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Cours familier de Littérature - Volume 05 cover

Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 18: V
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About This Book

The volume gathers monthly conversational lectures and critical essays that guide readers through literature’s works, themes, and styles, combining close readings, poetic excerpts, historical context, and reflections on moral and civic responsibilities of writers. The author offers prefaces defending his neutrality and the labor of letters, addresses contemporary criticism and accusations, and alternates literary analysis with meditative passages and translations or summaries of epic episodes and poetic imagery. Organized as a familiar course, the pieces aim to instruct and cultivate taste, balancing practical commentary on form and language with broader reflections on readers, authorship, and the social duties of literary practice.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXVIe ENTRETIEN.

2e de la troisième Année.

ÉPOPÉE.
HOMÈRE.—L'ILIADE.

I
Voilà l'homme, maintenant voyons l'œuvre.

L'Iliade est un poëme tout à la fois religieux, historique, national, dramatique et descriptif. C'est le poëme épique par excellence, car il embrasse tout, le ciel, la nature et l'homme. Laissez-moi vous le dérouler page à page, non pas avec la fastidieuse minutie d'un scoliaste grec qui s'extasie sur chaque aventure et sur chaque vers, mais avec la critique libre, impartiale, sincère, d'un Européen, cosmopolite d'esprit, qui n'adore pas servilement toutes les reliques, mais qui sent et qui raisonne à la fois ses impressions.

Bien des choses ont vieilli dans ce poëme: le ciel d'abord, qui a été dépeuplé de ses dieux; les nations ensuite, telles que les Troyens et les Hellènes, petits groupes d'hommes qui n'ont laissé que des cendres sur le cap Sigée et un nom sur les pages impérissables de leur poëte; les mœurs enfin, qui ne ressemblent pas plus aux nôtres aujourd'hui que la barbarie à la civilisation et que Troie ou Argos, bourgades classiques, ne ressemblent à Paris, à Rome, à Constantinople ou à Londres.

Mais deux choses n'ont pas changé: la nature et le cœur humain. Ce sont ces deux choses surtout que nous allons rechercher avec vous dans les poëmes d'Homère. Nous les y retrouverons à chaque pas, et nous les y retrouverons avec d'autant plus de charme que la langue merveilleuse dans laquelle Homère retrace la nature et l'homme avait alors sur sa palette, en apparence indigente et novice d'un peuple naissant, une transparence d'images, une fraîcheur de coloris, une naïveté de tours qui semblent associer dans les vers d'Homère l'enfance, la jeunesse, la maturité et la vieillesse d'un idiome. Nous nous servirons, pour faire comprendre cette perfection des vers homériques, de la traduction d'un de nos savants amis, M. Dugas-Montbel, esprit assez studieux pour interpréter laborieusement le grand poëte, assez poétique pour ne pas déflorer la poésie par la science. Nous modifierons nous-même la traduction par quelques coups de pinceau, toutes les fois qu'elle nous paraîtra susceptible de plus de grâce ou de plus de force. Tout notre mérite, s'il y en a, dans ce commentaire, sera de vous présenter ces deux monuments de l'esprit humain en Grèce dans leur vrai jour et de ne pas nous interposer entre Homère et vous. Le vrai commentaire du génie, c'est son ouvrage.

Lisons!

II

Le poëte commence son Iliade ou son récit de la chute d'Ilion (Troie) par une invocation à l'inspiration divine que les anciens appelaient la muse. Tout homme qui entreprend une œuvre surhumaine éprouve le besoin d'invoquer en dehors de lui une puissance plus forte que lui. L'acte de génie est en même temps un acte de piété. L'homme s'humilie et se réduit à l'état d'instrument sous la main divine. Cet exorde religieux est toujours le plus beau, car il donne plus d'autorité au poëte, ou à l'artiste, ou au législateur, ou au guerrier, ou à l'orateur, sur les autres hommes. Ce n'est plus l'homme qui chante, ou qui parle, ou qui agit en lui; c'est la Divinité.

Ainsi procède le pieux Homère: «Chante, ô muse, la colère d'Achille, fils de Pélée; colère fatale qui entraîna tant de désastres pour les Grecs, qui précipita aux enfers les âmes intrépides de tant de héros, et qui fit de leurs cadavres la proie des chiens et des vautours!»

Puis le poëte s'interroge sur les causes qui produisirent ces dissensions fatales entre les guerriers chefs de la confédération hellénique contre Troie. Agamemnon, le généralissime de l'armée grecque, a refusé de rendre à Chrysès, prêtre d'Apollon, sa fille captive. «Non, a-t-il dit au malheureux père, je ne délivrerai point ta fille avant qu'elle ait vieilli dans mon palais d'Argos, loin de sa patrie, occupée à filer le lin et à préparer ma couche!»

Le prêtre tremblant se retire à ces cruelles paroles, et «marche en silence sur la grève de la mer sonore; il demande en son cœur vengeance à cet Apollon dont il dessert les autels.»

Apollon l'exauce. Sa descente sur la terre rappelle celle de l'ange exterminateur dans la théogonie chrétienne. «Le cœur chaud de colère, il s'élance des hauteurs de l'Olympe, ses épaules chargées de l'arc et du carquois. Sa course rapide fait résonner derrière lui les dards du dieu courroucé. Il s'approche, sombre, terrible comme la nuit, s'arrête loin des vaisseaux et lance un de ses traits. L'arc d'argent retentit d'un son sinistre, etc.»

Chacun de ces traits porte la mort aux animaux et aux hommes. Apollon, représenté ici comme le dieu de la santé, sème la peste dans le camp. La mort sévit; les chefs s'assemblent en conseil. Achille demande avec une audace encore contenue d'où peut venir la colère d'Apollon. Un devin, nommé Calchas, lui dit qu'il lui révélera la véritable cause de ces malheurs s'il veut le garantir contre la vengeance d'un homme puissant qui règne sur Argos. Calchas, rassuré par la promesse d'Achille, dénonce Agamemnon, ravisseur de Chryséis. Agamemnon maudit le devin et déclare qu'il rendra Chryséis à son père pour sauver le peuple, si les autres chefs veulent lui donner une autre dépouille équivalente.

Une altercation sanglante s'élève entre Achille et Agamemnon; les deux chefs se renvoient d'atroces injures. Les mœurs sauvages de ces chefs de montagnards de l'Albanie éclatent dans toute leur rudesse. Achille menace de se retirer dans son pays avec ses barques et ses guerriers, abandonnant les Grecs à leur malheureux sort.—«Eh bien! fuis, si tu veux; je te méprise! Je me ris de ta colère, je défie tes menaces,» lui dit Agamemnon. «Je renverrai Chryséis à son père, puisque Apollon me l'enlève; mais j'irai moi-même dans ta tente et j'enlèverai la belle Briséis, qui t'échut en partage dans les dépouilles, afin que tu apprennes combien mon autorité est au-dessus de la tienne et que nul ne s'égale à moi!»

III

Achille, saisi d'une douleur poignante, veut tirer son glaive. Minerve le retient par ses cheveux blonds, mais il laisse déborder au moins sa rage en paroles: «Misérable ivrogne! toi qui as tout à la fois les yeux insolents d'un chien et le cœur d'une biche, je jure, par ce sceptre, par ce sceptre qui ne poussera désormais ni rameau ni feuillage, par ce sceptre qui ne reverdira plus, depuis que, coupé du tronc qui le porta sur les montagnes, il a été dépouillé par le fer de ses feuilles et de son écorce;—je jure que tu te rongeras le cœur pour avoir outragé en moi le plus intrépide des Grecs!»

Nestor alors, vieillard à la parole persuasive, orateur éloquent de Pylos, Nestor qui avait régné déjà sur trois générations d'hommes, s'efforce, en les flattant tous deux, de concilier le différend. Son éloquence y échoue. Les injures et les défis redoublent. Achille se retire sous ses tentes. Agamemnon ordonne à ses deux écuyers ou hérauts, Eurybate et Taltibius, d'aller enlever Briséis à Achille. Achille la cède, en prenant les dieux et les hommes à témoin; puis il s'assied pour pleurer loin de ses compagnons, sur la plage de la mer blanchissante, et regarde les flots azurés.

