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Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 5: I
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About This Book

The volume gathers monthly conversational lectures and critical essays that guide readers through literature’s works, themes, and styles, combining close readings, poetic excerpts, historical context, and reflections on moral and civic responsibilities of writers. The author offers prefaces defending his neutrality and the labor of letters, addresses contemporary criticism and accusations, and alternates literary analysis with meditative passages and translations or summaries of epic episodes and poetic imagery. Organized as a familiar course, the pieces aim to instruct and cultivate taste, balancing practical commentary on form and language with broader reflections on readers, authorship, and the social duties of literary practice.

The Project Gutenberg eBook of Cours familier de Littérature - Volume 05

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Title: Cours familier de Littérature - Volume 05

Author: Alphonse de Lamartine

Release date: January 10, 2010 [eBook #30918]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE - VOLUME 05 ***

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COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

UN ENTRETIEN PAR MOIS

PAR
M. A. DE LAMARTINE

TOME CINQUIÈME

PARIS
ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.

1858

L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

REVUE MENSUELLE.

V

Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.

Lamartine.

PRÉAMBULE DE L'ANNÉE 1858.

À MES LECTEURS.

I

Une partie de la presse retentit, depuis quelques semaines, d'un concert de malveillance, et d'un redoublement d'invectives contre cette modeste publication, et surtout contre son auteur. Trois sortes de journaux, qui ne paraissaient pas destinés par leur nature à se faire écho l'un à l'autre, se signalent par plus d'acharnement contre ce qui porte mon nom:

Un journal d'exagération religieuse, qui donnerait la tentation d'être impie si l'on ne respectait pas la piété jusque dans les aberrations du zèle;

Les revues et les journaux des partis de 1830, qui ne pardonnent pas leurs revers à ceux qui ont préservé la France et eux-mêmes des contre-coups de leur catastrophe;

Enfin un journal de sarcasme spirituel, à qui tout est bon de ce qui fait rire, même ce qui ferait pleurer les anges dans le ciel: la dérision pour ce qui est à terre.

Ces journaux, nous éviterons de les nommer.

Nous ne nous plaignons pas de cette recrudescence de colères; nous avons bu depuis dix ans le calice jusqu'à la lie et nous n'y trouvons plus rien d'amer; mais nous nous demandons quelquefois à nous-même d'où vient un tel redoublement d'outrages personnels.

Est-ce que ce Cours familier de Littérature, ouvrage essentiellement neutre et étranger aux querelles du temps, ne laisse pas scrupuleusement en dehors toutes ces questions inviolables de conscience et toutes ces questions irritantes de partis qui ne sont propres qu'à distraire, hors de propos, la jeunesse de l'étude des belles œuvres de l'esprit humain?

Est-ce que, pendant le peu de jours où la nécessité, et non l'ambition, nous donna un rôle politique, nous avons abusé des circonstances, de la popularité et de la force, par quelques-uns de ces sévices, contre les partis ou contre les personnes, qui laissent dans les cœurs de justes et implacables ressentiments?

Est-ce que nous avons laissé (comme à Saint-Germain-l'Auxerrois ou à l'archevêché de Paris, en 1830) violer ou saccager le temple, vociférer contre le prêtre, attenter à la libre et inviolable opinion des âmes, la foi? Est-ce que, sous le feu même de l'événement du 24 février, à côté du chef du sacerdoce de Paris, Mgr Affre, de vaillante mémoire, nous n'avons pas rouvert les églises sous l'égide des citoyens armés, et mis le Dieu et l'autel libres hors la loi des révolutions et des sacriléges?

Est-ce que nous n'avons pas fait respecter, au péril de notre popularité et de notre vie, à la porte des journaux menacés, le droit de nous injurier nous-même?

Est-ce que nous avons montré une arme chargée dans nos mains ailleurs que sur le champ de bataille de Paris, pour défendre la société civile attaquée non pas par la liberté, mais par le meurtre?

Est-ce que nous avons allumé une de ces guerres révolutionnaires qui flattent un moment les passions militaires d'un peuple, mais qui font crier le sang des nations contre leurs auteurs longtemps après que ce sang est tari?

Est-ce que, la révolution finie, à l'avénement de l'Assemblée constituante à Paris, il a manqué un cheveu à une tête, une borne à un héritage, un grain de sable au champ du plus riche ou du plus pauvre des citoyens, une patrie à un innocent?

Est-ce que nos paroles n'auraient pas été aussi respectueuses pour les personnes que nos actes pour la souveraineté du pays? Est-ce qu'il nous serait échappé, des lèvres, non du cœur, la plus légère offense aux vaincus? Est-ce que nous n'avons pas décrété d'enthousiasme qu'il n'y avait pas de vaincus, pas de vainqueurs? qu'il n'y avait que la France appartenant du même droit à tous ses enfants?

D'où viennent donc ces représailles sans griefs, sans justice et sans générosité?

Hélas! faut-il le dire à la honte de notre espèce? Ce n'est pas parce que nous sommes coupable, c'est parce que nous sommes malheureux!... Ô renversement étrange du sens moral dans ces cœurs contre nature! Soyez malheureux, on vous achève. Le vrai crime aux yeux de ces gens-là, c'est d'être sans crime: ils vous haïssent par dépit de n'avoir rien à vous pardonner.

«Il fallait vous servir contre nous de la force des révolutions quand vous l'aviez en main,» nous disent aujourd'hui avec une amère ironie ces écrivains qui nous battent la joue de leur plume.

Eh bien! non; nous ne voudrions pas à ce prix de vos éloges; nous aimons mieux être invectivé pour notre innocence que d'être loué pour la peur que nous aurions faite au plus timide de nos concitoyens. Vous nous apostrophez en ricanant du nom dérisoire de Sylla d'un jour! Ah! si nous avions fait comme Sylla, peut-être baiseriez-vous le pan de notre manteau quand nous passons dans les rues de Rome. Mais tous ces sarcasmes ne nous font ni changer de pensée, ni changer de cœur; nous vivrions mille vies que nous les dévouerions encore à vous préserver autant qu'il serait en nous, non pas seulement d'une blessure au cœur, mais d'une piqûre à l'épiderme. Les égards font partie de la charité civique. Si vous l'oubliez quelquefois, c'est une raison pour nous de nous en souvenir.

Des dieux que nous servons connais la différence

II

Et de quoi nous accusent ces écrivains? De ce qu'il y a de plus ignominieux dans le métier des lettres: de chercher, selon leurs viles expressions, «DU BRUIT POUR DE L'ARGENT

Du bruit? Hélas! qu'ils savent mal lire au fond des âmes! Ce que nous trouvons de plus amer dans les disgrâces de la fortune, c'est précisément d'être contraint à laisser retentir le nom quand l'homme a disparu.

Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.

L'argent? Oh! c'est différent; plût à Dieu que nous en eussions recueilli juste assez pour pouvoir retirer, sans remords, cette partie de nous-même qu'on appelle notre nom de cette dure, quoique honorable servitude, qui nous expose tous les jours à ces fastidieux retentissements et à ces odieuses interprétations de la publicité! Si ces ennemis parviennent (comme je ne le crains que trop) à briser dans ma main cette plume de l'homme de lettres, mille fois plus respectable quand elle cherche le salaire par honneur que quand elle cherche la gloire par vanité, ces ennemis apprendront trop tard (et avec regret, je n'en doute pas) que ce qu'ils appellent la mendicité du travail n'était que le devoir de la stricte probité. Mais la postérité seule appelle les choses par leur vrai nom; les contemporains les appellent par le nom qui les déshonore. Tant mieux! Ce n'est pas assez pour le travail d'être le travail, il faut encore qu'il soit un opprobre; cela le rend plus méritoire aux yeux de cette Providence qui en a fait, pour ceux qui l'acceptent, non-seulement une loi, mais une vertu.

Et que ne diraient-elles pas, ces langues à deux tranchants, si je me reposais dans un insoucieux loisir, tandis que ceux à qui je dois compte de mes journées et de mes veilles périraient par mon indifférence et par mon oisiveté? Vous m'accuseriez, avec raison alors, du plus lâche et du plus coupable égoïsme; car enfin daignez raisonner un moment avec vous-mêmes.

Qu'est-ce qu'un homme qui sait un métier quelconque, un métier de la main ou un métier de l'esprit?

Cet homme est un capital.

Qu'est-ce qui fait valoir ce capital?

C'est le travail.

Supposez que cet homme, au lieu de faire fructifier ce capital honorablement et fidèlement pour ceux auxquels il en doit le produit, stérilise, enfouisse, anéantisse ce capital en se croisant les bras par fausse dignité ou par insouciance d'autrui: que fait cet homme?

Il fait banqueroute de lui-même à ceux auxquels il doit le produit de son activité et le pain de leur vie.

Que pensez-vous de cet homme?

Qu'il est méprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes.

Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez de travailler, c'est-à-dire vous qui m'outragez parce que je fais... quoi? ce qu'il serait déshonorant à moi de ne pas faire!!!

Vos mépris seront donc un jour des éloges; laissez-moi les prendre dès aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends grâces; en cherchant à me déshonorer, vous avez, à votre insu, glorifié le travail.

Quelle cruelle inconséquence de dire à un homme: «Tu dois, et si tu ne payes pas ce que tu dois, tu es déshonoré;» et de lui dire dans la même phrase: «Si tu continues à travailler pour payer ce que tu dois, nous te déshonorons encore.»

Voilà cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'économie politique! Mais c'est la logique de la malignité humaine, qui veut enfermer un ennemi dans un cercle vicieux et l'étouffer entre deux sophismes.

Vous pouvez m'étouffer, oui, mais vous ne me déshonorerez pas; je travaillerai jusqu'à mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis.

III

Au reste, ce n'est pas la première fois qu'une coalition d'inimitiés littéraires ou politiques ressasse ces griefs, et qu'elle me reproche tantôt mon opulence, tantôt ma médiocrité; j'y suis accoutumé, je pourrais dire, j'y suis bronzé. Lorsque, après la révolution de 1830, que j'avais vue avec douleur, je voulus entrer dans les assemblées publiques pour y défendre à la tribune, selon mes forces, non cette révolution, mais la liberté, un poëte fameux alors, tombé depuis, relevé aujourd'hui par sa noble résipiscence, écrivit contre moi une satire sous le titre de Némésis. Il m'y reprochait aussi mes prétendus trésors; il y refusait, lui poëte, à un poëte son droit de citoyen! Je lui répondis en vers avec indignation, mais sans injures. Nous sommes devenus bienveillants l'un pour l'autre depuis. Peut-être vivrai-je assez pour que les écrivains qui m'insultent aujourd'hui en prose regrettent un jour leur injuste inimitié. Je ne la leur rendrai jamais; en fait de haine je veux mourir insolvable.

IV

Cependant, qu'ils me permettent une seule observation sur la différence des temps et des procédés entre la Némésis et leur diatribe. Quand l'auteur de la Némésis, Barthélemy, me décochait ses iambes mordants pour arrêter ma marche au début de ma carrière civique, j'étais jeune, riche, heureux, entouré de ces illusions du matin de la vie que trompe si souvent le soir, armé de mes vers pour le combat poétique, armé de ma parole aux tribunes pour le combat politique; il était peut-être injuste, mais il était loyal et courageux de m'attaquer dans ma force.

Aujourd'hui, je ne succombe pas, mais je chancelle sous le poids de beaucoup de choses plus lourdes que les années: je suis pauvre des besoins d'autrui; sous ma fausse apparence de bien-être je ne suis pas heureux; je n'éblouis personne de tous mes prestiges éteints ou éclipsés; je dispute des proches, des amis, des clients, un berceau, un sépulcre, à l'encan des revendeurs de tombes; je suis désarmé, je veux l'être; il n'y a ni mérite, ni force, ni gloire à m'outrager; il y en aurait à m'aider dans mon travail si l'on avait un autre cœur!

Que ces hommes irréfléchis comparent les circonstances dans lesquelles Barthélemy me raillait de mes prospérités et les circonstances dans lesquelles ils m'invectivent de mes disgrâces, et qu'ils prononcent! Je ne dirai pas le mot; mais qu'ils l'entendent dans le fond de leur conscience et qu'ils rougissent! Je ne veux pas d'autre vengeance qu'un regret!

P. S. Nous croyons devoir donner ici à nos lecteurs la bagatelle poétique ci-jointe; nous l'écrivîmes dans une heure de loisir dérobée à l'étude pendant ces dernières matinées d'automne. Nous l'adressâmes à un homme de cœur et de talent; cet homme fut aussitôt associé, pour ce crime d'amitié, aux injures qu'on nous réservait. C'était une goutte de parfum que nous voulions jeter sur sa route; cette goutte d'huile a servi à attiser encore le feu des rancunes. Que le lecteur juge de ce grand crime commis en badinant; il y a des gens auxquels il n'est permis ni de pleurer ni de sourire!

Lamartine.

LETTRE À ALPHONSE KARR,
JARDINIER.

Esprit de bonne humeur et gaîté sans malice,
Qui même en le grondant badine avec le vice,
Et qui, levant la main sans frapper jusqu'aux pleurs,
Ne fustige les sots qu'avec un fouet de fleurs!
Nice t'a donc prêté le bord de ses corniches
Pour te faire au soleil le nid d'algue où tu niches;
C'est donc là que se mêle au bruit des flots dormants
Le bruit rêveur et gai de tes gazouillements!

Oh! que ne puis-je, hélas! de plus près les entendre?
Oh! que la liberté lente se fait attendre!
Quand pourrai-je, à ce monde ayant payé rançon,
Suspendre comme toi ma veste à ton buisson,
Et, déchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre,
Te dire, en t'embrassant: «Ami, vite un peu d'ombre!

Nous avons trop hâlé notre front et nos mains
Aux soleils, au roulis des océans humains;
Échappés tous les deux d'un naufrage semblable,
Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable,
Et qu'insensiblement, flot à flot, pli sur pli,
La marée en montant nous submerge d'oubli!»

Il faut à tout beau soir son Jardin des Olives!

N'est-il pas, sur le bord du champ que tu cultives,
Parmi les citronniers, les cyprès et les buis,
Un maigre champ portant sa maison et son puits?
Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l'homme,
N'y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme?
N'y pend-il pas aux murs ses rameaux tortueux,
Comme pour subsister ou crouler avec eux?
Vingt ou trente oliviers, à l'ombre diaphane,
N'y sont-ils pas penchés par la corde de l'âne?
Sur l'écorce en lambeaux de leurs troncs écaillés
N'y voit-on pas courir les lézards éveillés?
N'entend-on pas, au creux du sillon qui la brûle,
La cigale aux cent voix chanter la canicule?
Dans le ravin plus vert, sous l'ombre du coteau,
N'y voit-on pas filtrer goutte à goutte un peu d'eau,
Où, pourvu que le Ciel avare un jour y pleuve,
Altéré par ses chants, ton rossignol s'abreuve?
N'y voit-on pas du seuil luire entre les rochers
La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers,
Où la vague à la vague, en jetant son écume,
Passe dans la lumière et se perd dans la brume?
N'en respire-t-on pas, jusque sur la hauteur,
Comme d'un foin fauché l'enivrante senteur?
Le choc de ses flots lourds, quand l'autan les soulève,
N'y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rêve?
Le terrible infini qu'on voit à l'horizon
N'y refoule-t-il pas le cœur à la maison?
N'y bénit-on pas Dieu de cet arpent de terre
Où l'on repose en paix sous l'arbre sédentaire,
Où l'on s'éveille au moins comme on s'est endormi,
Sur cette fourmilière où l'homme est la fourmi?

Enfin, autour du seuil de la hutte cachée,
Ne voit-on pas toujours la terre frais bêchée
Verdoyer du duvet des semis printaniers
Dont les cœurs de laitue enfleront les paniers?
La bêche au fil tranchant que le gazon essuie,
L'arrosoir au long cou qui simule la pluie,
L'échelle qui se dresse aux espaliers des toits,
La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois,
Le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes,
Quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes;
Outils selon la plante et selon la saison,
N'y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison?

S'il est près de ta mer une telle colline,
Ami! pour mon hiver retiens la plus voisine.

On dit que d'écrivain tu t'es fait jardinier;
Que ton âne au marché porte un double panier;
Qu'en un carré de fleurs ta vie a jeté l'ancre
Et que tu vis de thym au lieu de vivre d'encre?
On dit que d'Albion la vierge au front vermeil,
Qui vient comme à Baïa fleurir à ton soleil,
Achetant tes primeurs de la rosée écloses,
Trouve plus de velours et d'haleine à tes roses?
Je le crois; dans le miel plante et goût ne sont qu'un:
L'esprit du jardinier parfume le parfum!

Est-on déshonoré du métier qu'on exerce?
Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
Tout homme avec fierté peut vendre sa sueur!
Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur,
Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule,
Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d'ambre coule,
Produisant à son maître, ivre de sa cherté,
Beaucoup d'or pour payer beaucoup de liberté!
Le sort nous a réduits à compter nos salaires,
Toi des jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires;
Mais le pain bien gagné craque mieux sous la dent:
Gloire à qui mange libre un sel indépendant!

La Fortune, semblable à la servante agile
Qui tire l'eau du puits pour sa cruche d'argile,
Élevant le seau double au chanvre suspendu,
Le laisse retomber quand il est répandu;
Ainsi, pour donner l'âme à des foules avides,
Elle nous monta pleins et nous descendit vides.
Ne nous en plaignons pas; elle est esclave, et fait
Le ménage divin de son maître parfait;
Bénissons-la plutôt, retombés dans la vase,
De n'avoir pas brisé tout entier l'humble vase,
D'avoir bu dans l'écuelle et de nous avoir pris
Tantôt pour le pouvoir, tantôt pour le mépris.
L'un et l'autre sont bons, pourvu qu'on y respecte
Le rôle de l'étoile ou celui de l'insecte:
L'homme n'a de valeur qu'à son jour, à son lieu,
Brin de fil enchâssé dans la toile de Dieu!...

Te souviens-tu du temps où tes Guêpes caustiques,
Abeilles bien plutôt des collines attiques,
De l'Hymète embaumé venaient chaque saison
Pétrir d'un suc d'esprit le miel de la raison?
Ce miel, assaisonné du bon sens de la Grèce,
Ne cherchait le piquant qu'à travers la justesse.
Aristophane ou Sterne en eût été jaloux;
On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux.
Ces insectes, volant en essaim d'étincelles,
Cachaient leur aiguillon sous l'éclair de leurs ailes;
À leur bourdonnement on souriait plutôt;
La grâce comme une huile y guérissait le mot!

C'était aussi le temps où ces jouets de l'âme,
Tes romans, s'effeuillaient sur des genoux de femme,
Et laissaient à leurs sens, ivres du titre seul,
L'indélébile odeur de la fleur du Tilleul!

Enfin te souviens-tu de ces jours où l'orage
À la hauteur du flux fit monter ton courage,
Prompt à tout, prêt à tout, à la mort, à l'exil,
Quand il fallait conduire un peuple avec un fil,
Et que tu traversais la grande Olympiade,
Aristippe masqué du front d'Alcibiade?
As-tu donc oublié comme au fort du péril
Ton cœur en éclatant répondait au fusil?
Ah! je m'en souviens, moi! Je crois te voir encore,
À l'heure où sur Paris montait la rouge aurore,
Quand ma lampe jetait sa dernière lueur,
Et qu'un bain de ma veille étanchait la sueur;
Tu t'asseyais tranquille au bord de ma baignoire,
Le front pâle et pourtant illuminé d'histoire;
Tu me parlais de Rome un Tacite à la main,
Des victoires d'hier, des dangers de demain,
Des citoyens tremblants, de l'aube prête à naître,
Des excès, des dégoûts et de la soif d'un maître,
Du défilé terrible à passer sans clarté,
Pont sur le feu qui mène au ciel de Liberté!
Tu regardais la peur en face, en homme libre,
Et ta haute raison rendait plus d'équilibre
À mon esprit frappé de tes grands à-propos
Que le bain n'en rendait à mes membres dispos!
J'appris à t'estimer, non au vain poids d'un livre,
Mais au poids d'un grand cœur qui sait mourir ou vivre.
Ils sont passés ces jours dont tu dois être fier;
C'était un autre siècle, et pourtant c'est hier!
Les regretterais-tu? Pour bêcher plus à l'aise,
Il fait bien moins de vent au pied de la falaise;
Heureux qui du gros temps, où sombra son bateau,
A sauvé comme toi sa bêche et son râteau!
Quand l'homme se resserre à sa juste mesure,
Un coin d'ombre pour lui, c'est toute la nature;
L'orateur du Forum, le poëte badin,
Horace et Cicéron, qu'aimaient-ils? Un jardin:
L'un son Tibur trempé des grottes de Neptune,
L'autre son Tusculum plein d'échos de tribune.
Un jardin qu'en cent pas l'homme peut parcourir,
Va! c'est assez pour vivre et même pour mourir!

J'ai toujours envié la mort de ce grand homme,
Esprit athénien dans un consul de Rome,
Doué de tous les dons parfaits, quoique divers,
Fulminant dans sa prose et rêveur dans ses vers,
Cicéron en un mot, âme encyclopédique,
Digne de gouverner la saine république,
Si Rome, riche en maître et pauvre en citoyen,
Avait pu supporter l'œil d'un homme de bien!
Peut-être sous César trop souple au diadème,
Mais par pitié pour Rome et non pas pour lui-même!
Quand sous le fer trompé César fut abattu,
Antoine eut peur en lui d'un reste de vertu;
Fulvie aux triumvirs mendia cette tête;
Octave marchanda; Lépide, un jour de fête,
Ne pouvait refuser ce bouquet au festin;
La courtisane obtint ce plaisir clandestin;
La meute des soldats, qu'un délateur assiste,
Sortit de Rome en arme et courut sur la piste.

Cicéron, cependant, par ce divin effroi
Qui glace la vertu lorsque le vice est roi,
De Rome, avant l'arrêt, l'âme déjà bannie,
Parcourait en proscrit sa chère Campanie,
Tantôt quittant la plage et se fiant aux flots,
Tantôt montrant du geste une île aux matelots;
Enfin, las de trembler de retraite en retraite,
Il se fit débarquer dans ses bains de Gaëte,
Délicieux jardins bordés de mers d'azur
Où le soleil reluit sur le cap blanc d'Anxur,
Où les flots, s'engouffrant dans ces grottes factices,
Lavaient la mosaïque, et, par les interstices,
Laissant entrer le jour flottant dans le bassin,
Des rayons sur les murs faisaient trembler l'essaim.
Mais des soldats rôdeurs les pas sourds retentirent;
Par leurs gazouillements ses oiseaux l'avertirent:
Quelques reflets de hache avaient dû les frapper;
Remontant en litière, il tenta d'échapper.
Il descendait déjà le sentier du rivage
Où sa galère à sec s'amarrait à la plage,
Quand on lui demanda sa tête!—La voilà!
Il tendit son cou maigre au glaive; elle roula.
Le jardin qu'il aimait but le sang de son maître...

De son bouquet sanglant ardente à se repaître,
Fulvie, en recevant la tête dans son sein,
Passa sa bague au doigt du tribun assassin;
Puis, dans l'organe mort pour punir la harangue,
De son épingle d'or elle perça la langue,
Et sur les Rostres sourds fit clouer les deux mains
Qui répandaient le geste et le verbe aux Romains!

Ainsi mourut, au site où se plaisait sa vie,
La gloire des Romains, l'ennemi de Fulvie!
Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, ses cieux,
Lui prêtèrent la place et l'heure des adieux;
Ses oiseaux familiers, voletant dans la nue,
Lui chantèrent au ciel sa libre bienvenue!
Le sort garde-t-il mieux à ses grands favoris?
Qui ne voudrait trembler et mourir à ce prix,
Léguant comme ce sage, au sortir de la vie,
Son âme à l'univers et sa tête à Fulvie?

Il n'est plus de Fulvie et plus de Cicéron;
Notre Fulvie, à nous, c'est quelque amer Fréron
Dont la haine terrestre au feu du ciel s'allume
Et qui nous percera la langue avec sa plume!

Lamartine.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXVe ENTRETIEN.

Premier de la troisième Année.

LITTÉRATURE GRECQUE.
L'ILIADE ET L'ODYSSÉE D'HOMÈRE.

I

Reprenons les plus belles œuvres de l'esprit humain, le livre d'Homère. Nous avons commencé par l'Odyssée, parce que, l'Odyssée, c'est l'homme; l'Iliade, c'est le poëte. Mais d'abord une réflexion générale.

Entre la littérature de l'Inde et celle de la Chine, littératures qui ont précédé de bien des siècles la littérature grecque, il y a eu l'Égypte; l'Égypte, grand mystère, grand arcane, grande éclipse aujourd'hui, civilisation, religion, politique, langue, livres dont nous ne savons rien ou presque rien, tant que les innombrables papyrus, ces momies de la pensée humaine aux bords du Nil, ne nous auront pas révélé leurs énigmes, que nos savants cherchent à déchiffrer depuis cinquante ans!

Mais, si nous en jugeons par les monuments écrasants de masse et imposants de solidité, par les montagnes des Troglodytes trouées comme des alvéoles de ruches humaines, par les temples de granit d'un seul bloc, par les pyramides, ces Alpes du désert élancées au ciel d'un seul jet, par les canaux creusés à main d'homme comme des lits au plus débordant des fleuves, par ces bassins intérieurs que tout le sable de l'Éthiopie ne suffirait pas à boire et que le percement de l'isthme de Suez s'efforce aujourd'hui de surpasser pour déverser trois mers en une et pour placer trois continents sous la main de l'Europe; si nous en jugeons, dis-je, par ces gigantesques alphabets de pierre qui couvrent le sol de l'Égypte, sa littérature dut être aussi puissante que son architecture, car tous les arts prennent en général leur niveau dans une civilisation. Quand vous voyez les traces d'un immense travail d'un peuple sur la matière, vous pouvez conclure avec certitude que, chez un tel peuple, le travail de la pensée a été égal au travail de la main; là où vous contemplez un temple de Memphis, vous pouvez être sûr qu'il y a eu une religion; là où vous contemplez une pyramide, vous pouvez être sûr qu'il y a eu une administration civile; là où vous contemplez le Parthénon, vous pouvez être sûr qu'il y a eu un Homère.

Mais, je le répète, nous ne connaissons de l'Égypte que son cadavre, couché tout habillé dans la vallée du Nil. L'Égypte est éclipsée; l'Égypte ressemble à ces étoiles dont les astronomes du temps de Ptolémée nous parlent, mais qui se sont ou éteintes ou enfoncées dans les distances incommensurables de l'éther: leur lueur, incontestée alors, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du firmament.

L'Égypte avait été le pont d'une seule arche qui avait uni intellectuellement la Chine et les Indes littéraires et religieuses à la Grèce; mais ce pont s'est écroulé dans le Nil, et nous ne connaissons de cette intelligence disparue que ce qui en avait passé en Grèce ou à Rome. Tout date pour nous de la Grèce dans les chefs-d'œuvre de la troisième époque de l'esprit humain.

