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Cours familier de Littérature - Volume 07 cover

Cours familier de Littérature - Volume 07

Chapter 155: VI
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About This Book

The author delivers a series of conversational essays on literature and the visual arts, focusing on how personal passion and sorrow inform a young painter's work and produce its emotional force. The text mixes close readings of artistic effect with intimate sketches of exiled high-society figures and the discreet conventions of salon life, recounting private visits, arranged conversational tactics, and brief travels to secluded monastic sites. Anecdote and reflection alternate to show that artistic creation springs from lived feeling and nature, and that the secret of impression in any art lies in the inward experiences that the artist transposes into form.

«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à pleine voile au pied du château d'If.

«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable, élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau.

«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir pour venir saluer Notre-Dame des Doms.

«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.»

XV

L'une des compagnes de Mireille découvre que la jeune fille des Micocoules a causé en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille. Une matrone prend sa défense et raconte, pour les faire taire, aux médisantes une légende provençale qui fait rentrer la raillerie dans leurs bouches. Lisez cela.

«Il était un vieux pâtre, dit-elle; il avait passé toute sa vie seul et sauvage dans l'âpre Lubéron, gardant son troupeau. Enfin, sentant son corps de fer ployer vers le cimetière, il voulut, comme c'était son devoir, se confesser à l'ermite de Saint-Eucher.»

Il avait tout oublié dans son isolement, depuis ses premières Pâques jusqu'à ses prières. De sa cabane il monta donc à l'ermitage, et, devant l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front à terre.

«De quoi vous accusez-vous, mon frère?» dit le chapelain. «Hélas! répondit le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!»

«S'il ne le fait à dessein cet homme doit être idiot, pensa l'ermite... Et aussitôt, brisant la confession»: Allez suspendre à cette perche, lui dit-il en étudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon frère, vous donner la sainte absolution.»

«La perche que le prêtre, afin de l'éprouver, lui montrait, était un rayon de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon vieux pâtre se décharge, et, crédule, en l'air le jette... Et le manteau resta suspendu au rayon éclatant.»

—«Homme de Dieu! s'écria l'ermite... Et aussitôt de se précipiter aux genoux du saint pâtre, en pleurant à chaudes larmes. Moi! se peut-il que je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre main s'étende, car c'est vous qui êtes un grand saint, et moi le pécheur.»

Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune maîtresse est devenue vermeille dès que le nom de Vincent a été prononcé. Voyons, belle enfant, là est quelque mystère.—«Je veux, dit Mireille, me cacher en un couvent de nonnes à la fleur de mes ans plutôt que de me laisser unir à un époux.» On rit, on se moque de son serment. Cela amène la belle Nore à chanter la ballade provençale de Magali.

Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d'été, toutes les autres cigales en chœur reprennent son même chant, telles les jeunes filles en chœur répétaient toutes ensemble le refrain de la ballade de Nore.

Voici la ballade:

XVI

«Ô Magali, ma tant aimée, mets la tête à la fenêtre; écoute un peu cette sérénade de violon et de tambourin! Le ciel est là-haut, plein d'étoiles; le vent tombe, mais les étoiles en te voyant pâliront.»

—«Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.»

«Ô Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pêcheur je me ferai; je te pêcherai.»

—«Oh! mais si tu te fais pêcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.»

«Ô Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur; je te chasserai.»

—«Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prés vastes.»

«Ô Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je t'arroserai.»

—«Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et promptement m'en irai ainsi en Amérique, là-bas, bien loin!»

«Ô Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent de mer; je te porterai.»

—«Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre côté; je me ferai l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.»

«Ô Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert lézard, et te boirai.»

—«Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi, la lune pleine, qui éclaire les sorciers la nuit.»

—«Ô Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je t'envelopperai.»

—«Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas; moi, belle rose virginale, je m'épanouirai dans le buisson.»

«Ô Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je m'enivrerai de toi.»

—«Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi, de l'écorce d'un grand chêne je me vêtirai dans la forêt sombre.»

«Ô Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de lierre; je t'embrasserai.»

—«Si tu veux me prendre à bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux chêne... je me ferai blanche nonnette du monastère du grand saint Blaise.»

«Ô Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prêtre, je te confesserai et je t'entendrai.»

«Là les femmes tressaillirent, les cocons roux tombèrent des mains, et elles criaient à Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, étant nonnain, Magali, qui déjà, pauvrette, s'est faite chêne et fleur aussi, lune, soleil et nuage, herbe, oiseau et poisson.»

«De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en étions, s'il m'en souvient, à l'endroit où elle dit que dans le cloître elle va se jeter, et où l'ardent chasseur répond qu'il y entrera comme confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.»

—«Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.»

«Ô Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre; là je t'aurai.»

—«Maintenant je commence enfin à croire que tu ne me parles pas en riant. Voilà mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.»

«Ô Magali, tu me fais du bien!... Mais, dès qu'elles t'ont vue, ô Magali, vois les étoiles, comme elles ont pâli!»

XVII

«Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les autres, en même temps, d'un penchement de front l'accompagnaient, sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.»

Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa candeur et sa gaieté tendre à cette parabole villageoise du berger et du poëte de Maillane? Cette ballade finit le troisième chant; elle vous laisse dans le cœur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les myrtes de la Calabre. Et vous êtes tout surpris, avec le sourire sur les lèvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos villes?

XVIII

Les demandes de la main de Mireille à son père par ses prétendants remplissent le quatrième chant. C'est la situation de Pénélope transportée du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la situation est analogue, les détails sont tous originaux; la nature forme des ressemblances, jamais de copies.

«Quand vient la saison, dit le poëte, où les violettes éclosent par touffes dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller les cueillir à l'ombre; quand vient le temps où la mer agitée apaise sa fière poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'éparpiller sur la mer tranquille; quand vient le temps où l'essaim des jeunes vierges fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni dans les manoirs des châtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint trois: un gardien de cavales, un pasteur de génisses, un berger de brebis, tous les trois jeunes et beaux.»

Le cortége d'ânes, de boucs, de béliers, de chèvres, de chevrettes et de petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphiné dans la Crau aux sons des clochettes appendues au cou des béliers conducteurs et suivi du pâtre enveloppé de son lourd manteau, est une de ces scènes calquées sur les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur, environné de ses chiens blancs et énormes, passe avec orgueil cette revue de ses richesses au défilé des monts dans la plaine.

Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le seuil du mas, sous prétexte de lui demander le chemin, mais, en réalité, pour sonder son cœur. Il lui fait présent d'une coupe taillée dans le buis, ciselée de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du pâturage. Le bouclier d'Achille, dans l'Iliade, n'est pas mieux décrit que cette coupe avec ses bas-reliefs sculptés au couteau. Mireille admire, raille, refuse, et s'enfuit.

XIX

Un gardien des cavales de la Crau, présomptueux et superbe, est refusé de même. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possède sont peintes par le poëte avec des couleurs de Salvator Rosa. «Elles flairent le vent et se souviennent, après dix ans d'esclavage, de l'exhalation salée et enivrante de la mer, échappées sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier ancêtre, semblent encore teintes d'écume, et, quand la mer souffle et s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs câbles, les étalons de la Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mèche de fouet, leur longue queue traînante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils sentent pénétrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait bondir les flots.»

Le maître de ces escadrons de cavales demande Mireille à son père. Raymond l'agrée, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se sauve. «Père, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un gardien des cavales de la Camargue connaît la piqûre du cousin!» «Il a deviné que le cœur de l'enfant n'est plus à elle. Triste et résigné, il reprend au repas le sentier pierreux du désert.»

XX

Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la confiance de sa richesse et la dureté de son métier.

«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les ferrades (jour de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes? Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son nourrisson entre les jeunes pins?»

Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de pareilles images?

Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le poëme. Le toucheur de bœufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en la demandant pour épouse.

Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine. «Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la source ses pieds au gué!»

Le dialogue entre le fier toucheur de bœufs et la jeune laveuse est à lui seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins. «Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.—Prêtres et filles, réplique le bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande rien de plus pour me sevrer de mon nid.—Belle, alors, dit le bouvier, donnez-moi votre amour!

«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!»

XXI

Humilié et irrité de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et s'éloigne en ruminant sa vengeance.

Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. «Droit comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des Micocoules; son visage éblouissait de bonheur, de paix et d'amour, en rêvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les mûriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise enflée sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, léger et gai comme un lézard.»

Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le chant d'un oiseau, le signal de son arrivée à son amante. Le récit de leurs douces entrevues et de leurs chastes entretiens à travers le buisson, au clair de la lune, dépasse en naïveté et en fraîcheur tout ce que vous avez lu de Daphnis et de Chloé auprès de la fontaine. Longus est licencieux, Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se mesure la distance entre les deux poëmes.

XXII

Le toucheur de bœufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit d'orage. Ce sont des stances de Lenora. Ce poëte du Midi a, quand il veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord.

Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme, qui le portent au mas des Micocoules.

«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux et ranimé la vie dans ses veines froides.»

Ici le poëte, pour peindre le déchirement de cœur de Mireille à l'aspect de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan, qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!»

Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la Jérusalem délivrée, n'ont pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même ne soupçonne pas le pieux mensonge.

Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous, nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme. Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans Goethe: les fantômes n'ont pas de cœur. Mistral gagnerait à les supprimer. Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité.

XXIII

Au septième chant Vincent est guéri: il travaille tout pensif à côté de son vieux père, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhône. Il avouait son amour timide au vieillard, qui refusait de croire à tant d'audace: «Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur leurs têtes au-dessus de la voix du jeune homme;

«Le Rhône, irrité par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir ses vagues troublées à la mer; mais ici, entre les cépées d'osier qui faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azurée, loin des ondes, mollement venait s'alentir.

«Des bièvres, le long de la grève, rongeaient de la saulaie l'écorce amère; là-bas, à travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes loutres, errantes dans les profondeurs bleues, à la pêche des beaux poissons argentés.

«Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont en fleur, dérobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux.

«Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet étendait les plis, trempés d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivière et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs tremblants.

«C'était Vincenette, sœur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du pays d'Arles à la hutte de son père.

«Pauvrette! c'était la fille de maître Ambroise, Vincenette. Ses oreilles, personne encore ne les lui avait percées; elle avait des yeux bleus comme des prunes de buisson et le sein à peine enflé; épineuse fleur de câpre que le Rhône amoureux aimait à éclabousser.

«Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, maître Ambroise à son fils répondit: «Écervelé, assurément tu dois l'être, car tu n'es plus maître de ta bouche!—Pour que l'âne se délicote, père, il faut que le pré soit rudement beau!

«Mais à quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle était à Arles, les filles de son âge se cacheraient en pleurant, car après elle on a brisé le moule!... Que répondrez-vous à votre fils quand vous saurez qu'elle m'a dit: Je te veux!»

—«Richesse et pauvreté, insensé, te répondront.»

Le père, supplié d'aller demander Mireille à sa famille, combat cette pensée comme un ridicule orgueil. «Les cinq doigts de la main, dit-il, mon enfant, ne sont pas tous égaux. Le maître t'a fait lézard gris; tiens-toi à ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grâce!»

XXIV

Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le père part pour aller sonder le cœur du père de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette bénédiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catéchisme des chaumières. Nous renonçons à l'abréger; chaque trait contribue au tableau; c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dégrader l'œuvre.

«Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans détourner ni s'arrêter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mêmes pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives à l'ouvrage, et le cou tendu comme un arc!»

Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phénomènes de la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Géorgiques de la France méridionale, mais les Géorgiques animées par la joie de l'amour et de la récolte, les Géorgiques passionnées au lieu des Géorgiques purement descriptives du Virgile de Mantoue. Ô Delille, ô Saint-Lambert, ô Roucher! qu'êtes-vous devant les stances de ce septième chant de Mireille?

Raymond refuse sa fille au vannier, à table, dans une scène de caractère digne de la plus haute comédie; scène où le pathétique se mêle au comique, dans un entretien qu'avouerait Molière. L'insolence de l'aristocratie descend du palais à la chaumière, comme une passion inhérente au cœur humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les institutions n'y font rien; l'Américain, qui ne reconnaît pas la noblesse du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'égalité de la couleur; sa philosophie ne s'étend pas du blanc au noir. Le riche laboureur, dans Mireille, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de corbeilles; le père de Vincent est rudement congédié.

Mireille, qui entend tout, dit à son père: «Vous me tuerez donc, car c'est moi qui l'aime!—Eh bien! vas-y, répond l'impitoyable père à sa fille; vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars! Bohémienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une bohémienne de la contrée), va cuire ta gamelle sous la voûte d'un pont! Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.»

Le vannier se revenge à ces insultes en termes d'une dignité modeste, mais virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probité intacte. Le laboureur lui répond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il a conquis après sa richesse à force de travail au soleil et à la pluie; car la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): «À qui ne la frappe pas à grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on compterait les gouttes de sueur qui ont coulé de mes membres! Garde ton chien, je garde mon cygne!»

À ces mots le vannier reprit son sac et son bâton derrière la porte. Irus, dans Homère, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise. Le cœur de Mireille rugit dans son sein.

XXV

«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.»

«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit, couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes. Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!

«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux pieds, si tu voyais de mon cœur le déchirement et le trouble, tu aurais pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au labour!

«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être...

«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite, vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!

«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui revient tout à coup un conseil de Vincent.

«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme, ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.»

«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.»

Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de noyer, tout fleuri sous le ciselet.

«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie, un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres dans le sombre éloignement.

«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit chef-d'œuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement elle s'attife encore.

«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille, qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches; mais elle en saisit les boucles éparses,

«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais.

«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête...

«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la nuit qui transit le cœur.

«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste, sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.

«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres regardaient passer le Char volant.

«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée.

«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on entendait quelque brebis bêlant...

«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur. Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'œil.

«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens, blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.

«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis, comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent. Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit.

«Les chiens du mas la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle, des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne touchent pas le sol!»

XXVI

Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est pas si furtive et si accentuée de beaux détails.

Ô jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras, comme tu as été homérique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser!

XXVII

Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment. Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau.

En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de composition qui a manqué à Virgile dans l'Énéide, et qui n'a manqué jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est écrit dans le cœur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons, comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho, chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie.

Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien des poëtes de toutes les langues et de tous les siècles. Bien des génies littéraires morts ou vivants ont évoqué dans leurs œuvres leur âme ou leur imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs livres; nous avons ressenti, en les lisant, des voluptés inénarrables, bien des fêtes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel, aussi profond que l'abîme du cœur humain, aussi étendu que la pensée humaine; mais, nous l'avouons hautement, à l'exception d'Homère, nous n'en avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf, plus émané de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane.

Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant démocratie dans l'art; nous ne croyons à la nature que quand elle est cultivée par l'éducation; nous n'avons jamais goûté avec un faux enthousiasme ces médiocrités rimées sur lesquelles des artisans dépaysés dans les lettres tentent trop souvent, sans génie ou sans outils, de faire extasier leur siècle; excepté Jasmin, un grand épique, mais qui a trop bu l'eau de la Garonne au lieu de l'eau du Mélès; excepté Reboul, de Nîmes, qui est né classique et qui semble avoir été baptisé dans l'eau du Jourdain, le fleuve des prophètes, au lieu du Rhône, le fleuve des trouvères, nous n'avons vu, en général, que des avortements dans cette poésie des ateliers. Que chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il pourrait en sortir des Béranger; mais des Homère et des Théocrite, non! Ces génies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer. Vénus était fille de l'onde. La grande poésie est de même race que la grande beauté: elle sort de la mer.

XXVIII

Or pourquoi aucune des œuvres achevées cependant de nos poëtes européens actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces œuvres du travail et de la méditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme que cette œuvre spontanée d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands poëtes métaphysiques français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock, Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les œuvres de ces grands écrivains consommés, la séve est-elle moins limpide, le style moins naïf, les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés moins sereines, les impressions enfin qu'on reçoit à la lecture de leurs œuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces poëtes des veillées de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes métaphysiciens et qu'ils sont sensitifs; c'est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur est déployée en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mêmes et qu'ils ne contemplent que Dieu dans son œuvre; c'est que nous pensons entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procédons de la lampe et qu'ils procèdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien par le mot qui l'a commencé: Il y a une vertu dans le soleil! Sur chaque page de ce livre de lumière il y a une goutte de rosée de l'aube qui se lève, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de l'année qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui échauffe, qui égaye jusque dans la tristesse de quelques parties du récit. Ces poëtes du soleil ne pleurent même pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondées pleines de lumière, pleines d'espérance, parce qu'elles sont pleines de religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans son Fils de maçon tué à l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans sa mort des deux amants!

«Et, pendant qu'aux lieux où Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, enveloppés d'un serein azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une étreinte enivrée, à jamais et sans fin nous confondrons, dans un éternel embrassement, nos deux pauvres âmes!

«Et le cantique de la mort résonnait là-bas dans la vieille église, etc., etc.»

