MOÏSE.
(POÈME.)
«Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.
La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.
Du stérile Nébo gravissant la montagne,
Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,
Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil.
Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent;
Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent,
S'étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé,
Dont le pays fertile à sa droite est placé;
Vers le midi, Juda, grand et stérile, étale
Ses sables où s'endort la mer occidentale;
Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli,
Couronné d'oliviers, se montre Nephtali;
Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes
Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes;
Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phégor
Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor.
Il voit tout Canaan, et la terre promise,
Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.
Il voit, sur les Hébreux étend sa grande main,
Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.
Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,
Pressés au large pied de la montagne sainte,
Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon
Comme les blés épais qu'agite l'aquilon.
Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables
Et balance sa perle au sommet des érables,
Prophète centenaire, environné d'honneur,
Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
On le suivait des yeux aux flammes de sa tête.
Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,
Lorsque son front perça le nuage de Dieu
Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu,
L'encens brûla partout sur les autels de pierre,
Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,
À l'ombre du parfum par le soleil doré,
Chantèrent d'une voix le cantique sacré;
Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule,
Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule,
Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,
Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.
Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
«Il disait au Seigneur: «Ne finirai-je pas?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?
J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise.
De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise,
Au coursier d'Israël qu'il attache le frein;
Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.
«Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo
Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau?
Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages!
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages;
J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois;
L'avenir à genoux adorera mes lois;
Des tombes des humains j'ouvre la plus antique,
La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
Je suis très-grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations.—
Hélas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!
«Hélas! je sais aussi tous les secrets des cieux,
Et vous m'avez prêté la force de vos yeux.
Je commande à la nuit de déchirer ses voiles;
Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,
Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela,
Chacune s'est hâtée en disant: Me voilà.
J'impose mes deux mains sur le front des nuages
Pour tarir dans leurs flancs la source des orages;
J'engloutis les cités sous les sables mouvants;
Je renverse les monts sous les ailes des vents;
Mon pied infatigable est plus fort que l'espace;
Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
Et la voix de la mer se tait devant ma voix.
Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois,
J'élève mes regards, votre esprit me visite;
La terre alors chancelle et le soleil hésite,
Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux,
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux;
Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
«Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit: Il nous est étranger;
Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon âme.
J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir,
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
M'enveloppant alors de la colonne noire,
J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j'ai dit dans mon cœur: Que vouloir à présent?
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche,
L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche;
Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous,
Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
Ô Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.»
«Or le peuple attendait, et, craignant son courroux,
Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux;
Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage,
Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,
Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.
Bientôt le haut des monts reparut sans Moïse.—
Il fut pleuré.—Marchant vers la terre promise,
Josué s'avançait pensif et pâlissant,
Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.»
Écrit en 1822.
Que dire après un pareil début?
Qu'un grand poëte vient de naître;
Que ce poëte ne ressemble à personne;
Que les sentiments exprimés dans son poëme sont aussi neufs que grandioses;
Que la mélancolie du génie qui fait subir sa solitude à un grand homme n'a jamais trouvé ni un pareil type ni une expression si neuve et si excentrique;
Que les vers sont dignes du stérile Nébo, et que l'éternel Jéhova les a inspirés comme il les a entendus retentir dans les échos sonores du désert.
Toutes les oreilles capables de les supporter en restèrent retentissantes. Quant à moi, je ne pus jamais les oublier. Byron n'avait rien de plus désespéré; Hugo, rien de plus stoïque; Moïse semblait avoir ressuscité pour se plaindre de sa grandeur. Vigny laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa grande âme. Sa mère se réjouit d'avoir porté, dans l'exil de Babylone, l'enfant qui réveillait sa patrie par des accents si sacrés.
X.
Elle vivait alors une partie considérable de l'année dans son petit château du manoir-Giraud, du pays d'Anjou. Elle y avait élevé son fils; il lui était cher et sacré comme son berceau. C'était une maison à tourelles gothiques, encadrée dans de beaux ombrages; il la dessinait souvent avec goût et talent. Il aimait à montrer ses dessins domestiques à ses amis. Il composait ses dessins avec cette poésie du cœur, et de la main qui attachait un souvenir à chaque fenêtre et une intention à chaque branchage. C'est ainsi que de Maistre, l'auteur du Voyage autour de ma chambre, relégué et marié en Russie, peignait son petit manoir de Bissy dans la belle vallée de Chambéry, qu'il m'apportait à Paris en 1842, et qui décore aujourd'hui seul ma chambre. La petite terre de M. de Vigny consistait surtout en vignoble comme celle d'Horace dans la pittoresque Sabine; il transformait son vin en eau-de-vie pour en augmenter un peu le produit. Ces soins domestiques lui laissaient le loisir non-seulement de méditer et de polir ses vers, mais encore de se livrer comme Frédéric II à son goût pour la musique, et en particulier pour la flûte, le plus doux et le plus pastoral des instruments, celui qui s'allie le mieux avec la solitude et la campagne; il y retrouvait l'âme de Théocrite de Sicile, et il excellait dans cet instrument. C'était le seul bruit qu'on entendît sortir de sa demeure à travers les silencieux ombrages de l'Anjou. L'amour de l'étude, les tendres soins qu'il rendait à sa mère, qui était en même temps son univers, des promenades dans la campagne, des lectures, les semences et les récoltes de ses champs, remplissaient le reste; de grandes espérances de célébrité littéraire occupaient ses rêves. Il se sentait trop de talent pour envier personne. Il se croyait une destinée à lui seul, qui lui donnait la sécurité de son avenir sans empiéter sur aucun de ses contemporains. Pour devenir grand il n'avait besoin de rapetisser personne. Il aimait tous ses rivaux; l'éther, selon lui, était assez vaste pour contenir, sans les froisser, toutes les étoiles. Comme il n'y avait aucun orgueil offensif dans ce pressentiment de lui-même, il n'y avait aussi aucun dédain; toute la littérature en France lui rendait en amitié son indulgence.
