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Cours familier de Littérature - Volume 11 cover

Cours familier de Littérature - Volume 11

Chapter 178: XVII
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About This Book

A collection of monthly literary conversations and essays that mix cultural criticism with commentary on international politics and diplomacy. One extended piece contrasts national characters and strategic priorities, arguing that maritime and continental interests make a lasting political alliance unlikely while peace remains desirable. Another essay scrutinizes a great eastern power’s expansionist aims and their incompatibility with France’s European position. Throughout, reflections on literature, hierarchy, and civilization are used to illuminate questions of national ambition, influence, and the limits of diplomatic sympathy.

Du patriarche d'Arabie au mage de Perse, du grand roi de Persépolis au démagogue d'Athènes, du consul de Rome aristocratique au César de Rome asservie dans le bas empire, du César païen au pontife chrétien souverain dans le Capitole; de Louis XIV, souverain divinisé par son fanatisme dans sa presque divinité royale, aux chefs du peuple élevés tour à tour sur le pavois de la popularité ou sur l'échafaud où ils remplaçaient leurs victimes; des démagogues de 1793, du despote des soldats, Napoléon, affamé de trônes, aux Bourbons rappelés pour empêcher le démembrement de la patrie; des Bourbons providentiels de 1814 aux Bourbons électifs de 1830, des Bourbons électifs, précipités du trône, à la république, surgie pour remplir le vide du trône écroulé par la dictature de la nation debout; de la république au second empire, second empire né des souvenirs de trop de gloire, mais second empire infiniment plus politique que le premier, calmant dix ans l'Europe avant d'agiter de nouveau la terre, agitant et agité aujourd'hui lui-même par les contre-coups de son alliance sarde, insatiable en Italie, contre-coups qui, si la France ne prononce pas le quos ego à cette tempête des Alpes, vont s'étendre du Piémont en Germanie, de Germanie en Scythie, de Scythie en Orient, et créer sur l'univers en feu la souveraineté du hasard; de tous ces gouvernements et de tous ces gouvernants, la souveraineté, souvent dans de mauvaises mains, mais toujours présente, n'a jamais failli; c'est-à-dire que la souveraineté, instinct conservateur et résurrecteur de la société naturelle et nécessaire à l'homme, n'a pas été éclipsée un instant dans l'esprit humain.

On a pu proclamer tour à tour le règne du père de famille, le règne du chef de tribu, le règne de la majorité dans les nations délibérantes sans magistrats héréditaires, le règne du sacerdoce dans les théocraties, le règne des grands dans les aristocraties, le règne des rois dans les monarchies, le règne des chefs temporaires dans les républiques, le règne du peuple dans les démocraties, le règne des soldats dans les régimes de force, le règne même des démagogues dans les démagogies, le pire des règnes selon Corneille; mais la souveraineté administrée par des mains intéressées, perverses, violentes, tyranniques, anarchiques, même infâmes, était encore la souveraineté, c'est-à-dire l'instinct social condamnant les hommes à vivre en société imparfaite, même détestable; par la loi même de la nécessité: LA SOUVERAINETÉ DE LA NATURE.

XVII

Ce besoin divin de la souveraineté administrée par des gouvernements plus ou moins parfaits, est le travail le plus persévérant de l'humanité, ce qu'on appelle la civilisation, ou le perfectionnement des conditions sociales, le progrès; travail pénible, lent, quelquefois heureux, souvent déçu, plein d'illusions, d'utopies, de déceptions, de révolutions ou de contre-révolutions, selon que les peuples et leurs législateurs s'éloignent ou se rapprochent davantage dans leurs lois précaires des lois non écrites de la nature sociale révélées par Dieu lui-même à l'humanité.

Les gouvernements font les lois.

Qu'est-ce donc que les lois?

Les lois sont des règlements obligatoires promulgués par les gouvernements pour faire vivre les sociétés nationales en ordre plus ou moins durable, en justice plus ou moins parfaite, en moralité plus ou moins sainte entre eux.

Plus les lois sont obéies, c'est-à-dire capables de maintenir en ordre la société nationale, plus elles sont conformes à la souveraineté de la nature, qu'elles ont pour objet de manifester et de maintenir pour conserver aux hommes les bienfaits de la société.

Plus les lois renferment de justice, c'est-à-dire de conscience et de révélation des volontés de Dieu par l'instinct, plus elles sont vraies, utiles, obéies par les peuples qui les adoptent pour règle.

Plus les lois s'élèvent au-dessus des simples rapports réglementaires d'homme à homme jusqu'au rapport de l'homme spiritualisé avec Dieu, plus elles sont ce qu'on appelle morales, plus elles ennoblissent, sanctifient, divinisent la société.

Ces trois caractères de la loi, la règle, la justice, la moralité, sont donc les degrés successifs par lesquels la société politique se fonde et s'élève d'abord par l'ordre, se légitime ensuite par la justice, s'accomplit enfin par la moralité.

Ainsi d'abord ordre entre les hommes, sans quoi la société elle-même s'évanouit.

Justice entre les hommes, sans quoi la société n'est que tyrannie.

Spiritualisme, moralité dans les lois, pour que la civilisation ne soit pas seulement matérielle, mais vertueuse, et pour que l'âme de l'homme ne progresse pas moins que sa race périssable dans une civilisation vraiment divine et indéfinie sur cette terre, et au delà de cette terre.

Voilà les trois caractères de la loi!

Qu'il y a loin de cette législation marquée du sceau de la vertu, de la moralité, de la divinité, à cette législation toute utilitaire, toute mécanique, toute matérielle et toute cadavéreuse du Contrat social de J.-J. Rousseau et de ses disciples! Dans ce système il y a contrat entre les hommes et leurs besoins physiques; dans notre système, à nous, il y a contrat entre l'homme et Dieu. Votre législation finit avec l'homme, la nôtre se perpétue et se divinise indéfiniment à travers les éternités.

Ce n'est donc pas la question de savoir laquelle de vos lois est plus monarchique ou plus républicaine, plus autocratique ou plus démocratique, mais laquelle est plus imprégnée de règle innée, de justice divine, de moralité supérieure à l'abjecte matérialité des intérêts purement physiques de l'espèce humaine.

En un mot, selon vous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus d'utilités.

Selon nous, les meilleures lois sont celles qui contiennent le plus de vertus!

Il y a un monde entre ces deux systèmes.

Lisez le Contrat social, et demandez-vous, en finissant la lecture, si vous vous sentez une vertu de plus dans l'âme après avoir lu.

Lisez les législations de Confutzée, de l'Inde antique, du christianisme sur la montagne, de l'islamisme même dans le Coran, et demandez-vous si vous ne vous sentez pas soulevé d'autant de vertus de plus au-dessus de la législation du Contrat social et de la civilisation matérialiste de nos temps, qu'il y a de distance entre l'égoïsme et le sacrifice, entre la machine et l'âme, entre la terre et le ciel.

Voilà notre civilisation: la vôtre broute, la nôtre aime; choisissez!

XVIII

De ces lois promulguées par les gouvernements, expression diverse de la souveraineté de la nature, les unes sont purement réglementaires, accidentelles, circonstancielles, passagères comme les besoins, les temps, les intérêts fugitifs des nations; les autres, et en très-petit nombre, sont ce que l'on appelle organiques, c'est-à-dire résultantes de l'organisation même de l'homme, et nécessaires à l'homme en société, quelque gouvernement du reste qu'il ait adopté pour vivre en civilisation.

Les préceptes de ces lois organiques, qui sont les mêmes en principe chez tout ce qui porte le nom de peuple, sont les lois qui concernent la vie, la famille, la propriété, l'hérédité, le gouvernement, la morale, la religion, la défense de la patrie, héritage commun à toutes les nations, les conditions du travail et d'alimentation, le secours du riche à l'indigent, la mutualité des devoirs, l'éducation, l'application de la justice, l'expiation des crimes ou des actes attentatoires à la société qui est la vie de tous, et que tous appellent crimes.

Voulez-vous avoir la nomenclature sommaire, et cependant complète, de toutes ces lois organiques émanées pour ainsi dire du Législateur suprême: la nature de l'homme? Lisez les décalogues antiques des législations primitives profanes et sacrées. C'est là que vous voyez et que vous entendez la souveraineté de la nature, s'exprimant par ces lois instinctives qui révèlent le Créateur de l'homme sociable dans les prescriptions nécessaires à toute société politique.

Quel est le premier besoin de l'homme venu à la vie? C'est le besoin de conserver la première de ses propriétés, la VIE. Aussi la défense de tuer et le droit de réprimer et de punir celui qui tue sont-ils placés en tête de toute législation sociale: TU NE TUERAS PAS. Cette propriété de la vie par celui qui la possède est tellement instinctive, unanime et de droit divin, puisqu'elle est d'inspiration de la nature, que vous ne trouvez pas une législation primitive ou un code moderne où elle ne soit écrite à la première page. L'instinct dit: Je veux vivre; la nature dit: Tu as le droit de vivre; la loi dit: Tu vivras. C'est le décret de la souveraineté de la nature, et, en l'écrivant dans ton droit de vivre, elle a écrit en même temps ta destinée d'être sociable: car, sans la société naturelle, tu ne vivrais pas, et, sans la société légale, tu aurais bientôt cessé de vivre.

La défense du meurtre est donc la première des lois révélées par la souveraineté de la nature.

Si tu fais mourir, tu mourras, est la première aussi des lois écrites par la souveraineté sociale. C'est donc de droit divin que l'homme vit, et c'est de droit divin qu'il s'est groupé en société pour vivre.

XIX

De ce droit divin de vivre résulte pour lui le droit d'exercer, sous la garantie de la société, tous les autres droits indispensables à son existence.

Le second de ces droits, c'est le droit de s'approprier toutes les choses nécessaires à son existence, sous la garantie de la société, qui doit la même inviolabilité à tous ses membres. De là, les lois sociales sur la propriété, lois sans lesquelles l'homme ne pourrait subsister que de crimes. Or, comme le crime serait mutuel, l'homme cesserait promptement d'exister.

La propriété, et la propriété individuelle, est un des décrets du droit divin, sur lesquels la philosophie, si dérisoirement nommée socialiste, de J.-J. Rousseau, a répandu dans ces derniers temps le plus de ténèbres, le plus de paradoxes, le plus de sophismes destructeurs de toute société, et par conséquent de toute humanité sur la terre. C'est là que l'insurrection de l'ignorance et de la démence contre la souveraineté de la nature a été et est encore le plus blasphématoire de la société politique. On dirait que l'excès même d'évidence du droit de propriété a aveuglé, en les éblouissant, ces insurgés contre la nature qu'on appelle socialistes, sans doute comme on appelait à Rome les destructeurs d'empires du nom des nations qu'ils avaient anéanties.

Remettons sous les yeux des hommes de bon sens, riches, pauvres, indigents même, la vérité sur ce mystère sacré des lois de la propriété. Jamais la souveraineté de la nature n'a parlé plus clairement que dans cette révélation instinctive qui dit à l'homme par tous ses besoins: Tu posséderas, ou tu mourras.

XX

L'homme physique est un être qui ne subsiste que des éléments qu'il s'approprie dans toute la nature en venant au monde et en s'y développant jusqu'à la mort. C'est l'être propriétaire et héréditaire par excellence; sitôt qu'il cesse de s'approprier toute chose autour de lui, avant lui, après lui, il cesse d'exister.

Embryon, il s'approprie dans le sein de sa mère la vie occulte et germinante dont il forme ses organes appropriateurs avant de paraître au jour. En paraissant à la lumière, et avant de pouvoir exercer ses organes, il s'approprie par sa bouche et par ses deux mains les mamelles, ces sources de vie, périssant à l'instant si on le dépossède de ce lait qui lui appartient, car il a été filtré pour lui dans les veines de la femme.

Il s'approprie une partie de l'espace, dans une part à lui destinée par la mesure de ses membres qui le remplissent, et qui lui appartient, en s'agrandissant, à la mesure de ses bras, de ses pas, de ses mouvements dans le nid; et, s'il en est dépossédé, il périt étouffé, faute de place au soleil.

Il s'approprie, par l'acte même de la respiration, l'air nécessaire au jeu de ses poumons et à la circulation de son sang, et, si on l'en dépossède, il étouffe, il meurt exproprié de sa part d'air respirable.

Il s'approprie la chaleur du sein maternel ou du soleil qui vivifie tout ce qu'il éclaire, ou du feu qui sort de l'arbre pour suppléer le soleil absent, et il meurt s'il est dépossédé de tout calorique, partie obligée de son existence.

Il s'approprie, en ouvrant les yeux, la lumière, sans laquelle ses mains et ses pieds deviennent inutiles à sa subsistance et à ses mouvements, et il languit dépossédé de sa part au jour.

Il s'approprie les fruits de l'arbre, l'herbe des sillons, la chair des animaux, nourriture sanglante, presque criminelle, et, si on l'en exproprie, il meurt dépossédé de sa part à l'alimentation nécessaire à la vie, convive affamé chassé du banquet terrestre; et ce banquet même tarit pour tous les convives: car, si la terre n'est pas possédée par celui qui l'ensemence et la moissonne, nul n'a intérêt à la cultiver et à l'ensemencer. Morte la propriété, morte la terre; morte la terre, morte l'humanité!

Les communistes sont donc tout innocemment les meurtriers en masse de la race humaine. Il ne faut pas les exterminer comme meurtriers, il faut les plaindre et les réprimer comme suicides. Leur crime n'est qu'ignorance, leur crime même n'est qu'utopie, c'est de la vertu en délire; mais le délire de la vertu n'a pas des effets moins funestes que celui du crime.

Cette contagion a possédé Platon, les premiers économistes populaires, affamés de l'école néo-chrétienne, les sectaires musulmans de la Caramanie et de la Perse, les anabaptistes allemands, ivres de sang et de rêves, et enfin les philosophes prolétaires de nos jours, insensés de misère, vivant du travail industriel, et demandant l'extinction du capital pour multiplier le revenu, l'anéantissement du travail pour multiplier le salaire, et l'égalité du salaire pour égaliser l'oisiveté avec le travail!

Ô esprit humain! jusqu'où peux-tu descendre quand l'esprit d'utopie prétend se substituer à l'esprit de bon sens, et inventer une souveraineté de l'absurde en opposition avec la souveraineté de l'instinct!

Il faudrait des volumes pour énumérer toutes les choses physiques et morales qui forment l'inventaire des propriétés physiques et morales nécessaires à la vie de l'humanité; ce sont ces choses qui ont fait de l'homme, en comparaison des autres êtres qui ne possèdent que ce qu'ils dérobent, le premier des êtres, L'ÊTRE PROPRIÉTAIRE, le plus beau nom de l'homme!

XXI

Mais si la propriété individuelle est une loi aussi naturelle et aussi nécessaire à l'espèce humaine que la respiration, l'hérédité, qui n'est que la propriété de la famille continuée après l'individu, n'est pas moins indispensable à la famille.

Si donc la famille, comme nous l'avons démontré, est nécessaire à la continuation de l'espèce, l'hérédité, sans laquelle il n'y a pas de famille, est donc de souveraineté naturelle, de droit divin, de sociabilité absolue.

Supposez, en effet, que le père en mourant emporte avec lui tout son droit de propriété dans la tombe, et que la propriété soit viagère dans le chef de cette société naturelle de la famille; le père mort, que devient l'épouse, la veuve, la mère? Que deviennent les fils et les filles? Que deviennent les aïeux survivants? les vieillards, les infirmes, les incapacités touchantes du foyer et du berceau? L'expulsion du toit et du champ paternels, la mendicité aux portes des seuils étrangers, la glane dans le sillon sans cœur, le vagabondage à travers la terre, la couche sous le ciel et sur la neige, la séparation des membres errants de la même chair, le déchirement de tous ces cœurs qui ne faisaient qu'un, la destruction de la parenté, cette patrie des âmes, cet asile de Dieu préparé, réchauffé, perpétué pour la famille; les mœurs, l'éducation des enfants, la piété filiale et la reconnaissance du sang pour la source d'où il a coulé et qui y remonte par la mémoire en action qu'on appelle tendresse des fils pour leur père et leur mère; tout cela (et c'est tout l'homme, toute la société), tout cela, disons-nous, périt avec l'hérédité des biens dans la loi. Sans l'hérédité la propriété n'est plus qu'un court égoïsme, un usufruit qui laisse périr la meilleure partie de l'homme, l'avenir!

Ces philosophes à rebours qui proclament que la propriété, c'est le vol, et l'hérédité un privilége, volent en même temps à l'homme la meilleure partie de l'homme, la perpétuité de son existence, et constituent au profit de leur viagèreté jalouse et personnelle le privilége du néant.

Si de telles législations étaient adoptées sur parole par les prolétaires du socialisme, il ne resterait aux veuves, aux orphelins, aux pères et aux mères survivants qu'à adopter le suicide en masse après la mort du propriétaire, et de se coucher sur le bûcher du chef de la famille pour périr au moins ensemble sur les cendres du même foyer!

Les gouvernements n'ont été institués que pour défendre la propriété et l'hérédité des biens contre le pillage universel ou périodique, qui commence par des sophismes et qui finit par des jacqueries.

La souveraineté de la nature dit à l'homme: Tu seras propriétaire, sous peine de mort de l'individu; et la souveraineté de la nature dit à la propriété: Tu seras héréditaire, sous peine de mort de la famille; enfin, la souveraineté de la nature dit à la société: Tu seras héréditaire sous peine de mort de l'humanité. La loi vengeresse des attentats du sophisme contre ces décrets de la nature, c'est la mort de l'espèce. «Je n'ai pas seulement «créé les pères,» fait dire le sage persan au Créateur, «j'ai créé les fils et les générations des fils sur la terre. L'hérédité est la propriété des fils; les lois doivent la garder plus jalousement encore que celle des pères, car ces possesseurs ne sont pas encore nés pour la défendre eux-mêmes. Il faut leur réserver leur part des biens qui leur appartiennent par droit de temps.»

XXII

Mais si la souveraineté de la nature, dont les décrets se manifestent par la nécessité, proclame clairement la loi de la propriété et celle de l'hérédité des biens, cette loi naturelle n'est ni aussi claire ni aussi unanime en ce qui concerne la part plus ou moins égale dans laquelle la propriété héréditaire doit se diviser entre les veuves, les fils, les filles, les enfants, les parents du chef de la famille.

On cherche encore avec une certaine hésitation, balancée entre des raisons contraires et très-douteuses, si ces parts des survivants dans l'héritage doivent être égales, presque égales, ou tout à fait inégales; on se demande si le droit de tester, ce despotisme absolu du propriétaire, qui est aussi le supplément de l'autorité paternelle, si nécessaire au gouvernement de la famille, doit exister sans contrôle de l'État et de la loi des partages. On se demande si le droit d'aînesse, cette espèce de jugement de Dieu, qui tire au sort la propriété, ce droit du premier occupant dans la vie, doit être la loi de l'hérédité. On se demande si les sexes doivent faire des différences dans la loi de partage; si les filles, par leur état de faiblesse et de minorité, espèce d'esclavage attribué par la nature à la femme, doivent posséder des propriétés territoriales qu'elles ne peuvent pas assez défendre. On se demande si, quand l'état de mariage les fait suivre forcément hors du foyer de la famille un maître ou un époux qui les assujettit à son empire, elles doivent emporter dans des familles étrangères la propriété héréditaire de leur propre famille. On se demande si les fils nés après l'aîné du lit paternel, doivent être déshérités de tout ou d'une partie par le droit d'aînesse qui les prime dans la vie.

Les titres de ces divers survivants à la totalité ou à des proportions équitables d'héritage sont divers, opposés, contestés, affirmés, contradictoires, sujets à des controverses incessantes, à des législations aussi variées que les climats, les natures de propriétés, les monogamies ou les polygamies, les religions ou les lois civiles, les aristocraties ou les démocraties.

Rien n'est plus difficile que de statuer sur cette unité de l'hérédité, ou sur cette répartition de l'hérédité entre les porteurs d'un même titre devant la famille, devant l'égalité, devant Dieu. Ici la souveraineté de la nature ne parle pour ainsi dire plus intelligiblement aux législateurs. C'est la société politique, diverse dans ses formes, qui prend la parole et qui parle seule.

Une fois le principe de propriété et celui d'hérédité admis par leurs nécessités et leurs évidences, le principe, infiniment moins évident, infiniment moins absolu, de l'unité ou de la division de l'héritage, flotte au gré du temps, des mœurs, des formes monarchiques, aristocratiques, démocratiques, démagogiques de la société nationale.

Ce n'est pas seulement la nature, ce n'est pas seulement la justice innée qui fait la loi: c'est l'utile, c'est l'intérêt politique de la forme sociale dans laquelle la propriété héréditaire est distribuée entre un et plusieurs, entre plusieurs et tous; c'est l'inégalité ou l'égalité de partage correspondant à l'égalité ou à l'inégalité des droits civils, à la souveraineté d'un seul, ou à la souveraineté de plusieurs, ou à la souveraineté de tout le peuple. Le juste et l'utile font ou défont, selon les lieux, l'hérédité. L'hérédité des biens dans la famille est en général la mesure correspondante de l'hérédité de l'État, ou de l'hérédité des castes, ou de l'hérédité des enfants, ou de l'hérédité même des trônes.

L'âge patriarcal, souveraineté paternelle absolue, mais providentielle, du père, première image de la souveraineté paternelle de Dieu, père universel de toute race, admet partout le droit d'aînesse dans l'hérédité, ou le droit absolu de tester en faveur du favori, du Benjamin du père; le père se continue dans celui que Dieu lui a envoyé le premier, ou dans celui qu'il a choisi pour son bien-aimé parmi ses frères. L'homme mort, sa volonté ne meurt pas: elle revit dans l'aîné, ou dans le plus chéri, ou dans le plus capable de sa race.

Ce droit d'aînesse, contre lequel l'égalité moderne s'est si énergiquement prononcée, et qu'elle a effacé presque totalement de son code en France, n'a pas été si complétement effacé encore chez les autres peuples, orientaux ou européens, républicains ou monarchiques. Il ne le sera vraisemblablement jamais.

Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est gouverné par les instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec plus de ténacité que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque constamment la loi française de l'égalité des partages, en privilégiant les aînés de ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le père de famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté naturelle en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant qu'il est en lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un chef de maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et à la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce qui est héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie même, prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité conservatrice dans l'aîné de tes fils.

XXIII

Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois points de vue très-différents:

L'individu,

La famille,

L'État.

La révolution française, trop irritée contre les excès de la loi d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu.

De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation, d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à l'enfant doué des facultés de l'esprit et du cœur, privilégié par ces dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé, est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes pareils, autant de mensonges.

La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc professé en fait autant de mensonges que de principes, en supposant l'égalité des titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, c'est-à-dire de droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans l'héritage des biens du père est donc un sophisme devant la nature; aussi l'instinct dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie de J.-J. Rousseau et de ses disciples. La révolution française, elle-même, n'a pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature et de la vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux pères, dans leur testament, le droit de privilégier dans une certaine proportion les premiers nés ou les privilégiés de leur cœur parmi leurs enfants.

XXIV

Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du point de l'individu, la question change de face, et la concentration de la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de majorat, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit commun dans tous les pays où la monarchie se perpétue et s'affermit elle-même par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la génération qui est après lui, puisque la terre principale, l'État, comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le possesseur viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme l'État.

Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés, qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, pour la famille, pour l'agriculture, pour les mœurs, pour la politique, dans cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la famille! Une famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une seule génération est une famille perdue pour l'État; en perdant sa fortune stable dans une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles, ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les pauvres d'une contrée rurale, se brisent; la reconnaissance, la considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de fixité. Les opinions flottent comme les mœurs; la rotation sans limite de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de s'établir; la roue de la fortune, en tournant si vite, précipite tout dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple même n'a plus ni protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop la terre, elle ruine les mœurs; en nivelant sans cesse les biens, elle abaisse les âmes.

Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable chef-d'œuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de nationalité; en tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'égalité.

XXV

Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a deux choses qu'on appelle de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en même temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-J. Rousseau et des législateurs prolétaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs chimères.

La justice est une révélation divine qui n'a été inventée par aucun sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage ou civilisé, a apportée dans sa conscience humaine ou dans son instinct organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté un sens invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité, c'est le vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, aucune société n'aurait pu exister une heure.

L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme pèse forcément en lui-même si tel de ces poids est égal à l'autre, et si l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme, l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux; l'homme le sent, Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît: voilà la justice.

XXVI

La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les hommes devant Dieu et devant la société morale; c'est-à-dire que la conscience dit à l'homme: L'homme, ton semblable, a les mêmes droits moraux que toi devant le même père, qui est Dieu, et devant la même mère, qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité tout entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a créé avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de sa justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son intelligence et à ses forces, la même part de ses charges, de ses sacrifices, de ses lois dans l'ordre moral.

De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la légalité de l'État.

C'est ce qu'on a appelé avec parfaite raison l'égalité devant Dieu et devant la loi. Point de privilége contre la révélation divine manifestée par l'instinct universel: la conscience. Quand bien même l'homme voudrait en créer, de ces priviléges contre Dieu, il ne le pourrait pas: c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, il trouverait l'insurrection en lui, sa conscience, à lui, se révolterait contre lui: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?

La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution française a proclamé cette justice dans la proclamation de cette égalité abstraite et divine devant la loi; ce qui veut dire et ce qui dit: «Il n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux consciences, il n'y a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, la loi morale, l'humanité, voient des égaux dans tous les hommes venant en ce monde!»

XXVII

Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout entière.

Voilà la révolution française, voilà la sublime démocratie divine entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.

Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on appelle le fait accompli? Doit-elle planer comme une Némésis de l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle, à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au présent, tout avenir à la possession, tout mobile au travail, toute solidité à l'établissement des familles, des nations, même des individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?

Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans les hommes et dans les choses?

Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la misère, et je vous condamne à être également misérables pour vous empêcher d'être réciproquement envieux!

Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la fondation d'une famille.

De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le travail, récompense de l'activité humaine!—Il n'y aurait plus d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.

Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié, l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort de la machine humaine brisé. L'homme content de mourir de faim, pourvu qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité, heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!...

Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J. Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.

ATLAS DUFOUR[2]

PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER.

Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une œuvre périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et nous déclarons sincèrement à nos lecteurs que, bien loin de céder en cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothèque, c'est nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans l'intérêt de la science et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans notre recueil.

Nous l'avons fait dans une double intention.—Premièrement, pour répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des savants ou des ignorants en cette matière.—Secondement, pour servir et pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par être appréciée à la mesure de ses services.

Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route, ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les mœurs, ni les philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies, l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit l'homme,—on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?

Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel atlas.

La politique est de plus en plus la passion de ce siècle; elle doit être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les acteurs?

Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine; nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous avons une armée en Syrie, nous en avons une au cœur de l'Italie, à Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est plus qu'un comptoir.

Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la capacité, tant de siècles avant qu'Alexandre essayât de fonder son empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant que l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?

Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient?

La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'œil sur l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du monde antérieur à Pékin!

Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation?

Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce que le Japon, et quelle vaine manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous pousse à aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières pacifiques et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes agitateurs du monde, qui veulent imposer des mœurs européennes à des peuples qui vivent de dogmes asiatiques?

Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les massacreurs de demain?

Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le croissant y a toujours respecté la croix, malgré les calomnies insignes et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent la guerre à ces chrétiens de la paix.

Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité dans les mêmes montagnes.

Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem, les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers, les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient, peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est travail, et que le travail règle et conserve les mœurs; peuple plus épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État par ses turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son christianisme et la sécurité de son commerce.

Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la tête de leur pacha.

Voilà la Syrie; à moins de la dépeupler, d'y détruire une race par l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: solitudinem faciunt, que voulez-vous faire? Une intervention française à perpétuité n'y appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et de bataille à perpétuité; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars des centaines de mille hommes européens s'entr'égorgeant sur leur flotte et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent fois imposer la responsabilité de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui depuis mille ans l'ont laissé chrétien, et le rendre libre et prospère en prêtant force au Grand Seigneur, libéral, quelquefois faible, jamais sciemment oppresseur?

J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque, éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes l'ordre, l'égalité et la paix.

Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous laissez conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération, république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux?

Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires, ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples, Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre, apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité. Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles, ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels. Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe, que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre d'elle-même, dépend des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au lieu de la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son poids sur la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que la France perd au midi et à l'orient?

Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice, aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie, agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont.

Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental: qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous à opposer au lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre, et avant-garde de la Russie coalisée contre vous?

Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance, à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change complétement la situation défensive de la France en changeant la géographie des puissances contiguës?

La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la monarchie du Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est pour la France changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une Italie nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie.

Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos publicistes illusionnés par leur imprudente générosité.

Avec du cœur on fait de nobles imprudences; avec des mots on soulève des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de réfléchir.

En parcourant d'un œil attentif toutes ces belles cartes réunies par un lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui refait la moitié du globe chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de l'Angleterre, qui fait une monarchie navale et commerciale avec les pavillons de ses vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses bataillons de Memphis à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien retenir, et qui, de cette géographie napoléonienne de la conquête sans but, ne conserve pas même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui, après tant d'empires parcourus, en ne laissant partout que des traces de sang français versé pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite par l'équilibre des droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition d'un seul la résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un moment par une ou deux batailles que pour se rétablir bien vite par la réaction naturelle de la liberté et de la paix.

Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant du globe, qui vous dit la biographie complète du globe, des temps, des races, des idées, des religions, des empires, par où l'humanité a passé, passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les historiens profanes appellent gloire, civilisation, puissance, et que les philosophes appellent néant! Car la géographie, surtout, enseigne la sagesse, cette saine appréciation des choses mortelles; et, quand on voit dans l'Atlas géographique et historique ces grands déserts qui furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient jadis contenir leur population, et qui débordaient en colonies inépuisables pour aller peupler des continents nouveaux; quand on voit la place de ces fourmilières de peuples marquée seulement par un nom à déchiffrer sur un monolithe couché dans le sable, on se demande si c'était, pour ces torrents d'hommes engloutis, la peine de naître, de vivre, de combattre et de mourir sur la terre, et on se répond avec tristesse: Non, l'humanité n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce petit globe, encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux soleils, et, quand elle a été, c'est comme si elle n'avait pas été! Vaut-il la peine d'écrire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa trace? Vaut-il la peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui elle se résume pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd même en poursuivant sa route dans le brouillard de la distance?

Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on considère seulement l'humanité au point de vue de son passage rapide sur ce globe. Deux points suffiraient sur ce globe géographique, comme pour marquer sa naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli.

Considérée comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire, de république, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce qu'elle remue n'est que poussière, tout ce qu'elle crée n'est que néant, tout ce qu'elle laisse après elle n'est qu'éblouissement, puis nuit profonde.

Mais si l'on considère de l'humanité son âme, son intelligence, sa moralité, sa destinée évidemment supérieure à cette vie et à cette mort entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage qu'elle rend à ce maître suprême de ses destinées individuelles ou collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle paraît être le nœud par sa double nature de corps et de pensée, sa conscience, faculté involontaire, révélation, non de la vérité, mais de la justice, son instinct évidemment religieux, son inquiétude sacrée qui lui fait chercher son Dieu, avant tout créature sacerdotale, chargée spécialement par l'Auteur des êtres de lui rapporter en holocauste les prémices de ce globe, la dîme de l'intelligence, la gerbe de l'autel, l'encens des choses créées, la foi, l'amour, l'hymne des créations muettes, la parole qui révèle, le cri qui implore, l'obéissance qui anéantit le néant devant l'Être unique, le chant intérieur qui célèbre l'enthousiasme, qui soulève comme une aile divine l'humanité alourdie par le poids de la matière, et qui la précipite dans le foyer de sa spiritualité pour y déposer son principe de mort et pour y revêtir d'échelons en échelons sa vraie vie, son immortalité dans son union à son principe immortel! voilà ce qui grandit démesurément à la proportion des choses infinies cette petite fourmilière inaperçue sur ce petit globe à peine aperçu lui-même dans cette poussière de mondes lumineux que l'astronomie nous dévoile à travers la nuit! Voilà la géographie de l'âme, qui donne seule de l'importance à cette géographie terrestre, et qui fait suivre d'un œil curieux les routes, les stations, les progrès, les bornes, les catastrophes des empires, conduisant par des voies visibles l'humanité au but invisible, mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa grandeur ailleurs, c'est-à-dire de sa moralité!

L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il pense; ne mesurez pas le globe par son diamètre, mesurez-le par la masse de pensées qui en est sortie. Cette pensée est plus vaste que la circonférence de toutes ces sphères flottantes qu'aucun de vos chiffres ne peut calculer.

Vous voyez que la géographie, bien comprise, est aussi un cours d'intelligence et de théologie. Les mondes ne sont-ils pas les caractères de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini écrit ses leçons à l'intelligence de ses créatures, le catéchisme de l'infini?

Si j'étais père de famille, au lieu d'être un solitaire de l'existence entre deux générations tranchées par la mort, du passé et de l'avenir de ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intérêt du tombeau; ou si j'étais un instituteur de la jeunesse, chargé de lui enseigner le plus rapidement et le plus éloquemment possible ce que tout homme doit savoir du globe et de la race à laquelle il appartient, pour être vraiment intelligent de lui-même, je suspendrais un globe terrestre au plancher de ma modeste école, et j'expliquerais, avec ce miraculeux démonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place et le mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements de cette armée des astres, qui exécutent, chacun à son rang et à son heure, la divine stratégie des mondes.

Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre école avec les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mènerais par la main mes petits astronomes et mes petits géographes d'abord devant le globe, puis devant ces cartes où ce globe se décompose en surfaces planes sur lesquelles sont gravées, époque par époque, les superficies terrestres qui furent, ou qui sont, ou qui seront des empires humains. À chacune de ces superficies géographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui donne sa signification, son caractère, sa corrélation avec les peuples voisins, avec les temps, avec les idées, les religions, la politique de telle ou telle date du globe.

Quand nous aurions achevé ensemble ce tour du globe, cette chronologie des choses humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrés, parcourue lentement en une année de stations devant ces cartes, et que les volumes de l'histoire lue sur place joncheraient à nos pieds le plancher de notre école, semblable à un navire qui aurait fait la circumnavigation du globe et du temps, j'appellerais un à un mes petits géographes, compagnons de notre navigation sur place; je leur demanderais d'être à leur tour les pilotes de notre longue et universelle expédition sur tant de mers, de côtes, de fleuves, de montagnes, de terres inconnues; de nous dire où nous en sommes de cet itinéraire géographique entrepris ensemble et accompli en une année d'études aussi variées qu'intéressantes. Quel est ce continent? Quel est ce climat? Quels sont les animaux, les fruits, les céréales, les commerces? Quelle était la langue, quelle est la religion, les lois, les mœurs, la politique, les dynasties ou les républiques? Par qui fondées, par qui déclinantes, par qui remplacées? Quelle renommée ont-elles laissée sur leurs ruines? Quels sont les deux ou trois grands hommes qui ont signalé leur existence dans ces régions, par ces hautes vertus ou par ces exécrables crimes qui font vénérer à jamais ou détester les prodiges de bien ou les monstruosités de mal qui honorent ou déshonorent notre espèce? Comment ces nations taries se sont-elles perdues comme des fleuves absorbés dans des nations nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la mémoire des hommes? Par qui ont-elles été remplacées?

En un mot, la main d'un enfant, grâce à cet atlas mnémonique du monde, nous décrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'à nos jours les destinées universelles de la terre; vous auriez cherché à faire un simple géographe, et vous auriez fait un historien, un moraliste, un philosophe, un politique, un théologien universel, un homme enfin embrassant d'un coup d'œil toutes les faces de l'humanité.

Notre cours de géographie serait devenu naturellement et nécessairement un cours d'humanité tout entière. Sur ces océans de continents, d'empires, de royaumes, de provinces, d'îles, de mers, de fleuves, de montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessiné cet atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous enseignerait l'univers!

Quel père de famille ne voudra se procurer ce merveilleux instrument de science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a créé, pour abréger le globe et pour l'éclairer sur toutes ses faces, afin que les lieux racontent les choses, que les choses rappellent les hommes, que les hommes retracent leur histoire, que les cosmos soient contenus dans quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages, muettes jusqu'ici, mais rendues tout-à-coup plus éloquentes qu'une bibliothèque, soient devenues la photographie parlante du monde où nous passons sans le connaître, mais qui nous dira lui-même, pendant que nous passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera?

Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrémités de l'empire; combien le voyage eût été plus instructif et plus intéressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous eût raconté en même temps tout ce qui s'était passé avant vous sur chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait reproduit ainsi tous les faits et tous les acteurs, en même temps qu'il reproduisait le lieu de la scène de tous ces grands drames de l'humanité!

C'est ce que fait l'Atlas que M. Le Chevalier édite aujourd'hui pour ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent profiter de la vie.

Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'acquisition de cet instrument de lumière, qui double le jour en le répercutant.

Lamartine.

FIN DU TOME ONZIÈME.

Notes