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Cours familier de Littérature - Volume 13 cover

Cours familier de Littérature - Volume 13

Chapter 99: XLI.
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About This Book

L'essai examine les choix politiques et moraux de la période révolutionnaire en affirmant que l'Assemblée faillit en maintenant la royauté au lieu d'établir légalement la république, choix qui transforma une transition possible en vagues de violence. L'auteur analyse le rôle des Girondins et de figures comme Madame Roland, reconnaissant leurs élans tout en critiquant leur pose publique et son manque d'authenticité affective. Il montre comment l'absence d'une proclamation réfléchie facilita les insurrections, les massacres et la radicalisation, et argue qu'un gouvernement conçu pour une époque de mouvement aurait mieux canalisé les forces révolutionnaires.

Mais pardon encore de cette digression déplacée à propos de la rivière d'Ain, à laquelle les Arabes avaient donné un nom sonore comme l'écho des rochers d'où il tombe en cascades de saphir, et que les Gaulois ont rendu muet comme leur langue de corne et de caoutchouc.

XX.

Après s'être rafraîchie et enivrée comme l'Arabe lui-même au vent de cette rivière, femelle du Rhône, elle se précipite vers lui dans les plaines du Dauphiné.

On s'engorge comme elle dans les premiers défilés de roches grises qui tracent son cours, à droite, vers les montagnes du Bugey, à gauche, vers les collines du Revers-Mont et de la basse Franche-Comté. Cette route est serpentante comme la couleuvre d'eau bleue qui se glisse à vos pieds à travers les prairies étroites et les petits caps de rocher qui servent de lit à la rivière. L'écume et la fraîcheur de sa course, le cliquetis des cailloux qu'elle remue en courant, vous inspirent le frisson voluptueux d'un bain frais.

Des groupes de jolies pêcheuses, trempant leurs jambes nues dans l'eau transparente, et se jetant, avec de joyeux rires, les gouttelettes de l'eau de leurs filets au visage, forment à chaque tournant sous vos yeux de vrais paysages du Poussin.

On se croirait dans les gorges de la Sabine d'Horace, sur les rives du præceps Anio; tout a un caractère de grâce et de gaîté terrestres qui rappellent l'Arcadie: ses bergers, ses pêcheurs, ses nymphes, ses radeaux chargés d'herbes odorantes qui traversent le fleuve au chant des faneuses pour porter d'une rive à l'autre les foins du pré penchant à la meule ou à l'étable des troupeaux.

C'est ainsi que de scène en scène pastorale on arrive à la hauteur de la vallée de Nantua, sans y entrer et en la laissant à sa droite.

XXI.

Le lac de Nantua, comme celui de Némi, remplit tous les creux de cette vallée, encaissée dans de sombres falaises de sapins. L'éclat du soleil d'été qui s'y répercute dans sa nappe éblouit la vallée entière d'une fumée de lumière, d'une sorte de brouillard de rayons qui double tout à coup le jour de la surface de la vallée, comme une glace double la clarté dans une chambre obscure; on ne voit pas encore le lac qu'on voit déjà sa lueur monter dans le ciel comme un incendie des eaux; on regrette de ne pas pénétrer dans cette gorge éblouissante, qui mène le voyageur par une avenue d'eau et de forêts à Genève; mais la route de Franche-Comté continue à suivre la rivière d'Ain, et on la côtoie de village en village sur des collines qui s'élèvent insensiblement et par une vallée qui se rétrécit toujours.

À mesure qu'elle se rétrécit et qu'elle s'élève, on découvre au fond une perspective tout à fait alpestre, qu'on était loin de prévoir en s'y engageant pour remonter le cours de la rivière. C'est une accumulation de hautes cimes noires qui semblent se défier les unes les autres à qui s'élèvera le plus haut et le plus abruptement dans l'éther, et qui ferment d'une barrière infranchissable à l'œil l'horizon jusque-là ouvert devant vous.

Ces montagnes, comme entassées confusément par la main du Créateur, sont en général arrondies en forme de dômes, les unes noires des forêts de pins qui les tapissent de leurs ombres, les autres vertes des pâturages qui les veloutent; celles-ci nues et grisâtres parce que leur pente plus rapide en a laissé glisser l'humus, que le soleil du soir en s'y répercutant à nu les fait blanches à l'œil comme des falaises lointaines au bord de la mer; quelques-unes, derrière les autres, sont tachées au nord de quelques flaques de neige, restes de l'hiver dernier qui attendent un autre hiver; phares de montagnes que les bergers regardent s'allumer ou s'éteindre selon que le soleil levant les frappe, ou que le soleil couchant leur retire ses derniers rayons en descendant du ciel.

XXII.

On est saisi tout à coup d'une certaine terreur inattendue en se voyant si près de ces cimes du haut Jura; elles semblent former devant vous un rempart confus de hauteurs inaccessibles, à travers lesquelles il faut s'engager, sans apercevoir par quelle brèche ou par quelle poterne on pourra les aborder et les franchir. La sainte horreur de poëte qui habite les bords de l'Océan sur le rivage, habite aussi les pieds des montagnes sans issues; c'est l'impression du Jura vertigineux au moment où il vous apparaît, s'élevant toujours plus à mesure que vous vous élevez vous-même sur ses premiers plans, pour vous en présenter d'autres plus infranchissables en apparence.

Vous les franchissez, cependant, par des routes qui se déroulent aussi à mesure, tantôt en les contournant par le flanc assez arrondi de la montagne, tantôt sur des plateaux élevés, aussi rocheux, mais aussi planes que les grèves d'une mer desséchée; tantôt descendant dans les gorges tracées par les torrents entre les racines, et en suivant aux bords de ces eaux courantes les sombres avenues gouttières de ces dômes en été.

XXIII.

Des usines de fer fument, brillent, tournent, frappent, retentissent, bouillonnent, bourdonnent, écument à tous les tournants de ces rivières où l'industrie de l'habitant a voulu utiliser une cascade ou une chute plus escarpée de l'eau sur la roue grinçante qui fait mouvoir l'axe métallique des leviers.

Les scieries reçoivent, par des ornières gigantesques, les cadavres encore verts des sapins; ils glissent avec des bonds de tangage jusque sur le bord des cataractes où la dent de l'acier va les démembrer; d'autres, lancés tout entiers sur l'eau courante, vont flotter jusqu'à la rivière d'Ain, et jusqu'au Rhône, pour servir de mâts aux navires et pour plier sans rompre sous les voilures, de même qu'ils ont plié et se sont redressés sur la montagne, sous leurs feuilles et sous le vent, comme pour s'exercer à porter le poids des tempêtes.

XXIV.

On remonte de ces entonnoirs des gorges du Jura sur d'autres plateaux d'où l'on redescend de nouveau pour admirer des scènes semblables et pour remonter encore à d'autres plateaux, jusqu'au nœud principal et culminant de ces montagnes aux trois grandes et profondes vallées, divergeant et serpentant, comme des rayons de roue divergent du moyeu, en courant vers la plaine.

Le vallon de Saint-Claude surtout, dont la ville se confond au fond d'une gorge avec les falaises grises de ses rochers, a une profondeur, des tourments, des anfractuosités, des abîmes, des vertiges qui fascinent les yeux du haut de ces divers plateaux qui la dominent de si haut et de si loin; je n'ai vu de pareils effets de perspective dans les profondeurs que dans le Liban, quand au pied des cèdres on plonge de l'œil sur la petite ville industrielle de Zharklé, pleine de couvents et de fabriques d'armes, sur les deux marches d'un ravin, dans une anse, entre deux parois perpendiculaires de rochers crénelés de sapins.

XXV.

Saint-Claude, ville aussi toute sacerdotale et toute laborieuse des petites industries du fer et du buis ciselé, est la Zharklé du Jura; ses cloches retentissent et ses cheminées fument; ses silences dorment et ses cours d'eau, et ses scieries, et ses enclumes, et ses tours où l'on façonne le buis, bruissent comme une ville fantastique qui apparaît hors de la portée des sens, au fond d'un des cercles du Dante, à travers le brouillard des eaux pulvérisées par leur chute et des rayons du soir répercutés par les parois de ces montagnes.

Une pente rapide vous y conduit en longs circuits et en lacets situés sur les corniches de ces pentes; de temps en temps un village suspendu apparaît avec ses vergers en déclivité. Sur la route, au-dessus de la chaussée, les filets d'eau, gouttières des neiges, suintent à travers les gros blocs de roche, remparts cyclopéens de ces métairies.

XXVI.

C'est sur le flanc d'un de ces hauts plateaux, au milieu des noyers, des houx, des noisetiers, des vignes sauvages qui serpentent entre les haies d'épines noires et de buis parfumé, que se trouve le petit village alpestre de Saint-Lupicin, nom sauvage comme le site.

Sa vieille église, remarquée des voyageurs par son caractère oriental et par ses découpures de pierre, porte l'hiver son linceul de neige, comme une morte attendant le fossoyeur sur la grille du cimetière; des maisons de paysans isolées ou groupées, une auberge peinte s'ouvrent sur la principale rue; sa porte est obstruée par une file de ces chariots comtois, attelés d'un seul cheval au collier garni de sonnettes, caravane de montagnes tout à fait semblable aux interminables caravanes de chameaux de Mésopotamie qu'on rencontre dans les défilés de Damas; de petits champs pierreux ou quelques grasses chènevières, de noir humus tombé des rochers et retenu par des murs de pierres sèches autour de l'étable, voilà Saint-Lupicin.

Une seule maison, haute et isolée du reste du hameau par une cour, un jardin potager, une longue charmille taillée en muraille domine le village. Cette maison, moitié seigneuriale, moitié bourgeoise, ressemble au donjon d'un vieux manoir féodal dont le temps a emporté les deux ailes, et qui est resté debout comme un vestige et comme un asile de l'antique famille dont elle abrite encore les débris.

Elle est haute, carrée, percée d'un perron sur une terrasse au premier étage, de cinq fenêtres et d'un large balcon au second; un toit construit en pyramide aiguë la surmonte, afin de laisser glisser les neiges trop pesantes en hiver.

Ce toit ne brille pas, comme en Savoie ou en Suisse, d'ardoises luisantes, livrée d'opulence sur les maisons du riche; il est recouvert de petites plaques minces de sapin qui simulent mal les feuilles d'ardoise, et qui sont clouées par leur extrémité supérieure aux chevrons de la charpente; la pluie et la neige les salissent, la mousse jaunie les tapisse, le vent les emporte, et quand l'incendie les approche, elles s'envolent en brandons de flammes et en étincelles crépitantes portant au loin dans les villages la terreur et la pluie de feu tombant du ciel sur les autres toits.

XXVII.

Les diverses terrasses sur lesquelles le donjon grisâtre est élevé ou auxquelles il est adossé, ou dont il est flanqué d'un côté, donnent des places diverses aux chambres: de plain-pied d'un côté, avec les jardins, on est de l'autre au premier étage; cette disposition de terrain sur les pentes de montagnes donne du mouvement, du pittoresque, des escaliers, des paliers, des rampes extérieures et intérieures aux maisons; elles semblent, comme un manteau pétrifié, suivre en rampant dans leur inflexion au sol les ondulations de la roche ou du gazon qui les porte. Ces accidents de construction font les charmes des paysagistes; le donjon de Saint-Lupicin avec ses terrasses, ses jardins encaissés dans des décombres, ses cours de fermes pleines du vagissement des vaches, du chant des coqs, du roucoulement des pigeons qui blanchissent les rebords du toit des puits rustiques où la corde arrondie repose sur les auges dans des troncs d'arbres creusés pour abreuver les étables, arrête l'œil du passant.

Si on entre dans la cour, on voit d'un côté une allée de marronniers, luxe rare de végétation dans ces contrées déjà froides; de l'autre, à l'extrémité de carrés du jardin, un pavillon de repos du style architectural de Louis XV, rappelant prétentieusement Versailles dans cette sauvagerie des lieux et des mœurs.

Des fenêtres de ce pavillon, on plonge à gauche sur la profonde gorge descendant vers la ville de Saint-Claude, de l'autre sur le château de Prat, dont mon père a porté quelque temps le nom et qui était un des domaines de mon grand-père dans cette contrée. Plus bas, on voit reluire et on entend gronder au fond d'un ravin inaccessible le torrent du Lignon qui court en circuitant autour des collines abruptes rejoindre la Bienne, rivière de Saint-Claude dans la vallée de Malingès.

XXVIII.

C'est là le village et le manoir de Saint-Lupicin. De gros noyers disséminés dans les champs en pente les signalent au voyageur.

Il y a loin de là à Athènes, avec le Parthénon pour diadème, le ciel transparent de l'Attique pour dais, l'olivier pour ceinture, la mer étincelante pour horizon, et c'est là pourtant que l'adorateur d'Athènes, l'idolâtre de Phidias, le Winckelman français, le lapidaire du beau dans la nature, dans la poésie, dans l'architecture, dans la statue, dans la pierre, dans la femme, dans toutes les réalités et dans tous les rêves, habite seul, jeune et grave comme un solitaire du mont Athos, dans son couvent tapissé de lambris de planches de sapin, ces lambris étant sculptés par les artistes autrefois si justement renommés de Saint-Claude pour leurs bustes de Voltaire, taillés au couteau dans la racine de buis.

Des chambres dont le plancher est couvert de livres et de gravures, la vaste cheminée où pétillent les copeaux de sapin, reste de la hache des bûcherons, une vieille nourrice devenue servante et reine des cuisines, des laboureurs et des bergers gardiens de ces belles vaches du Jura, quelques fermiers des hautes métairies qui lui payent leurs redevances sur la fin de l'automne, en fromages et en rayons de miel de leurs ruches, voilà tout le luxe, tout le mouvement, toute l'opulence du gentilhomme du Jura.

XXIX.

Celui-là n'est pas né à Saint-Lupicin, ce n'était qu'un fief de sa famille; la principale habitation de ses pères était dans la plaine vineuse du Jura, riche et grasse, et dans les environs de Lons-le-Saunier, capitale de ces montagnes.

C'est là qu'est né Louis de Ronchaud. Son père, gentilhomme franc-comtois, attaché aux Bourbons par leurs droits traditionnels, et surtout par leurs malheurs, fut élu par le peuple à la chambre des députés en 1816, pour représenter le pays. La loyauté de sentiment jointe à la modération et au patriotisme de race donna à sa candidature une unanimité de convenances aristocratiques et de confiance populaire qui fut justifiée par ses votes; il fut royaliste sans cesser d'être national. Sa mort précoce affligea du même deuil les royalistes et les libéraux. Il laissait une veuve encore jeune et trois enfants, deux fils et une fille; ils furent bientôt après orphelins; Louis de Ronchaud, qui était l'aîné, n'usa de ses droits que pour prodiguer à son frère et à sa sœur les sacrifices que son père aurait faits à ses enfants.

Son frère eut en partage la terre et l'habitation principale de la maison; sa sœur, aujourd'hui veuve, fut mariée à un gentilhomme de Montauban. Elle a apporté, dans ce Midi presque espagnol, cette limpidité sereine du caractère du Nord, beauté des étoiles dans nos nuits d'hiver; ses yeux couleur d'eau du lac d'Antre sur le plus haut sommet de Saint-Lupicin, et ses cheveux blonds, soyeux et touffus comme une poignée de lin du Jura, rappellent aux climats méridionaux qu'elle habite l'image d'une Velléda des Gaules, les pieds nus dans les neiges, la tête dans l'auréole de l'inspiration grecque ou romaine.

XXX.

Son frère, Louis de Ronchaud, lui ressemble beaucoup par cette physionomie étrange de l'enthousiasme qui se possède dans le calme, et de la réflexion qui s'enflamme dans le mouvement.

La mort de cette mère, le mariage de cette charmante sœur, l'éducation de son frère achevée, le partage des biens de la maison, dans lequel il ne se réservera que Saint-Lupicin, livrèrent ce jeune sage prématuré à la solitude et à lui-même.

Il était né poëte; sa vie fut sa poésie; il laissa tomber seulement, comme ses noyers de Saint-Lupicin livrent l'huile de leurs noix sous le vent d'automne, quelques pages succulentes de poésies intimes, recueillies par des amis et qui lui firent une de ces réputations de demi-jour plus douce, plus inviolable et plus durable que les gloires d'engouement parce que ce sont les gloires du cœur.

C'est ainsi que je connus son nom, son talent et sa personne, et qu'à première vue je devins, à son insu, son ami. Il vint ensuite me visiter à Saint-Point comme compatriote des rochers communs à nos deux familles du Jura. Nous pensâmes tout haut ou tout bas ensemble, car il y revint tous les ans à la chute des feuilles, jusqu'aux jours où les événements de 1848 me ravirent printemps, été et automne, et me précipitèrent dans le tourbillon où il n'y a plus de halte ni de repos dans la vie. On est comme le rocher précipité des montagnes, on ne marche plus, on roule.

XXXI.

Quoique fort jeune en 1848, le poëte de Saint-Lupicin, bien qu'issu comme moi de souche royaliste, fut convoqué par le peuple de son pays à venir au secours de la France sous la forme, alors la seule possible, d'une république de droit commun, sans privilége, sans dictature, et par conséquent sans proscriptions et sans échafauds.

Il ne s'en fallut que de quelques voix pour qu'il fût le représentant de la jeunesse de la Franche-Comté, comme son père l'avait été de l'âge mûr.

La république était l'idéal du beau platonique en matière de gouvernement, elle était de plus, alors, l'apothéose de la liberté sans tache, l'épreuve à faire de la raison d'un grand peuple voulant se gouverner par lui-même, puisque tous ses gouvernements tombaient d'eux-mêmes sous leur propre poids.

Le poëte, ce chercheur du beau dans l'histoire comme dans la nature et dans l'art, devenait donc républicain par naissance comme par nécessité.

L'ermite de Saint-Lupicin s'enflamma pour elle d'une passion grecque, romaine, française, puisée dans Thucydide, dans Tacite, dans les Girondins. Il aurait été éloquent, il était sage de caractère, il serait mort en souriant pour son idéal, sûr de le retrouver réalisé au delà de l'échafaud de madame Roland, de Vergniaud, d'André Chénier. Il y a de ces trois natures dans la sienne: une femme, un poëte, un orateur à la langue d'or, au cœur de citoyen.

Le sort de ces trois victimes de la liberté n'aurait pas contristé son dévouement. Hélas! il y a des sorts plus tristes qui font bien envier ces nobles trépas. J'en connais de tels: la vie aussi est un pilori, si elle n'est pas un échafaud. Lequel vaut mieux, d'une agonie d'esprit de vingt ans ou d'un coup de hache d'une seconde? Je le sais bien, moi, je ne dois pas le dire, de peur de tenter le désespoir des hommes qui savent plus aisément mourir que souffrir; ce ne sont pas les plus magnanimes.

XXXII.

Écarté de l'arène politique avant d'avoir combattu, Louis de Ronchaud s'ensevelit dans la solitude de son cœur et de ses pensées; il ne se laissa connaître que par quelques rares amis, à qui la grâce de son caractère n'en cachait pas la force, comme une femme d'Orient qui voile sa taille et son visage pour la foule, d'un blanc linceul, et qui ne le dépouille qu'en rentrant dans la maison, derrière les jalousies et les grilles de sa chasteté.

Il jeta un voile sur sa vie: il se consacra exclusivement au beau métaphysique, à cette divinité de la beauté morale, artistique et virginale, qui n'apparaît que dans la spéculation de ses adorateurs, et dont la réalité toujours incomplète, agitée, décevante, ne dérange jamais ni un trait de visage, ni un pli de la robe sur la statue idéale de l'idéale beauté.

Il se plongea dans les mâles études de l'antiquité grecque et de l'Allemagne, toujours antique; études sur la philosophie, sur la poésie, sur l'architecture, sur la musique, sur la sculpture, sur la peinture, ces cinq formes extérieures par lesquelles le beau, caché dans les langues, dans les sons, dans les lignes, dans les nombres, dans le marbre, dans les couleurs, se révèle avec plus ou moins d'évidence et de splendeur dans tous les temps et dans tous les lieux où Dieu suscite le génie pour dévoiler la beauté. Il faut que Pygmalion adore le premier la Divinité qu'il veut faire adorer aux hommes.

Pygmalion, en effet, dont on a fait le symbole de l'amour profane, n'est que le symbole du génie; il n'adore pas seulement le beau, il le crée.

Louis de Ronchaud est un Pygmalion sauvage qui n'adore pas son propre ouvrage, mais l'ouvrage du génie humain dans toute l'antiquité artiste à Athènes, et dans toute la renaissance chrétienne à Rome. Il nous dévoilera bientôt Michel-Ange, Raphaël, comme il vient de nous dévoiler Praxitèle et Phidias.

XXXIII.

C'est pour cette fouille savante et silencieuse, œuvre de sa vie mystérieusement active, quoique d'une activité sans bruit, comme celle des monastères contemplatifs du mont Athos ou du mont Jura, qu'il s'enferme pendant la moitié des années dans le donjon aux fenêtres fermées de Saint-Lupicin, qu'il voyage modestement le sac sur le dos en Attique, en Thessalie, en Arcadie, en Italie, en Angleterre, qu'il a recueilli et emporté les os de marbre de Phidias, et qu'il vient passer ses mois de loisir et d'hiver à Paris, caché non loin de moi et de ceux qu'il aime, dans une mansarde à grand horizon de l'avenue de Saint-Cloud, près l'arc de l'Étoile, mansarde élégante quoique modeste, véritable cellule d'un chartreux de l'art, toute tapissée de plâtres et de dessins, toute jonchée, sur les tapis, de livres de poésies et de sciences, toute poudreuse de poussière antique des fragments de marbre qu'il a recueillis.

XXXIV.

C'est dans un musée domestique tout semblable à cette chambre à coucher, où le lit sans rideau trouve à peine assez de place pour ses quatre pieds de bois blanc, que j'ai visité, jadis, l'enthousiaste et heureux vieillard de Smyrne, M. Fauvel, le restaurateur de l'Athènes antique, retiré avec ses larcins pieux dans son jardin de Smyrne, et dans sa maisonnette de la ville d'Homère. M. de Choiseul et M. de Chateaubriand, mon ami M. de Marcellus, l'avaient visité avant moi. Pendant que M. Fauvel ramassait ses pierres à Athènes, il me parlait souvent d'eux; mais il levait les épaules au nom de M. de Chateaubriand visitant le Parthénon avec un chaudronnier de Smyrne qui lui servait de guide à quinze sous par jour. «Ne m'en parlez pas, me disait-il, celui-là n'est qu'un faux prêtre de notre culte pour le marbre; il fouille du bout de sa canne à pomme d'or, qu'il appelle son bâton blanc, les cendres du foyer des terres dans l'Acropole; mais il n'y cherche que des mots, des images, de la gloire, et non des collections sacrées comme ces vestiges. Pèlerin de la gloire, il ne veut faire adorer que son nom. Qu'on l'adore à Paris, mais non à Smyrne.»

Et les jolies filles grecques, nièces de M. Fauvel, qui embellissaient de deux visages animés ce musée de beautés mortes, riaient aux éclats de cette puérile humeur du vieillard.

XXXV.

C'est ainsi que le poëte Béranger, le plus dépoétisant des hommes, parce qu'il faut être dénigrant pour complaire à la foule, me parlait, il y a peu d'années, de ses deux amis Chateaubriand et Lamennais, amis de situation plus que de cœur; il me rappelait de son vivant M. Fauvel, à qui il ressemblait beaucoup de figure; bon, spirituel et narquois, il aimait à trouver des petitesses dans les grandes choses, et des ridicules dans les respects.

Les jeunes hommes sérieux tels que Louis de Ronchaud n'ont point de ces irrévérences; pour eux, ce qui est beau est dieu; ils ne profanent ni une pierre ni un homme, de peur d'y profaner une divinité cachée dans l'art ou dans l'artiste. Un ridicule qui s'adresse si haut leur fait peur comme une impiété.

XXXVI.

Telle était la vie de ce solitaire, se nourrissant à l'ombre du toit de Saint-Lupicin de sa propre substance admirative, et trouvant d'ineffables délices d'esprit dans cette contemplation savante de tout ce que l'homme a fait de grand ou de beau sur ce globe, afin de se donner à lui-même et de pouvoir donner un jour aux autres un sursum corda scientifique, capable d'élever l'âme de son siècle et de la soutenir, au-dessus du plain-pied de la vie vulgaire, à la hauteur des plus sublimes manifestations du beau dans la morale, dans la politique et dans l'art.

Telle est la vie recueillie et cénobitique de ces heureux et rares esprits, jouissant de tout, cultivant tout, divinisant tout, qu'on appelle de ce doux nom: les dilettanti en Italie, les amateurs en France. C'est un même nom: CEUX QUI AIMENT; ceux qui aiment sans intérêt ce qui mérite le plus d'être aimé ici-bas, le bien, le beau, la vertu, le génie, le rayon divin transperçant à travers toutes choses humaines, âme ou marbre! Ces hommes sont le chœur chantant de l'humanité; ils regardent d'en haut ou d'en bas le drame que le siècle ou les siècles jouent sur la terre, et ils s'y associent par le regard et par la voix seulement, tantôt pleurant sur la chute de l'homme, tantôt le relevant de ses déchéances, tantôt le célébrant dans ses triomphes, prêtres de l'enthousiasme portant jusqu'au ciel, sur leurs strophes lyriques, l'apothéose du génie humain.

XXXVII.

Il n'y a rien de plus grand que l'admiration; elle est plus grande même que le génie, car elle est le génie désintéressé de soi-même, l'amour pour l'amour, le quiétisme de Fénelon, la charité parfaite transportée du christianisme dans l'art, le beau pour le beau.

Aussi ces hommes quand ils ont seulement, comme M. Fauvel, un creux habitable dans une ruine d'Athènes, une chambre basse sous un oranger et un figuier dans un jardin de Smyrne, ou, comme M. de Ronchaud, un vieux donjon de leurs pères sur un plateau pierreux au bord d'un torrent, en face de l'horizon præceps et dentelé du sauvage Jura, sont-ils au fond les plus heureux des hommes: leur caractère se ressent du calme des tombeaux qu'ils visitent, de la sérénité du désert qu'ils parcourent, de la splendeur limpide des cieux; car l'antiquité grecque, romaine, asiatique, a laissé dans les pyramides, dans les Thèbes, dans les Panthéons, dans les Palmyres, dans les Balbeck, dans les Colisées, les vestiges de ses grandeurs, les cadavres de ses monuments mutilés.

Le poëte et l'antiquaire contractent sur leur physionomie cette impression d'éternité qui méprise la terre fugitive, parce qu'elle vit dans tous les âges. Que leur fait le présent? ce présent n'a qu'un jour; ils habitent, dans la permanence de leurs pensées, avec les immortels de l'histoire et de l'art; ils sont contemporains de tous les passés et de tous les avenirs; ils sont les abstractions supérieures de notre infime personnalité; ce qu'ils habitent le moins, c'est notre terre: leur conversation, comme dit l'Apôtre, est avec les esprits invisibles; purs esprits eux-mêmes, ils sont imperméables à nos misères de fortune ou de vanité. Voilà les dilettanti ou les amateurs; race dont je suis un peu moi-même, que j'ai beaucoup recherchée et souvent enviée, dans ma vie active. Leur nourrice, en les recevant des bras de leur mère, leur a dit: Laisse travailler les autres, toi jouis, souris et repose-toi! et le sourire est resté avec le lait de leur nourrice sur leurs lèvres.

XXXVIII.

Mais est-il possible, cependant, qu'un jeune poëte à l'âme ardente et expansive, tel que celui dont nous parlons, ait passé toute sa jeunesse dans un manoir du Jura sans autre passion que ses dessins, ses manuscrits, ses poussières de marbres antiques, ses voyages d'antiquaire, le compas à la main, avec ses contemplations de tableaux ou de statues? Non, cela n'est pas possible, parce que cela n'est pas naturel; le beau n'est pas seulement dans les choses mortes, il est aussi dans les choses vivantes, dans les femmes surtout, ce résumé palpitant de toutes les idéalités froides qui se révèlent et qui sourit comme la poésie sourit au poëte. Le feu du volcan universel est un cœur de femme. Quelle main peut se poser sur la neige même du Jura, sans la sentir attiédie par le feu qui couve sous l'enveloppe glacée de ces collines? C'est évidemment cette chaleur d'âme, d'autant plus ardente qu'elle est plus contenue, qui a inspiré à ce contemplateur recueilli dans sa chambre haute, sur sa montagne, ces poésies étranges, nocturnes, à demi-voix, mais à plein vol, qu'il s'est chantées à lui-même, il y a quelques années.

Ses amis les ont imprimées, malgré lui, à un petit nombre d'exemplaires, comme un secret d'initiés poétiques; ils les ont emportées çà et là, à mesure que les feuilles tombaient de la presse, pour les disputer aux profanes. Nous les avons lues une fois nous-même, d'emprunt, sans pouvoir jamais, depuis, retrouver cette délicieuse cassette, pour en extraire un des bijoux ciselés patiemment sur les hauts lieux du Jura natal, et pour les faire admirer à ceux qui goûtent encore les beaux vers, ces médailles d'une monnaie d'or qui n'a plus cours dans le monde actuel, mais qui a toujours son prix dans le monde du beau.

Ce volume perdu ou égaré se retrouvera un jour, je n'en doute pas; il se retrouvera grossi de poésies plus mûres et plus humaines; il dira combien le donjon sans fumée de Saint-Lupicin et combien son toit blanchi de neiges ont caché de flammes et d'ardeurs sous la cendre de cette jeunesse évaporée en mélodieux soupirs qui ne montaient qu'au ciel, où montent tous les rêves et tous les encens. Je pourrais en citer quelques-uns de mémoire, encore aujourd'hui, de ces vers orphéïques du Jura, mais je craindrais de les dénaturer d'accent en les répétant. Les secrets doivent rester sur les lèvres de ceux qui ont entendu ces confidences d'une belle âme. Ce qui est dit pour une oreille n'est pas dit pour toute la foule.

XXXIX.

De plus, cela je puis le dire, car on ne me l'a jamais dit, mais je crois l'avoir deviné, comme tout le monde devine ce qui est dans l'air, il y a un mystère sur la vie de ce poëte, mystère qui, s'il était jamais révélé, donnerait peut-être la clef de l'âme fermée et de la vie à demi-jour de ce stilite du Jura.

On murmure à voix basse que la beauté, le talent, la célébrité d'une femme d'exception, qui cache son nom comme il convient aux femmes de porter un voile dans la foule, ou aux Clorindes de revêtir une armure d'homme en combattant; on murmure, disons-nous, que l'attrait d'esprit, le nom voilé, les éclats de célébrité de cette personne, ont fasciné d'un éblouissement désintéressé les yeux et l'âme de ce Platon de la solitude; que, semblable à ces chevaliers dont la race et le sang coulent dans ses veines, il a senti le besoin de porter dans le cloître ou dans les combats une dame de ses pensées, et qu'il lui a voué ce qu'on appelle un culte, un servage, une foi chevaleresque, épurée de tout, hors de la joie de se dévouer! Est-ce vrai? est-ce faux? est-ce une histoire? est-ce une légende? Je n'en sais rien; mais, histoire ou légende, il n'y aurait rien, dans un tel servage, qui ne fût de nature à dignifier la personne qui sut l'inspirer et le poëte qui sut le subir comme une suzeraineté féodale du prestige sur l'imagination. Ce servage volontaire et avoué d'une âme enthousiaste à la femme suzeraine ne fut-il pas, dans le moyen âge de l'Italie, de l'Espagne et de la France, un des caractères de la chevalerie des sentiments? chevalerie affichée parce qu'elle portait au grand jour les couleurs de la reine innomée du champ clos?

Que furent donc Béatrice pour le Dante? Éléonore d'Este pour le Tasse? Vittoria Colonna pour Michel-Ange? la Fornarina elle-même pour Raphaël, si ce n'est les dames de leurs pensées? les unes pures comme l'idéal, les autres descendant comme des étoiles trop près de terre, qui filent en s'éteignant dans nos horizons?

XL.

Est-ce que Cervantès ne fut pas le satiriste de ces chevaliers de l'enthousiasme, de l'amour platonique et de la dévotion dans un livre, épopée du ridicule, qui amusa la malignité de son siècle aux dépens de ces excès de vertu et d'engouement des héros, des poëtes contemplatifs, luxe risible du cœur humain sans doute, mais luxe qui prouvait sa richesse? Où est aujourd'hui cette abondance de séve, excepté dans quelques natures d'exceptions, dans les solitudes entre le ciel et la terre du Jura?

XLI.

C'était là, sans doute, la lampe voilée de l'imagination, qui éclairait, dans ses longues nuits, la petite fenêtre du donjon de Saint-Lupicin, pendant que notre jeune poëte écrivait ses poésies cachées, et qu'il étudiait le beau dans l'art devant les débris des statues de son Phidias. C'est la lueur de cette lampe nocturne, aperçue des villageois et des bergers de la montagne, qui faisait dire à ces pauvres gens, dans leurs veillées, ce que disent les paysans d'Allemagne allant à l'église pendant la nuit de Noël, en passant sous la tour de Faust: «Que fait donc notre jeune maître à cette heure dans sa chambre haute, seul ainsi toute la nuit avec les esprits, pendant que la cloche sonne et que le peuple chante en chœur à l'église: le Christ est ressuscité

XLII.

Et en effet, le jeune maître faisait en silence deux choses mystérieuses et presque sataniques pour le pauvre ignorant de nos campagnes et de nos villes; il ressuscitait la chevalerie par la poésie dans ses chants, et il ressuscitait le grand art dans ses veilles en écrivant son Phidias; Phidias, l'art incarné, le créateur des marbres, le dieu de la sculpture et de l'architecture, le révélateur du beau dans la pierre, le créateur enfin du Parthénon, cette cathédrale d'une religion qui allait mourir dans un temple qui ne mourra pas!

C'est là l'œuvre que nous donne M. Louis de Ronchaud; ouvrez et lisez: jamais la science ne se révéla en plus beau style. Il semble que des rayons du pur soleil d'Attique pénètrent de toute part ce style, comme il pénètre, au lever du jour, les marbres translucides du Parthénon pour les faire descendre dans l'œil fasciné du voyageur ignorant comme moi, et pour les faire exclamer d'enthousiasme: Voilà le vrai, voilà le beau, voilà la divinité des lignes, voilà l'habitation des dieux sur la terre!

XLIII.

D'un coup de plume M. de Ronchaud a effacé pour moi vingt années de vicissitudes et de ténèbres; il m'a reporté à une belle aurore d'une journée de voyage, couché sur le pont de mon navire, et poussé par la main des Néréides, du cap Sunium au Pyrée, où, par un vent de terre tiède et frais qui faisait frissonner ma voile, je regardais le blanc mausolée du Parthénon monter et se découper sur le firmament bleu de l'Attique, semblable plutôt à un autel s'élevant vers le ciel pour y faire monter l'encens du matin.

Puis, il me rappelait mon ascension du lendemain du débarquement à l'acropole, et ma longue station sous les propylées, au milieu d'un groupe prisonnier de soldats turcs qui faisaient leur feu de myrthe au pied d'une colonne, foyer auquel deux jambes de déesses séparées des bustes servaient de chenets.

Les décombres d'Athènes, où il ne restait pas pierre sur pierre, blanchissaient et poudroyaient au bas dans la plaine comme une carrière abandonnée; nous étions dans la maison des divinités d'Athènes. Le génie de Phidias, qui l'avait bâtie et meublée du céleste mobilier de l'Olympe, nous protégeait seul et devait seul ressusciter cette Athènes toute cadavéreuse à nos pieds; car, il ne faut pas s'y tromper, c'est Phidias qui a ressuscité la Grèce; ce sont ses ouvrages que l'Europe a voulu délivrer des Turcs; la Grèce, pour elle, ne fut qu'un musée captif. L'Europe s'arma pour une croisade de statues. Navarin délivra des pierres et des ombres. Hélas! voilà tout! Les hommes vont-ils renaître pour l'habiter?—Attendez!

XLIV.

C'est sur ces souvenirs d'un double voyage à Athènes et sur l'impression toujours présente du Parthénon, entrevu dans le ciel du pont d'un vaisseau et contemplé ensuite à loisir du pied de ses colonnades, que j'écrivais, il n'y a pas longtemps, un Entretien sur la sculpture, quand je reçus, un matin du mois d'août 1861, le volume de M. de Ronchaud, intitulé Phidias. Nous allons l'apprécier tout à l'heure, mais l'apprécier avec respect et déférence, comme un homme qui n'a que des impressions apprécie l'homme qui a des connaissances; M. de Ronchaud a des lumières, je n'ai que des lueurs.

XLV.

Voici donc ce que moi, ignorant, j'écrivais de hasard sur cette littérature en pierre qui parle à nos yeux du haut du Parthénon.

L'aspect de ces lignes harmonieuses dans le ciel d'Athènes, dont les profils et les contours forment ce qu'on appelle le beau dans l'architecture,—l'architecture, m'écriai-je, n'est qu'une géométrie animée: cette géométrie chante comme un poëme; ces lignes sont leur poésie; la symétrie est l'équilibre des lignes. Ces lignes sont la métaphysique des édifices humains, nombres, géométrie, symétrie, décorations, tout cela construit en plus ou moins grande proportion, selon le génie de l'artiste, ce beau qui est l'idéal des yeux comme la musique est l'idéal de l'oreille, comme l'éloquence est l'idéal de la logique, comme la poésie est l'idéal de l'imagination et du sentiment.

Tout cela est donc encore de la littérature, et, en commentant le Parthénon de Périclès et Phidias, je suis encore dans mon sujet.

(La suite au prochain Entretien.)

Lamartine.

LXXVIIe ENTRETIEN.

PHIDIAS,
PAR LOUIS DE RONCHAUD.

DEUXIÈME PARTIE.

I.

Qu'ai-je dit, en effet, en commençant ce cours littéraire d'une nouvelle espèce?

J'ai dit que tous les arts étaient littéraires, parce que l'objet de tous les arts était d'exprimer des pensées ou de communiquer des sensations.

J'ai prouvé ce caractère littéraire de la musique dans mes Entretiens sur Mozart, et ce caractère littéraire de la peinture dans mes Entretiens sur Léopold Robert. Nous allons aujourd'hui vous entretenir de la sculpture, littérature éternelle, qui, au lieu d'écrire des sons pour la voix humaine, ou au lieu d'écrire des couleurs sur une toile pour l'œil, ou au lieu d'écrire des lettres sur un papier fragile pour la pensée, écrit en lettres de bronze ou de marbre des formes pour le toucher.

La sculpture, en effet, est la littérature palpable, la littérature du toucher.

Cette littérature palpable n'en produit pas moins des impressions, des sensations et des pensées; elle est la plus naturelle, la plus simple et la plus réelle des reproductions de la nature par la main de l'homme, et par cela même il est vraisemblable qu'elle a été le premier des arts inventés par l'espèce humaine. Regarder une figure qui charme, prendre dans sa main une poignée d'argile humide, pétrir cette argile sous ses doigts et chercher à lui donner les formes de la figure que l'on admire, quoi de plus naturel d'instinct? quoi de plus simple de procédé? C'est un jeu d'enfant; et, si un philosophe recueilli a inventé l'écriture, si un oiseau inspiré a inventé la musique, si un opticien coloriste a inventé la peinture, nous pensons que la sculpture a été inventée par un enfant.

II.

Plus tard, l'enfant ou l'homme, voulant donner plus de solidité et d'immortalité à l'image façonnée en argile par ses doigts, a pris un bloc de marbre ou a coulé un torrent de bronze liquide pour perpétuer sa pensée palpable, et l'ébauche est devenue un art divin, le plus monumental de tous les arts après l'architecture. Les Phidias, les Michel-Ange, les Canova, sont nés: ces grands littérateurs, ces grands historiens, ces grands philosophes, ces grands poëtes du marbre ou du bronze, ont écrit la religion, la fable, l'histoire, la gloire des peuples, en statues qui bravent le temps.

III.

Ces trois noms: Phidias, Michel-Ange, Canova, n'expriment pas, à Dieu ne plaise, tout l'art dont ils sont les artistes souverains à trois époques de l'humanité; mais ils résument, en trois éclatantes individualités, la sculpture dans l'antiquité, la sculpture dans la renaissance, la sculpture moderne dans notre temps.

IV.

J'ai eu le bonheur de les connaître presque intimement par leurs œuvres, à Athènes, à Rome, à Florence: Phidias au Parthénon, Michel-Ange au tombeau des Médicis à San-Lorenzo, Canova à Saint-Pierre de Rome et dans son atelier. J'y passais des journées entières à le voir travailler et à respirer la poussière de son génie à chaque coup de ciseau. À ces trois titres, j'ose donc parler ici de ces trois grands hommes; à un autre titre encore, j'aime à parler de statues.

La sculpture est à mes yeux le premier des arts de la main: pourquoi? parce que c'est le plus vrai. Il y a trop d'illusion dans la peinture, trop d'optique, trop de chimie, trop de mathématique, trop de prestige. Il faut un laboratoire de chimiste pour préparer une palette; un morceau de marbre, un ciseau et un génie, voilà tout l'attirail d'un statuaire. D'ailleurs, deux sens sont convaincus et satisfaits à la fois par l'œuvre de l'artiste: l'œil voit, la main touche; l'un de ces sens rend témoignage à l'autre, l'admiration enveloppe la statue par toutes ses faces; la beauté, l'éclat et le poli de la matière d'où la statue semble naître immortelle, ravissent également le regard et le tact; son éternité même imprime un respect de plus aux sens qui en jouissent. On se dit: Cet Antinoüs de chair mourra, mais cet adolescent de marbre vivra autant que l'élément dont il est formé. Une statue, c'est la pétrification de la beauté fugitive. Où est la femme qui a servi de modèle à la Vénus de Milo? Mais cette femme de marbre, la voilà tout entière.

Nous ne doutons pas que cette passion naturelle de l'homme d'immortaliser ce qui est beau, mais ce qui passe, n'ait été le principal mobile de l'art de la sculpture. C'est une aspiration sublime et réalisée de l'homme à l'éternité; c'est la religion de la beauté: «Tu brilles, tu passes, mais je te divinise

V.

Soit par cet instinct amoureux de la beauté des formes, soit par cet autre instinct d'éterniser ce qui est beau, soit par un goût plus physique et plus grossier pour le marbre, soit encore par cette espèce d'attrait irréfléchi et mécanique qui porte l'homme rêveur à s'asseoir auprès des ouvriers qui bâtissent un mur ou qui taillent la pierre, à rester en silence des heures entières à les regarder, et à écouter avec un ravissement indolent les coups du marteau cadencé sur la pierre musicale, l'atelier d'un sculpteur qui s'appelle Phidias, Michel-Ange, Canova, Pradier, David, Jouffroy, Préault, Salomon, n'importe; l'atelier, dis-je, d'un sculpteur a toujours été pour moi un lieu de repos, d'attrait, de pensée; Socrate, le plus spiritualiste des hommes, avait le même goût: il aimait à causer des choses invisibles, assis sur un bloc encore fruste de marbre pentélique, dans l'atelier de Phidias; la poussière du marbre l'enivrait d'immortalité, la sonorité du bloc accompagnait mélodieusement ses entretiens. Ne rougissons pas d'un instinct que nous avons en commun avec Socrate.

VI.

Ce fut cet instinct qui me conduisit, au commencement de ma vie, dans l'atelier de Canova, à Rome; il me parut le plus idéal, le plus gracieux, le plus virgilien, le plus épris de la beauté des formes de tous les modernes.

J'avais vu à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, le tombeau du pape; les deux lions au repos, symbole de la force, et le Génie de la Mort, le plus bel adolescent qui soit sorti du marbre; j'avais vu ce groupe, d'une tristesse sereine et lumineuse comme la mélancolie de l'espérance, éclairé par la coupole de Saint-Pierre de rayons de soleil du matin qui semblaient faire palpiter les chairs et frissonner la peau du marbre de la douce tiédeur de l'aurore.

J'avais pensé à cette autre statue du beau Memnon que la chaleur de l'aurore égyptienne faisait chanter dans son manteau de pierre. J'étais revenu vingt fois, attiré par je ne sais quoi (c'était l'indéfinissable, ce qui attire le plus dans l'homme, dans la femme ou dans leur image). J'étais revenu le matin, à midi, le soir, étudier les différents effets des heures du jour sur cette statue du Génie de la Mort. Je ne pouvais croire qu'un homme vivant eût fait cela; je me figurais que ce Génie, ce lion, ce groupe, étaient tombés de la voûte de Saint-Pierre de Rome, tout sculptés là-haut par quelque ciseau angélique du temps de Michel-Ange ou de Raphaël. J'étais ivre de marbre; j'avais dix-huit ans, âge où les impressions sont des vertiges; je n'osais pas me faire présenter à Canova; j'adorais en silence et de loin son génie. Ce ne fut que dix ans plus tard que j'approchai enfin de ce grand artiste.

VII.

Alors la célèbre duchesse de Devonshire, dont la beauté, les aventures, le rang, l'immense fortune, avaient fait la Mécène universelle des artistes de l'Europe, vivait à Rome. Mon nom commençait à transpirer dans le monde; elle avait désiré me connaître; elle m'avait honoré de la plus gracieuse et de la plus intime familiarité.

Son palais de la place Colonna, à Rome, était le centre de la diplomatie, de la littérature et des arts. Le cardinal premier ministre, Consalvi, y venait tous les soirs prendre le vent de l'Europe; il s'y délassait, dans des entretiens aussi libres que fins, des soucis du gouvernement pontifical entièrement remis à ses soins. Pie VII ne se réservait que le sanctuaire; le pape temporel, c'était son ami Consalvi; il m'aimait, et je le rends bien à sa mémoire.

Un gouvernement de persuasion ne pouvait pas avoir un plus séduisant ministre; au lieu de foudres, il ne l'armait que de sourires.

VIII.

Le cardinal Consalvi me présenta, dans ce salon, à Canova. Ces deux hommes se ressemblaient étonnamment de figure et de caractère; tous les deux portaient sur une taille haute et mince une tête noble, pâle, gracieuse, pensive, loyale et fine, beaucoup plus grecque de contours et de traits que romaine ou vénitienne; ils étaient du même âge à l'œil, de cet âge heureux pour les hommes d'État et pour les artistes, où le soleil de la vie n'éclaire plus que le sommet (le front) comme à cette heure de la soirée où le soleil du jour n'éclaire plus que les cimes. La lueur est plus concentrée alors qu'à midi ou que dans la jeunesse, mais elle est plus sereine; elle n'éblouit plus l'œil, elle l'attire.

Canova voulut bien, à la prière du cardinal, me donner l'entrée de son atelier.

IX.

Le lendemain, je me hâtai de prendre possession de mon droit de faveur, et de m'installer, comme un hôte respectueux, dans cette société de marbre.

Le statuaire, en costume de manœuvre, une chlamyde de toile écrue sur ses habits, son maillet de bois dans une main, son ciseau dans l'autre, passait de l'un à l'autre de ses blocs ébauchés, donnant ici et là la forme et la vie, comme si son maillet eût été la torche avec laquelle Vesper allume l'une après l'autre les étoiles.

Ce n'était plus l'homme des soirées de la duchesse de Devonshire, l'homme reposé, tranquille, laissant aller sa conversation à tous les courants du salon, ou son silence à toutes les rêveries de la distraction: c'était le génie à l'ouvrage; le pied alerte, le jarret tendu, le bras levé pour atteindre à la tête de son marbre; il ne causait plus, il créait.

Je me gardais bien de l'interrompre; je me contentais de voir éclore ainsi le premier ces pensées pétrifiées qui allaient ravir d'admiration le monde moderne. C'est là que je connus de près celui que j'avais si vivement apprécié de loin dans ses marbres.

Hélas! il travaillait déjà à son tombeau!

X.

On sait que Canova était de Possagno, village de Venise dans la terre ferme; on y extrait et on y sculpte la pierre monumentale qui servait aux riches constructions de Palladio. Son père vivait de cette industrie locale. Canova, né dans cette carrière, avait eu pour premier jouet de son enfance, à l'âge de cinq ans, le maillet et le ciseau: le métier avait commencé pour lui avant l'art.

Ses premiers jeux cependant avaient été de petits chefs-d'œuvre dans l'atelier de son père. Ce père, mort jeune, l'avait confié à un sculpteur de ses amis, à Venise; le jeune homme y avait appris les rudiments d'une sculpture grossière et purement industrielle; il était né peu à peu de lui-même, comme naît le véritable génie, qui ne sort pas de l'école, mais de la nature.

XI.

Quelques riches amateurs de Venise, frappés de ses dispositions, l'avaient encouragé, soutenu, adopté: il avait répondu à leurs espérances par des ébauches devenues classiques en naissant. Un faible secours d'argent de ses protecteurs lui avait facilité l'accès et le séjour de Rome; son nom y avait surgi peu à peu de ses œuvres.

Bientôt les mausolées de l'amiral vénitien Emo, et les mausolées plus mémorables de deux papes, avaient élevé ce nom au-dessus des noms rivaux de son siècle. Celui du pape Clément XIV plaça Canova dans un style bien différent, mais presque au niveau de Michel-Ange. Nous disons style, et aucun mot n'exprime plus justement l'analogie de la plume avec le ciseau. Michel-Ange avait été le Bossuet, Canova était devenu le Fénelon de ces oraisons funèbres en marbre.

J'ai passé autant d'heures de contemplation délicieuses au pied du mausolée de Clément XIV, à Saint-Pierre, entre le Génie de la Mort et les lions de la force au repos, que j'en ai passé au pied du mausolée de Julien de Médicis, par Michel-Ange, à San-Lorenzo de Florence.

XII.

C'est pendant ces belles matinées de printemps, dans l'atelier de Canova à Rome, que le suprême artiste, arrivé alors au sommet de son génie, de sa renommée et de sa fortune, me permettait de remonter avec lui sur les traces de sa vie par les dessins ou par les moulures de ses œuvres. C'est là que je respirais la sainte componction de la douleur de l'âme chrétienne dans la statue de la Madeleine, statue pour ainsi dire d'une âme et non d'une femme, où le corps s'évanouit pour laisser apparaître l'âme, contre-sens sublime de la sculpture, qui n'exprime ordinairement que des formes et de la beauté. Mais Canova avait fait ce miracle, d'exprimer la beauté morale du repentir dépouillée des formes, et c'était encore de la beauté.

C'est là que je vis la beauté païenne, la fleur de la création refleurir tout entière dans son Hébé, dans son Pâris, dans ses Danseuses, dans sa Psyché.

C'est là que le groupe colossal d'Hercule et de Lichas, groupe qui semble arraché au plafond du Jugement dernier de Michel-Ange, est métamorphosé en marbre. Quiconque a vu ce bloc gigantesque, qu'on admire aujourd'hui dans la galerie du prince Torlonia à Rome, sent que la force et la grâce sont sœurs dans l'âme des puissants génies.

C'est là enfin que j'étais saisi à la fois d'admiration et de tristesse en voyant ce sculpteur dessiner les métopes du temple chrétien de Possagno, son pays natal, temple qui devait être bientôt son propre mausolée.

XIII.

Il était déjà malade de la langueur et de l'épuisement de vie dont il allait bientôt mourir. Comme tous les grands hommes, il avait donné sa vie à ses œuvres, il ne lui en restait plus pour le temps; il travaillait déjà pour l'éternité.

Sa pompe funèbre fut comparable aux obsèques de Raphaël; c'était en effet le Raphaël du marbre. On lui reproche d'avoir trop songé à charmer les yeux; mais reprocher le charme à un artiste, n'est-ce pas reprocher à la femme la beauté? Tu fus trop beau, voilà tout ton crime! Dors en paix, ô Canova, sous ce reproche d'excès de beauté! On fit le même reproche à Raphaël, on le fit à Mozart, on le fait à Racine, on le fait à Rossini. Heureux les hommes qui ne sont accusés que de l'ivresse inspirée par le charme, cette sorcellerie du génie!

Tel était Canova.

Cela puisse-t-il nous arriver!

XIV.

C'est là que mon goût naturel pour la sculpture se développa dans l'intimité de Canova. Ce goût acheva de se passionner plus encore, quelques années après, devant les œuvres plus grandioses de Michel-Ange à Florence. Je n'avais encore vu de cet Eschyle du marbre que son Moïse, de Rome, et son Jugement dernier, de la chapelle Sixtine.

Sa statue de Moïse, c'est la statue de la Bible tout entière; c'est un livre terrible fait homme; c'est le judaïsme incarné; Isaïe n'est pas plus prophète que Michel-Ange. La sagesse et la terreur divines descendent de toutes les hauteurs de ce front, de tous les poils de cette barbe, de tous les plis de ce vêtement sur l'âme du spectateur. On ne peut regarder cette statue qu'à genoux.

Mais ce n'était là que la moitié du génie de Michel-Ange, la grandeur; l'autre moitié de ce génie, la beauté, est à Florence.

Recueillez-vous, comme je l'ai fait souvent tout un jour, dans la chapelle funéraire des Médicis, de San-Lorenzo; contemplez d'abord l'admirable et sobre architecture de cette chapelle, cadre austère de quatre tombeaux portés et incrustés dans les murs, puis levez les yeux vers ces morts vivants!

XV.

Dante, excepté dans la figure de Françoise de Rimini, n'a pas de telles physionomies, de telles attitudes, de telles pensivités, de telles mélancolies, de telles tragédies dans ses visages. Oui, Michel-Ange, dans ses bronzes et dans ses marbres, est encore plus poëte que Dante dans ses vers; et combien cependant n'est-il pas plus surhumain de manier le bronze ou le marbre que la plume! Combien la matière ne résiste-t-elle pas plus à l'ouvrier que la langue!

La Bible avait fait dans Michel-Ange la statue de Moïse; le christianisme biblique du moyen âge avait fait dans Michel-Ange les dessins du Jugement dernier; la liberté civique avait fait dans Michel-Ange les tombeaux des Médicis.

Mais hâtons-nous de remonter à Phidias, et assez causé.

XVI.

Citons d'abord ici une magnifique exposition des origines logiques de l'architecture et de la sculpture chez les grands peuples artistes de l'univers, par M. de Ronchaud; on y aura tout de suite un exemple de ce style substantiel sans être lourd, savant sans être pédagogique, brillant sans être verni, qui forme le caractère du jeune écrivain.

XVII.

Voilà un beau livre en effet: un livre où la science et le poëte, le technique et l'idéal, la plume et le ciseau, se tiennent, se complètent, s'interprètent l'un l'autre dans cette langue du beau qui est l'idiome connu de tous les arts de l'esprit; langue sacrée que le génie parle en naissant, et que la vraie critique, à force d'étude, comprend et fait comprendre au vulgaire.

L'Académie des inscriptions admet et honore dans son sein le savant qui a restitué un texte dans un vieux livre ou qui a déchiffré, sur des monuments inconnus, des caractères problématiques; que fera-t-elle de l'homme qui a signalé au monde les caractères du beau suprême dans les débris de Phidias, cet Homère du marbre, et recomposé sur les murs du Parthénon tous ces Olympes de pierre, la plus merveilleuse légende du paganisme? Le saint est l'idéal du christianisme, parce que la sainteté est le beau dans l'âme! Le beau dans les formes était l'idéal du paganisme, parce que le paganisme s'arrêtait aux surfaces et ne voyait rien au-dessus de la beauté.

Voilà pourquoi Phidias ne sera jamais égalé; aussi tous les arts de la main sont païens, et la sculpture a son idéal de pierre sur les frontons du Parthénon. Phidias en est le révélateur, et notre poëte Ronchaud en est le traducteur en langue vulgaire, mais en langue idéale: il fallait un poëte pour traduire ainsi Phidias! L'amour du beau pouvait seul révéler à un tel commentateur désintéressé la plus noble des passions, la passion d'admirer, qui fait tout comprendre!

XVIII.

Et maintenant, jeune amateur, qui nous as donné ce beau livre de tant d'âme, de recherches, de voyages, d'érudition et de muet enthousiasme, retourne dans la solitude de Saint-Lupicin où t'attendent de nombreuses inspirations! Tu as choisi la meilleure part de toutes les parts de la vie, si ce n'est pas la plus belle! la part du dilettante, la part d'admirer et de jouir de ce que tu admires! la part du beau pour le beau!

XIX.

Renonce, comme je l'ai fait moi-même, à tous les rôles actifs de l'existence! Décourage-toi d'espérer en vain de voir le beau sur la terre ailleurs que dans tes rêves! il n'y est pas; le vulgaire triomphe, et triomphe toujours de l'idéal: l'idéal est divin!

Tu n'aurais qu'à heurter tes pieds une seconde fois contre les pierres de notre route! Des illusions détruites, des efforts trompés, des enthousiasmes éteints faute d'aliments assez purs pour allumer dans les âmes une jeunesse perdue, des envies ignobles te suivant à la trace trop droite et trop haute de tes pensées! Des invectives, des huées, des éclats de rire, te montrant au doigt sur le chemin de ton supplice, te reprochant de vivre trop longtemps pour la paix des méchants que ton œil importune! Des dettes glorieuses qui t'empêcheront de dormir, quand tu achèterais à tout prix une heure fébrile de repos sur la couche qu'on te ravira demain! Les débris du toit paternel de Saint-Lupicin vendus à l'encan, que tu n'oseras plus regarder inaperçu que de loin, pendant que la fumée de l'étranger, se levant au souffle d'hiver, te rappellera ce cher foyer où ta jeune mère réchauffait dans ses mains tes mains d'enfant glacées par la neige! Une tombe, on ne sait sur quel chemin du monde, loin de la tombe de ton père! Enfin la lassitude de tes bonnes pensées finissant par atteindre jour à jour, par atrophier ton cœur, et par t'assimiler ce mot de Brutus: Vertu, tu n'es qu'un nom! Je me repens d'avoir trop aimé ma patrie!

XX.

Voilà ce que je te promets! Détourne la tête et va passer cette belle automne seul, selon ta coutume, sous les ardoises de Saint-Lupicin!

Là, la vieille servante, honorée comme du temps d'Homère du nom de nourrice, t'attend avec la patience de la maternité inquiète, en soufflant dès l'aurore sur le foyer qu'elle a bâti dans la cheminée de cuisine.

XXI.

«Que fait donc mon jeune maître? se dit-elle. Ne reviendra-t-il pas aujourd'hui? C'est à pareil jour qu'il revint l'année dernière de ses voyages sans but à travers le monde, dont il ne rapporte jamais, dans sa valise, que des pierres cassées, des dessins à la plume ou des écritures à lignes inégales qui font chanter ou pleurer ceux qui les lisent.

«À quoi songe-t-il donc? Est-ce que la vie est si longue qu'il faille en dépenser tant sur les grandes routes?

«Est-ce qu'il ne sentira pas enfin qu'une épouse du pays serait fière et heureuse de commander à Saint-Lupicin, comme une certaine Pénélope commandait et distribuait les laines à ses servantes, dans ce livre qu'il m'a lu tant de fois pour me faire honneur?

«Est-ce qu'un automne de plus ou de moins, c'est peu de chose dans la vie?

«Est-ce que la neige ne commence pas à blanchir les têtes des sapins de Saint-Cergues, d'où l'on voit à ses pieds le lac Léman?

«Est-ce que le rayon déjà pâli du matin ne se glisse pas de tronc d'arbre en tronc d'arbre, comme un visiteur timide entr'ouvrant le matin la porte de la cour?

«Est-ce que le maïs effeuillé ne livre pas ses feuilles jaunies au vent qui en tapisse sur les routes tous les sentiers de la montagne?

«Est-ce que les hirondelles du pignon ne sont pas déjà depuis longtemps rassemblées sur le bord du bois pour prendre le lendemain, avant le jour, leur vol vers leur foyer d'hiver?

«Et lui donc, pauvre oiseau changeur de climat, ne rentrera-t-il pas bientôt dans son foyer d'hiver?»

XXII.

Elle finissait de parler quand la porte s'ouvrit et que tu l'embrassas comme un fils, en lui faisant compliment sur la propreté et sur l'ordre de ta maison rustique.

Il te fallut entendre combien les vaches avaient vêlé, et combien de fromages dorés étaient sortis des chaudières de la haute montagne où ils attendaient l'acheteur ambulant; combien de meules de foin ou de seigle avaient embarrassé la cour et les granges; combien de pigeons avaient doublé de nids dans le colombier; combien de poires saines et savoureuses des vieux arbres étaient tombées au vent du midi et s'étalaient sur les rayons du fruitier pour l'hiver.

Tu écoutais tout cela pendant que la longue cuiller de buis tournait dans les mains de l'heureuse femme de ménage pour te verser le maïs bouilli dans l'assiette creuse sur laquelle un lait écumant surnageait, comme une flaque d'huile, sur l'écorce de la marmite.

XXIII.

Après le déjeuner tu passes le reste du jour à visiter tes châtaigniers battus du vent chaud, dont les fruits tombent d'eux-mêmes à tes pieds, l'écorce fendue, comme pour te montrer la belle couleur appétissante de leur seconde enveloppe à faire cuire sous la cendre après ton souper: Castaneæque molles mea quas Amaryllis amabat; tes étables, tes champs déjà ensemencés pour l'hiver prochain, tes vignes où les vendangeurs ont laissé çà et là quelques grappes transparentes que tu égrènes en passant, et auxquelles tu trouves le goût des belles grappes de Samos!

Tu rentres, et le matin suivant te trouve, avant la pleine aurore, au coin de ton feu flamboyant de sapin, devant ta table chargée de livres et de crayons, les yeux levés et rêveurs promenés sur l'horizon des montagnes, et cherchant lentement dans ta mémoire les images dont tu avais besoin pour peindre, dans ton poëme, la félicité de l'homme.

XXIV.

Rentrant après les orages de l'année dans la coquille de ton foyer, ô heureux mortel! que l'hiver te soit doux! que le beau, cette rosée du ciel qui tombe en plein sur cette terre, coule à pleine séve de tes recherches classiques dans tes souvenirs, et de tes souvenirs dans tes vers, et de tes vers ou de ta prose dans l'âme charmée de tes lecteurs! et passe ainsi tes jours dans les extases d'une passion pétrifiée et toute divine, et ne te mêle ni à la politique, ni à l'ambition, ni à rien de ce qui passe; enrichis ton âme et la nôtre des seuls biens qui ne passent pas, la contemplation de ce qui est éternellement beau dans les lieux, dans les formes, dans la pensée, dans la poésie, sans en tirer ni salaire, ni orgueil, ni gloire vaine, mais en en tirant le bonheur de vivre et d'entrevoir ainsi avec certitude le but de la vie et de la mort, le grand et le beau.

Et qu'on inscrive bien tard sur ta pierre, dans la chapelle de Saint-Lupicin, une épitaphe sans nom, dans une langue étrangère:

Ci-gît le dilettante.

XXV.

Écoutons ce qu'il écrit:

«Il y a pour les arts des époques pour ainsi dire organiques. Ce sont, entre toutes, celles où une civilisation nouvelle sort de la barbarie. À ces époques, l'esprit humain, s'éveillant d'un long sommeil, comme Adam dans l'Éden, contemple avec un naïf étonnement les merveilles au milieu desquelles il habitait sans les voir, et, à l'aspect de tant de beautés nouvelles, sent en lui des émotions et des facultés inconnues.

«Ce sont les âges d'or de l'histoire. J'ignore si la sculpture reverra jamais le siècle de Périclès, ou la peinture celui de Léon X.

«Ce que je sais, c'est que le concours le plus extraordinaire de circonstances favorables, et, en quelque sorte, la plus admirable conjonction d'étoiles propices, était nécessaire pour créer, sous sa constellation passagère, la fécondité merveilleuse et la prodigieuse beauté de ces grands siècles de l'art. La culture la plus intelligente ne saurait jamais remplacer ce mouvement naturel et spontané d'une société qui tend à faire de l'art la principale affaire de tout un peuple et la suprême expression de sa vie nationale. De telles circonstances ne se sont rencontrées que deux fois dans l'histoire: la première fois, elles ont porté à la gloire les noms de Phidias, de Polyclète, de Praxitèle; la seconde fois, elles ont élevé au-dessus de toutes les renommées contemporaines les noms de Léonard de Vinci, de Titien, de Raphaël et de Michel-Ange.

XXVI.

«Pourquoi la sculpture a dû être l'art dominant dans la Grèce antique, on peut aisément s'en rendre compte.