Les littératures primitives de la Grèce sont elles-mêmes un mystère, jusqu'à Orphée, Hésiode, Homère. Pour mieux dire, tout date pour nous d'Homère. L'antiquité grecque sort des ténèbres un chef-d'œuvre à la main. Ce chef-d'œuvre, c'est l'Iliade et l'Odyssée.

Un mot sur leur auteur. Les savants disent:

Ces deux poëmes furent longtemps des poésies populaires conservées seulement dans la mémoire des conteurs ou chanteurs ambulants de la Grèce. Denys de Thrace raconte ainsi comment elles furent recueillies:

«À une certaine époque, dit-il, les poëmes d'Homère furent entièrement anéantis, soit par le feu, soit par un tremblement de terre, soit par une inondation; et, tous ces livres ayant été perdus et dispersés de toutes parts, on n'en conservait que des fragments décousus; l'ensemble des poëmes allait tomber entièrement dans l'oubli. Alors Pisistrate, général des Athéniens, désirant s'acquérir de la gloire et faire revivre les poëmes d'Homère, prit la résolution suivante. Il fit publier par toute la Grèce que ceux qui possédaient des vers d'Homère recevraient une récompense déterminée par chaque vers qu'ils apporteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir se hâtèrent de les apporter et reçurent sans contestation la récompense promise. Pisistrate ne renvoyait même pas ceux qui lui remettaient des vers qu'il avait déjà reçus d'un autre. Quelquefois dans le nombre de ces vers il en trouvait un, deux, ou même davantage, qui étaient de trop; de là il arriva que quelques-uns en apportèrent de leur façon. Après avoir rassemblé tous ces fragments, Pisistrate appela soixante-douze grammairiens, afin que chacun en particulier, et sur le plan qui lui paraîtrait le meilleur, fit un tout de ces divers morceaux d'Homère, moyennant un prix convenable pour des hommes habiles et de bons juges en fait de poésie. Il remit à chacun d'eux tous les vers qu'il avait pu recueillir. Quand chacun les eut réunis selon son idée, Pisistrate rassembla ces compilateurs. Chacun fut obligé d'exposer son travail particulier en présence de tous. Eux, ayant entendu la lecture de ces divers poëmes, et les jugeant sans passion, sans esprit de rivalité, n'écoutant que l'intérêt de la vérité, et ne considérant que la convenance de l'art, déclarèrent unanimement que la compilation d'Aristarque et celle de Zénodote étaient les meilleures; enfin, jugeant entre les deux, celle d'Aristarque eut la préférence. Cependant, comme nous l'avons dit, parmi ceux qui portèrent des vers à Pisistrate, quelques-uns, pour obtenir une plus grande récompense, en ajoutèrent de leur façon, que l'usage ne tarda pas à consacrer aux yeux des lecteurs. Cette supercherie n'échappa point à la sagacité des juges; mais, à cause de la coutume et de l'opinion reçue, ils consentirent à les laisser subsister, marquant toutefois d'un obel ceux qu'ils n'approuvaient pas, comme étant étrangers au poëte et indignes de lui; ils témoignèrent par ce signe que ces mêmes vers n'étaient point dignes d'Homère.»

II

Cicéron et les critiques romains de son époque ont admis cette opinion sur ce chef-d'œuvre de l'art grec et sur ce chef-d'œuvre des langues écrites. Quant à nous, nous n'en croyons rien, ou plutôt nous n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettré d'Athènes, Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage, par les érudits de son temps, les fragments disséminés des poésies homériques confiés à la seule mémoire des peuples de l'Hellénie et de l'Asie Mineure, après des siècles inconnus de barbarie et d'ignorance qui avaient submergé plus ou moins longtemps ces admirables monuments de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de prosodie, que la langue de l'Iliade, n'eût pas été écrite avant l'époque où Homère dicta ou chanta ses poëmes aux pasteurs, aux guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'œuvre d'un homme ni d'un jour; une langue est l'œuvre d'un peuple et d'une longue série de siècles, et quand cette langue, comme la langue employée par Homère, présente à l'esprit et à l'oreille toutes les merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style, des couleurs, de la sonorité et du sens qui caractérisent la maturité d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins d'une péninsule encore barbare, mais qu'elle a été longtemps construite, parlée chantée, écrite, et qu'elle est vieille comme les rochers de l'Attique et répandue comme les flots de son Archipel.

Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-même, à une autre époque et dans un autre ouvrage, la vie et les œuvres d'Homère, d'après les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la critique et de l'érudition grecque.

C'est une des facultés les plus naturelles et les plus universelles de l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pensée, et en dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matériel et l'univers moral au sein duquel il a été placé par la Providence. L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y anime, tout y renaît par la poésie. C'est une seconde création que Dieu a permis à l'homme de feindre en reflétant l'autre dans sa pensée et dans sa parole; un verbe inférieur, mais un verbe véritable, qui crée, bien qu'il ne crée qu'avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs des choses que la nature a créées avant lui: jeu d'enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu'elle reçoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le mot poésie veut dire création.

La mémoire est le premier élément de cette création, parce qu'elle retrace les choses passées et disparues à notre âme; aussi les Muses, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommées les filles de mémoire par l'antiquité.

L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le souvenir et qu'elle les vivifie.

Le sentiment est le troisième, parce que, à la vue ou au souvenir de ces choses survenues et repeintes dans notre âme, cette sensibilité fait ressentir à l'homme des impressions, physiques ou morales, presque aussi intenses et aussi pénétrantes que le seraient les impressions de ces choses mêmes, si elles étaient réelles et présentes devant nos yeux.

Le jugement est le quatrième, parce qu'il nous enseigne seul dans quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces souvenirs, ces fantômes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou historiques, pour les rendre le plus conformes possible à la réalité, à la nature, à la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mêmes et sur les autres une impression aussi entière que si l'art était vérité.

Le cinquième élément nécessaire de cette création ou de cette poésie, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons et ce que nous sentons en nous-mêmes, de produire en dehors ce qui nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'éprouvent les fibres de notre propre cœur à la vue des objets que nous imaginons. Il faut pour cela deux choses: la première, que les langues soient déjà très-riches, très-fortes et très-nuancées d'expressions, sans quoi le poëte manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que le poëte lui-même soit un instrument humain de sensations, très-impressionnable, très-sensitif et très-complet; qu'il ne manque aucune fibre humaine à son imagination ou à son cœur; qu'il soit une véritable lyre vivante à toutes cordes, une gamme humaine aussi étendue que la nature, afin que toute chose, grave ou légère, douce ou triste, douloureuse ou délicieuse, y trouve son retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les notes de cette gamme humaine soient très-sonores et très-vibrantes en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que cette vibration intérieure enfante sur ses lèvres des expressions fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par l'énergie même de leur accent. C'est la force seule de l'impression qui crée en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la pensée. Si la pensée frappe fort, le mot est fort; si elle frappe doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible. Tel coup, tel mot; voilà la nature!

Enfin, le sixième élément nécessaire à cette création intérieure et extérieure qu'on appelle poésie, c'est le sentiment musical dans l'oreille des grands poëtes, parce que la poésie chante au lieu de parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour le rendre plus retentissant et plus voluptueux à nos sens et à notre âme. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de la langue poétique? je vous répondrai: Parce que la parole chantée est plus belle que la parole simplement parlée. Mais si vous allez plus loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chantée est-elle plus belle que la parole parlée? je vous répondrai que je n'en sais rien, et qu'il faut le demander à celui qui a fait les sens et l'oreille de l'homme plus voluptueusement impressionnés par la cadence, par la symétrie, par la mesure et par la mélodie des sons et des mots, que par les sons et les mots inharmoniques jetés au hasard; je vous répondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystérieuses de la nature qui constituent la souveraine beauté ou l'ordre dans la parole. Les sphères elles-mêmes se meuvent aux mesures d'un rhythme divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand architecte, le grand mathématicien, le grand poëte des mondes, il en est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré la cadence et dont il écoute la mélodie.

Mais le grand poëte, d'après ce que je viens de dire, ne doit pas être doué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens musical aussi harmonieux que cadencé; il faut qu'il soit un suprême philosophe, car la sagesse est l'âme et la base de ses chants; il faut qu'il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées; il doit avoir le cœur d'un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l'héroïsme; il doit être historien, car ses chants sont des récits; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les mœurs des différents peuples; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l'astronomie, la navigation, l'agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche des astres, dans la manœuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir l'âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du cœur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort: il écrit avec des larmes; son chef-d'œuvre est d'en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu'elle est la plus désintéressée. Enfin il doit être un homme pieux et rempli de la présence des dieux et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le cœur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité.

III

À peine daignerai-je réfuter ceux qui, comme Denys de Thrace, Cicéron et tant d'autres, ont cru que le poëte appelé Homère n'avait jamais existé, mais que l'Iliade et l'Odyssée n'étaient que des rapsodies ou des fragments de poésies recousus ensemble par des rapsodes, chanteurs ambulants qui parcouraient la Grèce et l'Asie en improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athéisme du génie; elle se réfute par sa propre absurdité. Cent Homères ne seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unité et la perfection égale des œuvres n'attestent-elles pas l'unité de pensée et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de Phidias avait été brisée en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportât un à un les membres mutilés et exhumés, s'adaptant parfaitement les uns aux autres et portant tous l'empreinte du même ciseau, depuis l'orteil jusqu'à la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous ces fragments d'incomparable beauté: Cette statue n'est pas d'un seul Phidias; elle est l'œuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont rencontrés par hasard à faire successivement ce chef-d'œuvre de dessin et d'exécution? Non; je reconnaîtrais, à l'évidence de l'unité de conception, l'unité d'artiste, et je m'écrierais: C'est Phidias! comme le monde entier s'écrie: C'est Homère! Passons donc sur ces incrédulités, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand homme jusque dans la postérité.

Ce père et ce roi des poëtes a précédé de près de mille ans la naissance de Jésus-Christ. Son berceau fut placé au bord de la mer enchantée qui sépare l'Asie Mineure de la Grèce, en face de Chio et de l'Archipel, point de vue le plus ravissant où l'œil d'un homme puisse s'ouvrir à la lumière. Les hautes montagnes du Taurus qui meurent derrière Smyrne, la mer étincelante qui écume dans toutes ses anses, le ciel serein qui encadre les flots, les cimes, les îles, les tièdes haleines qui soufflent de tous les golfes, font de ce beau lieu l'Éden d'une imagination poétique. L'île flottante de Délos est l'image de ce berceau d'Homère flottant de même sur ces horizons et sur ces vagues. Son histoire n'est pas si obscure qu'on le prétend; tous les écrivains de ces lieux et de ces temps s'accordent parfaitement sur les principales circonstances de cette vie. Les rêves n'ont pas tant d'uniformité et de concordance dans leurs chimères.

Voici ces principales circonstances, qui se retrouvent partout, en Ionie, en Grèce, sur tous les écueils de l'Archipel. Il y avait déjà d'autres grands poëtes avant lui et de son temps; son apostrophe aux jeunes filles de Délos l'attesterait seul.

«Si jamais, leur dit-il dans la dernière strophe, si jamais parmi les mortels quelque voyageur malheureux aborde ici et qu'il vous dise:

—Jeunes filles, quel est le plus inspiré des chantres qui visitent votre île, et lequel aimez-vous le mieux? écoutez, répondez toutes alors en vous souvenant de moi:—C'est l'homme aveugle qui habite dans la montagneuse Chio; ses chants l'emporteront éternellement dans l'avenir sur tous les autres chants!»

Maintenant relisons sa vie à travers le demi-jour des traditions et des récits populaires de l'Archipel.

IV

Il y avait dans la ville de Magnésie, colonie grecque de l'Asie Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, où ne les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée de Magnésie, où cette vallée, déjà trop peuplée, jetait ses essaims. Cette ville s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis; il perdit bientôt sa femme, et, se sentant lui-même mourir, il légua sa fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos, et qui portait le nom de Cléanax.

La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline et porta bonheur à la Grèce et au monde. Il semble qu'Homère, le plus merveilleux des hommes, fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la Providence avait voulu jeter un mystère sur sa naissance afin d'accroître le prestige autour de son berceau.

Crithéis inspira de l'amour à un inconnu, se laissa surprendre ou séduire. Sa faute ayant éclaté aux yeux de la famille de Cléanax, cette famille craignit d'être déshonorée par la présence d'un enfant illégitime à son foyer. On cacha la faiblesse de Crithéis, et on l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-là au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne.

Crithéis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de honte, et qui devait un jour couvrir son nom de célébrité, reçut asile à Smyrne chez un parent de Cléanax, né en Béotie et transplanté dans la nouvelle colonie grecque; il se nommait Isménias. On ignore si cet homme connaissait ou ignorait l'état de Crithéis, qui passait sans doute pour veuve ou pour mariée à Cymé.

Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagné les femmes et les filles de Smyrne au bord du petit fleuve Mélès, où l'on célébrait en plein champ une fête en l'honneur des dieux, fut surprise par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu d'une procession à la gloire des divinités dont il devait répandre le culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du ruisseau.

Les compagnes de Crithéis ramenèrent la jeune fille et rapportèrent l'enfant nu, dans leurs bras, à Smyrne, dans la maison d'Isménias. C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprès et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'égale aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'éclairer jusqu'au brin d'herbe où il fut couché en tombant du sein de sa mère. Les traditions racontent et les anciens ont écrit qu'Orphée, le premier des poëtes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut déchiré en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irritées de ce qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tête, séparée de son corps, fut jetée par elles dans l'Hèbre, fleuve dont l'embouchure est à plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula cette tête encore harmonieuse jusqu'à la mer; que les vagues, à leur tour, la portèrent jusqu'à l'embouchure du Mélès; que cette tête échoua sur l'herbe, près de la prairie où Crithéis mit au monde son enfant, comme pour venir d'elle-même transmettre son âme et son inspiration à Homère. Les rossignols, près de sa tombe, ajoutent-ils, chantent plus mélodieusement qu'ailleurs.

Soit qu'Isménias fût trop pauvre pour nourrir la mère et l'enfant, soit que la naissance de ce fils sans père eût jeté quelque ombre sur la réputation de Crithéis, il la congédia de son foyer. Elle chercha pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en porte.

Il y avait en ce temps-là, à Smyrne, un homme peu riche aussi, mais bon et inspiré par le cœur, tels que le sont souvent les hommes détachés des choses périssables par l'étude des choses éternelles; il se nommait Phémius; il tenait une école de chant. On appelait le chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui peint à l'imagination, au cœur, aux sens, tout ce qui chante en nous, la grammaire, la lecture, l'écriture, les lettres, l'éloquence, les vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique s'appliquait à l'âme autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et ne se récitaient pas. Cette musique n'était que l'art de conformer le vers à l'accent et l'accent aux vers. Voilà pourquoi on appelait l'école de Phémius une école de musique: musique de l'âme et de l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.

Phémius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette jeunesse, la rétribution, non en argent, mais en nature, que les parents lui donnaient pour prix de l'éducation reçue par leurs fils. Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus, au fond duquel s'élève Smyrne, étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une contrée pastorale riche en troupeaux; les femmes filaient les laines pour faire ces tapis, industrie héréditaire de l'Ionie. Chacun des enfants, en venant à l'école de Phémius, lui apportait une toison entière ou une poignée de toison des brebis de son père. Phémius les faisait filer par ses servantes, les teignait et les échangeait ensuite, prêtes pour le métier, contre les choses nécessaires à la vie de l'homme. Crithéis, qui avait entendu parler de la bonté de ce maître d'école pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans doute à lui confier le sien quand il serait en âge, conduisit son fils par la main au seuil de Phémius. Il fut touché de la beauté et des larmes de la jeune fille, de l'âge et de l'abandon de l'enfant; il reçut Crithéis dans sa maison comme servante; il lui permit de garder et de nourrir avec elle son fils; il employa la jeune Magnésienne à filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leçons. Il trouva Crithéis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle était belle; il s'attacha à l'enfant, dont l'intelligence précoce faisait présager je ne sais quelle gloire à la maison où les dieux l'avaient conduit; il proposa à Crithéis de l'épouser, et de donner ainsi un père à son fils. L'hospitalité et l'amour de Phémius, l'intérêt de l'enfant touchèrent à la fois le cœur de la jeune femme; elle devint l'épouse du maître d'école et la maîtresse de la maison dont elle avait abordé le seuil en suppliante, quelques années avant.

Phémius s'attacha de plus en plus au petit Mélésigène. Ce nom, qu'on donnait familièrement à Homère, veut dire enfant de Mélès, en mémoire des bords du ruisseau où il était né. Son père adoptif l'aimait à cause de sa mère et aussi à cause de lui. Instituteur et père à la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son cœur et tous les secrets de son art. Homère, dont l'âme était ouverte aux leçons de Phémius par sa tendresse, et que la nature avait doué d'une intelligence qui comprenait et d'une mémoire qui reproduisait toutes choses, récompensait les soins du vieillard et réjouissait l'orgueil de Crithéis. On le regardait comme bientôt capable, malgré sa tendre jeunesse, d'enseigner lui-même dans l'école et de succéder un jour à Phémius. Les dieux lui destinaient à son insu moins de bonheur et une autre gloire: le monde à enseigner, et la gloire immortelle pour héritage.

Après la mort de Phémius et de Crithéis, sa mère, Homère erra par le monde, enseignant de ville en ville les petits enfants. Puis il s'embarqua et visita toutes les côtes de la Méditerranée si bien décrites dans l'Odyssée. Toutes les aventures de l'Odyssée sont ses propres aventures transfigurées dans la langue des dieux. Il devint aveugle. Il revint à Smyrne, puis il alla ouvrir une école à Chio, île voisine de Smyrne. Ce Bélisaire du génie est aussi touchant que l'autre Bélisaire. Sa mort est pathétique. Malade sur une barque qui le transportait de Samos à Chio, on le déposa sur la grève pour se rétablir.

Au retour du printemps, des vagues aplanies et des vents tièdes, il reprit sa navigation vers le golfe d'Athènes. Les matelots du navire qui le portait ayant été retenus par la tempête dans la rade de la petite île d'Ios, Homère sentit que la vie se retirait de lui. Il se fit transporter au bord de l'île pour mourir plus en paix, couché au soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dressé une couche sous la voile, auprès de la mer. Les habitants riches de la ville éloignée du rivage, informés de la présence et de la maladie du poëte, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers, les pêcheurs et les matelots de la côte accoururent pour lui demander des oracles, comme à une voix des dieux sur la terre. Il continua à parler en langage divin avec les hommes lettrés, et à s'entretenir, jusqu'à son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait décrit tant de fois les mœurs, les travaux et les misères dans ses poëmes. Son âme avait passé tout entière dans leur mémoire avec ses chants; en la rendant aux dieux il ne l'enlevait pas à la terre: elle était devenue l'âme de toute la Grèce; elle allait devenir bientôt celle de toute l'antiquité.

Après qu'il eut expiré sur cette plage, au bord des flots, comme un naufragé de la vie, l'enfant qui servait de lumière à ses pas, ses compagnons, les habitants de la ville et les pêcheurs de la côte lui creusèrent une tombe dans le sable, à la place même où il avait voulu mourir. Ils y roulèrent une roche, sur laquelle ils gravèrent au ciseau ces mots: «Cette plage recouvre la tête sacrée du divin Homère.» Ios garda à jamais la cendre de celui à qui elle avait donné ainsi la suprême hospitalité. La tombe d'Homère consacra cette île, jusque-là obscure, plus que n'aurait fait son berceau, que sept villes se disputent encore. La tradition de la plage où le vieillard aveugle fut enseveli se perdit malheureusement dans la suite des temps et dans les vicissitudes de l'île.

Sa sépulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses propres vers. On montre seulement dans l'île de Chio, près de la ville, un banc de pierre semblable à un cirque, et ombragé par un platane qui s'est renouvelé, depuis trois mille ans, par ses rejetons, qu'on appelle l'École d'Homère. C'est là, dit-on, que l'aveugle se faisait conduire par ses filles et qu'il enseignait et chantait ses poëmes. De ce site on aperçoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les sommets neigeux de l'Olympe, les plages dorées des îles, les voiles se repliant en entrant dans les anses ou se déployant en sortant des ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la magnificence et la variété auraient distrait ses inspirations. La nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir tout entier dans ces spectacles intérieurs, en jetant ce voile sur sa vue. C'est depuis cette époque, dit-on dans les îles de l'Archipel, que les hommes attribuèrent à la cécité le don d'inspirer le chant, et que les bergers impitoyables crevèrent les yeux aux rossignols, pour ajouter à l'instinct de la mélodie dans l'âme et dans la voix de ce pauvre oiseau.

Voilà l'abrégé de l'histoire d'Homère; elle est simple comme la nature, triste comme la vie; elle consiste à souffrir et à chanter: c'est en général la destinée des poëtes. Les fibres qu'on ne torture pas ne rendent que peu de sons. La poésie est un cri: nul ne le jette bien retentissant s'il n'a été frappé au cœur. Job n'a crié à Dieu que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours, comme dans l'antiquité, il faut que les hommes qui sont doués de ce don choisissent entre leur génie et leur bonheur, entre la vie et l'immortalité.

Et maintenant quelle fut l'influence d'Homère sur les mœurs des hommes, et en quoi mérita-t-il le nom de moraliste?

Pour répondre à cette question, il suffit de lire. Supposez, dans l'enfance ou dans l'adolescence du monde, un homme à demi sauvage, doué seulement de ces instincts élémentaires, grossiers, féroces, qui formaient le fond de notre nature brute, avant que la société, la religion, les arts eussent pétri, adouci, vivifié, spiritualisé, sanctifié le cœur humain; supposez qu'à un tel homme, isolé au milieu des forêts et livré à ses appétits sensuels, un esprit céleste apprenne l'art de lire les caractères gravés sur le papyrus, et qu'il disparaisse après en lui laissant seulement entre les mains les poésies d'Homère! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparaît page par page à ses yeux. Il sent éclore en lui des milliers de pensées, d'images, de sentiments qui lui étaient inconnus; de matériel qu'il était, un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un être intellectuel, et bientôt après un être moral. Homère lui révèle d'abord un monde supérieur, une immortalité de l'âme, un jugement de nos actions après la vie, une justice souveraine, une expiation, une rémunération, selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers; tout cela altéré de fables ou d'allégories, sans doute, mais tout cela visible et transparent sous les symboles, comme la forme sous le vêtement qui la révèle en la voilant. Il lui apprend ensuite la gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime éternelle, donnée aux hommes comme l'instinct le plus rapproché de la vertu. Il lui apprend le patriotisme par le récit des exploits de ses héros, qui quittent leur royaume paternel, qui s'arrachent des bras de leurs mères et de leurs épouses pour aller sacrifier leur sang dans des expéditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur commune patrie; il lui apprend les calamités de ces guerres dans les assauts et les incendies de Troie; il lui apprend l'amitié dans Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidélité conjugale dans Andromaque; la piété pour la vieillesse dans le vieux Priam, à qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector traîné sept fois autour des murs de sa patrie; la piété dans Astyanax, son fils, emmené en esclavage dans le sein de sa mère par les Grecs; la vengeance des dieux dans la mort précoce d'Achille; les suites de l'infidélité dans Hélène; le mépris pour la trahison du foyer domestique dans Ménélas; la sainteté des lois, l'utilité des métiers, l'invention et la beauté des arts; partout, enfin, l'interprétation des images de la nature, contenant toutes un sens moral, révélé dans chacun de ses phénomènes sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et l'homme, si complet, et si bien épelé dans les vers d'Homère, que le monde moral, le monde matériel, réfléchis l'un dans l'autre comme le firmament dans l'eau, semblent n'être plus qu'une seule pensée et ne parler qu'une seule et même langue à l'intelligence de l'aveugle divin! Et cette langue encore cadencée par un tel rhythme de la mesure est pleine d'une telle musique des mots que chaque pensée semble entrer dans l'âme par l'oreille, non-seulement comme une intelligence, mais aussi comme une volupté!

N'est-il pas évident qu'après un long et familier entretien avec ce livre l'homme brutal et féroce aurait disparu, et l'homme intellectuel et moral serait éclos dans ce barbare, auquel les dieux auraient enseigné ainsi Homère?

Eh bien! ce qu'un tel poëte aurait fait pour un seul homme, Homère le fit pour tout un peuple. À peine la mort eut-elle interrompu ses chants divins que les rapsodes ou les homérides, chantres ambulants, l'oreille et la mémoire encore pleines de ses vers, se répandirent dans toutes les îles et dans toutes les villes de la Grèce, emportant à l'envi chacun un des fragments mutilés de ses poëmes, et les récitant de génération en génération aux fêtes publiques, aux cérémonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aux écoles des petits enfants; en sorte qu'une race entière devint l'édition vivante et impérissable de ce livre universel de la primitive antiquité. Sous Ptolémée Philopator, les Smyrnéens lui érigèrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs divins. L'âme d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette partie de l'univers. En 884 avant J.-C., Lycurgue rapporta à Sparte les vers d'Homère pour en nourrir l'âme des citoyens. Puis vint Solon, ce fondateur de la démocratie d'Athènes, qui, plus homme d'État que Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le génie, et qui fit recueillir ces chants épars, comme les Romains recueillirent plus tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand, qui, passionné pour l'immortalité de sa renommée, et sachant que la clef de l'avenir est dans la main des poëtes, fit faire une cassette d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homère, et qui les plaçait toujours sous son chevet pour avoir des songes divins. Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conquêtes en Grèce, n'estimèrent rien à l'égal de la conquête des poëmes d'Homère, et dont tous les poëtes ne furent que les échos prolongés de cette voix de Chio. Puis vinrent les ténèbres des âges barbares, qui enveloppèrent pendant près de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne commencèrent à se dissiper qu'à l'époque où les manuscrits retrouvés d'Homère, dans les cendres du paganisme, redevinrent l'étude, la source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde ancien, histoire, poésie, arts, métiers, civilisation, mœurs, religion, est tout entier dans Homère; que le monde littéraire, même moderne, procède à moitié de lui, et que, devant ce premier et ce dernier des chantres inspirés, aucun homme, quel qu'il soit, ne pourrait, sans rougir, se donner à lui-même le nom de poëte. Demander si un tel homme peut compter au nombre des moralisateurs du genre humain, c'est demander si le génie est une clarté ou une obscurité sur le monde; c'est renouveler le blasphème de Platon; c'est chasser les poëtes de la civilisation; c'est mutiler l'humanité dans son plus sublime organe, l'organe de l'infini! c'est renvoyer à Dieu ses plus souveraines facultés, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et qu'elles ne fassent paraître le monde réel trop obscur et trop petit, comparé à la splendeur de l'imagination et à la grandeur de la nature!

Lamartine.