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Cours familier de Littérature - Volume 10 cover

Cours familier de Littérature - Volume 10

Chapter 71: V
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About This Book

Une série de leçons littéraires aborde l'art du badinage en le comparant à l'art sérieux et consacre un long entretien à l'étude d'Arioste, de son époque et de son poème badin et épique. L'auteur évoque la seconde jeunesse de la littérature italienne à la Renaissance, décrit la maison et le milieu de Ferrare, retrace la carrière du poète oscillant entre fonctions publiques et création, et explique comment son œuvre puise dans les romans chevaleresques et les chroniques médiévales pour composer une épopée fantaisiste mêlant humour, aventure et fantaisie. Les réflexions mêlent biographie, contexte culturel et analyse littéraire.

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée,
Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil,
Mon âme, au premier coup, retentit indignée,
Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.

Un murmure éclata sous ses ombres paisibles;
J'entendis des sanglots et des bruits menaçants;
Je vis errer des bois les hôtes invisibles,
Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage,
Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours,
Planèrent sur ton front comme un pâle nuage,
Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

L'onde triste hésita dans l'urne des fontaines;
Le haut du mont trembla sous les pins chancelants,
Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines
L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre,
Un arpent tout entier sur le sol paternel;
Et, quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre
Eut un rugissement terrible et solennel:

Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes,
Comme un premier enfant que sa mère a nourri;
Du plus pur de sa séve elle abreuvait tes veines,
Et son front se levait pour te faire un abri.

Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse,
Où toujours en avril elle faisait germer
Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce,
Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.

Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures,
Oh! tu lui payais bien ton tribut filial!
Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres,
Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

La terre s'enivrait de ta large harmonie;
Pour parler dans la brise, elle a créé les bois:
Quand elle veut gémir d'une plainte infinie,
Des chênes et des pins elle emprunte la voix.

Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre;
Son fer a dépecé les rameaux et le tronc;
Cet être harmonieux sera fumée et cendre,
Et la terre et le vent se le partageront!

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure?
Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts?
Et n'est-il de vivant que l'immense nature,
Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers?

Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être
Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté.
Dans un jeune univers, si tu dois y renaître,
Puisses-tu retrouver la force et la beauté!

Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles;
Poëte vêtu d'ombre et dans la paix rêvant,
Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles,
Je porte haut ma tête et chante au moindre vent.

Il faudrait citer quatre cents vers exquis, si je citais ici les trois ou quatre élégies viriles et pensives que le poëte amant des forêts nous récita sur la mort et la renaissance de ces jalons de l'éternité sur la terre qu'on nomme les cèdres ou les chênes. Laprade professe, dans ces vers comme dans mille autres, la doctrine antique et évidente que le Créateur a doué d'une âme tous les êtres. Partout où Laprade voit la vie, il voit l'âme; partout où il voit l'action, il voit la pensée. Cette doctrine, qui ne contredit aucune de ses doctrines chrétiennes, et qui agrandit le Créateur en agrandissant son œuvre, est une vérité vieille comme le monde, et qui ressemble à une audace, tant le monde moderne semble l'avoir oubliée. Cette parenté de l'homme par l'âme, commune avec tous les êtres animés de la nature, est une charité poétique qui caractérise ses poëmes et qui donne à ses descriptions la double vie du temps et de l'éternité. Elle lui donne ainsi le droit d'aimer tout ce qui respire, tout ce qui se meut dans le firmament ou sur la terre. Élargir l'amour en élargissant la sphère de la nature, c'est sa religion, c'est la nôtre; ce sera la religion du ciel, où l'on verra tout du point de vue divin:

Plus il fait jour, mieux on voit Dieu!

XX

C'est ce sentiment qui inspira à Laprade ce poëme grec et symbolique de Psyché. Il voulut bien en réciter les premiers vers, dignes de Théocrite ou d'André Chénier:

Le matin, rougissant dans sa fraîcheur première,
Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumière;
Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs,
Exhale, à son réveil, ses humides senteurs.
La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée,
Et sourit au soleil sous la brume envolée.

Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l'eau,
S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau;
Et, baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève,
Son regard luit pourtant comme après un doux rêve.
La terre avec amour porte la blonde enfant;
Des rameaux par la brise agités doucement
Le murmure et l'odeur s'épanchent sur sa couche;
Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche.
D'une main supportant son corps demi-penché,
Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché
Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle,
Respire, et sent la vie, et voit la terre belle;
Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis,
Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.

XXI

Ce poëme, publié en entier depuis, est, selon nous, le chef-d'œuvre de la poésie métaphysique en France et en Angleterre; son seul défaut est d'être métaphysique, c'est-à-dire condamné à n'être jamais populaire. Mais on en extraira à foison des pages aussi achevées de pensée et de style que des pages de Virgile dans ses Églogues. Ces pages de Psyché seront comme ces statues de marbre de Paros enlevées à un monument païen écroulé pour décorer à jamais les musées ou les temples du christianisme. Ces chefs-d'œuvre sont divins, mais ils sont abstraits; ils ne peuvent servir à peupler le temple, ils le décorent: ce sont les bas-reliefs de l'âme. Ce poëme, fait pour le petit nombre, place Laprade au premier rang des philosophes en vers. Si Psyché eût été de chair au lieu d'être de marbre, elle aurait fait palpiter le cœur humain; elle ne fait qu'illustrer le génie du poëte.

XXII

Laprade feuilleta encore à haute voix sa mémoire; il nous récita quelques fragments de ses poëmes évangéliques, qui s'épanchaient déjà goutte à goutte de son cœur trop plein. Ces poëmes ont paru en entier depuis.

Klopstock avait eu la même inspiration en Allemagne, il y a soixante ans. La Messiade est le poëme épique du christianisme surnaturel et miraculeux. Les poëmes évangéliques de Laprade sont le poëme bucolique du christianisme, ou, pour mieux dire, c'est l'Évangile lui-même traduit en poésie. Selon nous, l'idée était fausse; l'Évangile, qui est une réforme sévère et rationnelle de la Bible, n'est pas poétique pour le vulgaire.

C'est un enseignement, et non une fable. La morale a tout à y recueillir, l'imagination n'a rien à y colorier; les passions humaines, cette âme de l'épopée, en sont exclues; les prédications d'un homme né dans la cabane d'un artisan et suivi de village en village par douze pauvres pêcheurs de Galilée ne sont un poëme que pour les philosophes qui étudient à loisir la semence et la germination des vérités divines. Les paraboles mêmes, ces apologues évangéliques qui ne font rejaillir la vérité que sous la forme ingénieuse de l'allusion, sont froides comme les images répercutées dans le miroir lumineux mais impassible de la pure intelligence. La charité est la seule passion qui palpite dans l'Évangile; mais c'est une passion divine, collective, métaphysique, abstraite, qui généralise et qui n'individualise pas le sentiment. L'individualité seule produit l'intérêt dans un poëme: une doctrine ne personnifie qu'une vérité.

XXIII

Ce fut donc, selon nous, une idée fausse chez M. de Laprade que de consacrer son talent à une traduction poétique de l'Évangile. Veut-on lire ces récits dans leur candeur, on les lira dans les évangélistes. Veut-on les lire dans leur morale, on les lira dans l'Imitation de Jésus-Christ, par Gerson; l'Imitation, le plus sublime commentaire qui ait jamais été écrit sur un texte humain ou sur un texte divin depuis que le monde est monde. Le vrai poëme de l'âme évangélique, c'est l'Imitation.

Et cependant, en se trompant de sujet, M. de Laprade ne se trompe pas de talent. Il fut, dans ses poëmes sacrés, égal aux difficultés de son entreprise, mais le christianisme ne comportait pas un Ovide. Il y a dans ce volume des poëmes évangéliques des pages raciniennes qui semblent détachées d'Esther ou d'Athalie. Nous retînmes des pages entières, qui résonnent dans notre mémoire comme les marbres de Memphis sous le rayon du soleil d'Égypte. Lisez seulement ces vers, pleins des mêmes parfums dont Madeleine brisait le vase aux pieds de son Sauveur:

Dans l'urne aux blancs contours que de fleurs ont pleuré
Pour l'emplir jusqu'au bord d'un encens épuré!
Oh! que tout soit pour lui: donnez, ô Madeleine,
Versez, sur ses pieds nus, votre âme toute pleine;
Versez le fond du vase et les parfums cachés,
Les regrets, les espoirs, tout, jusqu'à vos péchés!
Versez les chastes jours et les nuits profanées,
Et l'asphodèle vierge et les roses fanées;
Versez votre douleur, versez votre beauté.
Tout en vous est parfum, et tout sera compté!
Brisez aux pieds du Christ ce cœur doux et fragile.
Ce que la loi rejette est pris par l'Évangile,
Des épis oubliés sa moisson s'enrichit;
À lui tout ce qui pleure et tout ce qui fléchit;
À lui la pénitente obscure et méprisée;
À lui le nid sans mère, et la branche brisée;
À lui tout ce qui vit sans filer ni semer;
À lui le lis des champs qui ne sait qu'embaumer,
L'oiseau qui vole au ciel, insoucieux, et chante;
À lui la beauté frêle, et l'enfance touchante,
Et ces hommes rêveurs qui sont toujours enfants.
Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants;
Les faibles sont les siens, sa force les relève;
Il porte dans ses mains la grâce et non le glaive.

Une eau mystérieuse a baigné vos genoux!
Le ciel même, ô Seigneur! a-t-il rien de plus doux?
À ces flots onctueux, fumant d'un double arôme,
L'homme a fourni les pleurs et la terre le baume:
Tous les deux vous offrant leurs présents les meilleurs,
La nature, ses fleurs, et l'âme, ses douleurs;
Puis versant tous les deux sur vos traces sereines
Ce que vous avez mis de plus pur dans leurs veines!

XXIV

En relisant ces poëmes, nous rencontrons à chaque parabole ou à chaque récit des pages de cette perfection de langue et de cette onction d'âme. Si quelqu'un pouvait faire une épopée évangélique par la foi et par le talent, c'était M. de Laprade; mais nul ne peut faire qu'une doctrine soit une poésie, ou qu'une morale soit un drame.

XXV

La vraie poésie de Laprade, c'est la poésie de ce temps, c'est la nature. Il y reviendra, il y revient déjà dans le dernier volume qu'il vient de publier, les Idylles héroïques. On sent partout dans ces idylles ce retour à la nature, seule inspiratrice infaillible des vrais poëtes, les poëtes de sentiment. Les montagnes du Forez, cette Auvergne du Midi, berceau de son enfance, les scènes de la vie agricole, vrai cadre de toute poésie, les fenaisons, les moissons, les vendanges, les semailles, les mille impressions douces, fortes, tendres, tristes, rêveuses, qui montent au cœur de l'homme agreste dont le goût n'est pas encore blasé par la vie artificielle des cités, tous ces évangiles des saisons qui chantent Dieu par ses œuvres dans le firmament comme dans l'hysope, sont les textes de ces délicieuses compositions. C'est la terre réfléchie dans une âme pure et transparente comme l'onde du Lignon cher à d'Urfé, du Lignon qui dort sous l'ombre des rochers de son cher Forez après avoir écumé en grondant du haut de ses montagnes.

Cher pays de Forez, je te dois une offrande!
Terre où, dans mon berceau, les chênes m'ont parlé,
Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé;
Il faut qu'un cri d'amour aujourd'hui te les rende.

C'est toi qui la première, au sentier du désert,
Fis marcher pas à pas mon enfance inquiète,
Qui m'as nourri d'un miel dans les bois découvert,
Et, dans l'eau du torrent, m'as baptisé poëte.

C'est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux
Sur l'alphabet sacré des couleurs et des formes,
Et, dans l'accent divers des sapins ou des ormes,
M'apprit à pénétrer des mots mystérieux.

Par toi, dans l'ombre sainte, enfant des vieux Druides,
J'ai connu des grands bois le sublime frisson;
Poursuivant l'infini des horizons fluides,
Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson.

Mon aile s'est ouverte au vent que tu déchaînes;
Enivré de ton souffle, à l'odeur des prés verts,
J'ai senti circuler, de mon sang à mes vers,
L'esprit qui fait mugir les taureaux et les chênes.

Près d'une eau qui frémit sur son lit de gravier,
Sous l'aune où le geai siffle, où se rit la linotte,
De l'hymne universel m'enseignant chaque note,
Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier.

J'appris des laboureurs et des batteurs de grain
Ce rhythme indéfini qui dans l'écho s'achève;
Que de soirs, j'ai trouvé, dans ce vague refrain,
Enfant, un doux sommeil, jeune homme, un plus doux rêve!

Le foyer et le champ, les récits de l'aïeul,
Tout ce qui pour le cœur compose la patrie,
Tous ces trésors que j'aime avec idolâtrie,
Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul.

Tous mes fruits ont germé sur tes douces collines;
Ma sève ne sort pas d'une immonde cité;
Si je fleuris au sol où je fus transplanté,
C'est que je garde encor ta terre à mes racines.

...............
...............
...............
...............

XXVI

Mais, à la fin du volume, l'idylle se transforme en épopée, et le Pétrarque moderne devient, dans deux ou trois belles ébauches héroïques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on sent le bonheur intime à travers ses rugissements de poëte indigné; car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis politiques, ni l'exil, ni le veuvage du cœur; heureux fils, heureux amant, heureux père! S'il a une Béatrix dans le ciel, il en a une sur la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mérite par son caractère, de la même trempe que son génie; car, au milieu de cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux siffleurs qui profanent depuis dix ans la poésie par des indécences ou des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honnêteté à la haute littérature. Ils sont les poëtes de la fantaisie: il est le poëte de l'honnêteté. Ce caractère de l'honnête dans le beau n'est pas seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalité dans le poëte; car on peut corrompre son siècle, mais la postérité est incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il ne donne jamais la gloire. La gloire est honnête, quoi qu'on en dise. Un scandale éclatant, ce n'est pas la gloire: c'est un éternel mépris. Les poésies de Laprade seront recueillies dans les familles honnêtes des champs, sur ces tablettes de la chambre à coucher auxquelles on laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et qui portent les livres de piété qu'on feuillette le dimanche en allant au temple. Ces poésies sont des Heures de l'âme poétique; ces vers sentent l'encens.

XXVII

Mais, pendant que je lisais ces Heures précieuses de Laprade, une nouvelle note éclatait très-inattendue sur son mélodieux instrument: c'était la note politique.

Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du temps où nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la liberté régulière, le patriotisme honnête renfermé dans les bornes du droit public, la grandeur irréprochable de notre pays, pourvu que cette grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations, qui ont le même droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous les lois que le temps a légitimées pour tous les peuples. Nous détestons les servitudes militaires, qui font prévaloir par la conquête la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dégoûte: ces grands homicides d'armées qu'on appelle des batailles ne nous paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des jeux de l'ambition. Nous gémissons sur ces éblouissements stupides des peuples qui déifient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgré cela, nous n'aimons pas la poésie politique: c'est aux grands philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vérités dans leurs livres ou dans leurs harangues; la poésie n'y doit pas toucher, ou elle ne doit y toucher que bien rarement.

Elle ne doit pas se mêler de politique en vers, pour plusieurs raisons: d'abord, parce que la poésie ne parle pas aux masses, excepté dans quelques chants de Tyrtée, aussi fugitifs que la bataille; ensuite parce que, la poésie étant la langue de l'immortalité, et la prose étant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se confondre. La poésie est absolue, et ne doit chanter que les choses absolues comme elle; la politique est relative, passagère, locale, nationale, circonstantielle. C'est à la prose de parler de ce qui passe; c'est à la poésie de parler de ce qui est éternel. Le vers se rabaisse en descendant du ciel ou du cœur aux misères fugitives du moment.

XXVIII

Enfin la poésie est l'expression de l'idéal; or le beau idéal, c'est l'amour enthousiaste, la prière, la miséricorde, la charité du genre humain, comme dit Cicéron. Voilà le thème des poëtes. Quand ces poëtes politiques, fussent-ils, comme Juvénal ou Gilbert, les suprêmes satiristes, passent du beau idéal au laid idéal, objet de leur satire, ils sortent de leur vraie nature et faillissent à leur vraie mission. Ils font haïr: c'est le contraire de faire aimer. La haine est un sentiment pénible, qui s'associe mal à cette mélodieuse ambroisie des beaux vers. Il en reste une amertume sur les lèvres, au lieu de cet arrière-goût délicieux que les chants des poëtes doivent laisser sur la bouche et dans le cœur des hommes. Voilà pourquoi, hors quelques exceptions très-rares, nous regrettons de voir de grands lyriques prêter, même dans un intérêt de vertu, leurs sublimes indignations chantées à la politique.

XXIX

Ces répugnances que nous éprouvons pour cette transformation de la lyre divine en fouet sanglant est peut-être un tort de notre goût personnel; nous regrettons que des Virgiles et des Pindares daignent rivaliser avec des Juvénals et des Gilberts, qui ne sont pas dignes de toucher à leurs ailes, et qui rasent la terre au lieu de se perdre dans le firmament. Mais cette préférence pour les poëtes d'enthousiasme sur les poëtes d'indignation (facit indignatio versum) ne nous empêche pas d'admirer profondément des vers tels que ceux-ci, que Laprade vient de jeter au temps qui court du haut de son immortalité.

Ces vers sont intitulés: Pro aris et focis. C'est la vengeance du spiritualisme indigné contre le matérialisme qui déborde un peu notre époque.

On voit, dès les premiers vers de cette éloquente inspiration contre son siècle, que le grand poëte partage au fond notre répugnance à employer la grande poésie aux petits usages de la vie civile. Retiré dans ses bois paternels du Forez, il regrette d'abaisser ses regards sur ce fleuve de nos vices qui coule à pleins bords dans nos cités.—Mais, si je n'en dis rien, s'écrie-t-il, c'est que j'aime mieux chanter la nature chaste et éternelle; car,

Si rêveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts,
Et pourrais, au besoin, mettre mon siècle en vers.
Mais, reniant alors le vrai beau qui m'attire,
Je devrais, après l'ode, épouser la satire;
C'est la muse qu'il faut à ce monde vénal,
Et l'ère des Césars attend son Juvénal.

Peut-être est-il venu! Là-bas, où tout est sombre,
Peut-être un fouet vengeur siffle déjà dans l'ombre,
Et la haine au front rouge y chauffe longuement
Le fer qui doit marquer chaque nom infamant.
Voyez-vous défiler le troupeau de nos hontes?
L'avenir les attend et va régler nos comptes.
Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets;
Passez, la bouche close, en habits de laquais;
Passez, nobles de race, admis à la curée,
Par amour du galon prêts à toute livrée;
Prétoriens, bourgeois à barbe de sapeur,
Qui sauvez votre caisse et gardez votre peur;
Passez, tous les forfaits et tous les ridicules...
Vous n'esquiverez pas le glaive ou les férules;
Je vous laisse en pâture au lion irrité.
Moi, j'ai besoin d'amour et de sérénité...

Aussi, après quelques fortes pages contre la bassesse et l'hypocrisie de certains portraits auxquels le peintre ne met du moins pas les noms, voyez avec quelle hâte et avec quel charme le poëte, vite fatigué de mépriser et de haïr, nous ouvre son foyer de vertu et d'amour. C'est le contraste ici qui fait la satire:

Dans ces bois où j'allais écouter l'infini,
Comme l'oiseau chanteur j'ai su bâtir mon nid;
Mon cœur, dans la retraite où sa fierté l'enchaîne,
Répond à d'autres voix qu'à celle du grand chêne,
Et les fleurs du désert, les torrents, le ciel bleu,
Les lacs, ne sont pas seuls à me parler de Dieu:
De plus chères amours peuplent ma solitude.
Le soir, lorsque je sors de la chambre d'étude,
Quand je reviens des bois, rapportant des moissons
De rameaux ou de vers cueillis sur les buissons,
Devant l'âtre joyeux où le sarment pétille,
Près de l'auguste aïeul se groupe la famille;
Non loin de ses genoux chargés de mes enfants,
S'assied la jeune mère aux regards triomphants;
Tandis qu'avec les fleurs, butin de la journée,
Ma sœur comme un autel orne la cheminée.
Le portrait de ma mère est là qui nous sourit;
Je sens autour de nous rayonner son esprit;
Durant les entretiens, les jeux de la soirée,
Je consulte du cœur cette image adorée,
Sachant bien qu'elle assiste et protége ici-bas
Le père en ses travaux, les fils en leurs ébats.
Dans ces plaisirs naïfs que j'excite moi-même,
Je leur montre à s'aimer entre eux comme on les aime;
Et, sans trop me hâter, dans leur folle saison,
Je sème, en quelques mots, le grain de la raison.
L'aïeul, à leurs propos, s'égaye et nous contemple:
En mes leçons, toujours, je le prends pour exemple;
Mon récit en appelle à ses récits anciens;
Il parle, et de mes bras on vole dans les siens;
Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse;
À toute question répond une caresse;
Vers leurs lèvres son front se penche avec douceur...
Et moi! tous ces baisers, je les sens dans mon cœur.
Ah! prenez de l'aïeul notre âme héréditaire,
Enfants, gardez-la bien sans que rien ne l'altère;
Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajouté,
Mais je vous ai transmis sa ferme loyauté.
Vous saurez, comme nous, malgré la loi commune,
Porter le cœur toujours plus haut que la fortune,
Un cœur qui dans sa foi jamais ne se dément;
Et, de votre œuvre, à vous, quel que soit l'instrument,
Ou le fer, ou la plume à mes doigts échappée,
Tout sera dans vos mains noble comme l'épée.

C'est ainsi que je rêve! et par le droit chemin,
À mon chaste foyer j'apprends le cœur humain;
Et je lis mieux que vous dans ses pages suprêmes.
Écrivez vos romans, je reste à mes poëmes.

Quel tableau de famille!

Moi qui connais l'aïeul, l'épouse et les enfants, je puis attester que l'idéal apparent de ces doux vers n'est que la plus exacte réalité. De telles familles il ne peut sortir que des saints, des héros ou des poëtes.

XXX

On est déjà bien loin des mâles imprécations des premières pages. Le poëte essaye d'y revenir en finissant: on le regrette. Le fouet sied mal à cette main, qui tient mieux l'encensoir. On voit seulement que, si Laprade voulait, il serait Gilbert; mais il aime mieux remonter bien vite dans sa sphère montagneuse de paix, d'amour, de religion, et il a raison. Cependant lisez encore cette dernière page:

Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes:
Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes.
Au moins nous y marchons libres et frémissants,
Et jamais coudoyés par d'indignes passants.
Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse:
L'édifice est construit de bassesse et de ruse.
Passons, pleurant ces jours si tristement vécus;
Poëtes et penseurs, nous sommes les vaincus.
Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre défaite,
Suivons-les au désert sans détourner la tête;
Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos dédains,
Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins;
Une vengeance est prête, elle peut nous suffire.
Voyez-vous cette foule essayer de sourire,
Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas?
Vous êtes le remords qui les suit pas à pas;
De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture,
Vos paisibles mépris font déjà leur torture;
Vous avez pour troubler leur magique festin
Cet invincible espoir qui commande au destin.
«Épargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles,
Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles;
Survis, et tu rendras par ta seule fierté
Des autels à nos dieux, à nous la liberté!»

Ce sont là de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes âmes dans le goût de l'honnête, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le vertige des illusions, des perfectionnements indéfinis, qui sont du ciel, mais pas de cette terre, où tout est fini et borné. La liberté qu'il aime n'est que la dignité de l'homme social: elle n'est ni son délire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant librement dans les âmes; sa république, c'est la règle de l'ordre moral et politique imposée à tous par tous pour qu'il n'y ait place à aucune tyrannie, pas même à celle du peuple, la pire de toutes, parce qu'elle est sans règle, sans responsabilité et sans vengeur. Aussi ses beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chérir l'homme dans le poëte, comme nous honorons et nous chérissons le poëte dans le citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! Spes altera Romæ!

Lamartine.

LVIIIe ENTRETIEN

I

C'est vers ce même arbre du ravin de Saint-Point que nous vîmes s'avancer, quelque temps après, un autre jeune poëte, encore inconnu à lui-même et aux autres. Il vient de publier il y a peu de jours un de ces timides aveux de talent qui ressemblent à une première confidence d'amour confessé en rougissant, à demi-voix et dans le demi-jour, à l'oreille de la première personne aimée. C'est ainsi que le modeste et mélancolique Xavier de Maistre, toujours doutant de lui et toujours ajournant sa gloire, publiait à un petit nombre d'exemplaires, pour quelques amis de régiment et pour quelques voisins de campagne, le Lépreux de la cité d'Aoste, cet évangile des infirmes, ce manuel des lits de douleur, la plus chaude larme qui soit tombée dans la nuit du cœur désespéré et résigné d'un misérable, pour arracher des ruisseaux d'autres larmes sympathiques aux yeux des hommes sensibles dans ce siècle.

Nous avions entrevu, plusieurs années avant cette époque, ce jeune homme, qui n'était encore qu'un bel adolescent, marqué au front de ce double cachet du génie futur: la tristesse et l'enthousiasme. Son père nous l'avait amené un jour à Paris: bien que nous fussions resté plusieurs années sans le revoir, sa figure nous était demeurée gravée dans la mémoire de l'œil, comme un de ces songes qui passent devant notre esprit dans la nuit, et qu'on ne peut chasser de ses yeux après de longs jours écoulés.

Il avait dix-huit ans à peu près au calendrier de sa vie légale, mais il en avait soixante à la gravité des traits. On eût dit que cet enfant avait deviné le sérieux et les tristesses de l'existence, et que son ange gardien, comme on disait autrefois, ou son étoile, comme on dit aujourd'hui, lui avait déchiré dès le berceau le voile qui dérobe l'horizon humain à tout homme destiné à vivre dans ce monde fantastique en écartant des fantômes pour marcher à des ombres.

Il était grand et mince comme ceux qui ne tiennent au sol que par l'extrémité inférieure, les pieds, et qui semblent prêts à s'élever dans l'atmosphère; il ne lui manquait de l'esprit pur que les ailes; sa tête oblongue avait l'organe du spiritualisme pieux, une proéminence visible au sommet du crâne, cette coupole intérieure où les spiritualistes contemplent et adorent d'instinct la divinité de leur pensée.

Cette tête était ornée par derrière et voilée par-devant d'une belle chevelure indécise entre le brun et le blond, qui ruisselait jusque sur ses épaules, et d'où sortait, au mouvement de sa main, un front limpide, mais déjà plein de je ne sais quoi, pensées ou rêves, poésie future ou sagesse prématurée.

Cette chevelure n'avait jamais senti, non plus que cette âme, la froide lame des ciseaux ou le froid tranchant des déceptions; deux larges yeux bleus, comme la mer de la Bretagne, sa patrie, rêvaient dans la sérénité sous l'ombre de ces cheveux. L'ovale des traits était sans inflexion irrégulière du moule; la nature, sûre de ses lignes, avait modelé cette tête: le nez grec d'une statue de Phidias, la bouche aux lèvres gracieuses, mais un peu saillantes, comme celles des bustes éthiopiens dans le musée du Vatican à Rome; le menton ferme et proéminent d'un des élèves studieux de Platon dans le tableau de l'École d'Athènes, de Raphaël. C'est le signe de l'étude, donné par la nature ou par l'habitude, à tous ceux dont la vocation est de penser; malheur à ceux dont le menton manque ou fuit en arrière! la base manque à la main qui veut appuyer le visage. Ceux-là ont la légèreté de l'oiseau; ils ne se posent pas, ils ne ruminent rien, ils effleurent tout avec les ailes, figures sans contre-poids, qui manquent de balancier pour se tenir en équilibre sur le vide de leurs facultés. La pensée a besoin de méditation pour mûrir; le caractère a besoin de force pour résister: où est la réflexion, où est le caractère, dans une tête qui ne peut s'appuyer sur la main?

II

L'attitude de cet adolescent était conforme à cette stature et à ce visage; un silence attentif, qui se laissait arracher des réponses justes et brèves, silence presque toujours révélateur de sérieuses puissances d'esprit: les amphores les plus hermétiquement fermées ne sont-elles pas celles qui contiennent les plus précieux parfums? Une convenance naturelle; ce bon ton inné, qui n'est que le rapport juste de l'homme avec tout homme ou avec toute chose; un langage sonore, cadencé et grave, quoique gracieux dans ses inflexions un peu lentes; un recueillement respectueux, mais nullement bas ou servile, devant ceux qu'il écoutait; la dignité d'un cœur libre dans la déférence d'un disciple ou d'un fils: voilà ce rare jeune homme.

Il devait plus tard faire partie de notre intérieur de famille pendant quelques années; compagnon volontaire de mes travaux et de mes tribulations intimes à la ville et à la campagne, mais compagnon sans intérêt, auxiliaire sans solde, payé en amitié comme il assistait en tendresse, génie familier et serviable du foyer, genius loci, comme Cicéron l'écrit d'un de ses secrétaires à qui il enseignait l'éloquence, et qui polissait ses harangues à Tusculum.

Ce jeune homme, aussi heureusement doué des dons de la famille et de la fortune que des dons de la nature, s'appelait Alexandre. Il a donné, depuis, son nom et son cœur à une jeune femme accomplie de beauté, d'éducation et de vertu, fille d'une famille d'élite de mon voisinage en Mâconnais. Il y vit aimé, indépendant, studieux, dans ce délicieux loisir des jeunes années, repos d'une union formée par le cœur, lune de miel prolongée de l'existence, où la destinée bien rare verse du jour sans ombre, des joies sans lie et des douceurs sans mélange d'amertume à ses favoris. Puisse-t-il savourer jusqu'au terme une coupe qu'aucun coup du sort ne brise jamais entre ses lèvres! Il est doux, même pour les misérables, de contempler ces félicités complètes; elles leur prouvent que, si le bonheur est rare, au moins il est possible en ce triste monde, et que, parmi tant de mauvais rêves, il y a aussi de phénoménales réalités.

Cependant la pensée fait partie du bonheur. Même au sein des loisirs, de l'amour, de la famille, l'âme ne perd pas son activité; seulement son activité est volontaire. Le génie et la fantaisie se tiennent par la main pour rêver et chanter ensemble à leur heure, ou bien pour (comme dit Virgile, connaisseur en indolence).

Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ.

Dans un tel état de l'âme en équilibre sur son bonheur, on aimerait assez la gloire, autant qu'elle pourrait s'associer au repos et à l'amour: ce serait une décoration domestique qui ornerait le fronton du foyer, comme ces plantes grimpantes et aromatiques qui festonnent l'humble toit de chaume ou d'ardoise, qui font pénétrer leurs bouffées enivrantes par les fenêtres de la chambre à coucher et qui font envier au passant cette paix.

Mais, si la gloire a quelques inconvénients inséparables des retentissements souvent importuns qu'elle donne au nom du poëte, alors on n'en veut plus, ou bien on n'en veut qu'à sa mesure, c'est-à-dire une gloire commode, silencieuse, intime, pour ainsi dire, chuchotée à l'oreille de quelques amis et qui fait dire au coin du feu de la famille: «Tenez, lisez, jugez, jouissez; mais ne faites pas de bruit de peur d'éveiller l'enfant et la mère, et surtout de peur d'éveiller la jalousie des rivaux. Qu'il vous suffise de savoir que, moi aussi, je serais célèbre si je ne dédaignais pas la célébrité. Mais je ne veux être qu'amateur, dilettante, selon le mot des Italiens: c'est le meilleur rôle dans tous les arts, et même dans toutes les carrières de la vie civile; on goûte, on jouit, on juge, on s'essaye, et on ne se compromet pas; on a, en un mot, des admirateurs, et on n'a point d'ennemis.»

III

C'est à ce double sentiment d'instinct de la gloire et de peur du bruit dans ces hommes délicats et exquis, appelés amateurs ou dilettanti, qu'on doit ces petits volumes diminutifs du génie, sourdines de la gloire, qui se publient de temps en temps à un si petit nombre de pages et à un si petit nombre d'exemplaires qu'on ne les affiche pas sur les étalages de libraires, mais qu'on les glisse seulement de la main à la main entre quelques amis discrets, comme une confidence du talent échappée à l'imprudence du poëte.

Mais il faut y prendre garde cependant: quand cette confidence mérite d'être divulguée par les lecteurs d'élite, étonnés et charmés de ce qu'ils découvrent d'inattendu dans ces pages, la confidence ne reste pas longtemps un secret entre l'auteur et ses amis; le public écoute aux portes, l'admiration passe du dedans au dehors par les trous de la serrure, et la France se dit avant qu'on y ait pensé: «J'ai un vrai poëte de plus.»

IV

J'ai subi moi-même cet inconvénient de publicité éclose en une nuit, dans ma jeunesse: complétement inconnu la veille, j'étais célèbre le lendemain. Voici comment cela m'arriva, je ne dirai pas sans le vouloir (l'amour-propre n'a pas de ces hypocrisies), mais je dirai sans m'y attendre.

J'avais remis à M. Gosselin, le premier de mes patrons typographiques, homme de cœur, de goût et d'initiative, quelques pages poétiques recueillies en une très-mince brochure, fasciculus relié en papier jaune et intitulé: Méditations.

Je n'y avais pas mis mon nom. Avant de l'inscrire, ce nom, il fallait le faire: il n'était pas fait.

Je ne désirais pas même que mon petit essai problématique de poésie nouvelle parût si tôt; je sollicitais ardemment du gouvernement de la Restauration un emploi diplomatique qui m'ouvrît l'accès à la haute politique, ma véritable et constante passion.

C'était M. Pasquier, encore vivant et vivant tout entier aujourd'hui, qui distribuait alors ces faveurs en qualité de ministre des affaires étrangères de Louis XVIII: homme de goût, de cour, de tribune, de congrès, de grande société européenne. J'étais protégé auprès de lui par quelques-uns de ses amis, entre autres par les deux maîtres de notre diplomatie française, M. de Reyneval et M. d'Hauterive, l'un jurisconsulte, l'autre la tradition vivante et la science de notre cabinet national depuis Louis XVI jusqu'à Louis XVIII, en passant par la République, le Directoire et Napoléon.

M. Pasquier, alors ministre, n'avait pas peur de la poésie ni de l'éloquence, à supposer que je vinsse à développer un peu de ces avantages dans la diplomatie; mais j'avais dès lors, comme par instinct, la conviction du danger qu'il y a en France pour un homme à développer plus d'une faculté à la fois. Le préjugé français des hommes spéciaux, c'est-à-dire des hommes qui ne savent faire qu'une seule chose, ce préjugé, la plus grande bêtise nationale de ce temps-ci, ce préjugé inventé par la médiocrité pour s'en faire un rempart contre la concurrence du talent multiple, ce préjugé, émané de l'École polytechnique, qui produit d'excellents outils et peu d'hommes complets, ce préjugé, dis-je, qui m'était déjà connu, qui règne encore à l'heure où j'écris, et qui sera un jour relégué parmi les mémorables inepties de notre siècle, ce préjugé, je le répète, me faisait craindre qu'un peu de célébrité poétique, répandu mal à propos sur mon jeune nom, ne me fît rejeter comme un intrus de toute candidature diplomatique, carrière que je préférais mille fois à quelques battements de mains ou à quelques battements de cœur des poëtes ou des femmes des salons de mon temps.

J'aurais donc désiré que les presses de M. Gosselin fussent plus lentes à jeter mes vers au public, et qu'ils ne parussent qu'après ma nomination, encore indécise, au poste que je sollicitais. J'avais bien raison; car, si je n'avais pas publié alors quelques vers passables, dont on s'est malheureusement souvenu toujours contre moi, ou si je n'en avais publié que de médiocres ou de ridicules, oubliés comme ceux de quelques grands hommes politiques de nos jours, j'aurais pu espérer, comme eux, de passer pour une capacité politique de second ou de troisième ordre dans les fastes de l'heureuse et prosaïque médiocrité.

V

Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y serai éternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime impardonné et impardonnable d'avoir soupiré quelques bons vers, poëmes lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme et de l'amour.

Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!—«Tu as rêvé quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre chose à faire qu'à rêver, à prier, à aimer: donc tu ne seras qu'un rêveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spécialité: retire-toi de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut combattre, et fais l'amour en cheveux blancs!»

Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de mépris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon pays, la SPÉCIALITÉ. L'antiquité disait, au contraire, comme dit la nature: Timeo hominem unius libri! De là viennent ces hommes qui n'ont qu'une faculté et qui ne voient les choses humaines que d'un seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'étant accouplées comme le Péché et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de décomposition humaine, ce Polyphème qui n'a qu'un œil et des mains, l'homme spécial. Je ne m'étonne pas que les tyrans s'en accommodent: ils ont besoin d'instruments ingénieux, architectes, mécaniciens, artilleurs, hommes de chiffres, machines à calculer, machines à bâtir, machines à tuer, machines à servitude. Le chiffre n'a pas d'âme: l'âme a une force à millions de chevaux, comme on dit, qui soulèverait plus de poids que la vapeur; ils se défient de cette force, ils dévirilisent l'humanité pour la dompter; l'homme spécial ne leur refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la conscience et la pensée sont les deux ennemies divines de la servitude, Némésis de la tyrannie; l'antiquité n'en avait qu'une, nous en avons deux.

Mais la colère contre ce préjugé de la spécialité m'emporte; revenons.

VI

Donc je craignais l'apparition de mon petit livre, quoique anonyme, de peur d'être écrasé dans l'œuf par une chute, et encore plus par un succès. Voilà cependant que la jolie fille de mon concierge, enfant de douze à quatorze ans, ouvre la porte de ma chambre au premier rayon d'un mois de printemps, avant l'heure ordinaire où elle m'apportait le journal matinal; elle jette sur mon lit en souriant une petite lettre cachetée d'un énorme sceau de cire rouge avec une empreinte d'armoiries qui devaient être illustres, car elles étaient indéchiffrables. «Pourquoi riez-vous ainsi finement, Lucy? dis-je à l'enfant tout en rompant le cachet et en déchirant l'enveloppe.—C'est que maman m'a dit que la lettre avait été apportée de grand matin par un chasseur tout galonné d'or, avec un beau plumet à son chapeau, et qu'il avait bien recommandé de vous remettre ce billet à votre réveil, parce que sa princesse lui avait dit: Allez vite, il ne faut pas retarder la joie et peut-être la fortune de ce jeune homme.»

Et deux billets séparés, et d'écritures diverses, tombèrent de l'enveloppe sur mon lit.

Le premier billet, d'une main évidemment féminine, était de la princesse polonaise T..., sœur, je crois, du prince Poniatowski, le héros malheureux de la Pologne, noyé dans la déroute de Leipsik.

VII

Cette femme illustre et lettrée était l'amie de M. de Talleyrand. Je ne connaissais pas la princesse; son billet ne m'était pas adressé; elle l'avait écrit avant le jour à un de mes plus chers amis, M. Alain, médecin et commensal du prince de Talleyrand pendant dix ans, aussi tendre et aussi vertueux que savant.

Je le voyais tous les jours; il donnait, par pur intérêt de cœur, à ma santé encore frêle les soins d'une mère plus que d'un médecin. Hélas! je l'ai vu mourir avant son malade, à la fleur de ses années, d'une maladie de trois ans, tête à tête avec un crucifix d'ivoire suspendu par un chapelet de femme au bois de son lit. J'ai su le nom de la femme que lui rappelait le crucifix et le chapelet de noyaux d'olives: je ne le dirai pas. Le pauvre malade mourait d'amour contenu, pour ne pas faillir à l'amitié et à la vertu; que l'éternité lui soit douce! Il avait ajourné son bonheur au ciel. C'était un de ces hommes qui donnent la certitude d'une autre vie; car, si Dieu trompait de telles espérances et de telles privations par un leurre éternel, ce ne serait pas seulement le monde interverti, ce serait la Divinité renversée. Le seul hommage dû à un tel Dieu serait le blasphème: il ne mériterait que cela.

VIII

Donc la princesse T.... écrivait à M. Alain: «Le prince de Talleyrand m'envoie à mon réveil le billet ci-joint; je vous l'adresse pour votre jeune ami, afin que le plaisir que cette impression du grand juge vous fera soit double. Communiquez le billet du prince au jeune homme, et remerciez-moi du plaisir que je vous donne, car je sais que votre seule joie est dans la joie de ceux que vous aimez.»

J'ouvris le second billet; il était écrit d'une main évidemment précipitée et lasse d'insomnie, sur un chiffon de papier large comme cinq doigts et taché de gouttes d'encre. Ce billet disait en cinq ou six lignes: «Je vous renvoie, Princesse, avant de m'endormir, le petit volume que vous m'avez prêté, hier soir. Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai pas dormi, et que j'ai lu jusqu'à quatre heures du matin, pour relire encore.»

Le reste du billet était une prophétie de succès en termes brefs, mais si exagérés que je ne voudrais pas les transcrire ici. Cette âme de vieillard, qu'on disait de glace, avait brûlé toute une nuit d'un enthousiasme de vingt ans, et ce feu avait été rallumé par quelques pages de vers imparfaits, mais de vers d'amour.

IX

Je relus vingt fois le billet du prince de Talleyrand, et je dis à la jeune fille qui attendait, en me regardant lire et relire, toute rouge de l'émotion qu'elle lisait de même sur mon visage sans le comprendre: «Viens que je t'embrasse, ma petite Lucy! Tu ne porteras jamais un pareil message; à la loterie de la gloire, ce sont les enfants qui tirent les bons lots. Dis à ta mère que tu m'as apporté un quine

C'était alors le langage compris des concierges, institution du hasard qui tenait toujours ouverte à la fortune la loge du portier. C'est peut-être dommage de leur avoir enlevé, à ces honnêtes affranchis des grandes maisons, cette loterie, illusion renaissante de la semaine; ils rêvaient au moins de beaux rêves sur leur lit de servitude. La moitié de leur vie était heureuse: portiers le jour, ils étaient rois la nuit.

X

Je ne m'informai pas même, dans la matinée, du succès de mes vers. Le billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu'à la prose. Quel intérêt avait-il à me flatter? Il était prince, il était puissant, il était l'oracle du monde politique, il avait été l'ami et le disciple de Mirabeau sans se tromper à son génie, le plus juste et le plus vaste du dix-huitième siècle. Et moi, qu'étais-je? un solliciteur inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc à la fortune; elle s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai, dans mes prochains Entretiens sur la littérature diplomatique, comment ce même homme d'État, quinze ans plus tard, me prédit une autre fortune plus difficile à discerner dans mon avenir d'orateur, fortune alors très-lointaine et très-voilée pour tout le monde, excepté pour lui et pour moi. On verra l'œil du lynx sous cette lourde paupière du vieillard. Mais n'anticipons pas.

XI

Un quart d'heure après, la petite Lucy remonta dans ma chambre et m'apporta une autre lettre à grande enveloppe officielle et à large cachet: c'était ma nomination au poste diplomatique que j'ambitionnais, signée de M. Pasquier, ministre des affaires étrangères.

À la lecture de cette lettre, je sautai en bas de mon lit et j'éprouvai ce qu'éprouve le coursier entravé à qui on ouvre la carrière. J'avais peu de souci de la gloire des vers: j'en avais un immense de la politique. Je dévorais déjà de l'œil les longues années qui me séparaient encore de la tribune et des hautes affaires d'État, ma vraie et entière vocation, quoi que mes amis en pensent et que mes ennemis en disent. Je ne me sentais pas la puissante organisation créatrice qui fait les grands poëtes: tout mon talent n'était que du cœur. Mais je me sentais une justesse de bon sens, une éloquence de raison, une énergie d'honnêteté, qui font les hommes d'État; j'avais du Mirabeau dans l'arrière-pensée de ma vie. La fortune et la France en ont décidé autrement. Mais la nature en sait plus long que la fortune et la France: l'une est aveugle, l'autre est jalouse.

Je m'en console à présent que ma destinée n'est plus de ce monde. Nous verrons ailleurs si nous sommes appelés à monter d'échelon en échelon dans une vie continue, jusqu'à une autre planète, la planète du bon sens.

XII

C'est ainsi que le jeune poëte dont je parle vient de faire sa modeste apparition dans le demi-jour. Ignoré la veille, on se demande aujourd'hui: Qui est-il? Digito monstrari et dici hic est.

Quel poëte est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire où l'emportera le souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans son talent et qu'il chantera à pleine haleine ce qu'il gazouille aujourd'hui à demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur à peine emplumé, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre, à l'aube de son premier printemps? L'avez-vous entendu à son réveil, ou plutôt dans son rêve d'oiseau, avant d'être tout à fait réveillé, essayer son instinct musical dans de courtes notes à demi-voix, si imperceptibles à l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On dirait qu'il écoute lui-même, en dedans de lui, un invisible musicien qui lui note l'air, et qu'il répète timidement, en s'effrayant, en se relevant, en se reprenant lui-même, le solfége que la nature lui fait épeler! J'ai été bien souvent témoin, dans les couvées de rossignols ou de fauvettes, de cet apprentissage mélodieux des petits, qui gazouillent à la sourdine le matin ce que les mères chantent à grande voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couvée de nos poëtes commence, comme ces oiseaux jaseurs, à chanter comme s'il avait peur de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard éclater sa voix? Dieu le sait, il n'est pas encore dans l'été de sa vie; mais, si mon jugement ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un poëte intime, c'est-à-dire un de ces poëtes rassasiés de la pompeuse déclamation rimée dont nos oreilles sont obsédées dans nos écoles classiques ou dans nos théâtres redondants et ronflants d'emphase; il sera un de ces poëtes nés d'eux-mêmes, originaux parce qu'ils sont individuels; un de ces poëtes qui n'ont pour lyres (comme on dit) que les cordes émues de leur propre cœur, et qui font, dans la poésie moderne, cette révolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus un poëte sérieux, ayant le respect de ceux qui l'écoutent, et non un de ces poëtes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir vivre et mourir deux ou trois, qui mêlent le fifre au concert des anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'âme de la jeunesse, au lieu du saint enthousiasme, seul thème véritable des chants immortels!

XIII

Son petit livre rappelle au premier coup d'œil ces poëtes condensés en sonnets d'or et d'ivoire qui, tels que Pétrarque, Michel-Ange, Filicaïa, Monti, incrustent une idée forte, un sentiment patriotique, une larme amoureuse dans un petit nombre de vers robustes, gracieux ou tendres, vers polis comme l'ivoire, que ces poëtes miniaturistes façonnent non pour le temps, mais pour l'éternité. Y a-t-il eu depuis Pétrarque un poëme plus immortel qu'un de ses sonnets? Heureux ce jeune homme s'il peut un jour rendre un Pétrarque aux philosophes, aux poëtes, aux amants! Ce serait un grand don en un petit volume. Nous le lui souhaitons, ce don, comme je me le serais souhaité à moi-même, à l'époque d'adolescence où j'aurais donné ma vie pour un sonnet de l'amant de Laure.

XIV

Ce jeune homme aura évidemment un autre don de la poésie moderne, le don de rendre en vers familiers quoique expressifs les choses et les sentiments que l'orgueil emphatique de la poésie du dix-huitième siècle avait relégués dans le domaine de la prose, comme si le vers était incapable de dire juste et vrai, comme si la poésie n'était pas, par excellence, le langage du cœur!

Assez d'autres, jusqu'ici, avaient fait marcher le vers sur des échasses académiques: il faut enfin le déchausser de son cothurne et de ses sandales à bandelettes d'or et de pourpre, de ses ailes aux talons; il faut le déshabituer de ses pas en trois temps sur des planches, comme les pas de nos tragédiennes sur le théâtre, pour le faire marcher pieds nus sur la terre nue comme vous et moi, au pas naturel, musa pedestris, selon la définition si juste d'Horace.

Cette poésie qui marche à pied, qui ne se drape pas à l'antique, qui ne se met ni blanc ni rouge sur la joue, qui ne porte ni masque tragique ni masque comique à la main, mais qui a le visage véridique de ses sentiments, et qui parle la langue familière du foyer, cette poésie qui semble une nouveauté parce qu'elle est la nature retrouvée de nos jours sous les oripeaux de la déclamation et de la rhétorique en vers, sera la poésie de ce nouveau venu dans la famille qui chante.

C'est surtout dans ce genre en dehors de tous les genres, puisqu'il est le naturel, que M. Alexandre nous paraît devoir exceller. Il écrit, à ce que disent ses amis, un poëme épique familier dont la vie privée, sans aventures et sans merveilleux, sera le sujet, poëme qui ne prendra son intérêt que dans les lieux, les choses, les impressions qui nous enveloppent tous et tous les jours: l'épopée du coin du feu. Cela doit être d'autant plus poétique que la poésie a négligé davantage jusqu'ici ces trésors de descriptions, de sensibilité, de naturel, de passions douces, enfouis à notre insu sous la pierre du foyer domestique, dans le jardin, dans le verger, dans la prairie, dans la vigne, dans la montagne qui borne le court horizon, dans le coin de ciel en vue de la fenêtre où se couche le soleil, où se lève l'étoile, dans l'enfant à la mamelle, dans la mère souriante, dans le père sérieux, dans l'aïeul prévoyant, dans le fils docile, dans la jeune fille rêveuse, dans la servante attachée à l'âtre, seconde mère des enfants, et jusque dans le chien nourri d'affection, qui cherche aussi souvent la tendresse dans les yeux que le pain sous la table. Ajoutez à cela les simples accidents ordinaires de la vie privée, la mort de l'aïeule, la naissance d'un nouveau-né, le départ du fils pour l'inconnu de sa destinée, hors du nid et du pays, les amours, le mariage de la sœur aînée, les fêtes du foyer, la religion introduisant l'infini des espérances et la sainteté des amours dans ce petit monde qui s'étend de la cheminée à la fenêtre, et du seuil au cimetière: voilà l'épopée de famille, sujet dont le drame s'agite sous quelques tuiles, et qui ne se dénoue que dans l'éternité, ce rendez-vous de tout ce qui s'aime; voilà ce qu'il se chante tout bas à lui-même, ce jeune Homère de l'Iliade du cœur! Quel sujet pour qui sait voir, sentir et aimer: «Ah! si je n'avais que soixante et quinze ans, écrivait Voltaire à quatre-vingts ans passés, je leur ferais voir ce que c'est qu'un poëte!»

Je me dis, comme Voltaire, quand je contemple la fécondité d'un pareil sujet: «Ah! si je n'avais que quarante ans, je voudrais consumer vingt ans de ma vie à ce poëme épique de la famille!» Mais je laisse avec confiance une si belle épopée à ce jeune espoir des poëtes. Il a le cœur, l'imagination et la main capables d'une telle œuvre; je n'en voudrais pour preuve qu'une promenade d'automne écrite, ou plutôt causée en vers, en montant, il y a quelques années, à Saint-Point, masure pittoresque que j'habite dans un pli de haute montagne boisée, à quelques lieues de la plaine habitée par le jeune poëte breton. Je demande pardon au lecteur de ces vers de les insérer pour son plaisir dans ces pages. Ces vers parlent malheureusement de moi; ils en parlent avec cette exagération d'affection qui exagère aussi démesurément le nom de l'hôte chez lequel on va souper le soir d'un beau jour: c'est la politesse des poëtes. Souvenez-vous d'Homère suspendant une guirlande fleurie au seuil de la demeure où il avait passé la nuit, et de l'hymne qu'il chantait devant la porte avant de la quitter. On a recueilli quelques-uns de ces hymnes, salut et adieu du poëte errant à ces hospitalités d'un soir. Cela n'est pas sérieux, mais cela est touchant. Qu'on oublie donc que ces vers parlent de moi; qu'au lieu de moi, retiré depuis longtemps de la lice, et qui n'ai fait que toucher superficiellement et avec distraction la lyre jalouse qui veut tout l'homme, on suppose un nom véritablement et légitimement immortel; qu'on se figure, par exemple, que Solon, poëte d'abord, et poëte élégiaque dans sa jeunesse, puis restaurateur, législateur et orateur de la république athénienne, puis banni de la république renversée par l'inconstance mobile des Athéniens, puis rentré obscurément dans sa patrie, par l'insouciance du maître, y végète pauvre et négligé du peuple sur une des montagnes de l'Attique; qu'on se représente en même temps un jeune poëte d'Athènes, moins oublieux que ses compatriotes, bouclant sa ceinture de voyage, chaussant ses sandales, et partant seul du Parthénon pour venir visiter bien loin son maître en poésie, relique vivante de la liberté civique; que Solon reçoive bien ce jeune homme, partage avec lui son miel d'Hymette, ses raisins de Corinthe, ses olives de l'Attique; que le disciple, revenu à Athènes après une si bonne réception, raconte en vers familiers à ses amis son voyage pédestre, ses entretiens intimes avec le vétéran évanoui de la scène et se survivant, mutilé, à lui-même et à tous dans un coin des montagnes natales.

XV

À l'aide de toutes ces suppositions, et avec ces conditions de grandeur, de vertu, d'ostracisme et d'infortune réunies, on aura un motif de poésie conforme à ce poëme. Mais, en ce qui me concerne moi-même (je le dis sans fausse modestie), on n'aura rien qu'un homme incomplet, un poëte tel quel, un citoyen honnête, trompé dans son ambition désintéressée pour son pays, une fortune en ruines, une vieillesse onéreuse, une âme sans regrets mais sans illusion pour sa patrie.

Les beaux vers qu'on va lire ne me font donc aucune vanité en ce qui me touche; quiconque se juge est incapable de se glorifier. Mais, je le répète, mettez un autre nom à la place du mien: Washington dans la détresse, relégué à Mont-Vernon, par exemple, ou Jefferson, second président des États-Unis, forcé par la misère domestique à mettre en loterie le toit et le champ de ses pères, et mourant sans avoir pu placer ses lots parmi ses concitoyens; et alors qu'on lise le petit poëme lyrique intitulé les Vendanges:

Saint-Point, octobre 185...

À UN AMI.