La poésie était son premier goût.
En ce temps-là il en écrivait beaucoup, mais lentement, comme on doit écrire pour la postérité. Le temps présent lui importait peu; il visait longtemps et très-haut.
Indépendamment de quelques poëmes très-courts, mais très-parfaits d'exécution, tels que le Cor, où l'on retrouve l'instinct musical de son âme, et qu'il écrivit pendant un voyage dans les Pyrénées avec sa mère, et que voici:
(POÈME.)
I.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré!
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des paladins antiques.
Ô montagnes d'azur! ô pays adoré!
Rocs de la Frazona, cirque de Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons!
C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre
Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
De cette voix d'airain fait retentir la nuit;
À ses chants cadencés autour de lui se mêle
L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Âmes des chevaliers, revenez-vous encor?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor?
Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée
L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée?
II.
«Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
Il reste seul debout, Olivier près de lui,
L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore.
Roland, tu vas mourir, rends-toi! criait le More;
«Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents.—
Il rugit comme un tigre, et dit: «Si je me rends,
Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.»
«—Rends-toi donc! répond-il, ou meurs, car les voilà.
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
«—Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin.»
Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
Sur le roc affermi comme un géant s'élance,
Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
III.
«Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
À l'horizon déjà, par leurs eaux signalées,
De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
«L'armée applaudissait. Le luth du troubadour
S'accordait pour chanter les saules de l'Adour;
Le vin français coulait dans la coupe étrangère;
Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
«Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi.
Assis nonchalamment sur un noir palefroi
Qui marchait revêtu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes:
«Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu;
Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
«Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor.»
Ici l'on entendit le son lointain du cor.
L'empereur étonné, se jetant en arrière,
Suspend du destrier la marche aventurière.
«Entendez-vous? dit-il.—Oui, ce sont des pasteurs
Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée
Du nain vert Obéron qui parle avec sa fée.»
«Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux
Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux.
Il craint la trahison, et tandis qu'il y songe
Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
«Malheur! c'est mon neveu! malheur! car si Roland
Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
Arrière, chevaliers, repassons la montagne!
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!
«Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux;
L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour à peine se colore.
À l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
«—Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?
—J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.
Tous deux sont écrasés par une roche noire;
Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire,
Son âme en s'exhalant nous appela deux fois.»
«Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!»
Écrit à Pau, en 1825.
Il méditait un poëme plus étendu sur le mode amer et mystérieux de lord Byron: Dolorida. C'est une beauté trahie qui empoisonne par jalousie son amant, qui jouit de ses tortures dont il ignore la cause, et qui au moment de son dernier soupir lui révèle son crime, par un vers qui éclate comme la lueur d'un poignard tiré du fourreau:
Le reste du poison qu'hier je t'ai versé!
Cette imitation eut un grand succès. Elle en aurait moins aujourd'hui. L'imagination française était alors byronienne. Un mystère d'honneur paraissait nécessaire à l'effet de toute œuvre poétique.
Mais une autre imitation plus étudiée tentait déjà l'âme douce et tendre de Vigny.
Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier les Amours des anges et Lalla Rookh, poëmes indiens. Il était alors à Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Mme la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, et femme dont la beauté, la vertu, l'enivrement mystique et la piété céleste, devaient ravir le poëte irlandais et faire croire à la sœur des anges que Vigny voulait créer pour type idéal des amours sacrés. Cela répondait au temps où la piété de Chateaubriand et d'autres poëtes confondait le ciel et la terre dans les mêmes adorations. Moi aussi, je rêvais alors un grand poëme ébauché seulement depuis, la Chute d'un ange, qui devait former un épisode d'une œuvre en vingt-quatre chants, pendant que Vigny, moins ambitieux, mais plus heureux, donnait au public son Éloa sous le titre de mystère.
XI.
