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Cours familier de Littérature - Volume 06 cover

Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 48: X
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About This Book

The essay distinguishes sensual desire from the love of souls and argues that the latter produces a devout, contemplative poetry devoted to beauty. It presents Petrarch as the archetype of intimate, spiritual lyricism, praising the purity and concentrated emotion of his sonnets while comparing his tone and refinement with classical and later poets. The narrative traces his life from familial exile and studies to his attachment to Vaucluse and his position within Avignon's ecclesiastical circles, noting influential friendships. Interwoven are reflections on poetic form, the fusion of personal feeling with religious sensibility, and the lasting emotional currency of his verses.

Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville. Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des mœurs qui firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé, pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:

Nicolas le sévère et le clément, libérateur de Rome, zélateur de l'Italie, amateur du monde, tribun, auguste. Une partie de l'Italie s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.

Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes, une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce fragment de sa lettre:

«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe, les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis? Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer, quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain que tant de héros ont fait gloire de porter!

«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse, qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: Rome a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants.»

Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.

«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....

«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de la liberté de Rome doit être le vôtre.»

XXV

L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait, comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.

Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine. Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs; Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment d'éternelle séparation.

«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les cœurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi un coup d'œil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»

Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les angoisses et les presciences du véritable attachement?

XXVI

Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur, avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la grâce comme au supplice. Les princes délivrés avaient accompagné le tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientôt les princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes fortes, avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome était bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses rêves, se tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq princes de la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier assaut donné témérairement aux portes de la ville.

Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous; de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands! J'accourais vers vous, je change de route.»

Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison des Colonne; son cœur se retrouva avec sa raison au réveil de ce rêve dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son Vaucluse italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les Colonne et sur la perte de Rome.

Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence; quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le corps du plus jeune de ces princes gisait encore. Il prit cette eau sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en aspergea la tête de son fils en le proclamant chevalier de la Victoire. Une émeute du peuple, fomentée par les derniers des Colonne, souleva la ville et força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange. Il s'évada pendant la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son corps fut pendu en effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien. Ainsi devait finir cet empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu lui-même de son illusion d'un moment. De ce jour il ne songe plus qu'aux lettres, dont l'empire est éternel, et à l'amour qui ne meurt pas avec la beauté mortelle.

XXVII

Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait, maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me dire, comme le jour de la séparation: Vous ne me reverrez plus sur la terre! Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la soulager; serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude m'agite nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à un homme qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre l'image courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une voix triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte les jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours, de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le monde des âmes.

Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon, le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel qui n'aurait plus de séparation.

Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même quand Laure elle-même a disparu de ses yeux:

«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3 avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par l'incertitude de l'avenir.

«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il faut convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque s'exprime, il semble que ces dames étaient attirées par la curiosité de voir comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de faire, et qu'on ne fait qu'une fois.

«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire, selon saint Augustin.

«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en la perdant. Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.

«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort, comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort elle-même sur ce beau visage! dit son amant. Elle savait, ajoute-t-il, toutes les routes qui mènent au ciel!»

XXVIII

De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la poésie amoureuse des sonnets de Pétrarque revêtit, pour ainsi dire, le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des cantiques, et la mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commençant, l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime que pendant la vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le sentiment et l'amour devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Pétrarque qui suivirent la mort de Laure; on trouve le poëte et l'amant dans les premiers, on trouve l'adoration et la piété dans les derniers: ils sont, pour les cœurs tendres, le manuel de la douleur et de l'espérance.

«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?

«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits, ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.

«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la terre!» etc.

Et ailleurs:

«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu à moi-même plus insupportable le poids de mon existence!

«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»

Écoutez encore:

«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,

«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle, celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin elle répond intérieurement à mes soupirs.

«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de tes yeux?

«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»

Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté, de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.

«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me convier à aimer encore.

«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»

XXIX

Lisons encore:

«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde!

«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition!

«Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années à te célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te pleurer, à pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil!

«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu portais sur la terre!»

Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments.

«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je souffre pour elle!»

Et celui ci:

«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au cœur et ma joue se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est Laure maintenant!»

XXX

Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire.

Levommi il mio pensier, etc.

Écoutez en vile et sourde prose ce Sursum corda d'un amant vers l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle resplendit.

«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.»

Et plus loin, trois ans après sa mort:

«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est départie de moi!

«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées.

«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel, ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?

«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis.

«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment. La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.

«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la revis plus belle encore et moins sévère.

«Elle me prit par la main et elle me dit: «Dans cette sphère céleste tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.

«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui remplit sa journée avant le soir.

«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle; elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»

«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»

XXXI

N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du christianisme dans les délires sensuels de la Phèdre de Racine, ne l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus mystique dans Pétrarque?

En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.

Valle che di lamenti miei sei piena.

Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!
Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,
Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,
Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.

Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,
Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,
Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,
Où l'amour cependant par instinct me ramène:

Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,
Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,
Et qui nourris au cœur un chagrin solitaire.

D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu
D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu
Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!

Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée le Lac, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans le cœur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant! Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et toute la divinité de l'amour chrétien.

Lamartine.

(La suite au mois prochain.)

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXXIIe ENTRETIEN.

VIE ET ŒUVRES DE PÉTRARQUE.

(2e PARTIE.)

I

L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère, mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla se revêtir du deuil éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir vivante dans le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets deviennent graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.

«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé, je promène un cœur lourd et des regards humides, inclinés vers le sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée des Alpes, etc.»

«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi et tu me conduis à mon insu où je dois aller.

«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite, etc.»

«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli:

«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!»

II

Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses, mais importunes, lui rendent au cœur et aux sens la séve de ses jours heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant:

«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses pieds.

«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour; tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où les soupirs les plus pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce cœur dont celle qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la félicité.

«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements, tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!»

III

La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol avec les gémissements muets du cœur blessé pendant les nuits d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse.

«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses soupirs qu'il semble accompagner toute la nuit mes propres lamentations et me remémorer ma dure destinée!»

Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans la nuit actuelle de son âme.

«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les biches des bois;

«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux, ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les chansons des dames aussi belles qu'innocentes;

«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement à mon cœur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir ce cœur avec elle!

«Vivre m'est un ennui si lourd et si long que je ne cesse d'en implorer la fin par le désir infini de revoir celle après laquelle rien ne me parut digne d'être jamais vu!»

IV

Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner.

«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur, j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces années!

«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde!

«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux sur mes lèvres.

«Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour celle qui était tout mon cœur, et maintenant tu le retiens en poussière, semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne sont plus joints aux nerfs!

«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours là-haut dans la région la plus élevée du ciel, m'enamoure tous les jours davantage de ses immortelles perfections.

«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur, pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de contempler sa ravissante vision.»

V

Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue où il est psalmodié plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers, l'accent d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des morts!

«Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!

«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!

«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et dormir après ma mort!

«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque repos après les lassitudes de la vie,

«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que le foyer de mon cœur a été visible sous mes yeux; et maintenant je vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»

VI

Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les expressions, les images de l'amour terrestre.

VII

Mais, si Pétrarque avait le cœur inguérissable, il avait l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie, toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du cœur, sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise, recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.

Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son cœur des sentiments qu'il rougissait de rallumer.

C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux témoins de ses beaux jours et de ses regrets.

«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître. Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société et de la conversation?

«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît préférable à une vie solitaire et tranquille.

«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus, c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et les remettre sous les yeux de leur maître.

«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»

VIII

Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le malheur de me perdre?»—Pétrarque, quelques jours après son arrivée à Avignon, obtint du pape pour cet enfant doux, docile, mais illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, Rienzi, à Avignon.

Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit, il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape. Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit. L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à cette époque.

«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet, j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a voulu que la république fût libre! Ô temps! ô mœurs!... Il faut dire la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté. Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui. Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»

Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût plus que le rêve de ses poëtes.

Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix, qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république, je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.

IX

De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du pape Clément VI, pontife aux mœurs relâchées, mais élégantes, qui appréciait le génie comme un Médicis français. Il supplia Pétrarque d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la cour pontificale. Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et philosopher à Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est l'apogée de son génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse répand ses eaux, sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie était tout entière dans sa pensée.

«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure. Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les nœuds qui me liaient sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; rien ne me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... Je me lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la campagne comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours tout le jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes secrètes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aimé, de la société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de ceux qui sont morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à travers les temps.

X

Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas, dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait à ce pape dédain pour dédain.

«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors, il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»

Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.

«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius, Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure, l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail, il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer, que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements solides que rien ne pourrait ébranler.»

XI

Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie, l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il, je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par sa crédulité!»

On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les esprits suspects.

Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et descendit à Milan.

Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.

Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date, qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.

La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse de cœur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille Beccaria. Une fille nommée Francesca naquit de cet amour. Le grand poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu près vers ce temps.

XII

Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.

Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux château abandonné de San-Colomban, sur les collines que baigne le Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son cœur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées Trionfi, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants mystiques du Dante furent évidemment ses modèles. Nous préférons ses sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son cœur qu'une méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans les Triomphes, l'homme se révèle dans les sonnets.

XIII

C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire d'Auguste en Italie.—«Rien n'est possible depuis que l'Italie a épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique. L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour exemple Rienzi lui-même à Charles VI. «Si un tribun, dit-il, a pu tant faire, que ne ferait pas un césar?»

Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.—«Vous, l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo, ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?»

Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade, Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui comprenait toute la Lombardie.

XIV

Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus agitaient Rome.

On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était trop doux pour se venger sur un tribun qui avait dépassé ses pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape. Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome, appelant le peuple romain à la liberté.

La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité morte!

XV

Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi avec indifférence.

Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole, lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne, pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire d'installer César à Rome!»

Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti. L'empereur se contenta de recevoir la couronne de fer à Milan, la couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient l'empire, mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette faiblesse, écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine d'objurgations et presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour ignominieux en Allemagne.

«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez avec ce que vous allez retrouver en Bohême!»

XVI

Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie.

Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse ressemble à une page des Confessions de saint Augustin.

«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse de tenir la plume, mon cœur est rongé par les soucis... J'ai à combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître, car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je suis aimé et considéré.

«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la perte de plusieurs de mes amis.»

Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant. Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans lettres que des lettres sans homme.»

XVII

Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été. Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui lire son Décameron, recueil de contes charmants, mais légers, dont il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse.

«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours un plus saint aliment.»

Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à Boccace.

«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»

Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante, copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!

Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en France, l'année dernière, pour avoir osé dire que la Divine Comédie du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût, avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur la Divine Comédie du Dante.

«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de personnes ont lu et compris ce livre?)

«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris; mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les applaudissements enroués des foulons du carrefour, des cabaretiers, des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font plus de tort que d'honneur?»

On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.

Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus de ses œuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés, Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style, d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de l'esprit.

XVIII

Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs, quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire. Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière, écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y échapper aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour me promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un côté par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»

Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.

La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu digne d'un tel père.

Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa fille.

Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.

Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.

sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces deux hommes d'œuvres si différentes semblaient être du même cœur; leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes. Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.

XIX

À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa résidence dans sa maison.

«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce? Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle âme, un cœur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur, en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»

XX

C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain V, pontife enfin selon son cœur, une lettre véritablement cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome. Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.

La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à Rome.

«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui était la mère l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti, tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un œil sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»

XXI