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Cours familier de Littérature - Volume 10 cover

Cours familier de Littérature - Volume 10

Chapter 45: VIII
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About This Book

Une série de leçons littéraires aborde l'art du badinage en le comparant à l'art sérieux et consacre un long entretien à l'étude d'Arioste, de son époque et de son poème badin et épique. L'auteur évoque la seconde jeunesse de la littérature italienne à la Renaissance, décrit la maison et le milieu de Ferrare, retrace la carrière du poète oscillant entre fonctions publiques et création, et explique comment son œuvre puise dans les romans chevaleresques et les chroniques médiévales pour composer une épopée fantaisiste mêlant humour, aventure et fantaisie. Les réflexions mêlent biographie, contexte culturel et analyse littéraire.

Elle fit un signe d'assentiment. «Mais ce n'est pas la mienne, dit avec une certaine supériorité de ton le professeur: ce que vous appelez un défaut, vous autres jeunes cœurs et jeunes esprits, c'est précisément la qualité exquise et véritablement philosophique de l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne l'épuise pas; il sait que le cœur humain est un instrument à deux cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaieté, et, en touchant ces deux cordes tour à tour, il produit une harmonie tempérée et douce qui est précisément l'équilibre vrai de cette vie, mêlée de gémissements et d'éclats de rire. Quand vous aurez pris plus d'années, vous lui rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus amusant des poëtes, vous y reconnaîtrez le plus agréable des philosophes. Son épopée est l'épopée du bon sens.—Cela peut bien être, répondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut attendre que nous ayons soixante ans.

—Précisément, reprit-il: ce n'est pas le poëte de l'adolescence ni de la jeunesse, c'est le poëte du soir de la vie. Quand on est à votre âge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme à notre âge, ni volcan dans le cœur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop brûlé et trop pleuré peut-être, oh! alors l'Arioste est le véritable poëte de la vieillesse!

—Oui, mais pourquoi cela encore? dit Léna. Parce que la vieillesse devient indifférente et que l'Arioste est le poëte de l'indifférence. Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de prononcer au lieu de son éloge; car qu'est-ce que l'indifférence, si ce n'est le désenchantement de tout et de soi-même? Croyez-vous que ce soit là un bel état de l'âme?

—C'est de l'égoïsme aussi, maman, dit avec une précoce justesse de sens la petite Thérésina.—Oui, mon enfant, dit la mère; c'est de l'égoïsme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver qu'on ne s'intéresse assez ni aux amours, ni aux héroïsmes, ni aux infortunes, ni aux déceptions du cœur humain; c'est prendre la vie gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature? Cette prétendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le contre-pied de la nature.

—Ah! je vous arrête, répondit le professeur; est-ce que vous prenez l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle bouffonnerie de Don Quichotte; mais l'Arioste, ah! vous lui faites injure! Où avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces quarante-six chants, excepté peut-être dans la folie de Roland et dans son bon sens rapporté de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine et délicate plaisanterie, qui s'allie partout à la grâce et souvent à la plus exquise sensibilité!

—Eh bien! dis-je à mon tour, remercions le professeur de nous avoir tantôt attendris, tantôt amusés, tantôt assoupis pendant ces longs jours d'été au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons pour juger que nous ayons l'âge où l'on dit que l'amour et l'enthousiasme, ces deux huiles parfumées de la lampe de la vie, soient taris ou évaporés dans nos âmes.

—Vous attendrez longtemps, dit Léna en rougissant, car il y a encore bien de la lueur sous vos paupières.

—Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui répondre, de peur de rougir à mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand la vie nous aura dit tout ce qu'elle a à nous dire; quand les hommes, les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons d'assister sans en attendre d'autre dénouement que dans le ciel; quand nous serons retirés dans quelque solitude champêtre, les pieds sur nos chenets et ne songeant plus qu'à faire l'heure, far l'ora, comme vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre cheminée, et lisons-en de temps en temps quelques pages pour poétiser nos souvenirs et pour dépoétiser notre expérience, j'y consens. Je ne dis pas que je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-même, ne fût-ce, ajoutai-je en regardant Léna, Thérésina, le chanoine et le professeur, que pour me rappeler en hiver ces belles soirées d'été auxquelles j'ai eu le bonheur d'être admis dans cette gondole ou sur les riantes collines euganéennes.»

Les visages s'attristèrent, car cette réflexion faisait allusion à un prochain départ. Le professeur ferma le livre.

XVI

Ce fut peu de jours après notre retour à la villa de la comtesse Léna que je pris définitivement congé de ce lieu de délices, pour reprendre mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d'été en Italie, accompagné par un vieux paysan de la ferme; il portait ma valise et il devait me servir de guide jusqu'à la mer, pour aller m'embarquer sur une felouque d'Ancône qui faisait le cabotage sur le littoral des États romains. Une lune aussi resplendissante que celle où Astolphe était allé chercher la raison de Roland, illuminait de jour la ville et les collines. Hélas! je laissais dans ce beau lieu une partie de la mienne, mais je ne désirais pas qu'on me la rendît jamais.

Quand je fus à moitié chemin de la descente qui menait de la grotte en rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour la première fois Ginevra, je me retournai pour jeter un long et dernier regard à ce délicieux édifice où je laissais je ne sais quoi de moi-même; je ne sais pas bien, en effet, si c'était mon imagination ou mon cœur.

La lune ruisselait du ciel à travers une chaude brume transparente comme une écume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les pilastres, sur les cariatides de marbre de la façade; le vent emportait à chaque bouffée les fleurs embaumées des orangers en caisse qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron; les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs légères colonnes d'eau, transpercées par les rayons nocturnes, s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de girandoles chargées de grappes de cristaux; les blanches statues des terrasses ressemblaient aux fantômes pétrifiés d'une population de marbre; la grotte, vide désormais, ouvrait au-dessus de moi son antre sombre, d'où suintait la petite rigole qui avait tant mêlé son gazouillement monotone aux stances du poëte; tout nageait dans un éther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flotté entre ciel et terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agité par le vent à la fenêtre ouverte de Thérésina et de sa mère, jouait à longs plis sur le mur et ressemblait à la figure de Ginevra apparaissant à son amant sur le fatal balcon du palais de son père.

Tout cet édifice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces murmures, rappelaient tellement les demeures enchantées où l'Arioste avait égaré nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille, d'amour en amour, qu'en vérité je ne savais pas bien si j'étais dans le songe ou dans la réalité. «Adieu! m'écriai-je tout bas, belle halte de ma jeunesse, où j'ai fait plus de rêves impossibles qu'il n'y a de stances dans le poëte de Ferrare, d'étoiles dans cette voie lactée, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu n'être pas éternel! Puisse cette séparation ressembler à celles de l'Arioste, où, après mille traverses héroïques, un enchanteur, un ermite ou un bon génie, sous la figure d'une Léna ou d'une Thérésina, ramène le héros au lieu et aux félicités qu'il regrette! Ah! si nous étions encore au temps des miracles de l'imagination chantés par l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sellé, une amazone, un nain, une tour, une beauté captive, une aventure qui ferait à la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je reviendrais d'où je viens!»

Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque chargée de sacs de maïs et de ballots de soie qui balançait son unique mât sur les lames de la plage en attendant le vent de terre.

XVII

C'est ainsi que je lus pour la première fois l'Arioste. Depuis ce séjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus dans ces aventures, ce sont moins les légers fantômes d'Angélique, d'Isabelle, de Ginevra, que les fantômes aussi charmants, hélas! et plus réels, de la comtesse Léna et de sa fille.

Et c'est ainsi qu'il faut lire les poëtes, à deux, pour qu'un écho du cœur se répercute sur un autre cœur, et pour qu'une impression soit en même temps un souvenir.

Lamartine.

RECTIFICATION
AU DERNIER ENTRETIEN SUR MACHIAVEL.

Nous avons commis une erreur, faute d'avoir ici le Moniteur sous les yeux, en attribuant au gouvernement du général Cavaignac la première pensée de l'intervention armée à Rome. J'avais pris l'embarquement des troupes du général Mollière pour un commencement d'intervention à Rome. La lettre suivante de M. Bastide me démontre que ce n'était qu'une protection personnelle et une escorte d'honneur et de sûreté offertes au souverain pontife. Je retire donc loyalement mon erreur, et je me fais un devoir de restituer au général Cavaignac et à son ministre M. Bastide, en ce qui concerne l'affaire de Rome, une bonne intention, une bonne conduite de cette affaire et une bonne politique.

Voici la juste réclamation de M. Bastide, ministre des affaires étrangères à cette époque:

Lettre de M. Jules Bastide à M. de Lamartine.

Paris, 28 août 1860.

Monsieur,

Je viens de lire dans votre cinquante-troisième Entretien, pages 336 et 337, le passage suivant, dans lequel se trouvent quelques erreurs que je suis, à mon grand regret, forcé de vous signaler.

Vous dites: «Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte, dans le royaume de Naples.

«La république romaine, ou plutôt la république municipale, fut proclamée.

«La république française, gouvernée alors par un dictateur à vues droites, mais courtes, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et respectueux au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté temporelle du pape.

«La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée française.»

Le paragraphe suivant commence ainsi: «Sous un autre président de la république, etc.» C'est donc bien le général Cavaignac et son gouvernement que, dans ces quelques lignes, vous accusez d'être intervenu à main armée en faveur du pouvoir temporel; ce serait l'armée du dictateur Cavaignac qui aurait pris d'assaut la république romaine.

Permettez-moi de reprendre une à une vos expressions:

«Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte.» Quel jour? Le 25 novembre. La nouvelle de cet événement parvint à Paris deux jours plus tard. Le 10 décembre suivant, Napoléon Bonaparte fut nommé président. Il ne s'est donc écoulé que quinze jours au plus entre la fuite du pape et la fin du gouvernement du général Cavaignac.

Pendant ces quinze jours, que s'est-il passé? À Rome, la république fut-elle proclamée? Non. La république romaine fut proclamée le 19 février 1849, c'est-à-dire deux mois après que le général Cavaignac et ses ministres avaient déposé leurs pouvoirs.

«La révolution romaine fut prise d'assaut par l'armée française.»

À quelle époque et par qui? au mois de juin 1849, par le général Oudinot, plus de six mois après que Napoléon Bonaparte avait été élevé à la présidence.

Il y a donc erreur matérielle à dire que le gouvernement du général ait renversé la république romaine: c'est comme si on reprochait au comité de salut public d'avoir signé le traité de Campo-Formio.

Mais, «au lieu de se borner à offrir au pape un asile sûr et respectueux,» ce gouvernement, pendant les dernières heures de sa durée, s'est-il rendu coupable d'intervention en faveur de la souveraineté temporelle?

Voici, Monsieur, à cet égard, les actes officiels sur lesquels nous demandons qu'on nous juge:

Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles.

«27 novembre.

«Vous n'êtes autorisé à intervenir dans aucune des questions politiques qui s'agitent à Rome. Il appartient à l'Assemblée nationale seule de déterminer la part qu'elle voudra faire prendre à la République dans les mesures qui devront concourir au rétablissement d'une situation régulière dans les États de l'Église. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui vous envoie, et qui en cela reste dans les limites des pouvoirs qui lui ont été confiés, à assurer la liberté et la personne du pape.

«Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que d'assurer la sécurité personnelle du saint-père, et, dans un cas extrême, sa retraite momentanée sur le territoire de la République. Vous aurez soin de proclamer hautement que vous n'avez à intervenir à aucun titre dans les dissentiments qui séparent aujourd'hui le saint-père du peuple qu'il gouverne.

«Je dois aussi insister sur l'emploi que vous pourrez avoir à faire des troupes qui sont confiées à votre direction supérieure. Leur débarquement ne doit être opéré qu'autant que, dans le rayon très-court où il leur sera possible d'agir, elles pourraient concourir au seul résultat que vous ayez à atteindre: la liberté du pape.

«Signé: Jules Bastide.»


NOTE CIRCULAIRE.

Le ministre des affaires étrangères à MM. Delacour, ministre à Vienne, Rayneval à Naples, Bois-le-Comte à Turin.

«29 novembre.

«Dans les instructions données à M. de Corcelles, il lui est prescrit de se borner à protéger la personne du pape. Il devra soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles intérieures du gouvernement et du peuple romain.

«Signé: Jules Bastide.»


Le ministre des affaires étrangères à M. Forbin-Janson, secrétaire d'ambassade à Rome.

«7 décembre.

«Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez continuer à m'informer le plus fréquemment qu'il vous sera possible de tous les événements qui vous paraîtront mériter de fixer l'attention de la République. Vous devrez également veiller aux intérêts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la protection nécessaire. Mais il est bien entendu que vous n'interviendrez en aucune façon dans la question politique et dans les affaires intérieures du gouvernement romain.

«Signé: Jules Bastide.»


Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles.

«2 décembre.

«Si le pape s'est embarqué, votre mission étant évidemment terminée, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez à contremander l'expédition qui avait pour but de l'appuyer. Quant aux éventualités que peut faire naître le départ de Rome du souverain-pontife et son arrivée en France, je puis d'autant moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrêter sur une matière aussi grave, nous aurions à prendre les ordres de l'Assemblée nationale.

«Signé: Jules Bastide.»


De ce que vous venez de lire, il résulte que le gouvernement du général Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en aucune façon dans les affaires intérieures, non pas de la république romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires de l'État romain.

Il résulte que nous nous sommes bornés à faire précisément ce que vous nous reprochez de n'avoir point fait: à offrir au pape un asile.

Il résulte qu'aussitôt l'évasion du pape connue, ordre fut donné à M. de Corcelles de considérer sa mission comme terminée, à la brigade réunie à Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette brigade, placée dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la direction du général Mollière, ne quitta pas la France, et que pas un soldat ne fut embarqué.

Il résulte encore que le général Cavaignac n'était point un dictateur, comme on l'a répété trop souvent. Un dictateur n'aurait point laissé écrire par son ministre qu'à l'Assemblée nationale seule il appartient de déterminer la ligne politique à suivre, et qu'avant de rien statuer, il aura à prendre les ordres de l'Assemblée.

Je suis affligé, Monsieur, d'avoir eu à rectifier quelque chose dans des lignes écrites par vous, qui êtes une des gloires de la France. Votre cœur comprend de reste le sentiment qui m'oblige à le faire, puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus là pour se défendre, d'un homme que ses adversaires ont pu accuser d'étroitesse d'esprit, parce qu'il se tenait renfermé dans la stricte limite du devoir, mais à qui il n'a manqué qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plaçât parmi les grands génies.

Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de déverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont été assez habiles pour tromper un esprit aussi éclairé, aussi généreux que le vôtre.

Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser encore une fois un de leurs mensonges.

J'ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien insérer cette réponse dans votre plus prochain Entretien.

Veuillez agréer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma haute considération.

Jules Bastide.

LVIIe ENTRETIEN

TROIS HEUREUSES JOURNÉES LITTÉRAIRES.

I

J'ai sur ma table aujourd'hui deux livres que je viens de lire avec un grand charme, et qui me convient, par ce charme même, à me distraire un moment de l'antiquité avec mes lecteurs, pour donner un regard à la jeune France poétique d'aujourd'hui. Ces deux livres sont les poésies lyriques, philosophiques et religieuses de M. de Laprade, et un autre dont je vais vous parler après.

Mais avant de parler de ce dernier poëme que j'ai reçu hier, que j'ai lu d'une seule haleine cette nuit, rappelons-nous deux heureuses journées déjà loin de nous, qui nous feront connaître Laprade. La mémoire, c'est la lampe du soir de la vie: quand la nuit tombe autour de nous, quand les beaux soleils du printemps et de l'été se sont couchés derrière un horizon chargé de nuages, l'homme rallume en lui cette lampe nocturne de la mémoire; il la porte d'une main tremblante tout autour des années aujourd'hui sombres qui composèrent son existence; il en promène pieusement la lueur sur tous les jours, sur tous les lieux, sur tous les objets qui furent les dates de ses félicités du cœur ou de l'esprit dans de meilleurs temps, et il se console de vivre encore par le bonheur d'avoir vécu.

II

On peut dire que cette résurrection des jours, des choses, des amitiés éteintes, à la lueur de cette lampe de la mémoire, est d'autant plus douce que le présent est plus amer. On se réfugie dans ses souvenirs pour échapper à ses angoisses. À quoi servirait la mémoire si ce n'était qu'à pleurer? Elle sert aussi à jouir; par un don de la Providence, elle perpétue le plaisir comme elle éternise la douleur. Tant qu'un homme se souvient, il revit. C'est encore vivre.

III

Vous souvient-il de ces délicieuses pages de Boccace, un des esprits les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes les littératures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un désastre universel naquit le Décaméron, qui amusera le monde tant qu'il restera un sourire sur les lèvres de l'humanité?

La peste décimait Florence; les vivants ne suffisaient plus à ensevelir les morts; les cantiques funèbres qui accompagnent les cortéges aux campo santo se taisaient, faute de voix pour gémir; les tombereaux précédés d'une clochette pour annoncer leur passage aux survivants s'arrêtaient le matin de porte en porte, pour emporter comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort avait fait tomber de tous les étages pendant la nuit; on ne se fiait pas même pour une heure à l'amitié ou à l'amour; on n'était pas sûr de retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, à la maison en gage à la contagion invisible; le moindre adieu était un éternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir était mort avec tant de morts.

IV

Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les cloîtres lugubres de Santa Maria del Fiore, se groupèrent comme un essaim de colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertèrent, se convièrent à quitter ensemble la ville infestée, et à se réunir, en dépit de la mort, dans une de ces délicieuses villas qui blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprès et des cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils y menèrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer naquirent de leurs loisirs d'été à l'ombre des arbres, au gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai jamais pu lire ce ravissant exorde en récit du Décaméron de Boccace, sans y voir une fidèle image des bienfaits de la mémoire. Elle nous sépare des temps où nous vivons et nous reporte aux temps où nous voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette délectation de cœur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les jours où je connus pour la première fois ce poëte ami, Victor de Laprade, auteur digne d'être nommé à côté de Boccace et de Pétrarque, digne d'avoir vécu à Florence dans le temps des néo-platoniciens d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance.

V

Permettez-moi d'imiter ici Boccace, et de décrire à plaisir le site où je rencontrai ce poëte. C'était dans l'été de l'année 1844, une de ces années pleines et triples de ma vie, où les hivers étaient remplis par la politique et la tribune, les printemps par la poésie et l'agriculture, les automnes par des voyages, beaux coups d'aile vers l'Orient, vers les Pyrénées, vers les Alpes, vers les îles de Naples, vers l'Adriatique et vers Venise. Mon imagination revenait s'abattre, aux approches de l'hiver, sur les tourelles natales et sur les prairies argentées de leur premier givre, à Saint-Point.

VI

Nous étions dans cette vallée de Saint-Point en nombreuse famille, prêts à partir pour Ischia et pour Venise; nous jouissions de ces journées splendides qui précèdent un prochain départ. Quel que soit le plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par chaque rayon du soir qui se couche: «Pourquoi me quitter? Est-ce que je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne répands pas bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien à ma place sous ta fenêtre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mélodies dans ma source, sous les pervenches du jardin?»

Le cœur se serre à ces justes et tendres reproches du paysage et de la maison qu'on va quitter, à ses plus beaux jours d'été, et l'on se dit avec une certaine hésitation intérieure: Trouverai-je mieux ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur ma tête, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour de moi?

VII

Donc, c'était un de ces jours qui précèdent un départ volontaire, et où l'on savoure avec un certain remords intérieur, semblable à un reproche de la belle nature dans votre âme, les charmes d'un splendide paysage et d'un cher horizon. La vallée de Saint-Point était plus recueillie dans son ombre, plus caressante à l'œil qu'à l'ordinaire. Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant. Cette oasis d'été enfouie derrière les montagnes qui encadrent le bassin de la Saône, du Charolais jusqu'aux Alpes, mérite en été un coup de crayon d'un paysagiste.

Cette vallée se glisse, tantôt élargie par des golfes de prairies au confluent des ravines, tantôt rétrécie par des caps de roches teintées de violet sous leurs bruyères, entre deux chaînes de hautes montagnes. Au milieu de la vallée, un monticule, détaché des deux chaînes latérales, se renfle pour porter le château et l'église. Le clocher, en flèche aiguë de granit bruni et moussu par les siècles, porte sa date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours décapitées du château, crénelées seulement de nids d'hirondelles, s'élèvent lourdement sous leurs tuiles plates aux deux extrémités d'un massif de murs surbaissés, percés de rares ouvertures à croisillons, inégales d'étages.

Une galerie extérieure en pierres de taille, bordée d'une balustrade à trèfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas, croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux les arcades, et débordent comme une écume de végétation sur les parapets. Les paons familiers, perchés dès l'aurore sur ces parapets pour attendre le réveil des habitants du château, jettent par intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes de pain qu'on leur jette du haut des fenêtres; les hennissements des poulains dans le pré, les gloussements des poules dans les basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchaînés dans leurs niches aux deux côtés du seuil, leur répondent. Le grincement des roues des charrues, qui fendent la glèbe fumante des champs au penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des étables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille à l'orée des bois; la clochette qui tinte au cou des chèvres sur les rochers; les branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau à l'église; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le cimetière; la fumée du feu du matin, qui s'élève çà et là à travers les châtaigniers, comme autant de drapeaux bleuâtres arborés par les toits disséminés des chaumières; les ombres et les éclats du jour, qui se combattent, se déplient et se replient alternativement, au gré des légers brouillards de rosée, depuis le faîte des sapins noyés dans l'aurore jusqu'au creux des prairies noyé dans la brume blanche du matin: voilà les bruits et les aspects qui tintent à l'oreille ou qui éclaboussent les yeux des hôtes, au réveil du château. On voit successivement s'ouvrir une fenêtre, puis une autre, comme pour entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaumé par la nuit; on aperçoit, entre les rideaux blancs des fenêtres flottant au souffle des bois, quelques charmantes têtes de jeunes filles, ou de beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.

VIII

À l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouplées en faisceaux, qui déborde le seuil de la galerie extérieure portée par des arcades massives, et d'une tourelle à flèche aiguë qui fend le ciel à un angle occidental du vieux château, rien n'y rappelle à l'œil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme creusée pour des usages rustiques dans le bloc épais d'un manoir abandonné. La paille et le foin débordent çà et là des lucarnes pleines de fourrages; les portes des étables, des fenils, des basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; à côté de la porte des maîtres, les chars de récoltes se chargent et se déchargent sous les fenêtres des chambres hautes; des sacs d'orge, de blé, de pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large escalier aux dalles usées par les souliers ferrés des laboureurs; les vaches paissent sous les groupes de vieux arbres écorcés dans les vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachères, tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs bœufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse à l'habitation; on y est en pleine rusticité, comme en pleine nature.

Le seul charme de ce séjour, c'est son site: de quelque côté qu'on porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'égare, depuis le fond de la vallée jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes à pentes ardues, entrecoupés de forêts, de clairières, de genêts dorés, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de châtaigniers, d'eaux écumantes, d'écluses, de moulins, de vignes jaunes, de prés verts, de maïs cuivrés, de blé noir, d'épis ondoyants, de huttes basses de bûcherons et de chevriers, à peine discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations qui ne se révèlent que par leur fumée. Les inflexions de la ligne des monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents; les plateaux arides, où la terre éboulée laisse percer le sable rouge; les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers séculaires; les arbres penchés avec leurs grands bras en avant sur les abîmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons variés, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indifférent ou uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la pensée elle-même; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y assiste à une création quotidienne; toutes les heures du jour et de la nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un caractère, une physionomie. Dieu a dessiné: son soleil colore.

IX

À un millier de pas du château, on va ordinairement, après le repas du matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tiède descend jusqu'à une vaste prairie en pente, où paissent les juments, les poulains et les vaches des étables. Un chemin rude, pavé de cailloux roulants, bordé d'épines, d'orties, de ronces, encaissé entre deux buissons, conduit à ce bois. En se confondant par petits bouquets avec les prairies à mi-côte, il forme une espèce de golfe herbeux, où la pente naturelle amène et recueille ses eaux. Une source intarissable y tombe, avec un suintement sonore et mélancolique, dans un bassin bordé de frênes et de coudriers.

On s'y arrête un moment pour respirer la fraîcheur humide du bassin, et pour contempler les belles images renversées des frênes qui se peignent dans son miroir noirâtre, et pour voir les beaux insectes ailés appelés dans le pays demoiselles des lacs, patiner dans les rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable à l'acier, bleue et liquide, de l'étang.

Mais l'extrême fraîcheur de ces feuilles, éternellement trempées dans le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empêche de s'y arrêter longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas à une halte, aussi ombragée, mais moins ténébreuse.

C'est un bouquet de chênes de haute futaie, épargnés jusqu'à ce jour par la hache des anciens propriétaires du domaine. Les arbres, clair-semés sur un gazon grisâtre perpétuellement tondu par les moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses, comme des mâts de barques de pêcheurs battus des vents sur une mer houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chênes de cent ou de deux cents ans. J'espérais les respecter toujours et les réserver à d'autres générations pour la grâce du paysage: hélas! la nécessité cruelle en a abattu sous la cognée le plus grand nombre; ils sont tombés en gémissant, moins que mon cœur, de leur chute anticipée; un beau nuage d'ombre a été balayé avec eux de ce mamelon aux flancs de la vallée. En 1848, j'en avais conservé soixante des plus beaux, comme une réserve de paix et d'obscurité pour les jours d'été; cette année, j'ai été contraint de sacrifier le reste à la nécessité, plus exigeante encore. Je n'en ai conservé que treize, en mémoire des treize poiriers de Laërte dans Homère. Parmi ces treize chênes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn, parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai écrit ce poëme, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le chêne tombera encore, et le poëte aussi. La France est inexorable: «Tu t'es mis en servitude pour ton pays, répond-elle à ceux qui lui palpent en vain le cœur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye ta rançon avec la sève de tes arbres et avec le sang de tes veines. Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tête, une ombre sur ton front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni de harangues, ni de poëmes; va où va la feuille morte de tes anciens chênes, à tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a pas chargé de tes loisirs!»

Et c'est vrai. Je n'ai rien à y redire.

X

Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est là que nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la journée. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses causeries; les enfants jouaient à distance sur la pelouse, rapportant de temps en temps à leurs jeunes mères les beaux insectes à cuirasse de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides tombés des branches avec leur duvet encore tout chaud du cœur de la mère et de la poitrine des petits envolés. Les chiens dormaient, leurs têtes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'étaient les plus douces heures muettes de la journée d'été.

Les chênes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se prêter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs branches, à toutes les attitudes des hôtes des bois. Ils nous connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants familiers du château. La famille, en effet, s'étend bien plus loin que le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne pardonnerai à mon pays de m'avoir forcé, par sa dureté de cœur, à vendre, en pleurant sur sa crinière, mon dernier cheval de selle, nourri, élevé, dressé par ma main, pour payer de quelques pièces d'or, or à mes yeux sacrilége, une dette que j'aurais préféré payer de quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la chair de l'homme, que les malédictions de ceux qui aiment la nature animée retombent à jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des Champs-Élysées, je détourne la tête, je pâlis; et, si l'on me dit: Qu'avez-vous? je réponds: «Ce que j'ai? Je viens de voir passer une portion de mon cœur détachée de ma poitrine. Maudite soit la France, qui s'arrêterait tout entière pour arracher une épine du pied nu d'un passant, mais qui ne se détournerait pas de son sentier pour arracher une épine morale du cœur d'un homme sensible, puni d'avoir trop aimé!»

Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais tu seras punie pour avoir resserré ton cœur, comme je le suis pour avoir trop élargi le mien.

XI

Mais alors il ne s'agissait pas de ces misères. Tout était serein dans mon horizon, comme dans le ciel d'été de cette belle vallée; je ne prévoyais pas que j'en serais bientôt déraciné par un coup de vent comme ces chênes paternels, et que les vils insectes de l'envie, de la malignité et de la haine, se réjouiraient en rampant sur mes débris, comme ces fourmis, en suçant la séve sur les troncs dépouillés d'écorce de ces rois de la forêt!

XII

Ce jour-là, nous reposions, paisiblement adossés aux arbres, la tête à l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des jeunes poëtes et des jeunes femmes de Boccace, épars à l'abri des pins parasols et des cyprès de Florence dans les tableaux du Décaméron.

Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme les chênes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers étaient en ce moment en visite ou plutôt en villégiature avec nous, sous ce même toit, sous ces mêmes chênes qui avaient abrité ensemble autrefois le génie adolescent de Victor Hugo et l'esprit péripatéticien et discinctus de Charles Nodier.

L'un de ces artistes était le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du piano, pour qui la plume du premier Beethoven était trop lente, et qui jetait à plein doigté ses symphonies irréfléchies et surnaturelles au vent, comme un ciel des nuits sereines d'été jette ses éclairs d'électricité sans les avoir recueillis dans la moindre nuée.

La brise seule aurait pu écrire ses improvisations vagabondes, échevelées comme la belle tête blonde de l'Hoffmann de la musique. Mais ce télégraphe électrique de l'oreille qui fixera un jour ces fugitivités de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'était pas encore inventé; ces notes ne se fixaient qu'à l'état d'impression dans nos âmes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano du salon, aux clartés de la lune, les fenêtres ouvertes, les rideaux flottants, les bougies éteintes, et que les bouffées des haleines nocturnes des prés emportaient ces mélodies aériennes aux échos étonnés des bois et des eaux.

Dans les cabanes émerveillées de la plus haute montagne, les jeunes garçons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la vallée s'était transformée en un orgue d'église, où les anges jouaient des airs du paradis pendant le sommeil des vivants.

XIII

L'autre de ces artistes était le sensible et infortuné Decaine, peintre digne de Rubens par ses aspirations à renouveler l'école de ce grand maître, son compatriote et son modèle. Hélas! ces aspirations l'ont tué avant l'âge; il est mort de la mort de Léopold Robert, de la mort de ceux qui ont trop aspiré. Decaine était las de mesurer l'infranchissable distance qui sépare la main de l'artiste de la réalisation de sa pensée; il était dégoûté d'un monde qui a pour les artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste et impartial. Saisi d'une fièvre chaude, il a frappé avec colère la terre du pied; il s'est précipité dans l'éternité par dégoût du temps. Qu'il lui jette la première pierre, celui qui n'a jamais désespéré de ce triste monde, et qui n'a jamais replié son manteau pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son œuvre méconnue ici, et en disant à ses contemporains: «Je vous méprise, adieu; voilà mon œuvre, jugez-moi!»

Cette humeur du talent méconnu, cette impatience de la justice, quand elles vont jusqu'à la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le délire, où est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la maladie. Son désespoir ne fut qu'un accès de souffrance: ce n'est pas lui, c'est la fièvre qui fut coupable. Il était bon, spirituel, lettré, tendre jusqu'au dévouement pour ceux qu'il aimait, courageux contre l'iniquité, laborieux comme la charité filiale qui gagne le pain d'autrui avec plus d'assiduité que son propre pain. Que le Dieu du pardon le rémunère! Si l'artiste ami regarde de là-haut ceux qui souffrent de leur génie, avec la compassion d'un homme qui a tant souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et qui ne cesseront de l'aimer eux-mêmes qu'en cessant de se souvenir.

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XIV

Un chien aboya tout à coup, et deux autres chiens, couchés à nos pieds, se levèrent en sursaut, et traversèrent à grands bonds le ravin sous le bois pour aller voir quel nouveau venu du château faisait aboyer leur chef de meute. Leurs voix firent résonner la voûte des chênes et frémir les feuilles sur nos fronts. Deux têtes d'hommes vêtus de noir apparurent derrière un rideau bas de noisetiers de l'autre côté du ravin. Ces visiteurs ne connaissaient pas les lieux; ils prirent, sur la piste des chiens, le sentier des chèvres qui descend dans le fond du pré, et qui remonte vers le bois où nous étions assis. Chacun de nous se releva un peu sur son coude, pour voir le nouvel hôte qu'un hôte déjà reconnu de nous amenait avec lui sous ces lambris de feuilles.

XV

Ce nouvel hôte montait d'un pas timide et hésitant vers notre groupe de famille.

Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me le nomma: c'était M. de Laprade.

Sa seule physionomie me l'aurait nommé; il était jeune, grand, élancé, la tête chargée de modestie, un peu inclinée en avant, le regard bleu et nuancé de blanches visions comme une eau de golfe traversée par beaucoup de voiles, le front plein, les traits mâles, quoique avec une expression générale mélancolique, le teint pâli par la lampe, la physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression, c'est-à-dire la physionomie d'un jeune solitaire qui écoute des voix célestes entendues de lui seul, et dont la pensée, consumée du feu doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se répand sur les choses visibles d'ici-bas.

Ce visage inspirait tant de sécurité et tant de paix par sa franchise et par son recueillement qu'on se sentait en amitié dès la première parole. Cette voix lente, grave, timbrée d'émotion, résonnait comme le puits où le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la lenteur de l'écho la profondeur de l'abîme. Son accent remontait ainsi du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: «Ce jeune homme a un grand abîme en lui; le creux de son âme ne peut être comblé par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour, la poésie, ces trois choses sans mesure!»

XVI

Après les quelques mots d'accueil rapidement échangés, tout fut dit entre nous; on ne pouvait être longtemps banal avec ce jeune homme. Nous nous serrâmes les deux mains, qui ne se desserrèrent jamais plus. Laprade, désormais fils et frère de la maison, s'assit avec nous; et la conversation familière continua, tant que le soleil nous fit rechercher l'ombre, comme si un convive seulement de plus était venu serrer les rangs autour de la table.

Laprade connaissait Listz: ces deux génies se convenaient par le goût du surnaturel. Car Listz est un musicien métaphysique, semblable à ses compatriotes Mozart et Beethoven: il chante plus de symphonies du ciel que de mélodies de la terre; il n'a point de rapport avec Rossini. Rossini chante des sensations et des ivresses; il a plus de verve que de sensibilité: c'est le Boccace de la musique. Laprade est en poésie ce que Beethoven et Listz sont en musique: ce sont des esprits aériens. Rossini est plus homme: ils sont plus anges.

XVII

Longue fut la journée par les heures, brève par les entretiens à cœur ouvert qui nous l'abrégèrent.

Je connaissais, par des fragments recueillis déjà dans des recueils ou dans la mémoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces vers, pensés dans le ciel et écrits sur la terre, m'avaient transporté en idée au cap Sunium. C'est là que Platon méditait à haute voix, en prose, sur la nature, sur l'immortalité, sur le Dieu unique, incarné en esprit et en vérité, dont les divinités sensuelles et successives de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce, n'étaient que les symboles adorés par les sens, ces trompeurs de la raison humaine.

Les vers de Laprade m'avaient semblé avoir la transparence sereine, profonde, étoilée, des songes de Platon. Ils m'avaient rappelé aussi Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthénon; ces vers, solides et splendides comme le bloc taillé et poli par le ciseau de Phidias, avaient à mes yeux la forme et l'éclat des marbres du Pentélique, et un peu aussi de l'immobilité et de la majesté de ces marbres. La muse de Laprade était la plus divine des statues, mais une statue; le poëte était le grand statuaire de notre siècle, un Canova en vers, taillant la pensée en strophes, un sculpteur d'idées. C'était un assez beau partage dans un siècle où tant de poëtes avaient voulu chercher la perfection dans l'art, au lieu de la chercher dans son élément éternel, le BEAU! Il s'est bien animé depuis.

XVIII

Nous causâmes longtemps, avec l'abandon d'une amitié préexistante dans nos deux natures, de ces qualités admirables et de ces défauts inhérents à la poésie philosophique. Laprade rougissait des enthousiasmes: il ne s'offensait pas des réserves. Je cherchais à lui faire comprendre cette vérité, difficile à admettre pour un poëte penseur comme lui: c'est que le rôle de poëte penseur était un rôle ingrat, que la poésie était faite pour exprimer des sentiments et non des idées, et que, le cœur étant le foyer de toute chaleur dans l'homme, de même que l'esprit était le foyer de toute lumière, le poëte de sentiment incendiait le monde, tandis que le poëte penseur ne pouvait que l'illuminer et l'éblouir.

«Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni à incendier ni à éblouir: je cherche à adorer, à travers la nature et la foi (car je suis chrétien par le lait de ma mère), je cherche à adorer l'Auteur infini de cette nature; ma poésie n'est que ma prière, mon enthousiasme n'est que mon encens.

—Je l'ai compris dès vos premiers vers, lui dis-je: vous n'êtes pas un poëte comme nous; vous êtes plus que poëte, vous êtes un prêtre de la parole chantée. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous sacrifierez sur les hauts lieux. La piété qui vous caractérise est le plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est la confidence de l'âme à son Dieu. Qu'importe que la généralité des hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous écoute? C'est sa gloire que vous voulez, ce n'est pas la vôtre; mais il y aura toujours assez d'âmes mystiques autour du sanctuaire où vous chantez vos mélancolies et vos adorations pour les entendre à travers les murs, et pour les retenir dans leur mémoire comme des brises de l'âme, exhalant solitairement à l'oreille de Dieu les mélodies sans paroles de la création. Et puis le cœur s'amollit avec l'âge, vous aimerez un père, une mère, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins vagues et moins éthérés, quoique aussi purs, vous feront découvrir dans votre cœur des fibres plus émues et plus consonnantes au cœur humain; vous descendrez des généralités idéales aux personnalités passionnées de la vie humaine, et, après avoir été un poëte d'autel, vous deviendrez un poëte de foyer. La piété vous isolait: l'amour et la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa jeunesse, de n'avoir que des cordes de métal à son instrument lyrique: il a aimé, il a mûri, il a été amant, époux et père comme nous; il n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des larmes; l'émotion de son cœur, jusqu'alors trop impassible, a passé dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!»

XIX

Listz, attentif à cette conversation entre deux poëtes, poëte lui-même autant et plus que nous, donnait son assentiment à ces paroles. Les jeunes femmes et les jeunes filles, assises en silence autour du groupe de chênes voisins, ne goûtaient pas ces froides dissertations; elles exprimaient, par des gestes d'impatience et par des chuchotements dont je comprenais le sens, le vif désir d'entendre, de la bouche de ce jeune et pâle poëte, quelques-uns de ces vers qu'elles ne connaissaient encore que par mon admiration:

«Vous voyez? dis-je à Laprade, on brûle du désir de vous entendre sous ces mêmes chênes; ils ont inspiré tant de vers que leurs échos, s'ils pouvaient parler, parleraient en strophes et murmureraient en rhythmes.

—Eh bien, je n'ai rien à refuser, dit-il en rougissant, à un si charmant auditoire; moi aussi, j'aime les chênes et je les ai célébrés dans un saint enthousiasme pour leurs ombres inspiratrices. Les chênes de ce bouquet d'arbres de Saint-Point ne s'étonneront pas d'entendre les bénédictions d'un étranger sur leur tête et sur leurs racines.»

Comme pour lui répondre, les arbres frémirent par hasard d'un coup de vent du midi qui passait sur leurs feuilles. Les beaux cheveux du poëte s'agitèrent comme deux ailes d'inspiration sur son front. On eût dit d'un Ossian jeune, avant que l'âge eût blanchi sa barbe et aveuglé ses yeux inspirés. La voix du barde divin résonnait grave comme un souffle d'hiver à travers les troncs caverneux d'une forêt de Calédonie.

Laprade récita d'abord froidement, puis en s'animant peu à peu aux sons de sa propre voix, l'élégie sylvestre sur la mort d'un chêne: