WeRead Powered by ReaderPub
Cours familier de Littérature - Volume 09 cover

Cours familier de Littérature - Volume 09

Chapter 78: V
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A series of monthly literary conversations and memoir-like essays that trace the role of literary salons from antiquity to the author's contemporary Paris, centering on a celebrated salonnière whose beauty and social presence shaped two generations. The text mixes cultural history, aesthetic reflection and personal reminiscence, examining how salons function as creative and social hearths, how written souvenirs arrest time, and how personal charm can exert cultural power. Interwoven are portraits of salon life, anecdotes of gatherings and social rituals, and the author's own encounters and impressions, all offered as meditations on memory, beauty, and the social conditions that foster literary life.

Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy; miss Edgeworth, auteur de romans de mœurs; Alexandre de Humboldt, l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres à répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry, écrivain et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de courage et de talent qui semait, dans la revue le Globe, le germe d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des révolutions; David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du génie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute la supériorité était dans la main et dans le caractère; M. Bertin, ami de Chateaubriand, critique expérimenté des hommes et des choses, un des navigateurs les plus consommés sur la mer des opinions; M. Auguste Périer, homme de la Fronde, jaloux de ce qui était en haut, superbe pour ce qui était en bas; M. Villemain, la lumière, la force et la grâce des entretiens; Benjamin Constant, Machiavel des salons, incapable de crime comme de vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit mûr avant l'âge, que toutes les situations ont trouvé égal à ses devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalité modeste de l'estime publique; M. Pasquier, instrument habile de gouvernement, qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune; M. Sainte-Beuve, poëte sensible et original alors, politique depuis, critique maintenant, supérieur toujours, qui aurait été le plus agréable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les susceptibilités d'une sensitive; Ballanche, enfin, que nous avons caractérisé plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampère, qui devait prendre sa place après la mort de son maître et se dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent selon leur âge dans le siècle.

Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde, était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection, au portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard par la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du poëte par l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée de son esprit, du politique par la sévérité antique des opinions, de l'amant par l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant par le dévouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les deux bonnes fortunes de madame Récamier; M. de Chateaubriand n'en fut que la gloire extérieure.

On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté, chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi, futur premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait assidûment; il semblait y écouter avec une déférence convenable d'âge et de talent M. de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.

Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais moi-même sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois que j'habitais momentanément Paris. La conversation y était aimable, souple, à demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de cour, rarement animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui enseignait à bien écouter plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne parlait: c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais existé; il laissait échapper de temps en temps un axiome et se taisait pour en méditer un autre; de là, sans doute, la recherche laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de ces hommes qu'on ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire à son génie; aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais le nu.

XXV

L'intérêt des rapports entre madame Récamier et M. de Chateaubriand devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand, qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre M. Decazes ou contre M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son ascension vers le pouvoir, son talent, plus politique que littéraire, le portait au sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur de ses chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une pénible étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures, des affections et des haines de circonstance, des colères sans décence, des plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa conduite jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le Journal des Débats, véritable arène de cette opposition, lui était prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes. Ces deux frères Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de Chateaubriand faisaient l'éclat. Le Journal des Débats portait ces retentissements du cœur de M. de Chateaubriand à toute l'Europe.

Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques, de M. de Chateaubriand à madame Récamier, sont l'envers de ces brochures et de ces discours dont il agitait la France et l'Europe. Nous éviterons de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue et politique dans ces lettres; nous reproduirons seulement celles dans lesquelles le cœur éclate et s'épanche. Les Mémoires d'une femme ne sont-ils pas exclusivement l'histoire du cœur?

XXVI

En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays fait pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est l'heure où le carbonarisme essaye de convertir en secte armée cette franc-maçonnerie italienne qui cherche une patrie dans des ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter son oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la succession duquel ce prince l'avait généreusement appelé, puis se repent, abandonne ses complices, s'exile lui-même pour servir contre la cause libérale qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le proscripteur implacable de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On sait ce qu'il a fait après, quand le vent, au lieu de souffler des trônes, a soufflé des peuples, en 1848.)

M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avril 1821.