XXIX

Voilà la littérature villageoise trouvée, grâce et gloire à la Provence! Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine du Nord! voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer où ils entrent! voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et font passer avec des récits enchanteurs, de l'aïeul à l'enfant, de la mère à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de telles épopées villageoises à ce pauvre peuple suburbain de nos villes, assis les coudes sur la table avinée des guinguettes, et répétant à voix fausse ou un refrain grivois de Béranger (digne d'un meilleur sort), ou un couplet équivoque de Musset (digne de meilleure œuvre), ou un gros rire cynique d'Heyne, ce Diogène de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui mérite le plus de respect ici-bas, le travail et la misère!

Quant à nous, si nous étions riche, si nous étions ministre de l'instruction publique, ou si nous étions seulement membre influent d'une de ces associations qui se donnent charitablement la mission de répandre ce qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumières, nous ferions imprimer à six millions d'exemplaires le petit poëme épique dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brève et si imparfaite analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nuée de facteurs ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un vieillard, un enfant capable d'épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner à la Provence, à la France et bientôt à l'Europe. Les Hébreux recevaient la manne d'en haut, cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple.

XXX

Quant à toi, ô poëte de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la charrue comme tu faisais hier; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers; rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la Sorgue; jette là la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares intervalles de loisir, pendant que la Mireille que le Ciel te destine sans doute étendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'œuvre dans une vie; tu en as fait un: rends grâce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le chef-d'œuvre de la vie, le bonheur dans la simplicité. Vivre de peu! Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton poëme épique est un chef-d'œuvre; je dirai plus, il n'est pas de l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une île de l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'îles grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons pas d'où tu viens ni qui tu es: Tu Marcellus eris!

Un été j'étais à Hyères, cette langue de terre de ta Provence que la mer et le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avancé de Chio ou de Rhodes; là les palmiers et les aloès d'Idumée se trompent de ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le soir, mon ami M. Messonnier, poëte, écrivain et philosophe retiré sous sa treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des prophètes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit au soleil couchant dans un jardin bien exposé au midi et à la brise de mer; les aloès et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me crus transporté dans une oasis de Libye. On sait que l'aloès ne fleurit que tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt après avoir répandu dans un effort suprême son âme embaumée dans les airs; il y en avait un dans ce petit jardin dont on attendait la floraison d'un moment à l'autre.

Or, par une heureuse coïncidence, ce rare phénomène végétal semblait nous avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment où le soleil touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la séve est de l'encens, sortit tout à coup de ses nœuds gonflés de vie comme un glaive qu'une main robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un quart de siècle éclata au sommet de la tige dans un bruyant épanouissement semblable à l'explosion végétale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux couchés sur les arbustes voisins s'envolèrent d'épouvante, et le parfum, cette âme de la fleur, embauma longtemps tout le golfe.

Ô poëte de Maillane, tu es l'aloès de la Provence! Tu as grandi de trois coudées en un jour, tu as fleuri à vingt-cinq ans; ton âme poétique parfume Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyères et bientôt la France; mais, plus heureux que l'arbre d'Hyères, le parfum de ton livre ne s'évaporera pas en mille ans.

J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons revenir à l'Allemagne.

Lamartine.

XLIe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
TROISIÈME PARTIE DE GOETHE.
SCHILLER.

I

Revenons à l'Allemagne.

Au commencement, Goethe avait respiré, comme toute l'Allemagne, avec quelque ivresse les idées démocratiques de la France; il se flattait que la raison, triomphant du même coup de la monarchie absolue, de l'Église dominante et de la féodalité arriérée, allait créer un exemplaire d'institutions et de gouvernement qui servirait de modèle au monde moderne. Le fanatisme d'espérance qui avait saisi Klopstock, le chantre épique de la Messiade, et que ce grand et saint poëte exhalait dans des odes enflammées et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce fanatisme ne s'était pas entièrement communiqué à Goethe, mais il en ressentait quelques reflets.

Les premières scènes populaires et tragiques de la révolution de Paris et de Versailles, les hiérarchies sociales qui s'écroulaient, les anarchies qui s'entre-déchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chère Allemagne commençait sa carrière de gloire par de mornes déroutes en Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionnée que Goethe portait à son prince et à son ami, le duc de Weimar, tout cela avait promptement refroidi le goût, plus littéraire que politique, du grand poëte pour la Révolution.

Le roi de Prusse avait entraîné avec lui le duc de Weimar et son armée dans la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique étranger à l'art militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses études à Weimar, il avait assisté de plus près que les bataillons prussiens à la canonnade de Valmy. Bien supérieur à Horace, qui jetait son bouclier pour mieux fuir la mort des héros, et qui se vantait de sa lâcheté pour mieux flatter Auguste, le poëte allemand bravait pendant deux mois la mort pour son prince, et ne s'en vantait pas; il était héros comme il était poëte, sans mérite et sans effort. Son âme, comme les choses hautes, était au niveau de tout.

Le récit de cette campagne contre Dumouriez, et des désastres de cette retraite de 1792, est écrit dans les Mémoires de Goethe avec cette placide impartialité qui prouve une âme supérieure à ses propres impressions. Il rentra à Weimar avec son souverain, et reprit, comme après une distraction légère, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au bruit à peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des têtes qui tombaient par milliers sur les échafauds de la Terreur. Son retour à Weimar fut une fête pour ses amis.

«J'arrivai chez moi, dit-il, à minuit; la scène de famille qui m'attendait était très-propre à répandre une illumination joyeuse au milieu de quelque roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destinée dans la ville était presque habitable: cependant il m'avait réservé le plaisir de la faire achever et distribuer à ma guise. Bientôt j'eus le plaisir d'y recevoir, en qualité de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont j'avais fait la connaissance à Rome. Son secours me fut d'une grande utilité dans les établissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse Amélie) nous nous proposions de créer à Weimar, pour le progrès de la peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournèrent vers le théâtre... Ce théâtre, en effet, grâce au grand acteur et auteur Ifland, à Kotsbue, à Cimarosa, à Mozart, était devenu, pour la tragédie, la comédie et la musique, l'école du cœur, des yeux et des oreilles de toute l'Allemagne.» Goethe s'effaçait généreusement lui-même pour y faire jouer, chanter et briller les chefs-d'œuvre de tous ses rivaux. «Peut-être, me dira-t-on, écrit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les progrès du théâtre de Weimar, j'aurais dû y travailler moi-même, non en qualité de ministre, mais en qualité d'auteur. Il me serait difficile d'expliquer les motifs qui m'en ont empêché... Mes premiers essais dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-être. Ces essais, embrassant l'histoire morale du monde, se trouvaient être trop larges pour la scène toujours étroite d'un théâtre, et, de plus, mes dernières compositions en ce genre sondaient si profondément et si hardiment les plaies secrètes du cœur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait blessé par mon audace.»

Cette époque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut lui susciter en Allemagne, le poëte dramatique Schiller. Ces deux existences désormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible d'écrire l'histoire du génie de l'un sans toucher au génie de l'autre. Cette fraternité complète, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer ou éclipser l'autre, est, après l'amitié de Virgile et d'Horace, un des plus beaux exemples de cette supériorité de caractères préférable mille fois à la supériorité de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux noms inséparables sont à eux seuls toute une littérature pour leur pays.

II

La vie de Schiller, homme plus sympathique au cœur que Goethe, mais génie, selon moi, très-inférieur, est devenu, pour ainsi dire, légendaire en Allemagne. Un écrivain français, explorateur pittoresque des littératures du Nord, M. Marmier, a résumé cette vie dans une préface de sa traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice, les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publiées par notre Revue germanique, excellent écho d'un bord du Rhin à l'autre bord, a jeté une lumière bien plus domestique jusque dans le cœur de Schiller. On ne sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme extérieur se peint dans ses œuvres, l'homme intérieur se peint dans ses lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidèle ainsi? C'est que dans ses œuvres l'écrivain se peint tel qu'il désire paraître et que dans sa correspondance il se peint tel qu'il est: les œuvres, c'est la volonté; les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on se peint à son insu au lieu de façonner sa physionomie devant un miroir. Nous avons ces lettres sous nos yeux.

Schiller était né, comme notre cher poëte de Nîmes, Reboul, dans la boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son père servait dans l'armée du duc de Wurtemberg en qualité de chirurgien subalterne, barbier du régiment. C'était un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'âme de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remèdes était la prière; il tournait leur pensée vers le Médecin suprême, et priait volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous leurs sujets par leurs noms. Le duc créait alors ces charmants jardins pittoresques dont son palais de campagne, près de Stuttgart, était enveloppé. Il confia à ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de ces délicieux jardins. À la naissance de son fils, le père de Schiller éleva l'enfant dans ses bras et l'offrit à Dieu comme le patriarche. À la mort de son père, le jeune poëte s'écria devant sa mère éplorée: «Que ne puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la piété où il a passé la sienne!»

La mère du poëte, naïve et rêveuse comme les filles de l'Allemagne, était poëte elle-même sans avoir cultivé jamais la poésie comme un art. Elle adorait son mari, et elle célébrait chaque anniversaire de leur mariage par des vers où l'on sentait la vibration prolongée de l'amour de la jeune fille dans le cœur de la femme. Le poëte de Stuttgart, Schwab, que nous avons visité nous-mêmes dans sa demeure philosophique, auprès du toit paternel de Schiller, attribuait comme nous à l'influence tendre et rêveuse de cette mère le germe de la sensibilité poétique dans le génie de Schiller. Les mères sont la prédestination des fils; elle nourrissait son enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son épopée du Christ; l'enfant suçait de ses lèvres la piété et la foi. Plus tard la philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu'à la mort sa piété, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa piété venait de sa mère.

III

La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et le poëte est créé dans l'enfant.

Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que le monde que nous portions dans notre cœur.»

La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage pour la scène, les Brigands.

Les Brigands furent pour Schiller ce que Werther avait été pour Goethe, une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple allemand. Il y avait dans cette œuvre informe beaucoup de passion et peu de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre législation par l'énergie du cœur et par la force du bras.

«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée: elle fit explosion par la création d'un monstre (le chef de ses brigands) qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume, pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant.

Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son erreur. Mais ce drame, soulevé, comme Werther, par les applaudissements frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous.

IV

Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu froide, en effet, de Fiesque; on le pourchasse au nom de son prince mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement amoureux de la sœur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son printemps.

Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses travaux pour la scène.

Ses drames de Fiesque et de l'Amour et l'Intrigue n'y eurent aucun succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le mouvement et le bruit d'une foule.»

V

Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y écrivit sa tragédie de Don Carlos, œuvre estimable, réfléchie, mais tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de Lengefeld, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de l'autre pour se convenir au premier coup d'œil: Schiller avait toutes les illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.

«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi. Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon cœur sont déjà épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le mien.»

Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'œil entre ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe, véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule; mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de l'instruction publique dans ses États.

Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés frustes, mais dramatiques, de la pièce des Brigands, et des beautés littéraires de Fiesque et de la tragédie de Don Carlos, il songeait déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter ses chefs-d'œuvres sur la scène du palais. Le grand acteur Ifland, le Garrick et le Talma de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar. Les rôles qu'Ifland représentait devenaient classiques en sortant de ses lèvres.

C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui les dévoile tous les deux. La Revue germanique, rédigée récemment à Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui, comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple.

VI

La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la publication en commun d'un recueil littéraire intitulé les Heures. Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur, qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la fortune de son ami.

«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux, dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et d'intuition.»

—«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue, nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein, non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.»

N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se continuer et se grandir après lui dans son disciple?

—«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais difficilement le temps d'accomplir en moi une grande œuvre intellectuelle.»

VII

«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami, pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous causerons de nos Heures; nous ne verrons que quelques rares amis qui pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux points de contact s'établiront ainsi entre nous.»

—«J'irai,» écrit à l'instant Schiller.

Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent.

—«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous à Weimar.»

Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique, William Meister, œuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de notre souvenir:

placuisse viris!

La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables aux dieux cachés, font peu d'œuvres, mais rendent beaucoup d'oracles. «Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»—«Puisque j'ai, outre votre suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance. Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.»

VIII

Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de Wallenstein, sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable chef-d'œuvre; mais ce chef-d'œuvre est en histoire ce que le Faust de Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir, pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle une trilogie en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de Wallenstein à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même amour qui si cette œuvre eût été la sienne.

—«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé, n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si parfaitement l'un l'autre!»

Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me donner.»

Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il, repose maintenant dans le berceau!»

L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis.

Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité.

Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter.

La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé, avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait pas par l'amour.

IX

Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de sa maison et le dépôt de son cœur à une femme qui fût à la fois l'ordre et le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du puits pour examiner les Sara qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de dieu antique au-dessus des mœurs et des lois, un être d'exception qui avait ses mœurs et ses lois à part du reste de l'humanité.