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Cours familier de Littérature - Volume 08 cover

Cours familier de Littérature - Volume 08

Chapter 135: IV
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About This Book

Lamartine offers a series of conversational lectures on the life and works of the Comte de Maistre, concentrating on his dialogic Soirées de Pétersbourg. He traces stylistic affinities and contrasts with Rousseau and Voltaire while highlighting Maistre's singular, often improvisatory voice. Close readings of vivid prologues and nocturnal descriptions of the Neva serve as springboards for broader reflections on nature, faith, and aesthetics. Interleaved mock-conversations stage philosophical debates about beauty, happiness, and the moral sensitivities of the wicked, combining literary criticism, aesthetic description, and moral inquiry to illuminate Maistre's themes and rhetorical methods.

À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous Auguste à Rome, sous les Médicis à Florence, sous Louis XIV en France, sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une vertu, mais ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de l'éloquence et très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part des dons de l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours.

XVIII

Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente, Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède, Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.

Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le pays dans lequel ce domaine était situé.

Quand on est à Tibur, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.

Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le dôme neigeux du mont Soracte, qui semble le père ou le berger de tout ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi Lucrétile. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des torrents.

C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste hameau; Horace était voisin de deux bourgades, Varia et Mandela; la petite rivière Digentia arrosait ce sauvage canton.

La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes couronnées de verdure. Le Poussin a merveilleusement compris et rendu ces paysages d'Ustica; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie. Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut des rochers de Saint-Point, cet Ustica de mes beaux jours, hélas! aujourd'hui en deuil!

XIX

Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes, femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les pèlerins d'Horace, aussi nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa maison de maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent encore sous le sol; on y lit encore les noms de Tiberius et de Claudius, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux. On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de celui que décrit Horace lui-même.

Voilà la rivière Digentia, aujourd'hui Licenza; elle sort d'une source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace dans le moyen âge, maintenant Fonte bella. Voilà le bouquet de chênes verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents du nord; voilà les bœufs et les moutons paissant, sur les flancs du coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les oliviers, les vignes rampantes produisant la même huile parfumée et le même vin un peu âpre; voilà la bourgade de Mandela au fond de la vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna écroulé, mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin la mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834. Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge. La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux Anio, sous les arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms; deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux.

XX

C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur, en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques. On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.

Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, comme moi, d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours qu'elle faisait fréquemment à Ustica près de lui qu'Horace, ivre de liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin, son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du gazouillement de ses eaux.

«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un domaine rustique d'une étendue aussi bornée que mes désirs, une source d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit bocage. La bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils soient bénis! Je ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô dieux! les dons que vous m'avez faits.»

Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:

«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même table à mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me réjouit moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, l'entretien se ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en médire, ni sur les propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux du danseur Lepos; nous nous entretenons sur des sujets qui nous intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, etc...» Puis le poëte, pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin Cervius, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires; Cervius, à propos des richesses de leur autre voisin, un certain Abellius, le propriétaire du plus vaste domaine de la vallée d'Ustica, récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la fable du Rat de ville et du Rat des champs.

Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette distance est confessée par le superstitieux admirateur de La Fontaine lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste à côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve la même déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en les pesant dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même table de marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pèse et sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.

XXI

Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête, un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'après sa mort qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser un souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis à Rome.

Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de l'esprit et le chatouillement du cœur, se retrouvait dans presque toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes à la campagne:

«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige; les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de la grondeuse vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques où l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des mystérieux entretiens; épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile où la jeune fille s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une feinte lutte, son bracelet ou son anneau.»

XXII

Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il avait entièrement oublié Brutus, Caton, Cicéron: la liberté orageuse ne valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs les hommes pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste l'envoyait tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux bains chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que l'hydrothérapie était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là. Il fit aussi quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans plusieurs de ses compositions sur ces flots de Tarente et sur cette fontaine de Blandusie qui avaient pour lui la saveur des premiers souvenirs.

XXIII

La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace. Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste; après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici, écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table frugalement royale; il nous aidera à écrire nos lettres.»

Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de musique.»

Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.

Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous, lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié, mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier comme vous.»

Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de ses œuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir appelé par badinage un petit homme, un délicat, un débauché de paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume, et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»

Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste, il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes et lui.

Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes. Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon ami?»

Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses pénates d'Ustica. On y admire cette fable du Cheval, du Cerf et de l'Homme, également, mais très-inférieurement versifiée par La Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:

Serviet æternum qui parvo nesciet uti;

Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu.

Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.

«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de cornouilles; le chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté dans la verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que l'Hèbre qui baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire à l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége votre ami contre les influences malignes de septembre.»

Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour fuir les fièvres de la campagne romaine.

XXIV

C'est là qu'Horace se prêta aux désirs de ses amis lettrés, les Pisons, en écrivant ces épîtres, plus didactiques qu'agréables, qu'on a appelées son Art poétique.

C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs, d'une admirable concision, mais d'une pénible lecture. La grâce et la mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie. Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son Art poétique avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre les Géorgiques de Virgile sont le chef-d'œuvre immortel des anciens et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde, composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet.

XXV

Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin de son bonheur se révélait par la mort de Drusus, à qui il destinait le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir absolu.

Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres.

Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même! écrit-il dans son testament.

Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le 27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement concentré tout son cœur dans son attachement à Mécène et à Auguste. Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que puissant.

Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son cœur, suivit à pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du tombeau de Mécène.

Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les autres. Son véritable monument fut le recueil de ses œuvres, qui se répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de rassembler ses œuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de plaire; ce don de plaire, il le dut au naturel, cette grâce involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas; il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la facilité de la force.

XXVI

Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés. L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère fontaine de Blandusie, près de la petite villa napolitaine de Venouse, le lieu de sa naissance, aujourd'hui Palazzo, restèrent éternellement l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est abattu. On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites favoris; l'âme doucement philosophique d'Horace est à Ustica, ce recueillement de sa vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme voluptueuse et poétique d'Horace est à Tibur, ce délassement passager de la cour et des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui la couvrait de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse; c'est par excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une passion douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme l'amour. Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de jeunesse, il s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de lie. Il était sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la vie sans trop appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-Évremond. Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est amabilité; il n'est pas grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionné, il n'est pas sérieux, il est même rarement tendre, mais il est aimable; et la postérité, qui le récompense à bon droit de lui plaire, l'admettra à jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie.

C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et d'hôte de bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.

XXVII

«Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,
À toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,
Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,
Et qui connus si bien cette sagesse aimable
Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.
Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi,
Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi;
Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime,
Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;
Pour voler son tuteur il lui perça le sein;
Il trahit Cicéron, père de la patrie;
Amant incestueux de sa fille Julie,
De son rival Ovide il proscrivit les vers
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment le politique Octave
Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;
Frédéric exigeait des soins moins complaisants.
Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table.
Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons et les sots.
Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;
Le plaisir s'envola: je partis avec lui!
Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui
De ce repos trompeur est l'insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire;
Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;
Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l'étendue,
Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue,
D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre États divers arrêtent ma pensée:
Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,
L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts,
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre
Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!
Je suis libre en secret dans mon obscurité.
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!
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Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge;
J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;
Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins
À suivre les leçons de ta philosophie,
À mépriser la mort en savourant la vie,
À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

«Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence,
À jouir sagement d'une honnête opulence,
À vivre avec soi-même, à servir ses amis,
À se moquer un peu de ses sots ennemis,
À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée.
En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.
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Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes:
Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,
Enfants demi-polis des Normands et des Goths;
Elle flatte l'oreille, et souvent la césure
Plaît je ne sais comment en rompant la mesure;
Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé;
Corneille, Despréaux et Racine ont rimé;
Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose
D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»

Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur. Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre prémédité d'un époux pour affranchir ses mœurs dépravées et pour régner à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au mépris des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, Octave, devenu Auguste, avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et d'ambition, sinon de crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, consentit non à l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-être, mais nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace pour le maître du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indépendance et son toit de paysan aisé dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, à cet égard, il faut en convenir, fut aussi désintéressé dans ses cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par les produits de son talent, par les souscriptions à la Henriade en Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères Paris; puis il se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais dans son opulence rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. Voltaire, dans ses dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace; mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de Tibur, il ne fut jamais aussi gracieux ni aussi aimable.

L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être aimé; ce don se révèle dans les œuvres d'un écrivain comme dans son caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des œuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes fragiles, précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité humaine. Ce sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui plie. D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur pardonner ce qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à lire et à aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant très-vicieux qu'on appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle jeunesse dans Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La Fontaine; seulement j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un que l'éternelle enfance de l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité en vieillissant: il vécut voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il avait vécu.

Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses œuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.

XLVIIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE LATINE.
HORACE.

(2e PARTIE.)

I

Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses œuvres; c'est encore sa vie, car il n'a point fait une œuvre d'art proprement dite; il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de ses amours, de ses amitiés, de ses pensées, de ses rêveries. C'est un Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que Montaigne.

Ses œuvres ne sont que ses tablettes retrouvées après lui dans sa maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre de son buisson de lauriers à Ustica, au pied de ses oliviers à Tibur, au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou trois strophes négligées, mais accomplies, son impression du moment, sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les images qui ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit et tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.

Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le dur Latium, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine. Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de Romulus n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de la Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de l'Hymète; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses premiers vers: il y était nouveau.

II

Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux, philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son charme; il est léger comme un cœur vide de fortes convictions; il joue autour des fibres les plus molles du cœur, il ne les brise jamais. Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir combattu avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait gaiement avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût frais.

III

Ce n'est donc pas du sérieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de l'agrément; il n'est sérieux que quand il s'agit de son bonheur, il n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans la médiocrité et dans l'amitié. C'est donc un poëte semi-sérieux, comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas à autre chose, vous seriez trompés; aussi ne l'ouvrez qu'à un certain âge et dans les heures oisives où votre âme, libre de grandes passions et vide de hauts enthousiasmes, cherche à se bercer elle-même sur les vagues apaisées de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie: c'est le poëte de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais il enchantera une de vos oisivetés. Je le conseille aux hommes rassasiés du monde qui ont passé les deux premiers tiers de leur existence. Plus tôt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle indifférence ne sied pas à la jeunesse.

IV

Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel des hommes de plaisir et des hommes de goût, semel decipiendum. Il va sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de l'âme.

V

Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de l'armée de Brutus à Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir de son temps, femmes dont les Olympia dans la Rome papale et les Ninon de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute l'équivoque existence.

Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles découragées de Brutus mourant: Vertu, tu n'es qu'un nom! Il professe la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est réelle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en Orient: «Vanité des vanités! excepté de vivre avec ce qu'on aime à l'ombre de son figuier.»

Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire et de poésie raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'œuvre qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes, ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son cœur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de Louis XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare, où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du Temple, parce qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les prieurs de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle, de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était le Temple à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour léger, la plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, la table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y avait plus de talent dans cette société du Temple de Rome, plus de débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les mœurs et dans les plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne croit; le monde tourne, mais ne change pas.

VI

C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au commencement de l'imprimerie, aient divisé ses œuvres par genres, odes, épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'œuvre, le journal de son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure, l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une édition elzévirienne avec des paysages gravés dignes de Claude Lorrain. Ces paysages à la loupe font revivre Ustica, Tibur, Venusia, Blandusie, tous ces sites où sont nés ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle œuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là.

Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot; ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'œil et de l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres grecs les préceptes de son épître aux Pisons, chacun de ces tableaux est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour illustrateurs!

VII

La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers, c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.

Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur, avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde; Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion: Campos ubi Troia fuit! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du cœur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes, Horace était un musicien accompli des mots.

«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course; que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!»

On voit que le cœur seul, le cœur inquiet et brisé en deux parts, parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à Horace de son ami. Mais tout à coup, le cœur de l'ami satisfait, le poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux périls qui le font trembler pour son ami.

«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du cœur, qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les mornes et pluvieuses Hyades, ni les convulsions du Notus, ce dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui qui vit d'un œil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres de l'Acrocéraunie (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?»

La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi, à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était, réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec les forces de la nature supérieure à l'humanité.

«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre. Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels; notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»

Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir, attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers. C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce beau désordre de l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui voit tout, abrége tout!

VIII

Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de ses amis, Sextius, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis:

«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer; les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses chœurs de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques; elles frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadencé, tandis que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des Cyclopes.

«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.»

Puis, tout à coup, passant sans transition de ces images de toutes les choses renaissantes qui convient les sens à jouir à la pensée de la mort qui commande aux vivants de se hâter de vivre:

«La pâle Mort, s'écrie-t-il dans un vers d'un accent aussi funèbre qu'inattendu, la pâle Mort secoue d'un pied indifférent la porte de la cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; là, heureux Sextius, la brièveté de la vie nous interdit de concevoir les longues espérances. Déjà pèse sur toi la sombre nuit des Mânes et s'avance sur tes pas l'ombre des vides demeures de Pluton, où, une fois entré, tu ne pourras plus tirer au sort la royauté des festins, ni admirer les grâces de ce tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse romaine envie, et qui, bientôt, fera palpiter le cœur ému des jeunes vierges.»

Et l'ode est finie, comme elle est commencée, par une image de félicités, entre lesquelles une sombre image de la brièveté de la vie, comme un cyprès noir entre deux arbustes verts et roses couverts de la blanche neige des fleurs du myrte ou des pâles roses des premiers églantiers fleuris.

IX

De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome, mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon. Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.

Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de Leuconoé, une des femmes de sa société légère, qui devait aller consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes Romaines.

«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le moins possible au jour qui doit lui succéder!»

X

Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use les images comme il use tout.

À LA RÉPUBLIQUE.

«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât chancelant rompu par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes antennes? Privé des câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister à l'assaut redoublé des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant de tempêtes; plus de dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui pèsent sur toi! Bien que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hâte-toi de réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le jouet des vents! Ô toi (patrie)! si récemment encore le souci et la douleur de mon âme! toi maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te gardent des écueils écumants des Cyclades!»

Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents du cœur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république, mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en demandait le salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la clémence d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen.

XI

On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui gémissent en chantant.

«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers, sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.

«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de Priam!»

Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et de pitié d'un champ de bataille.

«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?

«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»

Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:

«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»

Rome ne pouvait se méconnaître dans Ilion menacée des flammes. Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou de badiner pour ses amis.

XII

Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque. Horace, avec le cœur d'un ami et avec le bon goût d'un homme de cour, rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité privée.

Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé.

«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!»

Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il aime:

«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalagé au doux sourire, Lalagé au doux parler!»

D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est ce sourire poétique à la jeune Chloé.

«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards écartent le buisson, le cœur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer? Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être aimée d'un époux.»

Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un ami commun, Quinctilius. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié.

Plus loin ce sont des vœux modérés du poëte, adressés à ses dieux le jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les olives de mon verger, la chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de Latone; mes vœux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à me bien porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une misérable vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!»

Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes. Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son caprice les heureux.

«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune! reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre ses ennemis!»

Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des Romains.

«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue, elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au char des triomphateurs à Rome!»

XIII

Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité et en flexibilité de poésie l'ode à Délius?