«Ce vaillant conspirateur,» écrit-il, «a été le premier à fuir et à laisser ceux qu'il avait entraînés dans l'abîme, lors même que ceux-ci n'étaient pas dispersés et se battaient encore; tout cela est abominable... L'indépendance de l'Italie peut être un rêve généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens gagneraient à tomber sous le poignard souverain d'un carbonaro. Le fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est une épée; les vertus militaires qui oppriment souvent la liberté sont pourtant nécessaires pour la défendre, et il n'y a qu'un béat comme Benjamin Constant et un fou comme le noble pair qui ouvre votre porte (le marquis de Catellan) qui auraient pu compter sur les exploits du polichinelle lacédémonien... etc. Voilà une terrible lettre politique; je l'ai écrite de colère!»—(Colère injuste et injurieuse.)

Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarte par l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant, comme dans ses Mémoires, en Marius sur ses débris, ennuyé, triste, solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M. Canning le libéral à Londres et caressant par lettres les légitimistes invétérés à Paris.

«Me voici à Londres,» écrit-il à son amie; je ne fais pas un pas qui ne m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai perdus, les espérances dont je me berçais, mes premiers travaux, mes rêves de gloire. J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis donnée. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai, je me consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur la longue route que j'ai parcourue depuis trente années, etc., etc.»

XXVII

Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de dégoût. Il voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait, pour traiter les affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait briller et séduire, devait être pour lui le marchepied du ministère des affaires étrangères; il se sert tour à tour de l'amitié dévouée et de l'enthousiasme pur de madame la duchesse de Duras pour son talent, de l'affection habile de Juliette, de l'amitié confiante de M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrès. Cette ambition altère péniblement l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces lettres d'ami intéressé, d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il n'y a rien de plus pénible à lire que deux passions qui se combattent et qui se neutralisent dans un même cœur. Malheur aux amies d'hommes d'État! Le découragement et la tristesse ramènent seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mélancolie dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent à la passion:

«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite cellule!»

«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous revoir fait battre mon cœur! Je vous verrai avant tout le monde!»

Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres, mal cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait, si elle ne la possédait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.

Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de cette amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une insinuation et d'un éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes les plus illustres de la Fronde.

Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de cœur; nous croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en ressentir explique seul son éloignement de Paris et son second voyage à Rome, à l'époque la plus triomphante du séjour de M. de Chateaubriand à Paris. Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle et négligée de contempler de près les négligences de son ami. Il est difficile d'expliquer autrement certaines excuses à double sens de M. de Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien entendu, lisons encore.

XXVIII

M. de Chateaubriand est à Vérone, caressé, admiré, enivré de l'accueil des empereurs, des rois, des ministres; il a emporté l'intervention française en Espagne, il touche de l'œil au ministère, sans trop de scrupule d'en précipiter son ami Mathieu de Montmorency. Voyez cependant combien son âme sent le vide et se torture elle-même dans le néant des désirs satisfaits! Sa tristesse reprend le ton de la tendresse.

«Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pourquoi. Je vois que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne me dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent de ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite chambre à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à Naples. Je ne sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin je ne suis plus ce que j'étais, et vivre dans un coin tranquille auprès de vous est maintenant le seul souhait de ma vie.»

Ce coin tranquille, c'étaient le ministère et la tribune!

«À bientôt,» écrit-il quelques jours après; «ce mot me console de tout! À bientôt; le cœur me bat de joie!»

On dirait l'amour, ce n'est que la lassitude des versatilités de son âme.

XXIX

Il revient de Vérone; par une série de manéges moitié loyaux, moitié équivoques, il monte au ministère des affaires étrangères, d'où son ami M. de Montmorency descend; il y monte sous prétexte de temporiser avec M. de Villèle, pour ajourner l'intervention en Espagne voulue par Mathieu de Montmorency, son patron; il n'est pas plutôt ministre qu'il précipite, pour complaire aux royalistes, cette même intervention en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir arrachée à lui tout seul au gouvernement. Il tombe ensuite du ministère sous le juste mais excessif mécontentement de M. de Villèle, premier ministre. Sa colère passe toutes les bornes, même de l'honnête; il se fait le tribun implacable, non de ses principes, mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il est ministre, ne sont que des billets: les ambitieux ont-ils le temps d'aimer? Les apparitions à l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des éclairs: les ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brève et pleine de réticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les mots, quoique tendres, sont glacés; on sent qu'ils déguisent bien des distractions et peut-être bien des offenses à l'amitié.