Éloa, dans le mystère de M. de Vigny, est née d'une larme de Jésus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant sa mort et en venant le ressusciter pour ses sœurs. Cela ne ressemble guère à M. Renan, mais l'imagination sera toujours du côté du cœur. Cette origine d'Éloa, quoique un peu précieuse et affectée, était poétique et religieuse à la fois. Tout le monde, las de douter, s'efforçait de croire. Donner pour base à un beau poëme la première larme de compassion divine versée par un ami divin sur la mort d'un ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la divinise et l'anime en la faisant la première sœur des anges, c'était être dans le cœur du nouveau siècle.
Éloa, accueillie dans la famille angélique par l'entremise des esprits supérieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Pitié dont elle est née la trouble et l'envahit; elle ne peut être heureuse si un être et le plus beau des êtres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament et pénètre dans les bas lieux où languit Lucifer, son invisible souci.
.........
.........
«Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir
Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,
Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
Ce magique tableau des astres éclatants,
Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine.
Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux.
Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre,
N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre,
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore;
Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger,
Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.
Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie:
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
Des cristaux suspendus au passage de l'air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
S'endorme en écoutant la harpe éolienne.
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
Qui parut s'approcher de la fille du Ciel;
Et ces feux réunis furent comme l'aurore
D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
À sa lueur de rose un nuage embaumé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
Pareille à ces divans où dort la molle Asie.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement.
«Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse,
En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,
Et chasse un daim léger que son cor étonna,
Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona,
Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'élance,
Pour passer le torrent aux arbres se balance,
Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins
Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains.
Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages,
Il cherche les sentiers voilés par les orages;
Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,
Passer le plaid léger d'une Écossaise errante,
Et s'il entend sa voix dans les échos mourante,
Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux
Viennent d'apercevoir la sœur de ses aïeux,
Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse,
Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse;
Il cherche alors comment Ossian la nomma,
Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.
«Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,
De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine,
Et des enchantements non moins délicieux
De la Vierge céleste occupèrent les yeux.
Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive,
Livre son aile blanche à l'onde fugitive,
Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait
Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.
Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,
Enchantait les regards des teintes de l'opale.
Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau;
C'était une couronne ou peut-être un fardeau:
L'or en était vivant comme ces feux mystiques
Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.
Son aile était ployée, et sa faible couleur
De la brume des soirs imitait la pâleur.
Des diamants nombreux rayonnent avec grâce
Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse;
Mollement entourés d'anneaux mystérieux,
Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.
Il agite sa main d'un sceptre d'or armée,
Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée,
Et, craignant que ses vœux ne s'accomplissent pas,
D'un geste impatient accuse tous ses pas.
Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse,
Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse,
Il veuille ne montrer d'abord que par degrés
Leurs rayons caressants encor mal assurés,
Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme
Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.
Tel que dans la forêt le doux vent du matin
Commence ses soupirs par un bruit incertain
Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde;
Élevant lentement sa voix douce et profonde,
Et prenant un accent triste comme un adieu,
Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu.»
Lucifer fait à Éloa la séduisante confidence de son prétendu crime et de sa disgrâce. Je suis l'amour, dit-il, le complément des êtres; il décrit merveilleusement les délices qu'il leur donne. Éloa est attendrie et charmée. Elle passe au parti de l'ange de l'amour, son amant. Elle l'aime.
«Éloa sans parler disait: Je suis à toi!
Et l'ange de la nuit dit tout bas: Sois à moi!»
Ils s'aiment, elle tombe dans son sein; il lui révèle alors d'un mot cruel qu'il est Satan, et qu'il triomphe de l'avoir perdue!
XII.
Éloa confirma sa renommée de grand poëte parmi la jeunesse de Paris. La conception, malgré son défaut d'afféterie et de mignardise, la méritait en effet; mais c'était une conception, cela sortait de l'esprit, cela n'était pas une explosion du cœur. On ne fait pas la poésie, on la trouve dans son cœur. Le temps de ces poëmes ou de ces opuscules épiques était passé.
Le reste du volume, à Moïse près, parut empreint des mêmes qualités et des mêmes défauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentré dans quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette célébrité sourde et à demi-voix ne répondait pas assez à ses désirs de gloire.
Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste sérieux, mais l'Arioste en prose, de l'Écosse, remplissait l'Europe entière de ses romans historiques. M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu féminine de son talent le portait naturellement à l'imitation. Il chercha un sujet dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant, ingrat et tragique du maréchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour à tour favori de Louis XIII, rival à la fois et jouet du cardinal de Richelieu;—son jouet et bientôt sa victime.—Le sujet était très riche, la politique s'y mêlait à l'amour. M. de Vigny le traita en grand maître de l'art. Treize éditions en peu d'années lui révélèrent son immense succès. Si l'on veut en connaître tout l'intérêt, il faut le lire en entier; si l'on veut en déguster le style, lisez seulement les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a accusé de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire dans les scènes secondaires, n'a qu'un défaut: c'est celui du genre, c'est celui de Walter Scott lui-même. C'est un roman; du moment où vous quittez le terrain solide et précis de l'histoire, il ne faut pas prétendre à y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux témoin à l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec autorité. Ce m'a toujours paru l'extrême danger de ce genre de composition littéraire, inventé par Mme de Genlis, idéalisé par Walter Scott, popularisé en France par M. de Vigny. En bonne police littéraire, ce devrait être interdit: Dieu et les hommes n'ont pas livré la vérité historique, héritage du genre humain, au caprice adultère de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela même sacré! L'excellent esprit de M. de Vigny était de sa nature propre à comprendre cette vérité. Mais le talent a ses licences, il les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'œuvre portent avec eux leur pardon. Cinq-Mars est un chef-d'œuvre.
Lisez le début seulement du livre, cette splendide description de la Touraine, pays paternel de l'auteur:
«Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de la France, ce pays où l'on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé, dans les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les œuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n'est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux, la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité, et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est là, près du berceau de la monarchie.
«Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers d'ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet ancien manoir, et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient le chapeau du roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur le bord de la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré; il est lié au château, qui le protége par un étroit sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel: terrain d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.
«Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1659, la cloche du château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille qui l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent qu'en disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la maréchale d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes dans les yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent avec surprise des préparatifs se faire tout à coup. Le vieux domestique du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes, qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours. Ce brave homme, nommé Granchamp, avait suivi partout le chef de la famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait été son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux enfants les détails de la mort du maréchal, dont il avait reçu les derniers soupirs à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs dont les modèles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il se forme des mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent les enfants et quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux, les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les temps prospères, les suivent et disent: «Voilà nos vignes,» en revenant au château. Il avait une figure sévère très-remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés, et dont quelques mèches, encore noires comme ses sourcils épais, lui donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette première impression. Cependant le son de sa voix était rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et commandait à tous les gens du château, vêtus de noir comme lui.
«—Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir pendant que Germain, Louis et Étienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de l'eau. Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever tout le monde de table.
«—Ah! mon cher Granchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le 13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.
«En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor, effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.»
Et la dernière page, qui est de l'histoire, écrite par un complice présent à l'exécution:
«.... C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que, préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars:—Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais?
«—Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.
«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:—Vous êtes le plus âgé.
«—Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui dit:—Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel?
«—Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.
«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur:—Mon Père, serai-je bien ainsi? Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant:—Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes péchés!
«—Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui était là, et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna une médaille; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le Père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet, qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme celle d'un ange entonna l'Ave maris stella. Dans le silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l'échafaud; le peuple répéta le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache faite à la façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et que la tête avait roulé jusqu'à terre; j'eus encore la force, heureusement, de penser à mon âme et de commencer une prière pour lui; je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il volait. Le Père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec une ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d'un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau, effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau: ce misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exécuteur se roula sur lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était arrêté au pied de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé, regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.
«Je vous écris ces tristes détails à bord d'une galère de Gênes, où Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu détruire. J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a trahis.»
XIII.
Stello avait paru; quelque chose qui rappelait Sterne, inconséquent, décousu, fragmentaire, doux, fort, sensible, ému et plaisant tour à tour; livre multicolore où perçait la philosophie stoïque à travers la raillerie gauloise. Le succès en fut remarquable et dure encore parmi les sectaires de ce bon cœur et de ce beau génie. Mais cela n'atteignait pas la foule, c'était encore un volume d'élite: il fallait à M. de Vigny descendre à cette foule pour remonter. Il songea au théâtre.
Il y songeait. Mais la révolution de 1830, qu'il vit avec déplaisir et qui lui enlevait le roi de sa jeunesse et les salons de sa gloire naissante, le confirma dans l'idée d'écrire pour ce public anonyme qui ne donne pas la gloire, mais l'engouement. Il écrivit le drame révolutionnaire ou plutôt socialiste de Chatterton. Voici comment, dans le secret de son amour-propre, il le jugea lui-même le jour où il déposa la plume encore humide et chaude qui venait de l'écrire.
DERNIÈRE NUIT DE TRAVAIL
DU 29 AU 30 JUIN 1834.
Ceci est la question.
«Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le silence d'un travail de dix-sept nuits. Les bruits de chaque jour l'interrompaient à peine, et, sans s'arrêter, les paroles ont coulé dans le moule qu'avait creusé ma pensée.
«À présent que l'ouvrage est accompli, frémissant encore des souffrances qu'il m'a causées, et dans un recueillement aussi saint que la prière, je le considère avec tristesse, et je me demande s'il sera inutile, ou s'il sera écouté des hommes.—Mon âme s'effraye pour eux en considérant combien il faut de temps à la plus simple idée d'un seul pour pénétrer dans le cœur de tous.
«Déjà, depuis deux années, j'ai dit par la bouche de Stello ce que je vais répéter bientôt par celle de Chatterton, et quel bien ai-je fait? Beaucoup ont lu ce livre et l'ont aimé comme livre, mais peu de cœurs, hélas! en ont été changés.
«Les étrangers ont bien voulu en traduire les mots par les mots de leur langue, et leurs pays m'ont ainsi prêté l'oreille. Parmi les hommes qui m'ont écouté, les uns ont applaudi la composition des trois drames suspendus à un même principe, comme trois tableaux à un même support; les autres ont approuvé la manière dont se nouent les arguments aux preuves, les règles aux exemples, les corollaires aux propositions; quelques-uns se sont attachés particulièrement à considérer les pages où se pressent les idées laconiques, serrées comme les combattants d'une épaisse phalange; d'autres ont souri à la vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style; mais les cœurs ont-ils été attendris?—Rien ne me le prouve. L'endurcissement ne s'amollit point tout à coup par un livre. Il fallait Dieu lui-même pour ce prodige. Le plus grand nombre a dit en jetant ce livre: Cette idée pouvait en effet se défendre. Voilà qui est un assez bon plaidoyer!—Mais la cause, ô grand Dieu! la cause pendante à votre tribunal, ils n'y ont plus pensé!
«La cause? c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolation du Poëte.—La cause? c'est le droit qu'il aurait de vivre.—La cause? c'est le pain qu'on ne lui donne pas.—La cause? c'est la mort qu'il est forcé de se donner.
«D'où vient ce qui se passe? Vous ne cessez de vanter l'intelligence, et vous tuez les plus intelligents. Vous les tuez, en leur refusant le pouvoir de vivre selon les conditions de leur nature.—On croirait, à vous voir en faire si bon marché, que c'est une chose commune qu'un Poëte.—Songez donc que lorsqu'une nation en a deux en dix siècles, elle se trouve heureuse et s'enorgueillit. Il y a tel peuple qui n'en a pas un, et n'en aura jamais. D'où vient donc ce qui se passe? Pourquoi tant d'astres éteints dès qu'ils commençaient à poindre? C'est que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Poëte, et vous n'y pensez pas.
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir,
Jérusalem!
«Trois sortes d'hommes, qu'il ne faut pas confondre, agissent sur les sociétés par les travaux de la pensée, mais se remuent dans des régions qui me semblent éternellement séparées.
«L'homme habile aux choses de la vie, et toujours apprécié, se voit, parmi nous, à chaque pas. Il est convenable à tout et convenable en tout. Il a une souplesse et une facilité qui tiennent du prodige. Il fait justement ce qu'il a résolu de faire, et dit proprement et nettement ce qu'il veut dire. Rien n'empêche que sa vie soit prudente et compassée comme ses travaux. Il a l'esprit libre, frais et dispos, toujours présent et prêt à la riposte. Dépourvu d'émotions réelles, il renvoie promptement la balle élastique des bons mots. Il écrit les affaires comme la littérature, et rédige la littérature comme les affaires. Il peut s'exercer indifféremment à l'œuvre d'art et à la critique, prenant dans l'une la forme à la mode, dans l'autre la dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut réunir pour faire les apparences de la passion, de la mélancolie, de la gravité, de l'érudition et de l'enthousiasme. Mais il n'a que de froides velléités de ces choses, et les devine plus qu'il ne les sent; il les respire de loin comme de vagues odeurs de fleurs inconnues. Il sait la place du mot et du sentiment, et les chiffrerait au besoin. Il se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des visages. Il peut écrire la comédie et l'oraison funèbre, le roman et l'histoire, l'épître et la tragédie, le couplet et le discours politique. Il monte de la grammaire à l'œuvre, au lieu de descendre de l'inspiration au style; il sait façonner tout dans un goût vulgaire et joli, et peut tout ciseler avec agrément, jusqu'à l'éloquence de la passion.—C'est l'HOMME DE LETTRES.
«Cet homme est toujours aimé, toujours compris, toujours en vue; comme il est léger et ne pèse à personne, il est porté dans tous les bras où il veut aller; c'est l'aimable roi du moment, tel que le dix-huitième siècle en a tant couronnés.—Cet homme n'a nul besoin de pitié.
«Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et meilleure. Une conviction profonde et grave est la source où il puise ses œuvres et les répand à larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a médité dans la retraite sa philosophie entière; il la voit toute d'un coup d'œil: il la tient dans sa main comme une chaîne, et peut dire à quelle pensée il va suspendre son premier anneau, à laquelle aboutira le dernier, et quelles œuvres pourront s'attacher à tous les autres dans l'avenir. Sa mémoire est riche, exacte et presque infaillible; son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il cherche, de passions autres que ses colères contenues; il est studieux et calme. Son génie, c'est l'attention portée au degré le plus élevé, c'est le bon sens à sa plus magnifique expression. Son langage est juste, net, franc, grand dans son allure et vigoureux dans ses coups. Il a surtout besoin d'ordre et de clarté, ayant toujours en vue le peuple auquel il parle, et la voie où il conduit ceux qui croient en lui. L'ardeur d'un combat perpétuel enflamme sa vie et ses écrits. Son cœur a de grandes révoltes et des haines larges et sublimes qui le rongent en secret, mais que domine et dissimule son exacte raison. Après tout, il marche le pas qu'il veut, sait jeter des semences à une grande profondeur, et attendre qu'elles aient germé, dans une immobilité effrayante. Il est maître de lui et de beaucoup d'âmes qu'il entraîne du nord au sud, selon son bon vouloir; il tient un peuple dans sa main, et l'opinion qu'on a de lui le tient dans le respect de lui-même, et l'oblige à surveiller sa vie.—C'est le véritable, LE GRAND ÉCRIVAIN.
«Celui-là n'est pas malheureux; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera toujours combattu, mais avec des armes courtoises; et quand il donnera des armistices à ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps. Vainqueur ou vaincu, son front est couronné.—Il n'a nul besoin de votre pitié.
«Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionnée, plus pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine, et vient au monde à de rares intervalles, heureusement pour lui, malheureusement pour l'espèce humaine. Il y vient pour être à charge aux autres, quand il appartient complétement à cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirés.—L'émotion est née avec lui si profonde et si intime, qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies. L'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment construite, son âme retient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant; mais l'imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc elle part, au plus petit souffle elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son âme! Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Sa sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées; ses enthousiasmes excessifs l'égarent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des autres. Les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce qu'il comprend tout trop complétement et trop profondément, et parce que son œil va droit aux causes qu'il déplore ou dédaigne, quand d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent. De la sorte, il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même et s'y enferme comme dans un cachot. Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée, se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ses laves harmonieuses, qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine forme des vers. Mais le jour de l'éruption, le sait-il? On dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela est imprévu et céleste! Il marche consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait où il va; il s'égare trois jours, sans savoir où il s'est traîné, comme fit jadis celui qu'aime le mieux la France; il a besoin de ne rien faire, pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les accords qui se forment lentement dans son âme, et que le bruit grossier d'un travail positif et régulier interrompt et fait infailliblement évanouir.—C'est LE POËTE.—Celui-là est retranché dès qu'il se montre: toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui!
«Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie assurée, car à lui seul il ne saura trouver que la mort!—C'est dans la première jeunesse qu'il sent sa force naître, qu'il pressent l'avenir de son génie, qu'il étreint d'un amour immense l'humanité et la nature, et c'est alors qu'on se défie de lui et qu'on le repousse.
«Il crie à la multitude: C'est à vous que je parle, faites que je vive! Et la multitude ne l'entend pas; elle répond: Je ne te comprends point! Et elle a raison.
«Car son langage choisi n'est compris que d'un très-petit nombre d'hommes choisi lui-même. Il leur crie: Écoutez-moi, et faites que je vive! Mais les uns sont enivrés de leurs propres œuvres, les autres sont dédaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme, la plupart sont distraits et indifférents, tous sont impuissants à faire le bien. Ils répondent: Nous ne pouvons rien! Et ils ont raison.
«—Il crie au pouvoir: Écoutez-moi, et faites que je ne meure pas. Mais le pouvoir déclare qu'il ne protége que les intérêts positifs, et qu'il est étranger à l'intelligence, dont il a ombrage; et cela hautement déclaré et imprimé, il répond: Que ferais-je de vous? Et il a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort?—Que faut-il qu'il fasse? Je ne sais; mais voici ce qu'il peut faire.
«Il peut, s'il a de la force, se faire soldat, et passer sa vie sous les armes; une vie agitée, grossière, où l'activité physique tuera l'activité morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux travaux du chiffre, où le calcul tuera l'illusion. Il peut encore, si son cœur ne se soulève pas trop violemment, courber et amoindrir sa pensée, et cesser de chanter pour écrire. Il peut être Homme de lettres, ou mieux encore; si la philosophie vient à son aide, et s'il peut se dompter, il deviendra utile et grand écrivain; mais à la longue, le jugement aura tué l'imagination, et avec elle, hélas! le vrai Poëme qu'elle portait dans son sein.
«Dans tous les cas il tuera une partie de lui-même; mais, pour ces demi-suicides, pour ces immenses résignations, il faut encore une force rare. Si elle ne lui a pas été donnée, cette force, ou si les occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route, et lui manquent, même pour s'immoler; si, plongé dans cette lente destruction de lui-même, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre?
«Celui que prit Chatterton: se tuer tout entier; il reste peu à faire.
«Le voilà donc criminel! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui veut le nier? qui pense à dire autre chose?—C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle de tout le monde. Voilà qui est bien entendu.—Le devoir et la raison le disent. Il ne s'agit que de savoir si le désespoir n'est pas quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.
