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Cours familier de Littérature - Volume 06 cover

Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 111: II
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About This Book

The essay distinguishes sensual desire from the love of souls and argues that the latter produces a devout, contemplative poetry devoted to beauty. It presents Petrarch as the archetype of intimate, spiritual lyricism, praising the purity and concentrated emotion of his sonnets while comparing his tone and refinement with classical and later poets. The narrative traces his life from familial exile and studies to his attachment to Vaucluse and his position within Avignon's ecclesiastical circles, noting influential friendships. Interwoven are reflections on poetic form, the fusion of personal feeling with religious sensibility, and the lasting emotional currency of his verses.

«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre bassin les ferait monter!»

XVI

Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et pour les pasteurs:

«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu l'amollis, tu lui commandes de végéter, tu couronnes l'année de tes dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les plaines du désert en débordent, les collines sont enceintes de joie, les prés sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on est dans la joie et on chante!

«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or jaune!»

Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un holocauste.

Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une pareille poésie?

XVII

La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous autres modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes.

«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma mère!

«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de confabulation!

«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de mon nom!

«L'humiliation me comprime le cœur. Je tombe en défaillance, j'espère être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il n'y en a pas.

«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que je bois...

«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs bœufs avec leurs cornes et leurs sabots!»

XVIII

Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la sueur de son front, agite David à son tour; il l'exprime dans une ode égale en doute à celle du patriarche de Hus.

«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement.

«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité, et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?

«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon cœur?

«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt.

«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur!

«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que vient la fortune. Dieu seul est roi!

«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps qui a coulé!

«Je me souviens de mes chants pendant la nuit, et je retourne mon cœur pour méditer dans mon esprit!»

Il se rappelle le passage de la mer Rouge.

«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué!

«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de tes pas.»

Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de ses autels par un pontife-roi.

L'épopée finit par ses propres aventures:

«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de brebis!»

Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le rend plus pieux et plus poëte.

«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon cœur et ma chair te chantent, ô Dieu vivant!

«Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses petits, tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!

«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes des pervers.

«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!»

XIX

Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la vie humaine en dehors de Dieu.

«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu!

«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais;

«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme une faction montée dans la nuit!

«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils sont, les hommes, comme un sommeil, comme une herbe née du matin!

«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et morte!

«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin d'œil, et nous ne sommes plus!

«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions rapporter les fruits de la sagesse!

«Que tes œuvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime à les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le nébel, soit dans des hymnes méditées sur la harpe!

«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il fructifie encore dans sa vieillesse!»

L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée.

«Celui qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a aplani l'œil ne verra-t-il pas?»

Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante et unième ode; il chante jusqu'à son agonie dans la suivante.

«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un tison au feu.

«À force de gémir ma chair s'attache à mes os.

«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou habitant des ruines.

«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!

«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse!

«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te l'offre!

«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours!

«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!...

«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre nue!

«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.

«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, celui qui portait le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de gerbes!

«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit, aux portes de la ville, n'attendent le matin!

«J'ai apaisé devant toi et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est assoupie de confiance en moi!»

Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle de ce berger?

XX

Et comme chaque trait des mœurs pastorales ou sacerdotales lui fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses fils.

«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble dans la paix!

«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa barbe jusque sur les bords de son habit sacerdotal!

«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!»

Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en refrain dans la bouche du chœur ou du peuple, ajoute le retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme!

Écoutez!

LE POËTE.

«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!

LE CHŒUR.

«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament!

LE CHŒUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a couché la terre sur les eaux!

LE CHŒUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui allume les grandes lampes du firmament!

LE CHŒUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a fait le soleil pour le jour!

LE CHŒUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits!

LE CHŒUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!

LE CHŒUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!»

Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où Jéhovah a signalé sa protection sur Israël.

Horace chantait-il un tel Poëme séculaire aux Romains?

Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?

«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous pleurions.

«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!

«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous retenaient en captivité.

«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère?

«Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite m'oublie moi-même!

«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon palais!

«Fils de Babylone, la rosée du sol! tremblez, etc., etc.»

L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur.

XXI

Tout finit par un chœur de louange à Dieu, auquel le poëte convie tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres! Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le héros, le roi, le vieillard dans les psaumes!

«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!

«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées!

«Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! étincelantes constellations!

«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez au-dessous des cieux!

«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez ses paroles, chantez!

«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres qui portez l'ombre, chantez!

«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!

«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!

«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament!

«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le par le nébel à dix cordes!

«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes!

«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...»

Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa vraie source, à Dieu, comme les flocons de la fumée d'un incendie de l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le cœur humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur la terre à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou d'adoration! Voilà la poésie sanctifiée à sa plus haute expression! Voilà le vase des parfums brisé sur le parvis du temple et répandant ses odeurs du cœur de David dans le cœur du genre humain presque tout entier! Car, hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute religion, tout gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce vase répandu sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses accents. Ce petit berger est devenu le maître des chœurs sacrés de tout l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec ses paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une corde de sa pauvre harpe dans tous les chœurs religieux ou seulement sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement à l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de tous les temples répercutant son cœur.

C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle puissance a la poésie quand elle s'inspire de la divinité!

XXII

Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous les âges; il y a dans le cœur du héros, du poëte ou du saint, des élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer, mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le cœur de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.

Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le barde de Dieu!

Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète, toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte.

Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz, poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions; j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié du genre humain!

XXIII

J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et de table.

La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier lit, sous les pieds de nos chevaux.

La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route ne lui échappe.—Sublime raison de leur part, mais qui les mène par l'exagération à de funestes conséquences!

XXIV

À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se développe à l'œil en pentes douces, soutenues çà et là par quelques terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!—c'est le tombeau de David!—c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie et de son repos!—lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre divin a si souvent touché le cœur et ravi la pensée. C'est le premier des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si graves; jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et n'a crié si juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les plus secrets du cœur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et des coursiers dans les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu créateur comme un ami à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble un écho anticipé de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il sera considéré par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra refuser au poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit.

XXV

J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence, j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion. C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée.

Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse. Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait l'écume et la voix.—Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si mélodieusement.

Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon cœur et celles du cœur de tous les hommes dans cet âge inquiet, comme ce berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de foi! Mais il n'y a plus de chant dans le cœur de l'homme; les lyres restent muettes, et l'homme passe en silence, sans avoir ni aimé, ni prié, ni chanté.

XXVI

Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime, d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée se figure: un lac pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi.

XXVII

Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains, sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.

Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés, ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des derniers feux de la lampe qui se retire. Tout était silence et deuil autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi mémoire des temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce poëme épique et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière du héros et du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, dispersée par les siècles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les débris parsèment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tiède et harmonieux, soufflait par bouffées de la colline des Oliviers, en face de moi; ce vent apportait aux sens la saveur amère et la senteur âcre des feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il soupirait, gémissait, sanglottait, chantait mélancoliquement ou mélodieusement entre les chardons, les épines, les cactus et les ruines du tombeau du poëte.

C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons, ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir, insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum évaporé du vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros dans une grande ville d'Orient.

Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte qui les a éternisés par ses hymnes.

J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste; mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethléem. Les psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y a ni une naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture auxquels il n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et à tous les deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au cœur.

XXVIII

Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opéra ne me donna un ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle d'un enfant berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je jetai un cri et je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux saisir dans la brise les sons aériens et mourants de ce roseau percé. Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le fils d'Isaïe s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses brebis; à ces inspirations du désert qui le firent roi de la Judée pour une vie d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe interrompit et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais assis de nouveau pour l'écouter jusqu'au bout.

XXIX

Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de moi. Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le tombeau d'Absalon et la fontaine de Siloé.

C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces cœurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage de la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce deuil, avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger, enfant de douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses frères inconnus!

XXX

Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.

Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.

«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent l'emporte au désert ou à la plage de la grande mer avec le même mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le ciel?—Jamais homme n'eut une telle apothéose.»

XXXI

Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait; je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la fumée de la tente.

En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une halte à ce tombeau:

Ô harpe, qui dors sous la tête,
Sous la tête du barde roi,
Veuve immortelle du prophète,
Un jour encore éveille-toi!
Quoi! Dans cette innombrable foule
Des hommes, qui parle et qui coule,
Il n'est plus une seule main
Qui te remue et qui t'accorde,
Et qui puisse un jour sur ta corde
Faire éclater le cœur humain?

Es-tu comme le large glaive
Dans les tombes de nos aïeux
Qu'aucun bras vivant ne soulève
Et qu'on mesure en vain des yeux?
Harpe du psalmiste, es-tu comme
Ces gigantesques crânes d'homme
Que le soc découvre sous lui,
Grands débris d'une autre nature
Qui, pour animer leur stature,
Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?

Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à cette harpe sacrée:

Faut-il avoir, dans son enfance,
Gardien d'onagre ou de brebis,
Brandi la fronde à leur défense
Porté leurs toisons pour habits?
Faut-il avoir, dans ces collines,
Laissé son sang sur les épines,
Déchiré ses pieds au buisson?
Collé dans la nuit solitaire
Son oreille au pouls de la terre
Pour résonner à l'unisson?
..................
..................

Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,
De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme,
Chaque fibre de l'homme au cœur m'a palpité,
Comme un clavier touché d'une main lourde et forte,
Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,
Et que le doigt emporte
Avec le cri jeté!

Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles,
Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,
Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël
Fait, après trois mille ans, dans les chœurs de nos fêtes,
D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes,
Résonner les tempêtes
Et fulgurer le ciel?
.............................
.............................
Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes
Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes;
De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;
Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,
Tu poursuivais son cœur au fond de ses faiblesses
De ton impatient pardon!...

Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes,
Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes.
Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés;
Et, comme l'Océan dévore son écume,
Son âme, engloutissant le mal qui le consume,
Dévorait ses iniquités.

Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore
Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore!
Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.
Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage,
Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges,
Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages
Des larmes du divin chanteur!
.............................
.............................

J'ai vu blanchir sur les collines
Les brèches du temple écroulé
Comme une aire d'aigle en ruines
D'où l'habitant s'est envolé!
J'ai vu sa ville, devenue
Un vil monceau de poudre nue,
Muette sous un vent de feu,
Et le guide des caravanes
Attacher le pied de ses ânes
Aux piliers du temple de Dieu!
Le chameau, qui baisse sa tête
Pour s'abriter des cieux brûlants,
Dans le royaume du prophète
N'avait que l'ombre de ses flancs,
Siloé, qu'un seul chevreau vide,
N'était qu'une sueur aride
Du sol brûlé sous le rayon,
Et l'Arabe, en sa main grossière
Ramassant un peu de poussière,
S'écriait: C'est donc là Sion!
....................
....................

Mais, quand sur ma poitrine forte
J'étreignis la harpe des rois,
Le vent roula vers la mer Morte
L'écho triomphal de ma voix;
Le palmier secoua sa poudre,
Le ciel serein de foudre en foudre
Tonna le nom d'Adonaï;
L'aigle effrayé lâcha sa proie,
Et je vis palpiter de joie
Deux ailes sur le Sinaï!
....................
....................

Est-ce là mourir? Non, c'est vivre
Plus vivant dans tous les vivants!
C'est se déchirer comme un livre,
Pour jeter ses feuillets aux vents!
C'est imprimer sa forte trace
Sur chaque parcelle d'espace
Où peuvent plier deux genoux!...
Et nous, bardes aux luths sans âme,
Qui du ciel ignorons la gamme,
Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...

Dans l'Orient, riche en symbole,
Ainsi quand des saints orateurs
La pathétique parabole
Fait fondre l'auditoire en pleurs,
Le prêtre suspend la prière,
Il va de paupière en paupière
Éponger l'eau de tous les yeux;
Et de cet égouttement d'âme
Il compose un amer dictame
Qui guérit tout mal sous les cieux!

Ainsi sur ta corde arrosée, Par le divin débordement,
Tes larmes, comme une rosée,
Se boiront éternellement
Ô berger! que l'eau de ta coupe
Avec la nôtre s'entrecoupe
Pour abreuver tous les climats!
Ton Jéhovah dort sous ses nues
Et d'autres races sont venues!...
Mais on pleure encore ici-bas!

Lamartine.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXXIVe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.

I

Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine; comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons.

Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par excellence.

La littérature en Chine est presque entièrement politique et législative.

Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer, si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même temps un cours de pensée et de raison publique.

Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir que cette pensée n'est pas plus anarchique que celle de Montesquieu, et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon. Laissons l'utopie aux vers: la prose est la langue de vérité.

II

Le chef-d'œuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.

Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et reconnus;

Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;

Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et commune qui gouverne cette anarchie;

Proclamer ou écrire cette volonté dominante en lois qui instituent des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est-à-dire aux instincts légitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans la société;

Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;

Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements, nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et craindre la loi;

Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un seul contre tous en tyrannie;

Échelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures, religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve à sa portée la souveraineté de l'État prête à lui distribuer sa part d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de service public, de vengeance même si un droit est violé dans sa personne;

Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté exige le sang de ses enfants;

Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'œuvre de cette création d'un gouvernement par l'homme.

Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait par instinct à diverses tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laissé aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se faire à eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.

Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle un gouvernement.

III

Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité morale parmi les êtres créés.

Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en action.

Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait qu'une forme de société immuable; c'est parce que l'homme est doué de la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et améliore sans cesse ses gouvernements.

Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience et le génie de ces philosophes politiques dépassent les Machiavel, les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs politiques de notre Europe.

Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.

Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient nous-mêmes, nous Européens, sur ces caricatures, ignobles débauches d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos grands hommes et pour dérider nos populaces?

IV

Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.

Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments d'ordre social.

Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies infranchissables entre les castes.

Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois, mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les dépouilles du monde.

Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples. Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion: «Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État, c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas encore venue même dans la littérature d'état.

Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses principes de gouvernement;

Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle, est romain;

Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait dans la lumière du cap Sunium;

Bossuet est hébreu;

Fénelon est cosmopolite et imaginaire;

Jean-Jacques Rousseau, dans son Contrat social et dans ses plans de constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le Contrat social la législation des fantômes, comme il fait dans l'Émile l'éducation des ombres, et dans la Nouvelle Héloïse, il ne fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son Contrat social porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était animé donne seule une valeur morale à cette utopie du Contrat social. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a pitié du législateur politique.

Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.

V

Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A. Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles, d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu, souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi, disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!

VI

Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'anarchie la liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.

Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent le suicide de l'homme social.

Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont faits les organes de cette théorie de la liberté illimitée, et qui ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et une brutalité.

Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre tous!

On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.

Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la nature pour les développer par la raison.

Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer, ce n'est ni aux Indes, ni en Égypte, ni en Grèce, ni en Europe que nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments sans réplique.

VII

Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme:

1o Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement paternel.

2o Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement de l'intelligence, c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus capables.

3o Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes, de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou à rendre à la communauté.

4o Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu.

5o Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et dans le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui qui, au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et souvent inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter, raisonne, discute, motive longuement et éloquemment, dans des préambules admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le motif, la nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait comprendre afin de les faire ratifier par la raison publique.

6o Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible? Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver.

7o Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez: C'est celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des magistratures de l'État.

8o Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous répondrez: C'est celui qui, après avoir donné par une éducation universelle, philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens de penser par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de se choisir le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison individuelle; c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des différents cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à l'État lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses mœurs.

9o Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus parfait et le plus conforme à la nature humaine civilisée et civilisable? Vous vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus grande multitude d'hommes sous les mêmes lois et sous la même administration, qui les a fait multiplier davantage en nombre, en agriculture, en arts, en industrie, qui a émoussé le plus chez eux l'instinct sauvage et brutal de la guerre, et qui enfin a fait subsister le plus longtemps en société et en nation un peuple de quatre cent millions de sujets et de quarante siècles!

Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par demande et par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi, de bon sens et de conscience.

VIII

Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers, industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; un gouvernement qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais qui s'est à peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de ses lois, a subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants.

Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique.

Et j'ajoute:

Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature.

La littérature de la Chine, c'est son gouvernement.

Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste empire.

Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;

Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.

IX

Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie, aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence.

Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence militaire, entendons-nous bien).

Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par le mystère.

Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude, inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie, un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: j'ignore, et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne soulève pas.

Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est possible de savoir.

X

Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature, mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en partie à quelque grande catastrophe du globe.

S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la submersion de sa race.

Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité, dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé de l'inondation à de nouveaux soleils.

C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa nouvelle patrie au pied du Thibet.

Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à l'œil purement humain.

XI