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Cours familier de Littérature - Volume 16 cover

Cours familier de Littérature - Volume 16

Chapter 59: XVI.
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About This Book

The author offers a poetic, evidence-based portrait of Torquato Tasso, arguing that his life and his poem are intimately united. Combining vivid travel impressions of Rome with prolonged archival research and consultation of contemporary sources, the narrative reconstructs the poet's adventurous, mysterious fortunes, creative temperament, and periods of misfortune. It blends descriptive scene-setting, scholarly inquiry, and personal reflection to trace sources, influences, and relationships of patronage—notably the protective interest of Ferrarese nobility—while emphasizing the concordance between the poet's lived experience and his lyrical work.

«Le chef reconnaît le héros à ses armes: il accourt; il reconnaît aussi Clorinde, et son cœur est percé de douleur. Sans la croire chrétienne, il ne veut pas laisser ce beau corps à la fureur des bêtes farouches: il les fait porter l'un et l'autre sur les bras de ses soldats, et marche à la tente de Tancrède.

«Dans ce mouvement lent et tranquille, le guerrier ne reprend point encore l'usage de ses sens; mais de faibles soupirs prouvent qu'il conserve un reste de vie. Le corps de son amante, immobile et glacé, porte partout l'empreinte du trépas. Enfin on les dépose l'un et l'autre dans une tente séparée.»

De telles citations suffisent pour donner à ceux à qui la langue du Tasse est étrangère de quoi pressentir le génie de son poëme. On conçoit la popularité d'une pareille poésie dans un siècle où le fanatisme des croisades n'était pas encore éteint, où les traditions de la chevalerie subsistaient encore, et où la passion poétique de la renaissance italienne faisait des poëtes tels que Dante, Pétrarque, le Tasse, les véritables héros de l'esprit humain.

Le Tasse jouissait complétement de sa gloire; l'envie ne l'avait pas poursuivi jusque-là; sa mélancolie s'affaiblissait en lui avec l'âge et avec la vie. Il savourait au sein de l'amitié ces heures plus calmes du soir que la Providence semble réserver aux grands hommes malheureux comme une compensation de leurs traverses, et comme une aube de leur immortalité.

XV.

Son inquiétude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir. Il dit adieu à ses hôtes du monastère de Monte Oliveto, où il avait passé des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut déçu par la froideur de la réception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-être de ce qu'il en avait trouvé de plus affectueux à Naples; il fut obligé de chercher un asile dans le couvent de Santa Maria Nuova. «J'ai retrouvé ici,» écrit-il, «toutes mes peines, mais non mes amis; je n'ai pas même de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres et mes hardes; j'ai grand besoin de six écus, et je vous conjure de me les prêter. Je n'ai trouvé à me loger dans aucune hôtellerie ou dans aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vêtements d'été, ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas à mon secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice.»

Le duc de Mantoue pourvut à tout, et lui envoya cent ducats pour son voyage, s'il se décidait à revenir à Mantoue. Mais ces cent ducats lui furent retenus par l'agent du duc de Mantoue à Rome, de peur qu'il n'en fît sans doute un autre usage. Sa détresse continua d'être déplorable; une fièvre lente le consumait. «Probablement,» écrit-il au mois d'octobre 1589, «j'irai bientôt épuiser ailleurs ma mauvaise fortune, quand je serai devenu aussi importun à ces bons religieux de Santa Maria Nuova que je le suis devenu à ces cardinaux couverts de pourpre, de qui je ne puis même obtenir une audience.»

Il sortit en effet au mois de novembre de son asile, volontairement ou forcément, pour aller mendier un lit de malade dans l'hôpital des Bergamasques, ses compatriotes à Rome. Cet hôpital avait été fondé par ses ancêtres. La Providence lui donnait le lit que la charité de sa famille avait préparé pour d'autres malheureux; le cardinal Gonzague, de retour à Rome, le retira dans son palais. «Mais cette hospitalité,» écrit le Tasse, «bien loin d'être un soulagement, n'est qu'une aggravation pour moi, car le cardinal, cette fois, et sa maison, témoignent si peu de considération pour ma personne, et un tel mépris de ma mauvaise fortune obstinée, qu'il ne m'admet point à sa table, qu'il ne me fournit ni un lit, ni une chambre, ni un service décent à mon mérite et à ses anciennes grâces pour moi!»

Il passa l'hiver de 1589 à 1590 dans cet isolement et dans cet abandon. Au printemps de 1590, le grand-duc de Toscane l'invita à venir honorer sa cour et Florence de sa présence. Le Tasse partit avec un envoyé des Médicis chargé de pourvoir aux nécessités et à la dignité de son voyage. Arrivé au mois d'avril à Florence, il alla, par souvenir des religieux de Monte Oliveto à Naples, loger aux portes de la ville, dans un monastère d'Olivetani, situé, comme celui de Naples, sur un monticule boisé de cyprès qui domine, du sein de l'ombre et du silence, les murs de la ville, et le cours pittoresque et opulent de l'Arno.

Le grand-duc et les gentilshommes de sa cour comblèrent le poëte d'accueil, d'honneurs et de libéralités. La Toscane entière, jalouse de Ferrare, de Naples et de Rome, sembla s'étudier à faire oublier au Tasse les envieux dénigrements de l'Académie de la Crusca. On ne sait par quel revirement de fortune ou d'humeur on le retrouve deux mois après, dans ses lettres, fatigué de Florence, et demandant à son ami Constantin un asile dans le palais de Santa Trinità à Rome, pour y finir ses jours. «En vérité,» dit-il, «la vie est un triste pèlerinage, et je suis maintenant au terme du mien! Il faut peu de chose à ma vie. À peine pendant tout le cours de cet été ai-je acheté quatre melons pour ma nourriture; une soupe de laitue et quelques courges me suffisent; mais j'avoue que je me ruine en médicaments.» Le marquis de Villa, son ami de Naples, lui envoya quelques ducats pour renouveler ses habits et pour rentrer décemment à Rome.

Le Tasse y arriva pendant le conclave qui nomma Grégoire XIV pape. Ce pape, dont il espérait plus que de Sixte-Quint, trompa encore ses espérances; il fut logé pauvrement mais amicalement chez son fidèle Constantin, qui était de retour à Rome; il craignait même d'importuner cet ami.

«Maintenant,» lui écrit-il, «me voilà décidément précipité du faîte de mes vaines illusions; je suis décidé à fuir de ce monde, à m'enfuir de la foule dans la solitude, de l'agitation dans le repos. Envoyez-moi mes hardes à Maria del Popolo, monastère enfoui dans les arbres hors des murs de Rome. Dans mon opinion, je ne puis trouver un site plus solitaire et moins exposé aux outrages odieux! (De votre chambre, pendant votre absence, le 7 février 1591.)»

Constantin, en rentrant, courut chercher le Tasse à Santa Maria del Popolo, lui fit honte de ses défiances, le ramena au logis, et quelques jours après l'accompagna lui-même à Mantoue.

XVI.

Le duc et la jeune duchesse Léonora de Médicis, sa femme, le comblèrent de consolations, de paix et d'honneurs. Il fit sous leurs auspices une édition de ses poésies lyriques en trois volumes. Mais bientôt, malgré les efforts presque filials de sa protectrice pour le retenir à Mantoue, il repartit pour Rome; il ne fit que traverser cette ville; il se rendit à Naples pour y suivre son éternel procès. Le pape Aldobrandini, qui, sous le nom de Clément VIII, régnait en ce moment à Rome, lui était plus propice que ses prédécesseurs. Le cardinal Cinthio, neveu d'Aldobrandini, avait la passion des lettres et le culte du Tasse; il honora le grand poëte, non-seulement pour illustrer le règne de son oncle, mais pour satisfaire son propre cœur, ému jusqu'à la tendresse de pitié pour le génie malheureux. Le cardinal Cinthio voulait à lui seul venger l'injustice du siècle et l'injustice de la nature envers le Tasse.

XVII.

Le poëte profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour faire recommander sa cause à Naples, au gouvernement et aux légistes. Il alla lui-même à Naples assister aux plaidoiries; ses avocats réclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moitié du palais Gambacorti, qui avait appartenu à sa mère Porcia, et qu'il avait habité lui-même pendant son enfance. Les avocats de la maison d'Avellino osèrent lui opposer sa démence, qui le rendait, disaient-ils, incapable d'intenter légalement un procès. On répondit pour lui ce que Sophocle, accusé par son fils de faiblesse d'esprit à quatre-vingts ans, avait répondu pour lui-même, «Or l'homme capable d'avoir produit les chefs-d'œuvre de génie de son siècle prouvait assez par ses vers l'intégrité de son intelligence.»

Toutefois le procès, embarrassé en formalités, subissait d'interminables délais. Le Tasse, lassé, s'achemina une dernière fois vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortége jusqu'à Capoue; son passage dans cette ville lettrée parut aux habitants de Capoue un événement assez important pour être consigné comme un honneur dans les archives de la ville. Ses amis de Naples prirent congé de lui aux portes de Capoue.

Arrivé à Mola di Gaëta, délicieux promontoire où les ruines de la villa de Cicéron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres, laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur, lavés éternellement par les vagues transparentes de la mer de Tyrrhène, le Tasse et les voyageurs réunis en caravane, qui se rendaient avec lui à Rome, n'osèrent avancer plus loin; un chef de bandits nommé Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le passage.

«Hier,» écrivit le Tasse à son ami Constantin, «le chef de brigands Sciarra a pillé et tué sur la route plusieurs voyageurs; toute la contrée retentit des cris de terreur et des gémissements des femmes; j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de sang l'épée que vous m'avez donnée.» Il sortit en effet à la tête de quelques braves chevaliers de Mola di Gaëta, pour éclairer intrépidement la route; son caractère héroïque et chevaleresque abordait avec audace les plus grands périls. Mais ici son courage lui fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait déjà, dans ses rochers, les stances épiques de la Jérusalem, ainsi que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes, ayant appris que le Tasse était au nombre des voyageurs arrêtés par la peur de sa bande à Mola di Gaëta, lui envoya un sauf-conduit avec les expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en profiter et de séparer son sort de celui de ses compagnons de route, Sciarra étendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui seraient de la suite du poëte; il lui rendit, à son apparition sur la route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois, donnant ainsi aux rois eux-mêmes l'exemple du culte pour le génie. Déjà une exception semblable avait été faite par les brigands de l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple étrange, où les brigands mêmes ne sont pas étrangers au prestige des lettres, et où le crime lui-même se désarme devant les élus de la gloire comme devant les élus de Dieu.

XVIII.

Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mêmes honneurs qui l'avaient accueilli partout sur sa route. Le poëte reconnaissant résolut de dédier à ce jeune homme la Jérusalem conquise, poëme épique sur le même sujet que la Jérusalem délivrée, que le Tasse avait composé par piété, pendant son séjour au monastère de Monte Oliveto à Naples. La Jérusalem conquise, épurée des épisodes trop profanes, mais aussi des grâces de la Jérusalem délivrée, était destinée, selon lui, à effacer ce premier poëme de la mémoire des hommes, et à immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la Jérusalem conquise ni moins de force ni moins de style que dans la Jérusalem délivrée, mais on y sent moins de charme; la fleur du génie est flétrie, le parfum s'est envolé avec elle; c'est le parfum qui avait enivré le siècle, c'est encore le parfum que la postérité a voulu respirer. Malheur aux poëtes qui refont leurs œuvres: la poésie est de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la réflexion qui la donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas à midi le souffle matinal de l'aurore; la jeunesse dans le poëte fait partie du charme; le génie est comme la beauté, il a son instant.

XIX.

Le jeune cardinal, fier de cet hommage, appela de Venise à Rome ce même éditeur Ingegneri, qui avait copié en six jours la Jérusalem délivrée, dans le cachot du Tasse et sous ses yeux, pour copier, corriger et éditer la Jérusalem conquise. Elle parut en 1593, le jour où Cinthio fut promu à la pourpre par son oncle Clément VIII. Le Tasse ébaucha en 1594 un autre poëme de la Création, en vers libres et non rimés. Les premiers chants seuls existent; le charme musical des stances rimées y manque, et la sévérité métaphysique du sujet y contraste péniblement avec l'amoureuse imagination du poëte.

Pendant qu'il écrivait ce poëme, les nécessités de son procès et les instances de ses amis le rappelèrent encore à Naples. Il quitta, non sans regrets cette fois, ses appartements dans le Vatican, la table des cardinaux dont il était le convive, et surtout la tendre familiarité du neveu du pape. Il descendit à Naples au monastère de San Severino, où le marquis Manso et tous les seigneurs lettrés de Naples lui firent une cour assidue d'amis; néanmoins son instinct voyageur lui fit tourner bientôt ses regards vers Ferrare. Il écrivit à Alphonse d'Este pour se réconcilier avec lui; mais Alphonse, justement offensé de ce que le poëte avait effacé dans sa Jérusalem nouvelle la stance dédicatoire: «O magnanimo Alphonso!» par laquelle il lui avait dédié la première Jérusalem, ne daigna pas répondre à ses lettres; Le Tasse insista en vain, en jurant à Alphonse qu'il ne se consolait pas de l'avoir offensé, et qu'il n'avait d'autre désir que de consacrer le reste de ses jours à son service. Le silence répondit seul à cette mobilité de sentiment.

Mais, pendant que le Tasse négociait ainsi en vain son raccommodement avec la maison d'Este, son ami le jeune cardinal Cinthio négociait pour lui auprès du pape son oncle le couronnement poétique au Capitole, la royauté du génie consacrée par la religion, par le sénat et par le peuple.

Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa, son confident à Naples, reçut avec plus de répugnance que d'ivresse l'annonce de son couronnement. Son âme, dit Manso, de plus en plus détachée du monde, et absorbée dans les pensées éternelles, voyait trop le néant de toutes choses pour croire à l'éternité d'une couronne de laurier, bien que ce laurier eût été consacré sur le front de Pétrarque. Il ne consentit à cette solennité que parce qu'il n'osa pas contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de vains prétextes son retour à Rome. «J'irai, dit-il enfin au marquis Manso, qui lui reprochait son hésitation, j'irai, mais ce sera pour mourir, et non pour me parer de la couronne.»

XX.

Il partit enfin à la fin d'octobre; il visita en chemin le monastère du mont Cassin, et s'y arrêta quelques jours pour méditer sur le tombeau de saint Benoît, un des patrons qu'il s'était choisis dans le ciel.

Son ami le cardinal Cinthio, les membres de la famille du pape, les prélats de la cour des deux neveux, et la foule de leurs courtisans s'étaient rendus à sa rencontre hors des portes de Rome. C'était le 10 novembre 1594. Le lendemain il fut conduit par le même cortége à l'audience du pape.

«La couronne que je vous destine, lui dit le pontife, recevra de vous autant de lustre qu'elle en confère aux autres poëtes.» La mauvaise saison fit remettre le couronnement au printemps. Le poëte passa l'hiver à se préparer à la mort plus qu'à ce vain triomphe; on lit avec attendrissement une lettre de lui à Ingegneri, son éditeur de Venise, dans laquelle il lui recommande d'imprimer toutes ses œuvres, avec ou sans profit pécuniaire pour l'auteur. «S'il en résulte quelque argent, dit-il en finissant, il sera consacré à ma sépulture.»

XXI.

Une lettre du prélat Nores, qui était alors à la cour du pape Clément VIII, lettre datée du 15 mars 1595 et adressée à Vincenzo Pinelli, donne sur le Tasse, à cette époque de sa vie, d'intéressants et pittoresques détails:

«J'envoie à Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il célèbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa Sainteté les a gracieusement reçus et a libéralement récompensé leur auteur en lui accordant deux cents écus de pension en Italie; c'est plus que ce que la Jérusalem délivrée lui a jamais produit. La joie du poëte peut à peine se dépeindre; le brevet de cette pension lui a été apporté par monsignor Paolini. Ce dernier étant resté à dîner avec le cardinal, le Tasse voulut absolument leur présenter la serviette, lorsqu'ils se lavèrent les mains, malgré notre insistance pour la lui ôter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne désirait pas d'autre distinction après sa mort que l'honneur qu'il avait reçu ce jour-là du Tasse. Cette marque de déférence est d'autant plus remarquable de la part de notre poëte qu'il est de sa nature assez fier, peu propre aux obséquiosités du courtisan et à toute espèce d'adulation.

«Sa manière d'être me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Cebà, qui pouvait, disait-il, deviner le caractère et les penchants secrets de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la gravité et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce légitime orgueil qui est inséparable du génie. Dernièrement je lui demandai avec candeur quel était celui de nos poëtes qui, selon lui, méritait la première place. À mon avis, répondit-il, la seconde est due à l'Arioste. Et la première? repris-je.... Il sourit et détourna la tête pour me donner à entendre, je crois, que la première lui appartenait. Dans sa seconde Jérusalem ou Jérusalem reconquise, comme il la nomme, il fait allusion à lui-même, et, quoique avec modestie, il se compare néanmoins et se préfère à l'Arioste. Il s'exprime ainsi:

«E' d'angelico suon canora tromba
Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.

«Un jour que le père Biondo, célèbre prédicateur, confesseur du cardinal, était avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour d'être reçu, et que nous parlions du Dante, il le blâma d'avoir parlé de lui-même en termes trop présomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un Dante avec des annotations par Muretus, et qu'à propos de ce vers:

«Sì ch'io fui sesto tra cotanto senno,
«Et je fus la sixième de ces grandes intelligences,

«Muretus avait écrit en marge: «Diable! vraiment? Là-dessus le Tasse se mit en colère, et s'écria que Muretus était un pédant, qu'il admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le poëte a quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'après un attribut de la divinité, voulant dire par là que rien dans l'univers ne mérite le nom de créateur, si ce n'est Dieu et le poëte. Il est juste alors, continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale pas lui-même. Il cita un passage du Lysias de Platon, d'où, il résulte que ce philosophe, loin de blâmer un poëte qui se loue lui-même, l'exhorte au contraire à ne pas s'estimer moins qu'il ne vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au commencement du dialogue. À la marge se trouvait cette note de la main de mon père: Alors Lodovico Ariosto doit être considéré comme un mauvais poëte, car il dit au commencement:

«Celle dont l'amour m'a rendu presque insensé!

«Quelques jours après, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il fut ravi, et ayant pris la plume il écrivit dessous: Divin! Je tiens à aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor Paolini peut le faire de s'être essuyé les mains avec une serviette présentée par le Tasse. J'ai réuni tous ces fragments parce que je me suis souvenu de la satisfaction que vous a causée une lettre que je vous ai écrite l'année dernière au sujet de ce grand poëte. Rome, le 15 mars 1595.»

XXII.

Peu de jours avant celui qui était fixé pour son triomphe poétique, le Tasse reçut du pape une pension viagère de deux cents écus romains, et le duc d'Avellino, contre qui il plaidait à Naples, lui fit offrir, outre deux mille ducats de rente, une somme considérable en argent comptant, pour le désintéresser dans le procès. Mais, comme si la fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire de dérision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa renommée, le printemps, ces ides de mars des hommes d'imagination, redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit.

Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller habiter l'humble monastère de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au sommet d'une colline élevée et silencieuse à Rome (le mont Janicule). Le cardinal lui prêta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes annoncer au prieur du couvent et à ses religieux l'hôte illustre qu'ils allaient recevoir.

Au moment où la voiture du cardinal montait la rampe rapide de Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grêle et de pluie éclatait sur la ville et fit craindre aux religieux que les mules épouvantées ne précipitassent la voiture sur la pente escarpée de la colline. Le prieur et les frères, debout sur le seuil, reçurent le poëte, et pressentirent à sa maigreur, à sa faiblesse et à sa pâleur, qu'il ne sortirait de leur hospitalité que pour l'hospitalité du sépulcre. Ils l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait également porter un éternel honneur à leur maison. Ils le logèrent dans une cellule d'où le regard s'étendait sur le solennel et poétique horizon de Rome; ils lui prodiguèrent les respects, les pitiés, les soins qu'on doit à un hôte presque divin, qui emprunte votre toit pour retourner au ciel d'où il est descendu.

Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son état; il écrivit, le lendemain de son installation à Saint-Onufrio, une touchante lettre à son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernière parole échappée de son cœur.

«Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie approche d'heure en heure; aucun médicament ne calme le mal qui s'est joint à tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent, je me sens entraîné sans pouvoir opposer ni résistance ni obstacle à son cours. Il ne me convient plus, dans un tel état, de parler de ma mauvaise fortune obstinée, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde qui a remporté sa victoire en me conduisant indigent à ma tombe, tandis que j'avais toujours espéré que cette gloire (quelque chose que soit la gloire) que mon siècle va tirer de mes écrits ne m'aurait pas laissé mourir sans récompense.

«J'ai demandé à être transporté au monastère de Saint-Onufrio, non pas seulement parce que l'air, au jugement des médecins, y est le plus pur de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu élevé, et grâce aux dévots religieux de ce couvent, y commencer de plus près mon entretien avec le ciel.

«Priez Dieu pour moi, et soyez assuré que, de même que je vous ai toujours chéri et honoré dans le présent, maintenant, dans cette vie plus réelle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me sera inspiré par la plus tendre et la plus parfaite charité du cœur; et dans ces sentiments je recommande vous et moi à la divine miséricorde.

«De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.»

XXIII.

Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la fièvre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourèrent ses derniers moments. Les médecins du cardinal Cinthio et ceux du pape, qui le visitaient, lui annoncèrent enfin que leur art était sans ressource contre son mal, et qu'il fallait se préparer aux derniers adieux. Il reçut cet arrêt comme une délivrance, éleva les mains au ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses éternelles. La foi était si jeune et si vive en ce siècle à Rome, qu'aucun doute n'en altérait la sécurité, et qu'on passait de cette vie à l'autre, comme si du sein des ténèbres mortelles on eût vu luire les splendeurs visibles du ciel chrétien. Le Tasse se confessa avec larmes, et fut descendu sur les bras des frères de Saint-Onufrio dans la chapelle, pour y recevoir, sur les lèvres, le corps transfiguré de ce Christ dont il avait été le poëte. On le rapporta anéanti de faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio, apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle le pape la bénédiction et l'indulgence plénière qui remet tous les péchés aux mourants par la main du vicaire du Christ. «Le pape,» dit un témoin oculaire, «soupira et plaignit amèrement la destinée d'un si grand homme, enlevé avant le temps à l'Italie et à sa gloire; il accorda à son neveu tout ce qui lui était demandé pour sa consolation.»

Cinthio accourut à Saint-Onufrio apporter lui-même à son ami cette suprême faveur de son oncle. Le Tasse la reçut comme il aurait reçu de son Créateur lui-même son assurance de béatitude éternelle. «Voilà,» s'écria-t-il en joignant les mains, «voilà le char triomphal sur lequel je désire être couronné, non pas du laurier du poëte, mais de la gloire des saints dans le ciel!»

À l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au cardinal Cinthio de réunir, autant que cela lui serait possible, tous ses écrits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les ornements profanes et les voluptueux épisodes dont il avait embelli ses poëmes ne fussent indignes des célestes vérités qu'il avait voulu chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une exécution impossible, puisque vingt éditions et des traductions sans nombre avaient déjà répandu ses chants dans la mémoire des hommes. Mais le Tasse, après ce sacrifice qu'il crut consommé, s'endormit avec confiance au murmure des psaumes du poëte couronné que le cardinal son ami, le prieur et deux frères du couvent, récitaient à haute voix auprès de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le murmure d'un hymne du poëte: In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum, balbutia-t-il en rouvrant les yeux à l'aurore du vingt-sixième jour d'avril; et il expira.

Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne voulut pas que ce grand homme quittât la terre autrement que dans le triomphe qui lui était dû; il posa lui-même la couronne de laurier sur le front du mort, il revêtit le cadavre de la magnifique toge romaine qui lui était destinée, et il fit accomplir le couronnement posthume au Capitole, avec tout l'appareil préparé, depuis si longtemps, pour cette cérémonie. L'amitié de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que l'amour avait fait pour Inès. La ville entière assista à ce triomphe de la poésie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en effet, n'avait préparé aux poëtes futurs une plus saisissante et plus éternelle image de la déception des pensées humaines, que dans ce triomphe où le triomphateur n'assistait que mort à sa victoire, et où la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu'à un tombeau!

Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funéraire dessinèrent et sculptèrent à l'envi ce visage maigre, pâle, osseux, creusé par le doigt de la mort aux tempes, les yeux éteints sous les lourdes paupières, les lèvres scellées par l'éternel silence, et le front chauve couronné d'un funèbre laurier. C'est le portrait le plus répandu du Tasse dans tous les musées d'Italie. On y retrouve, hélas! jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquité des traits du visage, qui rappelle la démence luttant avec le génie.

XXIV.

On rapporta, avec les mêmes honneurs, le cadavre du Capitole au monastère de Saint-Onufrio, où il fut enseveli aux flambeaux, sous une dalle de la chapelle, comme il l'avait demandé.

Le cardinal Cinthio, aussi fidèle à sa mémoire qu'à sa vie, lui fit préparer un sépulcre monumental. Son autre ami, le marquis Manso, de Naples, accouru à Rome pour pleurer sur le cercueil de son ami, revendiqua le droit de revêtir aussi sa cendre d'une pierre et d'une épitaphe. Cinthio ne voulut céder à personne l'honneur et la consolation de construire le sépulcre du Tasse. L'un et l'autre méritaient également cette préférence: ils avaient devancé leur siècle dans la tendresse pour un malheureux et dans le culte pour un grand homme. La postérité les associe à son tour dans son estime et dans sa reconnaissance.

XXV.

Ainsi vécut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais après sa mort. Cependant, quelle que soit la pitié que ses malheurs inspirent aux cœurs généreux, cette pitié ne doit pas se tourner en colère et en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanité envers les génies qui l'honorent. L'histoire ne déclame pas comme la rhétorique, elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien plus que le tort de la société.

Né d'une race à la fois chevaleresque et poétique, élevé par une mère d'élite et par un père déjà glorieux, recueilli dans la fleur de son adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre famille, protégé, aimé peut-être par la sœur charmante de ce prince, qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre sœur, et qui lui pardonna tout, même ses négligences et ses distractions de sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre avant l'âge de la gloire par des poëmes que la religion et la nation popularisaient à mesure qu'ils tombaient de sa plume; disputé comme un joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Médicis, la maison de Gonzague, la maison de la Rovère, ces grands patrons des lettres en Italie; misérable et errant par sa propre insanité, mais non par la persécution de ses ennemis; comblé d'enthousiasme et de soins par la jeune princesse Léonora de Médicis; chéri à Turin, désiré à Florence, appelé à Rome; retrouvant à Naples, toutes les fois qu'il voulait s'y réfugier, la patrie, l'amitié, la paix d'esprit, l'admiration d'une foule de disciples fiers d'être ses compatriotes; enfin rappelé pour le triomphe à Rome par un neveu du souverain de la chrétienté, fanatique de son génie et providence de sa fortune; mourant dans ses bras avec la couronne du poëte en perspective et le triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de nature à accuser l'ingratitude humaine, excepté quelques années de cruelle séquestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas, mais qui dégradent un peu son protecteur devenu son geôlier; mais cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'économie d'une grande destinée, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathétique, qui attendrit le cœur de la postérité, et qui donne à la gloire quelque chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais bonheur de plus dans la mémoire des grands hommes persécutés ou méconnus!

Tel fut le Tasse, malheureux par lui-même plus que par les autres; mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment à trouver dans la vie de leur poëte autant de poésie que dans ses vers!

Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus épique de la religion du Christ, il est au moins le plus mélodieux narrateur en vers parmi tous les chantres modernes de l'Occident.

Ce n'est pas le poëte, c'est le conteur divin.

Lamartine.

XCIVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

J'ai toujours été l'ami et l'admirateur de cet homme de bien et de talent que la France vient de perdre, et, quand la maladie est venue lentement l'atteindre, je me suis toujours promis, si j'avais le malheur de lui survivre, de payer mon faible hommage à son modeste génie, à son caractère, à ses vertus. Fussé-je mort avant lui, comme c'était mon droit, à coup sûr il aurait fait de même envers ma mémoire; il aurait taillé sa pierre et l'aurait incrustée dans un monument d'amitié pour me faire honorer et excuser par la postérité. Je dirai mieux, il l'aurait cimentée d'une de ses larmes, car il avait trop de grandeur pour être envieux, trop de justice pour être exigeant, trop de tendresse pour garder rancune, même à ce qu'il considérait comme une faiblesse humaine.

Cet homme était M. de Vigny.

II.

Il était, comme moi, de race militaire; son père, gentilhomme comme le mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief pastoral et agricole, où il s'était retiré après avoir été persécuté en 1792 et 1793, et forcé de briser son épée de capitaine d'infanterie pour ne pas fausser son serment de fidélité au roi martyrisé par le peuple.

Alfred de Vigny y naquit neuf ans après cette date: c'était le moment où la nature, décimée par la révolution, se vengeait des meurtres et des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles moissons d'épis. Une foule d'hommes éminents dans les lettres naissaient pour combler les vides que Roucher et André Chénier avaient faits en livrant leurs têtes à l'échafaud. C'est ainsi qu'après Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs dans l'île du Reno, auprès de Modène, Rome livra jusqu'à Cicéron au poignard des délateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une foule d'autres hommes de génie se hâtèrent autour du trône d'Auguste, pour qu'il n'y eût point de vide dans la gloire romaine, point d'interrègne dans la famille de Romulus.

