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Cours familier de Littérature - Volume 07 cover

Cours familier de Littérature - Volume 07

Chapter 107: XVI
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About This Book

The author delivers a series of conversational essays on literature and the visual arts, focusing on how personal passion and sorrow inform a young painter's work and produce its emotional force. The text mixes close readings of artistic effect with intimate sketches of exiled high-society figures and the discreet conventions of salon life, recounting private visits, arranged conversational tactics, and brief travels to secluded monastic sites. Anecdote and reflection alternate to show that artistic creation springs from lived feeling and nature, and that the secret of impression in any art lies in the inward experiences that the artist transposes into form.

Le traducteur est poëte ici comme le modèle.

XVI

Dorothée suit Herman vers la ville. «Ils s'en vont tous les deux à pied aux rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se plaisent à voir les hautes tiges des blés que le vent incline, et qui, le long du sentier où ils passent, s'élèvent à la hauteur de leurs fronts.»

Cependant Dorothée interroge prudemment son nouvel ami sur le caractère de ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. «Et toi, maintenant,» lui dit-elle après avoir reçu toutes ses instructions, «dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes maîtres, qui seras mon maître aussi.»

XVII

Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un instant, et il allait lui ouvrir son cœur en lui prenant la main; mais, en sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune! C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les vitres.

«—Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure; c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas. Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois, l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.»

Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis, heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité.

Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman.

La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais, bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une complète obscurité.

«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement. Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule; leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux fardeau, il sent les battements du cœur de la jeune fille, il respire le parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui fait l'honneur de son sexe.

«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.»

XVIII

Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de cœur de la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière sagesse des vieux jours.

Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la porte semble trop petite pour eux!

«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le cœur et fait déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne m'arrêtera ici.»

«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des deux mains et lui dit avec étonnement:

«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.»

«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses, veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins, s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et d'amour:

«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner le penchant de ton cœur; quand tu me saluas dans le miroir de la source, je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!»

«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs, dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les remplira désormais avec amour!»

Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort acceptée pour défendre son pays.

Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est entretenu avec Jacob ou avec Lia. Un parfum de piété et d'amour sort de tous les vers; le cœur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression. Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les mœurs! et combien le génie des Goethes futurs deviendrait un puissant auxiliaire de la liberté et de la vertu!

XIX

Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions d'exemplaires Herman et Dorothée, et nous les répandrions gratuitement dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. Laprade, Legouvé et Autran, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de donner à leur patrie ces chefs-d'œuvre de la chaumière que le peuple placerait, à côté d'Herman et Dorothée ou de Paul et Virginie, au chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'Heyne et autres sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans le poëme des Pêcheurs, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de fraîcheur de palette pour recommencer cette œuvre d'épopée professionnelle; mais Victor Hugo, ce Goethe de la France, pourrait, dans les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser Herman et Dorothée de toute la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons, l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de mémoire que d'enthousiasme.

XX

Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces chefs-d'œuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique, en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg, Kœnigsberg, Iéna, Gœttingue, Leipsick, tous les centres d'universités, toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville. Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique, Kœnigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie.

Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe, entre Iéna, Berlin et Dresde, était la résidence d'une cour athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté tout à coup par Werther en Europe, avait eu la bonne fortune de rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'œil décida de la vie entière de Goethe.

L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus tard une théorie physiologique et morale dans son roman des Affinités électives. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre.

Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits. C'était Adrien et Antinoüs, moins la divinisation suspecte du favori par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa Léonore d'Est à la cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour le Tasse aimé de la mère, favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait conserver son heureuse étoile en la voilant.

XXI

Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers. Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami, s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour. C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à mademoiselle Auguste de Stolberg, sœur de ses deux premiers amis, les comtes de Stolberg, l'épanchement de cœur du poëte entré en jouissance de sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était le Tasse allemand, mais c'était le Tasse heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa correspondance avec Bettida d'Arnim, jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa sagesse.

Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable dans son cœur. Il en avait fait un autre lui-même, un vizir familier, incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.

XXII

On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie, mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.

Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la raison et de la piété humaine.

Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'être, refusant ainsi à l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la nature.

Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et qu'il adorait la Divinité dans toutes ses œuvres sans la confondre avec ses œuvres: sorte de paganisme sans idolâtrie, qui adorait la puissance divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à donner.

Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron antiquissimum purissimum!), le monde physique comme le monde moral avait commencé par un état plus parfait, plus pur et plus lumineux, par un Éden dans lequel l'homme naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins. Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées, troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en siècle au filtre de la science et de la raison.

Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe.

XXIII

Quant à sa politique, elle participait de cet éclectisme calme et de cette superbe indifférence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques ou populaires, aristocratiques ou démocratiques.

Sa véritable théorie, c'était son mépris des hommes et surtout des masses, incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions supérieures à leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela, participait beaucoup du génie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de Talleyrand, hommes très-supérieurs en intelligence, très-inférieurs en conscience, mais professant tout haut ou tout bas, à l'égard des formes sociales, la politique du mépris; politique selon nous coupable, parce qu'elle désespère, mais politique bien explicable par le spectacle des impuissances éternelles des sages à améliorer la condition des insensés.

Lamartine.

(La suite au mois prochain.)

XLe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE VILLAGEOISE.
APPARITION D'UN POËME ÉPIQUE EN PROVENCE.

I

Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand poëte épique est né. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méridionale en fait toujours: il y a une vertu dans le soleil.

Un vrai poëte homérique en ce temps-ci; un poëte né, comme les hommes de Deucalion, d'un caillou de la Crau; un poëte primitif dans notre âge de décadence; un poëte grec à Avignon; un poëte qui crée une langue d'un idiome comme Pétrarque a créé l'italien; un poëte qui d'un patois vulgaire fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et l'oreille; un poëte qui joue sur la guimbarde de son village des symphonies de Mozart et de Beethoven; un poëte de vingt-cinq ans qui, du premier jet, laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une épopée agreste où les scènes descriptives de l'Odyssée d'Homère et les scènes innocemment passionnées du Daphnis et Chloé de Longus, mêlées aux saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce de Longus et avec la majestueuse simplicité de l'aveugle de Chio, est-ce là un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est déjà dans ma mémoire, il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence. J'ai reçu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froissées par mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds cheveux d'un enfant sont froissés par la main d'une mère, qui ne se lasse pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le soyeux duvet et pour les voir dorés au rayon du soleil.

Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle.

II

Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopédique dont chaque pas fait retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils, silencieux et méditatif, qui se recueille autant que son père se répand, et qui ne sort, après trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un chef-d'œuvre de nouveauté, d'invention et de goût dans la main; mais le Dumas poétique, le Dumas prophétique, le Dumas de la Durance, celui qui jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme Isaïe en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe Dumas enfin, que je respecte à cause de son éternelle inspiration, et que j'aime à cause de sa rigoureuse sincérité, vint un soir du printemps dernier frapper à la porte de ma retraite, dans un coin de Paris.

Sa tête hébraïque fumait plus qu'à l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui s'évapore perpétuellement du foyer sacré de son front. «Qu'avez-vous?» lui dis-je.—Ce que j'ai? répondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera bientôt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme moi les eaux de la Durance et du Rhône, est ici, chez moi, en ce moment. Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon humble toit, il m'a enivré de poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme un buveur, et que j'ai senti le besoin de décharger mon cœur avec vous. Ce jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, à Maillane, village des environs d'Avignon. Avant de partir il désire vous voir, parce que la Saône se jette dans le Rhône, et qu'il a reconnu, en buvant dans le creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que vous avez laissées tomber de votre coupe dans votre Saône.

«Bien, lui dis-je; amenez-le demain à la fin du jour; je lui souhaiterai bon voyage au pays de Pétrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pincée de cendre trempée d'eau amère entre mes doigts.»

Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble, qui étreint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle concasse et broie les barreaux de sa cage.

III

Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte villageois destiné à devenir, comme Burns, le laboureur écossais, l'Homère de Provence.

Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler, ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois, la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.

Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa mère, dans son mas de Maillane. Le dîner fut sobre, l'entretien à cœur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de Mireille.

Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers exemplaires de son poëme; il sortit.

IV

Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même un enfant d'Eyragues (Eyragues est un village à deux pas de Maillane, patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le cœur, et il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son hameau.

Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes. Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie. L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel.

La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane.

Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du poëte dans les longues soirées de l'étable, après les bœufs rattachés à la crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de l'œil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue; de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme.

«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table, son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient vides.

—Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison. Ne prenez pas garde!»

Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes.

Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant.

Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais; c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de bœufs maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte; Mireille, c'est la transfiguration de la nature et du cœur humain en poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi.

V

Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort volume intitulé Mireïo: c'est le nom provençal de Mireille. Ce livre était le tribut de souvenir que le poëte découvert par Adolphe Dumas m'avait promis l'été dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des vers. J'ai l'âme peu poétique en ce moment; je lutte dans une fièvre continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achève, entraînera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux est de lutter à mort contre les iniquités, les humiliations, les calomnies, les avanies de toute nature dont la France me déshonore et me travestit en retour de quelques erreurs peut-être, mais d'un dévouement, corps, âme et fortune, qui ne lui a pas manqué dans ses jours de crise, à elle. Chaque soir je me couche en désirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque matin je me réveille en me disant à moi-même: Reprends cœur, bois ton amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta patrie en abandonnant à tes créanciers des terres que nul n'ose acheter, ta lâcheté perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas; sois le Régulus de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage aujourd'hui, t'entendra peut-être demain. Encore un jour!

Voilà mes jours.

VI

Je rejetai donc le volume sur la cheminée, et je me dis: Je n'ai pas le cœur aux vers: à un autre temps!

Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris, par distraction, le volume sur la tablette de la cheminée, et je l'emportai sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe, et, comme je n'arrive plus jamais à quelques heures de sommeil que par la fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus.

Cette nuit-là je ne dormis pas une minute.

Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le vers célèbre de Dante dans l'épisode de Françoise de Rimini, et dire, comme Francesca: «À ce passage nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas plus avant!» Moi j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisième fois ensemble; je vais feuilleter page à page ce divin poëme épique du cœur de la Chloé moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a saisi à cette lecture vient de mon imagination ou du génie de ce jeune Provençal. Écoutez!

Mais d'abord sachez que tout le récit est écrit, à peu près comme les chants du Tasse, en stances rimées de sept vers inégaux dans leur régularité. Ces stances sonnent mélodieusement à l'oreille, comme les grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient leurs hémistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se relèvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et pour dire, comme le coursier de Job: Allons!

Ces vers sont mâles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents pour le français, comme des mots de famille qui se reconnaissent à travers quelque différence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de la naïve traduction en pur français classique faite par le poëte lui-même. Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre français à nous serait un miroir terne de son œuvre: le sien à lui est un miroir vivant. À nous deux, nous répondrons mieux aux nécessités des deux langues. Lisons donc: c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous étonnez pas de la simplicité antique et presque triviale du début: il chante pour le village, avec accompagnement de la flûte au lieu de la lyre. Arrière la trompette de l'épopée héroïque! C'est l'épopée des villageois, c'est la muse de la veillée qu'il invoque.

«Je chante une fille de Provence et les amours de jeune âge à travers la Crau, vers le bord de la mer, dans les grands champs de blé... Bien que son front ne resplendît que de sa fraîcheur, bien qu'elle n'eût ni diadème d'or, ni mantelet de soie tissé à Damas, je veux qu'elle soit élevée en honneur comme une reine et célébrée avec amour par notre pauvre langue dédaignée; car ce n'est que pour vous que je chante, ô pâtres des collines de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos mas.» (Les mas sont les fermes isolées des plaines d'Arles et de la Crau.)

