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Cours familier de Littérature - Volume 08 cover

Cours familier de Littérature - Volume 08

Chapter 103: I
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About This Book

Lamartine offers a series of conversational lectures on the life and works of the Comte de Maistre, concentrating on his dialogic Soirées de Pétersbourg. He traces stylistic affinities and contrasts with Rousseau and Voltaire while highlighting Maistre's singular, often improvisatory voice. Close readings of vivid prologues and nocturnal descriptions of the Neva serve as springboards for broader reflections on nature, faith, and aesthetics. Interleaved mock-conversations stage philosophical debates about beauty, happiness, and the moral sensitivities of the wicked, combining literary criticism, aesthetic description, and moral inquiry to illuminate Maistre's themes and rhetorical methods.

Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M. Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas pu écrire ce livre aussi supérieur à son Histoire de la Révolution que l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses proportions colossales comme administrateur, comme général et comme despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais avec des réalités; voilà son œuvre: on ne la surpassera pas.

XXII

Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile, quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France, jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations, jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les princes médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de Tilsitt, de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies diplomatiques de Bayonne, des ultimatum aussitôt retirés qu'avancés du congrès de Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient, du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'étape en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'armée de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, l'armée d'Iéna, l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui pouvait établir les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les lieux la topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt même du général en chef, porter l'œil et le jour sur les innombrables accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la raison secrète de la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est abattue, compter, chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les morts, et ramener ces tronçons mutilés de ces grands corps pour en recomposer, par le recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain le génie administratif, le coup d'œil du géographe; l'amour du chiffre, cet élément constructif de toute chose numérique; la passion de la vérité matérielle; l'intelligence des détails, sans lesquels il n'existe pas d'ensemble; l'habitude des négociations, qui fait comprendre la pensée voilée sous les dépêches; l'instinct militaire, qui fait manœuvrer à tort ou à droit les masses; le goût de l'héroïsme, qui anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait qu'on ne s'égare jamais et qu'on n'égare pas un soldat dans cette déperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se plonge lui-même avec vertige dans le tourbillon des événements, des campagnes, des batailles, des victoires ou des défaites qu'on retrace en courant à la postérité. Toutes ces qualités, si rares dans un même esprit, M. Thiers les réunissait à un degré prodigieux dans un même homme; voilà pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire de Napoléon et de ses armées. À ce drame universel il fallait un écrivain universel. Tu es ille vir!

XXIII

Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien, nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites? Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes, ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter?

Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des Girondins; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de petitesse littéraire! En présence de si grandes choses, où s'effacent les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des grandes âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'Histoire du Consulat et de l'Empire? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'œil, de l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire en lisant les pages de l'Histoire du Consulat et de l'Empire.

Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent de style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le moyen de communiquer l'objet à l'œil de l'esprit? M. Thiers a donc en réalité un style: son style, c'est le nu.

Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme, nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.

Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout l'historien?

Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit, raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il a trouvé le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'œuvre de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois plus artiste que d'avoir un style?

XXIV

Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs livides de gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain, cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est l'œuvre de Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: Cœli enarrant gloriam Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu; mais la terre aussi et ses grands événements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines. Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce témoignage de sa providence? où est-elle cette moralité des événements? où est-elle cette leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conquérants, au génie qui gouverne les nations, dans l'histoire de Napoléon pas M. Thiers? Nulle part; un païen d'Athènes ou un fataliste de Stamboul aurait écrit ainsi l'histoire de l'empereur et de l'empire français.

XXV

Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de Bayonne, où l'Espagne, prise au piége dans la personne de ses rois, se venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt à l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène. Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!

Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice, elle est adulatrice.

XXVI

Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un intérêt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité? Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre les oppresseurs? plus de mépris pour les manœuvres de la fausse diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des générations à venir?

Hélas! non. Il y aura bien un certain petit blâme de l'excès, un certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, à la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce que la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!

XXVII

Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces trois choses sont: un fort sentiment de gouvernement, une puissante science de l'administration, une haute glorification de la guerre quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.

Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti, dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.

Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique de ce grand mot? Le gouvernement est la force des intérêts généraux de la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à prévaloir contre la communauté; en d'autres termes, le gouvernement, c'est tous; les factions, c'est l'individualité. Nous sommes, comme M. Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens, mais de la vertu publique.

L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.

Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort, dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie, un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le soldat.

Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?

Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les manifester à un degré si éminent dans son Histoire du Consulat et de l'Empire; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que, quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.

XXVIII

Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18 brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains? C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous ne partageons nullement les opinions de l'auteur du Consulat. N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée et concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, que les proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences avait été rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens, les armées, les finances, le mérite?

Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche encore incomplète de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement, entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que ces gouvernements eussent anéanti sous les pieds des soldats tous les fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils eussent ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au cœur de Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en histoire que la nécessité et que le bienfait du coup d'État du général Bonaparte au 18 brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il innocent? Nul dans sa conscience n'osera l'innocenter que par son succès; mais le succès n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M. Thiers ne le dit pas.

Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie, Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs, marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère Joseph et avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil d'État; les conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et élucidées par M. Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit à chaque publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf antique et romain. Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait inventé la haute ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le gouvernement. Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la constitution des sociétés civiles; jamais le néant des systèmes et l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne s'étaient incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul commande; il n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la monarchie à lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que de commander.

Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par sa vertu spécifique au sommet de ses semblables, ne fût un titre de supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué lui-même à un haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain souvent si juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier cette capacité de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son héros; il fait du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang de vertu, quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui reconnaître le droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine.

Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple; c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer au bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.

C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide, car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit, après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetissé l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.

Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore temps de donner une moralité à son chef-d'œuvre.—Il n'a pas fini.

Lamartine.

Nota. Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a placé les considérations sur la campagne d'Égypte après Marengo au lieu de les placer après Campo-Formio, anachronisme qui sera corrigé par une rectification de la pagination dans le prochain Entretien.

XLVIIe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE LATINE.
HORACE.

(1re PARTIE)

I

Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un amusement: c'est Horace.

Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple semble avoir concentré en quelques années la vie et les œuvres des trois plus beaux génies de la latinité, Cicéron, Horace et Virgile. Ces trois hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont nous venons de vous entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu naître et avait entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne forment qu'un seul groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la littérature latine, excepté Lucrèce; après eux il n'y a plus rien; aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans cette littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré de vide.

Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, par le jeu des factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes comme César et Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place publique, sous leur éclatante servitude, les esprits se détendent des affaires politiques et se précipitent avec une énergie impatiente de repos dans l'occupation et dans la gloire des lettres?

Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le Dante, dans Pétrarque, dans le Tasse, dans l'Arioste, ces quatre grands ressusciteurs de l'Italie.

II

J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron, d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; c'est l'homme de l'agrément. Grâce aux patients travaux que les anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours, Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses œuvres et à la confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité, quant à moi, qui me suis assis vingt fois, son livre à la main, sur les décombres de sa petite métairie d'Ustica, dans sa vallée de la Digentia, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous les oliviers trempés de l'écume de l'Anio, sur les voûtes recouvertes de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au cœur et les larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce qu'on ne les estime pas jusqu'au cœur, mais qui peuvent se passer d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur corruption.

Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace (je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur, beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, beaucoup du Voltaire plus léger que la plume, beaucoup de la bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son existence qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le front.

Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme qu'ils appellent le bon La Fontaine, m'a toujours fait une certaine peine au cœur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa sœur, ni son fils. On les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.

Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon; l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.

Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les œuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus intéressant que l'homme? Les œuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres, satires, amours, amitié, épanchements du cœur dans la solitude, ce sont les Confessions de J.-J. Rousseau en vers délicieux comme les murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. Écoutez donc cette vie.

III

Horace était né à Venusia, en Apulie, contrée de l'Italie que nous appelons aujourd'hui les Calabres. Sa petite ville natale, exposée à un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait été jadis la Grande Grèce, site de colonies grecques visitées et civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se reconnaît jusque dans l'égout. Ce pays avait été primitivement habité par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une branche allongée des montagnes des Abruzzes, si riches en paysages. La source limpide de Blandusie, splendidior vitro, s'épanchait non loin de Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'Aufide mugissant et perfide était un torrent qui écumait au fond de la vallée de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau, les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage.

IV

Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de Quintus Horatius. On présume que ce second nom d'Horatius était le nom de la famille romaine dont le Samnite Flaccus avait été autrefois l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence. Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils; il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge, esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans le cœur de l'enfant.

La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la médiocrité dorée. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez; d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence des mœurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les mœurs dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur prolongée de son âme.

Un certain Flavius, maître d'école à Venouse, fut le premier maître d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les lettres et dans la philosophie.

Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le cœur d'un fils digne d'avoir un tel père.

«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi, et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant, sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites, mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas, rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis, c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et tableau suspendus au bras gauche, payant à huit ides chaque année le modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y reçusse l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À mes habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût cru qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public, ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la nature nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre naissance, et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre de se choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des faisceaux et dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux de tous pour un insensé, je resterais satisfait des parents que m'avaient accordés la bonté des dieux.»

V

Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement de Rome.

C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit, pour achever ses études, en Grèce.

Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville universitaire du monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie, d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie. Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats au niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son propre esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.

Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune Bibulus et avec le fils de Messala, tous les deux partisans de Pompée et par conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une lettre du fils de Cicéron à un nommé Tiron, affranchi de son père, nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes. Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.

«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur de ses entretiens. Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits, car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. Il vient fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la sévérité philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père, qui a voulu que je cessasse de le voir.»

On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse, redouté des parents. Le fils de Cicéron, à son école, était devenu un ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son nom.

VI

Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse; les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier, n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes qui avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait alors de républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes gens.

Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton.

VII

Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu comme un vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la société des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma aisément pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la gloire, du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque.

Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César.

VIII

Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un grade éminent dans l'armée romaine, équivalant au grade de colonel ou de général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes. Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince, neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude, mais ne sont pas une lâcheté.

IX

Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps. Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation organique.»

Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son tempérament, et peut-être de ses mœurs, chargèrent d'un peu d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent, mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle. César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri comme le visage d'Horace.

X

Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave, héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la vengeance du ciel et de la terre.

Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine. J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée, l'Horace divin.

La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.

Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce dernier cri de Brutus: Vertu, tu n'es qu'un nom!

Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son sophisme jusqu'au sang.

XI

Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage; le poëte Alcée, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de ses jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que celui de mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades et ses amis qui firent défection à la république en passant au service d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente.

XII

Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages, dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs, qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un centurion d'Octave.

Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le site et la paix.

Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs, à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les licences des yeux et du cœur; ses malignités de plume dans ses premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris, achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne, Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les libertinages de verve, d'esprit ou de cœur de la poésie de jeunesse, de table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps, c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit pas.

XIII

Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps et de lui-même dans un suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la publier en ce temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de la république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.

«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un seul salut reste aux hommes de cœur, pareils aux Phocéens abandonnant leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir, s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de cœur, laissons aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate patrie.

On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en 1816, appelaient leurs soldats laboureurs par toutes les images de la fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers républicains de Rome.

XIV

Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome, et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa seule loi.

Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe équivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un rang social, inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères de famille (matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryné, Laïs, à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On leur donnait une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la déclamation, la danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles étaient les seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules librement les hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient même les sages comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur conversation; elles rappelaient complétement, aux mœurs près, ce qu'on a appelé de nos jours, à Londres et à Paris, les femmes de lettres, les maîtresses de maison, centre de réunions élégantes dans les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantôt d'intérêt, tantôt d'amour, à des hommes de toute condition et de tout âge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces liaisons étaient tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de famille la vertu de la chasteté, cette dignité de la femme.

Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms; ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome, une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés Courtin, ces épicuriens du Temple à Paris.

C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne Néère, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est cette même Néère qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste, célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour.

XV

Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.

Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque, éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé, un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié, l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle de César; il se laissait allécher involontairement par tant d'attraits d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard l'en rapprocha tout à coup.

Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste. Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits. Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer. Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf, sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais été, comme Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de Cassius; il n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se rapprocher du vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre en familier de cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se soit jamais mêlé à la politique de son temps; il n'était pas soldat, il n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il était timide comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition que d'imiter Théocrite et Homère, le premier dans ses Églogues, le second dans son Iliade. Les délicatesses qui retenaient son ami Horace loin des puissants du jour lui échappaient. Il parlait sans cesse à Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait rejoindre ses deux amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions d'un ennemi politique, mais qui était las de son opposition sans espérance, finit par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de ses satires comment le rapprochement eut lieu.

«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire, dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne l'obtient pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à ceux qui en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non. Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour Virgile, l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai timidement quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage. Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de parcourir mes domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mécène, ce que j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes brièvement. Je me retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et vous me déclarez qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à celui qui sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté de son cœur, et non par l'éclat de sa naissance.»

De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. Mécène présenta Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus qu'il n'avait goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme de bonne compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste, Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent du triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était un ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition, n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise santé et la réserve de ses mœurs à l'égard des courtisanes (quoique moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché des femmes de cette cour.

XVI

Ce fut à cette époque qu'Horace, qui voulait conserver sa liberté tout en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le secours de Mécène, une de ces charges de finances appelée la charge de scribe du trésor. Cette charge paraît avoir été tout à fait semblable à celle d'agent de change de nos jours; on y négociait les effets, sur lesquels on prélevait un certain courtage; on n'y était assujetti du reste à aucun travail assidu et à aucune résidence obligée, sinécure romaine merveilleusement appropriée à un paresseux indépendant qui voulait vivre dans l'aisance. Mécène lui fit présent vers le même temps d'une petite villa à Tibur, voisine de sa magnifique villa des Cascatelles; il avait ainsi à toute heure son ami à sa portée; de la terrasse de Mécène à Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du souper ou de la conversation; la maison du poëte et le palais du ministre n'étaient séparés que par le ravin sonore où bondit encore l'Anio.

XVII