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Cours familier de Littérature - Volume 06 cover

Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 78: III
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About This Book

The essay distinguishes sensual desire from the love of souls and argues that the latter produces a devout, contemplative poetry devoted to beauty. It presents Petrarch as the archetype of intimate, spiritual lyricism, praising the purity and concentrated emotion of his sonnets while comparing his tone and refinement with classical and later poets. The narrative traces his life from familial exile and studies to his attachment to Vaucluse and his position within Avignon's ecclesiastical circles, noting influential friendships. Interwoven are reflections on poetic form, the fusion of personal feeling with religious sensibility, and the lasting emotional currency of his verses.

Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du Décameron n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie, mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie, par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant au Cicéron moderne.

«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux, que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez, me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux, j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait autant d'effet que la vérité même.

«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant, et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite, avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras. Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux; que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage. Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous comprenez le sujet de ma douleur.

«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés, et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!»

Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!

XXII

La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican. «Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je sais que vous soupirez.»

«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me croirais pas chrétien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais pas le pontife qui a rendu un si grand service à la république et à moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard faible, devenu infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sûr que vous me renverriez bien vite dans ma maison.»

XXIII

Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis: à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit. Honteux que je suis, ajoute-t-il, de laisser si peu de chose à un si grand homme! sa fortune à François de Brossano, son gendre chéri, et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui en était en son absence le gardien.

XXIV

Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son Werther italien de Jacopo Ortiz. Je les ai visitées moi-même il y a peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais; ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.

C'est au petit village d'Arquà, au flanc d'une de ces collines, que Pétrarque vieillissant se construisit sa dernière demeure sur la terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de l'Adriatique; l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflète la mer; l'œil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifiée de Montefelice pyramide à peu de distance autour d'une montagne volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes sont noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes ou de gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et des forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes voilées de poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise; l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.

La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à des arbres fruitiers de toute espèce.

XXV

L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées, dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie. Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace. L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils, quelques vieux serviteurs et ses livres.

L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie, ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.

C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment souvent fugitif quelque chose de l'éternité.

Ite rime dolenti al dura sasso
Che il mio caro tesoro in terra asconde....

«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et ténébreux!

«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;

«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité, afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!

«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle et m'attire à elle là haut.»

XXVI

Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le retiennent à la vie.

«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes gémissements!

«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais senties!

«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»

«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou vivre seul!»

Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, de piété, de douleur, qu'on appelle ses Canzone sur la mort de Laure.

Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière dans le diamant!

Volo coll ali de miei pensieri, etc.

«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour, ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens mon cœur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta chevelure tu as enfin changé ta vie!»

«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à contempler l'un et l'autre visage.

«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous attend!»

XXVII

Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les fraîcheurs de sa jeunesse.

«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me résonnent encore dans l'âme!

«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme, errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la mort commença à devenir une douce chose!»

XXVIII

Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au sortir du cœur les dernières et sereines années de ce grand homme. «J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de mes jours, préférant à tout la liberté.»

Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.

Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait de se sentir consumer et devenir flamme.

Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine, société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié et l'amour ailleurs.—«Adieu les amis! adieu les correspondances ici-bas!» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.

La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son cœur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!

Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à l'ordinaire au verger pour y lire ses Matines dans son bréviaire, entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa nuit éternelle.

XXIX

Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la miséricorde et la paix.

Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on retrouve dans ses œuvres.

«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre. J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que j'explique ici en public la Divine Comédie du Dante, il y a dix mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié pour lui (ses mœurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de Tullie, ma chère sœur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont besoin de notre secours.

«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la dépouille d'un homme dont le cœur était le séjour des muses, le sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison, d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà le vieux proverbe vérifié: Nul n'est prophète dans son pays.

«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»

XXX

Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en ce temps était une passion entre les esprits capables de se comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie. On recueillit, on répandit à profusion toutes les œuvres et toutes les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour monument un tel cœur, un tel génie et de tels vers!

Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les œuvres de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité, comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque, renommée qui ne cessera de rayonner dans le cœur que quand la source de la Sorgues cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.

Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille lieues et pendant mille ans les cœurs et les pas des générations?

XXXI

Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit livre italien d'Ugo Foscolo, les Lettres d'Ortiz. Ugo Foscolo, qui écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du Dante, de Gœthe, de Byron et de Pétrarque: sauvage comme Dante, rêveur comme Gœthe, amer comme Byron, amoureux comme Pétrarque.

Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe d'Arquà, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa patrie, les scènes de son poëme en prose de Jacobo Ortiz. Voici comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:

«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux à terre et je ne me hasardai pas à répondre....

«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures, s'évanouissaient à l'œil dans les vapeurs et dans les fumées du soir et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne, laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors, relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les alentours:—«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais souvent passer l'été avec ma mère.»—Elle se tut, s'arrêta et détourna sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir... Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis ce grand homme, pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de Laure obtint des honneurs presque divins!