III.

Commençons par son portrait à vingt-cinq ans, car peu de ses contemporains l'ont connu, tant c'était un solitaire de la foule; il passait seul dans les rues, sur les promenades, le long de nos quais; on le remarquait à l'élégance de son costume, à la noblesse sans affectation de son attitude, à la sérénité de son beau visage, à la douceur affable de son regard; on se disait: «C'est quelqu'un au-dessus du vulgaire, c'est un diplomate étranger, c'est un jeune homme sur le front duquel la Providence a écrit une grandeur future.» On s'arrêtait, mais on ne savait pas son nom.

IV.

Je vais vous faire son portrait exact, la moyenne de son apparence, tel qu'il était dans son brillant uniforme de mousquetaire en 1822, tel qu'il était en 1825, enfin tel qu'il était en 1863, quelques mois avant sa mort; toujours jeune et agréable d'esprit, sans que le temps eût presque rien changé à sa taille et à son visage, excepté quelques légères nuances imperceptibles de transition, entre les cheveux qui menaçaient de blanchir et les ondes molles et blondes de sa chevelure qu'il laissait flotter sur le collet de son habit. Cheveux de sa mère sans doute, qu'il soignait en souvenir d'elle, ne voulant rien livrer aux ciseaux, de ce qui lui rappelait une image adorée de femme et de mère! Cette coquetterie de costume, qu'on aurait pu prendre pour une affectation, n'était qu'un pieux sentiment filial, une relique vivante qui se renouvelait sur sa tête, et qui donnait à sa physionomie pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grâce et de l'abandon de la femme. Cela lui donnait aussi un peu de la douce majesté de Platon ou de la candide et éternelle enfance de Bernardin de Saint-Pierre; cheveux fins, luisants, ruisselants d'inspiration, autour desquels avaient flotté sous les bananiers les immortelles images de Paul et Virginie.

V.

Le front d'Alfred de Vigny, dégagé de ses cheveux rejetés en arrière, était moulé comme celui d'un philosophe essénien de la Judée pour une pensée sensible mais toujours sereine. Poli et légèrement teinté de blanc et de carmin, il était modelé pour réfléchir au dehors la pensée qui luisait au dedans; une gracieuse dépression des tempes l'infléchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait, non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les muscles qui formaient l'encadrement des regards; bien que cette attention intérieure et tournée en dedans produisît involontairement une certaine tension des paupières qui rétrécissait le globe de l'œil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne tachait, et la franchise amicale de son coup d'œil qui ne cherchait jamais à pénétrer dans le regard d'autrui, mais qui s'étalait jusqu'au fond de l'âme chez lui, inspirait à l'instant confiance absolue dans cet homme. C'était limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu à cacher? Il n'avait jamais conçu la pensée de tromper personne; feindre lui aurait paru une demi-duplicité. Il n'y avait, grâce à ce regard en complète sécurité, ni matin, ni soir, ni nuit, sur cette physionomie; tout y était plein soleil de l'âme. Il laissait regarder et il regardait lui-même sans épier quoi que ce fût dans le regard de son interlocuteur; ce qu'il n'éprouvait pas, il ne le soupçonnait pas. La lumière éblouit d'elle-même, on ne voit pas l'ombre.

VI.

Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa bouche; ses lèvres, rarement fermées, avaient le pli habituel d'un sourire en songe; son menton solide était carrément dessiné; il portait bien l'ovale, ni trop fermé, ni trop ouvert, de sa figure. Son teint avait conservé jusque sous l'impression de sa maladie, douce quoique mortelle, la fraîcheur et la blancheur rose de celui d'une vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix avait le timbre grave et égal d'un esprit qui parle de haut aux hommes; je n'ai jamais entendu la plus légère altération dans cette voix: il eût été l'orateur d'un autre monde, parlant à celui-ci. Sa main était très-belle; ses dix doigts, réunis et collés ensemble, s'étendaient avec un mouvement régulier et calme vers son interlocuteur, comme dans la démonstration la plus pacifique: ce geste de vieillard portait la conviction, jamais la colère, dans l'âme de ceux qui l'écoutaient; c'était le geste de la conviction. Il écoutait peu la réponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement du groupe et il se taisait. Sa taille n'était ni petite ni haute, mais admirablement proportionnée; telle à vingt ans, telle à cinquante: le temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matière n'avait rien à faire avec cette nature éthérée et immuable; tempérament du bonheur inaltérable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait par le sang-froid de son caractère; elles n'étaient pour lui que les tentations de la vie éprouvées en silence, parce qu'elles ne demandaient rien à la vanité, mais qu'elles étaient toutes discrètes comme l'amitié, mystérieuses comme l'amour.

Tel était l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur d'être lié, depuis le jour où il répandit son nom dans le monde, jusqu'à aujourd'hui où je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni une ivresse ni une déception, même aux jours les plus orageux de mon existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa raison. Mes passions m'ont toujours laissé la justice, et à lui son indulgence. Entre cette raison d'un côté et cette indulgence de l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime réciproque et la mutuelle amitié?

VII.

Le père d'Alfred de Vigny avait émigré. Il ne rentra en France avec les Bourbons qu'en 1814; il était, comme son fils unique le fut plus tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea à Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face du palais actuel de l'Élysée, où j'ai eu moi-même mon appartement en 1848. Homme d'un esprit littéraire, il s'y lia avec Émile Deschamps et avec son frère, également lettrés, qui logeaient dans le voisinage. Il mourut en 1821, dans ce même appartement qui avait servi d'asile à son retour des pays étrangers. Les rudes fatigues et la guerre de l'émigration, qui lui avaient infligé leurs traces et qui l'avaient courbé en deux avant l'âge, n'enlevaient rien, non plus que la modicité de ses ressources, à la bonté, à l'enjouement, à la grâce de son humeur. Il avait épousé, vers la fin de la révolution, une jeune personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville.

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Cette mère, aussi ferme d'esprit que tendre de cœur, se dévoua tout entière à son fils unique, après la mort de son mari. Ce n'était pas seulement son enfant, c'était son image. M. de Vigny ne la quitta jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette angélique douceur, cette fierté chevaleresque et ce dégoût du cynisme démocratique qui faisait de lui un aristocrate. «Nous avons élevé cet enfant pour le roi,» écrivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les gardes du corps et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux fils de l'aristocratie déshéritée et un appointement de sous-lieutenant dans l'armée. Ce fut la même année et le même mois où j'entrai, aux mêmes conditions et au même titre, dans les gardes du corps. Fils de la guerre et de la fidélité, Vigny aimait d'origine l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait son père. Il accompagna, à cheval, le roi et les princes jusqu'à Béthune; fut licencié avec nous, le 31 décembre de la même année, après le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilégiés à sa réconciliation avec l'armée de Bonaparte; il entra, comme sous-lieutenant d'abord, dans la légion de Seine-et-Oise, et un an après avec le même grade dans la garde royale, au 5e régiment d'infanterie: devenu capitaine après treize ans de service, sa faible constitution le fit mettre au traitement de réforme. Ses camarades et le ministre de la guerre le regrettèrent comme un officier de grande espérance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux premiers emplois de l'armée.

VIII.

L'amour filial qu'il portait à sa mère, les premiers vers qu'il avait composés dans ses loisirs militaires et qui lui faisaient justement espérer une autre grandeur, le consolèrent de cette interruption de sa carrière naturelle. Les Turcs ont une expression historique par laquelle ils définissent vaguement, mais heureusement, certaines natures et certains hommes qui ne trouvent pas leur définition juste dans les catégories de la vie sociale, et qui donnent cependant une dénomination très-honorable et très-distincte aux individualités éminentes de leur civilisation. Cette dénomination est celle de tchilibi. J'ai souvent demandé aux Orientaux le sens vrai de ce mot: «Tchilibi, me répondaient-ils, ne signifie officiellement aucune dignité positive, aucun emploi précis dans l'empire; mais il signifie plus: cette expression représente une dignité intellectuelle et morale, une distinction qui n'est point accordée par le sultan, mais par le concours libre, spontané, incontestable et inaliénable de l'opinion publique. On est tchilibi comme on est chez vous un honnête homme par excellence: un homme distingué, éminent, un homme à part. C'est la charge de ceux qui n'en ont pas d'autres que leur propre respectabilité, respectabilité célèbre, qui, lorsqu'elle se multiplie de père en fils dans une famille, finit par former un surnom de la race.»

Or c'était précisément, comme celui de gentilhomme par excellence, le seul titre ambitionné par M. de Vigny, le type de sa vie, le signe distinctif de son caractère, l'aristocratie de sa nature, le rôle innomé de sa vie. Il ne voulait rien que ce qu'il portait en lui-même: le PARFAIT GENTILHOMME. C'était un rôle difficile à une époque où la noblesse inverse était odieuse, et où la démocratie mal comprise haïssait le gentilhomme et se vengeait de ses prétentions par une chanson de Béranger. Mais cela ne le troublait pas; il avait en lui du sang d'émigré et le dédain inné pour les faveurs plébéiennes souvent aussi mal acquises que les faveurs de cour. Ce rôle s'associait très-bien avec une certaine célébrité littéraire, modeste et à demi-jour, qui ne demandait rien à personne, mais qui se créait elle-même, et qui savait attendre sa sanction de la postérité.

M. de Vigny se fit donc tchilibi français, se renferma en lui-même avec sa mère et quelques amis, et laissa, de temps en temps, s'échapper quelques vers qui ne ressemblaient à rien de ce qui avait paru jusque-là. Il était particulièrement sensible à ce mérite. Il convenait que l'originalité de cette poésie fut en rapport avec l'originalité de l'écrivain.

Ce fut l'époque où je le connus. Le connaître et l'aimer, c'était une même chose. Je l'ai aimé jusqu'à son dernier jour.

IX.

Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge!