WeRead Powered by ReaderPub
Cours familier de Littérature - Volume 08 cover

Cours familier de Littérature - Volume 08

Chapter 50: IV
Open in WeRead

About This Book

Lamartine offers a series of conversational lectures on the life and works of the Comte de Maistre, concentrating on his dialogic Soirées de Pétersbourg. He traces stylistic affinities and contrasts with Rousseau and Voltaire while highlighting Maistre's singular, often improvisatory voice. Close readings of vivid prologues and nocturnal descriptions of the Neva serve as springboards for broader reflections on nature, faith, and aesthetics. Interleaved mock-conversations stage philosophical debates about beauty, happiness, and the moral sensitivities of the wicked, combining literary criticism, aesthetic description, and moral inquiry to illuminate Maistre's themes and rhetorical methods.

«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie, réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers moyens comme il suit.

«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne, sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne, l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve, dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les armes...

«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant, comme les autres armées de la République, les haillons de la misère, était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru, Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux, mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque, dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et étendu son coup d'œil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré la pureté de son cœur et corrompu son patriotisme. Par son expérience, son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille hommes.»

On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République, car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un crime.

XVIII

Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manœuvre, la campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime interprète. C'est ici qu'on regrette un Tacite, ce grand lyrique des grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne regrette plus rien.

Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne, ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.

Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais, pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.

Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'œil du peuple, que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.

L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille, complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par l'épée.

Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra toujours.

XIX

Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille de Marengo sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée sur l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.

Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes, l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.

De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait mission de les guider et de les sauver. Il était trop évident que Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son départ laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur le hasard.

Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée; mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise les belles pages suivantes:

«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme. On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là; avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné à retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il laissait la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais inexécutable. Mais se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, était une cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près de sa personne, même aux époques les plus brillantes de sa carrière!

«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au déchaînement contre le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut bientôt général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en France. D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour altérer l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.

«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement, et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était venu des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; au contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette expédition, parce qu'elle était l'œuvre de leur général en chef. Après le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs; quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout, osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste. Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laissé l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.

«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les quitter.»

XX

La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement impérieux.

L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à travers le siècle avec la rapidité des événements.

«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses mœurs et son langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.

«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une même destinée.»

Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.

XXI

L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour. Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement, excepté la philosophie des gouvernements.

Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le coup d'œil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid, livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur; l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés, séparés en sectes par les serments ou les refus de serments constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées; les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être achevé.

«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire, émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M. de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services, seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi employé et plus agréable.»

XXII

On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord, dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché d'en abuser.

La famille, l'épouse, les frères, les sœurs du premier consul sont peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard. C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est l'historien des événements; il les prépare, il les éclaire, il les groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements sous sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y manque, et l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, qu'est-ce qu'une chose?

Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.

«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse qu'à tort ou à raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses deux enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les deux au général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par une tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse chez lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui, semblait avoir amené la fortune avec elle.

«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote, superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné Beauharnais, mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient l'épouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur faire part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle s'appliquait même à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils se prêtaient volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un héritage qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette illusion, qu'elle se plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de l'ancienne aristocratie française, à le voir monarque couronné par la main de la nation. C'était une femme d'un cœur très-faible. Bien que légère, elle aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage depuis qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas qu'il pût mettre un pied audacieux sur les marches du trône sans tomber aussitôt sous le poignard des républicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans une ruine commune ses enfants, son mari, elle-même; mais, en supposant qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône usurpé, une autre crainte assiégeait son cœur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on faisait un jour le général Bonaparte roi ou empereur, ce serait évidemment sous prétexte de donner à la France un gouvernement stable, en le rendant héréditaire, et malheureusement les médecins ne lui laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la première place du monde, mais pour peu de temps.» Elle avait déjà entendu les frères du premier consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines d'Europe auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat extérieur dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis. Chaque progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur et des chagrins à sa vie, et, si elle parvenait à échapper à ses peines cuisantes, c'était par une légèreté de caractère qui la sauvait des préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour elle, ses brusqueries quand il s'en permettait, réparées à l'instant même par des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la rassurer. Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions, sur le hasard, et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de sa fortune. Elle essayait, en attendant, de détourner son mari des idées d'une grandeur exagérée, osait même lui parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages, et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui faire préférer M. de Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce dernier en gré, parce que, tout jacobin qu'il était, disait-elle, il osait faire entendre la vérité au premier consul, et, à ses yeux, faire entendre la vérité au premier consul, c'était lui conseiller la conservation de la République, sauf à augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant se rendre plus forts en pénétrant dans la famille du premier consul, s'y introduisaient en flattant chaque côté comme il aimait à être flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout, ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»

XXIII

Deux chefs-d'œuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire, les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden par Moreau, enfin le traité de Lunéville, remplissent le septième livre, tour à tour d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers paraît à sa place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-être Moreau avec une autorité militaire qui ne conviendrait qu'à Bonaparte lui-même, mais il lui décerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul.

La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes, mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il, méconnaissant le mouvement général des esprits et le besoin du temps, faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des travaux immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.»

La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un récit digne des annales de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique dénouant le nœud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des scènes d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le mérite de la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens littéraires d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le coup qui frappe Paul Ier au moment où il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui s'ourdissait entre les deux puissances.

XXIV

M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit et une des rares injustices de cœur de M. Thiers dans cette histoire. Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable. Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester, incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M. Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable grand homme qui pût lui être opposé en Europe.

M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays de liberté.

Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est, selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.

«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre (qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.

«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre. Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage. Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»

Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M. Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.

Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.

«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de sa destinée.

«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23 janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la terre!

«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos, sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la force, et la justice, qui l'honore.

«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres.

«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.

«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»

«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de son langage.

«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à Westminster.»

Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du temps, pour éterniser le temps lui-même.

Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.—Respirons.

Lamartine.

(La suite au mois prochain.)

XLVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE
DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
PAR M. THIERS.

(2e PARTIE.)

I

À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18 brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de M. Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens historique dans deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal jugées par lui, selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous louons ce travail unique sur les événements de notre temps par l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement prédestiné à les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir, plus nous devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts de sens et contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui pourraient faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit, c'est une faute de logique; mais endurcir le cœur, c'est pire qu'une faute chez un historien.

Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et les vrais sentiments du cœur humain en fait de mort politique. Il n'est pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La vérité n'a pas besoin de la violence des paroles.

II

M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée, très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.

Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18 brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires. Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église romaine pour la réconcilier avec la République française.

La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y employait.

La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle part il n'y avait autant à réparer.

Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacré.

À notre tour de raisonner.

III

Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes, étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine. Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la liberté, c'était là la pensée du siècle, le vœu de la raison, l'honneur de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le domaine de la conscience.

L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans s'altérer dans leur nature entièrement distincte.

L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.

C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.

Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme, qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul, précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature. Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été inspiré dans son œuvre de Charlemagne par l'esprit même du christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait la religion de l'homme d'État.

C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont des chapitres du livre du Prince; elles enseignent aux fondateurs de dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne professent pas eux-mêmes de cœur, se jouer de la religion véritable, inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.

Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles. Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même en politesses de paroles envers la divinité des cultes.

Écoutez M. Thiers.

IV

«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie: assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre; l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin impérieux, irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrêtée. Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on le trouve au pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes, acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait vœu de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le culte insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient prouver que ce vœu était aussi vain qu'il était impie.

«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de mieux à une société civilisée qu'une religion nationale, fondée sur les vrais sentiments du cœur humain, conforme aux règles d'une morale pure, consacrée par le temps, et qui, sans intolérance et sans persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté?

«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que, dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les autres, mais, suivant tous, œuvre profonde d'un réformateur sublime; réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes assemblées des esprits éminents de chaque époque, occupées à discuter, sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie, adoptant successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée de l'homme les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin à produire ce corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours triomphant, qu'on appelle unité catholique, et au pied duquel sont venus se soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion, qui avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs mœurs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de leurs tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour vaincus ou victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempête de l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire revenu, elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance naturelle et indispensable de la France et de l'Europe.

«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé? Le général Bonaparte, qui eût été ridicule s'il avait voulu se faire prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait la Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vénérable, en y ramenant par son exemple les populations quelque temps égarées. Et il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle œuvre! De grands génies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois, Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur la religion catholique et donné le signal des railleries pendant cinquante années. Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et ses respects, faire tomber les railleries du dernier siècle.

«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée. Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec l'état présent de la société française.

«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est-à-dire par suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le reste est un mystère, que la curiosité, toujours naturelle quand il s'agit d'un grand homme, peut chercher à pénétrer, mais qui importe peu. Il faut dire cependant, à cet égard, que la constitution morale du général Bonaparte le portait aux idées religieuses. Une intelligence supérieure est saisie, à proportion de sa supériorité même, des beautés de la création. C'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu à travers ses œuvres. Le général Bonaparte controversait volontiers sur les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange, Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait souvent, dans leur incrédulité, par la netteté, la vigueur originale de ses arguments. À cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays inculte et religieux, sous les yeux d'une mère pieuse, la vue du vieil autel catholique éveillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant à l'ambition, que certains détracteurs ont voulu donner comme unique motif de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme récompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le lui pardonner. C'est la plus noble, la plus légitime ambition, que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins des peuples.»

V