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Cours familier de Littérature - Volume 05 cover

Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 60: VIII
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About This Book

The volume gathers monthly conversational lectures and critical essays that guide readers through literature’s works, themes, and styles, combining close readings, poetic excerpts, historical context, and reflections on moral and civic responsibilities of writers. The author offers prefaces defending his neutrality and the labor of letters, addresses contemporary criticism and accusations, and alternates literary analysis with meditative passages and translations or summaries of epic episodes and poetic imagery. Organized as a familiar course, the pieces aim to instruct and cultivate taste, balancing practical commentary on form and language with broader reflections on readers, authorship, and the social duties of literary practice.

Les innombrables épisodes de bataille de ce treizième chant sont écrits à la pointe du fer et en traits de flamme et de sang sur le champ du meurtre. Nous ne les reproduirons pas; le temps nous emporte. Les vers, les images sont aussi frappants que les coups de lance. «Ajax, fils d'Oïlée, est toujours auprès d'Ajax, fils de Télamon; il ne le quitte pas d'un moment. Tels, dans un champ à labourer, deux bœufs noirs traînent avec la même ardeur une pesante charrue; de leurs fronts hérissés de cornes découle une abondante sueur. Séparés seulement par le joug brillant, ils creusent un sillon profond et fendent le sein de la terre! Malgré sa valeur, Hector est refoulé avec les siens.»

Nestor, cependant, pendant qu'il buvait en paix dans sa tente, entend les clameurs du combat. «Reste ici, dit-il à Machaon blessé, reste ici et continue à boire ce vin coloré, en attendant que la blonde Hécamède ait chauffé le bain pour que tu y laves le sang de tes blessures. Je vais monter sur ce tertre afin de tout voir de loin!»

Les chefs des Grecs, consternés, accourent en fuyant vers lui et racontent leur désastre. Ici Homère remonte au ciel pour y chercher la cause des événements humains.

Junon, qui tremble pour les Grecs, aperçoit son époux Jupiter sur le sommet du mont Ida, riche en fontaines; elle veut le séduire et l'endormir pour profiter de son sommeil en faveur des Grecs. Elle emprunte à Vénus ce charme indéfinissable qui fait aimer, charme figuré par la ceinture de Vénus. Junon invoque aussi le Sommeil. Ce dieu monte sur la cime d'un pin du mont Ida pour en descendre sous la forme de murmure et d'ombre sur les yeux de Jupiter.

La ruse de Junon réussit; Jupiter aperçoit son épouse: il se sent épris d'elle aussi vivement que le jour où ils furent unis par l'Amour à l'insu de Saturne et du père des dieux. Un nuage descend sur le gazon de l'Ida, germant le lotus, le safran, l'hyacinthe.

Le Sommeil ferme les yeux des divins époux; il profite de cet assoupissement de Jupiter pour aller réveiller les Grecs et les ramener contre les Troyens. Les combats recommencent. Hector est écrasé sous une pierre énorme lancée par Ajax. Ses compagnons l'emportent, respirant à peine, dans Ilion.

Jupiter, en se réveillant, s'indigne contre Junon, la gourmande avec mépris et injure, et lui ordonne de retourner au ciel. «Aussitôt, dit le poëte, la belle Junon, docile aux ordres de son époux, vole des sommets de l'Ida jusque dans le vaste Olympe. «Ainsi s'élance la pensée de l'homme qui jadis a parcouru de nombreuses contrées; il se les retrace dans son esprit avec une mémoire intelligente, se disant: J'étais ici, j'étais là, et se représentant une foule de souvenirs. Aussi rapide s'élançait l'impatiente Junon, etc., etc.»

Ne diriez-vous pas une comparaison écrite d'hier par un poëte spiritualiste qui fait disparaître devant la pensée l'espace, la distance, le temps?

XXV

D'interminables et monotones combats remplissent les quinzième et seizième chants. Hector incendie une partie des vaisseaux des Argiens.

Le poëte transporte soudain le drame dans la tente d'Achille. «Pourquoi pleures-tu, ô Patrocle, comme une jeune fille, courant après sa mère pour être emmenée, s'attache à sa robe, la retient à son départ et lève vers elle ses yeux en pleurs afin que sa mère la prenne dans ses bras?»

Patrocle lui raconte les désastres de l'armée et des vaisseaux. Achille, sans vouloir encore se mêler aux Grecs pour prévenir la mort de tant de chefs odieux, permet à Patrocle d'aller, avec les seuls Thessaliens, éteindre l'incendie des vaisseaux. Patrocle, revêtu de l'armure d'Achille, délivre, en effet, les vaisseaux et refoule les Troyens hors de l'enceinte dans la plaine. L'excès des scènes de guerre donne à ce milieu du poëme la confusion et la satiété d'une éternelle mêlée. Homère, s'il n'avait pas écrit pour des guerriers, aurait donné plus de charme à l'Iliade en abrégeant ces coups de lance et ces coups de pierre perpétuels, et en reposant l'esprit sur d'autres scènes de la nature. Patrocle succomba sous le fer d'Hector.

L'intelligence et la sensibilité des coursiers d'Achille, animaux belliqueux, assimilés avec raison aux guerriers eux-mêmes par le poëte, forment le seul épisode touchant et mélancolique de ces deux chants. Écoutez ces vers comparables à ceux de l'Arabe pleurant son coursier. Admirez combien la conviction de l'âme relative des animaux, conviction si oblitérée en nous aujourd'hui, était puissante et hardie dans le père des poëtes!

«Les coursiers d'Achille pleurent loin du champ de bataille depuis qu'ils savent que Patrocle, qui les conduit, est tombé dans la poussière, terrassé par l'homicide Hector. En vain leur conducteur nouveau, Automédon, les presse du fouet rapide, les encourage par de flatteuses paroles ou les intimide par des reproches; ils ne veulent ni retourner au bord du large Hellespont, ni se rejeter dans la mêlée contre les Grecs. Semblables à une colonne immobile sur le tombeau d'un homme ou d'une femme, ils demeurent sans mouvement, attachés au char magnifique et la tête baissée vers le sol. De leurs yeux des larmes brûlantes coulent à terre, car ils regrettent leur noble maître; leur crinière d'or toute souillée de poussière flotte des deux côtés du timon sur le joug. Jupiter, en les contemplant, est attendri de pitié; il secoue la tête et dit dans son cœur:

«Ah! malheureux coursiers! pourquoi vous avions-nous donnés à Pelée, ce roi soumis au trépas? Était-ce donc pour que vous eussiez à supporter les peines des misérables mortels? Hélas! de tous les êtres qui respirent et rampent sur la terre, l'homme est sans doute le plus infortuné! Cependant Hector ne montera pas sur votre char! Je ne le permettrai jamais, etc.»

La douleur d'Achille, en apprenant la mort de Patrocle, est le triomphe de l'amitié sur l'amour même de la vie. Thétis, sa mère, et les Néréides, divinités subalternes de l'Océan, accourent pour calmer sa douleur et pour encourager sa vengeance. Les dieux lui prêtent une armure divine à la place de ses propres armes, que la mort de Patrocle a livrées à Hector. Il jure à ses soldats qu'il ne célébrera pas les funérailles de Patrocle avant de lui avoir rapporté les armes et la tête d'Hector. «Jusque-là, ô cher cadavre, repose près de ces navires! Les Troyennes captives au sein arrondi te pleureront tout le jour et toute la nuit.»

