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Cours familier de Littérature - Volume 08 cover

Cours familier de Littérature - Volume 08

Chapter 23: I
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About This Book

Lamartine offers a series of conversational lectures on the life and works of the Comte de Maistre, concentrating on his dialogic Soirées de Pétersbourg. He traces stylistic affinities and contrasts with Rousseau and Voltaire while highlighting Maistre's singular, often improvisatory voice. Close readings of vivid prologues and nocturnal descriptions of the Neva serve as springboards for broader reflections on nature, faith, and aesthetics. Interleaved mock-conversations stage philosophical debates about beauty, happiness, and the moral sensitivities of the wicked, combining literary criticism, aesthetic description, and moral inquiry to illuminate Maistre's themes and rhetorical methods.

Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?

Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi. Voilà évidemment l'œuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause qu'il veut défendre. La partie théologique de l'œuvre de M. de Maistre, dans le livre du Pape, dans les Soirées, dans le panégyrique de l'Inquisition, est entièrement le contre-pied de ce que nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie, il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de conscience, une opinion différente de celle des prélats ou des grands officiers de l'État.

Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante qui veut adorer et non trembler? La Terreur raisonnait-elle autrement en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte jusqu'au sarcasme et jusqu'à des vœux de mort contre le pontife représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double dogme devant la passion?

«9 mars 1804.

«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du bonhomme, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un bonhomme dans une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»

Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!

Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte, permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut s'adresser à d'autres qu'à moi.»

Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon cœur la mort, etc., etc.»

De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la révolte de l'esprit ne soumet pas le cœur.

XV

Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée dans la famille; la démocratie lui soulève le cœur de mépris comme élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes; il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur, de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau. On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous, les défauts du grand écrivain.

Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images, souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation, Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans l'esprit cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot, entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.

XVI

Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand, dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.

Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même, de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés, et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs, et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.

Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations, l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques. Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont, que vous appeliez un grain de sable auquel il était à jamais interdit de grandir par sa nature évidemment secondaire, consume ses forces sans consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome, occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais, si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que dans ses désirs, figure qui passe, comme dit l'Écriture, mais qui passe, hélas! par les mêmes sentiers!

Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus aimable des explorateurs d'idées.

Lamartine.

XLIVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE
DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
PAR M. THIERS.

I

Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire une des œuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparaît le plus dans l'œuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il raconte; c'est qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le récit de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame des siècles, acteurs nécessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre ou César; c'est que ce livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de liberté, de monarchie, de république, de législation, de politique, de diplomatie, de guerre, de nationalité ou de conquête, qui agitent l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est écrit par une des intelligences non complètes (il n'y en a point de complète devant l'énigme divine posée par la Providence, qui a seule le mot des événements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les plus précises, les plus studieuses, les plus universelles, et, disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnête, les plus correspondantes à la moyenne des intelligences, dont un écrivain ait jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque.

Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la conquête et de la fortune.

En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage sans ciel.

Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de littérature le texte, les développements, les discussions, les admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle l'histoire.

II

Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.

C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme, considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.

L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le soleil: la mémoire est l'œil qui voit ce qui fut.

C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de l'histoire.

C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique, ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que dans l'histoire.

Si l'on vous disait donc que, de toutes les œuvres écrites de l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.

On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons d'un historien.

III

Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?

Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques de tous les siècles.

Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.

Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des fantômes, mais des réalités.

Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités.

Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la majorité aux gouvernements.

Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des batailles.

Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune, de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: La petite morale tue la grande, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire. C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu publique.

IV

Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la grandeur honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas ces questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités indispensables de l'écrivain.

Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.

V

Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'Histoire de la Révolution, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses grands événements.

Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral, développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de son propre drame.

VI

On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de la pensée ou de l'action.

La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette ouverture de cœur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers; quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption. On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle n'humilie personne en s'exaltant elle-même.

Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M. Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais rapprochés.

Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant, que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je jouisse à satiété de son entretien!

Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand esprit.

VII

Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un Avertissement de l'Auteur qu'il a inséré dans son douzième volume. On a dit qu'il avait écrit cet Avertissement après coup, dans l'intention mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y a pas d'œuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. Thiers sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans de belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord l'Avertissement.

VIII

«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi dire.

«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je voyais se mouvoir sous mes yeux...

«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est une œuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures. Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus discret, pénètre d'un œil auquel rien n'échappe dans la profondeur des événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité, c'est l'intelligence.

«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit, voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui enseigne; s'il est ouvrier, l'œuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences; devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son cœur au niveau du bon, du beau et du grand.

«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les événements qui nous ont touché et il pourra enfanter des chefs-d'œuvre...

«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle, et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte reproduction...»

«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que faut-il? Les comprendre...

«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique, profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent; eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices, leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible, celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour à tour paisible ou précipité de la nature.

«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les chefs-d'œuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la transparence absolue.»

Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais nul ne lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule peut être juste. Il ajoute:

«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété! L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles cœurs les inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à fait sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des hommes!»

IX

Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en reconnaissions pas la justesse.

Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les autres.—Raisonnons cependant.

C'est là un système historique excellent pour l'histoire technique.

L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard en a enrichi la langue philosophique: Ceci est brutal comme un fait, nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le cœur et pour le juger dans la conscience.

L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui suffît à l'histoire technique, ne suffit donc nullement à la grande histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais, dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir, il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est un historien.

Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens, parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme, et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui commandait de briser son cœur, sa conscience, son jugement sur le monde romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa métallique et immorale limpidité d'intelligence.

Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous, n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire; mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le fait, que M. Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a déjà choisi.

Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature, l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature, dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.

X

Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières, s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes; on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier.

Ce n'est plus là l'histoire morale dont nous parlions tout à l'heure, c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités, encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie; l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de l'injustice patriotique et de la jactance nationale.

Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le cœur, le drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il doit se faire universel comme son sujet.

Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.

Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.

XI

L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée. M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la Directoire.

M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du cœur à cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le 18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous, j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens le sabre!

XII

Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui, mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18 brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.

Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle, la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire; supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M. Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.

Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a porté un coup d'épée.

XIII

M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page de son premier livre:

«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris, et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais, la liberté et la gloire de la France.»

La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France, sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang, devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures; nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du 18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une modération, et un maître au lieu d'une constitution.

XIV

L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'œil d'un homme expérimenté et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et pour les tactiques d'un cabinet que ses manœuvres sur un champ de bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur, n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers, selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer avec personne. L'échafaud lui avait fait place.

Le second rôle est Sieyès.—M. Thiers, avec une partialité dont nous ne comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent nécessairement par la logique brutale des passions et des événements, qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le lieu commun de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désœuvré. Comment M. Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse, de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment, selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses chimères.

XV

L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et scolastique d'un de ces illuminés du Contrat social qui croient pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux passions des peuples.

Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par qui elles sont gouvernées.

Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme. Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition.

Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le décorum que la passion de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment, car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le bruit des armes: c'était l'ère des soldats.

XVI

Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une négociation avec les partis encore en armes. On clôt la liste des émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la Vendée s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par un esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où son héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au vœu du pays, affecte un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il n'était pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres conciliantes au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en attendant les réponses, il organise le système administratif que nous voyons encore aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de lui-même, de la destruction des provinces et de la division en départements, œuvre de l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit aux Tuileries avec ses deux collègues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus prévoyant, refusa de s'y installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, d'aller nous loger aux Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. Bonaparte voudra bientôt y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!»

Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!... Maintenant il faut y rester.»

XVII

Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque un peu à son style, c'est l'historien des batailles.

L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre des victoires.

Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation de consul, supérieure à sa situation de général, profita merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.