«Chez un peuple appelé par sa double vocation à cultiver la philosophie et les beaux-arts, d'un esprit indépendant et amoureux du beau, la forme humaine devait être et fut en effet l'objet d'un culte. Cette forme admirable, chef-d'œuvre de convenance et d'harmonie, apparaissait à ce peuple comme la figure de l'esprit, dont elle rendait pour ainsi dire les lois visibles.
«Telle est l'origine à la fois philosophique et poétique de l'anthropomorphisme grec; c'est la divinité de l'esprit humain que la Grèce adore dans la beauté du corps humain.
«Or la sculpture est, parmi les beaux-arts, celui qui a pour but spécial de reproduire la figure de l'homme dans sa perfection idéale, abstraction faite des difformités accidentelles et des émotions passagères qui peuvent en altérer la majestueuse harmonie.
XXVII.
«Chez les peuples religieux, et en général dans les pays où le développement individuel est entravé par l'état social, l'architecture est l'art dominant. De même que la sculpture est l'art individuel et philosophique, l'architecture est un art social et religieux. Là où le peuple languit sous un despotisme sacerdotal ou monarchique, le génie national suffit souvent et parfois excelle à produire ces monuments d'une grandeur solide, qui témoignent hautement de la puissance publique, comme chez les Égyptiens, les Phéniciens, les Assyriens, les Perses. Ces édifices gigantesques, dont la grandeur imposante étonne l'esprit et le refoule sur lui-même, plein d'une crainte mystérieuse, ressemblent aux nations endormies sous l'oppression des religions d'État et du despotisme oriental. Rien ne s'y détache de l'ensemble en saillie indépendante; la sculpture, comprimée et rigide, n'est là que l'accessoire, parfois colossal, de l'architecture.
«Cependant cet ensemble n'est pas un tout harmonique. La disproportion est le caractère de cette architecture, auquel la sculpture répond par la monstruosité; mais l'incohérence, la bizarrerie des parties, disparaissent dans la puissance et la grandeur de la masse, de même que chez les peuples de l'Orient le génie individuel est absorbé par le génie social.
XXVIII.
«En Égypte, où la tradition a exercé l'empire le plus tyrannique, l'architecture fleurit comme art religieux et national; elle élève ces montagnes de pierre qui portent dans leurs flancs de royales sépultures, et qui jettent leur tristesse sur la monotonie de l'horizon; elle construit d'énormes enceintes et multiplie les colonnes en des séries de portiques interminables où la pensée se perd avec le regard. L'idée du beau, produit d'une conception tout intellectuelle, n'a rien de commun avec ces rêves bâtis d'une imagination sombre et superstitieuse. Mais l'instinct de la grandeur, joint au respect de la règle, le culte de la puissance visible et invisible, s'y font sentir comme dans toutes les institutions de ce peuple.
XXIX.
«À l'ombre de cette architecture gigantesque, solennellement monotone, la sculpture croît, mais n'éclôt pas. Enchaînée par le respect à la tradition religieuse, vouée à la tristesse par les mœurs et les usages de la vie égyptienne, elle demeure frappée d'immobilité comme l'esprit humain lui-même, pontife consacré du culte de la mort. Condamnée à reproduire sans fin des types invariables, où la figure humaine se dégrade en d'étranges associations avec des formes animalesques, elle est l'expression de ce peuple mystérieux, soumis et grave, qui voit dans la vie des animaux une image de la vie divine et un modèle à suivre, afin de participer lui-même, par l'asservissement à une règle imposée, à l'immutabilité sacrée des lois de l'univers.
XXX.
«À Tyr et dans ses colonies, où s'épanouit une civilisation brillante, résultant de l'industrie et du commerce, l'empire de la religion est assez fort pour retenir l'art sous sa domination. Les temples sont vastes et ornés, mais les images des dieux ne sont le plus souvent que l'assemblage incohérent de formes disparates. Les combinaisons les plus étranges de la forme humaine avec des figures d'animaux ou de monstres imaginaires semblent avoir été recherchées par les Phéniciens pour exprimer l'idée confuse d'une divinité qui n'était que la personnification obscure des forces naturelles. Quelquefois, pour lui conserver un caractère encore plus mystérieux, ils représentaient cette divinité sans aucune forme et voilée d'une façon singulière.
«Ces représentations, dont, à défaut d'autres monuments, nous retrouvons l'image sur des monnaies et des pierres gravées, contrastent avec les formes élégantes que ces mêmes hommes avaient su donner à leurs vases et avec le raffinement de leur goût en fait de luxe. Rien ne montre mieux, ce me semble, quelle distance sépare une civilisation toute matérielle de la civilisation véritable, et comme quoi le progrès de l'art se lie essentiellement à un développement religieux ou philosophique.
XXXI.
«L'art assyrien est celui qui approche le plus de la vie et de la beauté de l'art grec. Ce qui frappe dans les édifices de Babylone et de Ninive, après le caractère imposant qu'ils ont en commun avec les monuments de l'Égypte, ce sont les représentations animées de la vie réelle qui s'y déployaient sur les murailles.
«Les bas-reliefs assyriens sont supérieurs, au point de vue de la plastique, aux bas-reliefs égyptiens, dans lesquels il ne faut voir, avec O. Müller, qu'une sorte d'écriture destinée à raconter des faits et à exprimer des idées, sans aucune pensée esthétique. Les scènes variées de guerre et de chasse qu'ils représentent dénoncent une vie nationale active et brillante, où le roi joue le rôle d'une divinité terrestre, assise sur son char, commandant le respect et l'obéissance. Les figures symboliques des dieux revêtent une majesté calme qui semble avoir été inspirée aux artistes par le spectacle de la nature. L'art assyrien est libre dans son inexpérience; il n'a rien de la roideur des formes imposées par une tradition religieuse: de là le charme qui perce à travers sa rudesse. Mais, s'il a trouvé la vie dans l'indépendance, il est resté loin encore de l'idéal. Il était réservé à l'anthropomorphisme grec de rencontrer la beauté souveraine dans l'union étroite de la nature humaine avec l'idée divine.
XXXII.
«Les monuments de la Perse donneraient lieu à des remarques analogues. Une magnificence barbare, un luxe intempérant de décoration, caractérise l'architecture persane, tandis que la sculpture offre un mélange singulier de roideur et de finesse, de dureté et d'élégance, emblème frappant d'un peuple qui vieillit sans progresser; la main se raffine, les procédés de travail se perfectionnent, l'esprit reste endormi dans ses langes. Il ne se réveillera complétement qu'en Grèce, chez les enfants d'une race privilégiée entre les races ariennes. Les temples-cavernes de l'Inde antique, ornés de sculptures bizarres, représentent l'état le moins avancé de l'architecture et de la plastique.
XXXIII.
«Au moyen âge, sous l'influence d'idées bien différentes, la sculpture se montre également dépendante de l'architecture; et, tandis que celle-ci produit des chefs-d'œuvre d'un genre nouveau, l'autre s'arrête à un degré de développement très-inférieur.
«Ici l'on n'a plus affaire aux religions de la nature qui écrasaient l'esprit sous leur morne tyrannie, comme les géants de la mythologie étaient écrasés sous les montagnes accumulées par la divine colère. Aussi l'élan est hardi et sublime.
«Les flèches des cathédrales déchirent les nuages et s'avancent dans l'air au-devant du soleil. Mais tout monte vers le ciel, et, dans les régions terrestres, il n'y a ni dilatation ni épanouissement; ce n'est qu'une échappée dans l'altitude. Il n'y a là pour la sculpture qu'un humble rôle de décoration. Le Dieu infini et invisible, qui remplit le sanctuaire de sa présence, n'a pas besoin d'apparaître sous des traits mortels. Quant aux anges et aux saints, leur corps n'est que le signe extérieur d'une vie toute spirituelle. Autant que les idées chrétiennes de pénitence et d'ascétisme, les formes élancées de l'architecture du moyen âge commandaient aux figures qu'on y associait l'allongement et la maigreur. La sculpture, enchaînée au pilier gothique, ne prit un peu de vie pour rompre ses liens qu'après avoir été visitée par un rayon venu de l'antiquité dans la nuit des cloîtres et des cathédrales.
XXXIV.
«Il en est tout autrement dans la Grèce antique. Aux temples massifs, disproportionnés, aux sanctuaires mystérieux de l'Égypte et de l'Asie ancienne où se cachent des idoles bizarres et qu'environnent des colosses monstrueux; aux églises où le Dieu pur esprit plane invisible sous les voûtes élevées, la Grèce oppose les demeures élégantes et joyeuses, tout éclatantes de beauté et de lumière, de ses dieux à figure humaine, comme elle oppose son génie philosophique et moral au génie symbolique et religieux de l'antique Orient et aux mystiques élans de la pensée chrétienne.
XXXV.
«On peut dire de la sculpture grecque qu'elle domine et régit l'architecture, comme elle est ailleurs dominée et régie par elle. Ici l'architecture reçoit la loi du beau, comme la sculpture.
«C'est sans doute la raison pour laquelle Vitruve établit entre les proportions du corps humain et les lois de l'architecture une analogie, fausse peut-être au point de vue scientifique, réelle au point de vue esthétique. Cette idée même de proportion qui éclate comme la lumière dans toutes les œuvres de l'art grec, et qui donne à l'architecture un caractère de perfection inconnu auparavant, semble suggérée à l'esprit par la contemplation du corps humain, ce chef-d'œuvre vivant de convenance et d'harmonie.
«C'est à la forme humaine que semble empruntée cette symétrie, qui n'est pas la symétrie froide de notre architecture classique moderne; c'est à la forme humaine sans doute, bien plutôt qu'à la nature inanimée, que les architectes grecs ont dû la pensée de ces courbes dont j'aurai plus tard à parler, et qui corrigeaient par je ne sais quoi d'organique la sécheresse de la géométrie. Dans leur enthousiasme pour la beauté de l'homme, après lui avoir autant que possible ravi l'ondulation de ses lignes si harmonieusement balancées, ils ont été jusqu'à revêtir de couleurs leurs édifices, afin de mieux imiter la nature par une apparence de vie.
«En Grèce, les statues ne sont pas faites pour l'ornement des temples, mais bien les temples pour le logement des statues.»
XXXVI.
Reprenons la parole:
Rien n'est improvisé dans la nature et dans l'art. Tout sort d'un antécédent; l'histoire de l'architecture et de la sculpture grecque avant Phidias conduit insensiblement le lecteur de l'ébauche au chef-d'œuvre.
Phidias apparaît enfin sous Périclès, comme Raphaël et Michel-Ange sous Léon X.
Jusqu'à eux on a monté; après eux il n'y a plus qu'à descendre. Il y a des sommets que l'on ne franchit pas. Le nec plus ultra est écrit sur tout ce qui est humain, c'est-à-dire borné.
M. de Ronchaud ne le dit pas, parce qu'il est de cette école, séduite et séduisante, qui flatte le genre humain en lui persuadant qu'il sera dieu à force de progrès sur cette terre; il ne dit pas qu'après avoir monté il faut redescendre, mais on voit clairement qu'il le sent.
XXXVII.
On n'a qu'à lire sa description scientifique du Parthénon, ce Sinaï de l'art, qui occupe un de ses volumes. Veut-on mesurer la distance du sommet de l'art à l'abjection du métier dans la statuaire française de nos jours, qu'on aille contempler la figure de Thésée par Phidias, celle de Moïse par Michel-Ange, celle du Génie de la Mort par Canova; puis qu'on aille regarder, si on le peut, la statue du maréchal Ney sur l'avenue de l'Observatoire, ou la statue du Napoléon au tricorne sur la colonne de la place Vendôme: comparez et rougissez!
XXXVIII.
Cette description savante du Parthénon me rappelle une des fortes impressions de ma vie, dont je retrouve, ici, sous ma main, une note inédite sur mon carnet de voyageur. Qu'on me pardonne de la relever telle qu'elle est, de cette page déchirée, pour justifier par l'impression naïve d'un ignorant tel que moi l'impression érudite et critique d'un adorateur tel que M. de Ronchaud, qui sait la langue de l'idéal.
Voici cette note:
«Le nombre des statues était si considérable en Grèce qu'on aurait pu dire des Grecs, à l'époque où ils avaient perdu avec la liberté les vertus de leurs ancêtres, qu'il y avait chez eux plus de dieux que d'hommes.
«Au temps de Pline le Naturaliste, après les spoliations exercées par les proconsuls et les empereurs, parmi lesquels il y eut des amateurs passionnés des œuvres de l'art, il n'y avait pas encore moins de trois mille statues à Athènes, et l'on en comptait un pareil nombre à Olympie et à Delphes. Athènes, la plus religieuse des villes grecques, au rapport de Pausanias, la ville où le génie ionien s'épanouit dans toute sa beauté, l'œil de la Grèce, selon la poétique expression de Milton, Athènes fut surtout la ville des statues.
XXXIX.
«Dans ces cités républicaines, et spécialement dans la plus démocratique, l'art exerçait une sorte de magistrature; les images en bronze et en marbre des hommes illustres, en même temps qu'elles servaient de luxe sévère à la place publique, portaient dans tous les cœurs l'enthousiasme et l'émulation. L'Athénien qui se rendait de sa maison à l'assemblée du peuple rencontrait partout sur son passage les figures des divinités protectrices de la cité, celles des magistrats et des héros révérés pour leur courage et pour leurs vertus civiques et patriotiques; il s'avançait au milieu de la majesté de ces souvenirs comme sous les portiques d'un temple; et la Vénération, comme une muse de la religion et de la patrie, se levait à son approche du pied des statues, et l'accompagnait à travers la ville jusqu'au lieu consacré par la solennité des délibérations populaires.
«Il y avait de ces simulacres aux abords des temples, dans les portiques, dans les agoras; les rues et les chemins étaient bordés de ces statues de forme quadrangulaire nommées Hermès, du nom de la divinité qu'elles représentaient et dont Pausanias attribue l'invention aux Athéniens.
«L'art mêlait ses beautés à celles de la nature. Platon nous montre, au commencement du Phédon, une fontaine voisine de l'Ilissus, qu'un agnus-castus ombrage de ses rameaux odorants, et autour de laquelle sont des statues du fleuve Achéloüs et de ses nymphes; c'est là que Socrate s'assied avec son jeune disciple et qu'ils s'entretiennent philosophiquement de l'amour et de la beauté, au chant harmonieux des cigales. On voit, par l'énumération que fait Pausanias d'une partie des statues qui décoraient de son temps l'Altis à Olympie, combien le nombre en a dû être considérable. Mais c'est surtout dans les temples que les chefs-d'œuvre de la sculpture étaient prodigués.»
XL.
Mais voici ma citation personnelle:
Les événements, déplorés par moi, de la révolution dynastique de 1830, m'avaient éloigné pour quelques années de l'Europe. Le spectacle de tant de désertions politiques à l'ennemi par tant de serviteurs des Bourbons déchus me soulevait le cœur; je ne voulus pas les imiter: je voyageai en Asie pour voir de plus loin ou pour détourner mes yeux de tant de bassesses.
Il y a des années où il faut s'absenter de sa patrie: heureux qui peut la fuir et l'oublier sans manquer à aucun devoir public ou privé! Je le pouvais alors, je jouissais de ma liberté, je n'avais pas voulu l'engager à aucun prix à la monarchie nouvelle: son avénement ressemblait trop à un coup de fortune.
XLI.
Un jour d'été, par un vent frais qui faisait moutonner, comme des troupeaux sortant en bondissant du lavoir, les petites vagues courtes et blanches d'écume du golfe d'Athènes, je doublais, dans mon navire à voiles, le cap Sunium, consacré par le nom de Platon.
Une légère brume, fumée de la mer quand elle bouillonne, voilait les côtes; mais de temps en temps cette brume se déchirait sous un coup de vent; nous voguions avec la rapidité des mouettes. Tout à coup, à travers une de ces déchirures de la brume, j'aperçus comme au-dessus d'un vaste piédestal de nuées, entre ciel et terre, un édifice carré de marbre blanc sur lequel le soleil de l'Attique se répercutait éblouissant, mais mat comme le soleil d'une autre terre; il laissait lire sans éblouissement les lignes nettes, pures, rectangles de l'édifice; on aurait compté les colonnes et recomposé les figures et les groupes des frontons.
XLII.
Jamais rien de si éclatant n'avait encore brillé à mes yeux. (Je n'avais pas encore vu alors les gigantesques temples de Balbek ou de Palmyre.)
—Qu'est-ce que ce cap de marbre sur lequel viennent écumer et bleuir là-bas les rayons du soleil et l'azur du ciel? demandai-je au capitaine Blanc, navigateur très-érudit et très-lettré de ces parages.—C'est l'Acropolis d'Athènes, me répondit-il; c'est le Parthénon conçu par Périclès, construit par Ictinus, et sculpté par Phidias.
On conçoit mon émotion: pendant tout le reste de la navigation jusqu'au Pirée, le port d'Athènes, alors dépeuplé et solitaire, ce ne fut qu'un regard sur le Parthénon. Un coup de vent nous jeta avant la nuit dans le port; des chevaux de Thessalie nous emportèrent vers la ville. Le lendemain, je m'éveillai dans un groupe de ruines amoncelées qui étaient Athènes à cette époque; quelques heures après, je gravissais la voie Sacrée qui serpente autour de la montagne de l'Acropolis, dont le Parthénon forme le diadème et porte son défi à l'avenir!
Non, rien de tout cela. Sur votre tête vous voyez s'élever irrégulièrement de vieilles murailles noirâtres, marquées de taches blanches. Ces taches sont du marbre, débris des monuments qui couronnaient déjà l'Acropolis avant sa restauration par Périclès et Phidias.
Ces murailles, flanquées de distance en distance d'autres murs qui les soutiennent, sont couronnées d'une tour carrée byzantine et de créneaux vénitiens. Elles entourent un large mamelon qui renfermait presque tous les monuments sacrés de la ville de Thésée. À l'extrémité de ce mamelon, du côté de la mer Égée, se présente le Parthénon, ou le temple de Minerve, vierge sortie du cerveau de Jupiter.
Ce temple, dont les colonnes sont jaunâtres, est marqué çà et là de taches d'une blancheur éclatante: ce sont les stigmates du canon des Turcs ou du marteau des iconoclastes; sa forme est un carré long; il semble de loin trop bas et trop petit pour sa situation monumentale. Il ne dit pas de lui-même: C'est moi; je suis le Parthénon, je ne puis être autre chose. Il faut le demander à son guide, et, quand il vous a répondu, on doute encore.
XLIII.
Plus loin, au pied de l'Acropolis, vous passez sous une porte obscure et basse, sous laquelle quelques Turcs en guenilles sont couchés à côté de leurs riches et belles armes; vous êtes dans Athènes.
Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien, dont les magnifiques colonnes s'élèvent seules sur une place déserte et nue, à droite de ce qui fut Athènes, digne portique de la ville des ruines!
À quelques pas de là, nous entrâmes dans la ville, c'est-à-dire dans un inextricable labyrinthe de sentiers étroits et semés de pans de murs écroulés, de tuiles brisées, de pierres et de marbres jetés pêle-mêle, tantôt descendant dans la cour d'une maison écroulée, tantôt gravissant sur l'escalier ou même sur le toit d'une autre: dans ces masures petites, blanches, vulgaires, ruines de ruines, quelques repaires sales et infects, où des familles de paysans grecs sont entassées et enfouies.
Çà et là, quelques femmes aux yeux noirs et à la bouche gracieuse des Athéniennes, sortaient, au bruit des pas de nos chevaux, sur le seuil de leur porte, nous souriaient avec bienveillance et étonnement, et nous donnaient le gracieux salut de l'Attique: «Bienvenus, seigneurs étrangers, à Athènes!»
XLIV.
Nous arrivâmes, après un quart d'heure de marche parmi les mêmes scènes de dévastation et les mêmes monceaux de murs et de toits écroulés, à la modeste demeure de M. Gaspari, agent du consulat de Grèce à Athènes. Je lui avais envoyé le matin la lettre qui me recommandait à son obligeance. Je n'en avais pas besoin: l'obligeance est le caractère de presque tous nos agents à l'étranger.
M. Gaspari nous reçut comme des amis inconnus; et, pendant qu'il envoyait son fils chercher une maison pour nous dans quelque masure encore debout d'Athènes, une de ses filles, Athénienne, belle et gracieuse image de cette beauté héréditaire de son pays, nous servait, avec empressement et modestie, du jus d'orange glacé dans des vases de terre poreuse, aux formes antiques.
Après nous être un moment rafraîchis dans cet humble asile d'une simple et cordiale hospitalité, si douce à rencontrer sous un ciel brûlant, à huit cents lieues de son pays, à la fin d'une journée de tempête, de soleil et de poussière, M. Gaspari nous conduisit au bas de la ville, à travers les mêmes ruines, jusqu'à une maison blanche et propre, élevée tout récemment, et où un Italien avait monté une auberge.
Quelques chambres blanchies à la chaux et proprement meublées, une cour rafraîchie par une source et par un peu d'ombre, au pied de l'escalier une belle lionne en marbre blanc, des fruits et des légumes abondants, du miel de l'Hymette calomnié par M. de Chateaubriand, des domestiques grecs entendant l'italien, empressés et intelligents, tout cela doubla de prix pour nous, au milieu de la désolation et de la nudité absolue d'Athènes.
On ne trouverait pas mieux sur une route d'Italie, d'Angleterre ou de Suisse. Puisse cette auberge se soutenir et prospérer pour la consolation et le bien-être des voyageurs à venir! Mais, hélas! depuis quarante huit jours, aucun étranger n'en avait franchi le seuil ni troublé le silence.
XLV.
Le soir, M. Gropius vint obligeamment se mettre à notre disposition pour nous montrer et nous commenter Athènes.
Nous eûmes dans M. Gropius un second Fauvel, qui s'est fait Athénien depuis trente-deux ans, et qui bâtit, comme son maître, la maison de ses vieux jours parmi ces débris d'une ville où il a passé sa jeunesse, et qu'il aide autant qu'il le peut à sortir une centième fois de sa poussière poétique.
Consul d'Autriche en Grèce, homme d'érudition et homme d'esprit, M. Gropius joint, à l'érudition la plus consciencieuse et la plus approfondie de l'antiquité, ce caractère de naïve bonhomie et de grâce inoffensive qui est le type des vrais et dignes enfants de l'Allemagne savante.
Injustement accusé par lord Byron dans ses notes mordantes sur Athènes, M. Gropius ne rendait point offense pour offense à la mémoire du grand poëte; il s'affligeait seulement que son nom eût été traîné par lui d'éditions en éditions, et livré à la rancune des fanatiques ignorants de l'antiquité; mais il n'a pas voulu se justifier, et, quand on est sur les lieux, témoin des efforts constants que fait cet homme distingué pour restituer un mot à une inscription, un fragment égaré à une statue, ou une forme et une date à un monument, on est sûr d'avance que M. Gropius n'a jamais profané ce qu'il adore, ni fait un vil commerce de la plus noble et de la plus désintéressée des études, l'étude des antiquités.
Avec un tel homme, les jours valent des années pour un voyageur ignorant comme moi.
Je lui demandai de me faire grâce de toutes les antiquités douteuses, de toutes les célébrités de convention, de toutes les beautés systématiques. J'abhorre le mensonge et l'effort en tout, mais surtout en admiration. Je ne veux voir que ce que Dieu ou l'homme ont fait de beau; la beauté présente, réelle, palpable, parlante à l'œil et à l'âme, et non la beauté de lieu et d'époque, la beauté historique ou critique, celle-là aux savants.
XLVI.
À nous, poëtes, la beauté évidente et sensible: nous ne sommes pas des êtres d'abstraction, mais des hommes de nature et d'instinct. Ainsi j'ai parcouru maintes fois Rome; ainsi j'ai visité les mers et les montagnes; ainsi j'ai lu les sages, les historiens, les poëtes; ainsi j'ai visité Athènes.
XLVII.
C'était une belle et pure soirée: le soleil dévorant descendait noyé dans une brume violette sur la barre noire et étroite qui forme l'isthme de Corinthe, et frappait de ses derniers faisceaux lumineux les créneaux de l'Acropolis, qui s'arrondissent, comme une couronne de tours, sur la vallée large et ondulée où dort silencieuse l'ombre d'Athènes. Nous sortîmes par des sentiers sans noms et sans traces, franchissant à tout moment des brèches de murs de jardins renversés, ou des maisons sans toits, ou des ruines amoncelées sur la poussière blanche de la terre d'Attique.
XLVIII.
À mesure que nous descendions vers le fond de la vallée profonde et déserte qu'ombragent le temple de Thésée, le Pnyx, l'Aréopage et la colline des Nymphes, nous découvrions une plus vaste étendue de la ville moderne qui se déployait sur notre gauche, semblable en tout à ce que nous avions vu ailleurs.
Assemblage confus, vaste, morne, désordonné, de huttes écroulées, de pans de murs encore debout, de toits enfoncés, de jardins et de cours ravagés, de monceaux de pierres entassées, barrant les chemins et roulant sous les pieds; tout cela couleur de ruines récentes, de ce gris terne, flasque, décoloré, qui n'a pas même pour l'œil la sainteté du temps écoulé, ni la grâce des ruines célèbres.
Nulle végétation, excepté trois ou quatre palmiers, semblables à des minarets turcs, restés debout sur la ville détruite; çà et là quelques maisons aux formes vulgaires et modernes, récemment relevées par quelques Européens ou quelques Grecs de Constantinople, maisons de nos villages de France ou d'Angleterre, toits élevés sans grâce, fenêtres nombreuses et étroites; absence de terrasses, de lignes architecturales, de décorations: auberges pour la vie, bâties en attendant une destruction nouvelle; mais rien de ces palais qu'un peuple civilisé élève avec confiance pour les générations à naître.
XLIX.
Au milieu de tout ce chaos, mais rares, quelques pans de stade, quelques colonnes noirâtres de l'arche d'Adrien ou de l'Agora, le dôme de la tour des Vents ou de la lanterne de Diogène, appelant l'œil et ne l'arrêtant pas.
Devant nous grandissait et se détachait du tertre gris où il est placé, le temple de Thésée, isolé, découvert de toutes parts, debout tout entier sur son piédestal de rochers; ce temple, après le Parthénon, le plus beau selon la science que la Grèce ait élevé à ses dieux ou à ses héros.
L.
En approchant, convaincu par la lecture de la beauté du monument, j'étais étonné de me sentir froid et stérile; mon cœur cherchait à s'émouvoir, mes yeux cherchaient à admirer. Rien!
Je ne sentais que ce qu'on éprouve à la vue d'une œuvre sans défaut, un plaisir négatif; mais une impression réelle et forte, une volupté neuve, puissante, involontaire, point!
Ce temple est trop petit; c'est un sublime jouet de l'art! Ce n'est pas un monument pour les dieux, pour les hommes, pour les siècles. Je n'eus qu'un instant d'extase: c'est celui où, assis à l'angle occidental du temple, sur ses dernières marches, mes regards embrassèrent à la fois, avec la magnifique harmonie de ses formes et l'élégance majestueuse de ses colonnes, l'espace vide et plus sombre de son portique, sur sa frise intérieure les admirables bas-reliefs des combats des Centaures et des Lapithes; et au-dessus, par l'ouverture du centre, le ciel bleu et resplendissant, répandant son jour mystique et serein sur les corniches et sur les formes saillantes des figures des bas-reliefs: elles semblaient alors vivre et se mouvoir. Les grands artistes en tout genre ont seuls ce don de la vie, hélas! à leurs dépens!
LI.
Au Parthénon il ne reste plus que deux figures, Mars et Vénus, à demi écrasées par deux énormes fragments de corniche qui ont glissé sur leurs têtes; mais ces deux figures valent pour moi à elles seules plus que tout ce que j'ai vu en sculpture de ma vie: elles vivent comme jamais toile ou marbre n'a vécu. On souffre du poids qui les écrase; on voudrait soulager leurs membres qui semblent plier en se roidissant sous cette masse; on sent que le ciseau de Phidias tremblait, brûlait dans sa main, quand ces sublimes figures naissaient sous ses doigts.
On sent (ce n'est point une illusion, c'est la vérité, vérité douloureuse!) que l'artiste infusait de sa propre individualité, de son propre sang, dans les formes, dans les veines des êtres qu'il créait, et que c'est encore une partie de sa vie qu'on voit palpiter dans ces formes vivantes, dans ces membres prêts à se mouvoir, sur ces lèvres prêtes à parler.
LII.
Mais le temple de Thésée ne vit pas comme monument: c'est de la beauté sans doute, mais la beauté froide et morte dont l'artiste seul doit aller secouer le linceul et essuyer la poussière. Pour moi, je l'admire, et je m'en vais sans aucun désir de le revoir. Les belles pierres de la colonnade du Vatican, les ombres majestueuses et colossales de Saint-Pierre de Rome, ne m'ont jamais laissé sortir sans un regret, sans une espérance d'y revenir!
LIII.
Plus haut, en gravissant une noire colline couverte de chardons et de cailloux rougeâtres, vous arrivez au Pnyx, lieu des assemblées orageuses du peuple d'Athènes et des ovations inconstantes de ses orateurs ou de ses favoris.
D'énormes blocs de pierre noire, dont quelques-unes ont jusqu'à douze ou treize pieds cubes, reposent les uns sur les autres, et portaient la terrasse où le peuple se réunissait.
Plus haut encore, à une distance d'environ cinquante pas, on voit un énorme bloc carré, dans lequel on a taillé des degrés qui servaient sans doute à l'orateur pour monter sur cette tribune, qui dominait ainsi le peuple, la ville et la mer.
Ceci n'a aucun caractère de l'élégance du peuple de Périclès; cela sent le Romain; les souvenirs seuls y sont beaux. Démosthène parlait là, et soulevait ou calmait cette mer populaire plus orageuse que la mer Égée, qu'il pouvait entendre aussi mugir derrière lui.
LIV.
Je m'assis là, seul et pensif, et j'y restai jusqu'à la nuit presque close, ranimant sans efforts toute cette histoire, la plus belle, la plus pressée, la plus bouillonnante de toutes les histoires d'hommes qui aient remué le glaive ou la parole. Quels temps pour le génie! et que de génie, de grandeur, de sagesse, de lumière, de vertu même (car non loin de là mourut Socrate) pour ce temps!
Ce moment-ci y ressemble en Europe, et surtout en France, cette Athènes vulgaire des temps modernes. Mais c'est l'élite seule de la France et de l'Europe qui est Athènes; la masse est barbare encore! Supposez Démosthène parlant sa langue brûlante, sonore, colorée, à une réunion populaire de nos cités actuelles: qui la comprendrait?
LV.
L'inégalité de l'éducation et de la lumière est le grand obstacle à notre civilisation complète moderne. Le peuple est maître, mais il n'est pas encore capable de l'être; voilà pourquoi il détruit partout, et n'élève rien de beau, de durable, de majestueux nulle part! Tous les Athéniens comprenaient Démosthène, savaient leur langue, jugeaient leur législation et leurs arts. C'était un peuple d'hommes d'élite; il avait les passions du peuple, il n'avait pas son ignorance; il faisait des crimes, mais pas de sottises.
Ce n'est plus ainsi; voilà pourquoi la démocratie, nécessaire en droit, semble impossible encore en fait dans les grandes populations modernes. Le temps seul peut rendre les peuples capables de se gouverner eux-mêmes. Leur éducation se fait par leurs révolutions.
LVI.
Le sort de l'orateur, comme Démosthène ou Mirabeau, les deux plus dignes de ce nom, est plus séduisant que le sort du philosophe ou du poëte; l'orateur participe à la fois de la gloire de l'écrivain et de la puissance des masses sur lesquelles et par lesquelles il agit: c'est le philosophe roi, s'il est philosophe; mais son arme terrible, le peuple, se brise entre ses mains, le blesse et le tue lui-même; et puis ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il remue dans l'humanité, passions, principes, intérêts passagers, tout cela n'est pas durable, n'est pas éternel de sa nature.
Le poëte, au contraire, et j'entends par poëte tout homme qui crée des idées, en bronze, en pierre, en prose, en paroles ou en rhythmes; le poëte remue ce qui est impérissable dans la nature et dans le cœur humain. Les temps passent, les langues s'usent; mais il vit toujours tout entier, toujours aussi lui, aussi grand, aussi neuf, aussi puissant sur l'âme de ses lecteurs; son sort est moins humain, mais plus divin! il est au-dessus de l'orateur.
Le beau serait de réunir les deux destinées: nul homme ne l'a fait; mais il n'y a cependant aucune incompatibilité entre l'action et la pensée dans une intelligence complète. L'action est fille de la pensée, mais les hommes, jaloux de toute prééminence, n'accordent jamais deux puissances à une même tête; la nature est plus libérale! Ils proscrivent du domaine de l'action celui qui excelle dans le domaine de l'intelligence et de la parole; ils ne veulent pas que Platon fasse des lois réelles, ni que Socrate gouverne une bourgade.
LVII.
J'envoyai demander au bey turc Youssouf-Bey, commandant de l'Attique, la permission de monter à la citadelle avec mes amis, et de visiter le Parthénon. Il m'envoya un janissaire pour m'accompagner.
Nous partîmes à cinq heures du matin, accompagnés de M. Gropius.
Tout se tait devant l'impression incomparable du Parthénon, ce temple des temples bâti par Ietinus, ordonné par Périclès, décoré par Phidias; type unique et exclusif du beau, dans les arts de l'architecture et de la sculpture; espèce de révélation divine de la beauté idéale reçue un jour par le peuple artiste par excellence, et transmise par lui à la postérité en blocs de marbre impérissables et en sculptures qui vivront à jamais.
Ce monument, tel qu'il était avec l'ensemble de sa situation, de son piédestal naturel, de ses gradins décorés de statues sans rivales, de ses formes grandioses, de son exécution achevée dans tous ses détails, de sa matière, de sa couleur, lumière pétrifiée; ce monument écrase, depuis des siècles, l'admiration sans l'assouvir. Quand on en voit ce que j'en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombes vénitiennes, par l'explosion de la poudrière sous Morosini, par le marteau de Théodore, par les canons des Turcs et des Grecs, ses colonnes en blocs immenses touchant ses pavés, ses chapiteaux écroulés, ses triglyphes et ses statues emportées par les agents de lord Elgin, sur les vaisseaux anglais, ce qu'il en reste est suffisant pour que je sente que c'est le plus parfait poëme écrit en pierre sur la face de la terre; mais encore, je le sens aussi, c'est trop petit!
LVIII.
Je passe des heures délicieuses couché à l'ombre des Propylées, les yeux attachés sur le fronton croulant du Parthénon; je sens l'antiquité tout entière dans ce qu'elle a produit de plus divin; le reste ne vaut pas la parole qui le décrit! L'aspect du Parthénon fait apparaître, plus que l'histoire, la grandeur colossale d'un peuple. Périclès ne doit pas mourir!
Quelle civilisation surhumaine que celle qui a trouvé un grand homme pour ordonner, un architecte pour concevoir, un sculpteur pour décorer, des statuaires pour exécuter, des ouvriers pour tailler, un peuple pour solder, et des yeux pour comprendre et admirer un pareil édifice!
Où retrouvera-t-on et une époque et un peuple pareils?
Rien ne l'annonce.
LIX.
À mesure que l'homme vieillit, il perd la séve, la verve, le désintéressement nécessaire pour les arts. Les Propylées, le temple d'Érechthée ou celui des Cariatides, sont à côté du Parthénon; chefs-d'œuvre eux-mêmes, mais noyés dans ce chef-d'œuvre: l'âme, frappée d'un coup trop fort à l'aspect du premier de ces édifices, n'a plus de force pour admirer les autres. Il faut voir et s'en aller, en pleurant moins sur la dévastation de cette œuvre surhumaine de l'homme, que sur l'impossibilité de l'homme d'en égaler jamais la sublimité et l'harmonie.
Ce sont de ces révélations que le ciel ne donne pas deux fois à la terre: c'est comme le poëme de Job ou le Cantique des Cantiques; comme le poëme d'Homère ou la musique de Mozart! Cela se fait, se voit, s'entend; puis cela ne se fait plus, ne se voit plus, ne s'entend plus, jusqu'à la consommation des âges. Heureux les hommes par lesquels passent ces souffles divins! ils meurent, mais ils ont prouvé à l'homme ce que peut être l'homme; et Dieu les rappelle à lui pour le célébrer ailleurs dans une langue plus puissante encore!
J'erre tout le jour, muet, dans ces ruines, et je rentre l'œil ébloui de formes et de couleurs, le cœur plein de mémoire et d'admiration!
Le gothique est beau; mais l'ordre et la lumière y manquent; ordre et lumière, ces deux principes de toute création éternelle. Adieu pour jamais au gothique!
LX.
De tous les livres à faire, le plus difficile, à mon avis, c'est une traduction. Or, voyager, c'est traduire; c'est traduire à l'œil, à la pensée, à l'âme du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions, les sentiments que la nature ou les monuments humains donnent au voyageur. Il faut à la fois savoir regarder, sentir et exprimer: et exprimer comment? non pas avec des lignes et des couleurs, comme le peintre, chose facile et simple; non pas avec des sons, comme le musicien; mais avec des mots, avec des idées qui ne renferment ni sons, ni lignes, ni couleurs.
Ce sont les réflexions que je faisais, assis sur les marches du Parthénon, ayant Athènes et le bois d'oliviers du Pirée et la mer bleue d'Égée devant les yeux, et sur ma tête l'ombre majestueuse de la frise du temple des temples. Je voulais emporter pour moi un souvenir vivant, un souvenir écrit de ce moment de ma vie! Je sentais que ce chaos de marbre si sublime, si pittoresque dans mon œil, s'évanouirait de ma mémoire, et je voulais pouvoir le retrouver dans la vulgarité de ma vie future. Écrivons donc: ce ne sera pas le Parthénon, mais ce sera du moins une ombre de cette grande ombre qui plane aujourd'hui sur moi.
LXI.
Du milieu des ruines qui furent Athènes, et que les canons des Grecs et des Turcs ont pulvérisées et semées dans toute la vallée et sur les deux collines où s'étendait la ville de Minerve, une montagne s'élève à pic de tous les côtés.
D'énormes murailles l'enceignent; et, bâties à leur base de fragments de marbre blanc, plus haut avec les débris de frises et de colonnes antiques, elles se terminent dans quelques endroits par des créneaux vénitiens.
Cette montagne ressemble à un magnifique piédestal, taillé par les dieux mêmes pour y asseoir leurs autels.
Son sommet, aplani pour recevoir les aires de ces temples, n'a guère que cinq cents pieds de longueur sur deux ou trois cents pieds de large. Il domine toutes les collines qui formaient le sol d'Athènes antique et les vallées du Pentélique, et le cours de l'Ilissus, et la plaine du Pirée, et la chaîne des vallons et des cimes qui s'arrondit et s'étend jusqu'à Corinthe, et la mer enfin semée des îles de Salamine et d'Égine, où brillent au sommet les frontons du temple de Jupiter Panhellénien.
LXII.
Cet horizon est admirable encore aujourd'hui que toutes ces collines sont nues, et réfléchissent, comme un bronze poli, les rayons réverbérés du soleil de l'Attique. Mais quel horizon Platon devait avoir de là sous les yeux, quand Athènes, vivante et vêtue de ses mille temples inférieurs, bruissait à ses pieds comme une ruche trop pleine; quand la grande muraille du Pirée traçait jusqu'à la mer une avenue de pierre et de marbre pleine de mouvement, et où la population d'Athènes passait et repassait sans cesse comme des flots; quand le Pirée lui-même et le port de Phalère, et la mer d'Athènes, et le golfe de Corinthe, étaient couverts de forêts de mâts ou de voiles étincelantes; quand les flancs de toutes les montagnes, depuis les montagnes qui cachent Marathon jusqu'à l'Acropolis de Corinthe, amphithéâtre de quarante lieues de demi-cercle, étaient découpés de forêts, de pâturages, d'oliviers et de vignes, et que les villages et les villes décoraient de toutes parts cette splendide ceinture de montagnes!
Je vois d'ici les mille chemins qui descendaient de ces montagnes, tracés sur les flancs de l'Hymette, dans toutes les sinuosités des gorges et des vallées, qui viennent toutes, comme des lits de torrents, déboucher sur Athènes.
J'entends les rumeurs qui s'en élèvent, les coups de marteau des tireurs de pierre dans les carrières de marbre du mont Pentélique, le roulement des blocs qui tombent le long des pentes de ses précipices, et toutes ces rumeurs qui remplissent de vie et de bruit les abords d'une grande capitale.
Du côté de la ville, je vois monter par la voie Sacrée, taillée dans le flanc même de l'Acropolis, la population religieuse d'Athènes, qui vient implorer Minerve et faire fumer l'encens de toutes ces divinités domestiques à la place même où je suis assis maintenant, et où je respire la poussière seule de ces temples.
LXIII.
Rebâtissons le Parthénon: cela est facile, il n'a perdu que sa frise et ses compartiments intérieurs. Les murs extérieurs ciselés par Phidias, les colonnes ou les débris des colonnes y sont encore. Le Parthénon était entièrement construit de marbre blanc, dit marbre pentélique, du nom de la montagne voisine d'où on le tirait.
Il consistait en un carré long, entouré d'un péristyle de quarante-six colonnes d'ordre dorique. Chaque colonne a six pieds de diamètre à sa base, et trente-quatre pieds d'élévation. Les colonnes reposent sur le pavé même du temple, et n'ont point de base. À chaque extrémité du temple existe ou existait un portique de six colonnes. La dimension totale de l'édifice était de deux cent vingt-huit pieds de long sur cent deux pieds de large; sa hauteur était de soixante-six pieds.
Il ne présentait à l'œil que la majestueuse simplicité de ses lignes architecturales. C'était une seule pensée de pierre, une et intelligible d'un regard, comme la pensée antique. Il fallait s'approcher pour contempler la richesse des matériaux et l'inimitable perfection des ornements et des détails. Périclès avait voulu en faire autant un assemblage de tous les chefs-d'œuvre du génie et de la main de l'homme, qu'un hommage aux dieux; ou plutôt c'était le génie grec tout entier, s'offrant sous cet emblème, comme un hommage lui-même à la Divinité. Les noms de tous ceux qui ont taillé une pierre ou modelé une statue du Parthénon sont devenus immortels.
LXIV.
Oublions le passé, et regardons maintenant autour de nous, alors que les siècles, la guerre, les religions barbares, les peuples stupides, le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans.
Il ne manque que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes: elles sont tombées, en blocs entiers et éclatants, sur les pavés ou sur les temples voisins: quelques-unes, comme les grands chênes de la forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes; d'autres ont glissé du haut du parapet qui cerne l'Acropolis, et gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme dans une carrière les rognures des blocs que l'architecte a rejetées.
Leurs flancs sont dorés de cette croûte de soleil que les siècles étendent sur le marbre; leurs brisures sont blanches comme l'ivoire travaillé d'hier. Elles forment, de ce côté du temple, un chaos ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté, empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux: de loin, on croirait voir l'écume de vagues énormes qui viennent se briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'œil ne peut s'en arracher; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint avec ce sentiment qu'on éprouverait pour des êtres qui auraient eu ou qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!
LXV.
Si on entre sous le péristyle et sous les portiques, on peut se croire encore au moment où l'on achevait l'édifice: les murs intérieurs sont tellement conservés, la face des marbres si luisante et si polie, les colonnes si droites, les parties conservées de l'édifice si admirablement intactes, que tout semble sortir des mains de l'ouvrier; seulement, le ciel étincelant de lumière est le seul toit du Parthénon, et, à travers les déchirures des pans de murailles, l'œil plonge sur l'immense et lumineux horizon de l'Attique.
Tout le sol à l'entour est jonché de fragments de sculpture ou de morceaux d'architecture qui semblent attendre la main qui doit les élever à leur place dans le monument qui les attend.
Les pieds heurtent sans cesse contre les chefs-d'œuvre du ciseau grec: on les ramasse, on les rejette, pour en ramasser un plus curieux; on se lasse enfin de cet inutile travail; tout n'est que chef-d'œuvre pulvérisé.
Les pas s'impriment dans une poussière de marbre; on finit par la regarder avec indifférence, et l'on reste insensible et muet, abîmé dans la contemplation de l'ensemble, et dans les mille pensées qui sortent de chacun de ces débris. Ces pensées sont de la nature même de la scène où on les respire: elles sont graves comme ces ruines des temps écoulés, comme ces témoins majestueux du néant de l'humanité; mais elles sont sereines comme le ciel qui est sur nos têtes, inondées d'une lumière harmonieuse et pure, élevées comme ce piédestal de l'Acropolis, qui semble planer au-dessus de la terre; résignées et religieuses comme ce monument élevé à une pensée divine, que Dieu a laissé crouler devant lui pour faire place à de plus divines pensées!
LXVI.
Je ne sens point de tristesse ici; l'âme est légère, quoique méditative; ma pensée embrasse l'ordre des volontés divines, des destinées humaines; elle admire qu'il ait été donné à l'homme de s'élever si haut dans les arts et dans une civilisation matérielle; elle conçoit que Dieu ait brisé ensuite ce moule admirable d'une pensée incomplète; que l'unité de Dieu, reconnue enfin par Socrate dans ces mêmes lieux, ait retiré le souffle de vie de toutes ces religions qu'avait enfantées l'imagination des premiers temps; que ces temples se soient écroulés sur leurs dieux: la pensée du Dieu unique jetée dans l'esprit humain vaut mieux que ces demeuras de marbre où l'on n'adorait que son ombre. Cette pensée n'a pas besoin de temples bâtis de main d'homme: la nature entière est le temple où elle adore.
LXVII.
À mesure que les religions se spiritualisent, les temples s'en vont: le christianisme lui-même, qui a construit le gothique pour l'animer de son souffle, laisse ses admirables basiliques tomber peu à peu en ruine; les milliers de statues de ses saints descendent par degrés de leurs socles aériens autour de ses cathédrales; il se transforme aussi, et ses temples deviennent plus nus et plus éclairés à mesure qu'il se dépouille des superstitions de ses âges de crépuscule et qu'il résume davantage la grande lumière qu'il propagea sur la terre, la pensée du Dieu unique prouvé par la raison et adoré par la vertu.
Lisez le Phidias de M. de Ronchaud, et vous comprendrez la grandeur du monument dans la grandeur du poëte.
LXVIII.
Tel est ce livre de Phidias, cet Homère de la pierre, qui a reconstruit l'Olympe en marbre comme le premier Homère l'avait reconstruit en vers plus immortels que ses divinités.
M. de Ronchaud, à son tour, vient de nous traduire en belle prose française cet architecte et ce sculpteur du Parthénon. Dans chaque coup de ciseau il a ressuscité le génie de la beauté grecque; il nous a rendus contemporains de Périclès, de Praxitèle et de Phidias.
LXIX.
Vous qui ne pouvez pas aller admirer ce génie sur place, lisez et relisez ces pages, et que le jeune auteur de ce livre retourne en paix dans sa solitude paternelle de Saint-Lupicin, après avoir allumé en nous le feu de l'enthousiasme pour ce beau lapidaire, puis qu'il nous prépare en silence à ces leçons sur le beau du dessin et de la couleur étudiés dans ces grands poëtes du pinceau, Michel-Ange, le Titien et Raphaël.
Lamartine.
LXXVIIIe ENTRETIEN.
REVUE LITTÉRAIRE
DE L'ANNÉE 1861 EN FRANCE.
M. de Marcellus.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
La mort juge la vie; le glas de la cloche funèbre qui appelle les parents et les amis aux funérailles d'un homme d'étude, est le tocsin du cœur pour sa mémoire.
On résume en un clin d'œil sa vie et ses œuvres; on se demande: Qu'avons-nous perdu?
C'est ainsi que nous fûmes frappé non-seulement au cœur, nous-même, ami, collègue et voisin de campagne, presque contemporain d'années de M. de Marcellus, il y a quelques mois, en recevant le billet de faire part qui nous convoquait inopinément à ses obsèques, mais frappé à l'esprit; c'est ainsi qu'en nous interrogeant quelque temps après avec plus de sang-froid sur ce que la France venait de perdre en lui, nous nous répondions: «La France vient de perdre non un orateur, non un poëte, non un écrivain de profession, non un savant de métier, mais plus qu'un orateur, plus qu'un poëte, plus qu'un écrivain, plus qu'un érudit; elle vient de perdre un homme de goût!
«Le dernier des classiques est mort!»
II.
Or qu'est-ce qu'un homme de goût? qu'est-ce qu'un classique? Qu'est-ce que les Anglais appellent un grand scholar, un lettré par excellence?
C'est un homme qui, sans rien prétendre, aspire à tout; c'est un volontaire de la littérature; c'est un homme qui, doué d'un doux loisir et convaincu que les jouissances de l'esprit sont les premières des jouissances, consacre ce loisir aux études désintéressées qui remplissent les heures vides de certains jours, et qui les font couler comme un fleuve fertilisant sur les bords de la vie.
C'est un homme qui a plus de bonheur à admirer les autres qu'à être admiré lui-même; qui demande pardon de son mérite à ceux qui en ont souvent moins que de prétention, et qui, ne briguant aucun renom pour lui, forme ce milieu anonyme, atmosphère vivante de ceux qui parlent ou écrivent, la galerie qui applaudit, la critique, le parterre des lettres, sans lequel il n'y aurait point de lettres dans un pays, le nom collectif, un des noms de ce public d'élite enfin qui n'affecte aucune gloire, mais qui la donne à une nation, dont la première gloire est d'aimer ceux qui d'une part de leurs noms lui font un surnom national et immortel.
III.
Voilà ce qu'on appelle un homme de goût! Ajoutons que ces esprits exquis sont en général des esprits classiques, adorateurs des traditions, imitateurs des modèles transmis par les âges, traducteurs des chefs-d'œuvre que l'antiquité nous a légués; répugnant aux innovations de style toujours un peu désordonnées ou hasardeuses et faisant dresser l'oreille au goût, conservateurs un peu timides des formes du style; ayant le culte respectueux du beau antique, sans en avoir le fanatisme; classiques, en un mot, de caractère, d'éducation, d'habitude, derrière lesquels on peut marcher un peu lentement, mais avec lesquels on ne risque pas de s'égarer; des guides des lettres, en un mot.
Le premier des hommes de goût, le dernier des classiques! voilà ce que la France littéraire venait de perdre avec M. de Marcellus.
IV.
Je ne voulus pas prendre la plume et analyser la perte que la littérature classique venait de faire en lui, dans le premier moment de ma douleur: je craignais que le cœur en moi ne faussât le jugement ou n'exagérât l'éloge; je voulais rester vrai pour être juste. J'attendis que les quelques jours de liberté que tout homme trop affairé se donne en automne me renfermassent dans le solitaire manoir de Saint-Point, déshabité maintenant en attendant qu'on m'en dépouille, et me rapprochassent de ce château d'Audour, ouvert il y a moins d'un an à l'hospitalité littéraire, et maintenant fermé par le deuil d'une veuve muette de douleur, qui n'accepte que les consolations de l'amitié.
La solitude complète est la consolatrice des pertes trop senties, parce qu'elle n'essaye pas de consoler l'inconsolable, et qu'elle ne tente pas de s'interposer entre ce qu'on a perdu et ce qu'on voit toujours.
V.
Le château d'Audour, dans une des hautes vallées qui séparent le Mâconnais du Charolais, était la résidence d'automne, le Tusculum studieux de M. de Marcellus, depuis que la Restauration, qu'il avait tant aimée, avait été renversée et proscrite par ceux auxquels elle avait rendu la patrie, depuis que la République avait remplacé cette anarchie royale et que le neveu de César régnait en France.
Cet Audour est un immense édifice semblable à un caravansérail d'Orient, s'élevant seul au sommet d'une colline de sable; les grilles en sont toujours ouvertes du côté du nord, comme si le passant avait droit d'asile dans ses vastes corridors, où le colporteur ambulant dépose sa balle à l'ombre sans que personne l'interroge sur son droit d'emprunter cette ombre pour se reposer.
Du côté du midi, des enfilades de salles et d'appartements ouvrent par un perron sur une vallée étroite, reste d'une terrasse, où des pentes gazonnées, des bouquets de cèdres et de sapins et un lac conduisent l'œil jusqu'au delà de la vallée, et le font remonter sur une large colline où la route blanche et vide serpente entre une forêt de chênes. Quelques rares toits gris, couverts de chaume, y fument le soir et le matin et indiquent la place des chaumières qu'on ne découvre au loin qu'à leur fumée dans le ciel. C'est un château de Marie Stuart dans un paysage écossais.
VI.
C'est une chose remarquable en général, que ces hommes d'étude, de goût, de littérature exquise et savante, habitent, comme Walter Scott, des demeures féodales, comme la Brède de Montesquieu, comme Montbar et sa tour de Buffon, comme le manoir de Montaigne en Gascogne, comme M. de Marcellus à Audour.
Il semble que ces solitaires résidences inspirent à leurs possesseurs quelque chose du repos, des loisirs studieux, des goûts conservateurs, des contemplations philosophiques qui caractérisent ces hommes de paix.
On n'y entend que le bruit des feuilles qui tombent; rien n'y distrait l'oreille, les yeux, l'esprit; cela force à penser.
Quelque grande salle au fond de l'édifice, au rez-de-chaussée, renferme hermétiquement une vaste bibliothèque poudreuse, pleine dans les rayons d'en haut de volumes de toutes langues, presque pétrifiés dans leurs stalles, sous leur reliure à fermoir, et, sur les tablettes inférieures, des brochures nouvelles et en désordre attestent la continuité du maître à se tenir en rapport avec ce que l'espèce humaine produit de nouveau et son attention à ce qui se passe sur la terre.
Quand un étranger arrive le soir, c'est là qu'on va chercher le maître, et qu'on le trouve, à la lueur d'une lampe qui s'use, attablé, la plume à la main, devant un texte grec ou latin, anglais ou italien, qu'il quitte avec joie pour accueillir un ami, sûr de retrouver son texte et sa pensée à la même place le lendemain!
VII.
C'est ainsi qu'en arrivant inopinément à Audour, dans quelque soirée d'automne, j'étais sûr de trouver M. de Marcellus dans sa bibliothèque.
—Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? me disait-il en me tendant la main.
—Il y a de nouveau, lui disais-je selon les temps, que nos amis les Bourbons de la branche aînée, chassés du trône par l'inconstance du peuple et par l'infidélité de leur maison, vont errer à travers l'Europe deux fois victimes.
—C'est notre condamnation à l'exil intérieur que notre fidélité nous impose, me répondit-il résolûment, quoique tristement. Nous ne pouvons pas, lors même que nous le voudrions, apostasier nos maîtres et servir leurs ennemis.
J'ai envoyé ma démission au nouveau gouvernement de toutes mes fonctions diplomatiques, délices et orgueil de ma jeunesse, et même la démission des droits à la pairie que le refus de serment de mon père m'ouvrait, et que le serment exigé interdit à ma conscience.
Je suis mort d'aujourd'hui au monde, et voici mon tombeau, me dit-il en me montrant sa bibliothèque grecque; j'y viens vivre avec Homère et Tacite, amis immortels des imaginations sensibles et des âmes fermes, qui nous consolent de survivre aux écroulements du temps!
VIII.
Et moi aussi, lui disais-je, j'ai porté mon refus de service au roi nouveau, favori, complice peut-être de la fortune.
Je résigne des fonctions honorifiques ou lucratives que je tiendrais de la faveur du prince, mais je ne résigne pas mon patriotisme; et si le peuple, revenu de son égarement, me désigne pour le servir dans ses comices, j'obéirai à son appel. En attendant, je vais voyager quelques années dans cet Orient que vous déchiffrez aujourd'hui.
IX.
Ainsi dit, ainsi fait: il s'abîma dans ses études, je montai dans mon navire.
Quinze ans se passèrent; le peuple, dégoûté d'intrigues, avait renversé son idole. J'avais porté le poids d'un interrègne, j'avais contribué à remettre la France debout, et la France sous le nom de République; la République s'était hâtée d'être ingrate; elle avait remis l'épée à un soldat. J'étais revenu, soulagé et non surpris, me reposer quelques jours du fardeau d'une année et réparer mes forces dans ma solitude; j'allai voir mon voisin, le solitaire d'Audour.
—Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.
—Rien de nouveau, lui criai-je en descendant de mon cheval; de quelque nom qu'on l'appelle, monarchie ou république, le peuple est toujours peuple, c'est-à-dire ignorant et mobile. À peine règne-t-il qu'il est déjà las de son règne; il n'aura pas de repos qu'il n'ait créé un nouveau règne.
L'opposition libérale a déjà démasqué le bonapartisme, cette superstition du sabre. Je vois poindre une dynastie populaire retrempée depuis trente ans dans les légendes de la guerre. Un Bonaparte, nommé président de la République, couve un empereur. Espérons qu'il aura plus de génie civil que son oncle n'avait eu de génie militaire. S'il en est ainsi, ce sera une halte dans les vicissitudes de l'Europe; je vais voyager de nouveau en Orient. La République fait peur d'elle-même à la France; la Montagne s'amuse à jouer à la Terreur, la Terreur est une machine usée qui irrite tout le monde et qui n'intimide personne. Une république qui joue à la peur entre un peuple effrayé et un chef ambitieux a bientôt perdu la liberté. Détournons les yeux, nous n'avons pas pu leur inspirer la prudence.
Laissons aller le monde à son courant de hasard! Adieu, nous nous reverrons dans deux ans. Et je partis.
X.
Quand je revins, la République était l'Empire. M. de Marcellus continuait de reporter ses regards en arrière, et moi à payer à mes braves amis le prix d'une vie politique qui m'avait ruiné en sauvant un jour mon pays. Je ne me doutais guère que je ferais un jour l'épitaphe de ce cher voisin. Voici sa vie en deux mots.
XI.
Il était né dans le midi de la France, près de Bordeaux, patrie de l'éloquence des Girondins, de la philosophie sceptique et spéculative de Montaigne, de la science politique de Montesquieu, cet Aristote moderne de la France.
Il passa sa première jeunesse au château de Marcellus, dirigé dans ses études par son père, aussi classique que lui. Son mariage, sa carrière, l'avaient éloigné de ce lieu; mais son cœur y était resté, et il y retournait toujours avec bonheur. Le nom de Marcellus venait d'un camp romain établi sur ce coteau. La terre avait été achetée d'Henri IV lui-même, et sa famille y ajouta alors ce nom. Ce Marcellus romain, au lieu de mourir comme Caton ou Brutus, ou de plier de mauvaise grâce comme Cicéron, avait pris l'exil comme un intermédiaire entre la persécution et l'abjection; il s'était retiré volontairement dans l'île de Mitylène; il y vivait d'études compatibles avec la tyrannie et avec la liberté; il avait conservé ses amis à Rome, et entre autres Cicéron qui lui écrivait sans cesse d'y rentrer afin d'avoir un complice de sa faiblesse. Mais Marcellus persistait à penser que la meilleure place sous un tyran aimable et doux était la plus éloignée; il vécut à distance et mourut en paix, véritable homme d'honneur de la République.
Ce que la République était pour le général romain, la Restauration le fut pour M. de Marcellus: un engagement auquel il ne voulut jamais manquer, véritable homme d'honneur de la Restauration.
XII.
Sa famille avait adopté avec passion cette cause; elle l'honora par sa fidélité.
Fidèle jusqu'à la persécution, disait son père, poëte et orateur du second ordre qui célébrait l'autel en assez bons vers et qui défendait le trône en assez bonne prose contre les libéraux de 1815 dans les académies et dans les Chambres. Les épigrammes du côté gauche pleuvaient sur ses vers et sur ses discours.
Mais il s'honorait de ses blessures comme un intrépide soldat de cette double cause, et il faisait de ces traits de la haine de parti ce que les Romains faisaient des flèches des Parthes, des trophées dans le temple de la Gloire, disant à Dieu et au roi: Voilà les armes que j'ai bravées pour vous!
Comme M. de Bonald et M. de Chateaubriand, il se sacrifiait à leur cause; il faut des soldats aux chefs. Ils le récompensèrent de son dévouement sincère dans sa personne en le nommant pair de France, et dans ses enfants en nommant M. de Marcellus secrétaire d'ambassade à Constantinople.
XIII.
L'esprit classique et politique du jeune homme était merveilleusement adapté à la diplomatie; mais cet esprit, s'il n'avait pas la chaleur, en avait d'autant plus la clarté. Il avait été supérieur et prématuré dans les études. Les langues hébraïque, latine, grecque surtout, lui étaient aussi familières que l'idiome de famille.
D'un extérieur noble et élégant, il avait une physionomie fine, mais point audacieuse.
Parlant peu, mais répondant juste, il était alors très-enclin à cette ironie douce de ceux qui ont bu de bonne heure les eaux de la Garonne; il en conserva quelque chose toute sa vie, même quand les déceptions et les révolutions eurent altéré le fond de son âme. L'ambition honnête de bien servir était sa seule préoccupation.