Thétis, divinité de la mer, dont il est le fils, lui apparaît et lui demande la cause de ses larmes. Elle pleure elle-même à son récit; elle lui présage une funeste et courte destinée; elle lui promet néanmoins d'aller sur l'Olympe implorer pour lui le souverain des dieux, Jupiter.

IV

Le poëte profite de cette suspension du drame pour peindre, en vers techniques qui ont toute la poésie de la mer et du navire, les manœuvres d'une barque qui jette l'ancre dans une rade.

«Aussitôt que les compagnons d'Ulysse ont franchi l'entrée de la rade de Chrysa, ils carguent et plient les voiles, ils les roulent sous le pont du navire, ils relâchent les câbles pour abattre le mât, et avec les seules rames ils approchent de la plage. Alors ils jettent l'ancre, attachent avec des cordages la poupe à la rive, et se disséminent sur les bords de la mer, etc.»

Le prêtre de Chrysa, à qui Ulysse vient de ramener sa fille Chryséis, invoque Apollon pour Agamemnon. On immole des victimes, on prépare un banquet. Homère, en véritable poëte, ne se contente pas de raconter; il décrit tous ces apprêts et présente à l'imagination tous ces détails pittoresques du sacrifice, du feu, du repas, détails qui sont la vie des tableaux; puis, quand les matelots se rembarquent avec Ulysse, il peint cette autre scène de mer des mêmes couleurs que la scène du débarquement.

«Quand le soleil a terminé sa course et que les ombres commencent à se répandre sur la terre, les Grecs vont se délasser de leur journée dans leur navire. Le lendemain, dès que l'Aurore aux doigts roses, fille du Matin, a lui dans le firmament, un vent propice et durable souffle sur la mer; ils redressent le mât, ils déploient les voiles blanchissantes qu'enfle l'haleine des vents; la vague bleuâtre résonne sur les flancs du navire qui fend en voguant la plaine liquide.»

V

Ici le poëte, qui voit, avec autant de raison que de poésie, toutes les actions des hommes gouvernées invisiblement par les puissances supérieures nommées divinités, transporte, sans transition, la scène et la pensée de la terre au ciel. Thétis, agenouillée devant Jupiter, implore le roi des dieux pour son fils Achille. Jupiter, qui craint de mécontenter son épouse, la fière Junon, protectrice des Troyens, promet à Thétis d'écouter ses prières, pourvu que Junon ignore son intercession. Il se contente de lui faire un signe de tête muet, serment des dieux. «Il fronce ses noirs sourcils; sa chevelure divine ondoie sur sa tête immortelle, et tout le vaste Olympe en est secoué.»

Mais Junon s'aperçoit que son époux a promis quelque chose à Thétis aux pieds d'argent, personnification de la mer aux plaines blanchies d'écume. Jupiter, qui évite l'explication par une indignation feinte, gourmande son épouse Junon et la renvoie s'asseoir en silence. Vulcain, fils de Junon, conseille à sa mère la soumission; il lui représente le danger d'irriter le maître des dieux, qui, dans un mouvement d'impatience, le précipita lui-même par le pied du ciel dans l'île de Lemnos. Puis, il verse à tous les dieux réconciliés et souriants le nectar, breuvage des immortels. «Un rire inextinguible dérida tous les dieux et toutes les déesses en voyant le ridicule Vulcain, époux de Vénus, s'empresser, en boitant, autour des tables, dans le palais de l'Olympe. Apollon, le dieu de l'intelligence sous toutes ses formes, et les muses, inspirations incarnées, complètent la fête par les chants et par la musique. Jupiter feint de s'endormir sur sa couche, dans les bras de Junon.»

VI

Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter envoie à Agamemnon. Le songe obéit; il présage à Agamemnon la chute d'Ilion pour ce jour-là. Agamemnon se confie à ce présage. «Il se lève de sa couche, il revêt une riche et moelleuse tunique, nouvellement tissée, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache à ses pieds de riches sandales, il suspend à ses épaules un glaive étincelant d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pères et s'avance vers les navires des Grecs.» Il monte dans le vaisseau du vieux Nestor, roi de Pylos.

Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confédérés.

Écoutez le poëte peignant l'attroupement des rois et de l'armée à la voix de Nestor: «Tous les rois, porteurs de sceptre, se lèvent, obéissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs. Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable des abeilles; leurs essaims, toujours plus épais, se groupent sur les fleurs printanières ou voltigent épars dans les airs; ainsi tous ces peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires, se répandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes au lieu assigné pour le conseil.»

Agamemnon leur adresse un discours très-éloquent et très-pathétique pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On voit qu'Homère eût été facilement Démosthène, s'il n'avait été Homère.

Agamemnon feint de vouloir lever le siége après neuf années d'efforts inutiles. À l'idée de cet abandon les Grecs frémissent de honte. L'agitation d'une assemblée du peuple est décrite comme par un historien qui aurait assisté cent fois à ces tempêtes d'hommes dans les assemblées politiques. «La multitude est ondoyante comme les flots de la mer Icarienne, que soulèvent en sens contraire les vents d'Eurus et de Notus, échappés du sein des nuages; tel que, dans sa course, le Zéphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'élance et fait ondoyer les épis; de même se soulève et s'abaisse l'immense réunion! etc.»

Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspiré à propos par Minerve, sagesse divine, se répand alors de groupe en groupe et révèle à voix basse, aux chefs étonnés, que le discours d'Agamemnon n'est qu'une épreuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'armée. Homère ici se montre aussi expérimenté en effervescence populaire et aussi contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait traversé les factions de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de sa patrie. Sa personnification de la démagogie des camps dans la personne de Thersite, gourmandé par le sage Ulysse, est une leçon de politique par la poésie.

«Les soldats étaient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite, intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit était fertile en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et défiant toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il était louche et boiteux; ses épaules courbées comprimaient sa poitrine; sur son crâne, aminci en cône au sommet, flottaient quelques rares cheveux.» Les discours aux soldats qu'Homère met dans sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon livré en dérision à la populace. Ulysse le confond en présence de ses partisans et le frappe impunément de son sceptre sur les épaules. Les soldats, indignés de la lâcheté de ce factieux, qui pleure au lieu de combattre, se retournent avec la mobilité populaire contre leur insolent instigateur. Cette scène serait de la haute comédie de Molière, par le mépris, si elle n'était pas de l'épopée par l'énergie de l'éloquence.

Ulysse harangue alors l'assemblée émue par la description pathétique d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnaît coupable de la première insulte à Achille; il le provoque à la réconciliation et ordonne le combat: «Que les courroies qui attachent le large bouclier au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse à lancer le trait, que le coursier attelé au char étincelant ait ses flancs blanchis d'écume, que le lâche soit livré aux chiens et aux vautours!»

À ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. «Ainsi que les vagues, sous un cap élevé, battu de tous côtés par les vents, retentissent contre le roc escarpé qui les brise, etc.» On sacrifie aux dieux. Le sang, le feu, la fumée qui monte de la graisse des victimes, sont décrits avec une puissance de vérité qui, sans tomber dans le dégoût et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de l'holocauste. «Les guerriers, semblables à la flamme qui court de vallée en vallée en dévorant une forêt, font étinceler l'éclat de leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, comparés aux nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allongé, qui volent en se jouant sur les rives du Caystre (fleuve des environs de Smyrne, où j'ai planté moi-même un jour ma tente), se répandent dans la plaine arrosée où coule le Scamandre, fleuve tari d'Ilion.»

Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dénombrés et dénommés par la muse au poëte, revue semée d'anecdotes nationales et qui donne à toutes les peuplades de la Grèce leur caractère et leur gloire propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la géographie chantée et l'histoire en peinture. Le poëme, ici, descend à la précision sans cesser d'être sublime. Homère est historien et géographe, mais c'est encore Homère.

VII

Le troisième chant fait marcher cette armée au milieu de la poussière qu'elle soulève, et que le poëte compare aux brouillards élevés sur les montagnes par le vent du midi.

