«Je n'ai demandé, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napoléon comme simple particulier. (Nous avons montré que le simple particulier n'existait pas dans le ministre, à moins qu'il n'eût donné sa démission.) Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on était maître de m'emprisonner ou de m'étrangler à Paris.»
XXII
Nous venons de retrouver dans les Dépêches publiées récemment à Turin des traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie publique du comte de Maistre. Écoutez son entretien secret avec Savary, et lisez quelques phrases du Mémoire que le comte de Maistre adresse à cet aide de camp de Napoléon pour être communiqué à Napoléon lui-même. On ne croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de son propre génie eût porté si loin un homme de tant de sens. Il faut croire en soi quand on est une intelligence supérieure, mais il ne faut pas y croire jusqu'à la folie, sous peine de tenter des choses folles.
«2 octobre 1807.
«Mardi je vis le général Savary chez M. de Laval. Après les premières révérences, je lui dis que j'étais extrêmement mortifié de ne pouvoir me rendre chez lui, mais que la chose n'était pas possible, vu l'état de guerre qui subsistait en quelque manière entre nos deux souverains.
«En effet, lui dis-je, le vôtre chasse les représentants ou les agents du roi, et il refuse expressément de le reconnaître pour souverain.
«Il me répondit poliment:—C'est vrai.
«Il engagea d'abord la conversation sur les émigrés, sur la justice et l'indispensable nécessité des confiscations, etc.; car il croyait que je voulais parler pour moi, et la veille il avait dit à M. de Laval qu'il ne voyait pas quelles espérances je pouvais avoir pour mon maître, mais qu'il en avait de très-grandes pour moi.
«Il me semble, lui dis-je, Général, que nous perdons du temps, car il ne s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez même que je n'existe pas. Je n'ai rien à demander au souverain qui a détruit le mien.
«Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Piémont.—Pourriez-vous concevoir, Monsieur, l'idée d'une restitution? etc. Ce fut encore une tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrêter un Français qui fait sa pointe. Quand il fut las, je lui dis:—Général, nous sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je voulusse demander la restitution du Piémont.
«—Mais que voulez-vous donc, Monsieur?
«—Parler à votre empereur.
«—Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même...
«—Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles.
«—Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que vous voyiez M. de Champagny.
«—Je ne le verrai point, Monsieur le Général, du moins pour lui dire ce que je veux dire.
«—Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas.
«—Il est bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai qu'avec la certitude de lui parler.
«Il en revint toujours à sa première question:—Mais qu'est-ce que vous voulez? Enfin, Monsieur, la carte géographique est pour tout le monde; vous ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gênes? la Toscane? Piombino? Il courait toute la carte.
«—Je vous ai dit, Monsieur le Général, qu'il ne s'agit que de parler tête à tête à votre empereur, oui ou non.
«Je vous exprimerais difficilement l'étonnement du général, et vraiment il y avait de quoi être étonné. Cette conversation mémorable a duré, avec une véhémence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Un seul ami présent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs ne jetât l'autre hors des gonds; mais je m'étais promis à moi-même de ne pas gâter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce vœu, c'est assez.
«Le général Savary m'a dit en propres termes:
«On ne l'inquiétera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle même roi s'il le juge à propos; ce sera à son fils de savoir ensuite ce qu'il est.
«Voilà une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous détaille point cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste. Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du général, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de Maistre, dites-lui que j'en suis fâché.
«Le résultat a été qu'il se chargerait d'un Mémoire que je lui remis peu de jours après. Dans ce Mémoire je demande de m'en aller à Paris avec la certitude d'être admis à parler à l'empereur sans intermédiaire; je proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'empereur des Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur certains points; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à monsieur le général Savary, à qui le Mémoire était adressé, les trois déclarations suivantes:
«1o Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela; 2o je ne prononcerai pas le mot de restitution; 3o je ne ferai aucune demande qui ne serait pas provoquée.
«Si je suis repoussé, je suis ce que je suis, c'est-à-dire rien, car nous sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.»
Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un soldat. Il ne flatte pas le rêve, mais il écoute l'homme. Il expédie même son Mémoire à Napoléon.
«Mon Mémoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a emporté, accompagné, favorisé plus qu'il ne m'est permis de vous le dire. Si j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière irréprochable, j'en ai recueilli le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est borné à la personne, à l'exclusion de l'objet politique.»
XXIII
Ce Mémoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de zèle. Qu'on en juge par quelques citations.
«Je n'ai point la prétention de déployer à Paris un caractère public; le roi mon maître ignore même (je l'assure sur mon honneur) la résolution que j'ai prise. La grâce que je demande est donc absolument sans conséquence. Arrivé en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me protéger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la politique ne gêne aucunement la bienfaisance. Sa Majesté Impériale appréciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entraîne.
«Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois très-résolu à m'y soumettre, quoique j'aie la plus grande idée des ministres français et que la confiance qu'ils ont méritée les recommande suffisamment à celle de tout le monde, néanmoins je dois répéter ici à M. le général Savary ce que j'ai eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale, en me rendant à Paris, serait, après avoir rempli toutes les formes d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majesté l'Empereur des Français. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coûterait; mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au premier coup d'œil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la réflexion prouvera bientôt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler audace ni légèreté, et que l'homme qui prend une telle détermination y a suffisamment pensé. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grâce, et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins difficile, ou pour rendre au moins la demande moins défavorable, je ne fais aucune difficulté de faire à M. le général Savary les trois déclarations suivantes:
«1o Si l'Empereur des Français avait l'extrême bonté de m'entendre, j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie;
«2o Je ne prononcerais pas le mot de restitution;
«3o Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoquée.
«J'ose croire que ces trois déclarations excluent jusqu'à l'apparence de l'inconsidération, et, quand même mon désir serait repoussé, j'ose croire encore que Sa Majesté l'Empereur des Français n'y verrait rien qui choque les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste idée qu'il doit avoir de lui-même.»
XXIV
L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races, ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil.
Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2 juin, au chevalier Rossi, qui lui avait transmis avec une rudesse mal mitigée le mécontentement du roi.
«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus tristes. Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous, m'écrivez-vous, c'est que, etc., etc. (Sans doute qu'on oublie à Cagliari une telle aventure.)
«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur rien.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation, je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous souhaitez pour mon bien que je ne sois pas parti pour Paris, et vous m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation sinistre à ma démarche!—Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais aller à Paris?...»
À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique, comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon, remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses dépêches confidentielles à sa cour.
Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires, l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en partie le reste de ces dépêches.
Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne.
«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.»
Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle.
«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite, à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:
Allez, allez voir! Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison; je lui dis en riant: Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive; ce qui fournit la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas besoin de tout cela. Le negligenze sue sono artifici. Le temps semble glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet, mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa position: Ne faites pas attention aux distractions. Moyennant cela je la crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.»
Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande, pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le cœur des femmes. Nous savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité de ses vrais principes et à la pureté de ses mœurs; mais un rigoriste ne doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme écrivain.
XXV
Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État.
«Nous sommes grain de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de nous maintenir grain. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?—Donc tout le monde est intéressé à nous tenir bas.
«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité, nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir seuls.»
(Correspondance, page 73.)
Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde; mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française, et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français.
Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la confiscation très-légitime.
Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse:
«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de nation plus véritablement nation et qui ait plus d'unité nationale que la piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire, contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne perdez jamais de vue cet axiome: Aucune nation n'obéit volontairement à une autre. Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie si elle s'établit parmi eux; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils vous diront tous qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais. Allez ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par qui il est gouverné; il vous répondra: Par le roi de France (j'aime à supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête de vous dire qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière, et autres chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela; l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes, avait fait de la France le plus beau des royaumes après celui du ciel, comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un phénomène remarquable: c'est que nulle nation n'a le talent d'en gouverner une autre. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.»
XXVI
On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces antipathies intestines qui empêchent tout amalgame durable entre les diverses nationalités italiennes, sous un sceptre italien, et plus peut-être sous un sceptre italien que sous un protectorat étranger. Le jour où le roi de Piémont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie désavouèrent leur prétendu libérateur piémontais. La confédération seule est le mode futur de l'indépendance italienne, parce qu'elle laisse, à chacune des nationalités si diverses et si justement fières de la Péninsule, son nom, sa capitale, ses mœurs, sa langue, sa dignité, son poids personnel dans l'ensemble. La conquête et l'unification par le Piémont n'est qu'un rêve. Ce n'est pas le Piémont qu'il faut grandir; c'est l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature.
L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La convoitise d'une cour pressée de s'annexer la Lombardie n'est pas un casus belli légitime pour la France. Quand une prétention nouvelle et envahissante de l'Autriche viendra fournir à la France ce casus belli légitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre européenne, ce n'est pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et défensivement, c'est avec la Péninsule tout entière. Alors vous aurez délivré la première race d'hommes de la terre pour attester à l'avenir la reconnaissance du monde envers l'Italie, alma parens, et votre œuvre subsistera, parce que l'Italie entière aura sa place dans cette nouvelle ligue des Achéens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre frontière un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de votre œuvre sanglante et éphémère; car l'Italie veut bien obéir à elle-même, mais elle ne consentira jamais à obéir à ce qu'il y a de moins italien en elle: une monarchie composée de braves montagnards, de rudes insulaires et d'héroïques Cisalpins, propres à la défendre, inhabiles à la dominer. La baïonnette n'est pas un sceptre; une confédération libre doit seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous pensons à cet égard comme le comte de Maistre.
XXVII
Voilà, comme homme, le véritable portrait du comte de Maistre, avant l'époque où il devint illustre par sa plume: une famille angélique, un époux irréprochable, un père tendre, une piété de femme sucée avec le lait d'une mère, une vertu antique, sauf quelques égarements d'esprit, une ambition honnête, mais trop active et peu modeste, une fidélité à son roi bien récompensée, mais une fidélité impérieuse forçant la main à son gouvernement, enfin un publiciste très-contestable et très-variable, qui, pour conserver sa réputation d'infaillibilité, corrigeait après coup ses oracles quand la fortune démentait ses prévisions, et qui savait être toujours de l'avis des événements, ces oracles de Dieu.
Voyons maintenant en lui l'écrivain et le philosophe.
Lamartine.
(La suite au mois prochain.)
FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie.
1: Voir l'Entretien précédent.
2: La photographie, contre laquelle j'ai lancé, dans le premier Entretien sur Léopold Robert, un anathème inspiré par le charlatanisme qui la déshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le photographe. Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis à un éclat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se délasse à peindre, nous ne disons plus c'est un métier; c'est un art; c'est mieux qu'un art, c'est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le soleil!