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Cours familier de Littérature - Volume 09 cover

Cours familier de Littérature - Volume 09

Chapter 189: IX
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About This Book

A series of monthly literary conversations and memoir-like essays that trace the role of literary salons from antiquity to the author's contemporary Paris, centering on a celebrated salonnière whose beauty and social presence shaped two generations. The text mixes cultural history, aesthetic reflection and personal reminiscence, examining how salons function as creative and social hearths, how written souvenirs arrest time, and how personal charm can exert cultural power. Interwoven are portraits of salon life, anecdotes of gatherings and social rituals, and the author's own encounters and impressions, all offered as meditations on memory, beauty, and the social conditions that foster literary life.

C'était l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des dépouilles, puisqu'elle avait concouru à la déchéance de la France. J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les envoyés piémontais et savoyards à Paris pour obtenir de l'Europe la partie de la Savoie que 1814 nous avait laissée.

Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps ambassadeur à Turin, et aujourd'hui sénateur, atteste, dans un écrit récent et très-informé, les insistances de la maison de Savoie auprès des puissances coalisées, pour obtenir d'elles le démembrement du Dauphiné à son profit. «Heureusement,» dit l'écrivain diplomatique, «l'empereur de Russie, aussi généreux dans la victoire que courageux dans les revers, s'opposa énergiquement à ce démembrement de la France, et son veto fit renoncer à ce projet; mais il consentit à la restitution à la maison de Savoie de ce qui avait été alloué l'année précédente à la sécurité des frontières françaises en Savoie.»

Mais le gouvernement piémontais, en revendiquant contre nous les influences protectrices de la Russie, n'en reçut pas des influences libérales. L'esprit de ce gouvernement, tout rétrograde alors, fut l'esprit théocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe éloquent, mais paradoxe vivant du monde ramené par la force, et au besoin par l'inquisition, au moyen âge.

Un vernis de chevalerie antique et d'allégeance féodale décorait ce gouvernement, plus semblable à une cour de l'Escurial qu'à une cour italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui donnait quelque chose de martial qui plaît aux habitudes de ce peuple brave et guerrier; la bourgeoisie, émancipée par le gouvernement de la France pendant vingt ans, était rentrée dans sa subalternité antique; elle se pliait avec une résignation doucereuse, mais amère, à la supériorité de l'aristocratie. Les ordres monastiques, qui renaissent en Italie comme en Espagne de l'esprit contemplatif et de l'oisiveté endémique de ces beaux climats, reprenaient leur ascendant sur le peuple; le gouvernement n'admettait dans les sujets aucune liberté des cultes. Les sacrements étaient redevenus loi obligatoire de l'État; les billets de confession étaient requis des sujets avec autant de rigueur que des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel patriarcal, adoucissait ce régime et le faisait presque aimer. Ces rois se bornaient à faire rentrer tout doucement le troupeau dans le bercail des anciennes routines. L'extrême modicité des impôts, la fécondité du sol, le bonheur de la paix recouvrée et de la petite patrie agrandie, faisaient le reste; on était un peu humilié, mais on était heureux. Voilà ce que j'ai vu moi-même à Turin, à Chambéry, à Alexandrie, jusqu'en 1820.

XXXII

À cette époque, un coup de vent, qui venait du Midi, souffla tout à coup sur l'Italie; ce vent avait traversé l'Espagne.

On a vu plus haut qu'une révolution militaire avait tout à coup éclaté à Naples au mois de juillet 1820; une secte masquée, les carbonari, avait jeté hardiment son masque en Calabre, soulevé les régiments, marché sur Naples et proclamé la constitution d'Espagne.

Or qu'était-ce que la constitution d'Espagne, proclamée à Cadix par une insurrection soldatesque aussi? C'était une véritable république de tribuns des soldats, sans aucun contre-poids monarchique, et ne conservant un roi nominal à son sommet que pour cacher sa véritable nature militaire. Une telle constitution masquée était mille fois plus pleine d'anarchie que si elle avait dit franchement et courageusement son nom. Il n'y a rien de si révolutionnaire qu'un mensonge!

L'Europe, à la nouvelle des événements révolutionnaires de Naples, se rassembla en congrès à Laybach, pour délibérer la guerre ou la paix en Italie.

L'Autriche, devançant le congrès, fit marcher ses troupes en Lombardie, prêtes à intervenir, et intimidant déjà les carbonari dans la péninsule.

L'Autriche est toujours la première à intervenir à main armée pour le statu quo, car c'est sa nature, et c'est son intérêt de représenter partout le passé. Elle est par essence le temps d'arrêt des choses dans l'Europe moderne; c'est sa force, et c'est aussi sa faiblesse.

À l'instant où les carbonari l'aperçurent en armes en Lombardie, elle devint l'objet des craintes et des imprécations des carbonari; leur cri unanime fut: Guerre à l'Autriche! Jusque-là elle n'avait pas été trop impopulaire, depuis 1814, en Italie, et, par une versatilité habituelle aux peuples qui changent de joug, son retour à Milan, en 1814, avait été l'objet d'un fanatisme de joie poussé jusqu'à la férocité contre le gouvernement français que l'Autriche venait remplacer. L'assassinat du ministre franco-italien Prina, traîné dans les rues de Milan, et martyrisé par le peuple, aux cris de: Vive l'Autriche! en fut un triste témoignage; mais l'heure de ces intermittences avait sonné un autre tocsin.

XXXIII

Le carbonarisme napolitain comptait peu de sectaires à Rome, point en Toscane, un petit nombre à Turin, et presque exclusivement parmi la jeunesse noble et militaire. Le prince de cette jeunesse était le prince de Carignan, depuis Charles-Albert.

Ce jeune prince, issu d'une branche indirecte de la maison de Savoie, avait été appelé à l'hérédité du trône par le vieux roi Victor-Emmanuel, sans enfants.

Le frère du vieux roi, le duc de Génevois, sans enfants aussi, avait acquiescé à cette adoption. Ces deux vieux princes devaient attendre de leur jeune parent, associé au trône, une reconnaissance plus que filiale.

Il n'est pas permis à l'histoire sommaire et rapide d'entrer dans le secret des cœurs et dans la controverse des faits, plus ou moins authentiques, qui accusent ou disculpent le prince de Carignan d'initiative et de complicité avec le carbonarisme de Turin. Ce qui est certain, c'est que le plus grand nombre de ses jeunes favoris militaires, fils des plus hautes familles du Piémont, furent les premiers à débaucher une partie de l'armée du roi et à proclamer la constitution espagnole, qui le détrônait moralement.

La garnison d'Alexandrie, au nombre de dix mille hommes, et celle de Tortone, s'ameutèrent à la voix de quelques-uns de ces jeunes officiers, et proclamèrent à la fois la constitution espagnole et la guerre à l'Autriche.

Ces révoltes soldatesques furent couvertes, comme à Cadix et à Naples, d'expressions respectueuses pour le roi. On lui donnait le sceptre de roseau en le violentant.

Les troupes de Turin, embauchées par la jeunesse dorée du prince de Carignan, imitèrent celles d'Alexandrie.

Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyauté envers l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient, abdiqua la couronne; il se retira provisoirement avec la reine à Nice.

Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution insurrectionnelle dans la capitale abandonnée; il accepta la régence des mains de l'armée. En changeant de rôle, il n'eut point à changer d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef à la révolution consommée.

XXXIV

Cependant le duc de Génevois, son oncle, absent de Turin pendant ces événements, et devenu roi légitime par l'abdication de son frère, n'hésita pas plus que ce frère détrôné entre la couronne insurrectionnelle et le droit monarchique dont il se croyait responsable à sa maison, à son honneur et à l'Europe.

Il écrivit de Modène pour déclarer qu'il n'accepterait le titre de roi que dans le cas où son frère, devenu libre, ratifierait son abdication; mais que, dans tous les cas, il considérait comme rebelles tous ceux de ses sujets qui avaient participé aux actes de Turin; c'était déclarer la rébellion de son propre neveu le prince de Carignan, fauteur de la constitution espagnole, de l'abdication du roi, et régent révolutionnaire du royaume.

Un de mes amis de cette époque, Sylvain de Costa, homme de fidélité inébranlable, écuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette déclaration menaçante adressée au prince.

Le prince de Carignan, troublé par une si nette réprobation de sa conduite, et sans doute ébranlé par les conseils loyaux de Sylvain de Costa, publia une contre-déclaration aussi ambiguë que son rôle. Il prêta devant la junte révolutionnaire, comme régent, le serment de soutenir la constitution espagnole; puis, pressé d'échapper à la responsabilité de son double rôle, il se mit à la tête de deux régiments de cavalerie et d'artillerie, et se rendit à Novare dans une intention équivoque et non expliquée.

Novare était occupé par une partie de l'armée restée inébranlablement fidèle au roi sous le général de Latour. Le prince allait-il à Novare pour y désavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il à Novare pour enlever, par l'exemple de ses régiments personnels, l'armée de Latour? Nul ne peut le dire. Quel que fût son dessein, ce dessein était une défection: défection au roi, s'il embauchait l'armée de Latour; défection aux révolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les désavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rôle du prince de Carignan avait assez d'ambiguïté pour perdre deux hommes en un!

XXXV

Après quelques instants d'indécision, et en présence de l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince de Carignan faillit à tous ses engagements révolutionnaires de Turin.

Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait du commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte de soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois.

Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée sarde au nom du nouveau roi.

Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer l'indulgence de son oncle.

La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince, s'agita à Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son indépendance.

Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais.

À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la capitale.

Une armée dite constitutionnelle sortit de Turin pour aller combattre ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare.

Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent le Tessin pour secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général, la commandait.

L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia ébranlée sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra pêle-mêle avec elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour rentra à Turin, les Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta inébranlablement fidèle; les soldats révolutionnaires se débandèrent; les jeunes chefs de l'armée, séducteurs du prince de Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans toutes les directions de l'Europe.

Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers coupables; le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son frère, le duc de Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix, régna appuyé sur l'Autriche, plein de défiance contre le prince de Carignan son neveu, dont l'ingratitude ou la légèreté avait profondément aigri son âme; il voyait en lui le premier conspirateur du royaume.

Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il avait fait de contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à Florence.

Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent de la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la résipiscence du prince.

Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué et de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette confusion était si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant, dans une hôtellerie de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour me demander si une visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me faire, à moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors, ne me compromettrait pas, et si je consentais à le recevoir? Je n'ai pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le soir même au palais Pitti pour présenter mes respects au royal exilé.

Cette anecdote, qui paraît incroyable, est vraie pourtant; elle prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur hospitalité et leur solitude.

Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de la Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis détrônés par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold, le premier et le plus libéral des princes législateurs avant que le mot de libéralisme fût inventé, serait occupé bientôt après par un proconsul piémontais?

XXXVI

Après cet exil ignoré de dix-huit mois à Florence, M. de Metternich demanda au congrès de Vérone que le prince de Carignan fût exhérédé du trône de Sardaigne, pour crime de révolte envers son roi, ses oncles, ses bienfaiteurs. La Russie hésitait; l'Angleterre temporisait; la Prusse appuyait la sévérité prévoyante de M. de Metternich.

La France, qui voulait à tout prix, même au risque d'un mauvais règne, soutenir le dogme de la légitimité, s'opposa à la déposition du prince de Carignan.

On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller servir, les armes à la main, contre ses propres amis en combattant en Espagne cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait proclamée à Turin.

Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'armée française qui allait délivrer Ferdinand VII à Cadix; il s'y comporta en grenadier héroïque.

Devenu roi en 1831, son règne, jusqu'en 1848, fut le plus illibéral, le plus acerbe et le plus implacable de tous les règnes contre la liberté moderne, enfin le règne des ombrages autrichiens à Turin; en religion, ce fut le règne monastique des jésuites, dont il paraissait moins le roi que le lieutenant temporel dans ses États; ses rigueurs ne s'adoucirent pas un instant envers ses complices de 1820, proscrits à cause de lui par toute l'Europe. Ces jeunes officiers des plus illustres maisons de Turin traînèrent, lui régnant, de Paris à Londres, leur condamnation et leur misère; toute l'Europe leur compatissait, excepté celui qui avait partagé leur faute. Sincère ou apparente, sa dévotion, stricte comme une discipline, faisait de sa cour un couvent armé: des prêtres et des soldats, des revues et des cérémonies religieuses, c'était tout le règne; un soldat monacal, c'était tout le roi.

XXXVII

Mais c'était le roi de l'imprévu. Tout à coup, en 1846, la voix du pape actuel, Italien jusqu'à la moelle, réveilla on ne sait quel carbonarisme sacré en Italie par ses manifestes.

Charles-Albert pressent que l'ébranlement de l'Italie contre l'Autriche va susciter un mouvement intérieur de liberté, un mouvement extérieur d'indépendance. L'Italie, sans esprit militaire au Midi, aura besoin d'une armée toute faite dans l'Italie subalpine. Il est soldat, il peut être libérateur; le libérateur de l'Italie peut en devenir le conquérant. L'éclair voilé de sa longue ambition l'illumine; il proclame une constitution, arme de guerre légitime et infaillible contre l'Autriche. La constitution à Turin, c'est l'insurrection prochaine à Milan: cette constitution piémontaise n'est que la Marseillaise de l'Italie.

XXXVIII

La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan. Les Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises.

Venise imite patriotiquement Milan.

Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife universel retient le souverain.

Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son alliée l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une autorisation, une connivence secrète de la république française.

Tous les jours, et plusieurs fois par jour, ses ambassadeurs ou ses affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion piémontaise en Lombardie.

La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un peuple fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une parole publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste de la paix, elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou la propagande armée.

Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de moi ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive contre l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec complicité de la France, c'est le tocsin de la guerre universelle en Europe. Nous sommes en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré inviolabilité et respect aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons d'abord, par une éclatante répudiation de l'esprit de conquête, effacer du cœur des peuples germaniques ces ressentiments funestes laissés en Allemagne par les conquêtes, les ravages, les humiliations du premier empire. Ce que nous voulons tout haut, nous le voulons tout bas; ce ne serait pas une diplomatie sincère de la France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une diplomatie qui se proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous pousserait à déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le Pô. Votre cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes aussi. Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni intervention prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre responsabilité. Si vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si l'Italie assujettie par vous change la condition secondaire et non menaçante pour nous de votre monarchie de second ordre en un vaste empire italien pesant trop fort contre nous sur les Alpes, nous prendrons nos sûretés, nous vous en prévenons, en nous fortifiant nous-mêmes de la Savoie, du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids du monde ne doit pas être déplacé du bassin du Midi par la main des ducs de Savoie; votre agrandissement nous diminuerait de tout ce que vous ajouteriez à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de votre alliance, l'histoire nous l'atteste; en un siècle, quatre-vingt-quinze ans d'alliance austro-sarde contre cinq ans d'alliance austro-française: voilà votre histoire. Elle est instructive pour nous. Que serait-ce si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce si vous vous placiez seul sous le patronage politique, maritime de l'Angleterre? Que serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui baignent votre péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si vous l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia, Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour pendants à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre européenne contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait pas d'arriver, à une coalition du Nord et de l'Angleterre contre nous? Votre agrandissement sans mesure ne serait-il pas une véritable trahison de la France d'aujourd'hui envers la France de demain? Encore une fois: Non. Si vous vous agrandissez, nous nous fortifierons de vous et contre vous!

«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en Piémont et menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité et de votre impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous couvrir contre la conséquence extrême de votre agression, nous nous placerons non comme ennemis, mais comme médiateurs armés entre l'Autriche et vous; nous ne permettrons pas aux armées de l'Allemagne de vous effacer du sol italien; nous vous laisserons petite puissance gardienne des Alpes; ce ne sera qu'une question de frontière pour nous. Un pays a le droit de veiller sur ses voisins, car de son voisinage dépend sa sécurité.

«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois légitimement dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la couvrir contre toute intervention étrangère; nous ne la laisserons absorber ni par l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons pas une ou plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que vous qui composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni par violence les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards, les Romains aux Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons à tous: Soyez vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez l'indépendance sous la garde de la liberté républicaine, ou monarchique, ou représentative, et groupez-vous en fédération italique, confédération mille fois plus conforme à vos natures que l'unité piémontaise qui se disloquera au premier choc après vous avoir dénationalisés.»

Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée au Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un secours et non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement.

XXXIX

On sait comment Charles-Albert, sans tenir aucun compte de ces conseils, lança les Piémontais en Lombardie, fut mal reçu et plus mal secondé par les Lombards, combattit en intrépide soldat, fut vaincu, n'osa reparaître à Turin sous le coup de sa témérité et de sa déroute, abdiqua le trône, s'éloigna sous un nom d'emprunt de l'Italie, et alla mourir de sa déception et de sa douleur en Portugal. Infidèle à tous les partis et à lui-même, ce prince ne fut un héros que sur le champ de bataille. Son malheur patriotique lui fut imputé à vertu par le parti de l'ambition piémontaise et de l'unité monarchique en Italie. Son nom repose défendu par sa mort, mort trouvée à la poursuite de ce rêve obstiné de la maison de Savoie; coupable ou non, il est beau de mourir, même de douleur, pour sa patrie!

XL

Son fils, héritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets interrompus et l'épée brisée de son père; ses défis incessants, ses provocations habiles à une guerre italienne, ont réussi à amener l'Autriche dans le piége d'une guerre ourdie avec un art que Machiavel n'aurait pas surpassé.

L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau d'écarlate, a donné brutalement dans l'embûche.

Le Piémont a crié au secours, la France est accourue.

La terre de Marengo ne pouvait être marâtre à la France: elle a vaincu, elle a donné généreusement le prix de la victoire au Piémont.

Le Piémont insatiable a tenu peu de compte de cette Lombardie achetée au prix de ce sang français; il a convoité à l'instant, malgré les vues contraires de la France, les États neutres de l'Italie. Le traité sommaire de Villafranca promettait sur le champ de bataille de laisser l'Italie, étrangère à cette querelle, se reconstituer librement sur un plan fédératif. Cela était sage. Le Piémont a forcé la main au traité, en s'emparant de douze millions d'Italiens. Il a arraché la Romagne aux États pontificaux, la Toscane à sa propre indépendance; Parme à une princesse libérale et inoffensive, exilée de l'exil; il laisse rêver tout haut, sans la désavouer, l'annexion de sept millions d'hommes dans le royaume de Naples; un soldat cosmopolite pour qui le feu est une patrie, plus semblable par ses exploits personnels à un héros de la Fable que de l'histoire, Garibaldi lui offre la Sicile, et le Piémont ne lui dit encore ni oui ni non. Où s'arrêtera-t-il? Le hasard seul le sait.

Dans cet élan vers la conquête et vers l'absorption universelle de toutes les Italies, malgré la France qui les déconseille, un prince sans peur, un roi d'avant-garde, comme disait Murat, servi par un ministre équilibriste, paraît changer de point d'appui, et, Français avant la lutte, devenir Anglais après la victoire; l'Angleterre, qui cherchait depuis tant de siècles une position politique navale et territoriale contre nous au Midi, a souri aux envahissements prétendus italiens du Piémont.

L'Angleterre espère dans la maison de Savoie un allié que nous avons fait redoutable, une puissance de trois cent mille hommes sous les armes pour y appuyer son levier anglais et antifrançais au pied des Alpes; la France pourrait regretter son sang versé en faveur d'un allié pour qui un service est le prélude d'une exigence.... Jamais, en six mois, une puissance n'a autant grandi par l'imprudente connivence de l'Angleterre; sa grandeur démesurée n'est plus un service rendu à l'Italie, elle est un danger. Nous prenons nos précautions contre ce danger enfin aperçu, et nous faisons bien; la Savoie et le comté de Nice sont deux sûretés légitimes, mais deux sûretés bien insuffisantes contre la création d'une sixième grande puissance dans le monde, création qui enceindra la France d'une ceinture de périls partout, et même du seul côté où elle avait de l'air pour ses mouvements et rien à craindre.

Une Prusse du Midi! C'était assez d'une!

Voilà l'histoire exacte de l'Italie depuis Machiavel.

Voyons maintenant ce que ce souverain génie politique, ce Dante de la diplomatie, ce Montesquieu précurseur de son siècle, aurait, dans son patriotisme italien, conseillé à l'Italie s'il eût vécu de nos jours. Ici nous n'en sommes pas réduits à conjecturer; nous pouvons affirmer avec certitude l'opinion de Machiavel sur les vrais intérêts de sa patrie, car ses opinions sur la nature de la constitution fédérale qui convient à l'Italie sont toutes écrites d'avance dans les considérations lumineuses et anticipées sur la nature des choses de son temps et des temps futurs; la politique tout expérimentale de Machiavel n'était que de la logique à longue vue; la logique est le prophète infaillible des événements à distance: le génie est presbyte.

Ses conclusions étaient comme les nôtres, une confédération italique.

Une confédération n'inspire d'ombrage à personne et inspire respect et intérêt à tout le monde; une monarchie unitaire et militaire piémontaise peut inspirer des ombrages à ses voisins.

Il n'est pas bon d'inspirer des ombrages à la France.

Lamartine.

LIVe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE POLITIQUE.
MACHIAVEL.

TROISIÈME PARTIE

I

Nous supposons donc que Machiavel, mort, hélas! trois siècles trop tôt, assistât vivant à la scène diplomatique que nous avons sous les yeux, et qu'interrogé par les Italiens ses compatriotes sur le meilleur parti à prendre pour régénérer l'Italie, il prît la parole à Naples, à Rome, à Bologne, à Venise, à Milan, à Turin, soit dans un conseil de diplomates italiens délibérant en famille sur les affaires de la grande nation qui veut revivre, soit dans une de ces tribunes que l'esprit moderne relève au milieu des peuples longtemps muets.

Que verrait-il et que dirait-il? Il faudrait ici avoir le génie de ces discours dont il illumine l'histoire ancienne pour le faire parler dans sa langue; mais, sans prétendre à son nerveux et sublime langage, laissons parler seulement son rude et clair bon sens.

II

«Qui êtes-vous? dirait-il d'abord à ces Italiens de races, d'origines, de régions, de mœurs, de dominations diverses réunis autour de leur grand oracle politique.

Vous êtes Italiens, sans doute, mais vous êtes Italiens comme les Hellènes étaient Grecs, Grecs dans la communauté de famille générique et dans la vaste autonomie du Péloponèse, des îles et de l'Ionie, mais, en réalité, Lacédémoniens, Athéniens, Thébains, Corinthiens, Samiens, branches distinctes, toujours séparées, quelquefois hostiles de cette grande et héroïque famille grecque contenue à peine entre les montagnes du Péloponèse, les archipels et les rivages de l'Asie Mineure; branches ayant chacune son territoire, ses flottes, ses formes de gouvernement diverses, aristocratique ici, populaire là, militaire dans les montagnes, navale dans les ports, monarchique en Asie, théocratique à Éphèse, républicaine en Europe, rivale en temps de paix, confédérée en temps de guerre, indépendante pour le gouvernement intérieur, amphictyonique pour la défense commune, forme élastique qui s'étend ou se resserre selon les besoins de la race hellénique, et qui, en faisant l'émulation au dedans, la sûreté au dehors, le mouvement et le bruit partout, fit de la Grèce en son temps l'âme, la force, la lumière et la gloire de l'humanité! Voilà ce que vous êtes si vous vous comprenez bien vous-mêmes!

III

Maintenant, que voulez-vous et que veut l'Europe par admiration et par reconnaissance pour vous?

Vous voulez ressusciter, et l'Europe veut vous aider à revivre;

Ressusciter? bien; c'est un miracle qui n'est pas commun dans l'histoire: toutefois ce miracle est possible quand les peuples ne sont pas morts et qu'ils sont seulement assoupis. Or vous n'êtes pas morts, vous n'êtes pas même assoupis comme hommes: deux mille ans, la barbarie, les invasions, les conquêtes, l'anarchie, les dominations diverses étrangères, les Grecs de Byzance, qui avaient transporté à Byzance le sceptre italien, les Sarrasins, les Normands, les Lombards, les Hongrois, les Souabes, les Impériaux, les Savoyards, les Espagnols, les Suisses, les bandes de condottieri soldées par vos propres souverains pour ravager ou assujettir vos provinces, ont démembré, morcelé sous les pas de millions d'hommes votre propre nationalité; l'Italie n'a plus été que le champ de bataille du monde moderne, la scène vide du drame politique où tout le monde a joué un rôle excepté vous.

La nation politique a donc été deux mille ans comme morte: plus d'Italie; mais les Italiens sont restés.

Or ces Italiens ont été et sont restés toujours par leur nature la première race de la famille moderne sur le sol le plus vivace et le plus fécond de l'Europe. Héroïques comme individus, quoique asservis comme nations, supérieurs à leurs conquérants et maîtres de leurs maîtres dans tous les exercices de l'esprit humain: donnant leur religion, leurs lois, leurs arts, leur esprit, à ceux qui leur donnaient des fers, théologiens, législateurs, poëtes, historiens, orateurs politiques, architectes, sculpteurs, musiciens, poëtes, souverains en tout par droit de nature, et par droit d'aînesse, et par droit de génie; grands généraux même quelquefois, quand les Allemands leur donnaient des armées de barbares à conduire, ou quand Borgia, ce héros des aventuriers, ce Garibaldi de l'Église, cherchait, à la pointe de son épée, un empire italien dans cette mêlée à la tête des braves façonnés par lui à la politique et à la discipline.

Aucune vertu ne vous a manqué, même dans vos anarchies et dans vos corruptions, excepté la vertu qui fait les peuples, l'unité dans la volonté d'action; grandes personnalités, nation anarchique, mille fois moins anarchique cependant que la Grèce.

IV

Vous êtes arrivés dans cet état à une époque qu'on peut appeler l'époque française de l'humanité.

La France a répandu son esprit de rénovation dans toute l'Europe; la France, nation moins douée des dons intellectuels, mais plus militaire et plus unifiée que vous, vous a conquis à son tour; elle a fait d'abord chez vous des républiques à son image: républiques parthénopéenne, romaine, ligurienne, cisalpine, où Naples, Rome, Gênes, Milan, croyaient quelques jours renaître à la liberté en revêtant les noms et les costumes antiques; puis, quand la France a repris pour sceptre le sabre du général Bonaparte, elle vous a transformés ou travestis à son image.

Elle a fait de Naples un royaume français de famille, tantôt pour un frère, tantôt pour un beau-frère du maître de l'empire.

Elle a fait de Rome, vide de son pontife souverain, une seconde ville de France, un fief impérial pour un roi de Rome, un département français: dénomination humiliante et barbare qui rappelait ces temps où un marchand vénitien s'appelait duc d'Athènes!

Elle a fait de Florence l'apanage d'une sœur du conquérant de Milan, une vice-royauté pour Beauharnais; elle a fait des départements subalpins de ce Piémont inaperçu alors, et qui prétend régner seul aujourd'hui sur vous au nom des secours que la France lui a prêtés. Sans la France cette maison de Savoie allait succomber une troisième fois sous le poids d'une armée de Germains, provoquée par l'inquiétude patriotique de ces princes!

Pendant ce demi-siècle, où la France a occupé la scène, et où vous avez participé, tantôt à sa fortune, tantôt à ses conquêtes, tantôt à ses revers dans le Nord, tantôt aux orages féconds de ses révolutions intestines, un nouvel esprit, de nouveaux besoins, constitutionnels, politiques, sont nés en Italie.

Les Italiens, longtemps engourdis, ont senti leur âme s'agiter et s'élever au-dessus de leur destinée au contact des grandes choses militaires qu'ils ont accomplies avec une valeur égale à celle des Français dans des expéditions communes. En se sentant valeureux soldats auxiliaires dans les armées de la France, ils se sont sentis dignes patriotes, nobles citoyens, capables d'indépendance et de toutes les libertés qui constituent l'homme moderne sur leur propre terre; la France leur a inoculé la gloire; la France a conçu tout à coup la noble idée de ressusciter l'Italie, l'Italie a conçu la juste volonté de revivre.

Ressusciter! revivre! deux grands mots, deux mots vrais, si la France et l'Italie en comprennent le seul sens réalisable; deux mots décevants et funestes, si c'est le Piémont seul qu'on charge de les interpréter.

V

Rendez-vous bien compte de la valeur des paroles avant de les jeter au vent, ô Italiens! ô Français! peuples tant de fois déçus par la vanité des paroles!

