Ami! je poursuis seul notre pèlerinage
Aux grands maîtres vivants ou morts que nous aimons;
Guidé par un poëte, un ami de mon âge,
J'ai pris l'âpre chemin des pâtres sur les monts.
C'est un des vrais amis de cette idole à terre,
Qui, de son vieux perron, aime à le voir venir,
Du fond de l'avenue aujourd'hui solitaire,
Dans l'abandon de tous porter son souvenir.
Nous gravîmes Milly, cet aride village,
Par un chemin à pic, de buis tout tacheté,
Sur des coteaux pierreux où, sous l'or du feuillage,
S'azuraient les raisins embrasés par l'été.
La vendange joyeuse enivrait la montagne;
Hommes, femmes, enfants, chantant dans la campagne,
Cueillaient les raisins mûrs sur les vieux ceps tordus,
Ou prenaient leurs repas dans la vigne étendus.
Puis les bœufs lents traînaient les chars aux lourdes tonnes,
Et le sang des raisins ruisselait du pressoir;
Fêtes des derniers jours, allégresses d'automnes,
Vous êtes un adieu comme l'azur du soir!
La fête disparut derrière un cap de roche,
Comme soudain la vie au tournant de la mort.
Quelques chèvres en paix, sans craindre notre approche,
Rongeaient dans les ravins les broussailles du bord.
Nous montâmes plus haut faire aussi nos vendanges
De rêves purs à l'âme et d'air sain aux poumons;
C'est que la poésie est une vigne d'anges,
Qui mûrit et qu'on cueille à la cime des monts.
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Il allait, il montait, le chemin en spirale,
D'imprévus horizons en ravissant les yeux,
Des vignes aux sapins, sauvage cathédrale,
De la foule au désert, des abîmes aux cieux.
Les vendangeurs, épars dans les vignes fécondes,
Au vent de la montagne exhalaient leur gaieté;
Et les amis rêveurs montaient entre deux mondes,
En haut la solitude, en bas l'humanité...
Le poëte et son guide font halte au sommet, puis commencent à descendre vers la vallée du château.
Le sentier ruisselait de verdure et d'eau vive,
Tournait autour des houx que l'eau froide ravive;
Leurs grains rouges semblaient des grappes de corail.
Le clair-obscur des bois aux teintes de vitrail
Recueillait le regard et baignait l'âme d'ombre.
Cet escalier tournant qui descendait plus sombre,
Les chants de ce bouvreuil dans ce bois effeuillé,
Les eaux vives courant sur le caillou mouillé,
Cette gorge sonore où la brise apaisée
Accompagnait si bien le rêve ou la pensée,
Cette marche en avant comme un pas aux combats,
Ce haut isolement des tumultes d'en bas,
Ce grand cloître des bois propice à la lecture
Et la libre amitié dans la libre nature...
Ici le poëte change de ton, et, saisi de ces frissons lyriques qui sortent des sources et des bois sur les hauts lieux, il fait chanter un hymne à son cœur de philosophe de l'espérance. L'hymne évaporé, il descend plus bas, d'un pied plus rapide, et il aperçoit de loin les tours démantelées du château de Saint-Point,
Où le barde muet, ce moderne brahmane,
Vit entouré d'oiseaux et de chiens pour amis.
Là finit le premier chant de ce poëme pédestre. Il reprend le lendemain, au lever du jour, aux sons du cor des jeunes chasseurs réveillés pour courir le renard ou le loup dans la forêt:
Aux aboiements des chiens, aux fanfares du cor,
Notre hôte aussi parut, à cheval, mâle encor.
L'automne est la saison de Saint-Point. L'eau qui pleure.
La cloche plus sonore au loin lançant mieux l'heure,
Le vent d'automne humain aussi comme nos voix,
Les arbres nus pleurant leur jeunesse effeuillée,
Les sapins balançant leur deuil sur la vallée,
Les grands brouillards rêveurs flottant le long des bois,
Le ciel bleuâtre ainsi que des veines pâlies,
Les feuilles gémissant sous le rhythme des pas,
Couvrent tout de mystère et de mélancolie;
La vallée attendrit et ne désole pas.
Les chants du rouge-gorge errant dans l'avenue,
Des doux morts envolés adoucissent l'adieu,
Et le soleil, glissant des larmes de la nue,
Ouvre dans le nuage une échappée en Dieu.
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Mais il n'écoutait plus la voix de son génie,
Ni l'ami, ni l'oiseau, ni le vent dans les bois;
Il sonnait le tocsin de sa vie aux abois.
La saison et sa peine étaient en harmonie;
Sa demeure en débris et les feuilles tombaient;
Les bois tristes, les cœurs sans espoir, succombaient.
Sur sa noire jument, à la tête étoilée,
Il allait, en causant, sous la nuit de l'allée,
Comme sa sombre vie au fond de l'inconnu;
Il n'avait plus d'étoile, et son ciel était nu.
Au retour, un autre homme apparut; la nature,
Les amis revenus, les haltes ici, là,
La paix du soir avaient apaisé sa torture.
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Après une soirée consacrée à la lecture en commun, chacun se retira dans quelques recoins des vieilles tours du château, presque ouvert aux vents. Les livres et les tableaux ont suivi ceux de Walter-Scott à l'encan des commissaires-priseurs de Londres et de Paris. Avant le jour suivant, les deux pèlerins, à pas muets, font le tour du château pour découvrir la lueur mourante de la lampe de nuit, à travers les vitres, de leur hôte. Ils savent que je suis à l'étude avant le soleil: ils cherchent à me voir sans être vus. Lisez cet inventaire prosaïque, et pourtant poétique, de ma tour de travail:
Tout dort dans le château plein d'ombre et de silence.
Sous un cintre voûté, seul, un homme s'avance:
Au sillon de la plume, avant son laboureur,
Le poëte est debout, et marche à son labeur.
L'antre de la sibylle a la nuit du mystère;
La grotte du poëte est sombre, nue, austère.
Sa mère et son enfant sont tout près, chers tombeaux,
Deux portraits devant lui, de son cœur deux flambeaux!
Il écrit, le front haut, sur des feuilles sans nombre,
Sans courber comme nous sa taille sous l'effort,
Dans l'œuvre de l'esprit attitude du fort.
La lune du foyer, la lampe, luit dans l'ombre;
La flamme du sarment l'enivre de chaleur,
Et le feu, la lumière, harmonieux mélange,
Éclairant le poëte avec un jour étrange,
De leur chaude auréole enflamment sa pâleur;
D'un geste familier sa main gauche caresse
Ses deux blancs lévriers, amis et fils d'amis,
Dans l'épaisse fourrure à ses pieds endormis.
L'hôte est bon: je l'ai vu veiller avec tendresse,
Nuit et jour, sur son lit un pauvre chien mourant!
À qui sait compatir tout ce qui souffre est grand!
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Mais le phare du jour déchire les ténèbres
Qui dorment sous l'église et les arceaux funèbres
Où sont les morts, si chers qu'on ne les nomme pas!
À cette heure où tout vit, qu'est-ce que le trépas?
Chaque matin pour l'homme est une renaissance!
À l'appel du soleil on se lève soudain;
Le corps prend sa fraîcheur, l'âme son innocence,
Dans cet air transparent et vierge du jardin.
Oh! la fraîcheur de l'aube! oh! comme elle réveille
Et chasse de la nuit la lourde volupté!
Comme on rouvre son cœur oppressé par la veille,
À ce vent de jeunesse et d'immortalité!
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Mais voici, du matin humant la fraîche haleine,
Comme un marin serré dans sa veste de laine,
Devant le cimetière et le sombre inconnu,
Debout sur son balcon, qu'un homme, le cou nu,
Jette aux oiseaux du pain; ils viennent par volées,
Du faîte de la tour et du fond des allées.
Lui, fixe on ne sait quoi là-bas à l'horizon,
Comme pour voir au ciel l'enfant de sa maison.
La chapelle des morts, l'église du village
Montent devant ses yeux, au-dessus du feuillage.
Avec ses lévriers sur son balcon de bois,
Il me salue au loin du geste et de la voix;
Et son salut sonore, envoyé dans l'espace,
Vient vibrer jusqu'à moi, puis se prolonge et passe.
Auprès des jeunes fleurs souriant aux vieux murs
Des beaux livres rangés ainsi que des fruits mûrs,
Des oiseaux voletant dans leur cage fleurie,
La femme du poëte aussi travaille et prie.
Artiste matinale, elle écrit du pinceau
Des poëmes de fleurs au bruit des chants d'oiseau.
C'est charmant! tu connais ces arches de corolles
Où le poëte, heureux aux jours de liberté,
Chantait, et pour ses vers trouvait des auréoles:
La poésie et l'art enlaçaient leur beauté.
Ô vers, ô jeunes fleurs, qui mêlaient leur couronne!
Idéale union, pourquoi, pourquoi mourir?
L'âme, comme la terre, a donc des vents d'automne
Qui l'effeuillent aussi, pour mieux la refleurir!
Les mains lourdes de dons, le poëte avec grâce
Descend vers les oiseaux et les chiens de la cour;
Au pas aimé du maître alors la bande accourt,
Bondit, aboie, et vole, et chante sur sa trace.
Il porte sur le poing, comme un cheik du Liban,
Son perroquet splendide à l'amitié jalouse,
Et, près de lui, les paons errant sur la pelouse
Ouvrent leur arc-en-ciel et perchent sur le banc.
Poëte en action, il rassemble et convie
Autour de son foyer d'un éclat tout vermeil,
Tous les bruits, les rayons, la fête de la vie;
Il aime la splendeur, comme un fils du soleil.
Il part pour la montagne, et son cheval l'enlève:
Vivent les monts! l'esprit avec les pas s'élève.
Et le maître, emporté par des souffles divins,
S'en va, poëte équestre, au-dessus des ravins,
Au galop, dans le vent, selon sa fantaisie,
Humer, à pleins poumons, l'air et la poésie.
XVI
Ici le jeune pèlerin de Saint-Point se souvient d'une petite anecdote de village, dont il me fait ressouvenir aussi en souriant.
C'était en 1857. Le vieux manoir réunissait une nombreuse tribu de famille et d'amis de la famille, plusieurs jeunes nièces avec leurs petits enfants. Par un beau soir d'octobre, toute cette société, les jeunes gens à pied, les femmes à cheval, les enfants sur des ânes, partit pour visiter les plus hauts sommets des montagnes qui séparent le bassin de la Loire du bassin de la Saône. Cette chaîne, boisée d'épaisses bruyères et de rares châtaigniers, est un amphithéâtre d'où l'on a pour spectacle, d'un côté, les neiges dentelées des Alpes, de l'autre, la vallée creuse et verte de Saint-Point, avec ses tours dorées par le soleil des soirs: site solennel, quand on s'y assied en regardant le mont Blanc; site modeste et recueilli, quand on s'y retourne pour regarder la vallée sombre et la vieille ruine du château.
XVII
Ce jour-là, j'avais eu affaire dans le Mâconnais; j'avais promis à mes hôtes de revenir par les sentiers de chèvres qui abrégent la distance et de les rencontrer au sommet de la chaîne sous des châtaigniers convenus.
Ces sites déserts ne sont fréquentés que par des bergers, enfants des chaumières isolées de la montagne, qui y mènent paître les chevreaux et les moutons. Ces enfants se réunissent par groupes de cinq ou six têtes blondes pour jouer ou pour cueillir les mûres ou les noisettes au bord des sentiers; ils sont tous petits, et se cachent au moindre bruit sous les taillis, parmi les fougères, jusqu'à ce que le bruit des passants disparus les laisse revenir à la place qu'ils ont quittée. Quelquefois ils sont si pressés de s'enfuir qu'ils n'ont pas le temps de reprendre leurs sabots, et qu'ils se sauvent pieds nus en abandonnant leur chaussure de bois sur le chemin.
Il en était arrivé ainsi ce soir-là. Un essaim de petits bergers, étonnés et effrayés du bruit des conversations animées entre tant de personnes qui s'exclamaient à chaque pas sur les beautés du site, s'étaient enfuis bien loin et cachés dans les hautes fougères pour voir sans être vus. Ils avaient laissé huit ou dix paires de sabots très-petits sur la place: la petitesse des sabots disait l'âge des enfants par la mesure des pieds qu'ils avaient chaussés. Les visiteurs et les enfants du château s'ingéniaient à chercher des yeux, à appeler de la voix ces petits bergers invisibles, et qui se gardaient bien de se montrer, quand j'arrivai moi-même au rendez-vous par le sentier opposé de la montagne.
Je mis pied à terre, et j'attachai mon cheval à un noisetier, pour m'asseoir sur la mousse avec mes convives. Le jeune poëte se trouvait apparemment là, et voilà comment il raconte la petite niche que nous fîmes aux petits bergers de la montagne, plus enfants qu'eux sous des cheveux gris ou sous nos fronts chauves.
.......Le poëte,
En mettant pied à terre au sommet du plateau
Aperçut des sabots près d'une cendre grise;
Les enfants avaient fui, saisis par la surprise,
Effrayés des grands yeux des dames du château,
Leurs chèvres mordillant en paix l'herbe des cimes.
Et là, comme au désert les Arabes conteurs,
Autour de notre Antar en rond nous nous assîmes.
Écoutez le beau conte éclos sur ces hauteurs:
Antar prend les sabots, sans rien dire; il y glisse
Un trésor, des gâteaux, de l'argent qui reluit;
Puis, les posant, sourit de l'heureuse malice.
Ces malices du cœur sont ses gaietés, à lui!
Quand tu veux, quel fuseau de bonheur tu dévides,
Ô cœur!—Chacun joua le jeu de charité.
Quand on partit, riant de ce tour de bonté,
Les sabots étaient pleins: les bourses étaient vides.
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Le lendemain venaient dans la cour du château
De frais petits enfants à la joue en fossettes,
Offrant ce qu'ils avaient, des paniers de noisettes;
C'était le tour aussi des bergers du plateau:
Ils avaient deviné la main dans le cadeau;
Leur mère, en leur mettant leur chemise de fêtes,
Leur avait dit: «Tu vas au clocher, fais-toi beau!
Quand on voit jusqu'ici monter les robes blanches,
Notre semaine, enfants, a toujours deux dimanches!»
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Un jour la parabole apparaîtra plus grande,
Au fond du clair-obscur doré d'une légende,
Des souvenirs confus dans le cœur des petits,
Comme au fond des ravins de bleus myosotis.
D'autres bergers peut-être, ainsi qu'au moyen âge,
Sur la montagne iront faire un pèlerinage,
Et quelque vieille femme en indiquant le lieu,
Leur dira: C'est ici que le miracle eut lieu!
Un conte amusera la chaumière idolâtre;
Les enfants, dans l'espoir du don miraculeux,
Porteront leur sabot le soir au coin de l'âtre,
Dans leur berceau dès l'aube ouvriront leurs doux yeux,
Et, tout joyeux, croiront à ces douces chimères,
En trouvant les présents cachés là par leurs mères!
La poésie grecque des temps intermédiaires entre l'épopée et le chant klephte populaire a-t-elle rien de plus domestique, de plus gracieux, de plus paysannesque, de plus terre à terre et de plus aérien à la fois que ce petit poëme? L'hirondelle aussi rase quelquefois le sol, et c'est alors justement qu'elle montre le mieux qu'elle a des ailes!
XVIII
Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-là; mais quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du métal par leur profondeur et leur solidité. Nous l'admirons et nous le regrettons. Que le jeune poëte ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux vers, ce n'est pas l'éloquence: c'est le charme. Il a reçu ce don des dons: qu'il ne s'égare pas sur les traces des poëtes politiques, systématiques, empiriques, métaphysiciens, logiciens, sectaires, que sais-je? qui pullulent maintenant à la suite de telles ou telles factions, et surtout de celle qu'on appela la faction de l'avenir. Deux de ces poëtes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent d'instrument en entrant dans ce grand concert des âmes qui accorde ses lyres pour remuer le siècle nouveau; ils veulent nous faire penser, il s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul système en poésie; or il n'y a rien de moins plaisant qu'un syllogisme, fût-il en beaux vers.
Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle qu'elle soit, n'est point du domaine des poëtes. Pourquoi? parce que l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus grand patriote de l'Europe peut être un détestable poëte, quoiqu'il soit excellent citoyen, et le premier poëte de Rome a pu être un très-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera jamais de demander si Homère était royaliste ou républicain, démocrate ou aristocrate? Il était Homère, et c'est assez; le cœur et l'imagination, voilà tout ce qu'il faut aux poëtes! Soyez charmant, et pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir, à l'exemple de ses amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier!
XIX
Nous eûmes une de ces belles heures, oasis des vies inquiètes comme la nôtre, le jour où nous rencontrâmes à Marseille, prêt à repartir pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientôt avec l'admiration grave du poëte et avec la tendresse de l'amitié. C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si hautes places dans la littérature poétique de nos jours. Il me semble encore entendre sa voix de poitrine, résonnante comme une vague d'Ionie dans un creux de rocher des Phocéens, la première fois qu'il adressa, comme un vrai Horace à un faux Virgile, les adieux du poëte sédentaire au poëte errant! J'analyserai avant peu de mois sous les yeux du lecteur ces poëmes maritimes, ruraux et guerriers, où l'on retrouve tant d'échos d'Homère, de Théocrite ou de Tyrtée. Joseph Autran est un Grec mal francisé (heureusement pour lui et pour nous), qui, ayant abordé sur quelques débris de l'antique Phocée aux bords de la Provence, comme Reboul, Mistral, Méry, Barthélemy et cent autres, n'a pas pu se défaire encore de l'accent natal: il est de cette colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie ionienne, reconstruit une poésie française plus colorée, plus harmonieuse et plus chaude surtout que la poésie du Nord! Nous les feuilleterons tous à leur heure ici. Quand on compose laborieusement le diadème littéraire de son siècle pour les princes de l'art en tout genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales éparses sur les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les enchâsser dans la mémoire.
XX
Je parlerai surtout bientôt d'un autre hasard ou plutôt d'un autre bonheur de génie, dans une rencontre qui nous a donné et qui donnera probablement à l'Angleterre, à la France, à l'Europe, d'étranges étonnements et de vives admirations quand l'heure sera venue. Voici comment ce miracle de la nature nous fut révélé, comme il le sera à tout ce qui lit.
XXI
C'était par une sombre matinée de novembre, à Paris, quelques années après la révolution de 1848, qui m'avait rejeté seul, meurtri et nu, sur le rivage, après ce grand naufrage où j'avais été moi-même aussi naufragé que pilote.
Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour soutenir sur l'eau ceux qui périssaient de ma perte. J'écrivais le Conseiller du peuple, journal à cinquante mille abonnés, dans lequel je m'efforçais de modérer les esprits impatients à qui l'élan exagéré allait faire traverser la liberté; je le voyais, je le disais. La sueur du travail et du patriotisme ruisselait dès l'aube du jour sur mon front.
On m'annonça une jeune fille parlant le français avec un accent étranger et demandant à m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer. Je passai une main dans mes cheveux, soulevés par l'inspiration, pour présenter un front décent à l'étrangère, et je jetai ma plume fatiguée sur le guéridon qui portait, à côté de moi, le monceau de pages écrites à la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je ne m'attendais pas à un rafraîchissement d'esprit si charmant, mais j'en avais besoin: «Ce n'était pas la saison des roses,» comme dit le poëte persan Saadi.
XXII
Je vis entrer une rose pourtant; mais une rose pâle, une rose du Nord, une jeune fille, presque une enfant, dont les traits, à peine indiqués par la nature, étaient plutôt, comme la Psyché de Gérard, une ébauche de la beauté, une esquisse de la grâce, qu'une beauté palpable, qu'une grâce éclose.
Elle grandissait encore; aucune de ses formes, presque aériennes, ne se dessinait sous le cachemire des Indes qui l'enveloppait des plis perpendiculaires de la statue. On eût dit que ce corps si léger n'aurait pas eu besoin de ses pieds pour le porter; ce n'était qu'une âme habillée. Je crus voir marcher, ou plutôt glisser sur le tapis, l'Inspiration.
Son visage, dont tous les délinéaments étaient nets, purs, minces, transparents comme un camée, avait la délicatesse d'une miniature; mais il était sévère comme une pensée. Avez-vous vu un buste de lord Byron adolescent? Cette jeune fille lui ressemblait, comme une sœur plus jeune à son frère: elle, aussi belle que lui, lui, moins éthéré qu'elle, tant ce visage était d'un enfant; mais les yeux étaient d'un être qui a fini sa croissance. C'est que le cœur dormait encore dans cette jeune fille, et que la pensée était déjà tout éveillée; ou bien peut-être la pensée n'avait-elle jamais dormi en elle, et cette créature surnaturelle était née en pensant.
Quoi qu'il en soit, ses grands yeux, d'un bleu sombre où l'azur et la nuit luttaient, sous de très-longs cils, comme l'ombre du bord et le bleu du large sur la mer pour en nuancer l'éclat et la profondeur; ses grands yeux, dis-je, ne pouvaient plus rien acquérir de plus achevé par les années (que des larmes peut-être); ils luisaient comme deux étoiles de première eau sous l'arc d'un front proéminent; leur seule impression, c'était le génie. Or l'expression du génie, dans des yeux de femme, savez-vous ce que c'est? C'est ce qu'on appelle le surnaturel, autrement dit ce qu'on n'a jamais vu dans un autre regard, et par conséquent ce qu'on n'a pu comparer à rien. Je renoncerai donc à vous définir ce regard.
XXIII
J'étais, je le confesse, intimidé par cette véritable apparition de lumière dans mes ténèbres. Je l'interrogeai avec le respect presque tremblant d'un homme qui ne craint aucun homme, mais qui tremble devant tous les anges.
J'appris, dans une longue conversation, que cette jeune fille était une Irlandaise, d'une famille aristocratique et opulente dans l'île d'Émeraude; qu'elle était fille unique d'une mère veuve qui la faisait voyager pour que l'univers fût son livre d'éducation, et qu'elle épelât le monde vivant et en relief sous ses yeux, au lieu d'épeler les alphabets morts des bibliothèques; qu'elle cherchait à connaître dans toutes les nations les hommes dont le nom, prononcé par hasard à ses oreilles, avait retenti un peu plus profond que les autres noms dans son âme d'enfant; que le mien, à tort ou à raison, était du nombre; que j'avais parlé, à mon insu, à son imagination naissante; qu'enfant, elle avait balbutié mes poëmes; que, plus tard, elle avait confondu mon nom avec les belles causes perdues des nations; que, debout sur les brèches de la société, elle avait adressé à Dieu des prières inconnues et inexaucées pour moi; que, renversé et foulé aux pieds, elle m'avait voué des larmes..... les larmes, seule justice du cœur qu'il soit donné à une femme de rendre à ce qu'elle ne peut venger; qu'elle était poëte malgré elle; que ses émotions coulaient de ses lèvres en rhythmes mélodieux et en images colorées. Elle m'en récita quelques-uns, dont j'étais moi-même l'objet. Ces vers semblaient avoir été pensés par Tacite et écrits par André Chénier; quoique composés par elle dans une langue étrangère (le français), ils n'avaient ni l'embarras de construction d'une main novice à nos rhythmes, ni la mollesse, ni la chair flasque des essais poétiques de l'enfance ou de l'imitation sous une jeune main; ils étaient tout nerfs, tout émotion, tout concert de fibres humaines; ils jaillissaient du cœur et des lèvres comme des flèches de l'arc intérieur allant au but d'un seul jet, et portant un coup droit au cœur sans se balancer sur un éther artificiellement sonore: Je sonne en tombant, non parce qu'on m'a mis une cloche aux ailes, mais parce que je suis d'or. Ces vers ne chantaient pas, ils frémissaient: leur seule musique était leur vibration en touchant l'âme. J'étais confondu d'entendre une voix plus virile que celle de Talma, plus tragique que celle de Rachel. Je méditais, les yeux baissés, en silence, mon étonnement, bien plus étonné encore lorsqu'en relevant les yeux je me trouvais en face d'une enfant de seize ans, pâle comme un spasme, calme comme l'héroïsme, belle comme l'idéal traversant la sombre réalité du temps.
Je ne fis ni geste ni exclamation: les compliments étaient hors de saison devant un miracle. Tout était sérieux dans ce génie, austère dans cette grâce; je compris que j'étais en face d'une sœur du jeune Pic de la Mirandole, quand cette intelligence surnaturelle, incarnée dans un bel adolescent, comparut devant le pape, les cardinaux et le congrès de tous les érudits d'Italie, pour répondre sur toutes les matières et dans toutes les langues à ce cénacle de l'intelligence humaine. De question en question j'arrachai à cette jeune fille, modeste autant qu'universelle, le secret de tout ce qu'elle savait à l'âge où l'on ignore tout. Elle écrivait avec la même facilité en anglais, en allemand, en français, en italien, en grec, en hébreu, éloquente et poëte sur dix instruments antiques ou modernes, sans distinction et presque sans préférence; musicienne qui joue avec tous les claviers. Un seul homme en Italie, Mezzofanti, un seul homme en France, le comte de Circourt, ont offert au monde ce phénomène de l'universalité des langues et des connaissances humaines; mais ces deux hommes étaient deux miracles d'organisation intellectuelle achevés par les années et par les études. La jeune fille avait seize ans, et de plus elle était un grand poëte. Tant de sciences chez elle n'étaient que les jouets de son enfance et les outils de son génie. Quel rayonnement ne sortira pas d'une telle étoile? Le siècle le saura plus tard, et je vous le dirai moi-même bientôt.
Je la reconduisis tout ébloui d'intelligence jusque sur le palier de ma petite maison; elle marchait devant moi dans le soleil, et j'avoue qu'au lieu d'une trace d'ombre derrière elle, elle me semblait laisser une trace de lumière sur les dalles qu'elle avait foulées en se retirant.
Le monde l'appelait miss Blake; je ne sais quel nom lui donnera la poésie, mais elle en aura un.
XXIV
Et ce fut aussi un de mes beaux jours littéraires, les uns à Paris, les autres à Saint-Point.
Hélas! ils deviennent rares dans cette dernière et précaire demeure de nos bonnes années. Sur cette clairière jaunissante où Laprade et tant d'autres étaient venus se transfigurer depuis Hugo, comme sur un humble Thabor des poëtes, les chênes ont été abattus, pour convertir en une poignée d'or nécessaire les rêves mille fois plus dorés qui tombaient avec leur ombre de leurs cimes; les sentiers battus par les pieds d'amis s'effacent, le château est désert; le cheval Saphir, qui me portait, dans les grandes journées de feu de Paris, à la défense des foyers et des familles, et que la popularité honnête soulevait quelquefois des pavés sur les bras du peuple, erre seul aujourd'hui dans le pré sous ma fenêtre, paissant en liberté l'herbe d'automne; de temps en temps je le vois relever la tête, regarder par-dessus le buisson, écouter les chars lointains, et hennir au vent, croyant toujours que ce sont ses maîtres qui reviennent le seller et le monter pour le conduire à la victoire; puis, détrompé par l'attente vaine, il retourne tristement brouter près des bœufs roux et des vaches blanches, à la lisière des bois qui lui versent l'ombre!
Malédiction, ô cher compagnon de mes jours de fatigues, à ceux qui t'ont laissé dix ans brouter déferré sur cette herbe sèche, et moi languir inutile dans cette masure presque démolie sur ma tête, pendant que le sang généreux de la force et de la liberté coulait encore, inutile, dans nos vieilles veines!
Rien n'est de ce qui devrait être, dit le proverbe des hommes; tout est bien, dit la résignation, le proverbe de Dieu!
Ce n'est pas sur moi que je pleure, pauvre animal! c'est sur toi. Qui sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe dans ce pré, où je t'ai donné l'hospitalité à vie à côté de l'âne et des vaches, et si un dur acquéreur de Saint-Point ne trouvera pas que ce cheval invalide est un luxe de cœur qui dîme l'herbe, et ne t'enverra pas à l'équarisseur du village voisin pour avoir ta peau et ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une nation! Si je demandais à ce peuple pour toi une botte de foin à vie, je ne l'aurais pas! Honte et misère! Finissons!
Lamartine.
LIXe ENTRETIEN.
LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.
LE PRINCE DE TALLEYRAND.—ÉTAT ACTUEL DE L'EUROPE.
I
Qu'est-ce que la diplomatie?
C'est la bonne ou mauvaise conduite de ces grandes individualités qu'on appelle des nations.
Cette bonne ou mauvaise conduite est inspirée aux nations par leurs hommes d'État, pratiquée par leurs cabinets, exprimée par leurs diplomates, promulguée par leurs manifestes, leurs notes, leurs dépêches, portée dans les cours ou dans les congrès par leurs ambassadeurs.
La diplomatie de chaque nation est l'expression de son caractère:
Égoïste, superbe, religieuse, humanitaire et philosophique, en Angleterre;
Héroïque, généreuse et versatile, en France;
Immorale, cauteleuse et improbe, en Prusse;
Modeste, honnête et intéressée, en Hollande;
Ombrageuse et amphibie, en Belgique;
Persévérante, longanime, sans scrupule, mais non sans honnêteté, en Autriche;
Vaine, chevaleresque et loyale, en Espagne;
Grecque, habile, à petits manéges et à grandes vues, en Russie;
Consommée, universelle, sachant toutes les langues des cabinets, à Rome, Rome, la grande école de la diplomatie moderne, puissance qui ne vit que de politique sur la terre, d'empire sur les consciences, de ménagements avec les cours, de résistance derrière ce qui résiste, d'abandon de ce qui tombe, d'acquiescement aux faits accomplis;
Dépendante et adulatrice, dans les petites cours d'Allemagne et d'Italie, clientes de la force et de la victoire;
Hardie, inquiète, insatiable, en Piémont; prompte à tout recevoir, quelle que soit la main qui donne; prête à tout prendre, quelle que soit la main qui laisse envahir;
Alpestre, rude, pastorale, probe, mais intéressée, en Suisse; non dépourvue d'une sorte d'habileté villageoise, se faisant appuyer par tout le monde, mais n'appuyant elle-même personne contre la fortune;
Enfin, simple et franche en Turquie, jouissance arriérée dans la voie de la corruption des cabinets européens; puissance de bonne foi, dont la candeur est à la fois la vertu et la faiblesse; puissance naïve qui n'a jamais eu de diplomatie que la ligne droite; puissance qui a toujours cru à toutes les paroles, et qui n'a jamais manqué à la sienne; puissance, enfin, destinée à être la grande et éternelle dupe de tous les cabinets, dupeurs de son ignorance et de sa loyauté.
Voilà les caractères dominants des nations qui ont une diplomatie: leur diplomatie est à leur image.
II
Or ces diplomaties parlent et écrivent; leurs manifestes, leurs protocoles, leurs dépêches, leurs notes, sont leur littérature: grande littérature en action des rois, des assemblées, des peuples, qui bouleverse ou reconstruit les nations; qui fait droit aux faibles, résistance aux oppresseurs; qui lance la guerre, justice de la mort, ou qui maintient la paix, la paix, première propriété de l'espèce humaine, puisque c'est la propriété de la vie.
III
Les bibliothèques de ces actes de la littérature diplomatique sont les archives de nos ministères des affaires étrangères. Ces archives recueillent ces actes comme les titres des nations; là sont enregistrés leurs droits et leurs limites. C'est dans les congrès, tribunaux suprêmes de la société internationale, que sont débattus, rejetés ou admis ces titres. Ils font la loi des nations entre elles tant qu'un grand criminel d'État ne vient pas les déchirer à la face de Dieu et des hommes. Pendant cet interrègne de la violence et de la conquête, le droit se tait, la fortune seule juge, le monde légal cesse d'exister pendant une période d'attentats heureux ou malheureux; puis les armes tombent, par lassitude, des mains de l'Europe. La diplomatie arrive, envisage ces débris, examine tous les droits, même ceux de la conquête, sanctionne, compense, indemnise, refait la carte légale du monde et rend la paix aux peuples.
Puis vient en dernier lieu l'histoire, l'histoire, qui, telle que celle du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers, par exemple, compulse toutes les négociations et tous les actes de ces diplomaties diverses, et les étale sous les yeux des siècles pour l'instruction des diplomates présents et futurs, de façon que chaque nation reconnaisse sa pensée, bonne ou mauvaise, dans les actes de son gouvernement, et qu'un nouveau droit public devienne la loi pacifique des nations.
C'est cette conclusion des grandes crises perturbatrices du genre humain qui devient la géographie légale du globe, en d'autres termes, le droit public, la légitimité des nations.
IV
Ce droit public, ce droit des gens, a ses règles écrites, aussi inviolables, aussi sacrées que le droit privé entre les individus. Celui qui les viole est hors la loi; tout le monde a le droit de guerre contre lui; c'est le grand anarchiste de la société internationale, c'est l'insurgé contre la civilisation: car le droit public, c'est la civilisation. Les diplomates sont les légistes des peuples civilisés.
Une Europe qui ne reconnaîtrait pas de droit public, ou qui ne le ferait pas respecter, serait une barbarie universelle; le monde y serait joué aux dés tous les jours. Tous les peuples ont le droit ou le devoir de courir sus à celui qui s'insurge contre le droit public: car ce droit public n'appartient pas seulement à une nation, il appartient à toutes.
C'est ici que le mystère de ce qu'on appelle le droit d'intervention s'explique très-logiquement, malgré ses obscurités et ses contradictions.
L'intervention d'une puissance chez une autre est illicite quand il s'agit de s'immiscer dans les intérêts purement nationaux et intérieurs d'un peuple, libre de ses volontés et de son mode de gouvernement ou de dynastie chez lui-même.
L'intervention est licite et obligatoire toutes les fois qu'un pays franchit ses limites, ses droits personnels, ses conventions, ses traités, sa géographie, et porte atteinte, les armes à la main, au droit public, propriété commune de l'Europe, et que l'Europe garantit à la civilisation générale.
C'est le beau phénomène de la solidarité du genre humain. Liberté chez vous, inviolabilité de chacun, répression d'un seul par tous quand un seul veut se substituer par ambition au droit de tous: tel est le droit public, Grotius, Puffendorf, Burlamachi, l'ont rédigé; mais il est écrit mieux encore dans le bon sens et dans la conscience, ces deux législations divines de la civilisation. C'est là la religion internationale et universelle des nations: les congrès en sont les synodes. Anathème sur le roi, le peuple ou le conquérant qui ne reconnaît pas le droit public: qu'il soit l'excommunié de la civilisation!
V
Voilà le code de la diplomatie dans les temps réguliers et dans l'Europe honnête.
Mais, en dehors de cette sphère plus ou moins régulière et plus ou moins morale de la diplomatie, il y a la sphère des passions, des cours, des républiques, des cabinets, des conquérants; sphère où se meut une diplomatie plus ou moins intéressée, égoïste, ambitieuse, immorale, quelquefois perverse, qui laisse un libre jeu aux diplomates, selon que leurs caractères, leurs pensées, leurs vues, se proposent des succès plus légitimes ou plus illégitimes, par des moyens plus consciencieux ou plus coupables. C'est dans cette large sphère des affaires nationales ou européennes que les grandes individualités diplomatiques dessinent leurs figures pour l'admiration ou pour la réprobation de l'histoire. C'est là que les ministres véritablement historiques, tels que Richelieu, Mazarin, le duc de Choiseul, les deux Pitt, Metternich, Talleyrand, posent devant nous, et laissent la postérité prononcer à distance sur la valeur, sur la vertu, sur les vices, sur la justice, sur l'habileté, sur la moralité enfin de leurs négociations, à la honte, à la gloire ou à la perte de leur pays.
VI
Cette étude, souverainement intéressante et souverainement morale, serait une admirable histoire de l'Europe par sa diplomatie, si je pouvais, sans fatiguer l'attention du lecteur, la faire remonter jusqu'aux premières transactions diplomatiques connues entre les grands cabinets et les grands ministres de l'Europe; ce serait un livre, vous ne me permettez qu'un entretien. Je m'abstiens donc à regret de ces développements dans le passé; je ne sortirai pas de notre siècle. La diplomatie du vieux monde a fini son ère le jour où la révolution française a commencé la sienne. L'ancienne diplomatie était entièrement dynastique; elle se résumait dans les intérêts, l'ambition, la grandeur des familles royales occupant les trônes; elle se composait des rivalités entre ces maisons royales; des mariages, des hérédités, des pactes de famille, nouaient ou dénouaient cette diplomatie. En 1789, tout change, tout s'élargit à la proportion des intérêts des nations, prenant la place des intérêts individuels. La diplomatie féodale, matérielle ou domestique disparaît: la diplomatie intellectuelle commence.
VII
C'est donc là aussi que nous devons commencer. Or l'homme qui a le premier et le plus longtemps manié cette diplomatie nouvelle qu'on peut appeler du nom de la révolution française, la diplomatie moderne, la diplomatie de la France, c'est le prince de Talleyrand; il l'a inspirée, maniée ou gouvernée presque constamment, soit comme membre des comités diplomatiques, en 1789 et 1790, soit comme envoyé secret à Londres, en 1791, jusqu'au 10 août, soit comme ministre des relations extérieures sous la république régularisée du Directoire, soit comme ministre du Consulat, soit comme membre du premier Empire, soit comme ministre de sa propre pensée, ayant pris, de sa pleine audace et de sa propre autorité, la France sous sa responsabilité en 1814, dans le gouvernement provisoire, gouvernement jeté entre la France vaincue et l'Europe armée pour restaurer à la fois la patrie envahie et la monarchie constitutionnelle des Bourbons, soit comme ministre plénipotentiaire et ambassadeur à la fois au congrès de Vienne, soit comme ministre de Louis XVIII à Vienne, à Gand et à Paris, après la seconde restauration des Bourbons, en 1815, soit comme ambassadeur de la royauté d'Orléans en Angleterre, après 1830, soit comme membre principal de la conférence de Londres, en 1831, pour se jeter une dernière fois entre la guerre européenne et la France après la révolution de la Belgique, soit enfin comme membre de la chambre haute et comme oracle consulté et obéi de la diplomatie française, régnant encore du sein de son repos majestueux sur les affaires du monde jusqu'à plus de quatre-vingts ans, soit même encore comme ministre honoraire à son dernier soupir, quand le souverain de la France vint recueillir, une heure avant sa mort, ce dernier soupir comme le secret de la Providence diplomatique, les rideaux fermés, la foule écartée, seul à seul avec l'homme du mystère.
C'est donc évidemment dans la pensée, dans les négociations, dans les transactions de ce grand homme d'État, dont la vie se confond avec deux siècles et dix gouvernements de la France, qu'il convient le mieux, selon nous, d'étudier littérairement la conduite des affaires diplomatiques dans le système moderne de l'Europe.
Nos successeurs, plus heureux que nous, auront pour cette étude des lumières non pas plus impartiales, mais plus éclatantes que les nôtres: car M. de Talleyrand a écrit, dans les dernières années de sa vie, ses Mémoires; mais, avec cette souveraine sagacité qui ne lui fit jamais défaut ni dans sa vie ni dans sa mort, il a, par son testament, ajourné la publication de ces Mémoires à trente ans après son décès. Il n'a point été impatient de justice; il ne l'a pas attendue, cette justice, de ses contemporains; il a jugé que ni les républicains ardents et sectaires, ni les royalistes absolus et irrités, ni les hommes religieux implacables contre sa répudiation du sacerdoce, même sanctionnée par le souverain pontife, ni les démocrates jaloux de toute antiquité de race dans ceux-là même qui les adoptent, ni les démagogues furieux contre ceux qui conservent le sang-froid et la mesure aux révolutions, ni les bonapartistes survivants du premier Empire, qui ne pardonnent pas à l'homme de 1814 d'avoir préféré la patrie à un homme, et prévenu par la déchéance de Napoléon le suicide de la France, ni les apôtres turbulents de la guerre, qui ont toujours trouvé entre eux et leurs mers de sang, dans les ministères, dans les ambassades, dans les congrès, l'homme de la paix, personnifié par le grand diplomate, ni les légitimistes de 1830, qui n'excusent pas ce vieillard monarchique d'avoir conseillé deux Bourbons sur le même trône, ni toutes les médiocrités, enfin, que la longue fortune et la supériorité exaspère contre tout nom historique, il n'a pas jugé, disons-nous, qu'aucun de ces partis contemporains fût assez impartial pour l'écouter, même du fond de sa tombe; il a su attendre, et il a bien fait. Voyez, en effet, avec quelle animosité, indigne d'un si beau génie, M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, traîne complaisamment sur la claie le nom de M. de Talleyrand, souillé et marqué par de petites furies qui ne vivent que l'espace d'une petite colère!
Quant à nous, que l'âge, la retraite, la distance, l'isolement des partis rendent, non indifférent, mais impartial, prenons hardiment cet homme supérieur à deux siècles pour type de la littérature diplomatique; feuilletons à la fois sa vie et ses pensées sur les intérêts permanents de la France sous tous ces gouvernements transitoires.
Une pensée, il faut le reconnaître, une pensée honnête les domine toutes et les relie toutes dans leur incohérence. Cette pensée, c'est LA PAIX. C'est cette pensée honnête, persévérante, patriotique et européenne, la paix, qui surnage sur la tombe de M. de Talleyrand; elle donne une signification véritablement morale à une vie grosse de petites immoralités, mais pure de crimes; elle fait extraire, avec un respect au moins politique, le nom de M. de Talleyrand de la gémonie des vices où M. de Chateaubriand l'avait enseveli sous ses invectives.
VIII
M. de Talleyrand débutait alors dans les affaires, qu'il a maniées, nouées, dénouées depuis, sans interruption, pendant plus d'un demi-siècle, et qu'il n'a résignées qu'à sa mort. Il avait trente-huit ans. Sa figure délicate et fine révélait, dans ses yeux bleus, une intelligence lumineuse, mais froide, dont les agitations de l'âme ne troublaient jamais la clairvoyance. L'élégance de sa taille élevée était à peine altérée par une difformité corporelle: il boitait. Mais cette infirmité ressemblait à une hésitation volontaire de sa contenance: son adresse savait changer en grâces jusqu'aux défauts de la nature. Ce vice de conformation l'avait seul empêché d'entrer dans la carrière des armes, à laquelle sa haute naissance l'appelait. Son esprit était la seule arme qu'il lui fût permis d'employer pour faire jour à son nom dans le monde. Il l'avait enrichi, poli, aiguisé pour les combats de l'ambition ou pour les conquêtes de l'intelligence. Sa voix était grave, douce, timbrée comme l'émotion voilée d'une confidence. On sentait en l'écoutant que c'était l'homme qui parlerait le mieux à l'oreille de toutes les puissances, peuples, tribuns, femmes, empereurs, rois. Quelque chose de sardonique dans son sourire se mêlait, sur ses lèvres, à un désir visible de séduction; ce sourire semblait indiquer en lui l'arrière-pensée de se jouer des hommes en les charmant ou en les gouvernant.
Né d'une race qui avait été souveraine d'une province de France avant l'unité du royaume, et qui maintenant décorait la royauté, M. de Talleyrand avait été jeté dans l'Église, comme un rebut indigne de la cour, pour y attendre les plus hautes dignités de l'épiscopat et du cardinalat. Évêque d'Autun, débris de ville romaine caché dans les forêts de la Bourgogne, le jeune prélat dédaignait son siége épiscopal, répugnait à l'autel, et vivait à Paris au sein de la dissipation et des plaisirs, dans lesquels la plupart des ecclésiastiques de son âge et de son rang consumaient les immenses dotations de leurs églises. Lié avec tous les philosophes, ami de Mirabeau, pressentant de près une révolution dont les premières secousses feraient écrouler la religion dont il était le prélat, il étudiait la politique, qui allait appeler toutes les hautes intelligences à détruire et à réédifier les empires.
Élu membre de l'Assemblée constituante, il avait déserté à propos, mais avec ménagement, les opinions et les croyances ruinées, pour passer au parti de la force et de l'avenir. Il avait senti qu'un nom aristocratique et des opinions populaires étaient une double puissance qu'il fallait habilement combiner dans sa personne, afin d'imposer aux uns par son rang, aux autres par sa popularité. Il avait dépouillé son sacerdoce comme un souvenir importun et comme un habit gênant. Il cherchait à entrer dans la révolution par quelque porte détournée. La mesure et la réserve un peu timide de son esprit, qui n'avait d'audace que dans le cabinet et pour la conception des patients desseins, lui interdisaient la tribune. La grande parole y régnait alors. M. de Talleyrand s'était tourné vers la diplomatie, où l'habileté et le manége devaient régner toujours. L'amitié de Mirabeau mourant avait jeté sur M. de Talleyrand un de ces reflets posthumes que les grandes renommées laissent après elles sur ce qui les a seulement approchées. Son silence, plein de réflexion et de mystère comme le silence de Sieyès, imprimait un certain prestige sur sa personne à l'Assemblée. C'est la puissance de l'inconnu, c'est l'attrait de l'énigme pour les hommes, qui aiment à deviner. M. de Talleyrand savait admirablement exploiter ce prestige. Sa parole n'entr'ouvrait que par quelques éclairs rares et courts l'horizon voilé de son esprit. Il en paraissait plus profond. Les demi-mots sont l'éloquence de la réticence: c'était celle de M. de Talleyrand.
Ses opinions n'étaient souvent que ses situations; ses vérités n'étaient que les points de vue de sa fortune. Indifférent au fond, comme sa vie entière l'a prouvé, à la royauté, à la république, à la cause des rois, à la forme des institutions des peuples, au droit ou au fait des gouvernements, les gouvernements n'étaient, à ses yeux, que des formes mobiles que prend tour à tour l'esprit du temps ou le génie national des sociétés, pour accomplir telle ou telle phase de leur existence. Trônes, assemblées populaires, Convention, Directoire, Consulat, Empire, restauration ou changement de dynasties, n'étaient pour lui que des expédients de la destinée. Il ne se dévouait pas à ces expédients un jour de plus que la fortune. Il se préparait, dans sa pensée, le rôle de serviteur heureux des événements. Courtisan du destin, il accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il méprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. Cette théorie l'a soutenu cinquante ans à la surface des choses humaines, précurseur de tous les succès, surnageant après tous les naufrages, survivant à toutes les ruines. Ce système a une apparence d'indifférence surnaturelle qui place l'homme d'État au-dessus de l'inconstance des événements et qui lui donne l'attitude de dominer ce qui le soulève. Ce n'est au fond que le sophisme de la véritable grandeur d'esprit. Cette apparente dérision des événements doit commencer par l'abdication de soi-même; car, pour affecter et pour soutenir ce rôle d'impartialité avec toutes les fortunes, il faut que l'homme écarte les deux choses qui font la dignité du caractère et la sainteté de l'intelligence: la fidélité à ses attachements et la sincérité de ses convictions, c'est-à-dire la meilleure part de son cœur et la meilleure part de son esprit. Servir toutes les idées, c'est attester qu'on ne croit à aucune. Que sert-on alors sous le nom d'idées? sa propre ambition. On paraît à la tête des choses: on est à leur suite. Ces hommes sont les adulateurs et non les auxiliaires de la Providence. Cependant M. de Talleyrand devina, dès l'aurore de la révolution, que la paix était la première des véritables idées révolutionnaires, et fut fidèle à cette pensée jusqu'à son dernier jour.
IX
L'instant où M. de Talleyrand entrait, avec les préliminaires d'une telle nature, d'un tel caractère et d'une telle aptitude, dans la politique extérieure de la France, ouvrait une carrière neuve et sans limites à son intelligence et à la diplomatie. La politique du cardinal de Richelieu (l'abaissement de la maison d'Autriche) n'avait plus le sens qu'elle avait eu pendant tant d'années. Il ne s'agissait plus de combattre la monarchie universelle de Charles-Quint et de Philippe II. Louis XIV avait assis la maison de Bourbon sur le trône d'Espagne; l'Angleterre avait anéanti la puissance navale des Espagnols; la Hollande était redevenue indépendante; les Pays-Bas n'étaient plus qu'une colonie politique presque détachée de l'empire; la Prusse avait scindé l'Allemagne en deux influences hostiles l'une à l'autre; Frédéric II avait emporté la Silésie, une partie de la Pologne et de grands lambeaux de l'Allemagne du Nord dans sa tombe; la Russie, agrandie des trois quarts de la Pologne et d'immenses provinces en Orient, comptait soixante et dix millions de sujets, presque tous belliqueux, prêts à peser sur Vienne du même poids que les Ottomans y avaient pesé jadis; l'Italie méridionale appartenait, avec Naples et l'Espagne, à la maison de Bourbon; Venise, Gênes et la maison de Savoie possédaient les provinces les plus militaires et les plus maritimes de l'Italie du Nord; le Tyrol et le Milanais étaient seuls restés annexés à l'Autriche, plutôt comme des têtes de pont sur les plaines lombardes que comme des possessions irrévocables et solidement incorporées à la monarchie autrichienne; les petites puissances allemandes limitrophes du Rhin étaient une confédération molle et inoffensive qui donnait autant d'embarras que de poids à la cour de Vienne. L'ombre de la monarchie universelle s'était évanouie avec l'unité de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de la Belgique.
Une politique de secte, contre nature et contre bon sens, ne rêvait pas alors, comme aujourd'hui, de refaire l'unité de l'Italie et l'unité de l'Allemagne. L'unité de l'Allemagne serait la crise incessante et le danger de mort perpétuel de la France. Ce patriotisme contre la patrie n'avait pas encore été inventé par des publicistes français. Quatre-vingts millions d'Allemands unis en une seule nationalité militaire contre trente millions de Français, quelle perspective de sécurité et de grandeur à offrir à la France! En vérité, ces rêves d'unité italienne ou germanique ne ressembleraient-ils pas à des trahisons, s'ils n'étaient pas les inepties du patriotisme? La sécurité de la France est dans la division de ses ennemis. C'est la confédération de l'Allemagne et de l'Italie qui maintient la paix. Trente millions d'Italiens dans la seule main d'une maison de Savoie, quatre-vingts millions d'Allemands sous le seul sceptre de la maison de Lorraine, je défie les ennemis les plus acharnés de la France de construire contre nous de plus redoutables machines de guerre. Ah! qu'un grand diplomate nous serait nécessaire dans nos aberrations du moment!
X
Cette vérité avait frappé déjà, quelques années avant la révolution, un diplomate éminent. Le génie léger, mais prompt, du duc de Choiseul avait compris, comme le cardinal de Bernis, que l'Autriche n'était plus, par nature, l'ennemie mortelle de la France; que la Prusse, alliée de haine contre nous avec l'Angleterre, et avant-garde de cet immense empire moscovite qui venait de surgir, et qui avait besoin d'une tête de pont sur l'Allemagne pour atteindre jusqu'au cœur de la France, était désormais le nœud des triples coalitions contre nous; qu'une guerre de la France avec la Prusse serait toujours triple; qu'une guerre avec l'Autriche pouvait être presque toujours isolée et par conséquent bien moins dangereuse à la vitalité française. Le duc de Choiseul avait donc penché vers l'alliance autrichienne; il avait fait plus, il avait prémédité et accompli une union plus intime entre la maison de Lorraine et la maison de Bourbon par le mariage du Dauphin, depuis Louis XVI, avec une fille de l'impératrice Marie-Thérèse, mariage conseillé alors par une grande politique, quoique tranché depuis par la hache d'une révolution.
Napoléon, conseillé plus tard par le prince de Talleyrand, comprit la politique occidentale comme le duc de Choiseul, et s'allia lui-même avec l'Autriche par son mariage avec Marie-Louise. On a sottement depuis accusé ces deux mariages politiques des catastrophes qui suivirent.
C'est une superstition hébétée du peuple, digne des aruspices de Rome au temps des augures. Certes, ce ne fut pas l'Autriche qui formula la révolution française et qui dressa l'échafaud de sa propre maison; ce ne fut pas l'Autriche qui poussa Napoléon à la folie de Moscou; ce ne fut pas M. de Metternich qui poussa Napoléon à refuser toute paix acceptable au congrès de Prague et à poser obstinément ainsi la question européenne entre le monde et la France: l'asservissement du monde à un homme, ou l'anéantissement de la France pour la gloire d'un homme. Qu'on lise les négociations de la France et de l'Autriche la veille de la bataille de Leipsick: on se convaincra que l'Autriche ne trahit ni la vérité, ni l'alliance de famille entre la France et elle en ce moment, et que, si Napoléon avait permis à quelqu'un de le sauver de sa propre immodération, c'est son mariage avec la fille de l'Autriche qui l'aurait sauvé de la coalition de l'univers.
Le duc de Choiseul, le prince de Talleyrand, Napoléon lui-même, tant qu'il écouta quelque chose et quelqu'un dans ses intérêts et dans l'intérêt de la France, penchèrent donc, depuis l'agrandissement de la Prusse et de la Russie, vers l'alliance avec l'Autriche.
Cette vérité neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits nets, à l'époque où M. de Talleyrand touchait aux questions diplomatiques de son pays, c'est-à-dire en 1790 et en 1791. Voici pourquoi:
XI
Le règne si moral de l'infortuné Louis XVI avait fait, par suite des mauvais conseils d'un vieux ministre, une grande faute de moralité et une offense mortelle à l'Angleterre: cette faute était d'avoir pris en main la cause de l'insurrection civile des colonies anglaises de l'Amérique du Nord contre la mère patrie; c'était d'avoir pris en main cette cause en pleine paix, c'est-à-dire déloyalement et en contravention avec le droit des gens, politique indigne d'un roi honnête homme et d'une nation qui se respecte dans sa parole, politique qui déclare de bouche la paix à la nation britannique, et qui attise d'une main cachée la plus malfaisante des guerres, la guerre civile, la guerre d'insurrection, la guerre filiale contre la nation avec laquelle on simule la loyauté et la paix. Les secours déguisés, les incitations perfides, les subsides incendiaires, les armes et les volontaires français, prêtés sous main aux insurgés américains par Louis XVI, sont une page néfaste qu'on voudrait pouvoir arracher de sa vie.
XII
Cet acte répréhensible de son ministre des affaires étrangères a fait sans doute quelque mal à l'Angleterre alors; mais, comme tous les actes réprouvés par la conscience, il a fait plus de mal à Louis XVI et à la France.
La France, d'abord, quel avantage réel en a-t-elle retiré? si ce n'est l'ingratitude et souvent l'hostilité de cette république égoïste des États-Unis, qui a aboli de ses lois la reconnaissance comme une vertu improductive pour ce peuple de caboteurs, d'agioteurs et de négriers, qui a fondé sa législation politique sur un vice et sur un crime à la fois, l'anarchie et l'esclavage, qui a fait à la France la guerre navale des transports au profit de l'Angleterre et à la ruine de nos ports; qui, pour comble d'impudeur, après la paix, nous a demandé, sous peine de guerre, le remboursement des sommes qu'elle n'avait pas assez gagnées sur nous dans nos calamités nationales, l'indemnité de la rapacité américaine! l'usure d'un monde sur un autre monde! Juste récompense du sang et de l'or français, bravement mais déshonnêtement prodigués à une guerre illicite.
Louis XVI, ensuite, qu'en a-t-il recueilli?
Le ressentiment légitime et implacable de l'Angleterre, la contagion de l'esprit d'insurrection contre lui-même, la glorification de la guerre civile, l'esprit d'insurrection importé d'Amérique dans sa monarchie ébranlée, les engouements de la France pour les idoles de Boston, la popularité de la licence, et enfin les applaudissements de Payne et de ses compatriotes de la Convention aux préludes de la mort du roi leur bienfaiteur!
XIII
De plus, ce ressentiment très-fondé de l'Angleterre contre Louis XVI et contre la France, en 1790, menaçait de compliquer la révolution et de diviser la cause des peuples libres en Europe, en divisant la France et l'Angleterre.
XIV
Or il y avait alors, comme il y a encore en France, deux esprits révolutionnaires très-distincts et très-opposés: l'esprit philosophique de la révolution, et l'esprit turbulent de la guerre.
L'un était l'esprit des hautes classes, y compris le club des Jacobins, les hommes de paroles, de systèmes, d'utopies, de réformes, de liberté, d'égalité pratiques: ceux-là regardant la paix et la fraternité entre les peuples comme le premier bienfait de la révolution; les autres, passions populaires et soldatesques plus qu'intelligentes, vociférant la guerre universelle à grands cris, et surtout la guerre à l'Angleterre, par ce vieux ressentiment hébété qui fait partout appel à son bras, ne pouvant pas faire appel à sa tête, brutalité des places publiques et des casernes, qui n'a pour diplomatie que des vociférations et pour traités que des levées en masse.
Les assemblées, les journaux et les clubs voyaient lutter dans leurs feuilles, dans leurs harangues, ces deux esprits. La guerre à tout le monde, et, avant tout le monde, à l'Angleterre, était le texte délirant des sociétés les plus populaires, à l'exception des supériorités de ce parti, assez hommes d'État pour comprendre que la guerre dévorerait, au premier coup de tambour, la liberté et la révolution.
XV
La paix avec les nations inoffensives, et surtout la paix avec l'Angleterre, étaient la politique transcendante des révolutionnaires hommes d'État.
L'oracle infaillible et universel de l'assemblée constituante, Mirabeau, voulait la paix.
M. de Talleyrand donne le premier signe de son génie diplomatique en flairant le premier le génie de Mirabeau et en s'attachant, corps et âme, à ce grand homme. Le disciple n'avait pas les mêmes puissances de persuasion sur l'esprit public, puisque Mirabeau était la souveraine éloquence, et que M. de Talleyrand, son disciple, n'était que la souveraine sagacité; mais l'un pensait ce que proclamait l'autre.
M. de Talleyrand, aussi organisateur et aussi monarchique que son maître, avait pris dans l'Assemblée le rôle de la pensée, le rapport, au lieu du rôle de la parole, l'improvisation. Finances, liberté des cultes, éducation publique, diplomatie, telles étaient ses larges sphères d'action dans l'Assemblée. En matière de culte, de finances, d'éducation publique, d'administration départementale, de distribution géographique du territoire, M. de Talleyrand exprimait, par système, la majorité. Trop habile pour la devancer, trop souple pour lui résister, il se laissait emporter par le courant des innovations, sans excès de zèle, sans fanatisme, mais sans scrupule envers ses préjugés de naissance, de rang, de société ou de profession. Il avait brûlé ses vaisseaux en passant de l'ancien au nouveau régime; mais il voulait faire apprécier bien haut ses services seulement par le parti législatif de la révolution. Il ne se précipitait point dans le parti passionné et anarchique; il voulait bien servir les idées dominantes, mais il ne voulait périr avec personne.
Il ne dépassa jamais la ligne de Mirabeau; car il avait compris tout de suite qu'en deçà de Mirabeau on était timide, et qu'au delà on était perdu.
Mirabeau, en mourant, voulut, pour ainsi dire, se perpétuer au sein de l'Assemblée dans la personne de son disciple, et le consacrer par sa mémoire, répandue sur lui comme le manteau d'Élie, à l'attention et au respect de l'Europe.
Ce fut M. de Talleyrand que Mirabeau chargea de lire, après sa mort, son discours posthume à l'Assemblée: c'était le désigner pour son successeur. Mais déjà Mirabeau était dépassé; on se hâta d'ensevelir sa mémoire sous l'amas des couronnes civiques et de l'oublier.
M. de Talleyrand, homme de cabinet et nullement de place publique ou de tribune, manquait du grand souffle qui soulève ou qui abat les tempêtes populaires.
Les orateurs secondaires constitutionnels, jacobins, girondins, terroristes, tels que les Condorcet, les Barnave, les Lameth, les Vergniaud, les Guadet, les Danton, les Robespierre, se partagèrent l'empire de Mirabeau à la tribune. M. de la Fayette, qui était à Mirabeau ce que l'engouement de la bourgeoisie est à l'estime de l'Europe, était devenu, par un reflet de Washington, le régulateur et l'instrument tour à tour de la révolution. Pris comme drapeau par la garde nationale, la Fayette marquait le vent à la multitude, il ne le dirigeait pas: ce n'était, aux yeux de M. de Talleyrand, qu'un Pétion de cour, très-habile dans le manége d'une popularité amphibie, mais livrant la cour au peuple par complaisance, et le peuple à ses discordes par faiblesse. Quant à la politique étrangère de la France à cette époque, M. de la Fayette n'avait pour toute politique que la monomanie de la république américaine, sorte de mirage fantastique qui ne pouvait s'appliquer en rien à une monarchie tombant de vétusté dans une anarchie. Ce qu'il fallait à la France pour le dedans comme pour le dehors à cette époque, c'était un dictateur, seul remède héroïque des révolutions qui ne veulent tomber ni dans l'invasion ni dans le crime. M. de la Fayette n'avait d'un dictateur que l'apparence. Un décret de l'Assemblée, après le 10 août, le détrôna, à la tête de ses troupes, à sa première velléité de royalisme. L'émigration en pays ennemi sauva seule de la mort l'antagoniste de l'émigration.
M. de Talleyrand était en ce moment à Londres. Les hommes du dernier ministère de Louis XVI avaient envoyé à Londres M. de Chauvelin, jeune et ardent révolutionnaire, fils d'un favori de cour, dont le seul titre était sa défection à la cour.
Ce jeune homme, novice et inexpérimenté en diplomatie, n'était accrédité que par son titre auprès des hommes d'État du cabinet de Saint-James; il passait pour être l'envoyé secret et actif du jacobinisme français auprès des factions anarchistes de Londres; plutôt que l'ambassadeur loyal de Louis XVI auprès des ministres de la Grande-Bretagne. M. de Talleyrand lui fut, dit-on, adjoint comme une espèce de tuteur politique à Londres, pour modérer son zèle de propagande et pour diriger son inexpérience des négociations. Soit que le jeune ambassadeur des girondins, emporté par son ardeur de propagande jacobine à Londres, donnât des ombrages fondés au cabinet anglais, soit qu'il dédaignât de se conformer aux sages prescriptions de son mentor, M. de Chauvelin, décrédité de fait par l'événement du 10 août, échoua dans ses tentatives de négociations avec le gouvernement anglais; il fut même obligé de quitter l'Angleterre, suspect d'y fomenter l'esprit révolutionnaire au delà des limites de la constitution. Toutes ces transactions sont restées inexpliquées et louches: les Mémoires de M. de Talleyrand en donnent sans doute le vrai mot.
Cet homme d'État, accrédité ou non, caché ou non derrière ce jeune apprenti négociateur, encourut les suspicions et les répugnances que M. de Chauvelin inspira à Londres.
Ne voulant pas rentrer à Paris après la déchéance du roi, au service d'une faction qui débutait par un assaut au palais et par un emprisonnement du monarque, ne voulant pas non plus rester en Angleterre, en butte aux animadversions suscitées par M. de Chauvelin, M. de Talleyrand, diplomate pour son propre compte, passa aux États-Unis d'Amérique.
Il comprit tout de suite que ce n'était plus le temps des affaires, mais des violences, dans sa patrie; que ses opinions constitutionnelles et novatrices, son amitié avec Mirabeau, ne rachèteraient pas, aux yeux des girondins embarrassés de leur victoire, des jacobins exaltés, des cordeliers sanguinaires, les torts de sa naissance, de son état, de ses mœurs aristocratiques, de ses talents incriminés. Il savait qu'il y a des années où les hommes qui ne se sentent pas trempés pour la lutte doivent disparaître des révolutions, sous peine d'y périr inutiles à eux-mêmes et à leur patrie. L'éloignement alors est la seule innocence.
Mais il savait aussi que les colères du peuple sont aussi transitoires que ses faveurs, et que les réactions sont aussi régulières que les marées sur la mer des opinions françaises. Il alla attendre une de ces marées au delà de l'Atlantique. Il n'y emportait aucune fortune, à peine le nécessaire pour quelques années d'exil; mais il y emportait ses prodigieux talents de diplomate, son don d'à-propos, son aptitude à choisir l'heure juste des retours, sa résolution à ne rien laisser échapper des moindres avances de la meilleure fortune. Cela seul était une fortune; il se confia à sa nature, comme César à son génie.
XVI
Il ne se trompa point en attendant beaucoup de la versatilité de la France. Les fureurs de la révolution démagogique, bien longues pour ses victimes, furent courtes pour l'histoire. La Terreur se dévora elle-même; la république se concentra dans le Directoire, ébauche de dictature collective, prélude de dictature militaire, prélude elle-même de monarchie absolue. Il n'y avait plus de danger à revoir sa patrie; il y avait de grands rôles à y tenter à travers des régimes novices en politique, qui avaient besoin qu'on leur prêtât des noms, des idées, des talents, que l'exil et la mort avaient décimés à la tête du peuple. La France de 1789 était décapitée; lui rapporter une tête, c'était s'illustrer par un service.
XVII
M. de Talleyrand avait passé ses années d'obscurité volontaire en Amérique, pauvre, solitaire, errant, sans agir, sans écrire, sans faire retentir son nom en Europe par aucune voix de la renommée. Sa seule consolation avait été d'y rencontrer çà et là quelques rares compagnons d'infortune, membres, comme lui, de l'Assemblée constituante, fuyant l'échafaud, naufragés sur ce nouveau monde, cultivant avec leur famille les steppes de l'Amérique du Nord. Il faut lire, dans les Mémoires de M. de Ségur, la rencontre de M. de Talleyrand dans le marché aux légumes de New-York avec la belle madame de la Tour du Pin, devenue fermière dans le voisinage, assise sur son âne, en costume de paysanne, et apportant ses légumes et ses fruits à vendre aux citadins d'une république.
Nous avons entendu nous-même ce récit, à la fois pastoral et romain, du temps des proscriptions, de la bouche de cette belle matrone française, devenue, après la restauration, ambassadrice de France auprès d'une grande cour de famille.
XVIII
M. de Talleyrand touchait à l'indigence quand, en lisant avec assiduité les journaux de sa patrie au delà de l'Atlantique, il comprit que l'heure juste de son retour en Europe sonnait pour lui. La république représentative et gouvernementale avait succédé à l'accès de démagogie, de fanatisme, de tyrannie et d'homicide dont la multitude avait souillé le nom de république.
On lavait partout le sang des échafauds; on cherchait, en tâtonnant parmi les débris, l'ordre à l'intérieur, la réconciliation avec l'étranger. Le Directoire, qui représentait confusément cette résipiscence après le délire, avait besoin de noms, autour de lui, qui rappelassent 89 au lieu de 93. Il lui fallait des réparateurs pris parmi les proscrits; il fallait, de plus, que ces réparateurs fussent assez compromis dans la révolution philosophique pour que la réparation n'allât pas dans leurs mains jusqu'au royalisme.
M. de Talleyrand, reflet de Mirabeau, portait précisément dans son nom cette nuance et cette garantie. Peu compromis avec la monarchie, il l'était beaucoup avec l'Église; or la répudiation qu'il avait faite de son caractère épiscopal le séparait radicalement de l'ancien régime; de plus, ses votes antiféodaux à l'Assemblée constituante ne le séparaient pas moins de l'ancienne noblesse.
Et cependant son grand nom parmi cette noblesse de la France lui laissait ce que l'aristocratie a de plus puissant et de plus inaliénable dans l'esprit même de ceux qui la nient, l'illustration. De tels noms sont les conquêtes dont la démocratie est le plus fière. On l'avait vu à Athènes, à Sparte, à Rome, à Paris, partout: les révolutions populaires les plus éclatantes avaient toutes été faites par l'aristocratie tendant la main au peuple; partout les Solon, les Gracques, les César, les Russell, les Sidney, les d'Orléans, les Mirabeau, les la Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Lauzun, les Talleyrand, les Sieyès, les la Fayette, tribuns du peuple ou tribuns des armées, avaient été nécessaires à la démocratie pour lui donner l'idée, la parole, le mouvement, la force, la popularité des révolutions. À ce titre aussi, M. de Talleyrand pouvait s'offrir au Directoire comme une célébrité utile à l'autorité de la république épurée.
XIX
Ces considérations étaient trop justes pour échapper à ce diplomate inné, décidé à se rendre nécessaire à tous les gouvernements acceptables de sa patrie. Il se hâta de s'embarquer, sans autre ressource que la somme indispensable à payer sa place sur la planche qui portait en lui toute sa fortune. En arrivant à Paris, il trouva dans le cœur et dans la bourse de ses amis les premiers vingt-cinq louis, base d'une fortune princière.
Cette opulence fut plusieurs fois renversée par des prodigalités et par des opérations hasardeuses; plusieurs fois elle fut reconstruite par son esprit d'affaires appliqué avec bonheur a ses intérêts domestiques. Grand joueur, accoutumé à tout perdre ou à tout gagner avec les événements, il les fit entrer toujours comme enjeu dans sa fortune. De malversations, jamais: il savait trop combien la probité est un prestige dans l'homme d'État. De scrupules, pas davantage: il savait trop combien la prodigalité est utile à coïntéresser beaucoup de cupidités ou d'ambitions à sa grandeur. N'est-ce pas à ses dettes que César avait dû l'empire? N'est-ce pas à sa pauvreté que Mirabeau avait dû ses vices, sa vénalité, sa déchéance dans l'opinion? Supposez Mirabeau assez riche pour avoir les dettes de César, ou assez homme d'affaires pour avoir l'opulence de M. de Talleyrand, Mirabeau, intact de manéges avec la cour, et investi d'une clientèle bien solide dans l'opinion, pouvait devenir le dictateur de la France, au lieu de rester le législateur d'une anarchie.