«Certes, on trouverait des choses bien sages à dire à Roméo sur la tombe de Juliette, mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez à ceci! la Raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu à peu par les idées qu'elle apporte l'une après l'autre, comme les liens subtils, déliés et innombrables de Gulliver; elle persuade, elle impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troublé; mais le Désespoir véritable est une puissance dévorante, irrésistible, hors des raisonnements, et qui commence par tuer la pensée d'un seul coup. Le Désespoir n'est pas une idée; c'est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d'un homme comme une tenaille, jusqu'à ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d'une mère.
«Est-ce lui qui est coupable, dites-le-moi? ou bien est-ce la société, qui le traque ainsi jusqu'au bout?
«Examinons ceci; on peut trouver que c'en est la peine.
«Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi; tout le monde le sait. On forme un cercle de charbons ardents; on saisit un scorpion avec des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile jusqu'à ce que la chaleur le brûle; alors il s'effraye et s'agite. On rit. Il se décide vite, marche droit à la flamme, et tente courageusement de se frayer une route à travers les charbons; mais la douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient au centre et rentre dans sa première mais plus sombre immobilité. Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-même son dard empoisonné, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.
«C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont bons et innocents!
«Quand un homme meurt de cette manière, est-il donc suicide? C'est la société qui le jette dans le brasier.
«Je le répète, la religion et la raison, idées sublimes, sont des idées cependant, et il y a telle cause de désespoir extrême qui tue les idées d'abord et l'homme ensuite: la faim, par exemple.—J'espère être assez positif. Ceci n'est pas de l'idéologie.
«Il me sera donc permis peut-être de dire timidement qu'il serait bon de ne pas laisser un homme arriver jusqu'à ce degré de désespoir.
«Je ne demande à la société que ce qu'elle peut faire. Je ne la prierai point d'empêcher les peines de cœur et les infortunes idéales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni Julie d'Étanges; je ne la prierai pas d'empêcher qu'un riche désœuvré, roué et blasé, ne quitte la vie par dégoût de lui-même et des autres. Il y a, je le sais, mille idées de désolation auxquelles on ne peut rien.—Raison de plus, ce me semble, pour penser à celles auxquelles on peut quelque chose.
«L'infirmité de l'inspiration est peut-être ridicule et malséante; je le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de malades. Ils sont toujours peu nombreux, et je ne puis me refuser à croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanité est unanime sur leur grandeur, et les déclare immortels sur quelques vers: quand ils sont morts, il est vrai.
«Je sais bien que la rareté même de ces hommes inspirés et malheureux semblera prouver contre ce que j'ai écrit.—Sans doute, l'ébauche imparfaite que j'ai tentée de ces natures divines ne peut retracer que quelques traits des grandes figures du passé. On dira que les symptômes du génie se montrent sans enfantement ou ne produisent que des œuvres avortées; que tout homme jeune et rêveur n'est pas poëte pour cela; que des essais ne sont pas des preuves; que quelques vers ne donnent pas des droits.—Et qu'en savons-nous? Qui donc nous donne à nous-mêmes le droit d'étouffer le gland en disant qu'il ne sera pas chêne?
«Je dis, moi, que quelques vers suffiraient à les faire reconnaître de leur vivant, si l'on savait y regarder. Qui ne dit à présent qu'il eût donné tout au moins une pension alimentaire à André Chénier sur l'ode de la Jeune Captive seulement, et l'eût déclaré poëte sur les trente vers de Myrto? Mais je suis assuré que, durant sa vie (et il n'y a pas longtemps de cela), on ne pensait pas ainsi; car il disait:
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité.
«Jean La Fontaine a gravé pour vous d'avance sur sa pierre avec son insouciance désespérée:
Jean s'en alla comme il était venu,
Mangeant son fonds avec son revenu.
«Mais, sans ce fonds, qu'eût-il fait? à quoi, s'il vous plaît, était-il bon? Il vous le dit: à dormir et ne rien faire. Il fût infailliblement mort de faim.
«Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne plaît pas au commun des hommes. Or la multitude seule multiplie le salaire; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse qu'à la longue d'être commune dans ses goûts et d'aimer ce qui est commun. Elle ne peut arriver qu'après une lente instruction donnée par les esprits d'élite; et, en attendant, elle écrase sous tous ses pieds les talents naissants, dont elle n'entend même pas les cris de détresse.
«Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. N'entendez-vous pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien, et dont personne ne paye le travail? Eh quoi! les nations manquent-elles à ce point de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idéaliser leur nation malgré elle? Cesserons-nous de leur dire: Désespère et meurs; despair and die?—C'est au législateur à guérir cette plaie, l'une des plus vives et des plus profondes de notre corps social; c'est à lui qu'il appartient de réaliser dans le présent une partie des jugements meilleurs de l'avenir, en assurant quelques années d'existence seulement à tout homme qui aurait donné un seul gage du talent divin. Il ne lui faut que deux choses: la vie et la rêverie; le PAIN et le TEMPS.
«Voilà le sentiment et le vœu qui m'a fait écrire ce drame; je ne descendrai pas de cette question à celle de la forme d'art que j'ai créée. La vanité la plus vaine est peut-être celle des théâtres littéraires. Je ne cesse de m'étonner qu'il y ait eu des hommes qui aient pu croire de bonne foi, durant un jour entier, à la durée des règles qu'ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme Minerve; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et qui doive dans l'avenir être sa forme durable: l'une, aujourd'hui, aura un vêtement composé de mille pièces; l'autre, demain, un vêtement simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme et de prendre sa mesure; les rhéteurs notent ses dimensions pour qu'à l'avenir on en taille de semblables. Soin puéril!—Il n'y a ni maître ni école en poésie; le seul maître, c'est celui qui daigne faire descendre dans l'homme l'émotion féconde, et faire sortir les idées de nos fronts, qui en sont brisés quelquefois.
«Puisse cette forme ne pas être renversée par l'assemblée qui la jugera dans six mois! avec elle périrait un plaidoyer en faveur de quelques infortunés inconnus; mais je crois trop pour craindre beaucoup.—Je crois surtout à l'avenir et au besoin universel de choses sérieuses; maintenant que l'amusement des yeux par des surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu même de ses grandes aventures, c'est, ce me semble, le temps du DRAME DE LA PENSÉE.
«Une idée qui est l'examen de l'âme devait avoir dans sa forme l'unité la plus complète, la simplicité la plus sévère. S'il existait une intrigue moins compliquée que celle-ci, je la choisirais. L'action matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que personne la réduise à une plus simple expression que moi-même je ne vais le faire:—C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir; elle arrive, et le tue.—Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette âme livrée à de noires tempêtes; elle est dans les cœurs de cette jeune femme et de ce vieillard qui assistent à la tourmente, cherchant en vain à retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si terribles que le bien est impuissant, et entraîné lui-même dans le désastre inévitable.
«J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste étouffé par une société matérialiste, où le calculateur avare exploite sans pitié l'intelligence et le travail. Je n'ai point prétendu justifier les actes désespérés des malheureux, mais protester contre l'indifférence qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur l'indifférence si difficile à éveiller, sur la distraction si difficile à fixer? Y a-t-il un autre moyen de toucher la société que de lui montrer la torture de ses victimes?
«Le Poëte était tout pour moi; Chatterton n'était qu'un nom d'homme, et je viens d'écarter à dessein des faits exacts de sa vie pour ne prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais déplorable d'une noble misère.
«Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui merveilleux enfant! que tu aies été juste ou non, tu as été malheureux; j'en suis certain, et cela me suffit.—Âme désolée, pauvre âme de dix-huit ans! pardonne-moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la terre, et de tenter le bien en ton nom.»
Écrit du 20 au 30 juin 1834.
XIV.
Or nous, à notre tour, examinons la pensée de l'œuvre et l'idée elle-même.
Il y avait à Londres, peu d'années avant la révolution, un jeune homme d'une méchante nature, d'une profonde immoralité, et d'une immoralité naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonçait de plus un certain talent d'écrivain et de poëte. Il s'appelait Chatterton. Lisez les mémoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y a des cas où le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en trouve et il écrit contre eux. Enfin, discrédité par son odieux renversement de cœur et d'esprit, il finit par s'adresser à un riche bourgeois de la Cité, qui lui offre une place de valet de chambre dans sa maison avec de bons appointements. L'offre était sincère, Chatterton s'indigne; son orgueil se révolte contre la servilité apparente d'un emploi qui exige fidélité, attachement et vertu. Il prend cette offre pour une insulte; il rentre humilié chez lui, et se brûle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et pour se venger par le suicide d'une société qui ne veut pas le privilégier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte à la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'âme d'un misérable. Le rideau tombé, les actes se dévoilent, ils font horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la liberté individuelle et audacieuse, est en même temps le pays du paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se laisse prendre à l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un martyr de génie et de vertu. Martyr de génie! il n'y a qu'à lire ses vers. Martyr de vertu! il n'y a qu'à lire sa vie.
C'est l'anathème de la prétention.
XV.
M. de Vigny, cependant, ébranlé par les secousses de la révolution qui vient d'éclater, à son insu possédé par la haine féodale contre ceux qui viennent d'expulser son roi et dont il est heureux de se venger, prend en main la cause de ce coupable et malheureux Chatterton, le compose comme la cause d'un poëte et d'un homme incompris, et en fait un dangereux chef-d'œuvre, un manifeste socialiste touchant, contre le sens commun et contre la société de droit et de devoir commun aussi. Mais il le compose avec génie. Voyons ce génie, et, tout en blâmant l'auteur, étudions l'ouvrage; et, si nous ne connaissions pas Chatterton, voyons si nous n'aurions pas pleuré!
CHATTERTON.
ACTE PREMIER.