Quand Flora reniait jusqu'à la Providence,
Et qu'après l'impudeur vint l'âge d'impudence
Et des amants qu'elle a trahis;
Il lui restait encor, tout meurtri de sa cage,
Un oiseau de boudoir, regrettant le bocage,
Et qui meurt du mal du pays.
Elle ne l'aimait plus, c'était gênant pour elle,
D'avoir à son oreille un cri de tourterelle
Et d'entendre la nuit, le jour,
Les reproches que font aux femmes inconstantes
Les oiseaux amoureux, dont les voix haletantes
Se plaignent des torts de l'Amour.
Alors on m'apporta l'amour de tous les âges,
La colombe des saints, des vierges et des sages,
Messager providentiel
Qui de tout temps, oiseau plus sacré que les autres,
Va, du front de Jésus aux lèvres des apôtres,
Porter les messages du ciel.
La colombe malade et les paupières closes
Posa sur mes deux doigts ses deux petits pieds roses.
Eh! d'où viens-tu, pour m'enchanter.
Bel oiseau d'Orient, lui dis-je, et de l'Aurore?
Et du dernier soupir qui lui restait encore,
Le mourant se mit à chanter.
Depuis ce jour et tous les jours que Dieu fait naître
Elle n'a plus quitté ma chambre ou ma fenêtre.
Tous les matins à son réveil,
Esclave de son cœur, mais libre de ses ailes,
Les ouvre comme deux éventails de dentelle
Et les étend à son soleil.
Son parc a quatre murs, et sa verte prairie
Fleurit depuis dix ans sur ma tapisserie.
Sans volière et sans pigeonnier,
N'ayant rien et pas même une cage où la mettre,
Je lui dis: vole, et prends chez moi comme ton maître,
La liberté d'un prisonnier.
Chaste, elle entend gémir les tendres hirondelles,
Les passereaux légers, les ramiers infidèles,
Mais en repousse les aveux.
Elle sait que je l'aime, et, pour ma récompense,
Elle vient sur mon front, comme un oiseau qui pense,
Faire son nid dans mes cheveux.
On redevient enfant, dit-on, quand on est père,
On passerait sa vie à faire sa prière
À genoux devant un berceau.
Ayez une colombe, et n'importe laquelle,
En vivant avec elle, en jouant avec elle,
Avec elle on devient oiseau.
Ainsi quand je suis seul, ainsi quand je m'attriste
Des misères de l'art et du métier artiste,
Écrire, alors m'est odieux.
Elle vient sur ma page, et m'empêche d'écrire,
Et bat de l'aile, et part d'un long éclat de rire
Qui nous fait rire tous les deux.
Elle se dit: Voilà mon ami qui travaille.
Et vole sur les toits chercher un brin de paille,
Ou bien quelque autre chose ailleurs,
Et vient le déposer au milieu d'un poëme,
Sur les vers que je lis d'un poëte que j'aime,
Et souvent ce sont les meilleurs.
Son luxe, c'est d'avoir sans cesse, toujours pleine,
Sa baignoire, et plein d'eau son plat de porcelaine,
Elle y plonge, et me fait soudain,
Son lac au fond des bois, dont la source remonte
Aux jardins de Paphos, de Gnide et d'Amathonte,
Du Nil, du Gange et du Jourdain.
Agitez un mouchoir, le blanc c'est son symbole,
Elle décrit dans l'air la même parabole,
Et vient chanter sur votre main.
Un bouquet dans un vase, ou sur la cheminée,
Le matin elle y fait son lit de la journée,
Et le soir, jusqu'au lendemain.
Comme un ruisseau limpide, Ève amoureuse d'Ève
Son amour idéal, l'autre amour qu'elle rêve
Elle l'a vu dans un miroir,
Et donne à son image, inquiète et jalouse,
Tous les baisers d'amante et jamais ceux d'épouse,
Comme l'amour qui vit d'espoir.
Elle est devant sa gloire et devant son image,
Elle la trouve belle, elle lui rend hommage,
Mais elle garde son honneur.
Et douze fois par jour, sur son trône de reine,
Elle écoute à ses pieds ma pendule d'ébène,
Sonner douze heures de bonheur.
Mais quel nom te donner, bel oiseau sans mélange,
Pur comme les esprits, ailé comme les anges?
Je ne sais comment te nommer.
Pour l'homme de prière et pour l'homme d'étude
La colombe au désert, Dieu dans la solitude,
Leur nom? C'est le besoin d'aimer.
À moins qu'un noir vautour, ou quelque oiseau d'Asie,
Ou l'oubli de son maître, ou de la poésie,
Ou les romans qu'elle aura lus,
Ne l'enlèvent aussi pour être malheureuse,
Et passer de l'amour à la vie amoureuse
Jusqu'à ce qu'elle n'aime plus,
Je te garde, et je dis ce que disent tes mères
Aux ramiers pétulants des amours éphémères:
Allez, allez, mes beaux ramiers,
Outre l'oiseau perdu, je crains encore l'épreuve,
Qui me la prendrait vierge et me la rendrait veuve,
Cherchant son grain sur vos fumiers!
À celui qui mourra le premier! si c'est elle,
Je voudrais lui promettre une gloire immortelle,
Comme son immortel amour;
Si c'est moi, qu'elle pleure une nuit sur ma tombe
Et qu'on dise: On a vu son âme et sa colombe
Qui s'envolaient au point du jour.
MA COLOMBE.
SA MORT.
Si quelqu'un me disait, de ceux qui l'ont connue,
Elle s'en est allée et n'est pas revenue,
Elle a changé, tu changeras...
Et tout ce que fait dire une femme infidèle,
Je pourrais l'oublier et ne plus parler d'elle,
Et l'oubli venge des ingrats.
Mais non, de jour en jour, de plus en plus charmante,
Plus tendre que jamais, plus que jamais aimante,
Elle venait pour se nourrir,
Elle venait manger et boire sur mes lèvres;
Ses baisers plus ardents avaient toutes les fièvres;
Il semblait qu'elle allait mourir.
Hier, et ce matin, toute la matinée
Elle m'avait suivi, pauvre prédestinée!
Sur la prairie, au bord des eaux,
Rien ne la tentait plus: à tout indifférente,
Ni la prairie en fleurs, ni l'onde transparente,
Ni le chant des autres oiseaux.
Elle suivait son maître, et jamais que son maître;
Nous avions une voix pour mieux nous reconnaître,
Et quand l'appelait cette voix,
Elle aurait tout quitté, ma blanche tourterelle,
Et les amours d'avril, et le nid fait pour elle,
Et sa couvée au fond des bois.
Nos penchants étaient nés de notre solitude,
Et notre amour venait de cinq ans d'habitude,
Cinq ans de travail et d'ennuis.
Le malheur se ressemble, et le malheur s'assemble,
Ensemble nous chantions, ou nous pleurions ensemble
Tous les jours et toutes les nuits.
Mes amis le disaient, je puis bien le redire;
Elle avait tout d'humain, excepté le sourire.
Nous la regardions en tremblant,
Et plus on regardait ses yeux pleins de lumière,
Plus on me demandait si l'âme de ma mère
N'était pas dans cet oiseau blanc.
Elle avait le souci d'une femme amoureuse
Qui soupire sans cesse et n'est jamais heureuse;
Et je la portais dans mon sein.
Et je disais souvent, le soir dans la campagne:
Dieu, qui me savait seul, m'a donné pour compagne
L'image de son Esprit-Saint!
Eh bien! ce don de Dieu, qui chantait tout à l'heure,
Je pleure et je l'attends, je l'appelle et je pleure.
Et dites-moi si j'ai raison:
Mon miracle d'amour, ma colombe adorée.
Un chien de boucherie, un chien l'a dévorée
À la porte de ma maison.
Comment? je n'en sais rien, Dieu seul en sait la cause;
Sitôt que nous aimons quelqu'un ou quelque chose,
La Mort dit: pourquoi l'aimes-tu?
Et notre Ève est partout, partout le mauvais ange,
Un bel oiseau qui chante, un chien fou qui le mange,
Voilà le sort de la vertu.
Oh! loi, cruelle loi, si tu n'étais pas sainte!
Faut-il ne rien aimer, ou n'aimer rien sans crainte?
Pas même sa mère ou sa sœur,
Ni la fleur, ni l'oiseau, ni l'enfant, ni la femme?
Alors, mon Dieu, pourquoi nous donnez-vous une âme?
Pourquoi me donniez-vous un cœur?
Elle est morte à présent et votre loi m'accable,
Qui veut que l'innocent meure pour le coupable;
Mais n'importe, je m'y soumets.
Vingt fois depuis vingt ans, ô ma belle colombe!
J'aurai fermé les yeux pour adorer la tombe
Où j'ai mis tout ce que j'aimais.
À Paris, je dirai, car il faudra tout dire,
Que les petits enfants ont pleuré ton martyre,
Et, vieux, te pleureront longtemps.
Elle est morte, dirai-je, un jour d'imprévoyance,
Mais elle est morte aimée, elle est morte en Provence;
Elle est morte un jour de printemps.
Morte parmi les fleurs, morte comme une rose
Qui demandait d'éclore et qui n'est pas éclose,
Et c'est ainsi qu'elle finit.
Vierge comme une vierge au jour de sa naissance,
Elle a fait de l'amour son rêve d'innocence,
Elle n'a jamais fait son nid!
Et toi, dans ma douleur demeure ensevelie,
Je ne t'oublîrai pas, si le monde t'oublie.
Adieu donc, ma compagne, adieu!
Et pour ne plus mourir, ma colombe chrétienne,
Tu n'as pas d'âme? Prends la moitié de la mienne,
Et recommande l'autre à Dieu.
On n'applaudit pas, car on pleurait; il avait les yeux mouillés lui-même; il se leva péniblement, comme en sursaut, avec l'aide du bras de son frère, qui l'emporta à travers ma cour jusqu'à son fiacre.
Et je ne le reverrai plus.
XIX.
Et qu'est-ce donc qu'Adolphe Dumas, cet estropié sublime? demanderont les hommes qui ne sont pas familiers avec ces noms à qui le bruit a manqué ici-bas, mais à qui la mémoire intime des grandes âmes et des grands talents dans le dernier jour ne manqua jamais.
Vous savez que sur les hauteurs, où l'air trop raréfié et trop pur ne retentit pas, il n'y a pas d'écho. Les régions qu'habitait Dumas étaient trop hautes pour que son nom y fît ce bruit que nous autres habitants des collines et des plaines nous appelons gloire.
Je me souviens du temps où l'on me demandait: Qu'est-ce donc que Xavier de Maistre qui a écrit le Lépreux ou le Voyage autour de ma chambre? ou M. de Sainte-Beuve qui a écrit des Consolations, ou M. de Guérin qui a écrit le Centaure, ou Ugo Foscolo qui a écrit les Lettres de Jacopo Ortiz, ou M. de Surville qui a écrit les Poésies de Clotilde?...
Ce sont des solitaires de la littérature, des ermites du génie, des cénobites de la poésie; vivant sur les hauteurs, et ne fréquentant que les sommets où ils conversent à voix basse et à cœur ouvert avec les esprits intimes de la terre. Ce sont, si vous aimez mieux, des oiseaux de nuit, des rossignols, qui nichent très-haut dans les flèches des cathédrales, qui chantent pour eux-mêmes pendant que l'homme dort, ou qui ne se révèlent pas par des notes étranges et sublimes à ceux que l'insomnie tient éveillés, qui, comme des mystères inentendus en bas, traversent l'air d'une plainte ou d'un cri dont l'oreille ne perd jamais la mémoire.
Adolphe Dumas était de cette famille de penseurs solitaires, et de chanteurs de nuit, rossignols de ténèbres!—Aérolithes plaintifs des jours d'été.
Mais le jour vient une fois, pour ces grands esprits solitaires, et ils descendent de leurs niches aériennes, et le grand jour les éblouit. Ils sont faits pour les derniers jours!
XX.
Adolphe Dumas était évidemment un de ces esprits tentés par le grand jour et aveuglés par lui. Il battait d'une aile forte et vaste les murs éblouissants des grandes cités. On le regardait, et on disait: Qu'est-ce que cela? c'est trop grand pour nous; jamais cet homme, qui sait monter, ne pourra descendre! Hélas! on avait raison, il n'était pas proportionné à notre taille, il était géant, il n'était pas homme; ce fut son seul défaut.
Il était né dans cette Provence, où semble s'être réfugiée aujourd'hui, dans un patois hellénique et latin, toute la poésie qui reste en France; il était du village d'Eyragues, voisin, presque contemporain, ami et tuteur de ce Mistral qui nous apporta un beau poëme, le seul poëme pastoral qui ait été comparé à Homère depuis tant de siècles, le plus grand éloge qu'on ait jamais fait d'un poëme depuis trois mille ans!
Lui-même avait commencé aussi, dans la langue provençale, à chanter avec ces Mélibées de son cher pays. Il m'adressa une fois une très-belle épître en français, et j'y répondis comme un écho qui se souvient d'avoir été une voix dans sa jeunesse. On peut voir cette réponse dans mes œuvres poétiques.
XXI.
Ce fut ainsi que commença notre connaissance et notre affection: il en avait pour moi, j'en avais pour lui. Nous nous perdîmes dans la foule pendant mes années politiques et troublées de tribun sur la place publique. Nous nous retrouvâmes toujours amis après les orages et les revers.
Lui aussi, il était malheureux.
J'ignorais ce qui lui était arrivé; il n'en parlait pas; il n'était pas obligé par devoir, comme moi, de rappeler l'attention sur lui pour sauver les autres. Il pouvait se cacher dans la foule, vivre et mourir incognito; bonheur qui, par punition du ciel, m'est refusé. Tu as recueilli le bruit, meurs de bruit!
Tu n'auras pas une heure pour te recueillir entre la vie et la mort: c'est ton expiation!
Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché!
XXII.
D'après Jules Janin, et d'après certaines rumeurs plus près de lui, il paraît qu'il vint à Paris, dans son printemps, pour tenter le théâtre, mais qu'il était, comme moi, trop lyrique pour le théâtre, qui exige plus de bon sens que de verve, et qu'il échoua; que pendant ces essais, il s'éprit d'une jeune et grande actrice, interprète de ses beaux vers, écho de ses grands sentiments, et qu'il espéra l'épouser. Il était très-beau, seulement, comme lord Byron son modèle, il n'avait que le buste d'admirable, il était disgracié de la nature par les jambes; son pied droit, estropié par un accident de naissance, était retourné en arrière, il boitait désagréablement.
C'était le temps où la chirurgie avait inventé un moyen orthopédique et facile de rectifier les membres disloqués; l'amour décida Dumas à subir, à tous risques, cette torture, afin d'être beau de la tête aux pieds aux yeux de celle qu'il aimait. Il ne dit rien à ses amis, ni à sa fiancée; il disparut pendant plus d'un an du monde; quand il y reparut, son supplice l'avait amaigri et pâli.
Son pied était en effet retourné, mais il boitait toujours, et il éprouvait par intervalle des douleurs telles, qu'elles touchaient à la frénésie.
