WeRead Powered by ReaderPub
Cours familier de Littérature - Volume 09 cover

Cours familier de Littérature - Volume 09

Chapter 92: XIX
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A series of monthly literary conversations and memoir-like essays that trace the role of literary salons from antiquity to the author's contemporary Paris, centering on a celebrated salonnière whose beauty and social presence shaped two generations. The text mixes cultural history, aesthetic reflection and personal reminiscence, examining how salons function as creative and social hearths, how written souvenirs arrest time, and how personal charm can exert cultural power. Interwoven are portraits of salon life, anecdotes of gatherings and social rituals, and the author's own encounters and impressions, all offered as meditations on memory, beauty, and the social conditions that foster literary life.

«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi et arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le cœur mal assuré.

«J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire. Pendant trois ou quatre mois je me suis déplu à Rome; maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me regretter vivement.

«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui faire obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête? Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose que l'on prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.

«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de vous. J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!»

Et en route:

«Lyon, dimanche, 2 heures 1/2, 24 mai 1829.

«Lisez bien cette date. Elle est de la ville ou vous êtes née! Vous voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est Hyacinthe, que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet. Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome ou vous qui me garderez à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui je ne puis vous parler que du bonheur de vous revoir jeudi.»

Que cette commémoration est touchante, et qu'il y a de vraie sensibilité dans cette date!

XVII

Il arriva à Paris le 27 mai 1829. «Son arrivée a ranimé ma vie,» écrit à son tour madame Récamier à sa nièce absente. Ce fut alors, pour plaire à cet ami, qu'elle commença à former autour d'elle ce salon politique et lettré dont on voit la composition accidentelle dans les hommes célèbres convoqués à la lecture du Moïse dont j'ai parlé en commençant.

Ampère et Ballanche groupaient avec des soins de fils ce monde brillant autour d'elle; ce dernier les nomme dans une de ses lettres.

«Parmi les auditeurs, dit-il, je me bornerai à vous citer mesdames d'Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun, Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc Girardin, Valory, Mérimée, Gérard; les ducs de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, David; madame de Boigne, madame de Gramont; le baron Pasquier; madame et mesdemoiselles de Barante et mademoiselle de Sainte-Aulaire; Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous nommer tout Paris littéraire, etc.»

XVIII

Cependant M. de Chateaubriand avait quitté, après ce triomphe, Paris pour les Pyrénées. Le ministère du prince de Polignac, ministère énigmatique et chargé d'orages autant que de mystères, avait été nommé en son absence. C'était la déclaration de guerre de la monarchie à l'opposition du libéralisme, du bonapartisme et du républicanisme coalisés dans la presse et dans les Chambres.

Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de périr à petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus tard il aurait gagné cette bataille. Quand on fait à midi ce qui ne doit être fait qu'à minuit, on échoue: l'heure est tout dans le choix des moments où les peuples refusent ou acceptent les coups d'État de la lassitude.

Chateaubriand, tremblant de ces excès d'audace inopportune, demanda une audience à Charles X pour lui représenter les périls certains, sa chute prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi voyait en lui un des plus coupables complices des manœuvres d'ambition qui avaient secoué son gouvernement. La plus dangereuse des oppositions en politique c'est l'opposition de nos amis. Un prince peut donner satisfaction à des principes, il ne peut jamais satisfaire à des passions. On comprend l'énergique rancune de Charles X contre M. de Chateaubriand.

XIX

Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en juillet 1830; il la perdit pour l'avoir donnée; s'il l'avait laissé donner par ses ennemis il l'aurait gagnée. Dans les questions de droit parlementaire celui qui attaque est vaincu; l'esprit public se range contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans le droit. Charles X, au fond, était moralement attaqué par la coalition de ses ennemis; mais, en tirant l'épée avant l'heure où cette coalition morale allait éclater avec des armes dans les rues au lieu de boules dans les urnes, il paraissait être l'agresseur; cette fausse apparence fut sa perte.

XX

M. de Chateaubriand était absent de Paris avec madame Récamier; il y revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut conduit jusqu'à sa porte par des acclamations qui n'étaient qu'une bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir arrêter une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution emporta les trois générations de la légitimité et le laissa seul avec quelques phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage.

«Donnez-moi une plume et la liberté de la presse, s'écriait-il, et en trois mois je rétablirai la légitimité.» On lui laissa sa plume et la licence de la presse, et il ne rétablit rien que sa dignité personnelle au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus ou moins éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des cailloux plus ou moins brillants sous les roues du char révolutionnaire qui emportait la dynastie d'Orléans comme la dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur chronique fut sa seule influence politique sur les destinées de son pays. Retiré dans son jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais besoin d'une amitié de femme pour panser ses blessures de cœur, et d'un théâtre intime entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et pour accuser la fortune.

Il trouva tout cela chez madame Récamier. Ce fut véritablement alors qu'elle fut adorable d'indulgence, de patience, de pardon, de tendresse et d'abnégation pour son ami. C'est pour lui faire son public que madame Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté trouvait son motif dans son cœur, fit de son accueil un art pour recruter et pour conserver un cercle littéraire et politique autour de son ami.

Madame Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des yeux et des cœurs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la juste mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière et souriante, entre tous les partis, comme une déesse de la Paix qui fait de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que désarmé.

On déposait en effet ses colères, ses fanatismes, ses rancunes sur le seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce congrès de l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle l'agrément suprême.

Au fond, madame Récamier n'avait pas la moindre passion politique; c'était l'éclectisme de toutes les dates, depuis le Directoire, sous lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat, où elle avait vécu en intimité avec les brillantes sœurs de Bonaparte, surtout avec madame Murat, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle avait eu la gloire de partager l'exil illustre de madame de Staël et de madame la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être immolée, mais pour être encensée; jusqu'à la révolution de Juillet, qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de colère, et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un salon aussi redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même, réminiscence caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle elle n'avait pas de parti pris, pourvu que la république ne fût ni ignoble ni terroriste.

Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances, étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité; la seule condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de Chateaubriand; elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce; elle ouatait son salon de visages agréables à son ami; elle tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse.

Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand Saint-Évremond, qui avait suivi à Londres la belle duchesse de Mazarin (Hortense Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès d'elle un visage d'ange, une humeur d'enfant, des soins de sœur, des attentions de fille, et qu'il passait sous les beaux regards d'Hortense de la vie à la mort avec les illusions de l'amour et les réalités de l'amitié. Seulement Saint-Évremond n'avait jamais d'humeur ni contre les événements, ni contre les hommes, ni contre la fortune; il se laissait amuser, il se prêtait même en philosophe anacréontique au bonheur qu'on voulait lui faire; il était le complaisant de la belle Hortense. M. de Chateaubriand avait de l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort; il était le tyran de l'amitié; il fallait autant de patience que de tendresse à son amie pour le distraire de ses passions littéraires et de ses passions politiques. Mais il avait heureusement affaire à un cœur de femme qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses.

Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Récamier de ses conseils. Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari pour madame Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée pendant vingt ans par lui dans leur jeunesse, elle trouvait très-doux pour elle ce commerce de pure amitié qui la déchargeait du soin d'amuser l'inamusable auteur de René, cette personnification de l'ennui sublime de vivre.

XXI

Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions; il appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels; l'ennui qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris. C'est pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à Ballanche les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de l'amie commune.

«Genève, 12 juillet 1831.

«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, tantôt il me fait écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable madame Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, sempre bene, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les sans-culottides jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une chose seulement m'étonne: c'est le manque d'honneur du moment. Je n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix, et qu'elle ne jetât par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse, précisément tout l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal; car, si une fois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'œuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me lécherais et j'aurais la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique; jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre Vision d'Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années! Patience! je serai bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.»

«31 juillet 1831.

«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence. Cette fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la santé de madame de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront finies, et nous ne nous quitterons plus.»

XXII

Cette opposition à la politique de sauvetage que pratiquaient alors avec une si mâle raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude ministre, n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de l'ennui, une avance de coalition peu honnête faite aux républicains par un royaliste. Ce n'était pas là de la politique de conscience, c'était de la politique de situation. Comment le roi et son ministre auraient-ils éteint l'incendie de la France en allumant l'incendie de l'Europe par une guerre de propagande? Comment la monarchie de 1830 aurait-elle respecté la théocratie romaine de M. de Chateaubriand en révolutionnant Bologne et Rome? Un catholique et un légitimiste pouvait-il se mentir plus irrespectueusement à lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait là, qu'on n'agitât pas assez les torches sur les monarchies et sur les théocraties? Tous les pamphlets de peu de foi écrits par M. de Chateaubriand pendant ces quinze années de la monarchie de Juillet sont de la même encre: des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et chevaleresque, délayés dans des phrases républicaines pour sourire amèrement à tous les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son génie, c'est là qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas suspect en blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus de goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux mains loyales.

XXIII

Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement, ses aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations avec la famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques nouvelles missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le premier ministre de ces domesticités délicates de la cour proscrite, l'homme de confiance de la royauté de l'exil, chargé de jeter le manteau de la dignité et du respect sur des cicatrices de famille. Cette confiance il la méritait par ses sentiments, mais il ne la justifia pas assez par sa discrétion au retour de ces ambassades d'intimité aux foyers errants de Charles X. Nous nous souvenons, en effet, et bien d'autres se souviennent avec nous, de lectures semi-confidentielles de chapitres de ses Mémoires, lectures faites avec un certain apparat aux bougies chez madame Récamier. L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces chapitres des nullités ou des ridicules de princes qui ressemblaient moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. Il appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il la livrait en même temps au sourire du siècle; on voyait qu'il avait voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques de ses Mémoires. Le talent du peintre de mœurs abondait dans ces pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la table et le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la sainteté et la considération devant l'Europe. Les passages les plus risqués de ces manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou retranchés dans les Mémoires d'Outre-Tombe: il ne faut pas fondre en bronze des caricatures, mêmes royales.

XXIV

Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets et de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de Chateaubriand à son amie. On y sent le poëte qui ne vieillit pas sous les vieillesses du caractère de l'homme.

«Le hameau où je suis arrêté,» conte-t-il d'un village de Bourgogne, dans sa course à Venise, «a une belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez morne. C'est aujourd'hui le 4 septembre, et non le 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le premier battement de mon cœur; il n'y a aucun doute qu'il fut pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore née!

«Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre; mais soyez en paix, vous me reverrez bientôt, et tout sera fini!»

«Je vous écrirai bientôt de Venise,» écrit-il du pied des Alpes, «de cette Venise où je m'embarquai il y a un siècle pour Jérusalem!»

Et quelques jours après: «Je suis à Venise; que n'y êtes-vous? Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître; je suis logé à l'entrée du Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux; et puis les vingt-six ans écoulés à dater du jour où je quittai Venise pour aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce... Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, je ne dirais que des choses rudes au siècle.

«Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négociation): on est bien bon, mais bien étourdi. Vous avez toute la douceur de ce beau climat, si différent de celui des Gaules.»

Et le lendemain: «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées sans vous! J'ai visité le palais ducal, revu les palais qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes en fait d'art, auprès de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, si vous voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle aurore du monde, qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.

«Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes voitures et de ma suite en traversant la Suisse, dont ils concluaient mes richesses; vous les connaissez mes richesses: c'est vous, et ma suite, votre souvenir!

«Quel misérable pays cependant que celui où un honnête homme ne peut être à l'abri même de sa pauvreté; ces gens-là supposent que je me vends comme eux!»

XXV

Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât et le retînt par tous les agréments du cœur, de la poésie, de l'art. Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait Émile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la science des lettres et dans la bonté fine du cœur. On accusait alors madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé; son esprit, qui ne songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue ni à l'empire. Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Émile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui le fauteuil de La Fare, de Quinault, de Ducis? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices ou des ingratitudes à réparer à l'histoire de leur temps.

Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet, successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils croyaient se consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.

L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les dernières gouttes d'un cœur trop plein qui se vide sans plus songer à brûler ou à retentir dans un autre cœur à l'unisson. On ne saurait trop remercier la nièce attentive de madame Récamier de les avoir recueillis; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances rhétoriciennes des Mémoires d'Outre-Tombe. La rhétorique était le vice de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style. La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame plus devant Dieu; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant de nos ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.

On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement aux vanités du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et de descriptions (genius loci) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice à l'attitude et au décorum, ce défaut de sa vie; partout ailleurs il est simple et vrai.

Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot frémit d'un frisson de mortelle angoisse:

«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»

Et quelques jours plus tard:

«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi ma santé est entre vos mains, songez-y.»

Et plus loin, pendant une absence:

«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins sa beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout est fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.

Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne les y ai pas retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.»

Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il déifiait aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il fallait, pour être de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse d'opinions et de principes, de morts et de vivants, où Dieu reconnaîtra les siens, comme dit le proverbe.

«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes: Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les a inspirés.»

—«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne crois qu'en Bonaparte!»

XXVI

Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant le ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait de la Colonne, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au sérieux ces métaphores d'opposition, créaient en France un paradoxe national de discipline militaire présenté comme un élément de liberté. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son école, multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands écrivains. Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui pouvait excuser M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre? Madame Récamier ne laissa jamais fléchir sa justice de femme sous ces théories de convention; elle n'était point femme de parti; elle n'aimait ni le napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration, légitime par son antiquité et moderne par ses institutions, était le régime de son esprit tempéré et juste; c'est à cause de cette conformité d'opinion qu'elle avait pour moi quelque préférence.

M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier peu de temps après l'apparition de mon Histoire des Girondins, ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les salons politiques ou littéraires du temps. Les uns acclamaient, les autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial des vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation d'un demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes consulaires des anciens régimes achevaient des tirades éloquentes contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouvé entra.

«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les meilleurs esprits pour ou contre son auteur?

—«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la Révolution; car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs et le plus de pitié pour les victimes.»

Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur sur ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses amis, et me défendit avec une chaleur de discussion et une intrépidité d'amitié qui attestaient en elle autant d'impartialité que d'énergie dans le jugement.

M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des cœurs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double dans madame Récamier que son cœur et son esprit: deux forces qu'elle mettait au service de ses amis présents ou absents, quand l'occasion demandait du courage.

XXVII

Revenons à son grand ami et à ses dernières correspondances; elles ressemblent à des adieux prolongés dont l'écho de la vie affaiblit le son à mesure que le partant s'éloigne du rivage.

«Je voulais vous écrire de toutes mes haltes,» lui dit-il en partant pour les bains de Néris, «car je ne sais où me sauver de vous. Priez pour moi, Dieu vous écoutera. J'ai foi dans ce repos intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée.

«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers solitaires, occupés à effacer sur les ornières les traces des roues des voitures; ils me suivaient comme le Temps, qui marche derrière nous en effaçant nos traces.

«On me visite, on me donne des sérénades, mais je ferme ma porte. Votre heure ne sera jamais employée que pour vous» (les heures de l'Abbaye-aux-Bois dans la journée de Paris).

«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une chaumière à l'horizon, et à deux ou trois hirondelles qui sont ici, comme moi, en passant. Adieu! Je vais aller voir un pinson de ma connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon toit.»

Quel sentiment des tristesses de la nature à un âge qui ordinairement a bien assez de ses propres tristesses, et comme il associe tout au souvenir de son amie!

XXVIII

On sait que la jeunesse légitimiste de Paris voulut, à cette époque, être passée en revue à Londres par le comte de Chambord. Personnellement c'était un hommage respectable au principe et au malheur; collectivement c'était un mauvais conseil: les minorités en politique ne doivent jamais se faire compter. Le comte de Chambord, mal conseillé, écrivit à M. de Chateaubriand de venir assister, à Londres, aux regrets et aux espérances qu'on lui apportait. Il fallait du bruit autour de cette manifestation en Europe; M. de Chateaubriand traînait le bruit où il portait ses pas. Il était la fidélité bruyante; il y parut, il y parla, et revint sans avoir produit autre chose qu'un effet poétique, des cheveux blancs sur une scène du passé. Le gouvernement du roi Louis-Philippe eut le mauvais goût de flétrir cette visite de la fidélité. Qu'en pense-t-il maintenant. Les flétrisseurs n'ont-ils pas imité honorablement les flétris? C'est un des plus vilains actes des ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des vertus ni la grandeur des fautes. Je combattis à la Chambre cette mauvaise pensée; il faut ennoblir les nations en leur faisant honorer contre soi-même les simulacres de l'honneur et de la fidélité. Les ministres de la royauté de Juillet ne pensèrent point ainsi, et M. de Chateaubriand fut flétri! Ce fut sa dernière gloire devant son siècle.

«On me dit,» écrit-il de Londres à madame Récamier, «que le Journal des Débats, journal des ministres de l'année, se préparait à m'attaquer; j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser M. Armand Bertin avec le cercueil de son père!»

Cette éloquente image rappelait l'amitié du père et la fausse situation du fils.

XXIX

Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres et de Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de leur salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier, tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M. Lenormant, savant distingué, avait passé, grâce au parti doctrinaire, aux places scientifiques, récompenses de ce parti. M. de Chateaubriand n'en restait pas moins attaché à madame Récamier; il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nièce et son neveu au gouvernement de ses ennemis. Madame Lenormant décrit admirablement ces heures consacrées par M. de Chateaubriand à la douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit rappelle bien cet homme qui avait écrit avec tant de justesse cette phrase immortelle dans René: «Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je ne le chercherais que dans l'habitude.»

Il avait raison: l'amitié est une habitude du cœur, et l'habitude est l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:

«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment la porte s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu madame Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé, d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, à graviter vers le centre de l'Abbaye-aux-Bois.

«Avant l'heure de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature et une connaissance plus variée des littératures modernes.»

XXX

La mort tomba bientôt tête par tête sur ce salon qui paraissait immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire qu'il fut le privilégié, car il n'aurait pu supporter la mort de son amie. Il expira en regardant de son lit la fenêtre en face de madame Récamier. Il mourut sans douleur, dans une félicité vague comme son âme, moitié dans une philosophie rêveuse, moitié dans un christianisme élastique qui recueillait ses dernières comme ses premières aspirations. On pouvait lui appliquer ce vers de Machiavel dans l'épitaphe de Pierre Soderini, homme simple et bon comme Ballanche:

Va dans les limbes des petits enfants!

Nous suivîmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul blanc; c'était une âme virginale; il n'avait aimé que Béatrice, et sa Béatrice restait sur la terre pour pleurer sur lui.

Puis M. de Chateaubriand mourut lui-même sous les yeux de madame Récamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme, plus grand politique encore qu'il n'était grand poëte, expira au bruit de l'écroulement de la monarchie qu'il détestait et de l'avénement de la république, dont il avait caressé de sa main mourante les courtes espérances.

Puis enfin madame Récamier, déjà aveugle et toujours belle. Elle mourut chez sa nièce, au milieu d'un petit groupe de famille et d'amis courageux et fidèles qui bravèrent la contagion du choléra pour passer la suprême nuit auprès d'elle. Deux de mes amis l'assistaient et lui adoucissaient les derniers soupirs: Ampère et M. de Cazalès, Ampère lui parlant d'amitié, et Cazalès de Dieu, l'ami suprême.

XXXI

Ainsi tout finit, et les toiles d'araignée tapissent maintenant ces salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, tout le génie de la moitié d'un siècle.

Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du monde!—Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de cœur, foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger, qui souriait trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté; Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de La Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et il mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités, pour que sa foi ne scandalisât jamais la raison; madame Switchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, amie de madame Récamier, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus; l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces poëmes féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur; madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes et célébrée par Béranger, le poëte du rire amer; madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste que la voix de mère qui fut son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant; son amie inséparable la duchesse de La Rochefoucaud, d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso, belle et tragique comme la Cinci du Guide, éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Émile Deschamps, écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était là le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout entier et dont le souvenir est une providence que vous invoquez après leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampère, dont nous avons essayé d'esquisser le portrait multiple à coté de Ballanche, dans le même cadre; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas; M. de Latouche, esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire; enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait qu'en énigmes et qui offrait avec bon goût l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité:

L'oppresseur, l'opprimé n'ont pas que même asile;

moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.

XXXII

À ces hommes retentissants du passé ou de l'avenir se joignaient, comme un fond de tableau de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, modestes, tels que le marquis de Vérac, le comte de Bellile; ceux-là, personnages de conversation, et non de littérature, apportaient dans ce salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée, ce qu'on appelle les hommes sans prétention. C'était la tapisserie des célébrités, le parterre juge intelligent de la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.

XXXIII

Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de gloires, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortége d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye-aux-Bois?

Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau comme une scène éternelle de sa mémoire sur un écueil de la rade de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par le murmure aussi vain de l'océan breton; Ballanche repose, comme un serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux pieds de la morte, après laquelle il n'aurait pas voulu vivre!

Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux déserts d'Égypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs de sa vie, sur le cercueil de son amie.

Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, splendida bilis (Horace); il étudie l'envers des événements et des hommes, en se moquant souvent de l'endroit, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, l'envers est le côté de Dieu.

Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels il assiste du haut de son génie.

Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!

Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement peur d'elle-même, règne sur le pays qui s'était confié à son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour le sort du monde la veille des batailles!

Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de ma patrie, je cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!

XXXIV

Mais revenons aux salons littéraires; ils sont partout le signe d'une civilisation exubérante; ils sont aussi le signe de l'heureuse influence des femmes sur l'esprit humain. De Périclès et de Socrate chez Aspasie, de Michel-Ange et de Raphaël chez Vittoria Colona, de l'Arioste et du Tasse chez Éléonore d'Est, de Pétrarque chez Laure de Sade, de Bossuet et de Racine chez madame de Rambouillet, de Voltaire chez madame du Deffant ou chez madame du Châtelet, de J.-J. Rousseau chez madame d'Épinay ou chez madame de Luxembourg, de Vergniaud chez madame Rolland, de Chateaubriand chez madame Récamier, partout c'est du coin du feu d'une femme lettrée, politique ou enthousiaste, que rayonne un siècle ou que surgit une éloquence. Toujours une femme, comme une nourrice du génie, au berceau des littératures. Quand ces salons se ferment, craignons les orages civils ou les décadences littéraires. Ils sont fermés.

Lamartine.

LIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE POLITIQUE.
MACHIAVEL.

I

Faisons cette fois comme Plutarque, et commençons par la fin.

Rien n'est plus pathétique qu'un grand homme tel que Scipion accusé, Marius proscrit, Napoléon vaincu à Sainte-Hélène, aux prises avec la mauvaise fortune, et résumant sa vie soit en une résignation muette, soit en un satanique gémissement. Ces derniers actes de la tragédie humaine sont les plus fortes scènes du drame humain, celles qui se gravent le mieux dans la mémoire des peuples.

Voici une des dernières lettres confidentielles d'un homme d'État qui a été le plus grand écrivain politique de l'Italie moderne tout entière. Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de l'esprit; il a été à la fois dans sa jeunesse le Molière et le Tacite de son temps; il a fait la Mandragore et l'Histoire de Florence; il a passé de là aux plus hautes magistratures décernées au mérite par le choix libre de ses concitoyens; il a été quinze ans secrétaire d'État de la république; il a été vingt-cinq fois ambassadeur de sa patrie auprès du pape, du roi de France, du roi de Naples, de tous les princes et principautés d'Italie; il a réussi partout à rétablir la paix, à nouer les alliances, à dissoudre les coalitions contre son pays.

Quand les Médicis, ces Périclès héréditaires de la Toscane, qui inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement commercial, l'achat de la souveraineté par la banque, et la paix par la corruption coïntéressée des citoyens, rentrent de leur exil, rappelés par la reconnaissance, cet homme est tombé du pouvoir; il est emprisonné par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés; il a subi la torture; il a été absous enfin de son génie, puis exilé, pauvre et chargé de famille, non pas hors de la patrie, mais hors de Florence; on lui a enfin permis de repasser quelquefois les portes de la ville, mais il lui est interdit d'entrer jamais dans ce palais du gouvernement où il a tenu si longtemps dans ses mains la plume souveraine des négociations, des décrets, des lois.

Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant réfugié à douze milles de Florence, dans la vallée reculée et pierreuse de San-Casciano, thébaïde de la Toscane; il y possède pour tout bien une métairie et quelques champs d'oliviers, dont l'huile et les fruits nourrissent d'économie lui, sa femme, ses fils et ses filles, auxquelles il faudra trouver des dots sur les rognures de cette métairie. Ses anciens amis sont éloignés, les cours qu'il a fréquentées l'ont oublié; les Médicis, quoique pleins d'estime pour lui, le regardent avec une certaine déplaisance; ils craignent même les services d'un citoyen dont le mérite domine de trop haut les autres citoyens. Dans une telle situation cet homme languit et se ronge de soucis domestiques; il est (on le verra) obligé de calculer combien la douzaine d'œufs ou la fiasque d'huile coûtent, pour nourrir sa journée et pour éclairer sa lampe; il porte lui-même au marché voisin les fagots coupés dans son petit bois par son bûcheron; il n'a pas de quoi payer largement son écot dans un dîner de cabaret à San-Casciano avec quelques vieux amis.

Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d'été au village voisin, entre le travail et les heures nonchalantes de son repos? lisez la merveilleuse lettre suivante, retrouvée tout récemment dans ses papiers aux archives du vieux palais de Florence.

Cette lettre est adressée à Vettori, son ami, diplomate comme lui, et par lequel il est fréquemment consulté sur la conduite à tenir dans les affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous dire son nom, c'est Nicolas Machiavel.

MACHIAVEL
À FRANÇOIS VETTORI, À ROME.

«Magnifique ambassadeur!

Tardo non furon mai grazie divine;

«Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.»

«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais égaré vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je ne pouvais interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on ne vous eût prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais économe... J'ai été tout réconforté par votre dernière lettre du 23 du mois passé; j'y ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous occupiez plus qu'à votre aise des affaires d'État. Continuez à prendre ce parti, car quiconque s'incommode trop pour les autres se sacrifie soi-même sans qu'on lui en sache le moindre gré; et puisque absolument la fortune veut diriger toutes nos actions, il faut la laisser faire à sa guise, ne la déranger en rien, et attendre qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour. Quand ce moment sera venu, vous pourrez reprendre un peu place aux affaires publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans l'État; alors aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et accourir vers vous en vous disant: Me voilà!

«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon tour la façon dont je gouverne ma vie...

«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois pas avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je me suis amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me levais pour cela avant le jour, je portais mes gluaux, et je cheminais en outre avec un paquet de cages sur le dos, semblable à Géta quand il revient du port tout courbé, chargé des livres d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de grives, c'était deux; le plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé tout le mois de septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique respectable et étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle est ma vie depuis ce temps, je vais vous le dire.

«Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois que je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces bûcherons, qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit arrivé à eux-mêmes, soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois exploité, j'aurais mille belles anecdotes qui me sont arrivées, soit avec Frosino de Ponsano, soit avec d'autres qui voulaient m'acheter de cette coupe; et Frosino, entre autres, en envoya prendre un certain nombre de cordes (carlate) sans m'en prévenir, et sur le prix il voulut me retenir 10 livres florentines que je devais, disait-il, depuis quatre ans, et qu'il m'avait gagnées au jeu de criccrac chez Antoine Guiciardini.

«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer, comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent soufflait, m'en demandèrent chacun une corde. Je la promis à tous, et j'en envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la moitié à Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue lui, sa femme, sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait dit le gaburro quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses garçons pour assommer un bœuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait pour moi aucun bénéfice, j'ai dit aux autres que je n'avais plus de bûches à vendre; ils en ont tous fait la grosse tête (la moue), surtout Baptiste Guiciardini, qui a mis cela au nombre de ses mésaventures d'État.

«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais auprès d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec un livre sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces poëtes familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou quelqu'un de ce genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou leurs jouissances amoureuses; ils me font souvenir de mes propres amours, et je me réjouis un peu dans ces douces mémoires.

«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village; je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant ainsi l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets frugals que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit domaine paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y trouve ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au criccrac ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous entend pas moins crier de là à San-Casciano.

«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre et secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour voir si à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...

«Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans mon cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits conformes à la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la société antique des grands hommes d'autrefois, où, accueilli amoureusement par eux, mes semblables, je me nourris de la seule nourriture qui est faite pour moi et pour laquelle je suis fait moi-même. Je ne rougis point de m'entretenir de niveau avec eux, de leur demander raison de leurs actes, et ces grands hommes ne dédaignent pas de me répondre avec leur indulgente bonté.

«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les morts, je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes angoisses, je ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de la mort; je me transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante, «qu'aucune science ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a appris,» j'ai noté de ces entretiens avec ces hommes antiques tout ce que j'ai recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie et dans leurs pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé des Gouvernements, ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément que je le peux dans les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en moi-même ce que c'est que la souveraineté, de combien d'espèces de souverainetés le monde se compose, comment elles s'acquièrent, comment elles se conservent, pourquoi elles se perdent; et si jamais quelques-unes de mes rêveries vous ont plu, celle-ci, je le crois, ne devra pas vous déplaire; et elle pourrait être acceptable surtout à un prince nouveau (allusion aux Médicis, rentrés maîtres de Florence, à qui il espérait plaire par cette haute leçon de gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la magnificence (majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; il pourra vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, ainsi que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse...

«J'irais bien vous voir à Florence, mais je craindrais qu'au lieu d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le geôlier de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après avoir invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de payer...

«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne puis pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté me rende l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer d'abord qu'à retourner des pierres, je m'y résignerais.

«Quant à mon ouvrage du Prince, s'ils prenaient la peine de le lire, ils verraient bien que les quinze années passées par moi au service, au maniement des affaires de la république, je ne les ai employées ni au jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser un homme qui a acquis déjà, aux dépens des autres et de lui-même, l'expérience consommée qu'il possède. Le meilleur garant que je puisse donner de ma fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon indigence?

«Adieu, soyez heureux et pensez à moi.

«Nicolas Machiavel.

«10 décembre 1513.»

II

Quel est le cœur qui ne soit pas ému de l'accent à la fois naïf, simple et pathétique de cette lettre, la plus belle protestation contre le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des grands hommes anciens et modernes retrouvées dans les archives du genre humain? On y sent l'homme qui se plie humblement comme le roseau au vent de son adversité et de sa misère. Comme on sent, quelques lignes plus loin, l'homme qui a le sentiment de sa supériorité sur ses contemporains, de son égalité de niveau avec les plus hauts caractères et les plus vastes intelligences de l'antiquité! Comme on y sent contre la fortune ce juste et muet mépris qui est la vengeance éternelle des hommes écrasés par l'iniquité de leurs contemporains! Enfin comme on y sent, dans les détails domestiques de sa métairie, de ses occupations, de sa pauvreté, de sa déchéance au milieu des meuniers, des chaufourniers et des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse d'imagination et cette verve de goût, d'amour, de débauche même, qui rappellent le Molière dans le Tacite, l'auteur des comédies dans l'homme d'État! Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la même page! Quand je ne connaîtrais de Machiavel que cette lettre, il serait pour moi un homme de bronze et un homme de chair, un grand exemplaire de l'humanité, un grand ludibrium de la fortune, un homme plus italien que toute l'Italie de son temps, un de ces hommes qui ont le droit de dire, avec le sourire du dédain de Marius à l'esclave: «Va dire à Rome que tu as vu Marius assis dans la boue des marais de Minturnes, mais toujours Marius.»

III

Or qu'était-ce jusque-là que Nicolas Machiavel? En deux lignes le voici.

Il était né à Florence d'une haute lignée étrusque et féodale, les Machiavelli. Leurs domaines, situés entre la Romagne et la république florentine, avaient été peu à peu absorbés dans les États toscans. Cette famille, non déchue, mais appauvrie, servait maintenant dans les armées ou dans la magistrature de la république toscane. Treize de ses membres avaient été gonfaloniers, c'est-à-dire à peu près doges de Florence. Le père de Nicolas Machiavel, le héros d'esprit et de plume de cette grande race, était gouverneur dans des provinces de la république. Il soigna l'éducation de son fils comme s'il l'eût senti prédestiné aux grandes choses. C'était le temps héroïque de l'Italie ressuscitée, la virilité de ce qu'on appelle le moyen âge. Dante, Pétrarque, Boccace, avaient créé la langue toscane avec les débris de la latinité romaine; la Grèce avait versé ses manuscrits dans les bibliothèques de Florence; l'atticisme s'unissait à la force dans les écrits des Toscans; ils avaient un poëte et des lettrés en tous genres; il leur manquait en prose un Tacite ou un Bossuet pour illuminer la politique et fixer la grande langue des affaires.

La littérature politique, illustrée en Grèce par Aristote, n'était pas née en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas Machiavel.

Sa mère, Bartholomée Nelli, d'une illustre maison florentine aussi, lui donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffées de sang romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sève et de force dans l'espèce humaine. Souvenez-vous des Dante, des Pétrarque, des Médicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini, des Michel-Ange, des Mirabeau, des Bonaparte; poëtes, artistes, écrivains, hommes de tribune, hommes d'État, hommes de guerre et de tyrannie, la Toscane est une mère féconde; Florence a du sang étranger dans les veines. Ce sang est la sève sauvage ou civilisée du génie.

IV

Je glisse sur les premières années de ce rejeton des Nelli et des Machiavelli; son intelligence vive, étendue, profonde et éloquente comme la passion, le fit remarquer avant l'âge. À vingt-huit ans le gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrétaire de la république. Ce secrétaire rédigeait les actes du gouvernement, il les inspirait et les discutait en les rédigeant; il était à la république ce que le souffleur est au drame, invisible, mais âme de tout.

L'Italie était alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera toujours, à moins qu'il ne renaisse à Rome un peuple-roi; elle était une perpétuelle et héroïque anarchie de cinq ou six nationalités qui se disputaient la puissance, la gloire, la primauté dans cette cendre du vieux monde: les membres principaux de cette anarchie étaient Venise, Rome, Milan, Naples, Florence; les Impériaux, les Français, les Espagnols, appelés comme aujourd'hui par les Piémontais en Italie, en faisaient leur champ de bataille ou le prix de leurs victoires.

Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient d'en être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à l'alliance de la France. Une république démocratique et religieuse, agitée par la parole d'un moine à moitié fou, à moitié factieux, mais toujours fourbe, Savonarola, avait remplacé les Médicis. Un caprice des historiens démagogues et des mystiques de ce temps-ci a voulu prendre au sérieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincère les dément à chaque mot. Savonarola n'était qu'un Marat encapuchonné; le peuple, qu'il avait trompé et fanatisé, en fit justice au premier retour de bon sens. Son supplice fut cruel, mais son exil était mérité. Il demandait le sang de tout ce qui n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche après avoir vécu en bourreau. Malheur aux partis qui prennent pour patrons dans l'histoire ces hommes de délire, de hache et de bûchers, tels que le moine Savonarola!

V

C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel exerça les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au dedans et d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les légations, lui firent connaître à fond la politique des puissances auprès desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les dépêches qu'il écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son gouvernement sont des chefs-d'œuvre de sagacité, de clarté, de style, appropriés aux affaires.

Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi fugitives que le temps, ni le texte de ces dépêches: cela ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces circonstances mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape Alexandre VI.

César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol, hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique comme un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder en Italie, par la puissance papale de son père, une dynastie des Borgia. Il la conquérait peu à peu par ses exploits, par ses trahisons, par ses intrigues, en se mettant tour à tour à la tête des troupes des divers États d'Italie. Il désirait passionnément devenir aussi, par son alliance avec la république de Florence, général des troupes toscanes. La république le redoutait et le ménageait. Elle chargea Machiavel de résider auprès de lui, tantôt pour se concilier l'appui de ses armes, tantôt pour éluder ses prétentions, toujours pour le flatter.