XXVI

Ici le poëte change de note sur sa lyre et décrit en vers presque burlesques les travaux et les aventures de Vulcain, ce dieu forgeron, époux de Vénus, condamné à faire rire l'Olympe comme un bouffon de cour.

«Il dit: le dieu massif et difforme s'éloigne en boitant de l'enclume; ses jambes grêles flageolent sous son corps; ensuite il place ses soufflets loin de la flamme, et dans un coffre d'argent il rassemble tous les outils de son métier. Puis avec une éponge il essuie son front, ses mains, son cou robuste et sa poitrine velue... Il marche avec un disgracieux effort, prend la main de Thétis et lui dit ces mots, etc.»

Thétis lui demande des armes pour Achille; il lui en fabrique de si belles que leur description, et surtout la description du bouclier d'Achille, sont à elles seules, sous la main d'Homère, un poëme de paysage accompli. Combien je regrette que l'étendue trop considérable de ce chef-d'œuvre m'empêche de vous le traduire en le commentant ici! Les bas-reliefs de ce bouclier sont une civilisation tout entière. Rien n'est comparable à ce tableau en relief dans toutes les œuvres didactiques de l'antiquité et des siècles modernes. Homère n'aurait chanté que ce bouclier qu'il serait le premier des sculpteurs, des peintres, des pasteurs, des armuriers, des politiques, des philosophes et des poëtes. C'est le Phidias de la parole, sept siècles avant le Phidias du ciseau.

XXVII

Achille, revêtu de ses armes, reparaît au camp des Grecs. Agamemnon se décide à lui rendre Briséis. «La belle Briséis, semblable à la belle Vénus, aperçoit, en sortant de la tente d'Agamemnon, le corps du bon Patrocle, son protecteur dans le temps qu'elle appartenait à Achille; elle meurtrit son sein, elle ensanglante son cou délicat, son doux visage; elle s'écrie en pleurant: Ô Patrocle! toi l'ami le plus cher d'une malheureuse, je te laissai plein de vie quand je quittai les tentes d'Achille, et maintenant que j'y retourne je te retrouve sans vie, ô pasteur des peuples! Non, je ne cesserai point de pleurer ta mort, toi qui fus toujours doux envers moi!» Homère, dans ce passage, pleure comme il chante, aussi incomparable de naturel dans l'élégie que dans la bataille.

Achille devient femme lui-même pour pleurer son compagnon et son ami; puis il revêt son bouclier, «d'où rejaillit une lueur semblable à la lune. Ainsi sur la haute mer apparaît de loin aux matelots la flamme d'un feu allumé sur les montagnes.» Sa harangue à ses coursiers est une preuve de plus de l'intelligence presque humaine que les hommes primitifs attribuaient à ces nobles animaux.

Le plus apprivoisé de ces coursiers, Xante, répond à son maître par un mouvement de tête qui répand sa crinière, en signe de deuil, sur le collier, sur le joug et jusqu'à terre. Xante prédit à son maître une mort prochaine. «Xante, réplique Achille, pourquoi me prédire la mort? Cela ne te sied pas, à toi! Je sais que ma destinée est de périr ici, loin de ma mère et de mon père!» Il dit, et, poussant un cri terrible, il lance ses généreux coursiers au combat.

XXVIII

Les vingtième et vingt et unième chants ne sont encore qu'une magnifique, mais interminable mêlée d'hommes et de dieux, combattant, avec des succès divers, sous les murs d'Ilion. Le sang coule comme l'eau du Simoïs et du Scamandre. Achille immole des héros sans nombre à sa fureur; les Troyens sont refoulés près de leurs murailles.

«Le vieux roi priam, debout sur la plate-forme de la tour sacrée d'Ilion, aperçoit le héros redoutable. Il descend de la tour et ordonne aux gardes de fermer les portes aussitôt que les Troyens fugitifs les auront franchies.»

Au vingt-deuxième chant, Hector seul, resté en dehors des portes près du hêtre, attend Achille pour le combattre. L'infortuné Priam parle en vain à son fils, du haut des murailles, pour le conjurer de s'abriter derrière les remparts. Son discours est une des plus pathétiques élégies qu'un vieillard puisse proférer sur lui-même. «Prends pitié de ton malheureux père, que le puissant Jupiter réservait au terme de ses jours pour le rendre témoin des dernières ruines! Mes fils égorgés, mes filles captives, mes palais profanés, mes petits-enfants écrasés contre la pierre, et les épouses de mes fils entraînées par les mains féroces des Grecs! Moi-même, le dernier de toute ma race, demeuré seul sur le seuil de mon palais, les chiens se repaîtront de ma chair palpitante, lorsque, abattu par la lance ou le javelot, j'aurai rendu ma vie sous le fer d'un ennemi. Ces chiens, gardiens fidèles que je nourrissais dans nos cours, autour de nos tables, lécheront mon sang, et, rassasiés de carnage, ils s'étendront pour dormir sous les portiques. Ah! il n'appartient qu'au guerrier jeune d'être couché sur la poussière, frappé dans le combat par le tranchant du fer. Quoique mort, son corps tout entier laisse admirer sa beauté; mais lorsque des chiens cruels souillent la barbe blanche, la chevelure et les tristes restes d'un vieillard égorgé, ah! c'est le comble de l'horreur pour les malheureux mortels!»

Hécube, épouse de Priam et mère d'Hector, en termes aussi touchants, mais plus féminins, adresse en vain la même prière à son fils.

XXIX

Le poëte cependant pénètre, avec la sagacité d'un sondeur expérimenté du cœur humain, dans les derniers replis de l'âme d'Hector, indécis entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter Achille. La nature l'emporte même un moment sur la gloire, et Hector s'enfuit à l'approche du héros des Grecs.

Achille le poursuit sous les murailles, près de la colline et du figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs, se résout à combattre. Le combat résume toutes les péripéties, toutes les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homère a fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce poëme de la guerre. «La pointe aiguë du dard que brandit Achille cherche la poitrine d'Hector derrière son bouclier, comme, au sein d'une nuit ténébreuse, Vesper, la plus étincelante de toutes les étoiles, brille dans les cieux!»

Hector tombe percé à la gorge; il lui reste assez de voix pour implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son cadavre aux chiens dévorants autour des vaisseaux des Grecs.

Achille, implacable, lui répond en forcené de vengeance qu'il voudrait le dévorer lui-même. «Il lui perce les pieds, passe entre la cheville et le talon une forte courroie, l'attache à son char et laisse traîner la tête à terre. Hector est ainsi traîné par Achille dans un nuage de poussière où flotte sa noire chevelure; sa tête, autrefois si belle, est ensevelie dans la poudre. Hécube, sa mère, à ce spectacle, s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile éclatant; son père pousse des cris lamentables.»

Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le corps de son fils, sont comparables aux plus pathétiques hurlements de la Bible.