L'invocation au Christ né parmi les pasteurs continue pendant trois strophes; le poëte, dans une comparaison ingénieuse et simple, demande à Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute où gazouillent le mieux les chantres de l'air, la branche des oiseaux. Puis il décrit ainsi le lieu de la scène, description fidèle comme si elle était reflétée dans les eaux du Rhône qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les osiers.

«Au bord du Rhône, entre les grands peupliers et les saules touffus de la rive, dans une pauvre cabane rongée par l'eau, un vannier demeurait avec son fils unique; ils s'en allaient après l'hiver, de ferme en ferme, raccommoder les corbeilles rompues et les paniers troués.»

Le père et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur service de mas en mas, voient venir un orage et s'entretiennent des granges les plus hospitalières où ils pourraient trouver sous les meules de paille un abri contre la pluie et la nuit. «Père, dit Vincent, c'est le nom du fils, apprenti de son père, combien fait-on de charrues au mas des Micocoules, que je vois là-bas blanchir entre les mûriers?—Six, répond le père.—Ah! c'est donc là, reprend l'adolescent, un des plus forts domaines de la Crau?

—«Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes traînantes et de pâles amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le domaine qu'il y a de jours dans l'année, et chacune de ces avenues compte autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues.

—«Par ma foi! dit le fils, que d'oliveuses il faut avoir dans la saison pour cueillir tant d'olives!—Ne t'inquiète pas, répond le vieux vannier; quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches, te rempliront jusqu'à la gorge les sacs et les linceux d'olives roses et amygdalines!

«Et le vannier, qu'on appelait maître Ambroise, continuait de discourir avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrière les collines, teignait des plus belles couleurs les légères nuées; et les laboureurs, assis sur leurs bœufs accouplés par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit sombrissait là-bas sur les marécages.

—«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que foisonnent les brebis.—Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce domaine!

—«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands micocouliers!

—«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau, interrompit Vincent, c'est la fille du mas, celle qui, s'il vous en souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit panier.»

VII

Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du soir, tordre un écheveau de fil. La fille Mireille et les étrangers se saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse du cœur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille, pour passer la nuit.

«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de leur faisceau dénoué de forts osiers.»

Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers rentrent des champs; la belle Mireille (la fille du mas) apporte, pour faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.»

—«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du domaine et l'heureux père de Mireille, allons! laissez là la corbeille. Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles. Allons! à table! car vous devez être las.

—«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte, assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.»

Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique amoureux de Salomon.

«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie, folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!»

Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait encore ou trouvée ou osée!

Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois les veillées.—«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.—«Belle enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le vannier chante.

VIII

Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de bœufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que tout est né de la nature dans le poëte.

«Ah! çà, Vincent, disait Mireille, quand tu as pris ta bourrée d'osier sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre pigeonnier.

—«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et l'ombre sur la route fait oublier le chaud.»

Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier: le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure.

«Devant le mas des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son œil noir jetait de douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur un regain du mois de mai.

«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son âme, Mireille, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour.

«—Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que, pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi mes veillées et ma vie.»

Et là finit le premier chant de Mireille. On sent que l'amour couve dans ces deux cœurs: on va le voir éclore au deuxième chant.

IX

Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils poétiques sont si délicats et si indissolublement ajustés dans la trame qu'en enlever un c'est faire écheveler la trame entière; citons-en plutôt quelques passages au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant.

LA CUEILLETTE DES OLIVES.

«Chantez, chantez, magnanarelles (filles qui cueillent les olives)! car la cueillette veut et inspire les chants.—Beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.

«En défeuillant vos rameaux, chantez, chantez, magnanarelles! Mireille est à la feuille un beau matin de mai; cette matinée-là, pour pendeloques, à ses oreilles, la folâtre avait pendu deux cerises... Vincent, cette matinée-là, passa par là de nouveau.

«À son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines, il avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bâton il chassait les cailloux.

—«Ô Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes allées, pourquoi passes-tu si vite? Vincent aussitôt se retourna vers la plantation, et sur un mûrier, perchée comme une gaie coquillade, il découvrit la fillette, et vers elle vola joyeux.

«Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?—Eh! peu à peu tout rameau se dépouille.—Voulez-vous que je vous aide?—Oui!» Pendant qu'elle riait là haut en jetant de folâtres cris de joie, Vincent, frappant du pied le trèfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. «Mireille, il n'a que vous, le vieux maître Ramon?

«Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez!» Et, de sa main légère, celle-ci, trayant la ramée: «Cela garde d'ennui de travailler (avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir!» dit-elle. «Moi de même; ce qui m'irrite, répondit le gars, c'est justement cela.

«Quand nous sommes là-bas, dans notre hutte, où nous n'entendons que le bruissement du Rhône impétueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles heures d'ennui! Pas autant l'été; car, d'habitude, nous faisons nos courses l'été, avec mon père, de métairie en métairie.

«Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journées se font hivernales et longues les veillées, autour de la braise à demi éteinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumière et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec lui!...

—«La jeune fille lui dit vivement: Mais la mère, où demeure-t-elle donc?—Elle est morte!... Le garçon se tut un petit moment, puis reprit: Quand Vincenette était avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore la cabane, pour lors c'était un plaisir!—Mais quoi? Vincent,

«Tu as une sœur?—Elle est servante du côté de Beaucaire, répond-il. Elle n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma sœur, mais combien êtes-vous plus belle encore!» À ce mot Mireille laissa échapper la branche à moitié cueillie. «Oh! dit-elle à Vincent...

«Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mûriers; beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième sommeil! Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel dans les champs pierreux.»

X

Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beauté de sa sœur à celle de Mireille, et, à chaque compliment qui l'étonne et la flatte, laissant de nouveau échapper la branche de l'olivier: «Oh! voyez-vous ce Vincent!» dit en rougissant Mireille.

Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles avaient devancé faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des Alpines. «Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en regardant les mûriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est monté pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire.

—«Eh bien! à qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.» Et vite, de deux mains passionnées, ardentes à l'ouvrage, ils tordent les branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles, plus de repos (brebis qui bêle perd sa dentée d'herbe); le mûrier qui les porte est à l'instant dépouillé tout nu!

Ils reprirent cependant bientôt haleine. (Dieu que la jeunesse est une belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le même sac, une fois il arriva que les jolis doigts effilés de la jeune magnanarelle se rencontrèrent par hasard emmêlés avec des doigts brûlants, les doigts de Vincent.

«Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorèrent de la fleur vermeille d'amour, et tous deux à la fois, d'un feu inconnu, sentirent l'étincelle ardente s'échapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout ému:

—«Qu'avez-vous? dit-il; une guêpe cachée vous aurait-elle piquée?—Je ne sais, répondit-elle à voix basse et en baissant le front. Et sans plus en dire chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec des yeux malins en dessous, ils s'épiaient à qui rirait le premier..........»

Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des deux mains dans les feuilles. Le voilà:

XI

«Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie; et puis, venu l'instant où ils la mettaient au sac, la main blanche et la main brune, soit à dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie.

«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux!... Vois! vois! tout à coup Mireille crie, Vois!—Qu'est-ce?» Le doigt sur la bouche, vive comme une locustelle sur un cep, vis-à-vis de la branche où elle juche, elle indiquait du bras... «Un nid... que nous allons voir!

—«Attends!...» Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure écorce, s'était formé, par l'ouverture les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant.

«Mais Vincent, qui, à la branche tortue, vient de nouer ses jambes vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de l'autre main. Un peu plus élevée, Mireille alors, la flamme aux joues: Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. «Des pimparrins!» De belles mésanges bleues!

Mireille éclata de rire. «Écoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire? Lorsqu'on trouve à deux un nid au faîte d'un mûrier ou de tout arbre pareil, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Église ne vous unisse... Proverbe, dit mon père, est toujours véridique.

«Oui, réplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se fondre si, avant d'être en cage, s'échappent les petits.—Jésus, mon Dieu! prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin, car cela nous regarde!» Ma foi! répond ainsi le jouvenceau,

«Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-être votre corsage...—Tiens! oui, donne! c'est vrai!...» Le garçon aussitôt plonge sa main dans la cavité de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire quatre du creux. «Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh! combien?...

—«La gentille nichée! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser!» Et, folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dévore et les caresse. Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.—«Tiens! tiens! tends la main derechef,» cria Vincent.

—«Oh! les jolis petits! Leurs têtes bleues ont de petits yeux fins comme des aiguilles!» Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache trois mésanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite couvée, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid.

—«Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?—Oui! sainte Vierge! Vois! tout à l'heure je dirai que tu as la main fée!—Eh! bonne fille que vous êtes! les mésanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix, douze œufs et même quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la main, les derniers éclos! Et vous, beau creux, adieu!»

XII

À peine le jeune homme se décroche, à peine celle-ci arrange les oiseaux bien délicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!»

«Ho! pleurait-elle, ils m'égratignent! Aie! m'égratignent et me piquent! Cours vite, Vincent, vite!...» C'est que, depuis un moment, vous le dirai-je? dans la cachette grand et vif était l'émoi. Depuis un moment, dans la bande ailée avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement.

«Et, dans l'étroit vallon, la folâtre multitude, qui ne peut librement se caser, se démenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations, culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades.

«Aie! aie! viens les recevoir! vole!» lui soupirait-elle. Et, comme le pampre que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée par les frelons, ainsi gémit, bondit et se ploie l'adolescente des Micocoules.... Lui pourtant a volé vers elle... Chantez en défeuillant;

«En défeuillant vos rameaux, chantez, magnanarelles! Sur la branche où Mireille pleure, lui pourtant a volé. «Vous le craignez donc bien le chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer!

«Comment feriez-vous?» Et, pour déposer les oisillons qu'elle a dans son corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Déjà Mireille, sous l'étoffe que la nichée rendait bouffante, envoie la main, et dans la coiffe déjà, une à une, rapporte les mésanges.

«Déjà, le front baissé, pauvrette! et détournée un peu de côté, déjà le sourire se mêlait à ses larmes; semblablement à la rosée qui, le matin, des liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'évapore aux premières clartés...

«Et sous eux voilà que la branche tout à coup éclate et se rompt!... Au cou du vannier la jeune fille effrayée, avec un cri perçant, se précipite et enlace ses bras; et du grand arbre qui se déchire, en une rapide virevolte, ils tombent, serrés comme deux jumeaux sur la souple ivraie...

«Frais zéphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais, sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rêve, le temps qu'à tout le moins ils rêvent le bonheur!

«Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs deux âmes sont dans le même rayon de feu, parties comme une ruche qui essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'étoiles!

«Mais elle, au bout d'un instant, se délivra du danger. Moins pâles sont les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un près de l'autre se mirent, un petit moment se regardèrent, et voici comment parla le jeune homme aux paniers:

XIII

«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en horreur!—Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter:

«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose, dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon cœur en bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.»

«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde pour avoir mis trop de temps à la feuille? Comme moi, quand je m'en venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé chercher des mûres.—Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.»

Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils vagabond du vannier!»

L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!

«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu, ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton cou.

«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la pierre à la bague!

«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...»

L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?» dit-elle.

«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux, une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part, effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.»

Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande, elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la regardant de loin courir dans le blé.

Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une jeunesse de cœur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le cœur y bondit dans la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du cœur.

XIV

Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique, homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux transparents.

Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres, en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée, fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide de la belle Provence. Écoutez: