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Cours familier de Littérature - Volume 12 cover

Cours familier de Littérature - Volume 12

Chapter 86: LIX
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About This Book

Un recueil d'entretiens littéraires et philosophiques qui examine la nature de la liberté, critique la notion rousseauiste de contrat social et oppose l'égoïsme individuel à la nécessité du commandement et de l'obéissance pour maintenir la société; il distingue la liberté tolérée par l'État de la participation politique réelle comme forme de dignité civique, et développe réflexions sur l'histoire et la littérature, notamment la valeur du récit historique face aux exigences du style, en proposant analyses et jugements sur auteurs et genres pour guider le jugement moral et esthétique du lecteur.

Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu avec la plus infâme corruption du temps, et qui repose l'esprit lassé de tant de turpitudes, Tacite fait apparaître tout à coup dans le sénat un grand citoyen, un débris de l'antiquité dans l'infamie moderne, Helvidius Priscus; il se complaît à retracer l'homme et le discours.

Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand moraliste.

Le buste d'un homme de bien réhabilite tout un corps avili, et rend quelque généreuse émulation à toute une époque de décadence. C'est dans ce portrait surtout qu'il faut étudier les véritables opinions de Tacite: on se caractérise par ses amitiés; on se juge par les jugements qu'on porte sur les autres.

Relisons:

XXVIII

«Helvidius Priscus était né à Terracine.

«Jeune, il avait appliqué son esprit supérieur aux plus hautes études, non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisiveté d'une réputation éclatante, mais pour se dévouer à la république avec une âme affermie contre toutes les vicissitudes du sort.

«Il avait choisi pour maîtres de philosophie ces sages qui estiment que le seul bien est l'honnête, le seul mal le vice, et qui ne comptent la noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de l'âme, ni parmi les vrais biens, ni parmi les vrais maux.

«Choisi pour gendre par Thraséa, de toutes les vertus de son beau-père, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la liberté.

«Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, il était égal à tous les devoirs de la vie, dédaigneux des richesses, passionné pour la justice, inaccessible à la crainte.

«Quelques-uns lui reprochaient d'être trop avide de gloire, dernière faiblesse, en effet, dont les plus sages se dépouillent après toutes les autres.

«Exilé avec son beau-père, il était rentré à Rome sous Galba, pour y défendre Thraséa.

«La délibération du sénat sur le parti à prendre après la mort de Vitellius le rappelle à la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au sort les députés qu'on enverrait à Vespasien pour lui décerner l'empire, on lui envoyât des députés choisis au mérite et aux opinions, parmi les hommes les plus vertueux du sénat, afin, disait-il, que ce choix indiquât à ce prince ceux qu'il devait estimer, ceux qu'il devait éloigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas de meilleurs instruments d'un bon gouvernement que des hommes de bien.»

XXIX

Tacite, après une longue et splendide digression sur la guerre de Civilis en Germanie, revient à Rome.

«Le jour, dit-il, où Domitien entra au sénat, il parla en peu de mots de l'absence de son père et de son frère, et de sa propre jeunesse.

«Son extérieur était gracieux, et la rougeur de son visage semblait un symptôme de timidité modeste.»

XXX

Le sénat, rassuré par la présence d'un fils de Vespasien, se livre devant lui à un de ces éclats de représailles qui signalent la fin d'une proscription, le commencement d'une autre.

L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement n'est impartial dans le récit:

«Un misérable, nommé Régulus, frère de Messala, a brigué sous Néron le rôle de délateur; il a perdu, par ses délations, d'illustres familles, il s'est engraissé de leurs dépouilles.

«Messala, innocent des crimes de son frère, implore pour le coupable la générosité du sénat.

«Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lève. Il reproche à Régulus d'avoir donné, après le meurtre de Galba, de l'argent à l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demandé la tête coupée de Pison pour la déchirer de ses morsures.

«À cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point contraint par Néron; ce n'étaient ni tes dignités ni ta vie que tu rachetais par ces férocités gratuites.

«On peut tolérer, en les méprisant, les excuses de ceux qui aiment mieux perdre les autres que de s'exposer eux-mêmes; mais toi, l'exil de ton père, le partage de ses biens entre ses créanciers, ta jeunesse, encore inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta sécurité. Néron, mort, n'avait rien à exiger de toi; tu n'avais, toi-même, rien à craindre de lui.

«Ce fut la débauche du sang et l'appétit des dépouilles qui poussèrent ton génie, ignoré et inexpérimenté encore des justifications que tu cherches aujourd'hui, à t'assouvir de ce carnage illustre.

«Dans ces funérailles de la république, après avoir arraché les dépouilles consulaires, gratifié de sept millions de sesterces, resplendissant des insignes du sacerdoce, tu précipitais dans une même ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des femmes vénérées; tu gourmandais la modération de Néron, parce qu'il se fatiguait, lui et ses délateurs, à poursuivre ses victimes de famille en famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anéantir d'un seul mot le sénat tout entier.

«Conservez précieusement, sénateurs, conservez un homme de conseil si expéditif, afin que chaque génération se forme à de tels exemples, et que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent à imiter Régulus. Le crime trouve des imitateurs, même quand il succombe; que sera-ce s'il est absous et florissant?

«Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a été seulement questeur, voyons-le un jour préteur et consul!

«Pensez-vous donc que Néron ait été le dernier des tyrans?

«Ils avaient cru ainsi, ceux qui survécurent à Tibère, à Caligula, et cependant il s'en est élevé un plus invraisemblable et plus atroce.

«Nous ne craignons pas Vespasien; son âge, son caractère modéré, nous rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractères.

«Nous nous endormons, sénateurs, et déjà nous ne sommes plus ce sénat qui, après le supplice de Néron, poursuivait énergiquement, d'après les traditions de nos pères, les délateurs et les instruments de la tyrannie. Souvenez-vous qu'après la chute d'un méchant prince, le jour le plus heureux, c'est le premier.»

XXXI

Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On voit la mêlée des orateurs dans les assemblées, on entend les apostrophes et les insultes.

Montanus est approuvé par un applaudissement immense. L'intègre Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour écraser aussi Marcellus, un délateur signalé par son nom dans l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses pas; il s'évade avec Crispus du sénat, et, adressant à l'orateur qui l'en chasse un ironique adieu:

«Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton sénat, à toi. Règnes-y, puisque tu oses y régner en présence de César!»

XXXII

«Les deux complices, dit Tacite, également frappés, supportaient les opprobres avec une physionomie différente: Marcellus, la menace dans les yeux; Crispus, un faux sourire sur les lèvres.

«Bientôt ils furent ramenés par leurs partisans. La lutte s'engagea entre les deux partis: d'un côté les hommes de bien, plus nombreux; de l'autre les méchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils éclatèrent en invectives acharnées les uns contre les autres; ce jour entier fut consumé en harangues et en discorde.»

XXXIII

Mais le sénat, après avoir voulu ressaisir la liberté, céda au premier obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les sénateurs d'un ton où l'autorité affectait la forme de la prière. Il sévit seulement contre quelques hommes abandonnés par tous les partis, à cause de l'énormité de leurs forfaits; il épargna les délateurs.

On rendit l'impunité aux persécuteurs, on fit des funérailles publiques aux illustres victimes. Grands témoignages, conclut l'historien, de l'instabilité des choses humaines, qui mêle et confond les sommets et les précipices de la fortune!

XXXIV

Du sénat, Tacite transporte le récit dans les Gaules et en Judée.

Les mœurs des peuples qu'il décrit interrompent habilement le récit des tragédies romaines, et reposent l'âme pour la préparer à de nouvelles émotions.

Le siége de Jérusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la plume de l'historien, la solennité et pour ainsi dire le deuil des grandes funérailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple théocratique s'y mêlent au carnage, à la famine, à l'incendie. «Les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes, raconte Tacite, et on entendit une voix, plus forte que toute voix humaine, dire: Les Dieux s'en vont

XXXV

Ici, la page est déchirée, et le livre des histoires, interrompu par la mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un heureux hasard rende la parole à la plus grande voix de l'antiquité.........................

XXXVI

Les Annales de Tacite sont de la même main, mais d'une main plus magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans le travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la république à l'empire est plus récent, la tyrannie est plus neuve, les hypocrisies, les forfaits plus effrontés, les avilissements plus bas. L'homme est donné en spectacle, en scandale, en dérision à l'homme. L'historien se venge en racontant; c'est Némésis qui écrit sous le manteau d'un philosophe.

Quant au peintre, il a les mêmes couleurs: de la bile et du sang.

On remonte avec l'auteur à Néron.

XXXVII

Quelle tragédie feinte de poëte est comparable à ce quatorzième livre des Annales où Néron, en proie aux trois plus fortes passions de l'homme, l'amour, l'ambition de régner et la peur d'être prévenu dans le crime, se précipite, les yeux fermés, dans le parricide pour y trouver à la fois sa maîtresse, le trône et la vie?

Il aimait Poppée, et il voulait à tout prix l'épouser, contre les vues d'Agrippine, sa mère. Burrhus et Sénèque, ses deux précepteurs, le faisaient rougir de sa subordination à cette mère, qui lui disputait la réalité du pouvoir impérial.

Il tremblait d'être déposé par les intrigues de cette femme, qui se repentait de l'avoir élevé par l'adoption de Claude.

Agrippine, tantôt gourmandant son fils, tantôt le corrompant, pour le dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu'à l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte.

XXXVIII

«Néron évitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul avec elle. Quand elle parlait de s'éloigner pour aller se retirer dans ses jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait à chercher ces loisirs.

«À la fin, quelque éloignée qu'elle fût, harassé de son image, il résolut de s'en affranchir par le meurtre, indécis seulement sur le moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort.

«Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait à la table de l'empereur, on ne pouvait éviter de réveiller le souvenir du genre de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre les esclaves d'une femme à qui l'habitude de commettre le crime avait appris à se préserver de telles embûches. D'ailleurs elle-même, par l'usage du contre-poison, avait prémuni sa vie contre ce genre de mort. Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou comment trouver un exécuteur assez dévoué pour ne pas faillir à l'ordre d'accomplir un forfait si éclatant?

«L'affranchi Anicétus offrit son ingénieux ministère; commandant de la flotte de Misène, précepteur de Néron enfant, il était odieux à Agrippine, et animé contre elle de la haine qu'elle lui portait.

«Il proposa donc à Néron de construire un navire dont une partie, s'entr'ouvrant tout à coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans soupçon de piége. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour imputer à un crime l'œuvre accomplie par les vents ou les flots? L'empereur consacrerait à sa mère, après sa mort un temple, des autels, et toutes les autres ostentations de la piété d'un fils.

«L'invention plut; elle était même servie par l'époque de l'année. Néron célébrait alors à Baïes les fêtes des vingt jours.»

XXXIX

«Il y attire sa mère, disant avec affectation qu'il fallait savoir supporter les mécontentements des auteurs de ses jours, et étouffer les griefs, afin d'ébruiter ainsi l'idée d'une réconciliation, et qu'Agrippine y crût avec cette crédulité facile aux choses qui les flatte, disposition naturelle aux femmes.

«Néron s'avance jusque sur la grève, à la rencontre de sa mère qui venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la conduit à Baules; c'est le nom de la maison de délices qui s'élève entre le promontoire de Misène et le golfe de Baïes, formé par une inflexion de la mer.

«Le navire destiné à Agrippine, plus somptueusement décoré que tous les autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si Néron avait voulu préparer cet honneur de plus à sa mère; car elle avait l'habitude de se promener en trirème et de se servir, pour ses navigations, des rameurs de la flotte.

«En ce moment, on l'avait invitée à un long festin afin que la nuit ajoutât encore son ombre au secret du crime.»

XL

«On croit généralement qu'il y avait eu un révélateur, ou qu'Agrippine, avertie du péril, mais hésitant à y croire, s'était rendue à Baïes en litière. Mais là, les tendres caresses de son fils, qui l'avait reçue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir au-dessus de lui-même dans la salle du festin, avaient dissipé de son cœur toute inquiétude: car, par d'intarissables discours, tantôt empreints d'une familiarité puérile, tantôt mêlés de ces retours de gravité qui semblent associer les choses sérieuses aux badinages, Néron prolongea le festin.

«À son départ, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mère, qui allait périr, attendrît son âme toute féroce qu'elle était.

«Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui prêtèrent une nuit resplendissante d'étoiles, et assoupie par le calme complet de la mer.»

XLI

«Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprès d'elle que deux personnes de sa familiarité, n'était pas encore bien éloigné de la rive: l'une des deux, Crépérius Gallus, se tenait debout à côté du gouvernail; l'autre, Acéronia, accoudée sur les pieds du lit de repos de sa maîtresse, à demi couchée, l'entretenait avec congratulation du retour de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout entière, lorsqu'à un signal donné, le plafond de la chambre s'écroula tout à coup sous le poids du plomb dont il était alourdi.

«Crépérius, étouffé, expira sur l'heure; Agrippine et Acéronia survécurent, protégées par les colonnes du lit, assez solides pour porter le poids de l'écroulement.

«Le navire néanmoins ne s'abîmait pas encore, au milieu du trouble de ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre d'entre eux, ignorant le crime, s'efforçaient de l'empêcher de sombrer.

«On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du même côté pour le faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prêtèrent pas tous assez promptement à cet ordre soudain, et une partie d'entre eux, faisant contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du navire.

«Cependant Acéronia, assez mal inspirée pour crier qu'elle est Agrippine et qu'on sauve la mère de l'empereur, est écrasée à coups de crocs et de fers de rames et de tous les agrès qui tombent sous la main des meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence même méconnue, ne reçoit qu'une blessure à l'épaule, et, nageant vers la côte au-devant de petites barques qui la recueillirent, est conduite dans le lac Lucrin, d'où elle se fait reporter à sa maison de campagne.»

XLII

«Là, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont attirée, les honneurs que lui a prodigués l'empereur, la proximité du rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a été ni incliné par aucun vent, ni jeté sur aucun écueil, mais qui s'est écroulé par le pont comme par une machination préparée à terre; remarquant de plus le meurtre d'Acéronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut que le seul moyen pour elle d'échapper à l'embûche est de paraître ne l'avoir pas soupçonnée.

«Elle envoie son affranchi Agérinus annoncer à son fils que, par la protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle vient d'échapper à un grave accident, et le conjurer en même temps, malgré l'émotion que va lui causer le péril de sa mère, de vouloir bien différer sa visite, ayant elle-même, pour le moment, besoin d'un repos absolu. Puis, avec une sécurité affectée, elle applique un appareil sur sa blessure et des fomentations sur son corps.

«Elle ordonne de chercher le testament d'Acéronia et de faire l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation.»

XLIII

«Cependant, à Néron, qui attendait avec anxiété les messagers chargés de lui annoncer l'exécution de la trame, on apprend qu'Agrippine, atteinte seulement d'une légère blessure, est sauvée, mais avec assez d'indices sinistres pour qu'elle ne pût douter de l'intention et de l'auteur du complot.

«À cette nouvelle, anéanti par la peur, il croit déjà la voir accourir prompte à la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en enflammant l'indignation de l'armée, soit en étalant devant le sénat et le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immolés. Quel refuge lui reste-t-il contre elle dans cette extrémité, à moins que Burrhus et Sénèque n'avisent et ne lui prêtent le concours de leur expérience?»

Remarquez qu'à côté de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y en a-t-il à côté du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la terreur: elle dure dix-neuf mois.

«Sénèque et Burrhus avaient été mandés par Néron à la première nouvelle, instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!). Les deux sophistes restèrent longtemps muets tous les deux, soit de peur de déconseiller vainement une chose résolue, soit qu'ils fussent convaincus que les choses en étaient descendues à cette extrémité que, si Agrippine n'était pas prévenue dans sa vengeance, il ne restait à Néron qu'à périr.»

XLIV

«Enfin Sénèque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus et lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats.

«Burrhus lui répond que les prétoriens sont trop attachés à toute la famille des Césars, et surtout à la mémoire de Germanicus, pour oser se porter à aucun attentat contre sa fille; que c'était à Anicétus d'accomplir ce qu'il avait promis.

«Celui-ci, sans hésitation et sans délai, assume et réclame la responsabilité du crime. À ces paroles, Néron s'écrie que de ce jour seulement on lui donne véritablement l'empire, et qu'il doit ce présent à un affranchi! Qu'Anicétus aille donc, qu'il se hâte, et qu'il conduise avec lui les plus résolus à accomplir ses ordres!

«Anicétus, informé, en sortant, de l'arrivée d'Agérinus envoyé par Agrippine au palais, conçoit à l'instant le plan d'un nouveau drame.

«Pendant qu'Agérinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a chargé, Anicétus fait glisser un glaive à ses pieds, puis, comme s'il l'eût surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de chaînes, afin de pouvoir répandre qu'Agrippine avait tramé le meurtre de l'empereur, et que, de honte de voir son crime découvert, elle s'est elle-même donné la mort.»

XLV

«Cependant, au bruit du péril auquel venait d'échapper Agrippine, comme si son naufrage n'eût été qu'un hasard, chacun était accouru vers le rivage. Les uns gravissaient le sommet des môles, les autres s'élançaient dans des esquifs, ceux-là s'avançaient dans la mer aussi loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci étendaient leurs mains comme pour recueillir les naufragés; tout le rivage retentissait de lamentations, de vœux adressés au ciel, des clameurs de ceux qui demandaient diverses choses et des réponses à ceux qui répondaient confusément à ces cris.

«Une multitude immense était accourue avec des lumières, et, quand on sut qu'Agrippine était sauvée, cette foule s'agitait et se groupait pour se féliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes armés, marchant dans une attitude menaçante, la dispersa de tous côtés.»

XLVI

«Anicétus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et brisé la porte, arrête tous les esclaves qui s'offrent à lui jusqu'à ce qu'il touche à la chambre à coucher d'Agrippine.

«Un petit nombre de serviteurs étaient restés aux abords de l'appartement; tous les autres s'étaient dispersés sous la terreur des soldats qui forçaient les portes.

«Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre.»

XLVII

«Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas même son messager Agérinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout à coup change autour d'elle; sa solitude, troublée par des tumultes soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa dernière esclave s'enfuyant:—Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui dit-elle. En disant ces mots, elle aperçoit Anicétus, suivi du commandant de trirème Herculéius et du centurion de marine Oloaritus.—Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis à mon fils que je suis rétablie; si c'est pour accomplir un forfait..... Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas commandé le parricide!»

XLVIII

«Les exécuteurs entourent son lit; le commandant de la trirème la frappe le premier à la tête d'un coup de massue. Le centurion, tirant son épée pour l'achever, elle découvre elle-même ses flancs, et, les présentant au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et, percée de nombreuses blessures, elle expire.»

XLIX

«Ces circonstances sont avérées. Que Néron ensuite ait contemplé sa mère morte, et qu'il ait loué les formes de son corps, il y en a qui l'affirment, il y en a qui le nient.

«Agrippine fut brûlée la même nuit sur un lit de festin, sans autre apprêt que pour les plus vulgaires funérailles, et, pendant toute la durée du règne de Néron, on n'éleva pas le moindre monticule de terre, et on n'entoura pas même d'un mur le lieu où les cendres de sa mère étaient répandues.»

«Depuis, par la piété de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un petit tombeau, au bord du chemin qui mène à Misène, non loin de cette maison de campagne du dictateur César, qui voit d'en haut les golfes à ses pieds.»

L

«Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se perça de son épée sur son bûcher allumé: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par terreur d'une funeste fin.

«Agrippine avait, longtemps avant l'événement, prévu et méprisé son genre de mort, car, ayant interrogé les devins de Chaldée sur son fils Néron, alors enfant, les Chaldéens lui avaient répondu qu'il pourrait régner, mais qu'il tuerait sa mère:—Soit, dit-elle, qu'il me tue, pourvu qu'il règne!»

LI

«Mais, à peine le crime était-il accompli, que Néron en comprit la grandeur.

«Tout le reste de la nuit, tantôt plongé dans le silence, tantôt se levant en sursaut d'effroi, et sentant défaillir sa raison, il tremblait de voir reparaître la lumière comme devant éclairer son supplice.

«Les centurions et les tribuns militaires, à l'instigation de Burrhus, furent les premiers qui relevèrent ses esprits par leurs adulations, le prenant par la main et le félicitant d'avoir échappé à un péril si éminent et prévenu le crime de sa mère. Ensuite ses courtisans coururent aux temples, et, l'exemple une fois donné, les villes voisines de la Campanie attestèrent à l'envi leur joie par des adresses à l'empereur, et par des victimes immolées en actions de grâces aux Dieux.

«Quant à lui, par une dissimulation contraire, triste et comme affligé de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de sa mère; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas à volonté comme la physionomie des hommes, que l'aspect pénible de cette mer et de ce rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus, disait-on, sous les collines de Baïes le son d'une trompette et des gémissements de deuil autour du tombeau de sa mère, il se réfugia à Naples, et il adressa de là des lettres au sénat.»

LII

«Ces lettres disaient qu'Agérinus, affranchi et confident intime d'Agrippine, avait été surpris le fer à la main pour l'assassiner; qu'Agrippine s'était fait justice à elle-même en se punissant de la même mort qu'elle avait tramée contre lui. Il ajoutait, à cette accusation, des crimes rappelés depuis contre sa mémoire: qu'elle avait brigué l'association à l'empire, qu'elle aspirait à faire prêter le serment des prétoriens à une femme, et de faire subir au sénat et au peuple romain cette humiliation; que, déçue dans ses complots, aigrie contre le sénat, l'armée, le peuple, elle avait dissuadé son fils de faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi des trames pour perdre les Romains les plus illustres.

«Combien n'avait-il pas fallu d'efforts à son fils pour l'empêcher de pénétrer dans le conseil, et de venir répondre elle-même aux ambassadeurs des nations étrangères.

«Sa mort a été une providence du peuple romain, ajoutait Néron, car il l'attribuait toujours à un naufrage. Mais que ce naufrage eût été fortuit, quel homme eût été assez crédule pour le croire? Ou qu'à peine échappée à un tel naufrage, une femme eût envoyé un seul affranchi, avec un seul glaive à la main, pour combattre les armées et les flottes du maître du monde?

«Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout déjà dans Néron, dont l'atrocité surpassait d'avance toute indignation et toute plainte, mais dans Sénèque, rédacteur d'un message qui n'était que l'aveu d'un tel forfait.

«Cependant, par une monstrueuse émulation des sénateurs, on vota des prières publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des fêtes à Minerve, en commémoration du jour où le prétendu complot d'Agrippine avait été prévenu, et le jour de la naissance d'Agrippine fut mis au nombre des jours néfastes.»

LIII

«Pætus Thraséa, qui avait l'habitude de flétrir les bassesses ordinaires de son silence, ou de les laisser passer avec un bref et dédaigneux consentement, sortit alors du sénat, se vouant ainsi lui-même au dernier péril, sans donner aux autres le courage de la liberté.».........................

LIV

Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce récit de Tacite?

Est-ce la peinture?

Voyez la description si sobre du lieu de la scène, du crépuscule sur les collines de Misène, de cette nuit splendide où les astres brillent, où les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux des témoins plus irrécusables contre Néron.

LV

Est-ce de la poésie?

Voyez le tableau de cette femme couchée sur le lit de repos de sa galère, avec sa confidente accoudée sur ses pieds, qui l'entretient de son bonheur, au moment où les assassins soldés par son fils font écrouler la mort sur sa tête, et chavirer la barque triomphale pour l'engloutir.

Voyez, pendant qu'Agrippine blessée nage vers la côte, le tumulte de toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des torches, qui s'appelle, qui se répond en cris inintelligibles, qui tend les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la nageuse dans les ténèbres.

LVI

Est-ce de la passion?

Voyez le délire de l'amour de Néron pour Poppée, et ces soupçons d'inceste jetés dans l'ombre pour préparer l'esprit du lecteur à tous les genres de forfaits.

LVII

Est-ce le drame?

Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance à sa victime, qui s'avance à sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur le sein.

Voyez cette mère qui s'inquiète et qui se rassure, qui sort heureuse du long festin de réconciliation, et qui monte avec une amie tranquillement sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernière nuit.

Voyez renaître son anxiété involontaire à la réflexion des étranges circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots.

Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent.

Voyez son étonnement quand aucun message ne revient du palais après la nouvelle de son danger et de son salut.

Voyez son isolement dans cette chambre, éclairée d'une seule lampe avec une seule esclave.

Voyez au même instant, dans le palais voisin, la criminelle angoisse du fils qui tremble d'avoir encouru le châtiment sans avoir même le bénéfice du crime.

Voyez le départ muet d'Anicétus avec sa bande d'assassins.

Voyez la foule qui s'écarte, le glaive du centurion levé sur le lit; écoutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui éclate et qui résume: Ventrem feri! Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement puni, puisqu'il a enfanté Néron!

LVIII

Enfin, voyez ces funérailles précipitées, ce lit de festin changé en bûcher funèbre; cette pincée de cendre, qui fut tout à l'heure Agrippine, laissée sur la place, au vent et à la pluie, sans que la terreur des assassins y jette seulement un peu de terre.

LIX

Est-ce la politique?

Voyez le conseil convoqué à la hâte dans l'appartement de l'empereur pour aviser à l'extrémité du péril, au moment où le fils se croit menacé par la mère.

Voyez ces deux prétendus hommes d'État consommés, Burrhus et Sénèque, n'ayant peut-être pas conseillé le premier crime, mais croyant trouver dans l'urgence du danger public la nécessité du second.

Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de délibérer sur la nécessité d'un parricide.

Voyez leur long silence.

Voyez le plus habile des deux, Sénèque, sommant son collègue de parler le premier.

Voyez ce collègue, rejetant le fardeau sur Sénèque, et éludant la réponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attachées à la race de Germanicus.

LX

Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose résolument pour l'exécution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Néron, tiré par ce hardi scélérat d'embarras et d'angoisses, et qui s'écrie: «Je ne règne que d'aujourd'hui, et c'est à Anicétus que je dois l'empire.»

LXI

Est-ce la vertu enfin, la moralité, la flétrissure, qui manquent dans ce récit de Tacite?

Voyez la première nuit du coupable après le crime, sa terreur de la lumière qui va renaître, son horreur pour les lieux, scène de son forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer qui ne change pas comme le visage des hommes, et qui le force à se sauver à Naples.

LXII

Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Sénèque de donner par lettre au sénat, puis la bassesse des prétoriens qui le félicitent les premiers, toujours prêts à prostituer l'épée, pourvu que l'épée règne; puis la vilité des sénateurs, qui feignent de croire à l'impossible pour avoir le prétexte de congratuler; puis, dans un coin, la figure muette ou indignée du seul honnête homme, de Thraséa, qui sort du sénat, sachant bien à quoi il s'expose, et n'espérant rien de l'exemple pour la liberté, mais faisant seul rougir Néron, Burrhus, Sénèque, et toute l'armée, et tout le sénat, et tout le peuple, parce qu'il représente à lui tout seul plus que l'empire, l'armée, le sénat, le peuple, c'est-à-dire la conscience, la vertu, la postérité.

LXIII

S'il y avait par siècle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la leçon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un depuis qu'on écrit les annales des peuples, et, en considérant la prodigieuse rencontre de facultés diverses que la nature et la société doivent faire concorder dans un même homme pour faire un Tacite, il n'est pas probable qu'il y en ait deux.

Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaçons son livre à sa place, à côté d'Homère; car ces deux hommes sont les deux plus grands poëtes du monde écoulé: Homère, le poëte de l'imagination; Tacite, le poëte de la vérité.

Lamartine.

P. S. Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns de ceux qui les précèdent sont un peu trop longs pour le volume de 1861. Je vais finir l'année 1861 par une Revue.

J'y travaille.

Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers mois.

Je commencerai l'année 1862 par trois Entretiens critiqués, et même injuriés par anticipation dans le journal la Presse; ils sont intitulés: Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des Girondins, à vingt-cinq ans de distance.

On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis une ou deux fois tombé, et quelques expressions mal sonnantes ou mal interprétées par mes nombreux lecteurs; que j'ai mûri mes idées sur les conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profité de l'expérience et des temps, mais que je suis après ce que j'étais avant, l'homme qui se corrige des moyens sans se détourner du but: la liberté par l'honnêteté, le gouvernement spiritualiste.

Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrès, ne croient pas sans doute que la terreur soit progressive, et que l'immoralité des moyens et la violence de la vérité qu'ils préconisent aujourd'hui au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains du jacobinisme que dans celles de l'inquisition! Ce sont les inquisiteurs de l'indépendance politique; ils veulent mettre l'uniforme des carbonari à la libre pensée.

Ils ne méritent pas la liberté, ceux qui ne respectent pas la conscience.—Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?—Les Camille Desmoulins sont de tous les temps; ils allument le bûcher, et ils sont consumés par la flamme quand le vent change.

Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de se repentir. Nul n'a le droit d'être libre s'il n'a pas été tolérant.

Nous ne disons pas cela pour le Siècle, journal dont nous différons sur la confédération de l'Italie, préférable, selon nous, à l'unité forcée, chimérique et précaire, de la péninsule. Un de ses rédacteurs nous accuse de palinodie pour cette opinion; qu'il nous lise: nous n'avons jamais pensé, écrit, agi au sujet de l'Italie que dans le sens d'une confédération unifiée par une diète nationale des États unis italiens, reconnue et garantie par toute l'Europe.

Y a-t-il palinodie de professer après, ce que l'on professait avant? Le mot est malheureux; mais le spirituel rédacteur ne nous condamne pas à mort, et cette erreur de fait de sa part n'enlève rien de l'estime et de la reconnaissance que nous portons à la rédaction d'un journal libéral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la liberté, et qui mérite que la liberté l'attende à son tour.

Lamartine.

LXXe ENTRETIEN

La critique est une grande et importante partie de toute littérature; quand elle touche simplement à la forme d'un livre, elle est toutefois secondaire.—Question de grammaire, question de goût; les esprits stériles seuls s'y adonnent; elle dénigre beaucoup, elle ne produit rien.—Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits méticuleux et jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les imperfections des œuvres d'autrui.

Mais il y a une plus haute critique qui touche à la morale et qui est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui s'attache à l'histoire et qui, au lieu d'être une grave controverse de mots, est une sévère correction de principes.

C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur moi-même un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insère dans mes œuvres complètes.

Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai écrit, en 1847, un livre qu'il ne m'appartient pas de juger littérairement; livre qui produisit, lors de son apparition, un effet tellement universel que les critiques du temps ne purent le comparer qu'au mouvement de curiosité de l'Émile de J.-J. Rousseau, ou du Génie du christianisme de Chateaubriand. C'était le génie de la révolution française en action dans une histoire; c'était en même temps le drame du siècle. À peine les presses de Paris, de Bruxelles, de Londres, de Madrid, suffirent-elles à en multiplier les exemplaires et les traductions pour l'impatience des lecteurs. Si j'avais été susceptible d'ivresse d'amour-propre d'écrivain, je me serais cru plus qu'un homme; mais dès cette époque je connaissais l'engouement, et je ne me fiais pas à ma popularité d'historien. J'attendis vingt ans les retours de sang-froid; ils vinrent avec les retours d'accusation, les uns mérités, les autres, selon moi, injustes.

On m'accuse d'avoir fait la révolution de 1848, en réhabilitant les principes honnêtes de la révolution de 1789, tout en flétrissant impitoyablement les crimes de 1793. C'était vrai, et je suis loin de m'en repentir.

Je n'avais pas songé à faire une révolution, mais à éclairer d'un jour véridique celle que nos pères avaient faite ou avaient subie il y a plus d'un demi-siècle. Quand j'y aurais songé, y a-t-il un livre capable de soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les faire courir aux armes quand ils se sentent légalement et bien gouvernés? Est-ce que quelques pages de récit pourraient jamais contenir assez de feu pour répandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce qui a fait la révolution de 1848, c'est la révolution de 1830, c'est la coalition parlementaire de 1846, ce sont les banquets agitateurs de 1847.

J'étais et je voulais être étranger à ces trois mesures de renversement du parti orléaniste, qui, après avoir inauguré sur un faux principe le trône du duc d'Orléans, voulait l'asservir parlementairement à ses caprices et à ses ambitions, et, pour l'asservir, voulait agiter la bourgeoisie jusqu'à la fièvre. La révolution de 1848 fut le suicide de ce parti. Qu'il n'accuse pas les autres, et qu'il ne s'en prenne qu'à lui de sa ruine.

Bien que parfaitement étranger aux manœuvres coupables de la coalition orléaniste, légitimiste, républicaine de 1847, la popularité que m'avaient donnée quinze ans d'attente et l'Histoire des Girondins fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes bras. Je fus l'héritier des fautes de la coalition et des fautes de la maison d'Orléans.

Je fis la république; la France l'accepta comme un rempart contre la terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors on retourna contre le livre des Girondins, et les coalisés de 1847 me dirent: C'est toi qui l'as faite!—La république, c'est ton livre!—C'était mon livre, en effet, qui ne l'avait pas faite, mais qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain que, sans le livre des Girondins, la révolution du 24 février était la terreur.—Voilà tout le vrai de ces accusations, voilà tout mon crime.

Aujourd'hui je le réimprime dans mes œuvres complètes, ce livre, tel qu'il fut publié en 1847.

Mais vingt ans ont passé; je ne me prétends pas impeccable; je ne me crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs de jugement sur la révolution de 1789, je les avoue, je les déplore, je les signale moi-même dans le commentaire refroidi qui suit pas à pas cette histoire, et je les publie en entier dans mes œuvres complètes, comme un correctif, comme un désaveu partiel de quelques appréciations erronées du livre.

Je m'y accuse moi-même de quelques erreurs et de quelques sophismes. Je n'accuse nullement la révolution comme tendance, je l'accuse comme moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier, mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans mes Entretiens littéraires, pour lui donner ainsi une publicité plus étendue, plus juste, plus méritoire et quelquefois plus sévère. Pour que le temps nous fasse grâce, faisons-nous justice: nous y gagnerons tous.

Lamartine.

CRITIQUE
DE
L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

I

Les Persans, nos aînés en sagesse comme en années, regardent la vieillesse comme un don céleste qui permet à l'esprit de thésauriser plus d'intelligence et plus de vérités. Les cheveux blanchis leur paraissent un symptôme de maturité: ils ont exprimé cette opinion dans un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les médailles des langues. Après avoir été monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans les décombres des nations, et se conservent dans leur mémoire comme des axiomes qu'on ne discute plus. À un proverbe, point de réplique; on dirait qu'un dieu a parlé là; en un mot, on incline la tête, on accepte sur parole et on se tait.

Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement déjà proverbe avant Zoroastre, le voici:

Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence;

C'est-à-dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines, et mieux vous les comprenez. Autrement dit, à mérite égal, les hommes mûrs ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal qu'on rougit de le discuter. L'âge n'a-t-il pas eu de tout temps l'autorité de la présomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule nation (excepté les Abdéritains, peuple fou qui voulait rire) mettre sa jeunesse dans son sénat, demander leurs lumières à ceux qui n'ont rien appris, et leur expérience à ceux qui n'ont pas encore vécu!

Non, ce bal masqué de barbes grises allant recevoir les leçons des imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renversée. Que deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral des gouvernements? Que deviendrait la société politique, enfance éternelle qui condamnerait les peuples à une éternelle étourderie? Si le passé n'enseignait pas l'avenir, à quoi bon la mémoire? Le monde recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de jeunesse ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire des nations.

L'expérience est donc quelque chose, et les années apportent cette expérience aux esprits sincères. Voilà l'explication et la justification du proverbe persan: Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence. La vie est une leçon, et toute leçon doit profiter à celui à qui Dieu l'accorde.

II

Or, en France, où l'on parle si bien, mais où l'on pense trop vite; en France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis quelques années un proverbe tout contraire, le proverbe du contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reçoit les leçons de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa pensée est un grand coupable. Malheur et mépris aux esprits progressifs qui s'améliorent, qui se rectifient, qui se corrigent eux-mêmes en vivant! Ils sont présumés intéressés, versatiles, adulateurs du temps qui court, apostats de leur tradition et d'eux-mêmes. Honneur et respect aux incorrigibles! Confiance exclusive aux esprits pétrifiés et aux caractères têtus qui, lorsqu'ils ont une fois proféré une erreur ou une sottise, ne s'en dédisent jamais et veulent mourir, comme disait Chateaubriand, ce grand oracle du respect humain dans ce siècle, «non pas conformes à la vérité, mais conformes à eux-mêmes.»

III

J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne changeras pas.»

Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au délire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple lui-même, ce niveau de fer qui trouve toujours une tête plus haute que son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus scélérat couler à torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires épuisés céder au parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu verras un soldat popularisé par la victoire prendre à la fois la place de la liberté, du trône et du peuple par un coup de main; tu le verras provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de bataille annuel, faucher périodiquement les générations nouvelles, plus vite que la nature ne les fait naître, pour son ambition, en sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une jeunesse et si Dieu ne faisait plus naître les générations que pour mourir à vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire.

Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un titre de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été fait, depuis César, en Occident!

Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le conquérant, conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie.

Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais qui y monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance.

Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité, rappelés de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la libération du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la révolution; rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire prospérer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits équitablement pondérés; y faire fleurir l'éloquence de la tribune et de la presse, cette royauté de l'intelligence de niveau avec la royauté du sang; présider du haut d'un trône populaire à une véritable renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de la paix; tu les auras vus, frappés par les armes mêmes qu'ils avaient remises à la nation, odieusement accusés des désastres que leur présence venait réparer, et chassés du trône, d'exil en exil, par l'ingratitude de la liberté.

IV

Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trône par voie de popularité fondée sur un mauvais souvenir, hérédité qui ne devait pas être un crime dans les fils innocents des fautes du père, mais qui ne devait pas être non plus un titre à la couronne tombée avec la tête d'un martyr de la royauté.

Tu auras vu tomber à son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis sur les débris de sa maison, par la versatilité d'un peuple qui ne sait ni haïr ni aimer longtemps.

Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens désintéressés, appelée, sans acception de parti ou de caste, à se gouverner elle-même, s'élever pendant quelques mois à une magnanime modération et à une légalité volontaire, chercher en soi-même les conditions de la liberté, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix du monde, puis abdiquer déplorablement son propre règne et préférer la gloire d'un nom dynastique à sa propre dynastie républicaine, trop fatigante pour sa faiblesse; semblable à ces souverains détrônés de nos premières races qui, laissant les ciseaux du moine dépouiller leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un cloître régner à leur place l'élu du camp ou le maire du palais.

Tu auras vu ces mêmes multitudes, qui saluaient l'écroulement des trônes, saluer de leurs acclamations la restauration des trônes; tu auras vu les tribuns les plus démagogues se transformer en courtisans les plus dévoués, sous prétexte de couronner le peuple en couronnant l'armée. L'armée, peuple en effet, peuple héroïque sur les champs de bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche à tous les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-même, pourvu que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui compte au même taux toutes les journées dans des états de services qui vont du 18 brumaire à Marengo, d'Austerlitz à Waterloo, de Waterloo à Alger, d'Alger à l'acclamation de la république, de l'acclamation de la république au 2 décembre, du 2 décembre à Solferino, de Solferino qui sait où.

Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu auras partagé le fanatisme presque unanime de 1789 pour la régénération d'un royaume sous l'initiative si bien intentionnée d'un roi philosophe et magnanime, qui se dépouillait lui-même de son sceptre pour donner ce sceptre à son peuple; tu auras partagé trois ans après l'indignation et le remords de la nation contre l'ingratitude de ce peuple conduisant en pompe son bienfaiteur couronné à l'échafaud et enseignant ainsi à l'histoire que la vertu est un crime et que le premier devoir d'un roi, c'est de régner.

V

Tu auras partagé l'exécration du monde contre ces terroristes de la première république, livrant tous les jours une ration de sang humain à leurs séides, et croyant qu'on bâtit des monuments de liberté sur des fondations de cadavres.

Tu auras partagé l'enthousiasme imprévoyant des armées affamées de gloire et des citoyens affamés d'ordre pour un empire sorti des camps pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie.

Tu auras accueilli le retour des héritiers de Louis XVI comme une providence, et tu les auras bannis, quelques années après, comme des criminels d'État.

Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fondée sur toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des huées contre elle le lendemain de sa chute.

VI

Tu auras eu des aspirations romaines pour une république légale et pacifique, réconciliant dans une concorde unanime toutes les classes prêtes à s'entre-déchirer! Tu auras été ivre de sécurité et de joie en voyant cette république, qui se craignait elle-même, abolir courageusement la peine de mort le lendemain de son avénement imprévu, de peur d'abuser jamais des armes que tous les régimes s'étaient transmises jusque-là les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu auras frémi d'espérance en voyant cette démocratie philosophique déclarer la paix au monde étonné; tu auras eu le délire de l'admiration en voyant quelques citoyens obéis par le peuple et pressés par d'innombrables prétoriens de la multitude de perpétuer leur dictature; tu les auras vus, au contraire, appeler la nation entière à se lever debout dans ses comices afin de remettre plus vite cette dictature à la nation représentant cette légitimité des interrègnes; et quand la nation, relevée par la main de ces hommes de sauvetage, aura repris son aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu pour ces citoyens, victimes émissaires de leur dévouement, que des calomnies, des mépris, des outrages, des abandons, pour décourager les abnégations futures, et pour montrer à l'avenir qu'on ne sauve sa patrie qu'à la condition de se perdre soi-même: mauvais exemple qui ne profitera pas à la nation.

VII

Tu auras vu tout cela!

Et l'on voudrait que tu fusses resté le même, sans incrédulité quand tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand tout change, sans ébranlement quand tout tombe, sans expérience quand tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modéré en 1790, Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien réactionnaire en 1795, bonapartiste en 1798, consulaire, impérialiste en 1805, bourbonien légitimiste en 1815, orléaniste en 1830, républicain en 1848, napoléonien en 1850, impérialiste en 1852, et aujourd'hui, que sais-je? agitateur de l'Europe à peine calmée, évocateur de guerres en Occident et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes pour monopoliser les républiques, les trônes et les tiares en Italie; dupe de l'Angleterre monopolisant à son tour les mers, les montagnes et les péninsules par la main d'un roi, vice-roi des tempêtes!

VIII

Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu'à cela! Tu ne saurais pas aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours d'explosion et des années de fumée, fumée à travers laquelle on ne reconnaît plus rien que des décombres; que les peuples, comme des banqueroutiers de la vérité, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent; que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les réformateurs les plus bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes; que les gouvernements héréditaires subissent les dérisions de la nature, qui ne sanctionne pas toujours l'hérédité du génie ou des vertus; que les gouvernements parlementaires subissent la domination de l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat, qui prête sa voix à toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et qui est aux assemblées ce que la caste militaire est aux despotes, pourvu qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements absolus font porter à tous la responsabilité des fautes d'une seule tête; que les gouvernements à trois pouvoirs sont souvent la lutte de trois factions organisées qui consument le temps des peuples en vaines querelles, qui n'ont d'autre mérite que d'empêcher les grands maux, mais d'empêcher aussi les grandes améliorations, et qui finissent par des Gracques ou par des Césars, ces héritiers naturels des anarchies ou des servitudes; que les républiques sont la convocation du peuple entier au jour d'écroulement de toute chose pour tout soutenir, le tocsin du salut commun dans l'incendie des révolutions qui menace de consumer l'édifice social; mais que si ces républiques sauvent tout, elles ne fondent rien, à moins d'une lumière qui n'éclaire pas souvent le fond des masses, d'une capacité qui manque encore au peuple, et d'une vertu publique qui manque plus encore aux classes gouvernementales.

IX

Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des gouvernements à une tête, des gouvernements à trois têtes, des gouvernements de parole, des dictatures ou des républiques dans votre jeunesse, sur la foi des théories toujours séduisantes comme les mirages de l'esprit humain, cela est naturel, honorable même, aux différentes phases d'une vie qui pense. Les théories sont les beaux songes des hommes de bien; il est glorieux d'être successivement trompé par elles; ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais non les remords de l'esprit. Et l'on veut qu'après soixante années d'épreuves de toutes ces natures de gouvernement, vous vous imposiez la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne pensez plus, d'affecter par vanité de constance dans vos opinions une opiniâtreté de mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti, déçu, trompé tant de fois!

C'est là une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la répugnance de l'orgueil humain à confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une improbité d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction pour acheter à ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache à ces immutabilités d'attitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des fanfaronnades du caractère.

Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui qui a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de prêter l'oreille, l'esprit, le cœur à Celui qui nous éclaire par l'expérience, depuis le premier jour où l'homme pense et doute jusqu'au jour où il cesse de penser et de douter. De toutes les heures de la vie, chacune est chargée de nous apporter une vérité; aucune de ces heures ne vient à nous les mains vides, et c'est peut-être la dernière heure d'une longue vie qui vous apporte la vérité la plus précieuse en récompense de votre sincérité à la rechercher et de votre patience à l'attendre.

X

En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à l'homme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements.

Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris.

Celui qui prétend avoir tout su le premier jour est un homme qui n'avait ni raison de naître, ni raison de vivre, ni raison de mourir, car il n'avait rien à apprendre en naissant.

Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans laisser après lui sur la terre le moindre profit de la vie: théorie de l'immobilité qui fait de l'homme immuable la créature du temps perdu.

Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas: changer, c'est vivre; vivre, c'est changer.

La vie n'est pas semblable à ces fontaines d'Auvergne, pleines de sédiments impurs, qui pétrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un courant qui mène à la vérité, c'est-à-dire au bien. Le temps sait tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos ignorances et en lui demandant ses secrets.

XI

Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un devoir de conscience. Bien entendu que cette théorie du changement s'applique à l'esprit, mais non au cœur; que le changement doit être désintéressé et non vénal; que tout changement qui consiste à abandonner une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une lâcheté; que tout changement qui consiste à s'allier à une cause victorieuse parce qu'elle est victorieuse est une abjection de caractère; que changer par ambition, c'est une suspicion légitime de vice; que changer par cupidité de fortune, est une vénalité du cœur qui déshonore la vérité même; que changer d'amis quand la fortune les trahit, est une versatilité d'affection qui prouve la courtisanerie de l'âme. Mais que changer d'opinion sans abandonner ses sentiments personnels, ni les vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer à ses dépens en s'exposant sciemment, au contraire, aux dénigrements d'intentions, aux colères du respect humain, au mépris des partis et aux souffrances de considération qui suivent ordinairement ces progrès des hommes sincères dans ce qu'ils croient la route des améliorations morales et des vérités progressives, c'est souffrir pour la cause du bien, c'est le martyre d'esprit pour la vérité, martyre que les hommes aggravent par leur fiel et par leur vinaigre, mais que la vérité récompense par les jouissances de la conscience.

Même quand le martyre s'est trompé de cause, il ne s'est pas trompé de vertu!

XII

Je pense ainsi, et voilà pourquoi je ne me reproche point d'avoir changé quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de marche dans les situations diverses où se sont trouvés notre pays et notre temps. Je me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé, c'est-à-dire de n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé vivre pour me transformer davantage encore; d'avoir peut-être trop sacrifié aux convenances, aux situations antécédentes, au respect humain, à toutes ces considérations personnelles qui empêchent de se démentir plus franchement de ce qu'on a dit étourdiment sur la foi d'autrui dans son âge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au point de vue du monde, mais qui sont méprisables au point de vue de Dieu; freins timides qui retardent la marche de la pensée d'un siècle par la difficulté d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on est un nouvel homme, et par le désir naturel, mais coupable, de concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme d'aujourd'hui.

Dire: «Je me suis trompé,» c'est le prosternement de l'orgueil, et cet orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut être honnête homme jusqu'à la moelle, et mériter l'indulgence du juge futur, en acceptant les sévérités et les humiliations du juge présent.

Et voilà pourquoi je changerais encore sans hésitation si je venais à découvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a des routes nouvellement découvertes dans lesquelles la marche est plus sûre, le sol plus solide et les vertus sociales plus mûres et plus abondantes pour l'humanité.

XIII

Est-il donc étonnant que pensant ainsi et qu'ayant le sentiment, je dirai presque le remords, de quelques erreurs de jugement commises par moi dans l'appréciation des actes et des hommes de la première Révolution française (Histoire des Girondins), est-il étonnant, dis-je, que je relise sévèrement ce livre (qui fut un événement, j'en conviens, et qui vit encore d'une forte vie à l'heure où je parle), et que je présente aujourd'hui le curieux phénomène d'un écrivain critique après avoir été historien, et qui juge à vingt ans de distance, en pleine maturité, le livre écrit par lui-même à une autre époque de son siècle et sous d'autres impressions de son esprit? Un seul exemple de cette critique de soi-même a été donné en France dans l'opuscule intitulé: Rousseau juge de Jean-Jacques. Mais si je n'ai pas reçu de la nature le style et l'éloquence de J.-J. Rousseau, je n'ai pas reçu non plus sa féroce personnalité; et si le lecteur a quelque excès à craindre de ma plume dans ce jugement sur moi-même, ce n'est pas, à coup sûr, l'excès d'orgueil; ce serait plutôt l'excès de sévérité. La vie m'a appris à être modeste, et les événements publics, comme les événements privés, qui m'ont écrasé sans m'aplatir, ne me laissent de mes œuvres ou de mes actes qu'une fière humiliation devant les hommes et une humble humilité devant Dieu.