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Cours familier de Littérature - Volume 07 cover

Cours familier de Littérature - Volume 07

Chapter 75: XXVI
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About This Book

The author delivers a series of conversational essays on literature and the visual arts, focusing on how personal passion and sorrow inform a young painter's work and produce its emotional force. The text mixes close readings of artistic effect with intimate sketches of exiled high-society figures and the discreet conventions of salon life, recounting private visits, arranged conversational tactics, and brief travels to secluded monastic sites. Anecdote and reflection alternate to show that artistic creation springs from lived feeling and nature, and that the secret of impression in any art lies in the inward experiences that the artist transposes into form.

Presque en même temps qu'il écrivait Werther pour les masses, il écrivait, pour l'élite, son premier drame, Goetz de Berlichengen. C'était un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par Werther, porté à l'élite et aux universités par Goetz de Berlichengen, grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie, rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, séduisante, mais capricieuse, nommée Lilli, lui donna le désir d'un mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques caprices d'humeur de Lilli, quelques impatiences de Goethe rompirent tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout, l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte; ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas de la tendresse; ce cœur d'artiste pose toujours devant lui-même; les passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas.

XVII

Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes, atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie, la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon, tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.

Herman et Dorothée, pastiche admirable d'Homère, poëme qui a la simplicité des scènes de Nausicaa; le Comte d'Egmont, tragédie moderne; enfin Faust, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses chefs-d'œuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme, toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu: ou, Je suis la victime de ce démon.

L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y assister.

XVIII

Ce drame de Faust, le voici.

Mais d'abord hâtons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas à Goethe, pas plus que l'invention d'Ahasverus, l'homme immortel, n'appartient aux innombrables poëtes qui ont chanté ce songe universel de l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de don Juan, cette moquerie incarnée de la vertu, de l'amour dans la fidélité de don Juan, ce vampire de la femme, n'appartient à l'Espagne ou à la France.

Faust est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne, tradition si populaire que le docteur Faust, ce type de l'homme vendu au diable, joue un rôle dans les marionnettes comme épouvantail des petits enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa nature bornée ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous, l'homme, ambitieux d'infini, s'est cassé la tête contre les murs de sa prison terrestre; il a voulu être dieu, au moins pour un temps, au moins ici-bas, et, pour conquérir cette puissance surhumaine, il l'a empruntée tantôt à Dieu par la prière, tantôt au diable, cette parodie malfaisante de la Divinité. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tenté d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au démon: Donne-moi la terre, je te donnerai mon âme.

De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois réalisé, sont nées les légendes innombrables qui ont épouvanté le moyen âge et amusé plus tard les âges suivants. C'est un magnifique thème pour une imagination à la fois passionnée et métaphysique.

Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une âme forte; nous comprenons qu'il ait tenté Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tenté nous-mêmes! Mais nous avons craint de paraître impie envers le Créateur en prenant la création en flagrant délit de méchanceté ou de ridicule: le vase même mal façonné, même brisé, doit respecter le potier. Goethe n'était pas retenu par ce scrupule, parce qu'il était mille fois plus poëte que nous et mille fois moins respectueux envers l'œuvre divine, dont les imperfections apparentes sont d'ineffables perfections.

XIX

Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui manquait plus, car un poëte anglais, Marlow, l'avait déjà inventé dans un premier drame de Faust sous le nom de Méphistophélis. Goethe trouva ce caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on appelle ricanement quand il dénigre l'enthousiasme, envie quand il salit la gloire, libertinage quand il profane l'amour, scepticisme quand il ridiculise la vertu, force d'âme quand il nie Dieu en le respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand Heyne, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi du Faust dans les imprécations de Job sur son fumier quand il interpelle son Créateur; il y a du Faust dans Pascal quand il prend l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'Hamlet quand il pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du Faust à grande dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner Manfred devant un crâne vide. Un disciple de Heyne, qui vient de mourir à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux hommes de leur grande race. L'Olympio de Victor Hugo a les tristesses et les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie; ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte, ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop inspiré de Heyne, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps. Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. Heyne lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même.

Sese ipsum deserere turpissimum est!

Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère? Mais revenons à Faust; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes qu'à ses parodistes.

XX

Faust est la tragédie du cœur humain dans le personnage de Marguerite.

Faust est la tragédie de l'esprit humain aux prises avec les deux principes du bien et du mal dans le personnage de Faust!

Enfin Faust est la tragédie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans le personnage de Méphistophélès.

Marguerite, c'est le bien ou l'amour!

Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indécision, la fluctuation, le crime, la chute, le repentir tardif.

Méphistophélès, c'est la propagande perverse du mal par le génie du mal pour corrompre et ruiner l'œuvre de Dieu, l'homme et la femme.

Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain à la fois?

Suivez avec attention l'analyse de ce poëme épique en dialogue, que nous allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur à loisir, spectateur solitaire; non devant une scène bruyante, mais devant votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence nécessaires aux impressions réfléchies, et mesurez l'étendue et la profondeur de cette œuvre incomparable du génie moderne en Allemagne.

XXI

Il est nuit; c'est le jour de la pensée, parce qu'elle s'y recueille et qu'elle y recueille le monde extérieur avec elle.

La scène représente une chambre haute dans un vieux château gothique des siècles de féodalité. Un beau jeune homme, le front déjà pâli par la méditation et les yeux fatigués par la veille, est renversé sur le dossier d'un fauteuil de bois. Il est entouré de volumes sur les sciences occultes, documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il a tenté d'escalader le ciel par des échelons surnaturels qui se sont brisés sous ses pieds.

«Ah! philosophie, science, théologie; ainsi j'ai tout sondé avec une infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre insensé, me voilà aussi avancé qu'en commençant, et j'ai appris qu'il n'y a rien à savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entravé; je ne crains ni enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans le monde: un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix-là! C'est pourquoi, à la fin, je me suis précipité dans la magie.... Oh! si, par la force de l'esprit et de la parole, certains arcanes m'étaient enfin révélés! Si je pouvais découvrir ce que contient le monde dans ses entrailles!» (Il regarde le firmament.)

«Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misère, rayon argenté de la lune, toi qui m'as vu tant de fois après minuit veiller sur ce pupitre! Alors c'était sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de là-haut, que tu m'apparaissais.... Hélas! si je pouvais au moins, sur les cimes des montagnes, errer dans ta douce lumière, flotter au bord des grottes profondes avec les esprits incorporels, m'étendre sur les prés avec ton crépuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me baigner, plein de vie et de santé, dans tes rosées!

«Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongés des vers, couverts de poussière; partout autour de moi des télescopes, des boîtes, des instruments de physique ou de chimie vermoulus, héritages de mes ancêtres!

Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!»

Après une longue et vaine lamentation sur la vanité de la science pour le bonheur ou même pour la lumière, Faust ouvre négligemment un volume cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne à l'homme la toute-puissance sur la nature et la toute-félicité.

«Ciel! s'écrie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir à ce signe! Je sens tout à coup la jeune et sainte séve de la vie bouillonner dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est révélé clair et facile.»

Ici un hymne magnifique, semblable sans doute à celui qui fit explosion des lèvres de la première créature intelligente, quand le monde entra avec son premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, à cause de son étendue; mais que le lecteur se représente le chant de la joie céleste dans la présence de Dieu.

Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se transfigure. «Le ciel se couvre; la lune retire sa lumière; la lampe s'éteint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.»

C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparaît.

XXII

L'Esprit se dévoile dans la flamme de l'enfer.

Un dialogue doublement infernal s'établit entre Faust et l'Apparition. Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il s'abandonne à lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les étoiles du firmament, mystérieux comme les sept sceaux de l'abîme.

Au moment où Faust va lui répondre, un de ses élèves, Wagner, apprenti prédicateur, entre pour le consulter sur l'éloquence.

L'Esprit infernal s'évanouit, et Faust, impatienté, se moque de l'histoire et de la rhétorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots.

Faust, après le départ de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi évanouir l'Apparition; il se répand en invectives dignes de Job sur la vanité de la science; il foule aux pieds tous les livres entassés dans la bibliothèque de ses pères.—«Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il; irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes se sont agités de même pour améliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a jamais vécu? Et toi, crâne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoyé comme le mien? Tu cherchais la pure lumière, n'est-ce pas? et tu as erré misérablement dans les ténèbres avec la vaine soif de la vérité!... Mystérieuse même en plein jour, la nature ne se laisse pas dépouiller de ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher à ton esprit, tous tes efforts ne l'arracheront pas de son sein.»

Il aperçoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son laboratoire; à l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses sens, et il chante des félicités inouïes. «Buvons courageusement, se dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie à la mort, dût-il nous conduire au néant!...

«Sors maintenant de ton antique étui, coupe limpide, coupe de cristal si longtemps oubliée; tu brillais jadis aux fêtes des aïeux, et, lorsque tu passais de main en main, les fronts soucieux se déridaient; c'était le devoir du convive de célébrer en vers la beauté et de te vider d'un seul trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne te passerai plus à mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus à vanter l'artiste qui t'a façonnée; en toi repose une liqueur qui donne une rapide ivresse; je l'ai préparée, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le suprême breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle à l'aurore du jour.»

Il porte la coupe à ses lèvres.

À ce moment un chant de voix célestes se fait entendre dans les airs; c'est le matin du jour de Pâques. Le chœur invisible chante en vers et en musique triomphale:

Christ est ressuscité!
Paix sur la terre! etc.

La main de Faust s'abaisse; la coupe lui échappe. Les cloches de la cathédrale résonnent et se mêlent à l'angélique mélodie du jour de Pâques dans le ciel et sur la terre.

L'homme endurci s'amollit à ses joies religieuses d'enfance. «Cantiques célestes, s'écrie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans la poussière? Résonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler. J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'élever vers ces sphères d'où la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutumé d'enfance à cette voix, elle me rappelle à la vie. Autrefois un baiser du divin amour descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des cloches remplissait mon âme de pressentiments, et ma prière était une voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait à travers les bois et les champs, et là, seul, je fondais en larmes, et je sentais comme éclore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon cœur rajeuni et me détourne de la mort! Ô chantez! sonnez, chantez encore, anges et cloches! Une larme a coulé, la terre m'a reconquis!»

Les chants et les cloches recommencent à se faire entendre:

Christ est ressuscité!...
Etc., etc., etc.

XXIII

Ici le lieu de la scène est changé; la nuit s'est écoulée.

C'est l'heure où le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se répandre en repos, en liberté et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoupés de tous ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des mœurs du peuple; c'est le chœur dans les tragédies antiques. Ces conversations tiennent au sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes filles de la bourgeoisie qui tremblent d'être séduites ou compromises aux yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise compagnie. On pressent les périls, les malheurs et la honte de Marguerite, sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pensée.

XXIV

Faust paraît à son tour; il se promène avec son disciple Wagner; son cœur se dilate à l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier sourire du printemps.

«Regarde,» dit-il à Wagner dans des vers semblables à des odes d'Horace ou d'Hafiz; «voilà le fleuve et le ruisseau délivrés de leur couche de glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la ville; hors de la sombre porte, toute une foule variée se penche; chacun veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils fêtent la résurrection du Seigneur, et eux-mêmes semblent des ressuscités du fond de leurs demeures, de leurs chambres étroites, de leurs servitudes de négoce ou de métiers, de leurs bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs cathédrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prés cette foule s'extravase, comme la rivière balance mainte barque joyeuse! J'entends déjà la musique des ménétriers dans les villages; c'est le paradis du peuple.»

XXV

Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent respectueusement à Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a rendus à ce peuple pendant une épidémie récente le font acclamer, de groupe en groupe, par le peuple reconnaissant.

«Quelle joie ce doit être pour toi, ô grand homme! lui dit son disciple, de te voir ainsi honoré par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire un si puissant et si salutaire emploi de ses facultés! Le père le montre à son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique s'interrompt, la danse s'arrête. Tu passes; ils se rangent en haie, les bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme devant l'image de la Divinité!»

Faust déprécie éloquemment ces hommages et se dénigre lui-même. «Regarde plutôt décliner le soleil couchant, le jour expiré!... «Oh! que n'ai-je des ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je verrais dans un éternel crépuscule ce globe dont je n'entendrais pas le bruit à mes pieds.»

Voici la poésie de l'infini devenue mélancolie lyrique; elle dicte à Faust des vers dignes d'être répétés par l'écho des firmaments. Nous souffrons de ne pas les reproduire à votre oreille; mais ces entretiens seraient un volume si je n'abrégeais pas la partie extatique de ce prodigieux poëme pour laisser au drame pathétique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi d'abréger et plaignez-vous vous-mêmes de ne pas tout entendre.

XXVI

L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en apparence égaré, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en rampant à leurs pieds. Wagner s'étonne; Faust soupçonne à demi un esprit déguisé sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville.

XXVII

La scène change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'étude de Faust. Il y est seul avec le mystérieux animal, le chien barbet.

Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «Au commencement était le Verbe.—Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force! la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui.

Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu cette belle œuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à tout ce qui respire.

Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait que quarante ans quand il composait Faust, se montre un observateur consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons.

XXVIII

À ce moment Méphistophélès apparaît sous le costume d'un étudiant allemand élégamment vêtu, l'épée au côté, le manteau rejeté avec grâce sur l'épaule, le sourire du sceptique sur les lèvres, le ricanement ironique dans l'accent, la physionomie indécise entre l'homme d'esprit moderne et le satyre antique; ses gestes sont saccadés et forcés comme ceux de l'homme qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a fréquenté, dans les tavernes de Francfort, ces êtres dépravés qui masquent à demi le vice sous l'élégance et le crime sous l'hypocrisie. Faust, en esprit fort qui a si souvent évoqué les puissances occultes de la nature, n'est nullement étonné; il conserve son sang-froid; il cause familièrement avec l'hôte infernal de sa solitude.

—«Qui es-tu?—Je suis l'Esprit qui nie tout et toujours; je lutte contre tout ce qui est pour le vicier ou le détruire, et je ne puis réussir: tout renaît et subsiste malgré moi.»

Ceci est dit en vers d'une métaphysique aussi poétique qu'elle est profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit sceptique qu'il était, avait compris, jeune, que l'extrême scepticisme était l'extrême forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme complet mène au mépris de la création, de soi-même et de Dieu: c'est le suicide par le blasphème, c'est le déicide par le désespoir.

Dans la scène suivante, Méphistophélès, transfiguré en jeune et brillant gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui fait apparaître, tantôt dans ses songes, tantôt dans ses veilles, des esprits secondaires qui jouent avec la création ou qui la raillent.

Après l'avoir ainsi fasciné, il propose à Faust d'être son serviteur ici-bas, pourvu qu'il s'engage à se donner à lui dans l'autre monde. Le pacte, délibéré en dialogue, est conclu et signé.

—«Je te mènerai loin, se dit tout bas Méphistophélès, car tu es une de ces âmes qui ne s'arrêtent jamais dans leur course effrénée vers la science ou vers la puissance!»

XXIX

Un disciple de Faust frappe à la porte. Méphistophélès revêt la robe et la figure du docteur; il reçoit l'étudiant; il répond à ses questions sur la logique, la métaphysique, la jurisprudence, la médecine, en embrouillant tellement la tête du jeune homme de définitions scolastiques et absurdes que Pascal lui-même ne démontrerait pas mieux le néant emphatique de l'esprit humain et la vanité sonore de ce que nous appelons savoir. «Mon cher ami, finit-il par dire à l'écolier stupéfait, la théorie est grise et l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il à part et à voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable à Dieu, qui sait le bien et le mal; suis ce vieux dicton de ton cousin le serpent. Ta prétendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiéter quelque jour!»

Il rentre ensuite auprès de Faust et l'emmène, en brillant équipage, à travers le monde, qui ne le reconnaît plus. La toile tombe.

XXX

Encore un changement de scène; on est transporté dans une taverne de débauchés à Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs amours.

Méphistophélès entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait jaillir pour eux tous les vins qu'ils désirent du bois de la table; puis il allume une flamme qui leur brûle les doigts, et s'envole, en se moquant d'eux, hors de la tabagie. «Voilà, mes amis, ce que c'est qu'un miracle!» dit-il en riant.

Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un long sabbat de sorcières, vaine imitation de Shakspeare, puérilité poétique grotesque de détails, qui n'est propre qu'à amuser l'imagination d'enfants ou de la populace dans un conte de fée. Les esprits sérieux se détournent de ces débauches d'imagination, qui ne servent qu'à détruire la belle illusion du drame pathétique dans lequel nous allons enfin entrer.

XXXI

Attention! nous y voici.

On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baissés auprès de Faust.

FAUST.

Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour vous conduire où vous allez?

MARGUERITE.

Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me conduire à la maison.

FAUST.

Par le ciel! cette enfant est la beauté accomplie! Je ne vis de ma vie rien de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entraînante. Le rose de ses lèvres, l'éclat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier. La manière dont elle baisse les yeux s'est incrustée à fond dans mon cœur. Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur, c'est à ravir les yeux et la pensée. (Survient Méphistophélès.) Il faut que tu me procures cette charmante jeune fille.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laquelle?

FAUST.

Celle qui vient de passer à l'instant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Celle-là? Bon! Elle vient de chez son prêtre, qui lui a donné à bon droit l'absolution; je m'étais glissé derrière le confessionnal. Mais c'est l'innocence même que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle!

Faust insiste avec l'autorité et la véhémence de la passion qui veut être servie et non conseillée: «Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son cou, une chose qui l'ait touchée!—Eh bien! dit Méphistophélès, je ferai plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans sa chambre; là tu pourras tout seul te repaître dans l'atmosphère qu'elle habite en paix, atmosphère d'espérance et d'illusion.»

XXXII

La scène change; c'est le soir du même jour. Marguerite, rentrée, est seule dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relève de ses mains enfantines autour de sa tête. Elle rêve à haute voix en se parant. «Je voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel était ce jeune seigneur d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit être de noble race; cela se lit sur son visage; autrement il n'aurait pas été si familier.» (Elle sort de nouveau.)

Méphistophélès et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est là une des plus charmantes scènes inventées par le génie divin ou satanique de l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le moderne. Shakspeare même dans son chef-d'œuvre, Roméo et Juliette, n'a pas cette délicieuse invention: la respiration de l'atmosphère aimée dans laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide animé qui a contenu l'idole de ses yeux. Écoutez:

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust intimidé par ce sanctuaire.

Entre tout doucement; allons! entre!

FAUST, après un moment de silence.

Je t'en supplie, laisse-moi tout seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS, furetant dans toute la chambre.

Toute jeune fille n'a pas cette élégante propreté dans son pauvre asile.

FAUST, parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasmé, sent son libertinage se changer en respect de l'innocence dans son cœur.

Oh! salut, doux demi-jour qui règnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon cœur, douce peine du désir d'amour qui vis altéré de la rosée de l'espérance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement! Dans cette pauvreté que de richesse! Dans ce réduit sombre, que de félicité! (En s'approchant du fauteuil de famille:)

Ô toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reçu les aïeux sur tes bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont dû se suspendre autour de ce trône patriarcal! Ici même, peut-être, ma bien-aimée, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues fraîches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de l'aïeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'économie murmurer autour de moi; cet esprit d'arrangement nature là ton sexe, qui te souffle comment on étend proprement le tapis sur la table cirée, comment on saupoudre le parquet de sable! Ô douce main, semblable à la main d'une créature céleste, tu fais de cet asile un paradis! (L'aspect de cette chambre lui inspire des pensées délicieuses, mais toujours pures. Il ne se reconnaît plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie à son insu.) Quelle atmosphère surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour précipiter par la violence le moment de la possession, et je me perds en songes de respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air? Et si tout à coup elle venait à entrer, comme tu expierais vite l'audace d'avoir profané son asile! comme il serait petit devant toi, comme il rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vite! je l'aperçois en bas qui monte!

FAUST.

Éloignons-nous; je ne reviendrai jamais!

Mais, avant qu'il s'éloigne, Méphistophélès, habile à préparer de loin la séduction, présente une cassette à Faust.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici une cassette passablement lourde; je suis allé la prendre quelque part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tête lui tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre. Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu.

FAUST, retenu maintenant par un scrupule, hésite.

Je ne sais si je dois!...

Poussé par Méphistophélès, il finit par glisser la cassette dans l'armoire.—Ils s'évadent sans être vus.

XXXIII

Marguerite entre, sa lampe à la main. Elle est toute troublée; elle chante pour se rassurer la ballade du roi de Thulé, comme Desdémona chante la romance du Saule: le chant est un compagnon de l'âme peureuse. «J'étouffe ici!» dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits de fête; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'étonne, elle se demande comment cette cassette a été déposée là, elle l'ouvre en tremblant: les bijoux la frappent et l'éblouissent. «Je voudrais voir comment ce collier siérait à mon cou.»

Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir.

—«Si seulement les boucles d'oreilles étaient à moi? Je suis tout autre ainsi. À quoi te sert donc la beauté, ô jeunesse? Personne ne fait attention à nous; tout va à l'or, tout dépend de l'or! Ah! pauvres, pauvres que nous sommes!...»

XXXIV

La toile tombe sur l'éblouissement et l'hésitation de la pauvre enfant. La toile se relève sur Faust et Méphistophélès qui causent ensemble.

—«Pensez donc, dit Méphistophélès avec humeur; la parure que je m'étais procurée pour Gretchen, un prêtre l'a escamotée.» La mère vient à découvrir la chose; aussitôt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a toujours son front plongé dans son livre de prières; elle flaire un à un tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bénédiction dans sa maison. «Mon enfant, s'écria-t-elle, bien mal acquis pèse sur l'âme et brûle le sang. Consacrons ceci à la Mère de Dieu, et la manne du ciel descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «Il ne peut être impie, dit-elle, celui qui a si galamment apporté cette cassette ici.» La mère fait venir un prêtre: il leur promet toutes les joies du paradis et les laisse tout édifiées.—«Et Gretchen? demande Faust.—«Elle est maintenant inquiète, agitée, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit, rêve nuit et jour aux bijoux, et bien plus à celui qui les a apportés!»—Faust supplie Méphistophélès de lui procurer un autre écrin plus riche pour remplacer celui que la mère de Gretchen a enlevé à sa bien-aimée.

XXXV

Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, à laquelle Marguerite vient raconter naïvement qu'elle a trouvé une seconde cassette pleine de merveilles dans son armoire.

—«Ne va pas le dire cette fois à ta mère,» lui recommande la voisine; «elle la porterait encore en présent à l'église.»

La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de Marguerite.—«Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me montrer ni dans la rue ni dans l'église!—Viens me voir souvent, lui dit la voisine; là tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite heure devant le miroir.»

La scène est délicieuse d'enfantillage d'un côté, de bavardage de l'autre.

Méphistophélès l'interrompt en paraissant. Il semble frappé de respect à la vue de Marguerite étincelante de bijoux; il raconte à la voisine que son mari absent est mort à Padoue, laissant un trésor, et comment il peut lui amener un témoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrière la maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi à la nuit tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine, sans prévoir le piége.

Faust, prévenu par Méphistophélès du rendez-vous promis, s'y rend avec son guide satanique. La scène dans le jardin de la veuve est une délicieuse pastorale de l'Éden, dont Méphistophélès, qui converse avec la veuve, est le serpent sous l'herbe.

XXXVI

Faust se plaint à Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le condamne à ne rien aimer de permanent; il touche de pitié le cœur naïf de la belle enfant.

MARGUERITE.

Oh! moi!.... songez à moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de temps pour me souvenir de vous!

FAUST.

Vous êtes donc beaucoup seule?

MARGUERITE.

Hélas! oui. Notre ménage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut faire le feu, préparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mère et moi, nous donner moins de tracas; mon père a laissé en mourant un joli petit avoir, une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frère est soldat; ma petite sœur est morte. La pauvre enfant m'a causé bien des peines; pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre enfant m'était si chère!

FAUST.

Un ange! si elle te ressemblait.

MARGUERITE.

C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle était née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère; vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait, jouait, grandissait.

FAUST.

N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur?

MARGUERITE.

Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame! Monsieur, on n'a pas le cœur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son repas et son repos.

Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite sœur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de situation!

Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que son cœur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de Marguerite pour mieux séduire elle-même le cœur de Méphistophélès. (Ils passent.)

Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se promenant dans le jardin.

FAUST.

Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin?

MARGUERITE.

Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux.

FAUST.

Et tu me pardonnes la liberté que j'ai prise de t'aborder et de te parler l'autre jour, au moment où tu sortais de l'église?

MARGUERITE.

Je me sentais toute troublée; jamais rien de pareil ne m'était arrivé, et personne n'avait rien à dire sur mon compte. Ô mon Dieu! me disais-je, il faut qu'il ait trouvé dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remué là (sur son cœur) pour vous. Toujours est-il que j'étais mécontente de moi de n'être pas assez indignée contre vous!

FAUST, voulant la serrer contre son cœur.

Chère âme!

MARGUERITE.

Laissez un peu! (Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille en rêvant.)—Il m'aime!—Il ne m'aime pas!—Il m'aime! (Elle jette un cri de joie.)

FAUST.

Oui, céleste enfant; laisse la voix d'une fleur être pour nous l'oracle de Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime!

(Il lui prend les deux mains dans les siennes.)

MARGUERITE.

Je me sens toute tressaillir.

FAUST, avec un sincère et ardent enthousiasme.

Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette étreinte te disent l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans réserve l'un à l'autre, s'enivrer d'une félicité qui doit être éternelle, oui, éternelle! car la fin d'un tel bonheur serait le désespoir! Oh! non, non! point de fin! point de fin!

Marguerite serre sa main, se dégage et s'échappe.

Méphistophélès et la veuve repassent en causant tout bas par l'allée du jardin rapprochée du spectateur.