Pâris, le beau ravisseur d'Hélène, sort de la ville et rencontre au premier rang des Grecs Ménélas, dont il a ravi l'épouse. Ménélas le provoque en vain; Pâris, dont la beauté martiale déguise mal la lâcheté, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frère Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa faiblesse. Pâris s'excuse et demande à combattre en présence des deux armées contre Ménélas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y consentent. Les deux armées s'arrêtent immobiles et heureuses de cette trêve.

Le poëte, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la ville de Priam, aux portes Scées. «Là,» dit-il dans son inépuisable fertilité d'analogies, charme de l'intelligence, «là, Priam et les vieillards de la ville étaient assis sur la plate-forme au-dessus de la ville. Pleins d'expérience, ils discouraient ensemble, semblables à des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font résonner la forêt de leur mélodieuse voix.»

La belle Hélène, sortie de son palais pour contempler le combat, affligée des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam, s'agenouille devant lui et lui nomme un à un les principaux chefs des Grecs, à mesure qu'ils défilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination. L'idée de faire décrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse Hélène, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout à l'heure immoler ses fils et l'immoler lui-même et brûler son palais, est un trait du pathétique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention de l'esprit n'est point féconde, l'invention du cœur donne seule la vie. On sent partout qu'Homère invente comme la nature, c'est-à-dire en sentant ce qu'il pense et en pensant ce qu'il sent. C'est la différence entre le poëte purement ingénieux et le poëte créateur; l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son âme. Homère est immortel comme il est universel, parce qu'il est l'âme de tous impressionnée et exprimée dans un seul.

VIII

Le portrait qu'Hélène fait de la sagesse d'Ulysse est relevé par le portrait qu'Anténor, autre fils de Priam, fait de son éloquence. «L'éloquence de Ménélas, dit-il, était brève; il parlait peu, mais fortement; toujours sobre, il ne divaguait point hors de la question, bien qu'il fût le plus jeune. Quand au contraire le sage Ulysse se levait pour parler, immobile, les yeux baissés, les regards attachés à la terre, il tenait son sceptre sans mouvement dans sa main sans le balancer à droite et à gauche, comme un adolescent novice dans son art; vous auriez cru voir un homme foudroyé de colère ou bien un faible idiot; mais, aussitôt que sa voix harmonieuse s'échappait de son sein, ses paroles se précipitaient semblables à d'innombrable flocons de neige dans la saison d'hiver!»

Les héros viennent inviter le vieux Priam à descendre dans la plaine pour sceller la trêve par ses serments. Son char, guidé par Anténor, l'emporte au milieu des deux armées. Il se retire aussitôt après dans Ilion, pour ne pas assister au combat où son fils Pâris peut perdre la vie sous ses yeux. Le combat s'engage; Pâris, blessé par Ménélas, va succomber; Vénus, qui protége ce beau ravisseur, le dérobe sous une nuée miraculeuse au glaive de Ménélas. Hélène, indignée de la fuite de Pâris, rentré dans son palais à peine effleuré d'une légère blessure, refuse de le voir. Mais Vénus (la passion) contraint Hélène à pardonner à son époux et à l'aimer encore pour sa seule beauté. Pâris l'attendrit par de douces paroles. «Jamais, dit-il, tant de désirs n'ont enivré mon âme, même le jour où, porté sur mes vaisseaux agiles, je te ravis de la gracieuse Lacédémone, et que dans l'île de Cranaé l'amour et le sommeil nous réunirent.» Il l'entraîne vers la chambre nuptiale, où ils reposent ensemble sur une couche d'or pendant que Ménélas le cherche encore sur la poussière pour l'immoler.

IX

La scène du quatrième chant est dans l'Olympe. Jupiter, enivré de nectar par Hébé, défie Junon son épouse en lui vantant le succès de la protection de Vénus en faveur de Pâris et des Troyens. Junon, humiliée, défend encore Ilion, capitale de son culte. Jupiter consent à l'intervention de Minerve pour provoquer les Troyens à rompre les premiers la trêve, afin de les prendre en faute et d'avoir le droit de les abandonner. La descente de Minerve sur la terre est peinte d'un coup de pinceau qui fend le ciel de la nuit. «Tel qu'un astre nouveau que Jupiter, fils de Saturne, fait resplendir tout à coup aux yeux des nautonniers ou d'une nombreuse armée, globe éblouissant d'où jaillissent mille lueurs, ainsi Pallas fond d'en haut sur la terre, balançant son vol entre les Troyens et les Grecs.»

Pallas se transfigure; elle persuade à Pandarus, héros auxiliaire des Troyens, de lancer une flèche contre Ménélas. Pandarus, homme de peu de sens, obéit. Écoutez par quelle étrange et pittoresque diversion d'esprit le poëte, descriptif autant qu'épique, reporte l'attention d'un combat à une chasse.

«Soudain, dit-il, Pandarus empoigne son arc poli, fait avec les cornes d'une chèvre sauvage que lui-même avait frappée au poitrail pendant qu'elle s'élançait de la crète d'un rocher. Le guerrier, qui l'épiait caché dans l'ombre, lui traversa le flanc. Elle tomba à la renverse sur le roc; ses cornes, hautes de seize palmes, s'élevaient au-dessus de son front. Un ouvrier consommé les lima avec soin pour les rendre luisantes, les souda et dora leurs pointes. Pandarus, pour tendre avec plus de force cet arc, l'appuie par un bout en inclinant l'autre sur la terre, etc.»

Quelle imagination résisterait à des tableaux si achevés et si ciselés de vérité! tableaux jetés en passant dans une comparaison ou dans un détail technique qui éblouit l'œil sans le distraire, comme l'écume marque sur la vague qui emporte le vaisseau le sillage du navire sans arrêter le navigateur! Suivez encore:

«Pandarus ajuste la flèche avec la corde, il tire à lui à la fois la corde et le cran de la flèche, il fait toucher le fil de boyau à sa poitrine et le fer aigu de la flèche à la corne de l'arc. À peine a-t-il tendu cet arc immense et recourbé, l'arc résonne, la corde vibre; la flèche acérée siffle et vole ardente à percer le groupe des Grecs.»

Ménélas, à peine atteint à travers son bouclier, voit un filet de sang couler sur ses cuisses. Écoutez par quelle autre comparaison inattendue le poëte détend ici lui-même l'anxiété de l'imagination de ses auditeurs, tout en peignant les mœurs de l'Ionie où il est né:

«Ainsi, quand une femme de Carie ou de Méonie a coloré en pourpre les plaques d'ivoire destinées à parer la tête des coursiers, beaucoup de guerriers désirent les posséder; mais ces ornements précieux, réservés à un roi, seront un jour tout à la fois la parure et l'orgueil de son maître. Ainsi, ô Ménélas! le sang colora tes cuisses, tes jambes, et ruissela jusque sur tes pieds.»

Agamemnon, son frère, s'apitoie en termes d'une héroïque élégie sur le héros blessé; la Bible n'a pas d'accents plus naïfs ou plus miséricordieux. Il n'y a pas une noble tendresse du cœur humain qui n'ait sa note sur le clavier d'Homère; il ne charme pas, il n'émeut pas seulement, il pétrit le cœur humain de vertus naturelles. On ne le lit aux jeunes gens que comme cours de poésie, on devrait le leur lire comme cours de bonté et de morale.

X

L'habile médecin, Machaon, panse la blessure. L'opération est décrite avec le pieux respect qu'inspirait déjà, du temps d'Homère, ces fils d'Esculape, au cœur de femme et à la main divine, qui soulagent les douleurs des hommes.

Tout le reste du chant est employé par Agamemnon à parcourir le camp et à encourager les confédérés par de belles harangues militaires. L'armée se groupe et s'ébranle; écoutez le tumulte de tant de pas:

«Comme sur la plage sonore les vagues de la mer s'accumulent et se déroulent les unes sur les autres au souffle du vent du midi; elles commencent à s'élever dans la pleine mer et viennent se briser en mugissant sur le rivage; là, s'arrondissant autour des écueils, elles se gonflent et rejettent au loin la blanche écume; de même se succèdent les rangs épais des Grecs marchant au combat. Les Troyens, au contraire, sont comme de nombreuses brebis qui, dans l'étable d'un homme opulent, pendant qu'on trait de leurs mamelles le lait éclatant de blancheur, poussent de longs bêlements en entendant les cris de leurs agneaux séparés des mères, etc.»

Je passe la bataille, semblable à toutes les batailles, mais diversifiée au cinquième chant par des épisodes et des attendrissements de poëte qui mêlent à propos les larmes au sang, l'humanité à la fureur, la pitié à la gloire. Les divinités s'y confondent aux hommes, pour prendre la part du ciel et du destin aux événements de la terre. Le chantre s'arrête à chaque instant pour faire respirer le lecteur dans des comparaisons lentement déroulées qui reportent l'âme à des scènes champêtres ou maritimes:

«Diomède s'élance; tel un lion, hardi de cœur, franchissant les palissades d'une bergerie, fond sur les brebis à la laine épaisse; s'il est légèrement blessé, mais non terrassé par le berger qui les défend, sa rage et sa vigueur s'accroissent de sa blessure. À cet aspect, le berger, cessant de défendre son troupeau, se cache lui-même dans le bercail, tremblant de rester au grand jour; les brebis, groupées par la terreur, se pressent les unes contre les autres, tandis que le lion plus ardent bondit dans le vaste enclos, etc.»

XI

Les coursiers, ces combattants auxiliaires de l'homme, jouent dans les batailles un rôle presque égal à celui des héros. Homère les décrit en peintre équestre et les chante en poëte convaincu de l'intelligence, du cœur, de l'héroïsme des animaux, avec tous les détails de leur race, de leur éducation, de leur nourriture, de leur attelage aux chars de guerre.

Vénus elle-même, en voulant dérober son favori Énée à la mort, est blessée à la main par Diomède; elle remonte au ciel et se plaint à Jupiter. Jupiter la réprimande amoureusement de son imprudence. Mars, le dieu de la guerre, va encourager les Troyens dans leurs murs. Le vaillant Hector, fils belliqueux de Priam, ramène les siens au combat. Le choc est terrible: «Comme le vent, dans une aire où l'on bat le froment consacré, lorsque la blonde Cérès sépare au souffle des zéphyrs le grain de son écorce légère, comme on voit alors blanchir tous les lieux voisins, de même les combattants sont couverts d'une blanche poussière! Elle tourbillonne jusqu'à la voûte solide des cieux, sous les pas des chevaux qui revolent aux combats.»

Les Grecs plient devant Hector.

Junon s'attendrit sur leur sort. Elle fait atteler par Hébé son char de guerre céleste, dont la description technique attesterait seule qu'Homère avait été apprenti chez l'armurier consommé Tychius. Pallas monte avec Junon sur ce char.

«Autant qu'un homme assis sur un roc élevé découvre d'espace dans l'horizon quand il regarde la mer azurée, autant les coursiers divins en franchissent d'un bond!» Les deux déesses forcent Mars blessé à abandonner les Troyens pour aller se faire panser dans le ciel.

Le combat reprend au sixième chant avec une abondance de détails et une continuité de meurtres qui fatigue déjà le lecteur. Des harangues injurieuses, échangées entre les guerriers des deux camps, en accroissent la monotonie. On sent l'ennui, ce poison presque inévitable des longues épopées. Mais les Grecs contemporains ou survivants d'Homère ne devaient pas le sentir, parce que tous ces héros étaient leurs ancêtres, tous ces dieux leurs dieux. Mais là est le vice des poëmes nationaux; ils n'ont plus, après un certain temps, le même intérêt pour tous les hommes. Le cœur humain et la nature sont seuls d'un attrait universel et qui se renouvelle avec tous les temps.

XII

Mais cet intérêt renaît à la rentrée d'Hector dans Ilion. Il traverse aux portes Scées, auprès d'un grand hêtre, les vieillards, les femmes, les filles des Troyens, qui l'interrogent sur leurs fils, leurs frères, leurs époux, leurs amis. Il monte au palais de Priam, son père. On voit par la description de ce palais combien les arts de l'architecture et de la décoration étaient antérieurs même aux époques reculées chantées par le premier des épiques.

«Dans ce palais, cinquante appartements contigus étaient revêtus d'un marbre poli et éclatant; là reposaient les enfants de Priam, près de leurs légitimes épouses. En face et dans l'intérieur des vastes cours s'ouvraient douze autres appartements, aussi contigus, aussi lambrissés de marbre éclatant, destinés aux filles du roi et où reposaient les gendres de Priam auprès de leurs épouses. C'est là qu'Hector rencontre sa mère chérie, qui se rendait vers Laodicée, la plus belle de ses filles.»

Elle lui offre un vin fortifiant pour le raffermir. Hector le refuse pour conserver son sang-froid. Il engage sa mère à aller prier les dieux à la citadelle. Hécube, sa mère, s'y rend avec les femmes pieuses et âgées de la ville. Pendant cette prière, Hector va dans le palais de son frère Pâris, ravisseur efféminé d'Hélène. Cette scène domestique émeut vivement le cœur par le contraste du patriotisme dévoué d'Hector, de la mollesse de Pâris, de la honte d'Hélène, qui admire Hector et qui aime Pâris tout en le méprisant. Ce dialogue prépare admirablement l'esprit à l'entrevue d'Hector et d'Andromaque, son épouse. Voyez et écoutez cette scène conjugale entre Hector, son épouse et son enfant, scène qui a servi et qui servira éternellement de texte à toutes les poésies de l'épopée, du drame, de la peinture et de la sculpture. C'est la nature dans ses plus tendres et dans ses plus généreux instincts, transfigurée par la poésie et divinisée par le devoir!

Hector, rentré tout sanglant dans Ilion, au lieu d'aller d'abord embrasser Andromaque et son fils, commence par accomplir son premier devoir de citoyen envers sa patrie: il va gourmander Pâris et l'appeler au secours de la ville menacée. Ce n'est qu'après ce devoir rempli qu'il cède à l'amour conjugal et à l'amour paternel et qu'il court embrasser Andromaque. Le récit de cette entrevue est simple comme la Bible, et dialogué comme une légende populaire du moyen âge.

«Femmes, dites-moi la vérité,» demande-t-il aux suivantes. «Où donc est-elle allée la belle Andromaque hors de son palais? Est-ce chez une de ses sœurs? est-ce chez l'épouse d'un de ses frères? est-ce au temple de Minerve, où les autres femmes fléchissent en ce moment par leurs prières la divinité terrible?

—Ce n'est point chez une de ses sœurs, ce n'est point chez l'épouse d'un de ses frères, ce n'est point au temple de Minerve, où les autres femmes fléchissent par leurs prières la divinité terrible; mais elle est montée sur la plate-forme de la haute tour d'Ilion, dès qu'elle a appris la défaite des Troyens et la victoire des Grecs. Elle a couru vers les remparts comme une femme hors de sens, et derrière elle la nourrice portait le petit enfant!»

Hector, sans en entendre davantage, court aux portes Scées, par où l'on sort dans la plaine où les ennemis sont répandus; Andromaque, qui l'aperçoit du haut de la tour, descend et se précipite vers son mari. Une seule femme l'accompagne, portant entre ses bras leur enfant encore en bas âge. L'enfant s'appelait pour les Troyens Astyanax, et pour son père Scamandrius. À la vue de son enfant, Hector sourit sans parler, tandis qu'Andromaque s'approche, du héros, et lui prenant la main dans les siennes, lui parle ainsi:

«Infortuné! ton courage te perdra. Tu n'as point de pitié pour ce tendre enfant ni pour moi, malheureuse, qui serai bientôt veuve, car les Grecs t'immoleront en se réunissant tous contre toi seul! Il vaudrait mieux pour moi d'être ensevelie dans la terre! Hélas! je n'ai plus ni mon père ni ma mère! Le terrible Achille tua mon père quand il saccagea la ville populeuse des Ciliciens; mais en le tuant il ne le dépouilla pas de ses vêtements, tant il fut retenu par le respect; il lui éleva une tombe autour de laquelle les nymphes des montagnes plantèrent des ormeaux. J'avais aussi sept frères dans nos palais, mais tous, en un même jour, descendirent dans la nuit éternelle, égorgés par le féroce Achille pendant qu'ils paissaient leurs nombreux troupeaux de bœufs et de blanches brebis. Ma mère, pour laquelle il reçut une rançon, périt dans les palais de mon père sous une flèche de Diane..... Hector, tu es pour moi mon père, ma mère vénérée, tu es mes frères, tu es mon époux! Si beau de jeunesse, prends donc pitié de mon désespoir; reste ici sur la plate-forme de cette tour; ne laisse pas ton épouse veuve, ton fils orphelin! Place tes soldats sur la colline des Figuiers; c'est par là que la ville est accessible!

«—Chère épouse, répond Hector, toutes ces pensées étaient aussi en moi, mais j'aurais trop à rougir devant les Troyens et les femmes troyennes si je me retirais du combat comme un lâche..... Oui, je le pressens au fond de mon cœur, un jour se lèvera où la ville sacrée d'Ilion, et Priam, et le peuple courageux de Priam périront ensemble! Mais ni les malheurs futurs des Troyens, de ma mère Hécube elle-même, ni ceux du roi Priam et de mes frères ne me touchent autant que ton propre sort, quand un Grec féroce t'entraînera tout en pleurs, privée de ta douce liberté; quand dans Argos tu tisseras la toile sous les ordres d'une femme étrangère, et que, forcée par l'inflexible nécessité, tu iras chercher l'eau des fontaines de Messéide ou d'Hypérée. Alors, en voyant fondre tes larmes, on dira: C'est donc là cette épouse d'Hector, qui fut le plus vaillant des guerriers troyens quand ils combattaient autour d'Ilion! Ah! que la terre amoncelée couvre mon corps sans vie avant que j'entende ces paroles et que je te sache enlevée de ce palais!»

À ces mots le magnanime Hector veut prendre son fils entre ses bras; mais l'enfant, inquiet à la vue du geste de son père, se rejette en criant dans le sein de sa nourrice. Il est effrayé par l'éclat de l'airain et par la crinière qui flotte hérissée sur la crête du casque. Le père et la mère sourient tous les deux de son épouvante. Le magnanime Hector détache soudain le casque étincelant qui brille sur sa tête et le dépose à terre; il embrasse son fils chéri, le berce dans ses bras; puis, adressant à Jupiter et aux autres dieux sa prière:

«Jupiter, s'écrie-t-il, et vous tous, dieux qui ne mourez pas! faites que cet enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens; qu'il ait ma vigueur et mon intrépidité pour régner et commander dans Ilion; qu'on dise, un jour à venir, de lui: «Il est encore plus brave que son père!»

«Il dit, et repose son fils entre les mains de sa chère épouse, qui reçoit l'enfant dans son sein avec un sourire trempé de larmes. Le héros, à cette vue, attendri de pitié, nomme Andromaque par son nom et lui parle en ces mots:

«Chère Andromaque, ne t'abandonne pas à un désespoir prématuré! Aucun guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant l'heure marquée, et, du moment où il respire, nul mortel, qu'il soit brave ou timide, ne peut échapper à la destinée! Mais retourne dans ta maison et reprends-y tes travaux de femme, la trame et le fuseau! Surveille les ouvrages de tes suivantes!»

«En achevant ces paroles, Hector reprend son casque ombragé d'une crinière épaisse. Sa chère épouse reprend le chemin de sa maison, mais en retournant souvent la tête et en versant d'abondantes larmes. Elle y trouve rassemblées dans le palais d'Hector ses nombreuses femmes, et sa présence redouble leurs sanglots; toutes ces femmes du palais pleurent sur Hector, bien qu'il soit encore vivant.»

À cet admirable tableau de famille du héros sans jactance, qui sacrifie modestement son amour d'époux, sa tendresse de père, sa vie de soldat à sa patrie, Homère oppose à l'instant le contraste scandaleux de la femme adultère et du lâche guerrier qui étale avec ostentation aux yeux le courage qui lui manque au cœur.

«Cependant Pâris ne s'est point arrêté longtemps dans son splendide palais; revêtu de ses armes éclatantes d'airain poli, il traverse la ville, se confiant dans la légèreté de ses pieds. Tel un coursier, largement nourri dans une étable, brisant ses entraves et galopant par bonds dans la plaine, s'élance vers le fleuve rapide où, superbe, il a l'habitude de se plonger; il dresse, en la secouant, sa tête, fait ondoyer sur son encolure une crinière touffue, et, fier de sa beauté, ses membres souples le portent sans fatigue vers les prairies connues où paissent les jeunes cavales!»

Pâris et Hector se rencontrent aux portes Scées et descendent ensemble vers la plaine où ils vont combattre. Leur entretien est plein de déférence dans la bouche de Pâris, plus léger que pervers, plein d'indulgence et de mesure dans la bouche d'Hector, aussi politique que brave, et qui cherche non à humilier, mais à relever le cœur de son frère. Homère, dans cette sagesse précoce et accomplie qu'il attribue au héros d'Ilion, a eu évidemment pour but de montrer qu'Hector était né aussi propre à gouverner un jour sa patrie qu'à combattre pour elle; à faire ressortir davantage la sauvage et capricieuse férocité d'Achille par opposition à toutes les vertus du fils de Priam; enfin à redoubler le pathétique de la mort prochaine d'Hector par l'admiration et par le regret de tant de vertus fauchées dans leur fleur.

XIII

Ces scènes, les unes publiques, les autres domestiques, de ce sixième chant; ces amours voluptueuses dans la chambre d'Hélène; ces amours chastes dans le palais d'Andromaque; ces adieux sur la tour de la porte Scées; ce cœur d'épouse qui fléchit sous ses alarmes; ce cœur d'époux qui s'affermit tout en s'attendrissant sous le sentiment de son devoir; cette habileté instinctive de la mère, qui se fait suivre par la nourrice et par l'enfant pour doubler sa puissance d'amante par le prestige de sa maternité; ce dialogue, dont chaque mot est pris dans les instincts les plus vrais, les plus délicats et les plus saints de la nature; cette passion légitimée par la chaste union des deux époux; cette éloquence qui coule sans vaines figures et sans fausse déclamation des deux cœurs; cet épisode puéril et attendrissant à la fois de l'enfant effrayé du panache et se replongeant dans le sein de la nourrice en se détournant des bras de son père; ce père qui berce l'enfant de ces mêmes bras forts qui vont tout à l'heure lancer le javelot d'airain contre Achille; le pressentiment sinistre de cette épouse, qui se rappelle tout à coup et comme involontairement que c'est ce même Achille qui a tué jadis son père et ses sept frères; enfin jusqu'à ces ormeaux plantés autour de la tombe de ce père d'Andromaque qui s'élancent tout à coup de son souvenir comme des flèches de cyprès dans un ciel serein; puis les larmes mal contenues qui voilent les yeux; puis le départ en sanglotant, et ce visage qui se retourne tout en pleurs pour apercevoir une dernière fois celui qui emporte son âme; puis ce retour dans sa maison vide de son mari, mais pleine de femmes indifférentes, et cette présence d'Andromaque, seule avec l'enfant et la nourrice, excitant, par la compassion qu'elle inspire, sans parler, plus de sanglots que la chute et l'incendie d'Ilion n'en feront bientôt éclater sur la colline des Figuiers, ce sont là autant de coups de pinceau qui égalent le peintre à la nature et qui font du poëte plus qu'un homme, un interprète véritablement divin entre la nature humaine et le cœur humain!

Et si on ajoute à cette admiration que cet interprète si intelligent, si fidèle et si éloquent, décrit, parle et chante dans une langue aussi divine et aussi harmonieuse que sa pensée; si on ajoute que cette langue cadencée et transparente comme les vagues et comme l'éther dont il est entouré dans ses paroles rhythmées, l'ordre logique des idées, le nœud puissant et serré du verbe qui relie en faisceau la phrase, la clarté du plein jour sous un soleil d'Orient, la force de l'expression, la délicatesse des nuances, la saillie du marbre, la vivacité des couleurs, la sonorité des armures d'airain dans le combat, des vagues de la mer dans les cavernes du rivage, le sifflement de la tempête dans les vergues et dans les voiles, le susurrement du zéphire dans les brins d'herbe ou dans les feuilles des forêts, enfin jusqu'aux plus imperceptibles palpitations du cœur dans la poitrine des hommes, on reste confondu, en présence d'un tel prodige d'expression, de tout ce que les sens perçoivent, de tout ce que l'âme sent et pense, et l'on se demande par quel étrange phénomène le plus ancien des poëtes en est en même temps le plus parfait, par quel contre-sens apparent le génie poétique de la Grèce sort des ténèbres le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre à la main; et on ne peut s'empêcher de se récrier sur le blasphème ou sur la cécité de ceux qui préconisent notre vieille jeunesse au détriment de cette jeune antiquité. La théorie superbe du progrès incessant et indéfini de l'humanité dans tous les arts reçoit ici d'un pauvre chanteur aveugle le plus éclatant et le plus éternel démenti. Les âges ont progressé en mécanique peut-être, mais en poésie!... Placez sur un des plateaux de la balance une locomotive de chemin de fer qui emporte les populations entières d'une cité à une autre avec le grondement de la flamme et la rapidité du vent; placez sur l'autre plateau l'Iliade d'Homère, et demandez-vous à vous-même lequel de ces deux plateaux porte le plus de génie humain dans ces deux chefs-d'œuvre? Je le sais bien, mais je n'oserais pas le dire, de peur d'offenser l'esprit humain dans l'une ou dans l'autre de ses facultés également divines. Cependant l'un de ces plateaux porte une machine et l'autre porte une âme. Mais la machine aussi contient une âme, me dira-t-on. Oui, mais c'est l'âme appliquée par le calcul à la matière; l'autre, c'est l'âme appliquée par la poésie au sentiment, à la pensée, à la nature universelle, à la Divinité. Que le mécanicien préfère la machine, je le veux bien; mais que le philosophe, le poëte, le politique, le spiritualiste préfèrent sans comparaison l'Iliade, je suis de la religion du philosophe, du poëte, du politique, du spiritualiste. Avec l'Iliade et le temps je ferai cent mille machines; avec cent mille machines je ne ferai jamais l'Iliade. Honneur et profit au mécanicien, mais culte au poëte! Voilà le mot de la vérité.

Cette admiration de l'antiquité, admiration fondée en moi sur la connaissance précoce de ses chefs-d'œuvre dans toutes les langues et dans tous les arts, m'inspirait, il y a quelques années, au nom d'Homère, les vers suivants:

Homère! À ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont,
Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.
Monument d'un autre âge et d'une autre nature,
Homme, l'homme n'a plus le mot qui te mesure!
Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer,
Et, dans son impuissance à te rien comparer,
Il te confond de loin avec ces fables même,
Nuage du passé qui couvrent ton poëme.
Cependant tu fus homme: on le sent à tes pleurs;
Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs!
Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme
Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.
Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins vieux
La nature enfantait des monstres ou des dieux,
Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence,
Comme un autre Océan, profond, sans rive, immense;
Sympathique miroir qui, dans son sein flottant,
Sans altérer l'azur de son flot inconstant,
Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives,
Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,
L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit,
Le vol de la tempête aux ailes de la nuit,
Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde,
Rasant sa verte écume et s'éteignant dans l'onde!
Cependant l'univers, de tes traces rempli,
T'accueillit comme un dieu... par l'insulte et l'oubli!
On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire,
Une lyre à la main tu mendiais ta gloire!...
Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau
Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau!
Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie,
Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie,
Disputèrent encore à ton dernier regard
L'éclat de ce soleil qui se lève si tard.
La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre;
Et, de ces vils serpents qui rongèrent ta cendre,
Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom,
Pour souiller la vertu d'un éternel poison,
Ces insectes impurs, ces ténébreux reptiles,
Héritiers de la honte et du nom des Zoïles,
Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris,
S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris!
C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge:
Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage.
Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu,
Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu,
Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille,
Ébranle au loin le temple et tourmente l'oreille,
Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos
Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots,
Comme un céleste accent dans la vague soupire,
Dans l'oreille attentive avec mollesse expire,
Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux,
De ses accords sacrés charme l'homme pieux,
Et, tandis que le son lentement s'évapore,
Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.
...............
...............

Nous allons reprendre ce commentaire de l'Iliade. Admirer, c'est monter. L'admiration de l'antiquité, c'est le progrès de l'avenir.

XIV

Nous avons laissé, à la fin du sixième chant, les Troyens réunis aux portes Scées, discourant sur le sort de leur ville pendant qu'Hector et Pâris s'élançaient de nouveau dans la plaine pour combattre les Grecs. Le septième et le huitième chant, bien que chantés avec la même sublimité de vers, n'ajoutent rien à l'intérêt de la situation épique. Ce sont toujours ces défis et ces combats un peu fastidieux pour des lecteurs à trois mille ans de ces événements, mais qui devaient avoir un immense intérêt national pour les différentes peuplades de la Grèce, de l'Ionie et de l'Archipel, constamment citées, décrites, célébrées dans leurs ancêtres par le poëte.

Hector défie en combat singulier le plus audacieux des chefs de la Grèce; Ménélas se présente; Nestor et Agamemnon ne le jugent pas de force à combattre le héros troyen. On tire au sort, dans un casque, parmi un certain nombre de noms fameux, le nom de celui qui aura la gloire de lutter contre Hector. Le nom d'Ajax, ami d'Achille, sort de l'urne. Ajax et Hector combattent entre les deux camps sans que la victoire se décide pour l'un ou pour l'autre. Jupiter les enveloppe d'une nuée ténébreuse pour suspendre divinement le combat. Les deux héros, lassés, mais non blessés, se séparent en se faisant des présents magnifiques. Ils se rendent généreusement justice l'un à l'autre. Cette générosité, que nous appellerions aujourd'hui chevaleresque, atteste que la chevalerie, cette grâce dans l'héroïsme, était inventée bien avant les mœurs arabes et chrétiennes, et qu'elle était sortie du cœur de l'homme, même dans les temps que nous nommons barbares, comme une beauté innée des sentiments humains, beauté qui n'a pas d'autre date que celle du cœur humain lui-même.

XV

Les Grecs, après ce combat singulier, héroïque, mais sans issue, éprouvent dans une mêlée générale une demi-défaite qui les refoule au bord de la mer, derrière une enceinte de fossés et de palissades qu'ils ont construits pour protéger leurs vaisseaux. Les Troyens campent, vainqueurs, sur le champ de bataille reconquis, derrière le Simoïs. Le huitième chant se termine par une de ces comparaisons larges, splendides, saisissantes, qui jettent sur les tableaux d'Homère un vernis éclatant.

«Ainsi parle Hector, et les Troyens applaudissent à ses paroles par une grande clameur. Aussitôt ils soulagent du joug les chevaux baignés de sueur, et chaque guerrier les attache à son char par des courroies.... Les Troyens, fiers de leur victoire, reposent, pendant toute la nuit, sur le champ de bataille, à la lueur des feux qu'ils ont allumés.

«Ainsi, lorsque, dans le firmament, à la lueur de la lune argentée, les radieuses étoiles scintillent, lorsque les vents se taisent dans les airs et que la transparence de la nuit laisse découvrir au loin les collines, les vallées, les hautes cimes des montagnes, le vaste espace des cieux qui s'étend devant nous laisse apercevoir tous les astres, et le cœur du berger est plein de joie... Ainsi brillent çà et là les feux que les Troyens ont allumés devant Ilion et le Xanthe aux flots rapides. Mille foyers resplendissent à travers la plaine; la vive lueur de chacun de ces feux éclaire cinquante guerriers assis à l'entour, et les chevaux qui broient l'orge blanche et l'avoine attendent auprès des chars que l'Aurore remonte sur le trône des cieux.»

XVI

On parle de nouveauté dans le style; mais quelle nouveauté de style pourrait surpasser cette vérité pittoresque des feux d'un camp pendant la nuit, comparés aux lueurs de l'armée des astres brillant de tous côtés dans le firmament? Et qu'on juge d'ailleurs de l'effet de cette comparaison, lorsque ces magnifiques antiquités de la poésie épique étaient les nouveautés d'une littérature dont nous sommes séparés par trois mille ans! Ô présomptueuse vieillesse de nos jours! cessez de calomnier cette verte jeunesse de l'esprit humain dans l'antiquité! Respectez la jeunesse du monde, ou montrez-nous une langue et un vers supérieurs à une pareille langue et à de pareils vers.

XVII

L'éloquence de passion et l'éloquence de raison remplissent tout le chant suivant. Agamemnon, intimidé des périls du lendemain, envoie une députation, avec Phénix et Ulysse pour organes, aux tentes d'Achille. La description de la tente d'Achille, de l'hospitalité, du festin qu'il offre aux envoyés, est de la poésie pastorale, naïve et fruste comme une Bible chantée aux Grecs. Ulysse parle en diplomate consommé; Phénix, vieillard qui a élevé jadis Achille sur ses genoux, parle en vieillard verbeux et en père tendre.

«Ton père, dit-il à Achille, me reçut tout jeune dans son royaume; il m'aima comme un père aime son fils unique, l'enfant de sa vieillesse, qu'il obtint au sein de sa félicité. C'est moi, divin Achille, qui t'ai fait ce que tu es! Je t'aimais de toute la tendresse de mon cœur; aussi jamais tu ne voulais aller dans les festins avec un autre que moi; jamais tu ne voulus prendre tes repas dans le palais avant que je t'eusse assis sur mes genoux et que j'eusse coupé tes morceaux et porté la coupe à tes lèvres. Combien de fois, couché sur mon sein, n'as-tu pas taché ma tunique en rejetant le vin de ta bouche dans ces jours de ta délicate enfance! J'ai beaucoup souffert pour toi, beaucoup supporté, pensant en moi-même que, si les dieux ne m'avaient pas accordé de famille, je t'adopterais pour mon fils, ô illustre Achille! espérant qu'un jour tu ferais alors tout mon soutien contre les rigueurs de la destinée! Il ne faut pas avoir un cœur impitoyable: les dieux eux-mêmes se laissent fléchir!... Les Prières sont filles du souverain Jupiter; humbles et le front plissé, osant à peine lever un timide regard, elles marchent avec anxiété sur les pas de l'injure... Celui qui respecte en elles les filles de Jupiter, lorsqu'elles s'approchent pour implorer, en reçoit une puissante assistance et voit ses propres vœux exaucés par elles; mais, si quelqu'un les renie et les repousse d'un cœur sans pardon, elles remontent vers le fils de Saturne et le conjurent d'attacher l'injure aux pas de l'homme impitoyable et de les venger elles-mêmes en le frappant!»

XVIII

On voit comment ces temps, prétendus barbares, connaissaient le pardon des injures et la puissance invisible de la prière; on voit de plus comment la poésie personnifiait allégoriquement cette divine philosophie du pardon.

Achille reste inflexible; il ne craint pas même d'avouer un lâche amour de la vie que les modernes éprouvent, mais qu'ils n'avouent pas; il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son père, et s'y marier. «Rien n'égale pour moi le prix de la vie. On peut toujours enlever à la guerre des troupeaux de bœufs et de grasses brebis, on peut ravir des trépieds et des coursiers à la crinière d'or, mais rien ne peut retenir l'âme de l'homme; elle fuit sans retour quand la dernière respiration s'est exhalée de ses lèvres!...»

Ces supplications sur différents tons, et toujours repoussées par Achille, se poursuivent en discours et en répliques de la plus haute éloquence pendant toute la durée de ce chant. Le dixième chant nous décrit l'insomnie inquiète d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit qui précède un combat inégal. «Chaque fois, dit le poëte, que ses regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des flûtes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!»

Agamemnon se lève et va chercher, dans la nuit, conseil auprès du vieux Nestor. Leur conférence nocturne est peinte en traits aussi pénétrants que naturels. Homère semble avoir assisté à tous les détails de la guerre comme à tous les mouvements du cœur humain. Aucun poëte dramatique n'a mieux gravé, mieux varié et mieux conservé tous les caractères. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de physionomie que son pinceau.

«Nestor se lève à la voix d'Agamemnon; il se revêt de sa tunique, il attache à ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de pourpre sur lequel se moire un léger duvet, il empoigne une forte lance armée à l'extrémité d'une pointe d'airain et s'avance vers les vaisseaux des Grecs.»

Ulysse, réveillé à son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec eux dans la nuit ténébreuse pour éveiller les autres chefs. «Ils trouvent Diomède couché hors de sa tente, tout armé; autour de lui dorment ses compagnons, la tête appuyée sur leurs boucliers, leurs lances plantées en terre par la poignée, les pointes d'airain resplendissant au loin à la lueur des feux, semblables à des traits de foudre de Jupiter. Diomède dormait aussi sur la peau d'un bœuf sauvage, et sous sa tête était enroulé un tapis aux couleurs éclatantes!»

«Notre destinée à tous est sur le tranchant d'un glaive,» lui dit Nestor. Tout ce réveil successif et à voix basse des chefs par le roi des rois est la plus solennelle scène nocturne de guerre qui ait jamais été conçue et décrite. On reste confondu d'admiration quand on pense qu'elle est en même temps chantée dans les plus beaux vers imitatifs de la plus belle des langues!

Le conseil de guerre s'assemble. Diomède se dévoue pour faire une sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour son compagnon de guerre. Les détails de l'armement et de la coiffure de combat des deux héros sont aussi techniques que si le poëte eût été un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'être sous sa main aussi poétique qu'un son de la lyre. C'est là le cachet de ce génie, précis comme un ouvrier, élégant comme un artiste. Il décrit toutes les choses matérielles les plus vulgaires par le côté où elles touchent à l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le plus pathétique. La nature entière devient poésie sans cesser d'être la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me permet que de vous guider à vol d'oiseau sur un poëme où tout est merveille.

XIX

De son côté Hector ne dort pas dans son camp; il envoie un espion, nommé Dolon, observer de près les vaisseaux. Diomède et Ulysse se cachent derrière les cadavres dans la plaine et se laissent dépasser par le Troyen «de toute la longueur du sillon que tracent dans une terre grasse deux mules plus agiles que les bœufs à traîner la pesante charrue.» Dolon, poursuivi par eux, les aperçoit et veut leur échapper. «Mais, tels que deux limiers à la dent cruelle, exercés à la chasse, poursuivent, sans relâche et sans répit, à travers une contrée boisée, soit un lièvre, soit un faon timide qui fuit en bêlant; tels, etc.»

Dolon, atteint et interrogé, trahit les secrets d'Hector et n'en est pas moins immolé avant qu'il ait pu toucher avec la main le menton de Diomède, geste qui rendait le prisonnier sacré.

Les deux héros pénètrent dans le camp, y font un sanglant carnage, enlèvent les coursiers du roi Rhésus, allié des Troyens. Ils les ramènent au camp, «et, après s'être baignés et parfumés d'une huile onctueuse, ils s'asseyent pour prendre leur repas et puisent dans les jarres pleines un vin délectable.»

La bataille s'engage au lever de l'aurore. Chaque coup de lance dans la mêlée retentit comme un écho dans le vers. Nous ne reviendrons pas sur ces scènes trop prolongées d'Homère. «Tels que des moissonneurs, parcourant des sillons d'orge ou de froment dans les domaines d'un homme opulent, courbent les gerbes en monceaux, tels tombent les Troyens et les Grecs. Tant que dure le matin et que s'élève l'astre sacré du jour, la foule jonche le sol; mais, à l'heure où le bûcheron apprête son repas dans les clairières de la forêt, quand ses bras se sont fatigués à couper les grands arbres et que le besoin de prendre une salutaire nourriture se fait sentir, alors, etc.»

Remarquez avec quelle complaisance habile et gracieuse à la fois Homère rappelle l'esprit détendu de l'horreur des combats aux plus sereines scènes de la vie rurale!

Agamemnon, héros de ce chant, égale Achille et fait tout succomber ou tout fuir devant lui. Hector même est blessé et rentre au camp.

Ulysse, après de nombreux exploits, est cerné par les Troyens, «comme, sur le sommet d'une montagne, des loups carnassiers, altérés de sang, entourent un cerf blessé par la flèche d'un chasseur; mais le cerf lui a échappé en courant d'un pas rapide, tant qu'un sang encore tiède coule de sa blessure et que ses genoux peuvent le porter; enfin, lorsqu'il s'arrête énervé par la douleur aiguë, les loups féroces des montagnes vont le dévorer sous le bois ténébreux; mais si le hasard conduit en ces lieux un lion redouté, soudain les loups s'enfuient et le lion se rue sur leur proie!»

XX

Écoutez maintenant la description du char d'Hector poursuivant les Grecs. «Il dit et presse les coursiers du fouet retentissant; les coursiers, obéissant à la main qui les flagelle, entraînent sans effort le char au milieu de la mêlée des Troyens et des Grecs. Leurs pieds foulent les cadavres et les boucliers, l'essieu tout entier est souillé de sang; le sang tache aussi les anneaux d'airain qui tiennent au timon; les gouttes sanguinolentes que font éclabousser les jantes des roues et les sabots des chevaux rejaillissent et se collent sur ces anneaux.»

Ajax, le rival d'Achille en valeur, aperçoit Hector, en est épouvanté, recule et se perd dans la foule, n'osant se mesurer au fils de Priam. «Tel un lion affamé que les chiens et les bergers repoussent loin de l'étable; ils veillent toute la nuit de peur que le lion ne se repaisse de la chair de leurs grasses génisses. En vain le lion altéré de sang rôde et se précipite sur l'enceinte; mille dards acérés sont lancés à la fois contre lui par des mains courageuses; des torches sont allumées, et l'animal, malgré sa rage impétueuse, s'épouvante de leurs lueurs; enfin, quand le jour commence à se lever, il s'éloigne triste dans son cœur; tel Ajax, etc.»

XXI

Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux, contemple immobile les chances de ces batailles et les périls des Grecs. Il se réjouit avec une indifférence maligne des revers de ses compatriotes. «Je les verrai bientôt venir en suppliants embrasser mes genoux,» dit-il à son ami Patrocle.

Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, où ce vieux guerrier est à table avec le médecin de l'armée, Machaon. «Ils sont servis par la captive Hécamède, à la belle chevelure. D'abord elle place devant eux une table éclatante, polie avec soin, et dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel fraîchement écoulé de la ruche et les pains pétris de la farine du froment sacré. Sur la table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos; elle est enrichie de clous à têtes d'or; quatre anses arrondies et relevées l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hécamède, semblable aux déesses, verse dans cette coupe du vin de Prammée; elle y délaye du fromage de chèvre qu'elle a réduit en poussière avec une râpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!»

On voit avec quel don de poésie dans la vérité le chantre des héros et des dieux sait poétiser les plus vulgaires ustensiles du ménage et de la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que l'ameublement de campagne de ces temps prétendus barbares ne le cédait guère à nos verres de cristal, à nos plats de faïence et à nos tables d'acajou. C'était un autre luxe, mais c'était un luxe où l'art n'était pas moins associé à l'ornementation intérieure qu'il l'est de nos jours. Pour quiconque lit Homère avec attention, il est impossible de ne pas conclure une civilisation morale et industrielle très-avancée derrière cette apparente rusticité.

Le discours interminable, mais très-riche en détails historiques, de Nestor à Patrocle, délasse les guerriers des fatigues du jour et retrace éloquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime à se vanter. Ce discours, très-habile en même temps, attendrit Patrocle, qui court le rapporter à son ami Achille.

XXII

Cependant Hector et les Troyens donnent l'assaut aux retranchements des Grecs. Cet assaut, où les guerriers de toutes les peuplades de la Grèce et tous ceux de la Troade sont tour à tour le sujet rapide d'un chant du poëte, est pour chaque race, pour chaque ville et pour chaque île une inscription populaire qui répartit à chacun sa part de gloire éternelle.

Les Troyens, prêts à franchir le retranchement, s'étonnent de se voir arrêter par deux combattants inébranlables sur la muraille. «Mais tels, disent-ils, que des abeilles ou des guêpes à corsage de diverses couleurs, qui, ayant construit leurs ruches sur les bords d'un chemin rocailleux, n'abandonnent point leurs creuses demeures, et, résistant à leurs ennemis, défendent leur race avec héroïsme, tels ces deux guerriers, quoique seuls, ne veulent pas déserter les portes, etc., etc.»

La victoire est indécise, quand un prodige, où le naturel des animaux est décrit comme par Pline ou par Audubon, attire et suspend l'attention des deux armées. Écoutez, ou plutôt voyez!

«Un aigle intrépide, laissant à sa gauche l'armée des Troyens en s'élevant dans les airs, emporte entre ses ongles un serpent énorme, sanglant, vivant, palpitant encore. Le reptile n'a point cessé de combattre, mais, se repliant en arrière, il mord et déchire le flanc de son ennemi, qui l'étouffe dans ses serres; l'oiseau, vaincu par la douleur, le rejette loin de lui sur la terre. Le serpent tombe au milieu des combattants, et l'aigle, avec des cris aigus, s'envole dans les airs, emporté par le souffle des vents.»

On raconte avec effroi ce prodige à Hector, littéralement dans les mêmes vers que nous venons de citer. «Que m'importe, dit le héros, le vol capricieux des oiseaux? Je ne m'en préoccupe pas; je ne me demande pas si à ma droite ou à ma gauche ils volent du côté de l'aurore et du soleil, ou si à ma gauche ils volent vers le ténébreux Occident. Pour nous, n'obéissons qu'à la volonté souveraine du grand Jupiter. Le plus sûr des augures, c'est de combattre pour sa patrie.» Ces vers d'Homère témoignent assez qu'il y avait dès ces jours antiques une piété raisonnée et sérieuse qui dédaignait les crédulités populaires, et qui croyait à la conscience, seul oracle du patriotisme et du devoir. La raison n'est pas plus nouvelle dans l'humanité que l'humanité n'est nouvelle sur la terre. L'homme a été créé complet.

XXIII

Tout se trouble à la voix d'Hector. «Comme les flocons épais de la neige se pressent de tomber, dans la saison d'hiver, jusqu'à ce qu'elle couvre les flancs élevés des montagnes et leurs crêtes dentelées, et les plaines fertiles, et les riches semences du laboureur, elle s'amoncelle sur les portes et sur les plages de la mer écumeuse, où les vagues tièdes les balayent promptement; mais tout le reste en est revêtu tant que pèse sur le sol la neige de Jupiter; ainsi volent et tombent les pierres sans nombre, les unes frappant les Troyens, les autres écrasant les Grecs, etc., etc.» Les succès et les revers se balancent.

Admirez en quels termes le poëte distrait du champ de carnage par le charme intime d'une image domestique:

«Telle qu'une femme juste, qui vit de l'œuvre de ses doigts, prenant sa balance, place d'un côté le poids et de l'autre la laine filée, afin de rapporter à ses petits enfants son modique salaire, tel le sort du combat se balance, etc., etc.»

Dans quel poëte moderne trouverez-vous une comparaison pareille, tout à la fois si gracieuse, si intime, si tendre, et cependant si hardie et si neuve par le lieu où elle est aventurée par le poëte antique? Plus on est intelligent de ce qui est la moelle de l'homme dans la poésie, plus on s'anéantit devant de pareilles simplicités, qui sont en même temps de pareilles audaces.

Hector saisit une pierre énorme, «large à la base, conique au sommet; deux hommes forts, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne pourraient l'arracher du sol pour la placer sur un chariot. (Voyez comme la tradition de la diminution même physique de l'homme est primordiale!) Hector la balance facilement à lui tout seul; ainsi le berger porte légèrement et d'une seule main la toison d'un bélier!...»

La porte est enfoncée, les Troyens pénètrent dans l'enceinte fortifiée des Grecs. Hector, à la tête des Troyens, se précipite impétueux sur les Grecs, «semblable à la pierre arrondie, détachée du rocher natal, que le torrent roule sur sa pente, lorsque, grossi par une longue pluie, il a défoncé les appuis de cette énorme pierre; elle roule en bondissant, et ses bonds font retentir la forêt; elle court avec impétuosité jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine; alors elle cesse de rouler, malgré son élan rapide; tel est Hector, etc.»

XXIV