Est-ce l'Italie romaine, la république du monde romain, l'empire romain, souveraineté universelle militaire et tyrannique de l'Italie, de la Gaule, de la Germanie, de l'Espagne, de l'Afrique, de l'Asie, que vous voulez ressusciter? Quel rêve! et quel rêve absurde contre le genre humain!

Ressuscitez donc alors ce peuple féroce, nourri par la louve dans les cavernes du Latium, suçant plus tard, au lieu de lait, le sang du genre humain, ne pouvant grandir qu'en dévorant tour à tour tous les peuples libres pour aliments de sa faim insatiable de domination; souveraineté du brigandage, de l'iniquité, de la force, de la guerre, sur l'espèce humaine, et qui avait posé ainsi la question de sa grandeur exclusive en face des dieux et des hommes: «Que Rome périsse, ou que l'homme soit esclave partout! l'univers à la merci de toute armée romaine!»

Ressuscitez donc le paganisme lui-même alors! Ressuscitez le fatum pour arbitre immoral de toute justice entre les peuples! Ressuscitez pour tout droit le droit du plus fort, la justice du glaive, la moralité du centurion! et supprimez du même coup toute propriété de la terre pour d'autres familles humaines que la famille de Romulus armée contre tous! car voilà exactement Rome antique.

Est-ce là ce que vous prétendez ressusciter? Alors restituez les Gaules à ces légionnaires de César qui asservissaient vos pères, qui incendiaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas soumettre dans vos provinces, et qui massacraient en une seule nuit, après la victoire, soixante-dix mille vaincus sous les murailles en feu de votre capitale!

Mais, pour ressusciter cette Italie romaine, turbulente sous les Gracques, servile sous l'aristocratie, avilie sous Tibère et ses successeurs, il vous faut supprimer toute indépendance, toute nationalité, toute liberté, toute dignité dans le reste du monde; il vous faut déifier le fer, et un fer qui ne sera plus dans vos mains, Français! mais dans la main de l'Italie romaine! L'Italie romaine! la plus atroce tyrannie en masse qui ait jamais avili, possédé ou égorgé l'espèce humaine! Êtes-vous prêts à lui céder la place? Êtes-vous prêts à vous reconnaître esclaves, vous, prétendus hommes libres, qui n'avez jamais, depuis quelque temps, sur vos lèvres que le nom glorifié de vos tyrans? et, quand vous le voudriez, où est le genre humain qui le veuille une seconde fois? où sont les peuples qui tendent la main à l'oppression universelle de l'Italie romaine? où est le monde romain?

Cela n'a donc aucun sens, ou cela n'a qu'un sens odieux et absurde; c'est de la ruine de l'Italie romaine que la liberté des peuples a surgi dans l'Europe et dans l'Asie. L'Europe moderne n'est que la réaction de tous les droits opprimés contre le despotisme militaire des consuls, des tribuns du peuple ou des Césars!

VI

Voilà donc une Italie, la grande, l'illustre, la classique Italie, qui ne peut être ressuscitée sans tuer ou sans avilir le reste du monde. Passons à la petite Italie, à l'Italie du moyen âge, à l'Italie d'hier: qui prétendez-vous ressusciter dans ces huit ou dix Italies incohérentes, formées des lambeaux de l'Italie historique?

Sont-ce les cent et une petites républiques grecques, normandes, sarrasines, colonisées et municipalisées sur les rives méridionales de la Grande Grèce, depuis Tarente, Amalfi, Salerne, etc., jusqu'à Naples? Mais ce sont de petites municipalités enfermées entre leurs murailles et leurs ports, dont le nom n'était pas connu au delà de leur banlieue, et qui ne pesaient que du poids de leur néant dans la balance de l'Italie.

Est-ce Naples? Mais laquelle? celle des Campaniens? celle des Normands? celle des Sarrasins? celle des Hongrois? celle des Souabes? celle des Espagnols? celle des Français? des Anjou? des Guise? des Mazaniello? celle enfin des Bourbons de Louis XIV ou des Murat de Napoléon? Que gagnerait l'Italie à cette résurrection de toutes ces vice-royautés étrangères, dans une terre dont le charme attire tous les aventuriers armés de l'Asie et de l'Europe, et dont le sable se prête aussi bien à recevoir qu'à effacer vite le pas de tous ses conquérants?

Naples est le joyau de l'Italie, qui allèche à cette proie éblouissante toutes les convoitises; mais Naples n'en est pas le patriotisme et la force; d'ailleurs son peuple a immensément mûri et grandi en civisme et en nationalisme; il n'accepterait plus les premiers venus pour arbitres de sa destinée; peuple calomnié qui vaut mieux que sa renommée, Naples est peut-être aujourd'hui le royaume de l'Italie qui est le plus capable d'institutions modernes par ses lumières; mais sa déshabitude des armes et son petit nombre ne lui donneraient pas la force de les défendre, encore moins de les imposer seul à toute l'Italie; vous ne ressusciteriez qu'un fantôme; par sa situation excentrique, comme celle du Piémont, Naples peut être un brillant rayon de l'Italie: il ne peut en être le centre.

VII

Est-ce la Rome papale que vous voudriez ressusciter pour lui rendre à elle seule la domination, le protectorat, la direction souveraine de l'Italie, comme au temps où Jules II, soldat autant que pontife, la conduisait de Naples à Milan contre les Allemands, les Piémontais, les Français, au cri de Fuori i barbari! (Hors de l'Italie les barbares!) Mais alors rendez donc à la papauté tout ce que le tempus edax rerum a usé du prestige temporel, de l'ascendant politique, de la force des armes de la papauté, depuis les jours de Hildebrand, de Léon X, de Jules II, de ces pontifes armés de la foudre divine et de l'épée de saint Pierre à la fois.

Sans parler de cette confusion du droit spirituel et du droit temporel dans leurs mains, oubliez-vous ce que la papauté souveraine à Rome a perdu d'alliés ou de sujets catholiques depuis Jules II dans le monde actuel? Oubliez-vous qu'une puissance de soixante millions d'hommes en Europe et en Asie, la Russie, est née depuis cette époque, prêtant au schisme grec sous les czars de Russie, sous les Constantins héréditaires, un appui qui enlève au catholicisme romain une moitié de son poids dans tout l'Orient?

Oubliez-vous que Henri VIII a déchiré les trois royaumes de la Grande-Bretagne de la carte pontificale, et que, sur la terre comme sur la mer, la Rome papale a ses plus acharnés ennemis là où elle avait ses plus fanatiques défenseurs?

Oubliez-vous que Genève est à Calvin avec les trois quarts de cette Suisse où Rome avait son recrutement intarissable dans ces montagnes de l'Helvétie qui étaient pour elle ce que la Dalmatie était pour les Romains, un grenier d'hommes?

Oubliez-vous que le Nord tout entier, Danemark, Suède, Norvége, Hanovre, Hollande, sont des branches détachées aujourd'hui du tronc pontifical?

Oubliez-vous qu'une grande puissance germanique elle-même, la Prusse, qui forme à elle seule un quart des forces militaires de l'Europe, a répudié le joug spirituel et à plus forte raison temporel des pontifes-rois?

Oubliez-vous enfin que, de toutes ces puissances allemandes, quelquefois auxiliaires, quelquefois ennemies des papes, trois seules puissances n'ont pas déserté l'obéissance spirituelle aux papes, et composent, avec la Pologne asservie, le seul domaine spirituel de la papauté?

Oubliez-vous que l'Espagne catholique de Charles-Quint et de Philippe II, dont l'infanterie disposait de l'Europe au service de la Rome papale, n'est plus qu'une puissance de huit millions d'hommes, qui ne compte plus en Europe que par son grand nom et par le caractère resté entier de sa chevalerie militaire; puissance historique plus que politique aujourd'hui dans les combinaisons des nations? Ressuscitez donc tous ces millions d'hommes déserteurs successifs de la monarchie temporelle des papes, et rendez-les, si vous pouvez, au système politique de Jules II! Quand vous aurez fait ce miracle, alors et seulement alors vous pourrez rendre à Rome le sceptre monarchique ou la direction républicaine de l'Italie!

VIII

Est-ce la Toscane des Médicis que vous prétendez ressusciter? Mais la Toscane, ce merveilleux phénomène de la richesse, cette royauté de l'intelligence, cette monarchie du travail à l'époque où l'industrie européenne n'était pas née, devait décroître et tomber d'elle-même aussitôt que l'industrie de la laine, de la soie, de la banque, cesserait d'être le monopole, le brevet d'invention de Florence, et que les mêmes industries, mères du même commerce et sources des mêmes richesses, s'établiraient à Lyon, à Venise, à Londres, à Birmingham, à Calcutta, et que le travail européen et asiatique ne laisserait au peuple des Médicis, de Dante, de Michel-Ange, que cette primauté du génie des arts qui fait la gloire, mais qui ne fait pas la puissance militaire et politique des nations.

IX

Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit l'Orient presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques sortis des lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe entière sourirait comme moi à cette résurrection de la patrie de Manin; mais alors ressuscitez donc les temps où l'islamisme de Mahomet II, qui n'avait encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la Grèce, ni l'Archipel, ni ses îles et les montagnes de l'Adriatique, laissait Venise s'emparer, jour par jour, des débris immenses de l'empire byzantin qui s'écroulait à son profit.

Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure qui allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce entier de l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au profit des vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve plus aisé à déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour reconstruire ce rêve de l'empire maritime, territorial et aristocratique de Venise,

Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;

Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance n'eût pas été découverte;

Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à la voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange nouveau et immense entre les deux mondes, un déplacement de la Méditerranée à l'Océan;

Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le Bosphore; il faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et commerciale à son tour, n'eût pas créé Trieste, ou qu'elle y renonçât pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que l'Allemagne ne possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à l'écoulement des produits de soixante millions d'hommes germains, en rapports de plus en plus étroits avec tout l'Orient;

Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses terres au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui en fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où est la main italienne, et même piémontaise, et même française ou anglaise, assez puissante et assez tenace pour arracher à l'Allemagne la clef désormais conquise de cette porte de l'Orient par Trieste?

Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont! Tout ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est une belle ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté, un Hambourg italien avec une auréole de majesté et de souvenir sur ses lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie; mais ce ne sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie. Un Platon italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait le croire.

X

Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel Milanais? Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans de Vérone, de Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le Milanais espagnol? le Milanais français ou le Milanais allemand? Proie successive de tous les ambitieux indigènes ou étrangers qui ont dépecé cette magnifique plaine de l'Italie. Mais ce Milanais ne fut jamais que le champ de bataille de l'Italie ou de l'Europe: est-ce ce carnage en permanence que vous songeriez à reconstituer?

XI

Est-ce la république de Gênes? Mais vous l'avez odieusement confisquée vous-mêmes en 1815 pour la jeter dans les mains ouvertes de la maison de Savoie, son éternelle rivale. Cette maison de Savoie, qui n'avait pas la force de conquérir la république de Gênes, a eu le courage de la recevoir du congrès de Vienne, au nom de quoi? Au nom de la légitimité, appelant ainsi légitime toute confiscation nationale à son profit!

Mais, si vous voulez ressusciter Gênes (et ce serait une des plus justes de vos résurrections), rendez-lui donc d'abord son indépendance, rendez-lui donc ses établissements maritimes tout autour de la mer Noire, depuis Caffa jusqu'à Trébizonde! Rendez-lui donc son territoire byzantin et sa Tour des Génois jusque sur la colline de Constantinople! Rendez-lui Candie, Lépante, ses flottes, ses ports, son commerce, ses Doria faisant pencher la victoire et l'empire tantôt du côté de Charles-Quint, tantôt du côté de la France, selon qu'ils passaient d'un vaisseau à l'autre sur les escadres de ces deux rivaux couronnés qui se disputaient l'Italie! Rendez-lui donc la Corse, qu'elle vous vendait naguère comme un gage d'éternelle protection de la France sur sa république presque française!

XII

Vous voyez donc que ressusciter l'Italie antique, à quelque date que vous la preniez de son histoire, est un mot qui n'a aucun sens:

Ni sens historique, puisque l'histoire ne vous montre, depuis l'ancienne Rome, tyrannie sanguinaire du monde, aucune Italie une et agglomérée; ni sens politique, puisqu'il y a eu depuis la chute de l'empire romain autant de politiques diverses et contraires qu'il y a eu de fragments de nationalités distinctes et opposées l'une à l'autre; ni sens national, puisqu'il y a eu, depuis l'extinction de Rome, trente on quarante nationalités vivant comme des polypes d'une vie propre et individuelle dans l'élément général italien.

Mais, en réduisant ces trente petites nationalités en unités plus importantes, il y a eu sept nationalités principales en Italie, savoir: les États de Naples, les États du pape, les États toscans, les États de Modène, les États de Parme, les États de Lombardie, les États de Venise, les États de Gênes, enfin les États mixtes, moitié subalpins, moitié cisalpins, de la maison de Savoie.

La preuve que chacun de ces États a eu sa nationalité et sa vie propre, c'est que chacun a son histoire parfaitement distincte de l'histoire générale de l'Italie; il n'y a point et ne peut pas y avoir une histoire générale de l'Italie.

L'histoire du royaume de Sicile n'est pas l'histoire du royaume de Naples; l'histoire de Naples n'est pas l'histoire de Rome; l'histoire de Rome n'est pas l'histoire de Florence; l'histoire de Florence n'est pas l'histoire de Venise; l'histoire de Venise n'est pas l'histoire de la république de Gênes; l'histoire de la république de Gênes n'est pas l'histoire de la Lombardie; l'histoire de la Lombardie n'est pas l'histoire de la maison de Savoie. Vouloir démêler et recomposer une histoire générale de l'Italie avec ces éléments distincts, opposés, antipathiques, c'est vouloir renouer les tronçons du serpent coupé par le Bas-Empire d'abord, par l'Europe ensuite, par l'Italie elle-même, enfin. Il y a sept ou huit Italies, voilà la vérité historique. Or, mentir à la vérité historique, est-ce faire de la politique italienne? Non, c'est faire de l'illusion piémontaise. Ombre, cela s'évanouira comme une ombre. L'Italie ne sera ressuscitée que par elle-même et sous la forme vraie que deux mille ans, la nature, les mœurs lui donnent, c'est-à-dire sous la forme de CONFÉDÉRATION ITALIQUE.

Un roi du sabre ne réussira pas plus qu'un Mazaniello sans couronne à faire de la diversité de deux mille ans une unité d'un jour.

Tout est obstacle à l'unité monarchique de l'Italie; tout est moyen et prédisposition pour une Italie confédérée.

XIII

Le premier de ces obstacles à une monarchie unique de l'Italie, c'est que l'Italie, quoique monarchique dans quelques-uns de ses États, est républicaine dans son histoire et dans sa renaissance, après les invasions et les reflux des barbares.

Rome, la grande Italie antique, était une république représentative; la liberté et le pouvoir s'y maintenaient en équilibre par la pondération d'un sénat et des comices, d'une aristocratie héréditaire et d'une plèbe.

L'habitude du régime républicain y avait tellement passé dans les mœurs, qu'après les empereurs auteurs de la servitude et de la décadence, l'Italie renaquit partout de ses cendres sous la forme républicaine: république en Sicile, en Calabre, en Campanie, à Naples, république à Rome sous la domination des papes, république à Sienne, république à Lucques, république à Pise, république à Florence, république à Gênes, république à Venise, républiques presque partout.

Ce n'est qu'après l'introduction des troupes mercenaires sous les condottieri étrangers ou indigènes que ces républiques, opprimées par les soldats aux gages de leurs plus ambitieux citoyens, se transforment en petites tyrannies militaires et monastiques, sous les titres de royaume de Naples, de duchés, de comtats, de marquisats.

Ailleurs la féodalité militaire, monarchique, descendit des Alpes en Italie avec les ducs de Savoie, les marquis de Montferrat, les Suisses, les Allemands: la tyrannie vient du Nord, où les hommes sont plus braves que libres et éclairés.

Mais encore les grandes républiques, telles que Gênes, Venise, Rome, continuent-elles à subsister sous les doges comme sous les papes, car la papauté au fond n'est qu'une république, puisque le pouvoir temporel y est électif comme le pouvoir spirituel, et que le gouvernement y est représentatif par le sénat des cardinaux.

Une fois l'Italie libre, une constitution fédérale de tous les États divers existants en Italie, théocraties, royautés, républiques, duchés, municipalités politiques, une constitution nationale est donc infiniment plus conforme à la nature et aux habitudes historiques de cette grande race des fils de Brutus, comme dit Dante.

XIV

Ferez-vous jamais des Piémontais avec des Siciliens, des Calabrais, des Napolitains, qui ont un esprit national aussi différent de Turin que les sommets neigeux des Alpes de Savoie sont différents des mers africaines, des plaines de la Campanie, des volcans de l'Etna et du Vésuve?

Ferez-vous de rudes Piémontais avec de voluptueux Vénitiens, d'âpres habitants de l'Ombrie ou des Abruzzes?

Ferez-vous des sujets piémontais avec ces Florentins, les Athéniens de l'Italie? Iront-ils perdre leur nom monumental et les noms de leurs grands citoyens nés de la gloire et de la liberté, poëtes, historiens, artistes, hommes d'État, par lesquels l'Italie vit tout entière dans la bouche de l'étranger, les noms de Dante, de Machiavel, de Boccace, de Michel-Ange, des Capponi, des Pazzi, des Médicis, de Léopold le novateur couronné, le précurseur de Turgot et de 89? Iront-ils perdre volontairement ces noms ou ce nom collectif de leur patrie dans le nom féodal des chefs militaires d'une chaîne des Alpes?

Ferez-vous jamais des sujets piémontais avec ces Romains qui de toutes leurs grandeurs n'en ont conservé qu'une, leur nom?

Et, en mettant à part l'indépendance romaine des enfants de Rome, les restes ombrageux du monde catholique souffriront-ils longtemps sans murmures que le successeur de saint Pierre au pontificat, et le successeur de Jules II, de Léon X en politique, que le chef spirituel de leur conscience soit le sujet obséquieux ou l'évêque obéissant d'un délégué piémontais représentant au Capitole et au Vatican un duc de Savoie, descendu de Turin ou de Chambéry à Rome?

Est-ce là de la politique sérieuse et durable sur laquelle l'indépendance majestueuse de notre Italie et la paix durable de l'Europe puissent s'asseoir avec l'ombre de dignité pour l'Italie, avec l'ombre de sécurité pour le monde?

Évidemment non! c'est le songe d'une nuit de bivouac dans la tente d'un soldat enivré de courage, après quelque victoire remportée à côté des Français dans une heureuse campagne au pic des Alpes Rhétiennes. Cela aurait la durée d'un songe.

XV

Je sais que Rome est la grande difficulté d'une constitution indépendante de l'Italie moderne; je ne crains pas de l'aborder face à face avec vous, cette difficulté.

Les papes, humainement considérés, sont une dualité dans un même homme: comme pontifes, ils représentent un principe religieux aussi durable que la foi qui s'attache à leur mission surnaturelle; comme souverains, ils représentent un prince électif possédant de droit immémorial la ville et l'État romain au centre de l'Italie. Ces deux caractères de pontife et de prince dans un même homme ne se confondent pas, quoi qu'on en dise avec plus de politique que de foi. Le prince pourrait subsister sans être pontife; le pontife pourrait subsister sans être prince. Le prince est prince de droit public, le pontife est pontife de droit divin. De tout temps on a essayé de confondre ces deux natures dans les papes, de tout temps le bon sens a protesté; à chacune de ces deux natures son attribut, voilà le vrai.

Nous concevons parfaitement pourquoi les politiques et les fidèles ont en tout temps essayé de confondre ces deux natures: nous sommes étonnés seulement que ni les uns ni les autres n'aient trouvé jusqu'ici la principale explication politique d'une souveraineté temporelle assez sérieuse et assez vaste affectée au pontife romain dans la hiérarchie des souverainetés européennes. Cette justification, selon nous, la voici:

XVI

Toute souveraineté suppose une responsabilité.

Or, les papes ayant eu jusqu'ici une espèce de cosouveraineté spirituelle avec les souverains temporels des États catholiques, et les limites de cette cosouveraineté ayant été fixées par les concordats, ces traités mixtes qui règlent l'immixtion du pontife dans les affaires ecclésiastiquement temporelles des princes ou des républiques de l'Europe, ces princes et ces républiques ont dû chercher dans les pontifes romains une responsabilité réelle pour contenir cette cosouveraineté des papes dans leurs États.

Qui ne sent, en effet, quel trouble, quelle anarchie, quelles factions, quelles révoltes pourrait jeter dans un État un pontife turbulent et cosouverain qui y lancerait sans cesse et impunément, au nom de sa cosouveraineté spirituelle, des manifestes appelés bulles, ferments de désaffection, de résistance, de soulèvements des populations contre ces républiques ou contre ce prince temporel?

Le véritable souverain serait évidemment celui qui pourrait à son gré, et sans répression, incendier l'empire temporel au nom de l'omnipotence spirituelle.

Le danger d'un tel état de choses a dû frapper de bonne heure les princes et les peuples: quel remède? se sont-ils dit. Un seul: c'est de donner à ce pontife irresponsable, s'il n'est que pontife, à ce tribun inviolable, universel et impalpable des consciences dans nos États, c'est de lui donner une responsabilité temporelle, un gage humain dans une possession territoriale quelconque, responsabilité et gage par lesquels nous puissions le modérer, le saisir et le punir temporellement comme prince, s'il viole envers nous les limites de son droit comme pontife.

Or, cette responsabilité réelle, ce gage saisissable, ce corps palpable, qui répondent aux rois de la mesure et de l'inoffensivité du tribun sacré appelé pape, qu'est-ce autre chose que sa souveraineté temporelle?

Par son droit divin sur les consciences, il nous domine, il nous intimide, il nous tient sous ses bulles et sous ses foudres.

Par sa souveraineté temporelle, nous le modérons, nous l'intimidons, nous le tenons en respect devant nos armes et devant nos diplomaties. C'est son cautionnement.

Tournez et retournez tant que vous voudrez la question de la souveraineté temporelle des papes, vous n'y trouverez à faire valoir politiquement que cela; c'est la meilleure raison, parce que c'est la vraie raison, et c'est la dernière que les partisans de cette souveraineté mystérieuse avaient pensé à faire valoir en faveur de cette possession d'un coin de terre par les maîtres du ciel.

Nous la donnons ici, cette raison, pour la première fois en explication du passé: elle est irréfutable pour ceux qui admettent les concordats; elle est sans valeur pour ceux plus religieux qui n'admettent comme nous d'autres concordats entre les gouvernements et les pontifes que le respect mutuel et la liberté absolue des consciences. Cette liberté absolue des consciences est la dignité vraie de la religion; elle est plus que la liberté humaine, car c'est Dieu qu'elle émancipe des lois de l'homme. Qu'est-ce que l'uniformité de foi par la force? qu'est-ce que la tranquillité des empires auprès de la liberté de Dieu dans les consciences?

XVII

Mais cette souveraineté temporelle des pontifes romains est-elle assujettie à d'autres lois que les souverainetés profanes ordinaires? Évidemment non; dans votre droit moderne, cette souveraineté est purement temporelle, elle subit ou peut subir les vicissitudes des temps: son nom le dit, temporelle!

Or qu'est-ce que la souveraineté dans le droit public moderne de l'Europe, depuis la décadence de ce que nous appelions le droit divin? C'est le droit des peuples de se donner à eux-mêmes le régime qui leur convient; les Romains ne sont point hors la loi de ce droit des peuples en ce qui concerne leur forme de gouvernement intérieur. Si donc il convenait aux États romains de modifier ou d'abolir chez eux la souveraineté des papes, pour adopter une autre forme de gouvernement civil, aucune autre puissance ne pourrait leur ravir ce droit et leur imposer l'allégeance à perpétuité pour cause de convenance des cultes en Europe; ce sacrifice d'un peuple à la convenance politique des autres peuples serait une condamnation sans crime qui révolterait la conscience du genre humain. S'il en était autrement, il y aurait donc deux droits publics ou deux vérités contradictoires en Europe: un droit public du monde entier, qui est le droit des peuples de modifier leur gouvernement; un droit public des États romains, qui serait la pétrification de la souveraineté civile dans Rome: c'est absurde!

XVIII

Que s'ensuit-il? Que les États romains, comme tous les États du monde moderne, peuvent, s'ils le jugent à propos, se constituer dans l'intérieur de leur limite, sous telle forme de gouvernement qui réunira l'assentiment de la majorité des citoyens.

Que s'ensuit-il encore? C'est qu'aucune nation étrangère, autrichienne, française ou piémontaise, n'a le droit de s'ingérer, les armes à la main, dans les volontés libres du peuple romain, soit pour imposer le gouvernement temporel des papes à ce peuple, soit pour l'abolir.

Que s'ensuit-il enfin? Qu'en 1859 le Piémont a eu tort d'intervenir à main armée dans les États italiens, et de s'annexer arbitrairement des souverainetés neutres sur lesquelles il n'a aucun droit, telles que la Toscane ou les Romagnes.

Le droit public moderne reconnaît parfaitement le droit à tout peuple de faire des révolutions chez lui et d'y changer, selon ses volontés libres, la forme de son gouvernement intérieur: c'est ce qu'on appelle liberté, souveraineté du peuple, gouvernement de soi-même; mais aucun droit public, ni antique ni moderne, ne reconnaît à un peuple constitué dans ses limites par les traités, par les congrès, par les conventions avec les autres États de l'Europe, le droit d'envahir, sans être en guerre, d'autres États voisins, de les ravir à leur souveraineté propre, théocratique, monarchique ou républicaine, et de se les annexer sans le consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entière, rassemblée en congrès pour veiller à la constitution générale des sociétés.

Le droit public européen, qui reconnaît toute souveraineté du peuple dans l'intérieur de ses limites nationales, ne reconnaît pas de même au peuple le droit de changer sa condition nationale à l'extérieur, c'est-à-dire le droit de se détacher du groupe national dont il fait partie pour aller accroître par une annexion, fût-elle volontaire ou capricieuse, le poids et la force d'une autre souveraineté voisine dont elle change ainsi la constitution européenne au détriment de l'Europe entière et au grand danger des nations limitrophes.

La géographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle fut toujours réglée par les diètes européennes, qui sont les grands congrès constituants de l'Europe, tels que les congrès d'Utrecht, d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces diètes constituantes de l'Europe après les grandes perturbations du monde politique fut toujours de constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe rentrât dans l'ordre et dans la paix des nations civilisées:

Premièrement, la sécurité relative de chaque puissance, en ne plaçant à côté d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui ne puisse jamais menacer sa sûreté, ou des puissances intermédiaires plastiques qui, par leur interposition entre les grandes nations telles que la France et l'Autriche, fussent de nature à prévenir ou à amortir le choc de ces grandes puissances entre elles...

Tel était, par exemple, le Piémont avant qu'il fût ce qu'il devient aujourd'hui, une menace à la fois pour l'Autriche, pour la France et pour l'indépendance de l'Italie méridionale elle-même.

Secondement, le but de ces diètes européennes fut toujours d'assurer l'équilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'équilibre, dont les hommes à courte vue se sont tant joué, est une vérité politique des plus incontestables. Là où cesse l'équilibre européen cesse l'indépendance des nations et commence la tyrannie.

La tyrannie en Europe n'est que l'équilibre rompu entre les nationalités qui constituent l'Europe.

Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout à coup le caprice de s'annexer à la France ou de s'annexer à l'Autriche? Cette liberté prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la balance; l'Europe pencherait.

XIX

Si donc une des nationalités qui composent l'Italie, justement jalouse de constituer son indépendance fédérale, si la maison de Savoie, par exemple, jusqu'ici restreinte au rôle de gardienne des Alpes et de puissance neutre interposée entre l'Autriche et la France; si cette puissance venait à s'annexer par les armes vingt ou trente millions de sujets en Italie, et à former ainsi une puissance militaire de trois ou quatre cent mille hommes, l'équilibre du midi de l'Europe serait rompu, la sécurité de la France serait éventuellement compromise, l'indépendance même de l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France, sans cesse provoquées à des luttes incessantes par une puissance si forte et si active que le Piémont, n'auraient plus une heure de paix; la guerre entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le Pô et l'Adige.