L'actrice, qu'il espérait épouser, ne l'aimait plus; il avait affronté pour elle la mort et le théâtre. Il était plus estropié que jamais; ses pièces, trop hautes pour le parterre, ne lui avaient valu que les applaudissements des poëtes et le dédain du vulgaire: il était abandonné de sa maîtresse.
Ce fut alors qu'il disparut dix ans du monde, réfugié dans une cellule du couvent hospitalier des frères de Saint-Jean-de-Dieu, dans la rue Plumet, entre les pensées de Dieu et les désillusions de la terre.
Le désespoir, la solitude, l'exemple des frères qui lui prêtaient asile, le ramenèrent à la religion de sa mère. Il se plongea dans les Pères de l'Église, et devint mystique comme eux; il retrouva la paix dans le mysticisme. Son âme se rasséréna en Dieu, âme immense à laquelle l'infini seul pouvait suffire.
«Il est vrai, nous dit Jules Janin, que sous ce tiède abri de sa pauvreté vaillante dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amené une amie, une compagne au cœur chagrin, aux fidèles amours; sa tourterelle, qu'il avait ramassée un jour, à demi morte de fatigue et de froid. Ils s'étaient adoptés l'un et l'autre; ils ne se quittaient ni la nuit ni le jour; elle le suivait paisible et roucoulante, et si triste, et si tendre! Et les frères hospitaliers forcèrent leur consigne en acceptant cette aimable compagnie!»
(Comme l'esprit sent tout, quand c'est l'esprit d'un homme de cœur!)
XXIII.
Quand les années turbulentes de 1848 sonnèrent comme un tocsin d'espérance jusqu'au fond des monastères, elles étonnèrent d'abord, puis elles éblouirent de grands mirages le cœur d'Adolphe Dumas. Je le vis réapparaître plein de piété populaire et d'extase mystique à côté de moi, crédule aux saintes idées d'un grand pas fait en avant vers Dieu par les peuples, confiant dans la lune de miel de la liberté, sans crime et sans tache; somnambule de la liberté, il levait les bras en haut et cherchait l'horizon de la République!
Je n'espérais pas tant de la constance du peuple, et cependant je ne craignais pas tant de son inconstance. Je tâchais de tempérer son ivresse mystique, de peur que l'excès d'illusion n'amenât l'excès de découragement. Il combattait héroïquement les factieux de l'inconnu, qui ne savaient ce qu'ils voulaient, et qui, ne se contentant pas de la liberté, précipitaient la République dans le délire et dans la guerre.
Les factieux furent vaincus par la République; mais ils fournirent aux faibles et aux ambitieux un prétexte de la maudire, elle, qui les avait couverts de son courage et de sa vie!
Il fut faible, et chercha le salut de sa patrie dans un nom qui représentait la force des soldats, cette raison suprême des peuples à qui la raison manque. Son enthousiasme changea d'objet, il vit le dieu des armées dans ces choses; mais il n'abandonna jamais ceux de ses amis qui avaient combattu sous le drapeau de la République conservatrice, et il ne cessa ni de les aimer, ni de les honorer dans ses regrets.
Ce fut ainsi que nous restâmes unis, moi, réfugié dans le travail, lui, abrité dans son hospice. Il n'y avait point d'intérêt et par conséquent point de bassesse dans son sentiment pour l'Empire. Il ne voyait plus dans les peuples qu'un troupeau qui veut que la raison s'impose par l'épée, au lieu de se soumettre à la houlette de ses pasteurs.
Que lui répondre, après cette grande abdication de la France? Nous ne parlions plus politique; nous parlions littérature, poésie, amitié, choses éternelles.
XXIV.
C'est ainsi qu'il arriva à ses derniers moments, résigné, pieux, plein de cette joie intérieure que l'homme étendu sur le fumier de Job trouve dans l'entretien perpétuel et solitaire avec son invisible ami.
Relisons ici les derniers mots de Jules Janin, qui paraît l'avoir connu et aimé autant que nous.
«Disons hardiment que c'était là une belle et douce nature, un esprit bienveillant, un vrai courage, habile à supporter la mauvaise fortune, un laborieux, rude à la peine et fécond à ses risques et périls. L'an passé encore, en allant de son lit à sa table de travail, il était tombé et s'était brisé l'autre jambe. Et maintenant le voilà mort, sans récompense et sans bruit, non loin de cette ville de Dieppe qu'il aimait, au pied d'une grande falaise, au bruit de l'Océan solitaire qui murmure autour de son cercueil.
«Ce qui nous revient de ses derniers moments, dans une cabane de pêcheur, sur un lit d'emprunt, sous la misère de l'abandon, serait chose lamentable. On dirait que cet infortuné avait voulu pousser à bout, par son exemple, un témoignage inouï des douleurs de la poésie abandonnée à ses propres forces. Pauvre, errant, oublié, négligé, sans doute il a manqué de confiance en ses amis, en sa famille qui lui fut toujours bonne et propice... Il n'a pas manqué de confiance, à coup sûr, dans le Père qui est aux cieux!
«Nous, cependant, avertis par ces défaillances, par ces muets désespoirs, par cette ambition inavouée, honorons ce courage, et remplaçant par nos meilleures sympathies ces tristes funérailles d'un poëte si malheureux, prions pour lui, veillons sur nous.»
XXV.
Comme c'est senti, comme c'est dit, comme c'est écrit avec des larmes de pitié indulgente sur la plume! et quel retour touchant et pieux dans ce: veillons sur nous! nous qui avons moins bien mérité que lui de la Providence, et qui côtoyons les précipices où il est tombé!
Mais il n'y est pas tombé sans soutien et sans amis pour le soutenir, et pour retourner sa tête sur son chevet à sa dernière heure, comme on l'a écrit par erreur ou par prétention à l'effet dans certains récits.
Rien n'est plus faux. Le hasard me rendit témoin des tendresses vraiment paternelles de son frère et de ses amis, quand ils vinrent eux-mêmes à Paris le chercher, Benjamin de la famille, dans sa retraite de la rue Neuve-Coquenard, pour l'emmener sous le bras respirer chez eux, en Normandie, l'air vivifiant de l'été, et des loisirs, et du jardin de famille.
Ce fut encore le bras de son frère qui l'amena chez moi la veille de son départ, et qui l'emporta à travers la cour de ma petite maison dans sa voiture: ils partaient le lendemain. Les soins pieux et féminins de ce frère, qui le soutenait de l'argent de sa bourse comme de son bras, nous touchèrent tous jusqu'aux larmes. La dernière providence d'un malheureux, c'est la famille. La sienne était adorée de lui, et voyait en lui, non-seulement son pupille, mais son orgueil.
XXVI.
Voici la vérité vraie, elle est assez pathétique pour qu'on n'y ajoute pas une mise en scène contre laquelle il s'élèverait du tombeau pour protester.
Les deux frères partirent le lendemain de leur visite chez moi, ensemble, pour Rouen, le 2 juin dernier. Son frère le conduisit lui-même chez sa fille, mariée à Elbeuf, nièce accoutumée à chérir et à soigner cet oncle, amour et orgueil de la famille. Il y vécut pendant six semaines, les plus douces peut-être de sa vie, en pleine paix, en plein amour dans la maison, en pleine ombre, en plein soleil dans le jardin, comme ces haltes du voyageur, quand le jour va tomber et qu'il aperçoit déjà les clochers de la ville où le sommeil l'attend, après les lassitudes de la route.
Une idée fatale le saisit: «Le ciel est beau, la température tiède, l'été des tropiques doit avoir réchauffé les flots qui nous viennent de là; je voudrais me rajeunir en me retrempant dans la mer.»
On craignit que l'énergie saline de la mer ne fût contraire à l'apaisement des douleurs névralgiques dont il avait toujours été affecté. On lui représenta qu'il était à craindre qu'arrivé à l'âge où tout se calme, ces bains amers ne lui donnassent des secousses qu'il convient d'éviter, quand la nature elle-même se traite par la résignation et par le temps. Il était, comme tout le monde, impatient d'accélérer la nature, ce grand médecin que nous portons en nous.
Il insistait; on le conduisit à Puys, petit hameau de pêcheurs dans le voisinage de Dieppe.
Il paraît qu'une première hospitalité dans une maison banale de bains ne convenait pas, par son prix, à la modicité de ses ressources. Il la quitta volontairement et précipitamment et alla demander asile, économie et paix, dans une chaumière de pêcheur, plus modique et plus rapprochée de la grève.
Singulier jeu de la Providence, qui ramène à la fin de sa vie le poëte, ami de la nature, dans l'humble chaumière où il a passé ses premières années, et devant ce grand spectacle de l'Océan, pour chanter ou gémir sous sa fenêtre les grands adieux à la terre de l'homme! Il en jouit à son lit de mort comme il en avait joui dans son berceau: Dieu lui parlait seul à seul avec plus d'intimité et de majesté que dans sa retraite de Paris. Il fut heureux quelques jours.
XXVII.
Le 4 août, cependant, il sentit que la vague qui l'avait délicieusement caressé les premières semaines, secouait trop fortement sa charpente. Il écrivit à son frère qu'il désirait revenir à Paris, et le priait de venir le prendre à la gare de Trouville, en lui marquant le jour et l'heure du rendez-vous.
Ce bon frère se préparait à sa rencontre, lorsqu'une dépêche télégraphique lui annonça qu'il n'avait plus de frère.
Il arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir; il l'avait rendu quelques heures avant, serein, confiant, résigné, entre les mains du curé du pays, chargé de bénir sa famille. Un étouffement pulmonaire l'avait asphyxié en peu de minutes et sans agonie. Né d'un spasme, un spasme l'avait emporté.
Il savait où il allait; les hommes n'avaient voulu comprendre ni son âme immense, ni sa poésie; il les quittait sans peine pour la patrie des méconnus. Mais, méconnu par la foule, il laissait ici-bas ce qui console de vivre, une famille du sang, et des amis, famille de cœur.
Je suis le dernier qui lui serrai la main; il me l'a laissée toute chaude encore de sa suprême et convulsive empreinte, et il a emporté toute chaude aussi dans le ciel l'impression de la mienne.
J'ai donné une larme à son souvenir.
Son frère lui ferma les yeux et l'ensevelit à Rouen, dans le cercueil d'une sœur adorée, qui avait été la providence de ses mauvais jours; là, ils dorment ensemble dans une terre étrangère: mais j'aimerais qu'une main charitable remportât ces deux enfants du Midi aux bords tièdes et poétiques de la Durance, comme j'aimerais qu'on ramenât mes dépouilles mortelles près de ceux et de celles que j'y ai déposés moi-même dans un sol qui ne m'appartient déjà plus, à Saint-Point!
Et maintenant, grande âme, dépaysée dans un corps infirme et dans la région des faux jugements, des fausses gloires et des faux mépris de ce bas monde, tu as secoué vigoureusement ce vil tissu de matière, ce manteau de plomb qui t'embarrassait dans ton essor, et que tu soulevais à chaque pas comme une lourde chaîne dont les anneaux te retenaient au sol!
Là, tu estimes à son prix la vaine renommée que donnent les hommes à ceux qui, dans le langage terrestre, cadencent le mieux leur pensée, ou qui, se sentant plus forts que le vulgaire, parlent en images fortes comme eux, et s'expriment en images pénétrantes et neuves, au lieu de balbutier des pensées communes dans un jargon tout fait!
Tu ris de ceux que le siècle exalte, parce qu'ils répètent les banalités et les sophismes convenus de leur époque; tu plains ceux qui, comme toi, pensent leurs pensées à part de la foule, qui les écrivent ou qui les chantent, ou qui les convertissent en action, et qui, de leurs chants et de leurs actes, ne recueillent que l'envie ou le dédain.
Tu vois tout à la vraie lumière, tu nages dans la vérité! Tu t'abreuves de la divinité des choses idéales, cette divinité du monde supérieur où tu vis!
Triomphe, âme sublime et tendre! prie pour les amis que tu as laissés ici-bas, et entre dans ta vraie place, dans le ciel des poëtes, des martyrs, pour chanter et combattre avec eux; et entre aussi dans le ciel des colombes, où tu as retrouvé la tienne qui t'attendait; symbole de tendresse et d'inspiration, pour t'aider à aimer ton Dieu dans l'éternité, communion de ceux qui s'aimèrent dans la région des larmes!
Lamartine.
LXXXIe ENTRETIEN.
SOCRATE ET PLATON.
PHILOSOPHIE GRECQUE.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
Toute littérature, comme toute civilisation, a pour dernier terme une philosophie.
La philosophie est la pensée du cœur humain, dont la littérature n'est que la parole; la pensée est le fond de l'homme, la littérature n'est que la forme. Ne vous étonnez donc pas que la philosophie occupe le premier rang dans un cours sérieux de littérature.
Nous vous exposerons successivement tous les différents systèmes de philosophie qui ont possédé tour à tour le monde, depuis celle de l'Inde primitive jusqu'à celle du christianisme, en passant par Zoroastre, en Perse; par Pythagore, en Italie; par Salomon, en Judée; par Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote en Grèce; par Mahomet, en Arabie; par Confucius, en Chine; par saint Paul, à l'éclosion des dogmes chrétiens, à Jérusalem ou à Éphèse; par saint Thomas d'Aquin, dans le moyen âge; par Descartes et par les philosophes du dix-huitième siècle en France; enfin par les philosophes allemands et anglais de ces derniers temps. Ce sont là à peu près les seules nations antiques ou modernes et les seules époques qui aient eu des philosophies transcendantes; les autres n'ont eu que des philosophies populaires.
Nous allons commencer, pour vous allécher à cette sublime étude, par la plus lumineuse et par la plus éloquente de ces philosophies, dans la forme: celle de Platon. C'est la philosophie de la raison pure, illuminée par l'imagination, et quelquefois égarée par elle; c'est la plus difficile des philosophies que celle qui ne relève que du raisonnement, au lieu de relever de la foi; car tous les hommes ont assez d'imagination pour croire; un très-petit nombre ont assez de lumières pour raisonner.
II.
Mais, avant de feuilleter avec vous Platon, disons ce que nous entendons ici par philosophie.
Ce mot veut dire amour ou zèle de la SCIENCE; mais quelle science? la science des sciences, la science suprême, la science première et la science dernière, la science surnaturelle, c'est-à-dire la science des choses qui sont au-dessus de la portée des sens.
Cela était nécessaire à vous dire pour ne pas vous laisser confondre cette philosophie surnaturelle, ou cette science des choses invisibles et impalpables, avec toutes ces autres sciences naturelles qui se sont appelées aussi improprement du nom de philosophie, mais qui n'ont pour objet que les choses sensibles et matérielles, telles que la physique, la chimie, l'astronomie, les mathématiques.
Ces sciences systématisées sont des philosophies aussi, si vous voulez, mais ce sont des philosophies inférieures, secondaires, subalternes, courtes, finies, parce qu'elles ne touchent qu'à la matière et à ses phénomènes, et parce qu'en enseignant une multitude de faits, elles n'enseignent néanmoins directement aucune vertu et aucune immortalité.
Voilà pourquoi, quand il s'agit de philosophies surnaturelles, telles que celles dont nous allons vous entretenir, on a confondu le mot de sagesse avec le mot de science, et l'on a dit: La philosophie est l'amour ou le zèle de la SAGESSE. Cette science-là, en effet, englobe et domine toutes les autres, parce qu'elle est la science de l'âme elle-même, la science de l'infini, la science de Dieu, la science de nos rapports avec l'Être des êtres, la science de notre origine, la science de notre vie morale, la science de notre fin!
Pouvait-on appeler d'un autre nom que sagesse cette science qui enseigne à l'homme où il est, ce qu'il est, où il va, et comment il doit penser, agir, adorer, vivre, mourir et revivre?
C'est là ce que nous entendons, dans cet Entretien, par ce mot «philosophie.»
III.
Mais cette science des choses immatérielles, invisibles, impalpables, au-dessus de la portée de nos sens, est-elle susceptible du même genre de démonstrations et du même genre d'évidences que les sciences naturelles? Nous n'hésitons pas à vous dire: Non.
Les démonstrations de l'ordre naturel, telles que le témoignage des yeux, de l'oreille, de la main, ne sauraient s'appliquer aux choses qui ne tombent pas sous les sens.
Mais, bien que ces choses ne se démontrent pas de même, elles ont cependant, au moins en ce qui touche leurs principales vérités, un degré de certitude égal, et, je dirai plus, un degré de certitude supérieur à la certitude des phénomènes matériels.
Ainsi, par exemple, cette opération de l'esprit par laquelle l'intelligence se dit: «Il n'y a pas d'effet sans cause, et, puisque j'aperçois une multitude d'effets, il y a donc une cause suprême; c'est-à-dire il y a donc un Dieu!» cette opération de l'esprit atteste l'existence de Dieu avec autant et plus de certitude que si des milliers de mathématiciens, d'astronomes ou de chimistes tenaient Dieu lui-même sous leurs compas, sous leurs télescopes ou dans leurs cornues. Je me trompe: l'existence de Dieu est mille fois plus certaine par cette conclusion logique et infaillible de l'esprit que par les expériences faillibles des philosophes de la matière; car l'expérience, œuvre des sens, peut se tromper; la logique, œuvre de Dieu, est absolue, et ne nous tromperait que si Dieu nous trompait lui-même, chose incompatible avec la nature divine ou avec la suprême vérité.
J'en dirai autant de la CONSCIENCE, cette preuve sans preuve que nous portons en nous-mêmes du bien ou du mal moral: ses jugements, pour être certains, n'ont pas besoin d'autres témoignages qu'elle-même; ce qu'elle condamne est mal, ce qu'elle approuve est bien; que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, elle prononce en nous, pour nous ou contre nous, des arrêts contre lesquels il nous est impossible de protester.
C'est le dernier mot de la morale, comme la logique est le dernier mot de la raison. La conscience est, parce qu'elle est comme Dieu lui-même; c'est une faculté innée de notre âme donnée par Dieu, qui est à elle-même sa propre démonstration. Ôtez la logique, l'intelligence est folle; ôtez la conscience, la moralité est morte; le crime et la vertu deviennent des choses discutables et douteuses comme des problèmes ordinaires, susceptibles de oui ou de non; ils ne sont crime et vertu que parce qu'ils sont au-dessus de toute discussion.
IV.
Il y a donc, en philosophie, un certain ordre de vérités intellectuelles, ou de vérités morales qui sont, ou susceptibles d'une démonstration absolue, comme l'existence de Dieu, ou supérieures et préexistantes à toute démonstration par la parole, comme la conscience. Ce sont des vérités innées; autrement dit: des certitudes, des ÉVIDENCES.
Mais, en dehors de ces vérités innées, il y a en philosophie un nombre infini de problèmes secondaires, quoique très-importants, qui ne sont pas susceptibles de démonstration absolue, mais dans lesquels la philosophie la plus transcendante n'arrive qu'à de consolantes conjectures et à de magnifiques probabilités.
Dans vingt passages de ses dialogues, Socrate lui-même, par l'organe de Platon, avoue, comme moi, que ces démonstrations ne sont que des conjectures.
«J'espère, dit-il, sans pouvoir le prouver, que je retrouverai, dans une autre vie, les hommes vertueux qui y seront mieux traités que les méchants. Mais, quant à y trouver une divinité parfaite, c'est ce que j'ose affirmer, si l'on peut affirmer quelque chose.»
C'est néanmoins de ces consolantes conjectures, et de ces magnifiques probabilités, que le monde vit depuis qu'il est né, et qu'il vivra jusqu'à son dernier jour. Nous vivons sur parole: respectons donc la parole, quand Dieu la met sur les lèvres des grands philosophes tels que Confucius, Socrate ou Platon; ces philosophes sont les révélateurs de la raison; ils ne commandent pas impérativement la foi au nom de Dieu, ils la demandent humblement à la conviction raisonnée de l'intelligence et du cœur de l'homme. Ils pensent pour nous, et ils nous rapportent les conquêtes de leurs pensées; prêtons-leur l'oreille et ouvrons-leur nos cœurs. S'ils ont donné leur vie comme Socrate, en témoignage de leur sincérité, de leur foi, de leur amour de Dieu et des hommes, proclamons-les maîtres et martyrs de la raison humaine, et lisons, avec une respectueuse piété d'esprit, les arguments raisonnes de leur philosophie.
V.
Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps, c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce disciple de Socrate fait parler son maître avec une sagesse surhumaine, et avec une éloquence presque divine, sur les questions les plus hautes de philosophie, de théologie naturelle.
Platon fut à Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux écrivent, commentent et développent la doctrine de son maître qui n'a rien écrit, et, ici, il serait curieux peut-être d'examiner pourquoi ni le révélateur d'une philosophie raisonnée, ni le révélateur d'une religion révélée, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daigné écrire eux-mêmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traça des caractères de miséricorde.
Était-ce parce qu'ils se défiaient des commentateurs qui s'attachent à la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? Était-ce parce que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes à contenir les vérités divines qu'ils annonçaient aux hommes? N'était-ce pas plutôt parce que les paroles, une fois écrites, deviennent mortes et froides comme la cendre dont la flamme s'est envolée, et qu'ils aimaient mieux s'en fier à l'écho vivant des lèvres humaines qu'à la lettre morte de leurs écrits?
Quoi qu'il en soit, Socrate n'écrivit jamais rien; il ne fit pas non plus de harangues: c'était un discoureur, et nullement un orateur. On le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie et un fort mauvais discours.
Simple artisan, ou plutôt artiste, mais artiste d'un talent bien inférieur aux grands statuaires de son temps à Athènes, il sculptait dans son atelier à peine autant qu'il était nécessaire pour nourrir sa femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pensée, ouvrant sa porte à tout le monde, interrompant son travail pour répondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant ensuite de porte en porte et accostant lui-même les passants pour leur parler des choses divines, consumé du zèle de la vérité, missionnaire des foules, semant le bon grain à tout vent de la rue ou de la place publique: homme qu'on aurait considéré comme un fou, s'il n'avait pas été un modèle de toute vertu et un oracle de toute sagesse.
VI.
Son disciple, Platon, était un homme d'une tout autre nature: beaucoup plus lettré, beaucoup moins inspiré que son maître; élégant, éloquent, poétique, épilogueur, rêveur, dissertateur, nuageux en philosophie, utopiste en politique; espèce de J.-J. Rousseau d'Athènes, possédant un style admirable pour les chimères, mais n'ayant pas la moindre connaissance des hommes, ni le moindre tact des réalités, et donnant à sa république idéale des lois en perpétuelle contradiction avec la nature humaine et avec la fondation, la conservation et le but des sociétés.
Mais, tel qu'il fut et tel que nous allons le voir dans ses œuvres, Platon était le plus merveilleux écho vivant que la providence de la Grèce eût pu préparer à un sage tel que Socrate, pour donner un éternel retentissement à la philosophie spiritualiste.
Ses Dialogues ont été le perpétuel entretien de la Grèce: ils ont préparé l'esprit humain à la métaphysique de saint Paul et à l'école philosophique d'Alexandrie. Il a servi de texte ou de commentaire aux premiers conciles chrétiens; il a été le crépuscule de bien des dogmes; il a nourri à lui seul la philosophie romaine de Cicéron; il a lutté dans le moyen âge avec la philosophie expérimentale d'Aristote, puis de Bacon; il a été submergé un moment par la philosophie presque matérialiste de Locke, de Hobbes en Angleterre; d'Helvétius, de Diderot, des encyclopédistes en France; mais il est ressuscité plus vivant et plus populaire que jamais il y a peu d'années, par la traduction, par les commentaires et par les leçons d'un jeune philosophe, M. Cousin, éloquent restaurateur du platonisme sur les ruines du matérialisme au dix-neuvième siècle.
Grâce à la langue de Platon, la sagesse de Socrate ne peut plus mourir. C'est le style qui embaume les idées pour l'éternité.
VII.
Ces dialogues ont cependant de grands défauts, qui semblent tenir au génie un peu verbeux de la Grèce, et au génie un peu sophistique de Platon, plus qu'à l'âme naturellement ouverte, simple, sincère et courageuse de Socrate. Parmi ses défauts, je noterai d'abord leur forme même, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse l'argumentation.
Le dialogue est une pensée à deux, à trois ou à quatre interlocuteurs; sans doute cette manière de penser à deux ou à trois peut éclaircir quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages des interrogations utiles, auxquelles le maître répond, réponses qui répondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres s'adressent peut-être en silence.
C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux premiers éléments de la question qu'on débat, afin qu'un argument porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernière; c'est le moyen de détruire en passant toutes les objections qui se présentent à l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien définir tous les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'après la conclusion il ne puisse subsister aucune équivoque ou aucun malentendu dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les enfants, comme on peut le voir dans nos catéchismes ou dans nos manuels.
Mais, par cela même que c'est le mode d'argumentation puéril et diffus qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus propre à fatiguer, à ennuyer, à impatienter les hommes faits, qui cherchent les idées, et qui se lassent de vaines paroles.
Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des puérilités et des ignorances qui ne sont plus de leur âge; il perd le temps, et il dégoûte la pensée du but, en la traînant impitoyablement par tant de circonvolutions, de demandes et de réponses sur la route; l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il l'abandonne tout à fait à ces fastidieux ambages, rebuté, avant d'arriver, par les détours inutiles qu'on lui fait faire.
C'est ce qui arrive très-souvent à l'homme le mieux disposé qui ouvre au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux à l'attendre; l'esprit est saisi à chaque instant d'une de ces impatiences fébriles qui bouillonnent en nous jusqu'à un véritable accès de colère, croyant toujours toucher à un but qu'on lui dérobe toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon procédé pour le convaincre. Voltaire, à cet égard, pensait comme nous; il bénit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage, quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon.
VIII.
Un autre vice de ce mode d'argumentation des Dialogues de Platon, c'est l'argutie métaphysique.
Le maître, au lieu de simplifier les questions par la simplicité et par la sincérité de l'argumentation, semble se complaire, pour faire preuve d'ingéniosité, de fécondité et de dialectique, à les compliquer de cinquante questions préalables ou secondaires, et à les embrouiller dans un tel écheveau d'arguments que lui seul puisse à la fin en retrouver le fil et dénouer le nœud gordien qu'il a formé.
Ce procédé, qui fait briller sans doute l'adresse du maître, embarrasse l'intelligence du disciple; il fait du chemin de la vérité, au lieu d'une route droite, large et bien jalonnée, un labyrinthe de sentiers étroits, tortueux, obscurs où l'écrivain a l'air de conduire le lecteur à un piége, au lieu de le mener à la lumière, à la vérité et à la vertu.
IX.
Un troisième défaut plus grave des Dialogues, défaut qui touche au fond même de l'enseignement de la vérité aux hommes, c'est le procédé d'argumentation employé par Socrate dans Platon, pour enseigner ses disciples.
Les premières qualités d'un sage, qui enseigne des vérités nouvelles à l'humanité, c'est la charité d'esprit, l'amour, la pitié, la condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'âme envers les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette compatissance, cette clémence de cœur, doivent se manifester dans les leçons du sage à ses frères par un mode d'argumentation qui l'abaisse vers ses auditeurs pour les élever jusqu'à lui.
C'est le procédé contraire ici qui est employé par Socrate (toujours dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur, goguenard, ironique; il tend des embûches de paroles à ses auditeurs; il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hâte pas de les en retirer; il plaisante, non pas amèrement, mais superbement, avec eux de leur chute; il les humilie par sa supériorité, au lieu de les relever par leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon, a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en résulte, dans l'effet général des Dialogues, je ne sais quel sourire sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le disposer à la confiance; on craint toujours de marcher sur un piége de sophiste, quand on devrait s'abandonner sans défiance à la main du sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle sérieusement ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le maître qu'on devrait adorer.
Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus; il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vérité n'a besoin d'en employer pour se manifester à l'esprit.
La forme directe du discours, ou même la forme parabolique de l'Évangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part à lui-même, sont mille fois supérieures en lumière, en brièveté et en persuasion.
Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a l'esprit véritablement assourdi par ce roulis d'un océan de paroles pour dire la vérité philosophique la plus usuelle, on se dit à soi-même: Il faut que ces Grecs d'Athènes eussent bien des heures de loisir à dépenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour de ces escrimes d'idées de leurs sophistes, pour perdre tant de temps et tant de paroles à écouter ce Socrate ou à lire ce Platon!
Et, en effet, ce défaut de Socrate et de Platon tient aux défauts du temps et du peuple d'Athènes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il n'était pas occupé à se défendre contre les Perses ou à se déchirer lui-même par ses factions, aimait à se passionner à froid, pour ou contre ses sophistes; ces sophistes, consommés dans le métier de l'éloquence, étaient aux philosophes et aux politiques ce que les comédiens sont aux héros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les académies et dans les places publiques; ils accoutumaient les Athéniens à ces jeux d'idées et de paradoxes qui rendaient l'oreille fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait bien parler leur langue à ce peuple infatué. Voilà sans doute pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme!
Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses dialogues, en nous hâtant d'arriver au Phédon, le chef-d'œuvre de toute la philosophie de Socrate.
X.
Dans le premier dialogue, intitulé l'Euthyphron, Socrate demande à Euthyphron:
«Qu'est-ce que le bien, ou, autrement dit, qu'est-ce que le saint?»
Euthyphron lui fait cette réponse vulgaire et sacerdotale: «Le bien, ou le saint, est ce qui est agréable aux dieux.»
Socrate relève cette réponse, et demande à Euthyphron comment, les dieux de l'Olympe et de l'État étant multiples, et souvent opposés de nature et de volonté les uns aux autres, ce qui est agréable à l'un, désagréable à l'autre, peut être agréable à tous.
Il contraint Euthyphron, par une série de raisonnements, à se démentir, et il n'arrive lui-même qu'à une conclusion très-confuse, qui laisse l'esprit aux prises avec le mystère du bien et du mal en soi. Une seule chose est claire: c'est qu'il se moque des dieux, et qu'il sape le polythéisme par ses conséquences dans la raison de ses disciples.
Aussi était-il déjà cité devant les juges pour cause d'impiété envers les dieux d'Athènes.
Un jeune homme d'Athènes, plus politique que religieux, nommé Mélitus, qui voulait se faire un nom populaire en se posant en vengeur des dieux chers à l'ignorance et au fanatisme du bas peuple, porte l'accusation contre Socrate; il l'accuse de corrompre la jeunesse par des doctrines qui sapent le ciel. Anytus, un autre de ses accusateurs, était un artisan riche, puissant et accrédité par son républicanisme dans Athènes; il avait contribué à secouer le joug des trente tyrans qui rétablissaient le régime aristocratique. Le peuple croyait défendre sa liberté en défendant ses dieux, à la voix d'un de ses tribuns qui l'ameutait contre Socrate. Socrate paraissait au peuple coupable, sinon de faveur pour le gouvernement aristocratique, au moins d'indifférence politique.
La cause de ce grand homme, en effet, n'était ni la cause de la populace, ni la cause des grands: c'était la cause de Dieu et de la raison. Il aurait pu dire, comme le Christ plus tard:
«Mon royaume n'est pas de ce monde.»
Son monde, à lui, c'était la vérité et la vertu. Mais le peuple ne voit de vérité et de vertu que dans ses passions; il devait donc haïr Socrate; il demandait un châtiment exemplaire contre ce philosophe.
On peut remarquer, dans ce procès, que le peuple est en général plus implacable envers les doctrines nouvelles que les grands; moins il a d'idées, plus il s'irrite contre ceux qui les lui arrachent. Le cri des Juifs contre le Christ, devant ses juges: Crucifiez-le! est le pendant des animadversions de la populace d'Athènes contre Socrate. Sans la pression de ce peuple, il est évident que les juges, qui le condamnèrent à une si faible majorité, ne l'auraient pas condamné à mort.
XI.
Quoi qu'il en soit, Platon donne (et sans doute ici littéralement) le plaidoyer, ou l'apologie que Socrate avait préparée, et qu'il prononça devant le tribunal.
Dans cette apologie même, Socrate conserve encore la forme du dialogue, et poursuit Mélitus de ses interrogations ironiques pour le contraindre à tomber dans l'absurde. Mais lui-même reste dans l'équivoque sur sa profession de foi, affectant de tourner les questions les plus précises en plaisanteries, jusqu'au moment où il voit que la plaisanterie serait déplacée devant la conscience et devant la mort, et où il s'avoue franchement coupable de sagesse, et impénitent de vérité. Là, on retrouve l'éloquence de l'héroïsme du philosophe mourant.
«Mais je n'ai pas besoin d'une plus longue défense, ô Athéniens! Je vous disais en commençant que j'avais contre moi d'ardentes et implacables inimitiés; ce qui me perdra, si je succombe, ce ne sera ni Mélitus, ni Anytus, ce sera l'envie et la calomnie, qui ont déjà fait périr tant d'hommes de bien, et qui en feront périr après moi tant d'autres; car n'espérez pas que l'iniquité s'arrête à moi!
«Mais quelqu'un de vous me dira peut-être: N'as-tu pas honte, Socrate, de t'être attaché à une philosophie qui te mène à la nécessité de mourir?
«Vous êtes dans l'erreur, vous qui croyez qu'un homme qui a quelque valeur doit peser les chances de vivre ou de mourir, au lieu de chercher dans ses actions si ce qu'il fait est juste ou injuste.»
Puis il cite les vers d'Achille dans l'Iliade d'Homère:
«Que je meure à l'instant même, pourvu que je venge le meurtre de Patrocle, et que je ne demeure pas ici un juste objet de mépris, assis sur mes vaisseaux, inutile fardeau de la terre!»
«Est-ce là, poursuit Socrate, s'inquiéter des chances de vie ou de mort?
«Tout homme qui a choisi un poste parce qu'il l'a cru le plus honnête, ou qui y a été placé par son chef, doit, selon moi, y demeurer ferme, et ne considérer autre chose que le devoir. Ce serait donc de ma part une étrange contradiction, ô Athéniens, si, après avoir gardé fidèlement, comme un bon soldat, tous les postes où j'ai été placé par vos généraux, à Potidée, à Amphipolis, à Délium, aujourd'hui que le dieu de l'oracle intérieur m'ordonne de passer mes jours dans la philosophie, la peur de la mort ou de quelque autre danger me faisait abandonner ce poste; et ce serait bien alors qu'il faudrait me citer devant ce tribunal, comme un impie qui ne reconnaît point de Dieu, qui désobéit à l'oracle, qui se dit sage et qui ne l'est pas; car craindre la mort, Athéniens, c'est croire connaître ce qu'on ne connaît pas.
«En effet, nul ne sait ce qu'est la mort, et si elle n'est pas le plus grand de tous les biens pour l'homme...
«Mais ce que je sais bien, c'est qu'être injuste, c'est désobéir à ce qui est meilleur que soi, Dieu ou homme, et manquer au devoir et à l'honnête.
«Voilà le seul mal que je redoute et que je veux éviter; tellement que, si vous me disiez en ce moment:—Socrate, nous rejetons l'accusation d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais c'est à la condition que tu cesseras de philosopher, et, si l'on découvre que tu retombes dans tes habitudes de discuter sur les choses divines, tu mourras!—oui, si vous me renvoyiez absous à ces conditions, je vous répondrais:—Athéniens, je vous respecte et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au Dieu qu'à vous... Et je suis persuadé qu'il ne peut y avoir rien de plus utile à votre république que mon zèle à accomplir ce que le Dieu m'ordonne ainsi; car je ne vous recommande que le soin de votre âme et son perfectionnement. Ainsi donc, faites ce qu'Anytus vous demande ou ne le faites pas, renvoyez-moi ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose que ce que j'ai fait, quand je devrais mille fois mourir!...»
XII.
Il développe, avec un insolent courage, cette idée, et se pose en homme utile aux Athéniens dans leur vie privée; quant à la politique, il dit qu'il s'en est abstenu, par cette raison qu'on ne peut guère rester innocent et vertueux quand on se mêle des affaires publiques...
«Je n'emploierai pas envers vous, reprend-il, ô Athéniens, les supplications ordinaires, où l'on fait paraître les femmes, les enfants, les amis pour attendrir les juges. J'ai aussi des parents cependant; car, pour me servir de l'expression d'Homère: Je ne suis point né d'un chien ou d'un rocher, mais d'un homme!»
«Ainsi, Athéniens, j'ai des parents, et, quant à des enfants, j'en ai trois, l'un déjà dans l'adolescence, les deux autres encore en bas âge; mais je ne les ferai point comparaître ici, pour votre honneur et pour le mien; il ne me paraît pas séant d'employer de pareils moyens à mon âge (il avait près de soixante-douze ans à l'époque de son procès). Athéniens, vous aimez la gloire, et, si je voulais agir ainsi, vous ne devriez pas le souffrir; vous devriez déclarer que celui qui recourt à ces scènes pathétiques pour exciter la compassion vous dégrade, et que vous le condamnerez plutôt que celui qui attend tranquillement votre sentence.
«Si je vous fléchissais par mes prières, et si je vous engageais ainsi à violer votre serment de rendre la justice selon vos consciences, et non selon vos sensations, c'est alors que je vous enseignerais l'impiété, et qu'en voulant me justifier, je prouverais moi-même que je ne crois pas aux dieux: mais j'y crois plus que mes accusateurs!»
Ici les juges vont aux voix et déclarent Socrate coupable.
Impassible, il reprend la parole:
«Le jugement que vous venez de prononcer, Athéniens, m'a un peu ému; mais ce qui m'étonne bien plus, c'est d'être condamné à une si faible majorité; car, à ce qu'il paraît, il n'aurait fallu que trois voix de plus pour que je fusse absous.
«Et maintenant, c'est donc la peine de mort que Mélitus, Anytus et Lycon demandent contre moi!... Mais moi, Athéniens, à quelle peine me condamnerai-je moi-même?»
XIII.
Écoutez ici la fière revendication qu'il fait de lui-même, en mettant à nu sa conscience devant les cinq cent cinquante-six juges qui viennent de le condamner, et devant le peuple, que dis-je? et devant le Dieu qui l'écoute.
«Quelle amende mérité-je, en réalité, moi, qui me suis fait un principe de ne me donner aucun repos pendant toute ma vie, négligeant ce que les autres recherchent avec tant d'empressement: les richesses, le soin de leurs affaires, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignités!
«Moi, qui ne suis jamais entré dans aucune des conspirations ou des cabales si fréquentes dans la République, me trouvant véritablement trop honnête homme pour ne pas me dégrader en me mêlant à tout cela!
«Moi, qui me suis consacré uniquement à vous rendre le plus important des services, en vous exhortant tous de ne pas songer à ce qui vous appartient passagèrement, le monde et ses biens, pour ne vous attacher qu'à ce qui est l'essence de votre être, votre âme; à ne pas songer aux intérêts accidentels de la patrie, mais plutôt à la vraie patrie elle-même!
«Que mérite un tel homme, si ce n'est d'être nourri, aux frais du public, dans le Prytanée?...
«Ayant donc la conscience de n'avoir jamais été injuste envers personne, je ne dois pas l'être envers moi-même en avouant que je mérite un châtiment!...»
Examinant ensuite si l'amende ou l'exil serait une peine plus douce ou plus convenable pour lui: «Ce serait, dit-il, une belle existence pour moi, vieux comme je suis, de quitter mon pays, d'aller errant de ville en ville, et de vivre de la vie d'un proscrit!»
Il pousse encore plus loin sa fermeté calme, et son défi consciencieux au peuple et aux juges.
«Mais, me dira-t-on peut-être, Socrate, quand tu nous auras quitté absous, ne pourras-tu pas te tenir en repos et garder le silence?
«Voilà ce qu'il y a de plus difficile à vous faire comprendre; car si, en vous disant non, je dis que ce serait là désobéir au Dieu, et que, par cette raison, il m'est défendu de me taire, vous ne me croirez pas, et vous prendrez cette réponse pour une plaisanterie; et, d'un autre côté, si je vous dis que le plus grand bien de l'homme est de s'entretenir chaque jour de la vertu et des autres choses morales dont vous m'avez entendu discourir, vous me croirez encore moins. Voilà pourtant la vérité, Athéniens!
«Mais il n'est pas aisé de vous en convaincre!
«Maintenant voilà Platon, voilà Criton, voilà Cléobule et Apollodore qui veulent que je me condamne à une amende de trente mines, et qui en répondent; eh bien! je m'y condamne, et assurément voilà de valables cautions que je vous présente!»
Ici, il est interrompu par les juges, qui, impatientés de cette impassibilité badine, prononcent la peine de mort.
XIV.
Socrate reprend avec la même indifférence:
«Dans ma défense, ce ne sont pas les paroles qui m'ont manqué, Athéniens, mais l'impudeur. Je succombe pour n'avoir pas voulu vous dire les choses que vous aimez à entendre. Mais le péril où j'étais ne m'a pas paru une raison de rien faire qui fût indigne d'un homme libre.
«Ni devant les juges, ni dans les combats, il n'est permis, ni à moi ni à d'autres, d'employer tous les moyens pour éviter la mort; et ce n'est pas là ce qui est difficile que d'éviter la mort, il l'est beaucoup plus d'éviter le crime, qui court plus vite que la mort! C'est pourquoi, déjà vieux et cassé comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, la mort; tandis que le crime s'est attaché à mes accusateurs, plus jeunes et plus agiles que moi. Je m'en vais donc subir la mort. Je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur.»
Il disserte ensuite un moment avec une sérénité complète sur les avantages comparés de la vie et de la mort.
«Mais il est temps que nous nous quittions, dit-il en finissant, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage? Nul ne le sait, excepté Dieu.»
On l'emmène, et il va mourir. Voilà l'Euthyphron; la préface, ou plutôt l'exposition du drame philosophique.
XV.
Arrivons au dialogue intitulé le Phédon. Nous avons vu l'homme, nous allons voir la doctrine; puis nous assisterons à la mort, et nous verrons comment elle est le sceau de cette admirable vie de philosophe.
Le Phédon contient à lui seul plus de véritable philosophie spiritualiste que tous les autres dialogues de Platon. L'heure, la mort, la gravité du passage de cette vie à l'autre, que pressent Socrate et qui émeuvent Platon, ne permettent ni au philosophe ni à son disciple de perdre leur temps et le nôtre dans les puériles arguties de leur dialectique oiseuse. Qui a lu le Phédon connaît ce qu'il y a de mieux à connaître de la philosophie de Socrate et du génie de Platon. Suivez-moi donc, je vais vous déblayer la route.
Mais un mot d'abord sur l'origine antique et mystérieuse des belles et saintes idées que Socrate et Platon vont développer dans ce dialogue; car rien ne vient de rien, et la philosophie grecque, qui devait bientôt, après Platon, servir d'ancêtre à la philosophie des écoles chrétiennes de Byzance et d'Alexandrie, avait certainement elle-même des ancêtres. Ces ancêtres, selon nous, qui avons profondément scruté l'Orient religieux, philosophique et poétique, se retrouvent d'abord au fond de l'Inde primitive, puis au fond des dogmes, encore indiens, de l'Égypte.
Indépendamment de cette révélation innée, qui est, selon Platon et selon nous, la première idée de notre âme, car on ne peut concevoir l'âme sans idée, il y a eu une révélation primitive, et il y a une série de révélations successives, médiates ou immédiates, anneaux de la chaîne qui suspend les premières vérités nécessaires aux dernières vérités qui achèveront l'œuvre du monde moral.
Nous vous parlerons ailleurs de la philosophie des Indes; un mot aujourd'hui sur celle de l'Égypte.
XVI.
Vous savez que les Égyptiens, évidemment colonie intellectuelle du haut Orient, divinisèrent symboliquement la nature entière sous le nom d'Isis; ils lui jetèrent dans ses figures un voile sur le visage, comme pour signifier le mystère sous lequel elle cache mais laisse entrevoir ses vérités. Le plus sage des peuples est évidemment celui qui a le premier écrit sur l'univers ce mot mystère, car mystère est aussi le dernier mot de toute science, de toute sagesse et de toute vérité jusqu'à la consommation des temps. C'est le plus bel hymne que l'homme puisse chanter à l'incompréhensible, c'est-à-dire à Dieu.
Cependant un livre unique, échappé aux incendies, aux débordements, aux sépulcres de l'Égypte, soulève un coin de ce voile jeté sur le front de l'Isis égyptienne, et révèle une partie des mystères de la philosophie primitive. La ressemblance de cette philosophie occulte avec la philosophie de Socrate et de Platon est trop complète pour que cette similitude soit l'œuvre du hasard. On en conviendra après avoir lu le Phédon. On le conjecturera avec plus de vraisemblance encore, quand on saura que Platon, l'éditeur plus ou moins fidèle des dogmes de Socrate, était allé, avant d'écrire, consulter les prêtres et les philosophes égyptiens.
XVII.
Ce livre est l'Hermès ou Mercure Trismégiste. Saint Augustin dans son livre de la Cité de Dieu, Voltaire dans ses recherches philosophiques, Scaliger lui-même, n'hésitent pas à reconnaître dans ce livre la main d'un sage Égyptien. Les deux philosophes grecs, Timée et Pythagore, qui avaient voyagé aussi en Égypte, ont dans leurs doctrines les mêmes analogies avec les dogmes de ce livre. Quels sont donc ces dogmes, que nous allons retrouver sous d'autres noms, mais sous le même sens, tout à l'heure dans le Phédon? Ces dogmes, les voici:
Un Dieu unique;