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Cours familier de Littérature - Volume 08 cover

Cours familier de Littérature - Volume 08

Chapter 150: XIX
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About This Book

Lamartine offers a series of conversational lectures on the life and works of the Comte de Maistre, concentrating on his dialogic Soirées de Pétersbourg. He traces stylistic affinities and contrasts with Rousseau and Voltaire while highlighting Maistre's singular, often improvisatory voice. Close readings of vivid prologues and nocturnal descriptions of the Neva serve as springboards for broader reflections on nature, faith, and aesthetics. Interleaved mock-conversations stage philosophical debates about beauty, happiness, and the moral sensitivities of the wicked, combining literary criticism, aesthetic description, and moral inquiry to illuminate Maistre's themes and rhetorical methods.

«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver inaccessible à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô Délius qui dois mourir!

«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar d'un falerne vieilli dans tes celliers!

«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement agitées sur sa pente.

«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le fuseau des trois sœurs (les Parques) le permettent encore.

«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais, cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de l'opulence, deviendront la proie d'un héritier.

«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chassés vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort est agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à entrer tous dans la barque de notre éternel exil!»

La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de Cléopâtre de son panier de fleurs?

XIV

La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers retracent la fuite insensible.

«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc., etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos prières et de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de la mort:

«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!»

Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans lesquelles il symbolise cette modération des vœux de l'homme, pour que ces vœux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les poëtes venus après lui.

Lisez:

«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament, etc.

«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre, ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de sommeils légers!... Le cœur satisfait d'un présent borné dédaigne de se troubler pour ce qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par le sourire de l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit domaine champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de mépriser le vulgaire envieux!»

Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du cœur contre la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs qui retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie de l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui n'espère rien de la multitude:

«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.»

Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de l'héroïsme civil. (Ode III du IIIe livre.)

«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.»

Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée; l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre. Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui les sentait avec un tel accent!

Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses badinages.

«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme la mienne. Où vas-tu t'égarer, muse folâtre? Ta voix atténuerait la grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi.

XV

Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il devint favori de la muse légère:

«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères, sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!»

Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa vie.

«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses, c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés, etc., etc.»

Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.

XVI

De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du siècle. Libre de mœurs et de philosophie, Horace était sincèrement crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte.

Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses poésies légères, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite entre deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul autre que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue.

HORACE.

«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le roi des rois (le roi des Perses)!

LYDIE.

«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé à Chloé dans ton cœur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a vécu plus heureuse et plus fière qu'Ilia, la mère du fondateur de la race romaine.

HORACE.

«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle je n'hésiterais pas à mourir si les destins consentaient, à ce prix, à épargner la sienne.

LYDIE.

«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs, fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel enfant.

HORACE.

«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si elles ramenaient nos deux cœurs sous le même joug? si la blonde Chloé était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie que j'ai contristée par mon abandon?

LYDIE.

«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à vivre, avec toi je voudrais mourir.»

A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des cœurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que tous ceux qui ont aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une seule ode de ce genre, répandue à Rome dans sa première fleur, ait attiré sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les Lydies et l'enthousiasme de tous les Calaïs de Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouvé la note du dialogue d'Horace et de Lydie.

On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à l'esprit et au cœur, toutes les feuilles de ce jardin des roses romaines, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est Hafiz en Perse, peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs; Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; le premier, original comme la nature; le second, académique comme la cour d'Auguste.

XVII

Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile, c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène, restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un ciel clément.

«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses bœufs qu'il a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux rameaux les jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes; tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec complaisance ses troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements; tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifiées avec soin; et, quand l'automne fécond commence à élever au-dessus des champs sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour lui de récolter ces poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô vous, dieu des jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne des héritages!

«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces sangliers dans les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles, il tend le filet à larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y abattre; il prend au lacet le lièvre peureux ou la grue voyageuse, proie enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans ces délassements les soucis importuns des passions?

«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris, qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres, que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer, ses bœufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»

Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer, ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur: son isolement l'en punissait.

XVIII

Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires: c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il s'évapore avec les mœurs, les vices, les ridicules des temps et des lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est le poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace est Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus, dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une morale prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers faciles, et des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le charme des confidences poétiques.

Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton cœur t'y porte, quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la première hirondelle.»

Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la délicatesse de Mécène, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques et pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une fortune disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que M. Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature versifié par La Fontaine; le voici:

«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»—Veut-on m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de toi!»

La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de Vacuna, dans sa chère Sabine, en se promenant aux environs de sa métairie de Vacuna:

«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de l'offrande.

«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié que l'heureuse retraite que j'ai choisie?

«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents plus doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de la canicule et l'âpre morsure du lion, quand il reçoit perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il une où les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi? N'est-ce pas parce que l'œil, du haut des terrasses, y embrasse un vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle revient vous envahir malgré vous!»

L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération des désirs:

Serviet æternum qui parvo nesciet uti;

Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de peu.

Le petit billet suivant à son ami Bullatius, pour le détourner de longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes jaillissant en vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants que le cristal. Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de mosaïque, où chaque pierre est un éblouissement des yeux.

«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...

«Modère ton imagination; et Rhodes et Mitylène ne te seront pas plus nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.

«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant, reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à Ulubria

XIX

«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à Iccius. Si ton corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»

Une épître charmante à son jardinier d'Ustica, qui a servi de modèle à celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les bœufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.

«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères, et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère; l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le bœuf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier! c'est mon avis.»

XX

Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez dans ce salut poétique la belle description d'Horace à Quinctius.

«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius. A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chêne et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à l'heureux possesseur. On croirait être aux portes de la ville de Tarente. La source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un ruisseau dont l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et la pureté! Son onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs débiles. Voilà les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantées qui préservent votre ami des influences de l'automne.»

Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa vie à l'âge où la sagesse l'y confine.

Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:

«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite. Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable. Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'étais un homme de petite taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du soleil, prompt à m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon âge, vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargés de quatre ans, l'année où Lollius eut pour collègue au consulat Lépide.»

«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste, que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et mes portefeuilles!

«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels, la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers; mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes? Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins, les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même la poésie. Qu'y faire?»

XXI

Cette épître d'Horace est un poëme à propos de tout, mille fois supérieur aux épîtres de Boileau à Louis XIV ou aux épîtres de Voltaire à Frédéric. Elle rappellerait plutôt un chant de Childe-Harold de lord Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se présente à son imagination, mais ne glanant que des roses et du rire là où Byron glane des cyprès et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est le caractère de cette épître, la plus belle de toutes les poésies qui portent ce nom. C'est ce décousu de la conversation en vers qui est le caractère et la grâce de ce genre de composition. Entre une épître d'Horace et une lettre de madame de Sévigné il n'y a de différence que de la prose aux vers.

XXII

Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers, se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à Sans-Souci, ce Tibur soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte des soupers d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale des convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette magnifique divagation d'Horace.

Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître intitulée le Voyage à Brindes, écrite à peu près dans le même temps, et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un Téniers dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les mœurs des hommes du peuple des bourgades d'Italie et les mœurs de ce même peuple de nos jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous transporte à Albano, à Terracine, à Fondi, dans les Abruzzes, et jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la cour d'Auguste.

Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace, de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée à Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.

Lisons: chaque vers est une pierre milliaire de la voie Appienne qui mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où le vers s'amuse à ressembler à la prose.

XXIII

«Sortis de Rome, la grande Aricia nous offre une halte mesquine (aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques, au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un poëte); de là nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché de Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs de Rome:

«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre; je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:—Aborde ici.—Tu entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est assez!—Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle étendu sur le dos.

«Les voyageurs, couchés dans la barque sur le canal des marais Pontins, croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à l'aube du jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième heure on débarque un moment près de la fontaine Ferrione, pour se laver le visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à Anxur (aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.» (Ils sont jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.)

Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme accompli ad unguem, dit le poëte.

On arrive à Fondi (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna. Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à Formies, chez Varron, cette belle Terentia, sa sœur, qui devint plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la mort quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius, Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà des marais de Minturnes.

Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte, avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été esclave, le second, favori suspect d'Octave.

Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes. On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses Confessions dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace, devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante que la salubrité municipale?

«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»

L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les ruines de la maison de son père à Venusia. Là il se souvint de son heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était, malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon cœur.

XXIV

Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les œuvres de ce philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.

Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes confident du cœur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours, que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil, dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies, pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du sourire, c'est l'ami des heureux.

Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous ne sentez plus dans votre cœur ou si votre nature tempérée n'a jamais senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément, ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'Anio qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de la vie; si votre cœur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si vous possédez cet Hoc erat in votis, ce vœu d'Horace, un joli domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de bons vieux livres (nunc veterum libri); si votre fortune est suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour cette vertu que Brutus appelle un vain nom en mourant lui-même; enfin, si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément, vous laissera peu de choses dans le cœur, mais des paroles sans nombre de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire.

Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer; achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot; asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: Carpe diem, saisissez le jour, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce n'est pas le mien.

Lamartine.

FIN DU TOME HUITIÈME.