auteur futur du Mariage de Figaro et de la tragédie de Don Juan dans un même homme, les yeux se mouillent et le cœur se crispe; de tous les déboires du génie en ce monde, le plus amer c'est l'ignorance de ses juges.

«S'il y avait ici à Paris, s'écrie-t-il en versant tous ces déboires dans le cœur de son père, s'il y avait un coin seulement où les gens eussent de l'oreille pour entendre, un cœur pour sentir, du goût pour comprendre quelque chose à la musique, je rirais volontiers de toutes ces misères, mais je vis malheureusement parmi les brutes (en ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas au monde, ne croyez pas que j'exagère, une ville plus sourde que Paris. Je remercierai le Dieu tout-puissant si j'en reviens avec le goût sain et sauf! Je le prie tous les jours de me donner la grâce de persévérer ici, afin que je fasse honneur à toute la nation allemande, que je gagne quelque argent pour être en état de vous venir en aide, qu'en un mot nous nous réunissions tous les quatre, et que nous passions le reste de nos jours dans la paix et dans la joie.»

XV

Cette paix et cette joie, qu'il aimait à voir en perspective, se changèrent peu de jours après en larmes éternelles et en complet isolement: la seule joie de sa solitude, sa mère, malade de tristesse et d'exil, lui donnait de temps en temps des appréhensions sur sa santé; il la soignait comme le souffle de ses lèvres, il passait seul les jours et les nuits à composer, à prier, à espérer et à désespérer à son chevet.

Tout à coup la lettre du 3 juillet 1778 à l'abbé Bullinger de Salzbourg prépare la fatale nouvelle pour son pauvre père. La main de la religion lui paraît seule assez forte et assez douce pour la lui faire accepter sans mourir.

WOLFGANG MOZART À M. L'ABBÉ BULLINGER.

«Paris, 3 juillet 1778.

«Excellent ami (pour vous tout seul),

«Pleurez avec moi, mon ami! Ce jour est le plus triste de ma vie.—Je vous écris à deux heures du matin.—Il faut que je vous le dise: ma mère, ma mère bien-aimée n'est plus! Dieu l'a rappelée auprès de lui. Il l'a voulu!—C'est ce que j'ai bien vu, et je me suis abandonné à la volonté divine. Il me l'avait donnée, il pouvait me la reprendre. Représentez-vous les inquiétudes, les angoisses, les tourments que j'ai éprouvés durant ces quinze jours. Elle est morte sans en avoir conscience; elle s'est éteinte comme une lampe; elle s'était confessée trois jours auparavant, elle avait communié et reçu l'extrême-onction. Les trois derniers jours elle a eu un constant délire, et aujourd'hui, vers cinq heures vingt et une minutes au soir, elle est tombée en agonie et a perdu en même temps tout sentiment. Je lui serrai la main, je lui parlai; elle ne me vit pas, ne m'entendit plus, ne sentit rien, et elle resta ainsi pendant cinq heures, jusqu'au moment de sa mort, vers dix heures vingt et une minutes du soir. Il n'y avait personne auprès d'elle que moi, un de nos bons amis, que mon père connaît, M. Haine, et l'hôtesse. Il m'est impossible de vous décrire aujourd'hui toute la maladie. Je suis convaincu qu'elle devait mourir; Dieu l'a ainsi voulu. Je n'ai d'autre prière à vous faire que de vous demander de préparer le plus doucement possible mon pauvre père à cette triste nouvelle. Je lui écris par ce même courrier qu'elle est dangereusement malade. J'attends sa réponse pour savoir comment j'aurai à lui écrire. Mon ami, ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est depuis fort longtemps que je suis préparé! J'ai, par une grâce toute particulière de Dieu, tout supporté avec fermeté et résignation. Lorsque le danger devint imminent, je ne priai Dieu que de deux choses, savoir: d'accorder une mort bienheureuse à ma mère, et à moi force et courage; et le bon Dieu m'a exaucé et m'a départi ces deux grâces dans la plus grande mesure. Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver mon père; encouragez-le; qu'il ne se laisse point abattre et désoler lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma sœur de toute mon âme. Allez les voir sans retard, je vous en supplie; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais préparez-les; tâchez que je puisse être tranquille, et que je n'aie pas à craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher père, ma sœur bien-aimée. Répondez-moi immédiatement, je vous prie.

«Adieu; je suis votre très-obéissant et reconnaissant serviteur,

«Wolfgang-Amédée Mozart

XVI

Voilà le pauvre artiste étranger seul devant le lit vide de sa mère, dans une chambre haute et sombre d'une hôtellerie à Paris; et, pour comble de contraste entre son cœur et son art, tout en pleurant il faut chanter.

La lettre qui suit la sépulture fait frissonner. Le jour est pris pour un concert d'où dépend son pain et le pain de son père, et le payement des funérailles de sa mère; concert où l'on doit exécuter une de ses compositions et où il doit diriger lui-même l'orchestre! Écoutez le récit fait le lendemain à son père. «Je priai Dieu d'y suffire, et voilà! La symphonie commence; Raff était à côté de moi, et dès le milieu du premier allegro il y avait un passage que je savais devoir plaire. Tous les auditeurs furent ravis, et il y eut un immense applaudissement; mais comme je savais en l'écrivant quel effet produirait ce passage, je l'avais fait reparaître à la fin, puis répéter encore; les mains partirent, et les bravos s'unirent au chœur des instruments. Aussitôt après la fin j'allai dans ma triste joie au jardin du Palais-Royal. Je dis le chapelet, comme je l'avais promis à l'âme de ma mère, et je rentrai dans sa chambre vide!...»

Arrêtons-nous là, et, après avoir raconté le musicien, écoutons la musique.

Lamartine.

(La fin au mois prochain.)

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXXe ENTRETIEN.

LA MUSIQUE DE MOZART.

(2e PARTIE.)

I

Le malheur du musicien, c'est de ne pouvoir parler sa langue seul; il lui faut emprunter, pour se faire entendre (au théâtre surtout et dans les temples) une foule d'instruments et de voix, les unes pour le chant, les autres pour l'accompagnement. Si un seul de ces instruments ou une seule de ces voix discorde, son œuvre manque son effet dans l'oreille de ses auditeurs; et s'il ne peut trouver ni voix ni instruments pour lui donner l'être, son œuvre n'existe pas. Excepté à la poésie ou à l'éloquence, arts immatériels qui n'ont besoin que d'une parole ou d'une plume, il faut un matériel à tous les arts: des blocs de marbre au statuaire, des toiles, des couleurs au peintre; mais au musicien, il faut un monde d'exécutants. Voilà pourquoi on peut si rarement se donner la jouissance d'entendre l'âme d'un grand musicien dans son œuvre.

Mais il semble qu'il y ait une Providence pour le plaisir comme il y en a une pour toute autre chose. Pendant que nous écrivions ces pages sur Mozart, et que nous regrettions vivement de ne pas pouvoir nous rafraîchir l'oreille dans l'audition de ces délicieuses mélodies entendues autrefois et restées en tronçons dans notre mémoire comme des échos de jeunesse et d'Italie, voilà que nous lisons par hasard, sur une affiche de théâtre, les Noces de Figaro, au Théâtre-Lyrique, sur le boulevard de Paris; et pour comble d'étonnement et de bonne fortune, voilà que nous recevons, sans nous y attendre, du spirituel et savant directeur de ce théâtre, M. Carvalho, un billet de loge pour la douzième représentation de ce chef-d'œuvre. Il semble que le hasard m'avait inspiré d'écrire sur Mozart à la même heure où ce même hasard inspirait, aux artistes transcendants groupés dans ce petit sanctuaire du boulevard, de faire chanter Mozart par leurs voix d'élite devant ce peuple si peu musicien des quartiers tumultueux de Paris.

Je n'étais certes pas en ce moment dans cette disposition de l'âme qui fait rechercher ou savourer un plaisir théâtral; mais cette représentation n'était pas un plaisir pour moi: c'était un devoir de situation, une étude d'écrivain; ayant à parler ce jour-là du musicien de Salzbourg, il fallait, puisqu'une occasion si inespérée s'offrait à moi, me retremper dans cette musique dont j'avais à analyser le charme, et, pour ainsi dire, la divinité pour mes lecteurs. C'était là un à-propos que je ne pouvais méconnaître sans ingratitude envers le hasard et envers M. Carvalho. Je m'acheminai donc tristement par le long boulevard vers le Théâtre-Lyrique. Mon âme souffrait en moi de ce contraste forcé entre un homme qui entre au théâtre, pour y chercher l'ivresse d'une jouissance, et ce même homme qui, plongé dans une mer d'angoisses, voudrait ramener son manteau sur ses yeux pour que personne ne pût lire sa tristesse sur son visage.

II

N'importe, j'entrai; et, grâce aux bontés du directeur inconnu, je trouvai place à l'avant-scène dans une loge réservée, en face de la scène et derrière une colonne qui jetait son ombre entre la foule et moi.

L'ouverture faisait scintiller comme un prélude ses premières notes: une ouverture, c'est plus qu'une préface en musique, c'est une exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un résumé; c'est plus qu'un résumé, c'est comme un écho anticipé de toutes les mélodies éparses dans le poëme, et qui en jette çà et là d'avance dans l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En écoutant une de ces ouvertures bien écrites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par leurs émules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous l'opéra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement quelques motifs, et qu'il s'amuse comme un enfant en rêve à en balbutier en se jouant des notes éparses aussitôt interrompues par un autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lèvres pour lui en suggérer un autre. Pour une oreille très-intelligente de musique telle que la mienne, par exemple, quand on a bien écouté une ouverture, on sait l'opéra. L'ouverture des Noces de Figaro me fit apparaître d'avance toutes ces scènes badines, gaies, rieuses, amoureuses, semi-sérieuses, intriguées, nouées et dénouées comme des fils d'or et de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on retrouve dans la trame de la comédie de Beaumarchais. Aussi une ouverture est la dernière chose que doit écrire un compositeur. C'est une évocation: avant d'évoquer, il faut que les objets de l'évocation existent. Bien que les belles proportions de l'opéra de Mozart eussent été forcément tronquées pour entrer dans ce lit de Procuste d'une petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue française, forcément employée aussi sur cette scène semble mettre une sourdine à ces notes éclatantes écrites pour la langue sonore de l'Italie, la perfection avec laquelle cette musique était exécutée par les trois cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantôt de cette jeunesse et tantôt de cette amoureuse folie des notes de Mozart. Le duo roucoulé plutôt que chanté à la fois entre madame Carvalho et mademoiselle Duprez est un de ces miracles d'exécution qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, à de tels accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent prédestiné au génie du Chérubin de la musique, on comprend que les religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des éternelles béatitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les anges dignes de les chanter.

Je sortis ivre de cette soirée, et je suis resté ivre de souvenir. La figure de madame Carvalho, trop pure pour le rôle du page, chante dans les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert de deux sens!

Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son âme et de son génie.

III

Ce qu'il y a de remarquable dans ce jeune homme, Wolfgang Mozart (la plus prodigieuse organisation musicale qui fut jamais), c'est que la musique et l'homme en lui ne sont, pour ainsi dire, qu'un seul être; la musique est couchée avec lui dans son berceau, il balbutie à l'âge de trois ans, sur les genoux de son père ou de sa mère, des airs au lieu de paroles; la musique joue avec lui sur tous les instruments sonores comme avec les jouets de ses premières années; la musique écrit par sa main des sonates pour le clavecin, des fugues pour l'orgue des cathédrales ou des opéras pour les théâtres d'Italie dès son adolescence; elle voyage avec lui de Milan à Naples, de Naples à Venise, de Venise à Vienne, de Vienne à Paris, enlevant à toutes ces langues, à tous ces climats, à toutes ces vagues, à tous ces vents, leurs harmonies, comme la brise, en parcourant la terre, lui enlève tous ses parfums pour s'embaumer elle-même. La musique sanglote avec lui au chevet du lit de mort de sa mère et s'associe à ses funérailles. La musique se mêle à ses amours; elle écrit avec lui de sa main mourante son angélique Requiem; elle note ainsi son premier et son dernier soupir; elle l'exhale avec son âme et va se joindre au concert céleste dont toute sa vie n'a été que le prélude ici-bas.

C'est le caractère de l'existence de Mozart: ce n'est pas un musicien, c'est la musique incarnée dans une organisation mortelle.

IV

Après la perte de sa mère à Paris, le pauvre artiste fut recueilli par Grimm, son compatriote et son protecteur, dans la maison de madame d'Épinay, cette amie célèbre de Grimm et de J. J. Rousseau.

Cette maison était située dans la rue de la Chaussée-d'Antin, sur le boulevard des Italiens. Il cherche à vendre ses œuvres musicales à un éditeur; il ne parvient pas à en trouver quinze louis. L'archevêque de Salzbourg marchande le père et le fils aux appointements de 500 francs par an; Wolfgang part sur ces offres pour l'Allemagne: ses concerts lui payent son voyage. «J'ai encaissé hier à Strasbourg trois louis!» écrit-il avec jubilation à son père.

Il fait représenter avec succès son opéra d'Idoménée à Munich; il s'établit à Vienne comme musicien de l'archevêque de Salzbourg. Traité par ce prince de l'Église en domestique de l'ordre le plus inférieur, il mange avec les marmitons à la table de cuisine. Son brutal protecteur l'injurie grossièrement de parole et de geste; il est mis à la porte par les épaules et pourchassé jusqu'au bas de l'escalier avec les épithètes les plus abjectes.

Il donne des leçons et des concerts par souscription à Vienne; il se marie avec Constance Weber, sœur d'Aloïse Weber, artiste célèbre dont il avait demandé la main, mais qu'il n'avait pu convaincre de son génie à cause de son extérieur souffrant et timide. Sa sœur Nanerl se marie à peu près en même temps à Salzbourg; son pauvre père reste seul; Mozart se dévoue à ses vieux jours et l'appelle auprès de lui à Vienne.

C'est là qu'il compose son premier opéra triomphal, les Noces de Figaro. Son nom et son génie se répandent sur les mélodies divines de ce drame musical dans tout l'univers. L'atmosphère d'Allemagne, de France et d'Italie ne roule que les airs de Mozart devenus populaires, NON PIU ANDRAI, comme nous avons vu de nos jours les échos de l'Europe entière faire chanter aux murs, aux arbres et aux fleuves les airs de Rossini, Di tanti palpiti! L'oreille du monde n'est pleine que de l'âme du poëte de Salzbourg.

Mais ce succès populaire ne le satisfait pas: il veut s'élever, par un drame musical plus complet et plus tragique, jusqu'à ce point culminant de l'art où l'artiste, indifférent au jugement de la foule, parvient à se satisfaire lui-même: le succès dans l'élite, la popularité du petit nombre, voilà la popularité du génie. Il demande à son poëte un sujet qui comporte tous les tons, tous les accents, tous les cris de l'âme humaine. Son poëte lui propose le drame de Don Juan, Mozart accepte: le poëte écrit, le musicien compose.

V

Le poëte que Mozart s'était associé, pour lui donner les thèmes de ces compositions dramatiques pour le théâtre, était lui-même une espèce de Don Juan subalterne qui voulait écrire et faire chanter sa propre histoire dans l'histoire de son héros, immoral, séducteur, impénitent, et puni par le ciel de ses amoureux forfaits.

Ce poëte était un certain Lorenzo d'Aponte, Vénitien de la race enjouée, insouciante, amoureuse et artiste de Venise. Il est mort récemment, pauvre et oublié, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, aux États-Unis, où le flot de ses aventures et de ses malheurs l'avait porté; il a écrit, dans ses dernières années, des Mémoires dignes de ceux du comte de Grammont. Nous venons de les lire en italien, pour y trouver quelques traces justes et vives de son intimité artistique avec Mozart. Le poëte recevait le premier les confidences du musicien, en assistant à l'éclosion de ses accords, accoudé sur le dossier de sa chaise, devant le clavecin.

Ces Mémoires sont de vrais préludes de Don Juan, dans la jeunesse dissipée et voluptueuse d'un fils des Lagunes. Lisons rapidement.

D'Aponte, né dans la petite ville de Céneda, dans l'État vénitien, est chassé de la maison paternelle par le second mariage de son père avec une jeune Vénitienne de dix-huit ans, que son père épouse en secondes noces. Les jalousies de cette belle-mère le forcent à chercher un refuge dans un séminaire de sa petite ville. Sa précocité d'esprit, la beauté de ses traits, son aptitude oratoire et poétique le font discerner par l'archevêque. Ses études achevées, il devient professeur à son tour dans le séminaire où il a été élevé. On lui offre tous les honneurs et tous les bénéfices de l'Église, s'il veut entrer dans l'état ecclésiastique; sa nature légère et libre se refuse à la gravité de cette profession. Il va chercher fortune à Venise; il trouve amour et fortune dans sa première liaison avec une belle courtisane de la capitale. La jalousie de cette femme et l'exigence d'un frère de sa maîtresse l'obsèdent. Il croit leur échapper par une autre liaison avec une jeune et belle princesse napolitaine fugitive de la maison d'un odieux époux; rencontré la nuit dans une gondole du grand canal, l'inquisition de Venise lui enlève cette conquête, jetée par ordre du conseil des Dix dans un couvent de terre ferme.

Il revient à sa première passion; cette femme et son frère l'entraînent au Ridotto, sorte de club, où la république encourageait, pendant le carnaval, toutes les vicissitudes corruptives du jeu: ils finissent par y perdre les monceaux d'or qu'ils y avaient d'abord gagnés. Un vieillard mystérieux, qui avait amassé une fortune de cinquante mille ducats en mendiant sur le pont de Venise, remarque la bonne grâce et la charité de d'Aponte envers les pauvres. Il l'appelle dans sa maison, lui montre son trésor; il lui propose de lui donner en mariage sa fille unique, beauté accomplie qui vient de sortir du couvent, et qu'il fait apparaître devant lui dans toute la fraîcheur de son adolescence: d'Aponte est enivré à la fois par l'amour et par la fortune, mais sa fatale passion pour la courtisane qu'il aime et qu'il redoute le fait hésiter. Il s'éloigne en gémissant de la chambre du vieillard, il retombe dans ses liens et dans ses désordres. Les représentations d'un frère aîné qui vient l'arracher à ses libertinages le ramènent à Trévise; il y professe les belles-lettres avec un applaudissement qui répand son nom dans Venise. Des vers satiriques contre le conseil des Dix le font arrêter par l'inquisition d'État: on le juge; le professorat public lui est interdit pour toute peine. Recueilli dans le palais d'un patricien de Venise, amateur et protecteur des lettres, le poëte raconte l'empire exercé sur ce vieillard par une jeune fille nommée Térésa qui finit par épouser le patricien. Les mœurs étranges de Venise sont peintes, dans ce récit de d'Aponte, en traits de Molière et de Pétrone. Un sonnet en patois vénitien contre les grands, chanté par les gondoliers, et dont il est l'auteur; un jambon mangé en carême dans une hôtellerie de la ville, servent de prétexte contre lui. Les deux inquisitions le menacent à la fois; ses amis lui conseillent de prévenir sa condamnation par la fuite, il quitte Venise pour jamais.

VI

Il arrive à Goritz, charmante petite ville de Frioul. Il se présente à la première hôtellerie venue, sans autre bagage qu'un Horace, un Dante et un Pétrarque annotés par lui, seule fortune d'un philosophe, d'un amoureux et d'un poëte. La peinture de la jeune hôtesse allemande qui l'accueille, et dont il devient épris au premier coup d'œil, est d'une grâce, d'une fraîcheur et d'une candeur qui égalent les pages de Daphnis et Chloé ou les primeurs d'imagination de J. J. Rousseau dans le verger des Charmettes. Le souper du voyageur, auquel assistent les servantes et la belle hôtesse, la scène de la déclaration d'amour faite à l'aide d'un dictionnaire allemand-italien, où le doigt muet de la jeune veuve et du jeune poëte marquent les mots qui révèlent leur inclination naissante est une scène supérieure à celle du page dans les Noces de Figaro que d'Aponte et Mozart devaient écrire et chanter bientôt ensemble: nous n'en connaissons pas de pareille en français. Dans la scène suivante, l'hôtesse, appelée un moment par l'arrivée d'autres voyageurs, disparaît; elle revient bientôt, accompagnée d'une de ses servantes, à qui elle fait chanter un air allemand dont les paroles signifient:

«J'aime un homme du pays d'Italie.»

Le poëte allemand Göthe n'est pas plus séduisant dans Marguerite, plus naïf dans Mignon; d'Aponte joue sans préméditation le rôle de Faust et de don Juan, à son premier pas sur la terre des magies de la poésie et de l'amour. Le besoin d'argent le force à quitter cette délicieuse halte et à chercher des ressources dans son talent poétique. La jeune hôtesse lui offre en vain sa bourse et son cœur, il a la délicatesse de refuser. Il prend une chambre dans un faubourg de Goritz, il vit de ses improvisations et de ses odes en l'honneur de l'impératrice et des hommes d'État de l'Autriche. Une série d'aventures bizarres lui fait quitter Goritz; il se rend à Vienne et à Dresde: le premier ministre, comte Marcolini, goûte son talent et le protége. Il écrit des opéras et des psaumes; il s'éprend à la fois de la mère et des deux filles d'un peintre italien établi à Dresde; ce triple amour, quoique contenu dans les bornes de l'honnêteté, amène une explication sévère entre la mère et le père, avec le séducteur innocent. On somme d'Aponte de se déclarer pour l'une ou pour l'autre des jeunes filles ou de cesser ses visites. Le mariage épouvante ses amours; il confie ses anxiétés à un vénérable ecclésiastique de Dresde, le père Huber, amateur passionné de musique et de vers; le père Huber lui donne les conseils de la vertu, et le fait partir tout en larmes pour Vienne, après avoir glissé dans sa poche cent sequins et une Imitation de Jésus-Christ.

VII

Arrivé à Vienne, il est recommandé au célèbre Salieri, compositeur et directeur d'opéra italien à la cour de l'empereur Joseph; le grand poëte Métastase, le Quinault de l'Italie, l'accueille. Par la protection de Salieri et de Métastase, il est introduit auprès de l'empereur, qui le charge de composer des libretti pour son théâtre italien de Vienne. Métastase meurt, et d'Aponte aspire à lui succéder. L'abbé Casti, son rival en poésie théâtrale, prévaut injustement sur ce jeune homme. Paësiello, le grand compositeur napolitain, emprunte à Casti ses poëmes; d'Aponte échoue dans sa première tentative théâtrale, sur la musique de Salieri. L'amour le console de ce revers. Un chirurgien italien, jaloux de la préférence obtenue par d'Aponte dans le cœur d'une belle Viennoise, lui donne un remède contre un léger mal, qui lui fait tomber à vingt-neuf ans toutes les dents. Il cherche en vain à atteindre son assassin pour le punir de sa perfidie; la fuite le dérobe pendant huit ans à sa vengeance.

VIII

C'est dans cette situation désespérée que d'Aponte rencontre Mozart, à peu près aussi disgracié que lui de la faveur des cours, des directeurs de théâtres et du public que d'Aponte l'était lui-même. Il est curieux de lire ce que d'Aponte raconte, dans ses Mémoires, de sa première entrevue et de sa liaison constante ensuite avec le génie encore méconnu de la musique.

«Wolfgang Mozart, dit d'Aponte, que j'eus l'occasion de rencontrer enfin à Vienne chez le baron de Vetzlar, son grand partisan et son ami; Wolfgang Mozart, quoique doué par la nature d'un génie musical supérieur peut-être à tous les compositeurs du monde passé, présent et futur, n'avait jamais pu encore faire éclater son divin génie à Vienne, par suite des cabales envieuses de ses ennemis; il y demeurait obscur et méconnu, semblable à une pierre précieuse qui, enfouie dans les entrailles de la terre, y dérobe le secret de sa splendeur. Je ne puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à laquelle l'Europe et le monde durent la révélation complète des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie. L'injustice, l'envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes allemands de Mozart, ne consentiront jamais à accorder une telle gloire à un Italien comme moi; mais toute la ville de Vienne, tous ceux qui ont connu Mozart et moi en Allemagne, en Bohême, en Saxe, toute sa famille, et surtout le baron de Vetzlar lui-même, son enthousiaste, dans la maison duquel naquit la première étincelle de cette divine flamme, me sont témoins de la vérité de ce que je dis ici...

«Et vous, continue-t-il en prenant à témoin et en apostrophant leur protecteur commun, M. de Vetzlar, vous, monsieur le baron, qui venez de me donner des preuves récentes de votre fidèle et gracieux souvenir; vous, qui avez tant aimé et tant apprécié cet homme vraiment céleste, et qui avez une si juste part dans sa gloire, dans cette gloire devenue plus grande et plus sacrée par l'envie qui l'a constatée et par notre siècle, qui la ratifie unanimement après sa mort, rendez-moi le témoignage que je revendique aujourd'hui de vous pour la postérité.

«Je compris facilement, ajoute-t-il, que l'immensité du génie musical de Mozart exigeait un sujet de drame vaste, multiforme, sublime. En causant un jour avec lui, il me demanda si je pourrais aisément réduire en drame la comédie de Beaumarchais intitulée les Noces de Figaro. Le succès fut soudain et universel.

«Bientôt après, Mozart, s'en remettant à moi du choix d'un drame plus élevé, plus vaste et plus surnaturel approprié à son génie, je pensai à Don Juan, dont l'idée le séduisit complétement. J'écrivais pendant le jour pour Salieri, et la nuit pour Mozart. Après avoir lu quelques pages de l'Enfer du Dante pour donner le diapason à mon inspiration, je me mettais à ma table de travail vers l'heure de minuit: une bouteille d'excellent vin de Tokay était à droite, mon écritoire à ma gauche, une tabatière pleine de tabac de Séville devant moi. En ce temps-là, poursuit-il, une jeune et belle personne de seize ans, que je n'aurais voulu aimer que comme un père, habitait avec sa mère dans ma maison; elle entrait dans ma chambre de travail pour les petits services de l'intérieur chaque fois que je sonnais pour demander quelque chose; j'abusais un peu de la sonnette, surtout quand je sentais ma verve tarir ou se refroidir. Cette charmante personne m'apportait alors, tantôt un biscuit, tantôt une tasse de café, tantôt seulement son beau visage toujours gai, toujours souriant, fait exprès pour rasséréner l'esprit fatigué et pour ranimer l'inspiration poétique. Je m'assujettis ainsi à travailler douze heures de suite, à peine interrompues par quelques courtes distractions, pendant deux mois de suite. Pendant tout ce temps, la belle suivante restait avec sa mère dans la chambre voisine, occupée, soit à la lecture, soit à la broderie, soit au travail de l'aiguille, afin d'être toujours prête à venir au premier coup de sonnette. Craignant de me déranger de mon travail, elle s'asseyait quelquefois immobile sans ouvrir la bouche, sans cligner les paupières, me regardant fixement écrire, respirant doucement, souriant gracieusement, et quelquefois paraissant prête à fondre en larmes sur l'excès du travail dans lequel j'étais absorbé. Je finis par sonner moins souvent et par me passer de ses services pour ne pas me distraire et ne pas perdre mon temps à la contempler. C'est ainsi qu'entre le vin de Tokay, le tabac de Séville, la sonnette sur ma table, et la belle Allemande, semblable à la plus jeune des muses, j'écrivis pour Mozart le drame de Don Juan

Et nous ajoutons: C'est ainsi que Don Juan devait être écrit, par un aventurier, un amant, un poëte, un homme de plaisir et de désordre inspiré du vin, de l'amour et de la gloire, entre les tentations de la débauche et le respect divin pour l'innocence, homme sans scrupule, mais non sans terreur des vengeances du ciel. D'Aponte, à l'impénitence près, écrivait le drame de sa propre vie dans le drame de Don Juan.

IX

Mais pour que le drame fût complet, il fallait qu'il fût retouché, transfiguré, idéalisé et pour ainsi dire sanctifié par une âme pure aussi pleine de divinité que l'âme de d'Aponte était pleine de souillure. C'est le sort que le dieu de l'art réservait à ce chef-d'œuvre poétique et musical, écrit par un impie, noté par un saint. C'est l'immortel caractère de ce monument musical: on y sent à la fois bouillonner le vice, prier l'innocence, défier le ciel, foudroyer le crime, éclater la justice divine, rayonner l'immortalité rémunératrice à travers les fausses joies et les faux triomphes d'un scélérat de plaisir.

Et c'est ainsi qu'un vrai critique découvrirait presque toujours dans le poëte, dans le musicien, dans le peintre, dans le poëte, les véritables sources de l'œuvre de ces grands artistes. L'œuvre, c'est toujours l'homme: creusez bien, vous trouverez toujours une réalité sous une fiction.

X

Nous ne sommes pas assez musicien nous-même, et nous ne pouvons pas chanter assez aux yeux nos paroles pour suivre la partition de Don Juan, et pour vous montrer à chaque scène l'esprit satanique du poëte transformé, converti et divinisé par l'âme idéale, morale et sainte du musicien. Mais un homme consommé dans l'art de Mozart et Hayden, commentateur original et éloquent du drame de Don Juan, M. Scudo, va nous prêter ici sa science et sa plume. Laissons d'Aponte, qui ne nous révèle que des anecdotes; prenons Scudo, qui nous révèle deux mondes superposés dans la partition de Don Juan: le monde des passions dans le poëme, le monde des saintetés dans la musique; la nature corruptrice et corrompue en bas, la nature surnaturelle et incorruptible en haut. Ce commentaire, à la fois musical et littéraire de Scudo, est une des clefs d'or qui ouvrent le mieux le sanctuaire du génie de la musique dans l'âme du plus éthéré des musiciens.

XI

Mozart, tout fervent de verve musicale qu'il fût en ce temps-là, avait un fond de mélancolie dans l'âme. Son cœur venait d'être déçu par l'objet de son premier amour. «Mademoiselle Aloïse Weber, dit Scudo, était une jeune et jolie cantatrice de grand talent que Wolfgang Mozart avait entendue et connue à Munich avant son départ pour Paris. Il désirait passionnément l'épouser à son retour; il était revenu demander sa main à sa famille avec un espoir mêlé de doute. Mais lorsque la virtuose coquette et adulée par les grands seigneurs vit arriver chez elle, après un an d'intervalle, un jeune homme maigre, au long nez, aux gros yeux, à la tête exiguë, revêtu d'un habit rouge à boutons noirs qu'il portait en deuil de sa mère, elle le toisa d'une manière si froide et si cruelle que Mozart ne se le fit pas dire deux fois. Il refoula dans son cœur la flamme qui le tourmentait depuis un an, et reporta la partie indécise de son affection sur Constance Weber, la plus jeune des sœurs d'Aloïse. C'est ainsi que les vrais poëtes changent d'objet sans changer d'amour, parce qu'ils impriment sur tout ce qu'ils adorent l'image que Dieu a gravée dans leur âme.

«Cette première déception de cœur, quoique compensée par une heureuse union avec la sœur d'Aloïse, Constance Weber, était une blessure mal guérie qui se rouvrait quelquefois dans ses souvenirs; il y avait donc, non-seulement des gémissements sourds, mais des cris déchirants, bien que comprimés, dans la voix de ce génie qui chantait en lui; il y avait de plus un sentiment très-amer de l'injustice et de la perversité des choses, si ce n'est des âmes. C'est ce désespoir de l'amour trompé, ce sont ces indignations et ces malédictions des victimes du sort, ce sont ces joies courtes, malignes et ironiques du vice triomphant que Mozart éprouvait le besoin d'exprimer dans un drame. C'était surtout la voix sereine, impassible, mais terrible de la Providence vengeresse qu'il voulait faire prédominer sur toutes ces joies, sur toutes ces douleurs et sur tous ces défis du cœur humain.

«Voilà pourquoi, quand les habitants de Prague qui venaient de sentir les premières, les puissantes délices de son talent dans un drame purement comique, les Noces de Figaro, lui demandèrent un drame à la fois comique et tragique, il s'associe le poëte d'Aponte pour lui écrire presque sous sa dictée le poëme de Don Juan

Je veux peindre les passions violentes, écrivait-il à son père; mais les passions violentes ne doivent jamais être exprimées ni en poésie ni en musique jusqu'à provoquer le dégoût même dans les situations horribles; la musique, selon moi, ne doit jamais blesser les oreilles ni cesser d'être la musique, c'est-à-dire la beauté de l'expression chantée. «C'est la doctrine de l'antiquité dans la théorie des beaux-arts, dit avec raison M. Scudo en citant ces paroles si justes; c'est la doctrine pratiquée par Phidias, par Virgile, par Raphaël, doctrine contraire à celle du musicien rival de Mozart, Gluck, qui voulait au contraire que la musique ne fût que la traduction littérale de la parole... Le principe de Gluck, qui est celui de la France, nous prouve, ajoute le commentateur, que si Mozart s'était fixé à Paris, il n'aurait jamais écrit le chef-d'œuvre de beauté et de sentiment de Don Juan

XII