«Andromaque, retirée dans son palais, ignorait encore son malheur; elle préparait le bain de son époux pour la fin du jour. Les gémissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin jusqu'à elle. Ses membres défaillent; la navette glisse de ses mains; elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle, semblable à une Ménade. Elle s'arrête sur le mur en regardant de toutes parts; elle voit Hector traîné autour des murs de la ville. La nuit se répand sur ses yeux; elle tombe à la renverse et son âme est prête à s'exhaler; de sa tête se dénouent les riches bandelettes qui retiennent sa chevelure. Ses sœurs et ses belles-sœurs l'entourent; elle s'écrie au milieu des Troyennes:

«Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes nés tous les deux sous le même destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi à Thèbes, près des forêts de Placus, qui m'éleva quand j'étais enfant, père infortuné d'une fille plus infortunée encore! Ah! plût aux dieux qu'il ne m'eût point donné le jour! Maintenant te voilà dans les demeures de Pluton, profonds abîmes de la terre, pendant que moi, dans un deuil éternel, tu me laisses veuve à notre foyer! Ce fils encore enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donné la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et lui ne sera jamais le tien? Lors même qu'il échapperait à cette désastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront à ses pas et les étrangers usurperont son héritage. Le jour qui le fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse les yeux et ses joues sont mouillées de ses larmes; dans sa pauvreté il aborde les anciens amis de son père, arrête celui-ci par son manteau, cet autre par sa tunique; et si, touché de compassion, l'un d'eux lui tend une coupe, elle humecte à peine le bord de ses lèvres, mais son palais n'en est pas désaltéré. Celui qui a le bonheur de posséder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant par d'amères paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton père ne nous convie plus à ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant vers ta veuve méprisée, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son père se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle où, sur le sein de sa nourrice, son cœur goûtait une douce joie..... Ils sont encore dans ton palais, ô Hector, tes riches vêtements ourdis par la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dévorante, puisqu'ils te sont désormais inutiles et que tu ne les porteras plus!»

Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient autour d'elle.

On voit, par cette incomparable scène et par cette incomparable élégie, qu'Homère aurait été aussi dramatique qu'il était épique, lui, la source inépuisable de tous les drames que son poëme a inspirés à toutes les scènes de l'univers!

XXX

Ainsi finit le véritable intérêt du poëme avec le vingt-deuxième chant.

Le vingt-troisième est le chant de la barbarie après celui du pathétique et de la famille. L'amitié cependant y retrouve de divins accents. Patrocle apparaît à son ami Achille et lui demande d'être réuni à lui dans le même tombeau!

Achille célèbre les funérailles de son ami. Il fait brûler avec son corps douze jeunes captifs troyens qu'il a égorgés[1]. Il refuse à Hector le bûcher pour réserver sa dépouille aux chiens dévorants: sa colère féroce survit à la mort de son adversaire; mais les chiens, plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du héros.

Des jeux, très-déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du poëme, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un génie aussi sensé et aussi expérimenté du cœur humain qu'Homère ait placé lui même ces jeux prolongés entre le bûcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de Priam et d'Hécube. Nous pensons plutôt qu'aux époques où Pisistrate et Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants immortels, épars dans la mémoire des homérides, les éditeurs du poëme déplacèrent machinalement ces jeux de la place qu'Homère leur avait assignée dans sa composition, et reléguèrent à la fin ce qui ne pouvait avoir de convenance et de beauté qu'au commencement du poëme. Quoi qu'il en soit, c'est un défaut choquant (et c'est le seul) dans la composition de l'Iliade.

XXXI

Le plus sublime pathétique se retrouve bientôt après ces jeux, au vingt-quatrième et dernier chant.

«Achille, après ses funérailles, pleure en pensant à ce cher compagnon perdu de sa vie, Patrocle. Le sommeil, qui triomphe de toutes les peines, ne peut fermer ses paupières. Il s'agite en tous sens sur sa couche en regrettant la force et le généreux courage de son ami; il songe à tout ce qu'ils ont autrefois accompli ensemble, soit en combattant, soit en traversant les mers impétueuses. À ce souvenir il répand des larmes brûlantes, tantôt couché sur le flanc, tantôt sur le dos, tantôt sur la poitrine. Tout à coup, se levant, il s'en va errer triste sur le rivage de la mer; l'Aurore l'y retrouve quand elle revient éclairer l'Océan et ses plages.»

Le féroce Achille attache à son char le cadavre d'Hector et le traîne trois fois dans la poussière autour du tombeau de Patrocle. Les dieux indignés se soulèvent à la voix d'Apollon. Jupiter décide qu'Achille recevra enfin la rançon du corps d'Hector par son père, le vieux Priam. Il envoie la messagère céleste, Iris, pour donner ce conseil au héros des Grecs. «Entre les rochers d'Imbros et de Samos, Iris, dit le poëte, se précipite dans les noires ondes et la mer gémit sous son immersion. Elle plonge au fond de l'abîme, comme le plomb suspendu à la corne d'un bœuf sauvage s'enfonce sous les vagues et porte l'appât meurtrier aux poissons dévorants.» Cette étrange et pittoresque comparaison révèle des procédés de pêche en usage aux bords de l'Ionie et inconnus aujourd'hui.

Thétis, mère d'Achille, se rend à l'ordre de Jupiter, et va dans la tente d'Achille parler à son fils. Admirez avec quelle connaissance de la nature Homère fait insinuer la pitié par la bouche d'une femme, dont le cœur est pétri de plus de larmes et de plus de tendresse que le nôtre.

«Ô mon fils, dit Thétis après avoir caressé de sa main divine la tête de son fils, jusqu'à quand, triste et chagrin, rongeras-tu ton cœur, oubliant la nourriture et le doux sommeil? Il est bon cependant de s'unir d'amour à une épouse. Hélas! tu n'as pas longtemps à vivre! Rends la liberté au corps inanimé d'Hector, accepte la rançon de son cadavre.»

XXXII

Iris, après avoir fait fléchir Achille par sa mère Thétis, se rend dans Ilion au palais de Priam.

«Les fils de ce roi, assis sur les portiques autour de leur père, trempaient de larmes leurs riches vêtements. Au milieu d'eux, le vieillard est enveloppé d'un manteau qui le couvre tout entier. Un nuage de poussière, ramassé de ses propres mains pendant qu'il se roulait à terre, couvre sa tête et ses épaules. Ses filles et les femmes de ses fils se lamentent dans le palais, au souvenir de ceux si nombreux et si vaillants qui ont perdu la vie sous le fer des Grecs.»

Priam consulte la vieille Hécube, son épouse, sur l'idée qui le possède d'aller racheter le corps de son fils dans le camp d'Achille. Hécube, épouvantée sur le sort du vieillard, l'en dissuade.

«Ah! plutôt, dit-elle, pleurons à l'écart dans notre palais. Lorsque j'enfantai Hector, la Parque inflexible fila sa destinée pour qu'il fût un jour livré aux chiens dévorants par un féroce ennemi! Ah! que ne puis-je l'étreindre et dévorer son cœur pour venger le malheur de mon cher fils!»

Priam ne cède pas à ces craintes d'Hécube; il tire de ses coffres les présents magnifiques, tapis, vêtements, talents d'or, trépieds, vases, coupes, dont il compose la rançon du corps de son fils. Puis, importuné par les lâches gémissements des Troyens et de ses fils, il entre en fureur et les chasse du portique avec des reproches injurieux. «Que n'êtes-vous morts tous à la place d'Hector!»

On attelle les mules au char. Ce départ, qu'on voudrait citer en entier, est une des scènes les plus splendidement décrites et les plus pathétiquement pleurées de l'Iliade. La tragédie antique n'a rien de plus éclatant sur les larmes des rois.

Priam sort de la ville. «Ses amis le suivent des yeux en versant des larmes abondantes, comme s'il allait à la mort.» Les dieux invisibles protégent son voyage.

Mercure, sous le déguisement d'un compagnon d'Achille, raconte à Priam, pendant qu'il fait boire les mules dans le fleuve, la conservation miraculeuse du cadavre de son fils.

Le dieu déguisé monte sur le char, prend les rênes, fouette les mules, endort les avant-postes; le vieux roi franchit les retranchements, arrive sans avoir été aperçu, pénètre dans la tente d'Achille, embrasse les genoux du meurtrier d'Hector, baise ces mains homicides qui lui ont ravi tant de fils.

Écoutons le poëte lui-même à ce déchirant épisode, dénoûment de son poëme:

«Lorsqu'une grande misère pèse sur un homme qui a commis un meurtre dans sa patrie, il se retire chez un peuple étranger, dans la maison d'un héros opulent, et tous ceux qui l'aperçoivent sont frappés de surprise. De même Achille se confond d'étonnement en voyant devant lui le majestueux Priam; tous les assistants s'étonnent aussi, et muets se regardent les uns les autres. Priam, dans l'attitude et de la voix d'un suppliant, fait entendre ces mots:

«Souviens-toi de ton père, Achille égal à un Dieu; ton père est du même âge que moi; il touche comme moi le seuil funeste de la vieillesse; peut-être qu'en ce moment même des voisins nombreux l'assiègent, et il n'a personne pour écarter ces malheurs et ces périls; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se réjouit secrètement dans le fond de son cœur, et tous les jours il se flatte de voir son fils chéri revenir d'Ilion... Et moi, malheureux! j'avais aussi des fils vaillants dans la vaste ville de Troie; je crois qu'il ne m'en reste plus un seul! Ils étaient cinquante quand débarquèrent les enfants de la Grèce; dix-neuf avaient été enfantés par les mêmes flancs et dans mes palais; les autres étaient nés de femmes étrangères; le cruel Mars (la guerre) a tranché la vie du plus grand nombre d'entre eux; un seul me restait: il défendait notre ville et nous-mêmes! Mais tu viens de l'immoler pendant qu'il combattait en faveur de sa patrie. C'était Hector! Pour lui maintenant je viens jusqu'aux vaisseaux des Grecs; c'est pour le racheter que j'apporte de nombreux présents... Crains les dieux, ô Achille! Prends compassion de moi en songeant à ton père. Je suis plus à plaindre que lui; j'ai fait ce que n'a jamais fait aucun mortel: j'ai collé mes lèvres sur la main du meurtrier de mon fils!»

À ces éloquentes et plaintives paroles, Achille s'attendrit au souvenir de son père; il prend la main du vieillard et l'écarte doucement; tous deux s'abandonnent à leurs souvenirs. Priam, prosterné aux pieds d'Achille, pleure amèrement sur Hector; Achille pleure sur son père, mais par moments aussi sur Patrocle; la tente retentit de leurs sanglots. Mais, quand ce héros égal aux dieux est rassasié de larmes et qu'il a assoupi ses regrets dans son cœur, il se lève de son siége et tend sa main au vieillard; car il est touché de tendre compassion à la vue de ces cheveux blancs et de cette barbe vénérable.

XXXIII

Achille parle cette fois au père d'Hector en homme pitoyable, sage et résigné au destin qui dispose de tout malgré les mortels. «Mon père aussi n'a qu'un fils, dit-il, un fils qui périra bientôt! Je n'assisterai point mon père dans sa vieillesse, et maintenant, loin de ma patrie, me voilà sur ce rivage pour ton malheur et pour celui de ta race!...»

Priam veut répliquer; Achille sent bouillonner en lui sa colère au souvenir de Patrocle, et, se craignant lui-même, il sort de la tente.

Il prend les présents, il fait laver et parfumer le corps d'Hector, il le fait envelopper d'un manteau pour éviter à Priam l'horreur de voir le visage de son fils. Il rentre après ces soins rendus au héros; il annonce à Priam que son fils, placé sur un char, lui sera rendu le lendemain. Il le console, le fait asseoir à sa table.

Priam, après avoir mangé et bu, contemple Achille, «si grand et si fort semblable à un dieu.»

Achille contemple à son tour et admire «le vieillard au visage majestueux.»

Ils s'entretiennent sans ressentiments mais non sans larmes. Achille fait préparer pour son hôte un lit recouvert de riches tapis et de moelleuses couvertures sous le vestibule de sa tente, de peur que quelques-uns des princes, en entrant pour tenir le conseil la nuit dans sa tente, ne reconnaissent Priam et n'avertissent Agamemnon.

XXXIV

Avant l'aube du jour, le vieillard et son écuyer attellent les mules au char qui porte le cadavre d'Hector, et reviennent, sans avoir été vus par Agamemnon, sous les murs d'Ilion. La piété filiale d'une fille de Priam, Cassandre, veille au sommet d'une tour de la ville. Cassandre reconnaît la première le cortége de son père et de son frère. Elle jette un cri, et ses gémissements remplissent la ville.

«Venez! voyez-le de vos propres yeux, Troyens, et vous, Troyennes, s'écrie Cassandre, ô vous qui pendant sa vie le receviez avec tant de triomphe à son retour des combats! Alors il était la joie d'Ilion et de tout son peuple!»

Hécube et Andromaque, la mère et l'épouse, s'élancent les premières sur le char pour toucher la tête d'Hector!

«Cher époux, dit Andromaque en soutenant cette tête dans ses bras pendant que le char traverse la ville, tu perds la vie à la fleur de tes jours, et tu me laisses veuve dans nos demeures. Ce fils (Astyanax), encore dans sa tendre enfance, ce fils que nous engendrâmes tous les deux, malheureux que nous sommes! ne parviendra pas, je pense, jusqu'à son adolescence. Ilion, avant ce temps, sera précipitée de son élévation! car tu n'es plus, toi qui sauvais les chastes épouses des Troyens et leurs tendres enfants! Bientôt elles seront entraînées captives sur les vaisseaux ennemis, et moi sans doute avec elles!... Tu me suivras, ô mon enfant! et, ravalé à d'indignes emplois, tu travailleras pour un maître cruel; ou bien un de ces Grecs, t'arrachant de mes bras, te précipitera du sommet d'une tour, pour venger la mort d'un frère, d'un père ou d'un fils immolé par la main d'Hector; car un grand nombre de Grecs, sous le poids du bras d'Hector, a mordu la terre, et ton père, ô mon fils! n'était pas faible dans la chaleur funeste des batailles. Aussi, vois comme tout le peuple le pleure dans Ilion!... Ah! tu laisses à tes parents un deuil inconsolé, cher Hector; mais c'est à moi surtout que sont réservées les amères douleurs. Hélas! de ton lit funèbre tu ne m'as pas tendu ta main, tu ne m'as point dit les dernières paroles, dont je me serais souvenue sans cesse, et les jours et les nuits, en versant des larmes!»

XXXV

La vieille Hécube parle après l'épouse, et poursuit le panégyrique touchant et glorieux de son fils.

Enfin Hélène elle-même, la cause de tous ces deuils, achève ce panégyrique en paroles entrecoupées de ses gémissements:

«Hector! de tous mes beaux-frères ô toi le plus aimé de mon cœur, puisqu'il est trop vrai que Pâris est mon époux, et qu'il m'a ravie pour me conduire en Ilion. (Que ne ce suis-je morte avant ce jour!) Voici la vingtième année que j'abordai en ces lieux, que j'ai perdu ma patrie, et jamais je n'entendis de ta bouche une parole outrageante ou même dure; au contraire, si une de mes sœurs ou ma belle-mère Hécube m'adressait quelques reproches dans nos palais (car Priam, lui, fut comme un père toujours doux envers moi), toi, Hector, en les réprimandant avec bonté, tu les adoucissais par tes douces et indulgentes paroles. Aussi dans mon cœur amer je pleure à la fois sur toi et sur moi, malheureuse, qui désormais n'aurai plus ni ami ni soutien dans la vaste Ilion, où je suis pour tous un objet de mépris et d'horreur!»

Après ces lamentations si éloquentes et si naïves, le corps du héros est placé sur le bûcher par le vieux Priam. Les flammes du bûcher se confondent avec celles de l'aurore, et une urne d'or reçoit les cendres du dernier défenseur d'Ilion.

XXXVI

Le poëme finit là, comme tout finit dans le monde, par des gémissements, par des séparations, par des larmes et sur un tombeau.

Voilà l'Iliade! Ce n'est que l'épopée de la guerre, le livre du héros; il ne faut pas y chercher encore le poëme épique de la vie domestique, le livre du foyer, l'épopée intime du cœur humain. Le même chantre, Homère, va nous la donner tout à l'heure, cette épopée, dans l'Odyssée, et nous allons la dérouler devant vous avec plus de charme encore que nous n'en avons éprouvé en vous déroulant l'Iliade. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en 1857.)

Et cependant, même dans cette épopée qui est presque exclusivement consacrée au récit des combats et à la glorification des héros, que manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature animée ou inanimée? Homère n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher par des épisodes rapides et par des coups d'œil naturels, tantôt en arrière, tantôt à côté, tantôt en avant de son sujet, le monde moral et le monde physique tout entier à ce petit coin de sable de la plage de Troie où s'agite le sort de la Troade et de la Grèce? N'est-ce pas en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit tantôt en larmes, tantôt en sang, mais toujours dans une musique de paroles ravissantes à l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps, qui avaient gravé ce poëme dans leur mémoire, avaient-ils besoin d'autre livre? N'était-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers, des pasteurs, des matelots, des philosophes, des théologiens, des historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des hommes? l'encyclopédie chantée par un poëte universel aux hommes de son temps?

Les paysages terrestres y sont retracés avec autant de transparence, de clarté, de vérité que les sommets neigeux des montagnes, les caps sourcilleux, les falaises boisées, les collines vertes sont retracés en pleine lumière dans le miroir de la mer d'Ionie, reflétant ses bords dans ses flots.

Les paysages maritimes, la vaste étendue des vagues, leur azur ou leur noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs murmures, les voiles qui les sillonnent en traçant un sentier qui se referme sous leur écume pétillante, le mât qui se dresse ou qui s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui résonne en touchant la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi harmonieux que la vague elle-même?

Voulez-vous connaître l'origine, le costume, le caractère, la géographie, les mœurs des nations qui peuplaient alors les confins de l'Asie et de l'Europe: le poëte vous les montre du doigt, vous les décrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire homme par homme, dans cette double revue passée sous vos yeux dans la plaine de Troie!

Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts regorgent de sang et de cadavres diversement tués pendant vingt-quatre chants, qui sont vingt-quatre batailles!

Voulez-vous des passions féroces d'orgueil, d'ambition, d'envie, découvertes comme des nids de serpents enroulés dans le nid venimeux du cœur humain: regardez Achille sous sa tente, se réjouissant en secret des revers et des meurtres de ses coalisés!

Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector!

Voulez-vous des attachements domestiques: écoutez Phénix, le précepteur d'Achille, rappelant envers son élève les soins d'une nourrice ou d'une mère!

Voulez-vous l'amitié: admirez Patrocle!

Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hélène!

Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots d'Andromaque!

Voulez-vous l'amour paternel: assistez à l'adieu d'Hector à son enfant, balancé dans ses bras et épouvanté de son panache!

Voulez-vous l'éloquence verbeuse et la sagesse infaillible du vieillard dans les conseils des peuples: méditez les paroles de Nestor!

Voulez-vous l'excès de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit à son épouse, la vieille Hécube, le cadavre inanimé et souillé de poussière de son dernier enfant!

Voilà pour la terre.

Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse imagination des Grecs l'avait peuplé d'allégories personnifiées en divinités élémentaires: suivez le poëte sur l'Olympe, sur l'Ida aux riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon; dans les forges de Vulcain, où tous les arts se résument en un chef-d'œuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des Néréides! dans les palais liquides de Thétis! dans les molles retraites de Vénus! dans les nuées sanglantes où la Terreur attelle les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et tous les dieux de l'Olympe, le monde matériel complété par le monde immatériel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du mot; l'univers, exposé, non raconté, non décrit, non analysé seulement par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et chanté par la voix la plus mélodieuse et dans la plus musicale des langues prosodiées qui enchantèrent jamais l'oreille humaine.

Encore une fois, voilà l'Iliade! voilà Homère! On ne s'étonne, en fermant ce poëme, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'étude, l'art et le génie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un pareil homme un dieu!

Lamartine.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXVIIe ENTRETIEN.

3e de la troisième Année.

POÉSIE LYRIQUE.

I

L'âme humaine est un grand mystère.

Celui-là seul qui l'a créée pourra l'expliquer.

Les psychologistes, ces espèces de chimistes de l'esprit, s'évertuent en vain à la décomposer, en la divisant en facultés diverses et distinctes. Ils disent: Ceci vient des sens, ceci vient de l'être immatériel. Ils n'arrivent qu'à s'embrouiller dans leurs définitions, à se contredire dans leurs distinctions, à se perdre dans leur analyse; et, comme les chimistes, leurs émules, quand ils veulent retirer de leur creuset les principes de l'âme humaine et dire: La voilà! ils ne tiennent sous leur plume ou sous leurs doigts qu'une pincée de cendre; la substance s'est évaporée, et ils n'entendent, comme l'alchimiste allemand des vieilles ballades, que le ricanement du mystère invisible et impalpable qui éclate dans les ténèbres, autour de leurs têtes, et qui se moque de leur sacrilége curiosité.

Ne faisons pas comme eux; disons franchement le premier et le dernier mot de l'homme: Mystère! Nous ne savons rien des principes constitutifs de l'âme humaine. Elle est ce qu'elle est; nous ne la connaissons que par ses phénomènes. Ils sont assez beaux, assez nombreux, assez merveilleux pour que nous nous abîmions pendant les siècles des siècles dans une ineffable contemplation des facultés de l'âme.

II

Nous avons dit qu'une des plus merveilleuses facultés de l'âme était celle de s'exprimer elle-même par la parole écrite ou parlée, autrement dit par la littérature universelle. Ajoutons ici que l'âme éprouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses sensations, tantôt en paroles, tantôt en chant. L'instinct de chanter est aussi naturel à l'âme, et surtout à l'âme émue, que l'instinct de parler. De là la musique, ce chant sans paroles, qui s'écrit en notes intraduisibles dans aucune langue, et qui dit cependant à l'oreille de l'homme plus de choses, et des choses plus douces et plus fortes, qu'aucune parole articulée n'en peut exprimer.

De là aussi la poésie lyrique, dans laquelle l'âme se chante à elle-même ou chante aux autres âmes ce que la simple parole parlée ou écrite lui semble insuffisante à révéler.

III

Ce besoin de chanter, besoin tout à fait irréfléchi, mais impérieux comme un instinct, n'est pas seulement propre aux poëtes; il est sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les enfants, et même dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux, ces poëtes de l'air, du chaume ou des bois.

Cet instinct est surtout développé dans tous ces êtres chantants par les circonstances intérieures ou extérieures de leur vie, par l'âge, par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de vie et de sensations qui déborde des sens, et qui a besoin de se répandre en effusions mélodieuses, même quand ces effusions mélodieuses n'ont pas d'autre écho que notre oreille. C'est l'ivresse de l'âme qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui fait crier ou gémir le cœur et la voix sous le poids de bonheur, d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge.

Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est une explosion du cœur ou de l'esprit. Voilà pourquoi il est si doux d'entendre un chant; voilà pourquoi aussi, dans tous les temps et dans tous les lieux, les nations aiment leurs poëtes et leurs musiciens. Le poëte et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais qui ont des cœurs et qui aiment à retrouver leurs impressions inexprimées dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur âme. Les poëtes sont les instruments sacrés sur lesquels les races humaines entendent résonner leurs propres mélodies.

IV

Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est frappé. L'émotion est le battant de l'âme.

Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas, du dôme de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans les blés en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré, tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits cœurs qu'on entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux, les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui murmure en coulant avec la séve, avec le sang, avec la sensation, avec la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près, conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?

V

Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler lui-même sa voix.

Écoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier!

Écoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix dont elle n'a pas même la conscience!

Écoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa charrue, distrait ses bœufs et se distrait lui-même par des notes qui se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et monotone de ses roues!

Écoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague qui viennent mourir jusqu'au rivage!

Si vous demandez à chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne saurait pas vous répondre. La voix chante de la plénitude du cœur, voilà tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail, il chante; c'est l'enthousiasme du bien-être qui lui donne alors la mélodie et le diapason; c'est Dieu lui-même qui a composé cette musique universelle qui cherche ses notes dans les émotions inarticulées de l'air écrit dans le cœur, et c'est le cœur qui bat la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.

VI

Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-être, le travail, le bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes émotions du cœur. Les deux plus habituelles de ces émotions inspiratrices du chant dans l'âme humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse est mélodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est pieux.

Dans tous les pays l'amant chante sous la fenêtre de sa fiancée; la mère chante près du berceau de son enfant; la nourrice chante en souriant à l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir; les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destinés les uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout des doigts, en revenant le soir des veillées dans l'étable aux lueurs de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins ténébreux de l'Helvétie.

Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des hommes; les cantiques sont l'encens des cœurs; ils jaillissent des lèvres dès que l'homme se croit en présence de la Divinité. Il semble que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est la parfaite image du cœur humain, que la présence divine rend plus mélodieuse que le marbre. Le prêtre, ce musicien de nos soupirs, chante à la naissance, au mariage, au sacrifice, à la mort de tous les enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la piété, soit qu'elle gémisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit qu'elle se plonge dans le sacré délire de l'adoration, s'exhale en hymnes et fait éclater par le chant ses extases.

Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol menacé de ses pères, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le patriotisme, quand il est poussé jusqu'à l'héroïsme par la terreur de voir ses foyers ravagés, ou par le dévouement des Trois-Cents aux Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme chante comme Tyrtée, comme Rouget de Lisle ou comme Béranger dans quelques-unes de ses odes nationales à la veille des combats; et, quand une victoire inespérée a sauvé par l'héroïsme, soit une ville de la sédition et de la subversion civiles, soit des frontières de l'invasion, et, avec les frontières, ses toits, ses foyers, ses compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mères, l'armée victorieuse traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune victoire n'est complète qu'après que le Te Deum, qui pousse l'armée et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a porté ses notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel!

Les Marseillaises et les Te Deum sont les deux plus éclatants symptômes de cet instinct lyrique de l'âme humaine, qui la porte à chanter quand elle déborde de sensations et quand la parole devient impuissante à évaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme, d'énergie ou de félicité. Tout le monde est poëte lyrique en ces moments-là.

Qui ne l'a pas éprouvé quelquefois dans sa vie privée ou dans son existence publique? Quel cœur d'amant ou de citoyen, quel cœur pieux surtout n'a pas eu les explosions de son âme dans sa voix!

Je ne parle pas de nous autres poëtes: la nature impressionnable, et jusqu'à un certain point maladive, de notre fibre, a dû nous arracher plus souvent qu'à d'autres ces enthousiasmes de cœur et d'esprit, ces délires d'amour, de piété ou de patriotisme, qui étoufferaient la poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrés: ils ont des heures où ils deviennent à leur insu de grands lyriques. Qu'on me permette d'en citer un exemple dont je fus témoin dans mon enfance, et dont l'impression, quoique puérile, s'est retrouvée toujours dans mon souvenir.

VII

J'avais douze ans; j'habitais le vaste château d'un de mes oncles, l'abbé de Lamartine. Ce château était situé dans la sombre vallée d'Urcy, aux environs de Dijon. Isolé de toute habitation, il ressemblait à une immense abbaye de chartreux, bâtie dans les plus âpres solitudes des forêts. Cette demeure claustrale était de tous côtés entourée et comme étouffée par les grands bois. Les loups et les sangliers traversaient souvent par bandes les pelouses à perte de vue des jardins, pour venir boire dans les étangs et dans les sources, sous les hêtres.

L'édifice, construit et approprié avant la Révolution pour la nombreuse famille de mon grand-père, était trop vaste pour un célibataire. Mon oncle vivait en simple gentilhomme de campagne, dans l'obscurité et dans la liberté de son désert. Un petit ménage de solitaire séquestré du monde aurait été perdu dans ces grandes salles et dans ces immenses parterres. Pour animer ce séjour et pour occuper ses loisirs, cet ermite avait donc pris le parti de faire valoir lui-même ses terres considérables, défrichées çà et là sur les lisières de ses grands bois.

Le château, malgré sa belle architecture italienne et ses traces d'antique élégance, était devenu ainsi une magnifique ferme. Les chevaux de labour, les bœufs d'attelage, les troupeaux de moutons importés d'Espagne remplissaient de mugissements, de bêlements les nombreuses étables. Une trentaine de serviteurs, valets de ferme, charretiers, bouviers, laboureurs, bergers, peuplaient cette demeure. Ils s'asseyaient, le matin, à midi et le soir, à la longue table de noyer bordée de bancs, sous les voûtes enfumées de la vaste cuisine.

Un vieux cuisinier, nommé le père Joseph, et qui était en même temps l'intendant de confiance de mon oncle, gouvernait de son fauteuil, au coin de l'âtre, les servantes et présidait aux repas. Le vieux Joseph, qui m'avait vu naître et qui voyait en moi l'héritier présomptif du château, m'aimait presque comme une nourrice aime son nourrisson. Je passais une partie des jours à côté de lui, à la cuisine, à écouter les vieilles légendes de la famille, qu'il se plaisait lui-même à me raconter.

J'assistais ainsi habituellement au repas des serviteurs de la ferme; je regardais fumer le lard appétissant sur son lit de choux dorés, au milieu de la table, le fromage écumant de crème blanchir sur les longues tranches de pain bis dans la main du laboureur. Le vin, modérément, mais libéralement distribué par rations inégales, selon le travail et l'âge, brillait dans les verres. La conversation, animée par ces petites gouttes de vin à la fin du repas, n'était nullement gênée par ma présence.

VIII

Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du château et des deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais même les personnages de cette chronique, car, aux époques des sarclages, des moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles de ces deux villages venaient résider en masse au château, portant leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les blés, couper les orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les moutons. Le soir, après la journée, mon oncle leur permettait de se réunir, avec les garçons de la ferme, dans une immense salle du rez-de-chaussée, pavée en marbre et décorée de lambris vermoulus. Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je ne manquais jamais de me mêler à ces rondes, et je bondissais de joie naïve et précoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays.

Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, à peine âgée de seize ans, qui faisait déjà l'admiration et l'envie de toute la jeunesse des villages voisins. On l'appelait la Jumelle, parce que sa mère l'avait mise au monde le même jour qu'un frère qui ne la quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou moissonner pour le château.

IX

Je la vois encore en idée, et, toutes les fois que je passe en chemin de fer en vue des sombres croupes des forêts d'Urcy, d'Arcey et du pont de Pany, croupes boisées qui me cachent le toit du château désert, j'ai envie de descendre pour revoir la Jumelle, et pour savoir si elle conserve encore, après tant d'années, quelques traces des charmes véritablement attiques dont cette Chloé des Gaules enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon cœur.

Son front était étroit, peu élevé, comme celui que les sculpteurs de Chypre ou de Milo donnent à leurs statues de femmes, parce que la Grèce et l'antiquité savaient bien que la vraie beauté de la femme n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond doré poussaient très-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles à peine ondées de ces cheveux. Leur duvet, plus coloré de teintes cuivrées à leur extrémité que sur les tempes, les faisait reluire comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des yeux rêveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, rangées dans leurs alvéoles roses comme celles d'un agneau à sa première herbe; un teint que l'ombre perpétuelle des feuilles dans ce pays de forêts conservait aussi blanc, mais moins délavé, que celui d'une enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains effilées, des pieds cambrés et délicats, qui brillaient comme deux pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un caractère doux, sérieux avant l'âge; des silences, des rougeurs, des timidités qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs, telle était la Jumelle. Je n'ai guère retrouvé que dans les îles de l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des réminiscences de cette jeune bergère de nos montagnes.

X

À l'insu de tout le monde et de moi-même, cette Chloé avait son Daphnis.

Ce Daphnis était un jeune toucheur de bœufs du château, que mon oncle avait pris par charité à une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui, de berger de chèvres, était devenu avec l'âge toucheur de bœufs. Il avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange, ses compagnons de domesticité à table et aux champs, l'avaient vu grandir sans s'en apercevoir; accoutumés à ne le compter que pour un enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur l'extrémité du banc, mais il mangeait silencieusement, à l'écart, debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres dans un verre, il buvait son eau puisée au seau de la cuisine dans une écuelle de cuivre pendue derrière la porte. On l'appelait par habitude le petit Didier.

C'était cependant un grand et vigoureux garçon, aux cheveux touffus, au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux épaules arquées, au poing solide comme des nœuds de chêne. Mais une certaine naïveté naturelle, qu'il tenait de sa mère et qu'on prenait mal à propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une apparence d'infériorité entre tous ses camarades. On était accoutumé à sa complaisance, qui était infatigable.

Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait jamais. Toujours le premier levé pour donner le foin aux bœufs, l'avoine aux chevaux, le trèfle aux brebis, on ne le récompensait de tous ces services de surcroît qu'en le raillant sur son obligeance envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les quolibets, en penchant sa belle tête enfantine sur sa poitrine et en souriant d'un air un peu confus qui encourageait à le railler davantage. Il était ce que les paysans, dans leur langage expressif, appelaient le souffre-douleurs du château. Sa patience et son silence allaient jusqu'à l'apparence de l'apathie. À force de le voir patient, on se figurait qu'il était impassible.

Il n'en était rien cependant; sa naïveté n'était que l'excès de sa bonne foi. Son idiotisme d'attitude, démenti par la lucidité et par l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'était que la bonté de son cœur serviable à tous. Il avait pris l'habitude invétérée de ne jamais répondre à ces railleries; il ne les prenait avec raison que pour des familiarités caressantes.

Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-même comme celui qui était le plus rapproché de mon âge parmi les serviteurs de la ferme. Je le suivais souvent pas à pas, pendant des heures entières, pendant qu'il touchait ses quatre bœufs blancs et fauves attelés à la charrue, dans les longues pièces de terre bordées de frênes, le long des avenues du château. Je ramassais les vers de terre coupés par le coutre du soc pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me découvrait les nids d'où il avait vu s'envoler les mères sur les buissons du champ; souvent il me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, armée à l'extrémité d'un aiguillon, et je touchais à sa place les flancs fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses bœufs par leur nom, et en imitant, autant qu'il m'était possible, la voix criarde et traînante du bouvier qui gouverne la charrue.

XI

Le petit Didier n'avait pu voir impunément, depuis son enfance, la Jumelle grandir et embellir à côté de lui; il l'aimait sans savoir ce que c'était qu'aimer. Pauvre enfant d'une veuve presque mendiante, recueilli par charité dans le château, il se considérait comme si subalterne, en naissance, en rang, en esprit, à tout le monde dans la ferme et à tous les jeunes garçons des deux villages voisins, qu'il aurait regardé comme un sacrilége de penser seulement à courtiser honnêtement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les yeux jusqu'à elle, et, le seul symptôme auquel on pût soupçonner son amour, c'était la rougeur de son visage ordinairement pâle et le tremblement de sa forte main en lui présentant, comme aux autres faneuses, l'écuelle de cuivre pleine d'eau de la source où elle buvait debout quand on se levait de table après le repas de midi.

À la danse des veillées, dans le grand vestibule, le petit Didier n'osait pas même se mêler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle. Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et qu'un danseur, l'élevant de terre dans ses deux bras, comme c'est l'habitude à la fin de l'air, poussait un de ces grands cris de triomphe et de joie qui sont l'évohé rustique de ces fêtes de village, Didier baissait les yeux; il trouvait un prétexte pour s'éloigner, comme s'il avait entendu une voix qui l'appelait au jardin ou à l'étable.

Excepté le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses camarades auraient répondu par un éclat de rire à toute allusion à un amour si disproportionné. On était si accoutumé à ne le compter pour rien, et à confondre sa puérilité silencieuse avec une espèce d'idiotisme, qu'on ne se demandait même pas s'il avait un cœur.

Mais la Jumelle s'en était aperçue depuis longtemps à elle toute seule; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix la plus douce en lui parlant; elle recevait, à table, à la maison ou dans les champs, tous les petits services qu'il lui rendait instinctivement, avec une familiarité confiante et avec une sorte de plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des autres jeunes filles. Si rien n'indiquait qu'elle l'acceptât pour son prétendant, tout indiquait qu'elle l'acceptait pour son serviteur. C'est le nom dont les paysannes de mon pays désignent ces aspirants timides à leur amour, qui veulent, comme Jacob, mériter beaucoup avant de demander quelque chose.

XII

Cependant la merveilleuse beauté de la Jumelle, célèbre déjà dans tous les villages voisins, attirait à son père de nombreuses demandes en mariage; mais, chaque fois que son père lui parlait de ces propositions, faites pour flatter sa vanité, elle répondait qu'elle était trop jeune, qu'elle y penserait à la moisson, aux foins ou à la Noël de l'année suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus riches garçons du voisinage n'étaient pas mieux accueillis. Elle aimait, sans oser l'avouer, celui qu'on la soupçonnait le moins de regarder avec prédilection parmi tous les autres. Didier ne flattait pas sa vanité, mais il avait touché son cœur.

Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout à fait ni révéler ni comprendre. Ces espèces de limbes de l'amour mutuel, mais inexprimé, sont très-fréquents dans les âmes timides et simples des villageois. L'œil plus perçant et plus exercé d'une jeune couturière nommée Nicette, qui travaillait habituellement au château, finit par tout entrevoir; elle parla à la Jumelle des attentions du petit Didier; elle parla au petit Didier des préférences de la Jumelle; elle finit ainsi par en savoir assez sur l'état de ces deux cœurs pour que le toucheur de bœufs crût pouvoir s'enhardir jusqu'à la pensée de faire parler de mariage au père de la jeune fille.

XIII

Le père parla de cette ouverture à sa fille en riant, comme d'un badinage qui ne méritait pas même réflexion, et auquel les garçons et les filles du château avaient sans doute encouragé le pauvre enfant pour se moquer de la candeur du fils de la veuve; mais la Jumelle, au lieu de rire avec son père, avait rougi sans rien répondre; elle s'était retirée seule dans la grange où sa mère la surprit, pleurant sans savoir de quoi.

Le père parut avoir changé d'idée. Dans la soirée il dit, en secouant la tête, comme un homme qui se ravise, qu'au fond le petit Didier, quoique un peu trop bon garçon, avait toute son estime comme excellent ouvrier; qu'il faisait au besoin l'ouvrage de tout le monde; qu'il était trop grand pour rester à jamais toucheur; que la Jumelle ne pouvait épouser un enfant qui piquait encore les bœufs au labour comme une fille, mais que, si sa condition se relevait un peu au château avec ses gages, et que, si par exemple on le faisait garçon de charrue en titre avec cent vingt francs par an, deux paires de sabots, une paire de souliers et six chemises de toile de chanvre, on pourrait penser à sa proposition, l'autoriser à courtiser la Jumelle, et que, toute belle et toute recherchée qu'elle était, sa fille pourrait rencontrer pis que le fils de la veuve.

La Jumelle, à ces mots, se leva de table en s'essuyant les yeux avec un coin de son tablier. Elle s'en alla, comme le matin, pleurer seule dans la grange; mais cette fois c'étaient des larmes de joie.

XIV

Le lendemain, la couturière Nicette apprit tous ces détails par la Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai à mon oncle: c'était l'esprit le plus accommodant et le cœur le plus facile à émouvoir qu'il y eût sous une poitrine d'homme. «Eh bien!» me dit-il en souriant, «nous allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire à Didier qu'il remette son aiguillon à son petit frère, que je lui donne une charrue à conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge de faire la noce au château, et que tu y danseras tant que tu voudras avec la Jumelle.»

Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent homme, toujours pressé du bonheur d'autrui, mettait à une bonne action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement à son petit frère tous les préceptes et toutes les traditions du métier, avec de tendres instructions sur les caractères divers de ses quatre bœufs: comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait à l'épaule; comme quoi celui-là était plus sensible à la voix qu'à l'aiguillon; comme quoi le roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui pour reprendre cœur à l'ouvrage; comme quoi le blanc était si apprivoisé et si doux qu'on pouvait s'accouder en sûreté, pour se reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secouât seulement la tête pour chasser les mouches, tant il avait peur de blesser un enfant! Puis il se hâta d'atteler les quatre taureaux à une charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pièce de terre, derrière les jardins, d'où l'on apercevait, sur la colline opposée, à travers les bois, le village d'Ancey et la fumée du toit de la maison de la Jumelle. Tantôt il regardait le soleil, trop lent à baisser pour lui ce jour-là, tantôt la maison de pierres grises qui renfermait sa destinée.

XV

À la fin de la journée, après avoir dételé, jeté le trèfle dans le râtelier, chaussé ses souliers et passé sa veste, il ne parut point à la cuisine pour recevoir, comme à l'ordinaire, son écuelle des mains du vieux Joseph. Il se glissa inaperçu dans le creux du ravin qui descend du château dans l'étroite vallée d'Arcey; il gravit, non s'en s'arrêter bien des fois, de peur et d'angoisse, la colline escarpée au sommet de laquelle est bâtie la petite et noire église du village, et il entra tout en sueur, en poussant de la main la claire-voie, dans la maison de la Jumelle. Elle l'avait bien vu venir de loin par le sentier des chèvres, mais elle n'avait rien osé dire, et elle s'était en allée dans le verger, derrière la maison, pour le laisser seul avec son père.

Ce qui se dit dans cette entrevue entre le petit Didier et le père de sa future on ne peut que le deviner; mais tout se passa sans doute de bon accord et de bonne grâce, car la nuit était déjà tombée toute noire sur la montagne et sur la vallée que le père et le prétendu, le visage ouvert par la confiance et par la bonne amitié, étaient encore assis chacun sur un coin du banc, la table entre eux deux et la nappe mise devant une bouteille de vin, un morceau de pain et un fromage blanc, pendant que la Jumelle, rappelée du verger, debout et modeste derrière son père, était invitée par lui et résistait longtemps à boire un doigt de vin dans le verre de son fiancé.

XVI

Cette soirée fut sans doute la plus belle et peut-être la seule belle de la vie du pauvre Didier jusqu'à ce jour. Son cœur s'ouvrit pour donner et pour recevoir toutes les promesses d'une innocente félicité. Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au château; la Jumelle, avec la permission de son père, l'accompagna jusqu'à la croix de pierre qui marque la place où finit le village et où commencent les bois. Il n'osa ni l'embrasser ni la regarder; il sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'éloigna, les yeux baissés, en retenant son souffle et sa voix, tant qu'il fut à portée d'être entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de rocailles qui descendent du plateau d'Arcey dans la noire vallée du pont de Pany, et quand il commença à remonter le ravin plus étroit, plus rapide et plus sombre qui mène par les bois au château, alors son cœur trop plein ne put se contenir davantage, et il éclata, comme une détonation de l'âme trop chargée, dans le silence, dans le désert et dans la nuit.

XVII