XXX

Madame Récamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. À peine est-elle en route que les lettres alors beaucoup plus affectueuses de M. de Chateaubriand la poursuivent de poste en poste. On dirait qu'il sent mieux dans l'absence le prix de l'attachement qu'il a contristé. Madame Lenormant donne à ce départ et à cette absence d'autres prétextes de famille et de santé. Elle peut y croire, nous n'y croyons pas; madame Récamier ne pouvait pas, en matière si délicate, ouvrir son cœur à sa jeune nièce. Combien n'est-il pas à regretter qu'on ne possède pas les lettres de madame Récamier à M. de Chateaubriand pendant ce refroidissement dont nous devinons trop bien les motifs! Que de plaintes trop fondées ces lettres ne devaient-elles pas contenir! D'autres amitiés, évidemment, avaient pris la place de la sienne.

«Vous avez pris votre parti si vite, lui écrit-il à Lyon, que sans doute vous vous êtes persuadé que vous seriez heureuse; peu importe le reste. Ma vie maintenant se déroule vite; je ne descends plus, je tombe!»

Il tombait, en effet, bientôt après du ministère.

XXXI

Madame Récamier, en arrivant à Rome, y retrouva le duc de Laval, alors ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de Devonshire, autre amie inconsolable, qui venait de perdre le cardinal Consalvi, mort de douleur de la perte de Pie VII.

Ballanche avait accompagné madame Récamier à Rome; il était allé, de là, visiter un moment Naples.

«Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez bien que vous êtes mon étoile et que ma destinée dépend de la vôtre; si vous veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour; que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que je vous survive!»

Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était que l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé, c'est l'autre qui brisait le cœur. Ballanche n'était là que pour en amortir les coups et pour en panser les blessures; mais quelle touchante figure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans récompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime! Heureusement pour lui il devait mourir avant elle et être pleuré par elle! Que ces larmes durent être douces à son esprit transfiguré sur son propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois!

(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a trop de belles lettres de M. de Chateaubriand dans sa vieillesse; poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux meilleures pages du cœur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme, désenchanté de lui-même et de tout.)

Lamartine.

LIe ENTRETIEN

LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.
CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND.

(3e PARTIE.)

I

Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare, signala ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de Laval-Montmorency, qui y résidait alors comme ambassadeur de France, et grâce à la duchesse de Devonshire, madame Récamier y avait retrouvé en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval était, comme on l'a vu, le plus fidèle, le plus aimable et le plus désintéressé de ses amis.

J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre nous: il en tenait le nœud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane, à Lucques, à Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des quatre cours centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de Laval-Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un caractère tempéré, un cœur d'honnête homme. Si la politique française de la Restauration eût été dans de telles mains à Paris, Charles X aurait évité les écueils et neutralisé les tempêtes.

La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion, c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si sûr qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir. Le meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency, il avait moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce désintéressement d'ambition est un défaut selon le monde, qui le regarde comme une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une force de la raison; cette abnégation personnelle laisse le sang-froid au cœur dans les affaires publiques, et par là même elle donne plus de lumière à l'esprit. Tel était l'excellent duc de Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Lainé, ces trois hommes d'État les plus véritables patriotes du gouvernement de la Restauration.

II

Quant à la belle duchesse de Devonshire, véritable reine de Rome en ce moment, elle avait vieilli, mais elle régnait encore tant que vivait le cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche très-fine, qu'en fait madame Lenormant à cette date:

«Madame Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle conservait des traces d'une régularité fine et noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.»

Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle à madame Récamier:

«Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour vous admirer. Elle a quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome à sa disposition: ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs, société, tout est à ses pieds.»

Et quelques jours plus tard, au moment où le pape expire et où le cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami:

«Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier soupir pour expédier mon courrier.

«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son maître, et dans son maître son ami!»

III

Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône pontifical. Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la duchesse de Devonshire.

Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des murs de Rome. Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse; c'était l'infortunée duchesse qui respirait un moment l'air extérieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les murailles les obsèques prochaines de son ami. Selon les rites du sacré collége, le corps du cardinal-ministre, embaumé et fardé après sa mort, était exposé depuis une semaine sur son catafalque dans une des salles du palais Farnèse; la foule s'y pressait pour contempler et pour prier à ce spectacle de l'apothéose chrétienne de ce grand homme du monde.

La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces inconséquences de la douleur qui traversent quelquefois les cœurs brisés, mais qu'il faut respecter comme des révélations du désespoir, elle témoigna à madame Récamier la passion qu'elle ressentait de revoir une dernière fois le visage encore visible de l'ami de sa vie, avant que le marbre de son monument recouvrît pour jamais sa face. Madame Récamier, complaisante aux larmes, consentit à l'accompagner.

Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture, rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la sainteté de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours, depuis vingt ans, animé de toute la beauté et de toute la grâce qui caractérisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa dans son âme à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent pas la force de sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son amie, qui la reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus chère amitié.

Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de madame Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du cardinal, et cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de Devonshire, ressemblent à ces sépulcres que le Poussin place sous les cyprès dans les paysages des villas romaines; ce sont des énigmes en plein soleil qui font rêver à la mort au milieu des délices d'une lumière sereine; mélancolies splendides des pays du soleil, où l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord.

IV

Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans des accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le Journal des Débats, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours l'injure à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il promettait un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans l'appui de sa plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume! Nous avons vu les mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par leur roi, les mêmes séditions de plume ou de paroles, les mêmes coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires ambitieux désunis pour servir, réunis pour nuire, les mêmes chutes dans la rue, et les mêmes récriminations après la chute. Telle est la loi des gouvernements de parole; les gouvernements de silence ont aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les hommes; gouvernement parlementaire, république, monarchie tempérée, pouvoir absolu, tout a besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou tout s'écroule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux institutions: c'est à leurs passions qu'il faut s'en prendre; mais les passions sont aussi dans la nature: rien n'est stable parce que rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses mortelles; il faut s'y résigner.

V

Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les négociations financières qui précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi, pourraient être racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X; mais on n'en trouve pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera dans M. de Vitrolles.

VI

Chose bizarre! Pendant que M. de Chateaubriand s'acheminait vers Rome, madame Récamier revenait à Paris. Elle n'approuvait pas les fureurs d'Achille du ministre tombé; elle avait peut-être à se plaindre aussi de refroidissement dans sa tendresse. Nous disions dans notre dernier Entretien que ce refroidissement, cause vraisemblable du long éloignement de madame Récamier, avait dû tenir à quelque jalousie secrète, motivée par des distractions de cœur de son ami. Nous recevons à l'instant même une preuve écrite de la réalité de nos conjectures. Une femme anonyme, mais évidemment aussi spirituelle que personnellement bien informée, nous écrit ceci:

«Monsieur,

«En lisant votre dernier Entretien l'idée me vient de vous envoyer un des billets que je possède de M. de Chateaubriand; il est de l'époque où il écrivait des lettres si affectueuses à madame Récamier. Cette dame, me disait-il, est un des ressorts dont je me sers pour faire jouer mes personnages à Paris; et, tandis que cette femme vertueuse l'attendait dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois, il ramenait de Londres à Paris une autre négociatrice, et il voulait même la conduire au congrès de Vérone. C'était de la démence; cette femme eut le bon esprit de résister à toutes les séduisantes avances du grand homme.»

Suit le billet: je ne le transcrirai pas.

L'écriture et la signature, sur du vieux papier jaune et froissé de l'époque, ne laissent aucune hésitation sur l'authenticité.

La femme anonyme continue sa confidence et finit sa lettre par un mot charmant de caractère qui affirme l'irréprochabilité de sa liaison avec le grand homme. Elle avait un autre attachement: voilà le secret de sa résistance. Il est vraisemblable que madame Récamier ne crut qu'au billet.

Nous ne savons pas le nom de cette confidente épistolaire anonyme, mais nous croyons le deviner à la nature de la confidence.

Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de madame Récamier à Paris au moment où son ami allait bientôt quitter la France pour Rome. On ne s'évite pas sans raison quand on n'a mutuellement rien à se reprocher; mais, quand on ne veut pas d'explications difficiles, on se croise en route sans passer par le même chemin.

VII

Ce départ de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout à coup réchauffer sa correspondance avec madame Récamier de tous les souvenirs des premières tendresses. En s'éloignant peut-être pour toujours on revient sur le passé, on regrette de ne pas en avoir apprécié les douceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de cœur et d'années à ces jours où l'on avait des années à dépenser et des cœurs à posséder sans remords de les avoir contristés; il y a des fidélités rétrospectives qu'on retrouve tout à coup dans sa mémoire dans un coin de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violées, tant on regrette les distractions fugitives à ces amitiés éternelles.

Tels paraissent avoir été les sentiments de M. de Chateaubriand, seul, sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un tendre retour vers madame Récamier; il demandait une plume à chaque auberge pour écrire un de ces retours de tendresse à Paris.

VIII

Je le rencontrai par hasard un soir à Dijon; je logeais dans la même hôtellerie que lui, à quelques pas de sa chambre; je crus de mon devoir d'aller lui présenter mes hommages; je le trouvai déjà écrivant sur une petite table d'auberge une dépêche à son amie, pendant que les servantes de l'hôtel de la Galère mettaient la nappe de son souper sur l'autre moitié de la table. Ma visite fut brève comme l'occasion qui me forçait de la faire, et cérémonieuse comme son accueil. Le déshabillé du grand homme n'avait pas d'abandon chez lui, même en route. Quelques groupes de curieux et d'hommes de lettres de Dijon, instruits de son passage, obstruaient la rue et les escaliers pour apercevoir son visage ou pour entendre sa voix à travers les fenêtres ou les portes. Il en paraissait à la fois avide et importuné. Telle est la gloire quand on l'approche de trop près: absente on la désire, présente elle pèse. Pour la trouver douce il faut la voir à distance, comme le feu.

IX

Ces billets de M. de Chateaubriand à madame Récamier pendant la route et pendant son ambassade à Rome semblent, par leur fréquence et par leur épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres et à Paris. Ce sont peut-être les seules lettres vraiment pathétiques tombées de son cœur pendant toute sa vie; dans toutes les autres, comme dans ses Mémoires, il cherche l'apparat et la phrase, tout en feignant de les négliger. Ici il cherche le cœur et il y arrive bien plus sûrement.

«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais prenez-le, et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste restante, à Milan. À bientôt! Je vais préparer votre logement et prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi! Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me ravise; écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres. Hyacinthe vous verra; il m'apportera de vos nouvelles demain à Villeneuve.»

«Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre.

«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le cœur aussi plein et malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un vœu: c'est que vous veniez vite me faire supporter l'absence au delà des monts. Les grands chemins ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lassé et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc, et apprenez enfin que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.

«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à Villeneuve j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant je me rapproche. Je voudrais le croire, et pourtant vous n'êtes pas là!»

«Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre.

«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité madame de Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, madame de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble[2]. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je?

«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir; le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste restante, à Lausanne, et un autre à Milan? Dites-moi si vous êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.

«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à madame de Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez. Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»

«Vendredi 19 septembre.

«Au moment de passer la frontière je vous écris, dans une méchante chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous attends.»

«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier et m'a fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de Pontarlier et de Lausanne, vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en m'éloignant; il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.»

«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.

«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: l'une, madame de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, madame de Duras, est allée mourir à Nice[3]. Comme tout fuit! Sion, où j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte; c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée française.

«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent. Venez donc vite.»

«Rome, ce 11 octobre 1828.

«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.»

Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un vaste palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces chats qu'il aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit:

«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que je vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!»

Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions de cœur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée d'Émilie peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie tout entière, après l'avoir retirée à Juliette.

X

«Vous vous vengez trop en ne m'écrivant pas assez, dit-il quelques lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous à Paris qui vous souveniez de moi. Mes dispositions d'âme triste ne changent pas. Toutes mes lettres vous disent la même chose. Oh! que je suis triste! Venez! De l'ennui de l'isolement je passe à l'ennui de la foule. Décidément je ne puis supporter la vie du monde; c'est auprès de vous seule que je retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos petits billets de tous les courriers sont toute ma vie. Tâchez donc de me faire revenir à Paris.»

On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute sa vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes, sans trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est, toujours bien où il n'est pas, homme d'impossible, même en attachement. On voit plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux de l'avénement de M. de La Ferronnays au ministère.

J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je n'en place aucun pour la pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays; quand l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle les deux parties du genre humain qui tendent toujours à se combattre, faute de se comprendre.

XI

Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame Récamier en beauté et en grâce: c'est celui de madame Dodwell; elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de comtesse de Spaur.

Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images. Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'œil dans la vie ne surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce d'un cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille. Elle dansait souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui colportent leurs salons de capitale en capitale et qui invitent à tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.

Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces Anglaises ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses bals. La jeune Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers sourires. Nous dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psyché de Gérard n'était pas si svelte, la Chloé de Longus n'était pas plus naïve et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine.

Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons prolongés de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un camée de Pompéia. Malheureusement le carnaval fini la fit disparaître de ce salon. Elle épousa un archéologue anglais célèbre par ses voyages, M. Dodwell, homme d'un âge mûr, qui n'avait rien trouvé de plus beau dans l'antiquité que cette grâce vivante de Rome.

Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne de Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long des murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une terrasse inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de vigne laissait entrevoir à travers les pampres une table rustique couverte de corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques ficelées de paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le long col à la manière d'Italie; c'était une collation préparée par le métayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse.

Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route libre; la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles du métayer, la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer de grâce et de charmes, comme on change de vêtement avec la saison; elle s'était épanouie, voilà tout. Je n'osai pas la saluer; elle n'avait pas de raison de reconnaître dans un étranger errant sous les pins de la campagne de Rome un de ses danseurs de Paris. Je m'éloignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition monter l'escalier rustique de la terrasse et s'évanouir derrière les pampres de la treille, aux rayons du soir.

XII

Depuis, devenue veuve, elle épousa un ministre plénipotentiaire d'une des cours catholiques d'Allemagne à Rome. Dévouée au pape, habile et intrépide dans son dévouement, elle contribua de sa personne à accomplir l'évasion de ce pontife de Rome après l'assassinat du ministre constitutionnel, l'infortuné Rossi.

Cette ravissante tête de femme, égale aux plus gracieuses figures antiques du musée du Vatican, frappa du même rayon le regard déjà refroidi de M. de Chateaubriand.

«Ah! quand vous verrai-je tous les jours?» écrit-il ému de ces réminiscences à son amie de l'Abbaye-aux-Bois. «Faites représenter à Paris mon Moïse; ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce monde qui se retire devant moi!—Je recommence mes promenades solitaires autour de Rome. Hier j'ai marché deux heures dans la campagne; j'ai dirigé mes pas du côté de la France, où vont mes pensées; j'ai dicté quelques mots à Hyacinthe (son secrétaire), qui les a écrits au crayon en marchant. J'ai l'âme trop préoccupée de regrets; je ne me retrouverai qu'auprès de vous!—Quand vous n'auriez que le temps de m'écrire: Je me porte bien et je vous aime, cela me suffirait.

Parlons de votre dernière lettre; elle est bien aimable. J'ai ri de vos recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous reviendrai, et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous achèverons nos jours dans cette petite retraite, à l'abri des grands arbres du boulevard solitaire, où je ne cesse de me souhaiter auprès de vous. Vous convenez que vous avez eu dernièrement des torts; moi je réparerai tous les miens.

Votre dîner chez madame de Boigne ne m'a point étonné; les lettres de Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.

Reste Moïse; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré, no 372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et, moyennant son reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison de la foule et des plaisirs de l'hiver.»

On voit qu'après avoir employé son amie à son ambition pendant qu'il était à Londres il l'utilise maintenant pour ses dernières tentatives de gloire pendant qu'il est à Rome. On remarque aussi avec quelle délectation de plume ce nom de Rome revient constamment dans sa phrase. Il en est de même de tous les écrivains, voyageurs ou poëtes, qui datent leurs pensées de cette terre; il semble que ce nom de Rome répété sans cesse par eux donne à leurs fugitives personnalités quelque chose de grand et d'éternel comme Rome, et flatte en eux jusqu'à la vanité du tombeau.

XIII

«Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignité pour moi) à la représentation de Moïse; laissons faire le temps; il faut accomplir son sort; il faut que Moïse soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il réussit, en dépit de l'envie et des obstacles, une couronne de plus va bien, et on se range du côté du succès. On m'écrit de Paris mille bruits (sur ma destinée politique). Je ne veux plus entendre parler de cela; je ne veux plus rien que mourir à Rome ou à l'Infirmerie, auprès de vous!» (L'Infirmerie était cette maisonnette, dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer, où il s'était construit son nid, comme un naufragé sur la plage de Paris, cet océan du monde.)

XIV

Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la beauté de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans sa jeunesse interrompt une de ces lettres.

«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui avait sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez tranquille; la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez effacées. Croyez bien que toute ma vie est à vous; je n'ai d'autre idée que vous. Je suis trop malheureux ici sans vous.»

À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres deviennent plus tendres.

«Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous les jours davantage.—Vous me dites que mes projets de retraite forment un grand contraste avec les vœux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces vœux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de madame de Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes Mémoires, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé l'éclat.

«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours. Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens qui ont discipliné la barbarie. La France, bien conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois: tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de ma courte vie.

«Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de Moïse. Lord Byron en Italie s'est bien consolé d'avoir été sifflé à Londres, et pourtant il était poëte! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler.

«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M. Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié: vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais l'entrée de M. Pasquier au ministère des affaires étrangères, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démission avec une joie extrême. Faites des vœux pour M. Pasquier.»

«Midi.

«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et enfin je ne veux pour rien être ministre; qu'on me raye de toutes les listes. Je ne veux plus que mon Infirmerie pour m'y cacher et pour y mourir.»

Puis vient un billet digne de Tibulle à Délie. Il marque par une tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez: l'accent est vrai.

«Rome, 1er janvier 1829.

«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous, lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable. Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur démesurée.»

Quelques jours après le dégoût passager du monde le repousse encore dans les idées de retraites vraies ou simulées, retraite embellie par cette amitié repos de son cœur.

«Rome, mardi 6 janvier 1829.

«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure Moïse qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si bien!

«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la fouille projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me fait un bien que je ne puis dire.

«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute? J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance: j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux volumes que je lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de tout.

«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant je n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers. Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la modération du prince des chrétiens.

«À jeudi.»

«Rome, jeudi 8 janvier 1829.

«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades.»

Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez encore:

«Rome, jeudi 15 janvier 1829.

«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre; je voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de Shakspeare; et j'étais à Rome, loin de vous, dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que tous les bonapartistes détestent les Russes, contre lesquels la puissance de leur maître est venue se briser..... et un capucin balaye maintenant toute cette poussière restée de la gloire et de la liberté de Rome!»

Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit tout à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse.

«Le 31.

«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous rudoyer, et je ne l'ai pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses, c'est malgré moi: ma santé est fort altérée, et il est possible que cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!»

XV

Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées des Mémoires d'Outre-Tombe, et comme le cœur parle mieux que la vanité! À mesure qu'il vieillit et que la vanité sèche, le cœur refleurit en lui par les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande imagination: ils se concentrent en vieillissant dans leur cœur resserré par le temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en aimant. Cette maturité du cœur est très-sensible dans M. de Chateaubriand; sa poésie en mûrissant devint sentiment. C'est le fruit de la vie quand la vie est longue.

Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Lisez ceci:

«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de grandeur: des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait naître?

«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la première partie de cette lettre...

«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux, seul, dans cette église de Santa-Croce, appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de Naples; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans l'intérieur de cette solitude. En vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre!»

XVI

Cependant la mort et l'élection d'un pape le retiennent quelques mois de plus à Rome.

«Enfin, dans quinze jours mon congé et vous revoir! écrit-il; tout disparaît devant cette espérance. Je ne suis plus triste, je ne songe plus aux ministères ni à la politique! Vous retrouver, voilà tout! Je donnerais le reste pour une obole!»

Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune secrétaire d'ambassade à Rome en 1808, et écrivant ses impatiences de cœur à celle qui repose sous le pavé de marbre de l'église Saint-Louis à Rome (madame de Beaumont)?

«J'arrive! j'arrive! nous causerons; je vais vous voir! Qu'importe le reste? À vous et pour jamais!»

Enfin, la veille du retour:

«Rome, ce 16 mai 1829.