«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de Torquato Tasso, après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans, de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond, et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:—Non, je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma sépulture!—Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours dans le cœur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!)

«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la canzone de Pétrarque: Chiare fresche dolci acque! et le sonnet: Di pensier in pensier, di monte in monte, et tant d'autres que ma mémoire suggérait à mon pauvre cœur dans les murailles mêmes et sous les arbres du verger où ils furent composés!»

J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus grandes, car elles sont les plus sensibles.

XXXII

Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?). C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.

Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour la chanter!

XXXIII

Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque chose de sacré, un mythe de l'amour.

Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt; son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche ses larmes et ses parfums sont comme des psaumes de l'amour humain et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se sèche dans le sépulcre!

XXXIV

Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon, qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante, sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les cœurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut parler ainsi, à nos propres cœurs. Leur génie, c'est leur sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'œil a fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates, comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le cœur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal, sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres cœurs créés de la même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, aimer, Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire; ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations, mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa plume, mais de son cœur, comme des palpitations cadencées de ce cœur qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace, ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis, les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur son cœur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme des versets de l'Imitation, et de plus ils enchantent par des mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de Vaucluse.

Lamartine.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XXXIIIe ENTRETIEN.

POÉSIE LYRIQUE.
DAVID.

(2e PARTIE.)

À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions David à Pindare.

Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David, c'est le cœur humain inculte qui éclate.

Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à sa vie.

I

Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et, s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante, en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné comme une ode, affirmatif comme un oracle.

Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les mœurs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le mot, nouveau jour jeté sur la Bible.

II

«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs cœurs? Pourquoi ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants?

«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son consacré!

«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de leurs bœufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!

«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs complots, Jéhovah le Seigneur!

«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile sur Sion, ma montagne de prédilection!

«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül, devant qui et pour qui il chante.

«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes desseins!

«Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute cette terre pour domination!

«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en morceaux comme l'œuvre d'argile du potier!»

Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs oreilles:

«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et chefs de la terre!

«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en tremblant!

«Prosternez-vous dans la poussière devant son choisi, de peur qu'il n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin! Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en lui!»

III

Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente comme l'insulte du guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte s'adresse d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il fait parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à Saül auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un langage royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux ennemis, de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se résignent à la domination du choisi, de l'élu, du sacré, c'est-à-dire de Saül!

Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée, parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est, par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux.

Les mœurs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le laboureur lie ses bœufs, et du joug rejeté au loin par le cou des taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers de Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la sécurité à son esprit et la vigueur à son bras.

IV

En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi.

Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut que dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses guerriers se liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur et le génie les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode, cette élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit.

«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que d'ennemis s'élèvent contre moi!

«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de salut pour lui dans son Dieu!»

On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et d'assurance dans son Dieu:

«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu me redresses la tête!

«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne sainte!»

Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:

«Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après avoir dormi, je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête!

«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies!

«Le salut est en Dieu! ses protections sont s

Quelle confiance assurée en Dieu!

V

Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à des contemplations philosophiques, semblables à celles qui assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils, ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela dut être écrit dans sa vieillesse.

«Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis l'espace autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse!

«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face.

«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon cœur que dans le cœur de ceux dont tu multiplies le blé et le vin.

«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me repose!»

On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.

VI

La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, à aucune circonstance personnelle de la vie de David. Si nous avons bien compris la vie du poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le soulagement mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période de son égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom du roi abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur sa harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade.

En voici seulement quelques strophes:

«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton irritation ne me détruis pas!

«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes membres sont disloqués,

«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...»

Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long silence de son instrument?

VII

Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide, reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!»

Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls gardent de ses bienfaits:

«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne (dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?»

Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend:

«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête!

«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs vieillit avant le temps ma face.»

Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation et d'innocence saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se transfigure en hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent apparemment soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu, la menace et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri.

«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a exaucé le murmure de mes larmes.»

Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du cœur tombant des yeux de ses créatures!

«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes invocations!»

Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses ennemis:

«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre et qui se ferme sur l'œil!»

VIII

L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité. L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses calomniateurs:

«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu as décrété sur eux!

«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout! Tu es ma cuirasse!

«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.»

Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne. Qu'on en juge.

«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!

«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres qui tettent encore le lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis.

«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple cette lune et ces étoiles que tu as semées...»

L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition tacite et naturelle, à l'extase.

«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?»

Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale.

«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah et ses créatures).

«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la plante de ses pieds!

«La brebis, le bœuf, tout, et aussi les animaux sauvages des forêts!

«L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des chemins sur les vagues!...

«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!»

Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce Te Deum de l'âme, tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles par la contemplation de l'œuvre de Dieu en soi et hors de soi?

IX

Mais le véritable Te Deum de David, que les commentateurs ont placé sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans sa langue:

«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!

«Toi, mon rocher, ma forteresse!

«Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!

«Je m'abrite en toi!

«De son palais il entendit ma voix.

«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla, les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon Dieu, contre mes ennemis.

«Une fumée sortit de ses narines,

«La flamme de sa bouche.

«Elle aurait allumé des charbons!

«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de ténèbres.

«Monté sur un Chérubin, il prit son vol.

«Il plana sur les ailes du vent;

«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de lui.

«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!...

«Par le seul souffle de ses narines.

«Les fondements de la terre furent dénudés!»

X

Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un fier hommage pour ses vertus.

«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui!

«Car toutes ses inspirations sont ma loi!

«Je suis sans tache devant lui!

«Je me préserve de l'injustice!

«Il me rétribue selon ma foi,

«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!

«Tu es bon avec les bons!

«Tu es juste avec les justes!

«Tu es pur avec les purs!

«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir mes ténèbres!

«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah?

«Quel autre rocher que lui?

«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!

«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!

«Il solidifie mes muscles pour le combat,

«Et ma main bande l'arc d'airain!

«Il élargit sous moi la plante de mes pieds,

«Et mes talons ne glissent pas!

«Mes ennemis crient vers Jéhovah...

«Mais point de salut! il ne leur répond pas!

«Je les fais évanouir comme la poussière le vent!

«Je les foule comme la fange des chemins!

«Tu me fais chef des peuples;

«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent.

«Vive Jéhovah! vive mon rocher!

«Que le Dieu de mon salut soit glorifié!

«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!»

XI

Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la magnificence des œuvres divines qu'il célèbre.

«Les cieux racontent la gloire de Dieu; le firmament prophétise l'œuvre de ses mains!

«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses mystères.

«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui!

«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa carrière.

«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord; rien ne peut échapper à sa chaleur!»

Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte dans la conscience de l'homme vertueux.

Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des batailles:

«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!»

XII

Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:

«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?

«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent ton secours, et mes cris vers toi?

«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!

«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la tête avec dérision!

«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit achevée dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce que son Dieu a fait jadis pour lui:

«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as bercé, endormi!

«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!

«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!

«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont assailli!»

Il s'apitoie sur lui-même:

«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon cœur s'est fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de poussière trouvée dans le sépulcre!

«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de mon squelette leurs regards!

«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent le de du sort!

«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»

Puis, comme s'il était déjà secouru:

«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu de l'assemblée du peuple je chanterai ton nom!»

On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du ciel à la terre, comme le cœur du poëte ou comme les taureaux de Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées sous de si fortes touches. Si le cœur humain était devenu harpe, c'est ainsi qu'il aurait résonné!

XIII

On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs des montagnes de Bethléem, sa patrie.

«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer dans les herbes vertes, il me chasse vers les eaux transparentes.

«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité.

«La coupe est pleine pour moi!»

L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses mondes par les portes immenses des éternités.

«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le Roi de gloire entre dans ses empires!

«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah! c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la bataille!

«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah Tsebaoth! C'est lui qui est le Roi de gloire!...»

XIV

Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques qu'il soupire, plus qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de Sion, dans la paix de ses jours prospères!

«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;

«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité.

«C'est de lui que mon cœur dit: Recherchez sa présence! Je rechercherai ta présence, ô Jéhovah!

«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!»

La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde.

«Terrible est le nom de Jéhovah!

«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les cèdres du Liban!

«La voix de Jéhovah souffle l'incendie!

«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès!

«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts!

«Mais sa colère ne dure qu'un clignement de ses yeux, sa miséricorde dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa demeure; le matin, la joie!

«Dans tes mains je couche ma vie!

«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la crainte de Dieu!

«La vieillesse approche.

«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,» chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi comme néant!

«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!

«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après toi!

«J'ai soif du Dieu vivant!»

Il est malade; la tristesse lui remonte du cœur comme la lie d'un vase.

«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de moi tout le jour: Où donc est ton Dieu?

«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!»

XV

Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée divine de l'image et le culte visible de l'être invisible.

«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah; «est-ce que je bois le sang des boucs?

«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers et tout ce qui l'habite.

«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que tu lui dois!

«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa main!»

Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.

«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je chercherais l'abri et la paix!

«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux déserts!

«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.»

Là une misanthropie terrible et sublime contre les infidélités des affections humaines et contre les calomnies!

«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!

«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout attendris à la maison de Dieu!

«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis!

«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile, mais c'étaient des glaives hors du fourreau!

«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur langue a le tranchant du fer!»

Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur.

«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe! Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel!

«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se fond en traînant sur la terre humide, comme l'avorton né avant terme et qui n'a pas vu la lumière!

«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la flamme des épines qui la font frémir dans le vase;

«Et que l'on dise: Il y a un Dieu!

«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur!

«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants, autour de la ville!

«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire!