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Cours familier de Littérature - Volume 10 cover

Cours familier de Littérature - Volume 10

Chapter 108: XX
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About This Book

Une série de leçons littéraires aborde l'art du badinage en le comparant à l'art sérieux et consacre un long entretien à l'étude d'Arioste, de son époque et de son poème badin et épique. L'auteur évoque la seconde jeunesse de la littérature italienne à la Renaissance, décrit la maison et le milieu de Ferrare, retrace la carrière du poète oscillant entre fonctions publiques et création, et explique comment son œuvre puise dans les romans chevaleresques et les chroniques médiévales pour composer une épopée fantaisiste mêlant humour, aventure et fantaisie. Les réflexions mêlent biographie, contexte culturel et analyse littéraire.

L'opulence, pour M. de Talleyrand, était donc une politique autant qu'une élégance de sa vie. La source de cette opulence, peu scrupuleuse alors, mais licite pourtant dans les usages de l'ancienne diplomatie, cette source fut dans les présents diplomatiques que les négociations conduites à leur fin et les traités conclus permettaient aux négociateurs de revendiquer, comme des étrennes de paix, et d'accepter, comme des reconnaissances honorifiques, des cours étrangères. L'usage blessait peut-être le désintéressement, mais il n'offensait pas la probité. Les présents faits par l'empereur d'Autriche au général Bonaparte après le traité et après la paix de Campo-Formio ne furent jamais imputés à crime au général négociateur et au premier magistrat de la république.

XX

À son arrivée à Paris, M. de Talleyrand, toujours et justement favori des femmes célèbres par leur goût pour l'élégance d'esprit, par leur beauté ou par leur génie, retrouva dans madame de Staël une amie capable d'apprécier son charme et son talent.

Fille de M. Necker, épouse du ministre de Suède en France, écrivain sublime, orateur de salon, publiciste passionné, femme du monde, femme politique bercée au branle de la révolution, émigrée, proscrite opulente, puis rappelée dans cette capitale dont elle avait fait sa patrie, elle y exerçait un ascendant dominateur sur le Directoire. Sa seule présence à Paris était une réaction; elle y symbolisait le retour à l'aristocratie révolutionnaire, à la liberté intellectuelle, à la paix possible entre la république et l'Europe. Elle aimait dans M. de Talleyrand tout à la fois l'aristocratie réhabilitée par la république, le talent remis à sa place par la liberté, le charme personnel de la grâce des mœurs et de la politesse d'esprit réinstallé dans la société par ce débris si jeune encore de l'ancien régime, recueilli et relevé par son influence.

M. de Talleyrand était pour elle un autre chevalier de Narbonne, mais un Narbonne aussi solide que l'autre était léger. La grâce était égale. Mais la grâce de M. de Narbonne, premier favori de madame de Staël, n'avait que de la surface; celle de M. de Talleyrand avait de la profondeur. Son goût pour le premier n'était que de l'engouement; son goût pour le second était de la politique. Il lui convenait de jeter ses favoris dans les affaires, afin de gouverner l'Europe par les hommes dont elle gouvernait le cœur et l'esprit.

Elle persuada aisément aux principaux membres du Directoire, et surtout à Barras, le Périclès des Aspasies de ce temps, que M. de Talleyrand était le seul homme, capable de traiter de niveau avec l'aristocratie diplomatique européenne; que les généraux de la république suffisaient assez pour la faire respecter sous les armes, mais qu'il lui fallait des ancêtres pour la faire considérer dans les salons et dans les chancelleries. M. de Talleyrand, ainsi annoncé et présenté par elle, n'eut qu'à parler pour tout fasciner. Son charme souverain était surtout un charme confidentiel; aussitôt qu'on lui prêtait l'oreille dans un entretien secret, il enlevait l'estime et l'attrait de ses interlocuteurs. Plus il s'ouvrait, plus il laissait entrevoir de ressources d'esprit sous la grâce nonchalante et grave des paroles; l'intimité en lui était irrésistible. Le Directoire fut conquis en quelques entretiens; M. de Talleyrand fut promu au poste de ministre des relations extérieures. La France se sentit honorée, l'Europe rassurée. Il prit, avec sa dextérité souveraine et avec sa convenance innée, l'attitude, les manières, le ton d'un ministre supérieur à son poste, et qui, en acceptant la direction extérieure de la république, semblait autant la protéger que la servir.

XXI

La guerre de la république avec l'Europe en ce moment était plutôt une sorte d'habitude et d'impulsion continuée qu'une guerre d'intérêt ou de passion. La pensée de la république n'avait jamais été la conquête, mais la défense. La pensée de l'Europe, depuis la campagne des Prussiens en 1792, depuis le supplice de Louis XVI et la fin de la Terreur, n'avait jamais été de contester à la France le droit de se constituer en république régulière, mais de limiter à la fois son anarchie, sa propagande armée et son ambition.

M. Pitt, le ministre de génie que la Providence avait donné à l'Angleterre pour lui faire traverser les plus grandes crises intérieures et extérieures de son pays, avait été lent à rompre irrévocablement avec la France révolutionnaire, même après le 10 août. Ce ministre, plus philosophe et plus libéral qu'on ne le peint généralement aux préjugés populaires de la France, négociait encore secrètement en Hollande avec Danton pour atermoyer la rupture à mort entre les deux peuples modernes qui représentaient la liberté européenne. L'histoire, à cet égard, est à refaire. Si Danton n'avait pas souillé son génie d'homme d'État dans le crime irrémissible de septembre, il aurait pu être le successeur de Mirabeau. Presque aussi orateur et plus homme d'action que son maître, Danton, sans aucune utopie sociale et sans aucun fanatisme républicain, n'avait au fond que le geste frénétique et la voix tonnante du démagogue enchérisseur de popularité sur ses rivaux de clubs et de tribunes; mais il avait autant que Mirabeau ce qu'on peut appeler le coup d'œil de l'Europe. Il ne croyait nullement que des levées en masse indisciplinées, et dont le courage n'était que des accès, pussent faire face sur des champs de bataille de terre ou de mer aux armées et aux flottes d'une coalition universelle. Il voulait un système diplomatique à la république autant que Mirabeau en voulait un à la monarchie. Mirabeau lui avait laissé en mourant, comme à Sieyès et à Talleyrand, le système de l'alliance anglaise. Il savait qu'une coalition mortelle à la France n'était pas possible si la Grande-Bretagne retirait sa main aux coalisés. Il ne rêvait point cette conquête universelle du continent par les armes qui devait plus tard humilier, ravager, asservir ou soulever le monde européen contre nous, et déclarer l'incompatibilité de la France victorieuse avec la dignité et la sécurité de tous les peuples. Mirabeau, Danton, Sieyès, Dumouriez, Talleyrand, pensaient, au contraire, qu'il fallait, pour faire accepter la révolution et la liberté française à l'Europe, la montrer inoffensive à tous ceux qui ne l'offenseraient pas dans son territoire ou dans son indépendance. Ce que ces diplomates (voyez les Confidences de Dumouriez, leur général) aspiraient à fonder, c'était la neutralité de l'Espagne, la faveur de la Prusse, l'alliance de l'Angleterre. Ces traditions de 1789 formaient alors le fond de la diplomatie de M. de Talleyrand: c'était celle du Directoire. En désavouant la Terreur au dedans, il désavouait la guerre systématique au dehors.

M. de Talleyrand, lié de jeunesse avec les diplomates des grands cabinets en lutte avec la France anarchiste, était l'interprète le plus propre à faire entendre à ces cabinets, lassés d'efforts, de défaites, et même de victoires, des insinuations de paix. Tel fut le caractère du cabinet directorial; la fureur révolutionnaire en sortit, la conciliation y rentra. Des négociations patentes ou secrètes se renouèrent partout, et furent conclues dans quelques cours. Naples, la Toscane, le Piémont, l'Espagne, rentrèrent dans la neutralité ou dans l'alliance de la France. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre continuèrent seules le duel à mort contre les armées et les escadres de la république. M. de Talleyrand ne cessa d'incliner le Directoire et les cours à la paix, jusqu'au moment où une réaction violente contre la modération au dedans et contre la conciliation au dehors le contraignit en fructidor à quitter un poste où il devenait suspect aux exaltés du gouvernement.

XXII

Le 18 brumaire ne tarda pas à le rappeler à la direction du cabinet français. Il avait pressenti Bonaparte avec le même tact qui lui avait fait pressentir Mirabeau et Barras. Avant même que le jeune général d'Italie et d'Égypte eût déclaré son ambition de dictateur civil et militaire à ses confidents, M. de Talleyrand s'était insinué résolument dans sa pensée, et lui avait montré en perspective un coup d'État facile, un abandon certain de la France à toute usurpation de puissance qui lui promettrait la paix, la réconciliation avec l'Europe, la reconstruction d'un ordre civil personnifié dans un héros.

Le lendemain de brumaire, Bonaparte, ébloui par la lucidité d'esprit et séduit par l'admiration de M. de Talleyrand, le rapprocha de lui en l'élevant de nouveau au poste de ministre des affaires étrangères.

Ce jeune maître de la France ignorait les cours; ses entretiens de toutes les heures avec M. de Talleyrand lui apprirent sur les hommes, les choses, les négociations, les intérêts réciproques des puissances, tout ce qu'un grand diplomate pouvait enseigner à un grand homme de guerre. Bonaparte voulait très-sincèrement, à cette époque, donner la paix à la France; car la paix était la grande popularité à mériter d'un pays épuisé de crimes sur les échafauds, d'or et de sang sur les champs de bataille. Bonaparte livra donc le monde à pacifier à son ministre, devenu son oracle. Bonaparte, très-aristocrate d'esprit et très-antidémagogue de caractère, trouvait dans M. de Talleyrand un charme de plus, un parfum de hauts lieux, un écho de grands noms; qui épuraient, à ses yeux, la république de ces subalternités vulgaires et de ces séides sanguinaires dont la présence lui répugnait dans ses conseils et dont il rougissait devant l'Europe. Le nom, le ton, l'élégance de son ministre des affaires étrangères, donnaient à son campement militaire et consulaire aux Tuileries l'apparence d'une cour. En s'entretenant avec un si illustre courtisan, il se croyait d'avance sur un trône.

XXIII

Mais, pour que ce trône imaginaire devînt une réalité, il fallait que le sol de l'Europe fût raffermi sous tous les trônes, et que le sol de la France pût porter le sien. Liquider les guerres de la république et remettre le gouvernement consulaire en société diplomatique avec l'Europe entière, c'était donc la nécessité habile du premier consul, comme c'était l'instinct traditionnel de M. de Talleyrand. L'intérêt du consul et la pensée du ministre travaillaient dans un parfait accord à cette œuvre préliminaire de toute reconstitution d'une monarchie. Aussi ces premières années du consulat, fécondes en négociations, en congrès, en traités de paix, en alliances provisoires au moins avec toute l'Europe, furent-elles les plus laborieuses et les plus prospères de la vie du prince de Talleyrand. C'est dans ces négociations incessantes, discutées dans le cabinet avec le premier consul, élaborées en conférences, en notes ou en dépêches avec les cours et les ministres, conclues avec les puissances, exposées devant les corps délibérants, que M. de Talleyrand fonda la haute autorité de son génie diplomatique. C'est de ce moment que son autorité politique se consacra aussi en Europe; c'est de ces succès multipliés en affaires européennes que le nom de la diplomatie et le nom du grand diplomate ne furent pour ainsi dire qu'un seul nom.

XXIV

Il faut contempler, dans l'admirable histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, l'annaliste le plus scrupuleux et le plus complet des temps modernes, il faut contempler le tableau vivant avec les portraits historiques de toutes ces négociations du consulat. C'est le dictionnaire universel en action de la diplomatie de deux siècles; ce sont les archives de la France exhumées et sortant avec leurs mystères et leurs interprétations vraies de ces cartons, catacombes révélatrices de nos affaires étrangères. Sous ce rapport, le grand historien français est à la diplomatie savante ce que Champollion fut aux hiéroglyphes de l'Égypte. En relisant ce chef-d'œuvre d'exposition historique dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs, nous ne nous reprochons qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas assez admiré. Ce livre sera le Carmen sæculare de notre époque.

Nous ne lui reprochons que d'avoir sacrifié, dans M. de Talleyrand, l'homme d'État au grand général, M. de Talleyrand à Bonaparte: mais M. Thiers a le culte du sabre plus que le culte de l'esprit; il immole tout à la bataille gagnée, même la paix, seule liquidation des batailles.

XXV

On voit, on sent, on respire, on lit le génie restaurateur de M. de Talleyrand dans toutes les transactions diplomatiques du Consulat, seule époque où il y eut une diplomatie dans les conseils de Bonaparte; plus tard, il n'y eut que des ordres du jour à son armée, des injonctions au Moniteur, des proclamations dictatoriales à l'univers, et de temps en temps, dans le Moniteur, des insultes aux ministres, et des apostrophes outrageuses aux rois et aux reines qui disputaient leurs trônes ou leurs peuples à l'absolutisme de la victoire et de l'usurpation.

Mais, tant que l'inspiration du cabinet consulaire vint de M. de Talleyrand, la diplomatie du Consulat fut aussi grandiose que la victoire, mais en même temps aussi modérée que la paix. Tout reprit sa dignité, les vaincus comme les vainqueurs. Les notes et les dépêches de la main de M. de Talleyrand, retouchées seulement par le consul, ont un accent d'héroïsme tempéré par un accent de philosophie. On sent, en les lisant, que l'esprit de l'Assemblée constituante est rentré dans les conseils de la république, et que l'âme de Mirabeau respire encore dans son disciple.

Ce fut pendant ces courtes et belles années que la France diplomatique, interprétée au dehors par l'esprit de la civilisation pacifique, recueillit sans violence de mains ou de paroles tous les résultats légitimes des exploits de la république, du Directoire, et du vainqueur d'Italie.

XXVI

Voici ces actes, exprimés en paroles dignes de leur grandeur:

Les honneurs de la sépulture rendus à l'infortuné souverain pontife Pie VI, mort dans la captivité en France, et resté jusque-là sans sépulture royale ou pontificale à Valence: «Il est de la dignité de la nation française et conforme à son caractère de donner des marques de considération à un homme qui occupa un des premiers rangs sur la terre, des honneurs funèbres et un monument conforme au caractère du prince enseveli sans décrets.»

Des envoyés dans toutes les cours où ils peuvent être reçus avec dignité sont nommés pour saisir et renouer les fils rompus des relations internationales: le général Bournonville à Berlin, M. Alquier en Espagne, M. de Sémonville en Hollande, M. de Bourgoing en Danemark.

Un présent diplomatique, signe d'attention particulier, est offert au prince de la Paix, qui tient à Madrid le cœur et la politique de cette branche de la maison de Bourbon.

Une lettre fière et pressante pour le cabinet de Londres est adressée par le chef du gouvernement au roi d'Angleterre pour le convier à la paix.

Un appel à l'armistice et aux négociations est adressé de même à l'empereur d'Allemagne. M. de Talleyrand offre à l'empereur les bases du traité de Campo-Formio, et des possessions notables en Italie pour indemniser l'empereur de celles que la dernière guerre lui a enlevées en Allemagne.

Il provoque le cabinet de Berlin à se porter médiateur armé pour contraindre l'Angleterre et l'Autriche à la pacification.

Il institue la république Cisalpine, barrière vivante contre l'Autriche, sous le protectorat obligé de la France. Ce premier germe de fédérations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du ministre; ils savent par l'histoire que ces fédérations ne peuvent jamais être offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours défensives. La France, leur voisine, a donc tout à en attendre et rien à en redouter. Il dénoue avec la main d'un arbitre équitable le nœud si embrouillé de la distribution des territoires germaniques, après la sécularisation des souverainetés ecclésiastiques de ce pays morcelé par les évêques devenus électeurs des rois. Il balance les influences rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible à l'unité de l'Allemagne, qui serait la décadence ou l'état de guerre perpétuel de la France pour son propre sol.

Les rêves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accès dans ces deux têtes d'hommes d'État, l'une tout expérimentale, l'autre toute militaire. M. de Talleyrand modère dans le consul le vain orgueil qui le porterait à enclaver l'Helvétie dans ses frontières. Il croit la liberté un meilleur gardien des frontières de la France que l'annexion. Il inspire la médiation de la Suisse à Bonaparte: cet acte, parallèle à la création de la république Cisalpine, est empreint du génie d'un Washington européen. Le cabinet français devient le législateur des nationalités, le tribunal des limites des peuples. Quel temps que celui où la force des révolutions était dirigée, sous la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins, devrait-il être partagé entre l'exécuteur et l'inspirateur de cette sagesse.

XXVII

Mais cette sagesse devait baisser dans le cabinet à mesure que l'esprit des camps y pénétrait avec la brutalité des triomphes. Bonaparte aspirait à l'empire; la fortune l'autorisait à tout espérer, l'audace à tout prétendre. L'esprit monarchique de M. de Talleyrand ne résistait certainement pas au rétablissement du trône; au contraire, tout atteste que le ministre trouvait le consul trop lent ou trop timide à se saisir du pouvoir dynastique: «La paix n'est solide, disait-il, qu'entre puissances qui ont les mêmes formes et les mêmes mœurs. L'Europe n'a que des cours: soyez roi ou empereur. Votre force s'augmentera dans le présent de toute la foi que le pouvoir héréditaire inspirera au monde dans votre avenir.»

M. de Talleyrand, pilote plus exercé aussi aux pronostics de l'opinion publique en France, croyait plus que Bonaparte lui-même à la prostration facile des hommes et des choses; il savait combien la France politique est complaisante aux événements, et combien le lendemain d'un coup d'État ressemble peu à la veille. Son juste dédain pour le caractère civique des peuples était une preuve de sa sagacité.

Bonaparte voulait laisser mûrir la versatilité publique; M. de Talleyrand la croyait mûre tous les jours pour qui oserait en arracher le fruit. Les frères de Bonaparte, particulièrement Lucien, pensaient comme M. de Talleyrand; ils avaient raison. Le trône était prêt, le monarque seul manquait pour y monter.

XXVIII

Mais voilà qui étonne:

À mesure que le premier consul s'approche du trône, l'influence pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence succède à celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le ministre officiel d'une diplomatie passionnée et menaçante qui porte encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue à tort de la servir sans pouvoir la tempérer. Cette diplomatie d'état-major n'a plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des victoires sur terre, des défaites sur mer. L'Angleterre elle-même, déjà lasse de la paix d'Amiens, revient à M. Pitt, et donne cette fois de sérieux motifs à la rupture de cette paix. La guerre à mort est désormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance libérale rêvée en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la liberté dans le monde, est noyée dans des ressentiments implacables; Bonaparte les résume dans son nom. Le camp menaçant de Boulogne est sa seule négociation à l'extérieur; il voit partout des complots britanniques et des assassins soldés contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru, George, Moreau, l'un transfuge de la république, l'autre séide de la royauté, le dernier héros dépaysé dans une intrigue, lui semblent des instruments de crime façonnés par le cabinet de Londres pour substituer le poignard à la guerre loyale. Il se trompe: un gouvernement de publicité ne solde pas d'attentats. L'enlèvement du duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme répondent par un crime réel à ces crimes supposés de M. Pitt.

Les historiens et les pamphlétaires bonapartistes ont voulu rejeter ce sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole: atroce et lâche calomnie que la postérité n'acceptera jamais.

Que M. de Talleyrand ait été interrogé par le premier consul pour savoir si l'enlèvement d'une poignée de conspirateurs inconnus sur le territoire de Bade, à quelques pas de la frontière française, entraînerait une guerre générale de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche contre la France, et que le ministre des affaires étrangères ait répondu au premier consul qu'un si grand incendie ne serait pas allumé par une si faible étincelle, voilà le vraisemblable, et, selon toute apparence, voilà le vrai.

Mais que M. de Talleyrand ait suggéré l'enlèvement, contre le droit des nations, d'un prince de la maison de Bourbon, dont il ne connaissait pas même le nom et l'existence à Ettenheim; qu'il ait fait plus, qu'il ait conseillé au premier consul le meurtre, sans phrase et sans sursis, de cette victime de la précipitation et de l'ambition: voilà la calomnie.

De tels crimes ne se conseillent pas, ils s'improvisent sous l'empire d'une passion ou d'une peur. Il faut un intérêt brûlant et implacable comme le crime lui-même pour le concevoir et pour l'exécuter. Où était l'intérêt de M. de Talleyrand au meurtre d'un prince de la maison de Bourbon, contre laquelle il n'avait ni ressentiment ni haine? Où était la férocité de caractère d'un homme doux, et à qui on a pu reprocher des vices, des intrigues, mais du sang, jamais? Où était pour un tel homme, courtisan et grand seigneur prévoyant par excellence, la nécessité de jeter ce sang de Bourbon entre l'avenir et lui, et de se rendre à jamais impardonnable par une dynastie dont le retour possible était plus probable alors que jamais? Non, M. de Talleyrand a pu être souvent le conseiller d'une politique, jamais le conseiller d'un meurtre. Les seuls complices de ce meurtre furent les exécuteurs; et ce sont précisément ces exécuteurs qui en ont accusé sa main pour masquer leur main: mais ce sang, qu'on s'efforce vainement de laver sur leurs noms, s'y attachera comme une éternelle vengeance. Ils sont trois qui ont prêté leur déplorable complaisance à l'attentat: qu'ils en portent le poids devant Dieu et devant les hommes! Ils en ont reçu la récompense de leur vivant: qu'ils en reçoivent le salaire dans la postérité. Je n'ai pas besoin de les lui nommer: elle les sait.

XXIX

Nous venons de voir que le système de M. de Talleyrand était la pacification de l'Europe, la réconciliation avec l'Autriche, l'armistice éternel avec l'Angleterre, les ménagements avec la Russie dans une perspective plus ou moins lointaine. La meilleure preuve que ce ministre ne fut pas l'instigateur du meurtre de Vincennes, c'est qu'à l'instant même où ce meurtre retentit en Europe, l'Angleterre déclara toute alliance incompatible avec le gouvernement coupable de tels défis à l'Europe, au droit des gens et à l'humanité. La Prusse, déjà presque liée avec nous, retira sa main avec horreur de la nôtre. Lisez, dans les Mémoires de madame de Staël alors à Berlin, la lugubre matinée où la cour de Prusse se souleva d'abord d'incrédulité, puis d'indignation contenue contre ce coup de foudre.

La Russie éclata de réprobation; l'Autriche se tut d'horreur: mais le frémissement irrité de tous les cabinets rompit tous les liens déjà formés du système diplomatique français dans toute l'Europe. La guerre, pour être sourde et immobile, n'en fut que plus inévitable.

M. de Talleyrand, interrompu dans son travail de reconstitution de l'ordre européen, n'eut qu'à pallier, à gémir ou à se taire. Ce coup tranchait sa pensée entière, et on voudrait qu'il l'eût conseillé! C'eût été le suicide de son œuvre. Six mois après, un plan de coalition générale contre la France est formé par la Russie, revu et approuvé par M. Pitt, alors ministre, signé par toutes les cours, à l'exception de l'Espagne. Qu'on juge du bouleversement des idées de M. de Talleyrand. L'empire était proclamé, et la guerre sous-entendue avec l'empire.

XXX

De ce jour, ce n'est plus la diplomatie qui pense, c'est la passion qui veut. Napoléon, devenu empereur et décidé à ne borner son empire qu'aux bornes de son ambition, c'est-à-dire à la monarchie universelle, ne consulte plus M. de Talleyrand, dont la sagesse l'importune; il se contente de l'appeler de temps en temps à lui, pour rédiger en traités les décisions de la victoire. Le ministre des affaires étrangères voyage dans le bagage des armées.

C'est ainsi que Napoléon l'appelle après Austerlitz, pour rédiger le traité de Presbourg, traité qui impose trop d'humiliation à l'Autriche en Italie pour être autre chose qu'une pierre d'attente de guerre nouvelle.

C'est ainsi qu'après la déroute de la Prusse, à Iéna, il appelle M. de Talleyrand en Pologne, pour déchirer la carte de la Prusse, en laissant trop de territoire encore pour l'anéantir, trop peu pour la concilier à ses intérêts. Les traités, pour être sûrs, ne doivent jamais être implacables. Effacer la Prusse valait mieux que la mutiler.

C'est ainsi qu'il appelle encore M. de Talleyrand en Pologne, pour promettre une patrie indépendante aux Polonais et pour ne faire de la Pologne qu'un champ de bataille: faute égale des deux côtés, faute de promettre l'impossible, faute de manquer à ce qu'on a promis.

M. de Talleyrand lui objecte en vain le danger de ces promesses: «La Pologne est de la chevalerie peut-être, lui dit-il, mais ce ne peut plus être une puissance; c'est le plus triste, mais le plus réel des faits accomplis. Pour la reconstruire, il faudrait anéantir les trois plus grandes puissances de l'Europe, et, quand vous l'auriez reconstruite, il faudrait la soutenir tous les jours. Or ce peuple, héroïque dans ses camps, est la plus inconstante des anarchies dans ses gouvernements.» Napoléon, convaincu, mais cachant ses desseins, flatte les Polonais pour en être flatté, et les sacrifie sans scrupule aux conférences de Tilsitt avec l'empereur de Russie.

M. de Talleyrand ne lui sert qu'à donner de la grandeur, de la grâce, de la décoration à la conférence.

L'empereur de Russie en sort enivré, la Prusse irritée, l'Autriche ombrageuse, M. de Talleyrand plein de sinistres pressentiments sur la folie de livrer l'Orient aux Russes. Il médite d'échapper le plus tôt possible à la responsabilité d'une diplomatie qui méconnaît les intérêts permanents de la France pour des intérêts transitoires qu'une bataille crée et qu'une autre bataille détruit. «Ce n'est plus un ministre qu'il faut à l'empereur, dit-il, ce sont des commis.» À travers la victoire, il voit la perte de tout système français, en Turquie comme en Allemagne. Il se laisse nommer à une dignité inamovible, celle de grand électeur, afin de colorer sa sortie du ministère par une situation neutre dans le gouvernement des affaires européennes. Napoléon craint d'aliéner une pensée si vaste et si profonde de son gouvernement; il la décore en l'éloignant. L'humeur du soldat et du diplomate couvent et s'enveniment sous les apparences d'une satisfaction mutuelle. M. de Champagny prend le ministère, c'est-à-dire que Napoléon le retient à lui seul.

XXXI

Le traité de Tilsitt porte ses fruits dans l'année même. L'Autriche arme; la Russie, à laquelle on permet tout, se complète par la Finlande, concession intéressée et ingrate de Napoléon sur la Suède, alliée fidèle de la France. L'empereur Alexandre débat avec M. de Caulincourt, plus favori qu'ambassadeur de Napoléon, le partage de l'empire ottoman. À ce prix, la Russie livre le Portugal et l'Espagne à sa convoitise de trônes napoléoniens.

XXXII

Ici la diplomatie de M. de Talleyrand reprend un moment son rôle, non dans le cabinet, mais dans le conseil de Napoléon. Les adulateurs du maître du monde ont rejeté sur ce ministre la réprobation universelle qui s'est attachée à la conception et à la conduite de l'affaire d'Espagne. Les documents historiques les plus irrécusables limitent l'intervention de M. de Talleyrand, dans cette iniquité diplomatique, au traité de Fontainebleau. Le traité de Fontainebleau était précisément le moyen d'allier indissolublement la France à la monarchie espagnole, sans porter atteinte au trône de la maison de Bourbon, et sans jeter entre l'Espagne et nous l'éternelle antipathie dynastique.

XXXIII

Qu'était-ce que le traité de Fontainebleau, dans lequel en effet M. de Talleyrand mit sa main, non officielle, mais officieuse, de grand diplomate? Le plan de ce traité secret entre le premier ministre d'Espagne Godoï et le gouvernement français consistait à s'emparer du Portugal, devenu vassal de l'Angleterre, au moyen d'une armée combinée, moitié française, moitié espagnole; à donner à l'Espagne, pour prix de ce concours, deux principautés souveraines formées du démembrement du Portugal: l'une pour Marie-Louise, fille du roi d'Espagne, en indemnité du royaume d'Étrurie (la Toscane), dont Napoléon voulait doter sa sœur Élisa Bonaparte; l'autre pour Manuel Godoï lui-même, premier ministre et favori de la reine d'Espagne; enfin on réserva Lisbonne et ses provinces limitrophes à la France, pour y instituer un trône de famille française.

En retour de ces deux souverainetés, la France recevait en toute possession les provinces pyrénéennes espagnoles, jusqu'à l'Èbre, soit pour dominer de là et de plus près la fidélité de l'alliance espagnole, soit pour voler plus vite au secours de l'Espagne, si cette monarchie venait à être attaquée par l'Angleterre. Un mariage de Ferdinand, héritier de la couronne d'Espagne, avec une princesse française de la maison de l'empereur, devait compléter et cimenter cette seconde alliance de famille. Le roi d'Espagne prendrait, en outre, le titre d'empereur des Amériques.

Voilà le traité de Fontainebleau, voilà la transaction que M. de Talleyrand avait conçue, d'accord avec Godoï, premier ministre, ministre presque souverain d'Espagne, et ensuite avec la passion de Napoléon de jeter un de ses frères sur ce trône, au risque d'aliéner à jamais de la France cette grande nation espagnole, alliée naturelle de la monarchie ou de la république française.

C'est en vertu de ce traité, conseillé en effet comme une transaction pacifique par M. de Talleyrand, qu'on a imputé à ce diplomate quoi? précisément le contraire de cette pensée, c'est-à-dire l'invasion de l'Espagne, l'expulsion de sa vieille dynastie, l'usurpation purement vaniteuse d'une dynastie napoléonienne sur le trône de Charles-Quint et de Louis XIV; la trahison de Bayonne, où toute une dynastie est prise au piége prémédité d'une fausse conciliation entre le père et le fils; enfin une guerre de conquête dynastique qui coûte à la France un million de ses meilleurs soldats, à l'Espagne des flots de sang, et à notre alliance un empire.

XXXIV

Nous ne louons pas le grand diplomate d'avoir mis la main, même par contrainte, dans le traité de Fontainebleau, quoique ce traité, réduit à ces proportions, fût une immense atténuation de la diplomatie napoléonienne en Espagne. Cette diplomatie, qui troque des provinces et qui solde les différences avec les dépouilles d'un tiers sacrifié à la convenance de deux contractants, manque d'honnêteté, et par conséquent de cette probité en plein jour qui fait la sûreté des contrats, parce qu'elle fait la conscience des nations.

Mais, si le traité de Fontainebleau manquait d'honnêteté, du moins ne manquait-il pas d'honneur et de vue. Il ne trahissait personne; il conservait à l'Espagne sa dynastie et ses droits de nation; il épargnait des torrents de sang; il assurait à Napoléon l'alliance de la famille de Louis XIV. C'était une paix mal assise, mais enfin c'était la paix du Midi.

L'opposition de M. de Talleyrand fut si forte et si péremptoire au détrônement des Bourbons d'Espagne et à la trahison de Bayonne, que ce fut la cause de la rupture définitive entre l'empereur et le diplomate. Napoléon tira de cette opposition une puérile vengeance, en ordonnant à M. de Talleyrand de recevoir les princes espagnols prisonniers dans son château de Valencay, changé en prison royale, comme pour compromettre par là son ministre dans la mesure qu'il avait le plus réprouvée, en donnant à ce ministre l'apparence du rôle de geôlier de la dynastie des Bourbons.

XXXV

De ce jour le prince de Talleyrand se replia dans une respectueuse humeur contre la diplomatie inique de Bayonne; il ménagea même si peu les termes de son opposition que Napoléon s'emporta jusqu'aux invectives contre lui en plein conseil, lui reprochant quoi? de lui avoir conseillé la politique de Louis XIV en Espagne, comme si la continuation de la politique de Louis XIV en Espagne avait pu être le détrônement de la race des Bourbons!

Une telle accusation de Napoléon n'était-elle pas la pleine justification de la diplomatie de M. de Talleyrand dans cette affaire? La colère égarait Napoléon dans cette scène; il voulait prouver à M. de Talleyrand qu'il avait été son complice à Bayonne, et il prouvait qu'il avait été son antagoniste dans ce détrônement de Madrid. M. Thiers, dans cette circonstance, est hors de la vérité, complétement partial contre M. de Talleyrand, par sa partialité habituelle pour Napoléon.

XXXVI

La répugnance vengeresse de l'Europe entière contre l'événement de Bayonne fit ce que l'horreur du meurtre du duc d'Enghien avait fait à une autre époque. Les cours et les peuples frémirent, se turent, tremblèrent pour eux-mêmes, et se préparèrent à la ligue solidaire contre l'ennemi commun. Des victoires et des défaites, depuis ce jour, furent les seuls actes diplomatiques de Napoléon. Essling fut son premier revers militaire, masqué sous un semblant de victoire; cette bataille, bien combattue, mais mal donnée, prouva à l'Europe qu'il pouvait être vaincu. Wagram effaça cette défaite, mais à condition de se hâter d'en tirer une paix douteuse. L'Espagne dévorait quatre cent mille de ses soldats et discréditait ses lieutenants par des capitulations et des retraites. Moscou anéantissait huit cent mille hommes pour conquérir un monceau de cendres. Dresde et Leipsick le punissaient d'avoir refusé la paix au monde et à lui-même. Il rentrait presque seul à Paris de ces deux campagnes.

XXXVII

Des ministres inhabiles, ou trop compromis dans sa cause, n'avaient ni les vues supérieures, ni l'autorité européenne, ni le caractère indépendant nécessaires pour imposer à leur maître et à l'Europe. La diplomatie de Maret n'était que la foi d'un sectaire; la diplomatie de Caulincourt n'était que l'horreur de voir remonter les Bourbons sur le trône de France: l'un défiait toujours au nom de son maître à demi vaincu; l'autre concédait tout, pourvu que le trône impérial restât debout sur les ruines de la France. On ne comprend pas que M. Thiers ait donné à ce favori de Napoléon la qualification de grand citoyen, de profond négociateur, d'homme d'État. C'est abuser des plus grands mots de la langue politique; c'est décréditer l'estime et la reconnaissance des peuples que de décerner de pareils titres à des instruments, qui n'ont eu d'autre diplomatie que l'excès de confiance dans la bonne fortune, et l'excès d'abnégation dans la mauvaise. Le silence est plus juste que l'éloge quand il s'agit d'hommes qu'on ne peut louer et qu'on ne veut pas accuser. M. Maret, en diplomatie, ne fut qu'un secrétaire de cabinet; M. de Caulincourt ne fut qu'un parlementaire entre deux camps. Napoléon les employait, mais ne les consultait pas. Quand Napoléon voulait penser, et non brutaliser l'Europe, il appelait encore de temps en temps Talleyrand, le seul homme qui portât dans sa tête une tradition, un système, un avenir.

XXXVIII

Napoléon voulut fonder un système à l'époque de son divorce avec Joséphine. Il eut à se prononcer alors entre un mariage russe et un mariage autrichien. M. de Talleyrand, presque seul parmi les conseillers appelés à délibérer devant Napoléon sur ce choix entre deux alliances de famille, n'hésita pas à se prononcer pour le mariage autrichien; il le fit en termes d'oracle qui n'explique pas ses arrêts, mais qui les promulgue. C'était, en effet, l'oracle de la destinée pour la dynastie de Napoléon et pour celle de la France, si Napoléon n'eût pas rêvé au lieu de réfléchir, et si l'expédition d'Alexandre le Grand chez les Scythes ne l'eût pas emporté à une campagne d'imagination à Moscou qui déconcertait jusqu'à son étoile. Nous dirons tout à l'heure par quels motifs admirablement analysés M. de Talleyrand, en se déclarant pour le mariage autrichien, faisait acte de justesse de vues, de génie pratique et de philosophie de la paix dans un même avis.

XXXIX

Cet avis porta des fruits de paix deux ans après; il aurait fondé un équilibre européen dont la France et l'Autriche auraient tenu les poids dans leurs mains réunies, si Napoléon avait pu être jamais lui-même un homme d'équilibre. Où penchait sa volonté il fallait que penchât le monde: le monde ou lui ne pouvaient manquer d'être bientôt brisés.

XL

M. de Talleyrand, après ce dernier conseil vraiment diplomatique donné loyalement à Napoléon, disparut de la scène d'action.

On ne peut lui demander compte du délire d'un grand homme, ni des négociations désespérées et contradictoires. Le monde diplomatique, depuis son absence, était livré au favoritisme et à l'incapacité: Quos vult perdere dementat! Les armées de Napoléon étaient détruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang; le Rhin était franchi par la coalition du Nord; les Pyrénées, par les Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur l'univers politique. Napoléon errait, coupé de sa capitale, avec trente ou quarante mille généreux soldats, débris de tant de millions d'hommes, objet de pitié, d'admiration, mais non de ralliement.

La France ne se levait pas à sa voix: elle le regardait comme on regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait séparé sa fortune de la sienne. Le ressort même du patriotisme s'était affaissé sous sa main; pourquoi? C'est que derrière tant de sacrifices on ne voyait plus de système; toute diplomatie était morte pour la France avec les armées si mal employées de Napoléon. La France, en promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus qu'un qui pût s'interposer entre elle et les cours étrangères, et cet homme était dans la disgrâce et dans l'isolement; mais, quand un homme de génie redevient nécessaire à un peuple, quelque disgracié et quelque isolé que cet homme soit dans son obscurité, la pensée publique le replace vite en évidence, et le regard involontaire de toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur l'écueil où la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprême, le sort de M. de Talleyrand.

XLI

Ce n'était plus un guerrier qu'il fallait à la France, puisqu'elle n'avait plus d'armes à lui fournir: c'était un politique.

M. de Talleyrand se montra, et tout convergea vers lui: son intervention fut le salut de son pays. On l'a nié, comme l'esprit de parti nie tout, même le patriotisme. La moindre équité et le moindre bon sens lui rendront la justice qui lui est due par l'histoire. Sa diplomatie couvrit la patrie, qu'une épée napoléonienne ne pouvait plus couvrir, puisque cette épée, brisée à Moscou, à Dresde, à Leipsick, sur le Rhin, n'était plus qu'un glorieux tronçon qui avait laissé violer jusqu'à sa capitale. Que pouvait faire M. de Talleyrand contre le monde et contre le sort?

Il n'avait point trahi Napoléon, quoiqu'il désespérât de lui depuis la guerre d'Espagne, depuis la campagne de Russie, depuis le refus de la médiation de l'Autriche dans la campagne obstinée de Leipsick; la preuve qu'il ne le trahissait pas, c'est qu'il avait fortement insisté, dans le dernier conseil du gouvernement où il fut appelé par les frères de Napoléon, pour que l'impératrice Marie-Louise et le roi de Rome ne sortissent pas de Paris, malgré les avis contraires. Cette fille de l'Autriche, sur le trône de France, défiant son père de la détrôner, et s'offrant comme un gage de paix entre Napoléon et l'Europe, lui paraissait un dernier expédient de négociation qu'il fallait garder pour le jour suprême. Les frères de Napoléon et Napoléon lui-même ayant voulu enlever Marie-Louise à la capitale et en disposer seuls comme d'un gage personnel de transaction, M. de Talleyrand, dépourvu de tout prétexte de négociation avec l'Europe, n'eut plus qu'à se prononcer entre un homme et la patrie.

XLII

Que pouvait-il proposer à l'Europe vengeresse de tant d'injures, d'invasions, d'usurpations, de défaites, d'oppression, d'humiliations, et aujourd'hui triomphante dans les murs de Paris?

L'évacuation sans condition du territoire français? Mais où était le million de soldats français pour faire accepter à la pointe des baïonnettes une telle évacuation à l'Europe?

Une régence de l'épouse de Napoléon?

Mais l'impératrice n'était déjà plus en sa puissance: elle ne s'était pas jetée à propos entre les armées de son père et le détrônement de son fils; elle était, à demi captive, entraînée aux extrémités de la France par les frères de Napoléon, sans armée, sans gouvernement, sans liberté et déjà sans couronne. Le moment était passé; ce n'était plus le cœur de l'empereur d'Autriche qui allait prononcer: c'était sa raison, c'était son cabinet, c'était son armée. Or la raison, le cabinet, l'armée de l'Autriche, pouvaient-ils oublier leur capitale deux fois envahie, et rétablir, sous le nom d'une jeune princesse de vingt ans, une régence napoléonienne, qui n'eût été qu'un second règne masqué de Napoléon? L'Autriche l'eût-elle proposé, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Espagne, l'univers, pouvaient-ils y consentir?

XLIII

M. de Talleyrand pouvait-il proposer à cette Europe monarchique la résurrection d'une république nationale en France comme gage de paix et de sécurité?

Mais, outre que M. de Talleyrand, quoique ayant servi la république par nécessité et par diplomatie alors, n'était pas républicain, quel gage à offrir à l'Europe monarchique armée, victorieuse, campée sur la place de la Révolution, autour des traces de l'échafaud de Louis XVI et de toute une famille royale, qu'une république le pied sur la tête d'un roi décapité?

Il n'y avait donc aucune option pour un homme d'État aussi clairvoyant que M. de Talleyrand alors: ou la ruine de sa patrie, ou la dynastie des Bourbons rapportant à la fois, d'un long exil, la conciliation avec l'Europe, l'amnistie de tous les actes et de toutes les opinions de la révolution, et la liberté constitutionnelle garantie à la France par la monarchie représentative.

C'est ce que M. de Talleyrand, redevenu en une heure l'oracle de la France et de l'Europe, définit admirablement dans le conseil des rois: «La république est une impossibilité; la régence, c'est Napoléon continué, avec le ressentiment de sa déchéance et l'inimitié de l'Europe; Bernadotte (candidat alors de la Russie), c'est une intrigue: la légitimité seule est un principe.»

Cette note verbale était l'expression exacte et forte de la France, de l'Europe et du temps; elle portait en peu de mots un sens souverain et irréfutable. C'était l'axiome de la diplomatie; il forçait la conviction des puissances: une acclamation l'adopta. M. de Talleyrand, maître par ce seul mot des convictions au dedans et au dehors, n'eut qu'à ménager, par son habileté, la transition de la révolution à la légitimité, de l'invasion à la paix, du despotisme à la liberté représentative. Les Bourbons furent rappelés: la France fut sauvée.

Premier ministre et ambassadeur à la fois au congrès de Vienne, M. de Talleyrand domina, quoique vaincu, les vainqueurs; les Bourbons rentrèrent de plain-pied, et avec la France ancienne tout entière, dans la société des rois et des peuples. M. de Talleyrand fut véritablement arbitre de l'univers au congrès des rois; il ne dut cette autorité personnelle qu'à son génie de diplomate, et non à son titre de plénipotentiaire. Ce fut sa personne qui négocia; il portait dans sa tête ses instructions: un signe de ses sourcils faisait taire les ennemis de la France.

XLIV

Le second retour de Bonaparte, évadé de l'île d'Elbe, interrompit le congrès où M. de Talleyrand reconstituait l'Europe.

Le rôle du grand diplomate alors, nous le reconnaissons, fut délicat aux yeux de ceux qui reconnaissent uniquement la France dans le sol. Rallier les souverains contre Napoléon, c'était rallier les armées de l'Europe contre les armées de la France: c'était une œuvre de Thémistocle. En la considérant sous un aspect purement militaire, peut-être M. de Talleyrand, plus scrupuleux, aurait-il dû alors se récuser, comme Français, de toute intervention au congrès comme diplomate des Bourbons, et se retirer dans la triste neutralité du citoyen qui gémit sur l'erreur de son pays, mais qui n'arme pas contre sa patrie l'étranger.

Nous pensons ainsi. Mais nous reconnaissons cependant que M. de Talleyrand pouvait se dire que Napoléon n'était plus le souverain légal de la France; qu'il avait violé, en rentrant à main armée en France, sa propre abdication; que son seul titre désormais était son invasion; que la France n'était plus qu'un pays conquis par sa propre armée sous la conduite d'un envahisseur héroïque, et que la vaincre, c'était la délivrer.

Il pensa ainsi; il agit, non en citoyen, mais en ministre des Bourbons; il parvint, à force de volonté, de résolution, d'habileté, de promptitude, à renouer une coalition déjà dissoute et à faire marcher d'un seul pas l'Europe entière au secours des Bourbons. Ce fut un miracle de diplomatie, mais ce miracle était une coalition contre la France. Que d'autres l'exaltent comme diplomate et comme homme d'État; nous le plaignons: une telle intrépidité, nous ne nous en sentirions pas capable.

XLV

Après le second retour des Bourbons, l'œuvre de la diplomatie était accomplie; l'œuvre de l'homme d'État, dans un pays libre et déchiré par les partis en lutte, commençait. C'était l'œuvre des orateurs et des tribuns, des hommes de caractère et de paroles. Soulever et calmer les tempêtes de tribune, de presse, de place publique, ou les apaiser du geste et de la voix, était un rôle qui n'allait pas au souverain diplomate. La nature ne l'avait pas taillé dans les grandes proportions que l'on donne aux Chatam, aux Pitt, aux Mirabeau, aux Danton, aux Vergniaud, ces foudres d'éloquence. Sa force était de tout comprendre, mais non de tout dominer, même le peuple; c'était une intelligence suprême, mais une intelligence à demi-voix; il ne parlait qu'à l'oreille, comme la persuasion; il n'écrivait même bien qu'avec réflexion, lenteur et clarté, mais sans chaleur. C'était un résumeur infaillible et divinatoire; les résumeurs sont admirables dans les salons, jamais dans les foules; les improvisateurs seuls sont les maîtres du moment; la sagacité froide n'improvise pas, elle juge. Tel était ce caractère, toujours recueilli dans son silence, et qui ne laissait échapper son grand sens que dans des mots qui donnaient à réfléchir, parce qu'ils étaient eux-mêmes profondément réfléchis. L'axiome spirituel et imprévu était la forme de son esprit; c'est la forme de la vérité, quand elle veut se faire remarquer par la surprise et se faire accepter par la grâce.

XLVI

Les quinze ans de la Restauration laissèrent, non sans importance et sans dignité, M. de Talleyrand dans une sorte de négligence. Il n'y fut pas frondeur, mais indépendant; il y fréquentait de jeunes talents, tels que MM. Thiers, Mignet, Villemain, auxquels il donnait le goût des grandes vues et le ton des grandes élégances: magister elegantiarum, portant son aristocratie naturelle dans ces jeunes aristocraties de nature. M. Thiers, à en juger par ce qu'il en dit dans son Histoire de L'Empire, ne nous paraît pas avoir compris la supériorité de ce modèle, pas plus que la supériorité de M. Pitt; il parle avec légèreté de ces deux hommes d'État, seuls peut-être au niveau de leur siècle et au niveau l'un de l'autre. C'est une faute de goût autant que de point de vue: il faut savoir admirer.

XLVII

M. de Talleyrand voyait souvent le duc d'Orléans, sans être néanmoins de sa faction. Ce prince, d'une habileté très-inférieure à celle du ministre, était l'héritier présomptif des fautes ou des malheurs de la Restauration: héritier très-légitime, s'il avait su attendre et recevoir de l'avenir ce que la nature des choses lui promettait; héritier très-équivoque, si sa dynastie prématurée expulsait du trône deux générations de sa famille et un enfant innocent de ses calamités.

Le duc d'Orléans, parvenu au trône, eut le mérite de résister à la folle impulsion du prétendu libéralisme soldatesque qui poussait la révolution de Juillet à la guerre. Tout ce qui bouillonne tend à s'extravaser; le patriotisme antibourbonien de 1830 n'avait d'autre politique que le ressentiment des deux invasions; il oubliait que l'Europe, elle aussi, avait dix invasions de la France à venger.

Les Français ont-ils donc seuls le privilége de l'orgueil national? «Qu'en pense le prince de Talleyrand?» demanda le nouveau roi à ses confidents avant de prendre un parti sur les affaires étrangères.

M. de Talleyrand, fidèle au principe de toute sa vie, démontra au roi, dans une longue conférence, la nécessité de la paix pour asseoir son gouvernement sur les sympathies de l'Europe. Malgré l'impopularité acharnée dont le parti de la guerre révolutionnaire, dans les journaux et dans la chambre, poursuivait le ministre de 1815, inventeur de la légitimité et de la paix pour sauver la nationalité, le duc d'Orléans, devenu roi, eut le courage d'avouer M. de Talleyrand pour son conseil intime devant la tribune belligérante et devant la presse injurieuse. M. de Talleyrand lui-même, qui ne manquait point de l'héroïsme du diplomate dans le cabinet, eut le courage de braver l'opposition, la tribune, la presse, et d'accepter l'ambassade d'Angleterre, au risque de toutes les invectives et de toutes les menaces dont les patriotes de caserne écrasaient son nom.

Sans doute, il devait lui en coûter de paraître apostasier son principe, la légitimité, pour aller représenter le principe de l'illégitimité dynastique à Londres; mais peu lui importait cette inconséquence apparente, pourvu qu'il sauvât son principe supérieur, la paix.

À l'âge de quatre-vingts ans, rassasié de fortune, de dignité, de renommée, ce n'était certes pas une ambition vulgaire qui pouvait le porter à sortir de son repos pour exposer sa personne et son nom aux outrages des partis bonapartistes, des partis royalistes, des partis républicains et des partis perturbateurs du monde, en défendant contre eux tous la paix, contre laquelle tous alors semblaient conspirer. Il y a des moments où ce qui paraît une ambition insatiable est un dévouement pénible à l'idée qu'on croit nécessaire au salut de son pays. Selon nous, M. de Talleyrand eut un de ces dévouements très méritoires en acceptant l'ambassade publique de Londres et la direction secrète de toute la diplomatie européenne du gouvernement de Louis-Philippe.

XLVIII

La paix ou la guerre ne tenait, en ce moment, qu'à un fil. Entre des mains moins délicates et moins expérimentées, ce fil pouvait se rompre, on peut même dire qu'il était déjà rompu par la révolution de Belgique, contre-coup de la révolution de Paris. Or la question qui venait de se poser devant les cabinets de France et d'Europe était celle-ci:

En 1815, on avait reconstitué l'Europe à peu près telle qu'elle était géographiquement constituée avant 1790. Cependant l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, étaient tombées d'accord qu'il fallait unir la Hollande et la Belgique en une seule monarchie sous la royauté du prince d'Orange. Cette annexion de la Belgique catholique à une royauté étrangère et protestante blessait l'orgueil et la conscience des Belges. Le lendemain de la révolution de Juillet, les Belges, soulevés par le contre-coup, avaient rompu l'unité avec la Hollande et chassé le roi. Or le royaume-uni hollando-belge, on ne le cachait pas, était un rempart élevé par l'Angleterre et la Prusse contre des invasions éventuelles de la France, champ de bataille fortifié, que les Anglais avaient le droit de surveiller et d'occuper en cas de guerre.

La révolution de Belgique démantelait donc l'Angleterre et les puissances du Nord de leurs principales fortifications contre les ambitions de la France. L'Angleterre et l'Europe se refusaient naturellement à reconnaître ce déchirement de la Belgique et de la Hollande en deux parts; on menaçait de les contraindre par la force à l'unité, qui leur répugnait comme la mort. La Hollande invoquait à son secours l'Angleterre et les Prussiens du Nord pour l'aider à contraindre les Belges à l'annexion. La Belgique invoquait la France, et lui offrait même sa couronne pour la coïntéresser à son indépendance.

Les Belges, longtemps Français, révolutionnaires de tradition, catholiques de religion, libéraux de circonstance, avaient d'immenses sympathies dans tous les partis de l'opposition en France. Refuser de les secourir, c'était une lâcheté, selon l'opposition; les adopter, c'était la guerre universelle. Négocier à Londres, dans un congrès européen, entre le refus et l'acceptation, c'était un chef-d'œuvre de difficultés à vaincre.

Ce chef-d'œuvre donc, M. de Talleyrand était chargé de l'accomplir; il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de sagesse, d'habileté, de poids et de contre-poids maniés avec la dextérité d'un instrumentiste dont l'Europe aurait été le clavier. Grâce à son zèle véritable, et on pourrait dire instinctif, pour la paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honoré, de sa longue lutte de vieillard contre l'esprit de désordre, de violence, de discorde européenne; et, après la signature du dernier protocole des conférences de Londres, il put dire: «J'ai vaincu le monde, et je l'ai vaincu par la raison. J'ai été le Napoléon de la paix; il n'y a pas une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une bénédiction: j'ai été l'instrument de la Providence pour épargner le sang d'une génération!»

XLIX

Le hasard m'avait conduit à Londres dans ce temps-là. Je puis attester que le vétéran de la diplomatie avait la conscience de l'œuvre honnête qu'il accomplissait, et j'ajoute, la joie intime de la conscience satisfaite.

Jamais je n'oublierai certaines matinées sombres du mois de novembre, où les brouillards froids et épais de Londres empêchaient de distinguer le jour de la nuit, et forçaient le diplomate matinal à écrire ses dépêches à la lampe, sur un petit guéridon au pied de son lit. Le prince de Talleyrand ne donnait que peu d'heures au sommeil; il passait une moitié de sa nuit dans les salons aristocratiques de Londres; il y semait ou il y recueillait négligemment ces mots qui deviennent le lendemain des indices ou des actes. C'était le moment où les conférences de Londres tenaient en suspens tous les jours la guerre ou la paix; tous les jours aussi il écrivait un compte rendu de la séance à M. Casimir Périer, qui contenait à Paris la turbulence du parti de la guerre, que le prince de Talleyrand contenait à Londres, «Connaissez-vous M. Casimir Périer? me dit un jour M. de Talleyrand.—Non, mon prince, répondis-je; vous savez que je ne veux pas servir deux maîtres, et que je ne vais point à la cour du nouveau roi tout en faisant des vœux pour que son gouvernement résiste à cet entraînement posthume qui porte le parti napoléonien aux champs de bataille.—Eh bien, reprit-il, priez la Providence de conserver M. Casimir Périer à la France. M. Casimir Périer, en ce moment, poursuivit-il, c'est l'homme nécessaire entre tous les hommes, c'est l'axe du monde; je ne suis ici que son porte-voix; son esprit et le mien soufflent sur les mêmes tempêtes pour les apaiser, lui sur la France, moi sur l'Europe. Que la Providence nous assiste; en tout temps, voyez-vous, les choses se personnifient dans un homme; et cet homme n'est plus un homme: il devient une puissance divine de destruction ou de conservation pour tout un monde. Qu'était-ce que M. Casimir Périer il y a six mois? Eh bien, c'est aujourd'hui le destin de l'Europe. Que le courrier de la France nous apporte aujourd'hui la nouvelle du renvoi ou de la mort de M. Casimir Périer, et, moi-même, je ne suis plus rien ici; car c'est sa force pacifique au conseil du roi de France qui me donne ma force ici pour rassurer, intimider ou contenir les passions de l'Europe.» Et, en reprenant sa plume pour continuer, de sa fine écriture, sa dépêche à M. Casimir Périer, il laissait voir sur son visage, pâle, ridé, et cependant toujours gracieux, de vieux diplomate, une auréole de satisfaction honnête et puissante, qui semblait dire: Cette diplomatie, tant calomniée par l'ignorance du vulgaire, a aussi sa foi; car elle a aussi sa vertu.

L

J'avoue que le spectacle de ce diplomate, de si équivoque renommée dans sa vie privée, usant ses dernières forces, sans intérêt d'ambition et sans autre rétribution que les injures des journalistes et des tribunes en France, à retenir le monde sur la pente des catastrophes, m'inspira pour ce vieillard un respect qu'il n'avait pas mérité toujours, mais qu'il méritait au soir de sa vie.

Peu de temps après, il se retira pour toujours des affaires actives, se bornant, dans son magnifique loisir, à rechercher le commerce des hautes intelligences de tous les temps, à mépriser, avec une légitime insolence, la foule incapable de le comprendre, et à donner gratuitement des conseils aux rois, quand ils lui en demandaient.

Il fut diplomate jusque dans son dernier soupir. Soit ressouvenir de son premier état, soit regret du scandale qu'il avait donné aux hommes religieux en sortant du sanctuaire, quoique affranchi de ses liens sacerdotaux par le souverain pontife, soit désir de laisser une mémoire en paix avec tout le monde, il négociait secrètement, depuis quelques années, une réconciliation consciencieuse ou politique avec l'Église, par l'intermédiaire de l'archevêque de Paris: il voulait une sépulture chrétienne en terre chrétienne. Elle était au prix d'une réhabilitation et d'une profession de foi qu'il avait rédigée de sa main prudente jusque dans le protocole de la mort; mais ce protocole, il avait résolu de ne le livrer à l'autorité ecclésiastique que posthume. Les pieux ministres du repentir et de la réconciliation suprême attendaient, dans un appartement de son palais, l'heure d'être appelés au chevet du mourant; lui-même, il épiait pour ainsi dire son dernier soupir, ne voulant ni avancer ni reculer d'une minute la signature de son traité de conscience avec ce monde et avec l'éternité; ultimatum des vivants et des morts, sur lequel il ne voulait pas avoir à revenir.

Le roi Louis-Philippe sortit à pied de son palais, et vint recueillir en ce moment son avant-dernier mot. Le roi, encore valide, et le vieux diplomate expirant, s'enfermèrent sous le rideau du lit pour que personne n'entendît leur entretien. Quelle alliance conseilla M. de Talleyrand? quelle politique adopta le roi? quel legs diplomatique pour la France fut légué par le grand esprit? quel legs fut accepté par le roi dans ce testament? Nul ne le sait, nul ne le saura tant que les papiers de ce roi, qui écrivait tant, ne seront pas révélés à l'histoire.

LI

Immédiatement après le départ du roi: «Il est temps, dit le mourant à sa nièce, faites entrer le ministre du ciel.» Et il lui remit la rétractation de sa vie épiscopale.

Grâce à cet acte, il fut enseveli dans toutes les dignités du sépulcre.

LII

Six jours avant, j'avais dîné chez lui, pour la seconde fois, presque en famille, dernier convive de ceux qu'il aimait à réunir toutes les semaines à sa table. J'assistai, par respect pour la haute intelligence humaine, à sa sépulture. Son hôtel, ou plutôt son palais, était plein, depuis l'atrium jusqu'au salon, d'une foule immense et somptueuse, dans tous les costumes, sous toutes les décorations de toutes les époques où il avait joué les grands rôles de la vie sociale, et rendu des services publics ou des services personnels à cette multitude de clients. C'étaient les ministres de la religion, avec lesquels sa dernière signature l'avait réconcilié quelques jours auparavant, et qui venaient constater tardivement sa résipiscence; les ambassadeurs de toutes les cours, avec lesquelles il avait négocié depuis Louis XVI, le Directoire, la République, l'Empire, les deux Restaurations, la monarchie légitime et illégitime, qui lui devaient les mêmes honneurs; les anciens sénateurs, les nouveaux pairs de France, les membres de l'Institut, fiers d'avoir compté dans leurs rangs l'art de négocier comme le premier des arts de la paix; les employés du ministère des affaires étrangères sous tous les régimes, qui tous avaient eu à se louer de sa bonté et à profiter de ses leçons; enfin quelques vieux survivants de son cabinet intime, rouages inconnus de la grande machine européenne, rédacteurs consommés de ses hautes pensées, qui l'avaient d'autant plus admiré qu'ils avaient, pour ainsi dire, plus vécu à son ombre ou dans sa sphère. Ceux-là étaient sortis, en simple habit noir, de leur retraite, non pour être remarqués, mais pour se rendre à eux-mêmes le témoignage de la fidélité de leur mémoire et de leur reconnaissance au delà du tombeau.

Les marches du grand escalier étaient bordées d'une domesticité depuis longtemps rentrée dans la retraite, mais dont les larmes attestaient l'attachement qu'ils portaient au plus indulgent et au plus libéral des maîtres. Cette foule rappelait les jours de 1814, où, dans un congrès intime entre l'empereur de Russie, le roi de Prusse, les ministres de toute l'Europe et le souverain diplomate, ce même palais d'un particulier avait vu disposer du sort de l'Europe, et la paix sortir de la guerre dans cette même capitale dont la guerre était tant de fois sortie pour le malheur de tous et pour la gloire d'un seul! Princes de l'Église, débris vivants de l'Assemblée constituante, amis encore vivants de Mirabeau, survivants des échafauds de la Convention, émigrés compagnons de sa proscription d'Amérique, membres dépaysés aujourd'hui du Directoire, dignitaires, maréchaux, généraux, ministres de l'Empire, royalistes de 1814, auxquels un mot de ce mort avait rendu le trône et la cour de deux rois; courtisans de l'illégitimité d'Orléans, dont il avait ratifié l'avénement à la couronne pour franchir un abîme par un expédient; plénipotentiaires de toutes les puissances, qui venaient honorer, dans ce plénipotentiaire de la nation et de la paix, cette diplomatie reine des rois, souveraineté de la raison, providence invisible des peuples qui régit le monde en le pondérant: tout cela, disons-nous, donnait à cette sépulture l'aspect d'un congrès plus que d'un cortége funèbre; congrès posthume auquel il ne manquait que l'âme de tous les congrès de ce siècle. Mais que disons-nous? le grand diplomate, quoique muet et inanimé, n'y manquait pas. Sa mémoire négociait encore, du fond de ce cercueil, avec tous les partis, compensant les offenses par des services, les injures par des éloges, les vengeances par des honneurs, et reconnaissant tous, au moins, ainsi par leur présence, que quelque chose de grand venait de s'évanouir des conseils de l'Europe, et que la sagesse de ce monde venait de baisser d'un grand poids!

Quant à moi, sans honorer, dans le prince de Talleyrand, des personnalités peu honorables et des versatilités de services qui diminuent immensément la dignité de la vie et le prix même de ces services, je n'ai pu m'empêcher de professer toujours la plus haute estime pour le diplomate de la vraie révolution de 89, le diplomate de la paix, le pondérateur de l'équilibre, le conservateur économe de la vie des peuples au milieu de ces prodigues du sang d'autrui, qu'on appelle les gagneurs de batailles; et, toutes les fois qu'il y a eu, depuis les obsèques de ce grand négociateur, une de ces crises européennes que les ambitions dénouent avec des alliances ou tranchent avec l'épée, je n'ai pu m'empêcher de me demander curieusement à moi-même: QU'AURAIT CONSEILLÉ À SON PAYS, DANS CETTE CIRCONSTANCE, M. DE TALLEYRAND?

Ce sont ces conseils présumés de M. de Talleyrand dans les circonstances où s'est trouvée et où se trouve aujourd'hui la France, qui vont faire le sujet de ce second entretien sur la littérature diplomatique.

Lamartine.