La scène représente un vaste appartement; arrière-boutique opulente et confortable de la maison de John Bell. À gauche du spectateur, une cheminée pleine de charbon de terre allumé. À droite, la porte de la chambre à coucher de Kitty Bell. Au fond, une grande porte vitrée: à travers les petits carreaux on aperçoit une riche boutique; un grand escalier tournant conduit à plusieurs portes étroites et sombres, parmi lesquelles se trouve la porte de la petite chambre de Chatterton.
Le Quaker lit dans un coin de la chambre, à gauche du spectateur. À droite est assise Kitty Bell; à ses pieds un enfant assis sur un tabouret; une jeune fille debout à côté d'elle.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE QUAKER, KITTY BELL, RACHEL.
KITTY BELL, à sa fille, qui montre un livre à son frère.
Il me semble que j'entends parler monsieur; ne faites pas de bruit, enfants.
Au Quaker.
Ne pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?
Le Quaker hausse les épaules.
Mon Dieu! votre père est en colère! certainement, il est fort en colère; je l'entends bien au son de sa voix.—Ne jouez pas, je vous en prie, Rachel.
Elle laisse tomber son ouvrage et écoute.
Il me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, monsieur?
Le Quaker fait signe que oui, et continue sa lecture.
N'essayez pas ce petit collier, Rachel; ce sont des vanités du monde que nous ne devons pas même toucher.—Mais qui donc vous a donné ce livre-là? C'est une Bible; qui vous l'a donnée, s'il vous plaît? Je suis sûre que c'est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois mois.
RACHEL.
Oui, maman.
KITTY BELL.
Oh! mon Dieu! qu'a-t-elle fait là!—Je vous ai défendu de rien accepter, ma fille, et rien surtout de ce pauvre jeune homme.—Quand donc l'avez-vous vu, mon enfant? Je sais que vous êtes allée ce matin, avec votre frère, l'embrasser dans sa chambre. Pourquoi êtes-vous entrés chez lui, mes enfants? C'est bien mal!
Elle les embrasse.
Je suis certaine qu'il écrivait encore, car depuis hier au soir sa lampe brûlait toujours.
RACHEL.
Oui, et il pleurait.
KITTY BELL.
Il pleurait! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela à personne; vous irez rendre ce livre à M. Tom quand il vous appellera; mais ne le dérangez jamais, et ne recevez de lui aucun présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu'il loge ici, je ne lui ai même pas parlé une fois, et vous avez accepté quelque chose, un livre. Ce n'est pas bien.—Allez... allez embrasser le bon quaker.—Allez, c'est bien le meilleur ami que Dieu nous ait donné.
Les enfants courent s'asseoir sur les genoux du Quaker.
LE QUAKER.
Venez sur mes genoux tous deux, et écoutez-moi bien.—Vous allez dire à votre bonne petite mère que son cœur est simple, pur et véritablement chrétien; mais qu'elle est plus enfant que vous dans sa conduite, qu'elle n'a pas assez réfléchi à ce qu'elle vient de vous ordonner, et que je la prie de considérer que rendre à un malheureux le cadeau qu'il a fait, c'est l'humilier et lui faire mesurer toute sa misère.
KITTY BELL s'élance de sa place.
Oh! il a raison! il a mille fois raison!—Donnez, donnez-moi ce livre, Rachel.—Il faut le garder, ma fille! le garder toute la vie.—Ta mère s'est trompée.—Notre ami a toujours raison.
LE QUAKER, ému et lui baisant la main.
Ah! Kitty Bell! Kitty Bell! âme simple et tourmentée!—Ne dis point cela de moi.—Il n'y a pas de sagesse humaine.—Tu le vois bien, si j'avais raison au fond, j'ai eu tort dans la forme.—Devais-je avertir les enfants de l'erreur légère de leur mère?—Il n'y a pas, ô Kitty Bell, il n'y a pas si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des élans de ton cœur chaleureux, un des soupirs de ton âme tendre et modeste.
On entend une voix tonnante.
KITTY BELL, effrayée.
Oh! mon Dieu! encore en colère.—La voix de leur père me répond là!
Elle porte la main à son cœur.
Je ne puis plus respirer.—Cette voix me brise le cœur.—Que lui a-t-on fait? encore une colère comme hier au soir.
Elle tombe sur un fauteuil.
J'ai besoin d'être assise.—N'est-ce pas comme un orage qui vient? et tous les orages tombent sur mon pauvre cœur.
LE QUAKER.
Ah! je sais ce qui monte à la tête de votre seigneur et maître: c'est une querelle avec les ouvriers de sa fabrique.—Ils viennent de lui envoyer, de Norton à Londres, une députation pour demander la grâce d'un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une lieue à pied!—Retirez-vous tous les trois... vous êtes inutiles ici.—Cet homme-là vous tuera... c'est une espèce de vautour qui écrase sa couvée.
Kitty Bell sort, la main sur son cœur, en s'appuyant sur la tête de son fils, qu'elle emmène avec Rachel.
SCÈNE II.
LE QUAKER, JOHN BELL, UN GROUPE D'OUVRIERS.
LE QUAKER, seul, regardant arriver John Bell.
Le voilà en fureur... Voilà l'homme riche, le spéculateur heureux; voilà l'égoïste par excellence, le juste selon la loi.
JOHN BELL, vingt ouvriers le suivent en silence et s'arrêtent contre la porte.
Aux ouvriers, avec colère.
Non, non, non, non!—Vous travaillerez davantage, voilà tout.
UN OUVRIER, à ses camarades.
Et vous gagnerez moins, voilà tout.
JOHN BELL.
Si je savais qui a répondu cela, je le chasserais sur-le-champ comme l'autre.
Bien dit, John Bell! tu es beau précisément comme un monarque au milieu de ses sujets.
JOHN BELL.
Comme vous êtes quaker, je ne vous écoute pas, vous; mais si je savais lequel de ceux-là vient de parler! Ah!... l'homme sans foi que celui qui a dit cette parole! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi vous? Comment suis-je arrivé au bien-être que l'on me voit? Ai-je acheté tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique? Si j'en suis le seul maître à présent, n'ai-je pas donné l'exemple du travail et de l'économie? N'est-ce pas en plaçant les produits de ma journée que j'ai nourri mon année? Me suis-je montré paresseux ou prodigue dans ma conduite?—Que chacun agisse ainsi, et il deviendra aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles augmentent le mien; j'en suis très-fâché pour vous, mais très-content pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais très-bon que leur production vous appartînt; mais j'ai acheté les mécaniques avec l'argent que mes bras ont gagné: faites de même, soyez laborieux, et surtout économes.—Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos pères: Gardons bien les sous, les schellings se gardent eux-mêmes. Et à présent, qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chassé pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chassé, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni logement, ni travail dans le village.
Ils sortent.
Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain que le tien.
JOHN BELL revient encore irrité et s'essuyant le visage.
Et vous, ne profitez pas de ce que vous êtes quaker pour troubler tout, partout où vous êtes.—Vous parlez rarement, mais vous devriez ne parler jamais.—Vous jetez au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau.
LE QUAKER.
Ce n'est que du bon sens, maître John; et quand les hommes sont fous, cela leur fait mal à la tête. Mais je n'en ai pas de remords; l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire; c'est l'affaire d'un moment.
JOHN BELL.
Ce n'est pas là mon idée: vous savez que j'aime assez à raisonner avec vous sur la politique; mais vous mesurez tout à votre toise, et vous avez tort. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la chrétienté, et vous êtes vous-même une exception parmi les quakers.—Vous avez partagé tous vos biens entre vos neveux; vous ne possédez plus rien qu'une chétive subsistance, et vous achevez votre vie dans l'immobilité et la méditation.—Cela vous convient, je le veux; mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous veniez, en public, autoriser mes inférieurs à l'insolence.
LE QUAKER.
Eh! que te fait, je te prie, leur insolence? Le bêlement de tes moutons t'a-t-il jamais empêché de les tondre et de les manger?—Y a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit? Y a-t-il dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses petits garçons et ses filles tousser et pâlir en travaillant tes laines? Quelle maison ne t'appartient pas et n'est chèrement louée par toi? Quelle minute de leur existence ne t'est pas donnée? Quelle goutte de sueur ne te rapporte un schelling? La terre de Norton, avec les maisons et les familles, est portée dans ta main comme le globe dans la main de Charlemagne.—Tu es le baron absolu de ta fabrique féodale.
JOHN BELL.
C'est vrai, mais c'est juste.—La terre est à moi, parce que je l'ai achetée; les maisons, parce que je les ai bâties; les habitants, parce que je les loge; et leur travail, parce que je les paye. Je suis juste selon la loi.
LE QUAKER.
Et la loi est-elle juste selon Dieu?
JOHN BELL.
Si vous n'étiez quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi.
LE QUAKER.
Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j'ai pour toi une amitié véritable.
JOHN BELL.
S'il n'était vrai, docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans, et que vous avez sauvé un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.
LE QUAKER.
Tant pis, car je ne te sauverais plus toi-même, quand tu es plus aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfants par la faiblesse de leur âge.—Je désire que tu ne chasses pas ce malheureux ouvrier.—Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien demandé à personne, mais je te le conseille.
JOHN BELL.
Ce qui est fait est fait.—Que n'agissent-ils tous comme moi!—Que tout travaille et serve dans leur famille.—Ne fais-je pas travailler ma femme, moi?—Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour; et, tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler beaucoup.—Malgré mes ateliers et mes fabriques aux environs de Londres, je veux qu'elle continue à diriger du fond de ses appartements cette maison de plaisance, où viennent les lords, au retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de bonnes relations que j'utilise plus tard.—Tobie était un ouvrier habile, mais sans prévoyance.—Un calculateur véritable ne laisse rien subsister d'inutile autour de lui.—Tout doit rapporter, les choses animées et inanimées.—La terre est féconde, l'argent est aussi fertile, et le temps rapporte l'argent.—Or les femmes ont des années comme nous, donc c'est perdre un bon revenu que de laisser passer ce temps sans emploi.—Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la paresse; c'est un malheur très-grand pour lui, mais je n'en suis pas responsable.
LE QUAKER.
Il s'est rompu le bras dans une de tes machines.
JOHN BELL.
Oui, et même il a rompu la machine.
Et je suis sûr que dans ton cœur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang: va, ton cœur est d'acier comme tes mécaniques.—La Société deviendra comme ton cœur, elle aura pour Dieu un lingot d'or et pour Souverain-Pontife un usurier.—Mais ce n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour de toi en venant sur la terre; je ne t'en veux pas du tout, tu as été conséquent, c'est une qualité rare.—Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire.
Il reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.
JOHN BELL ouvre la porte de sa femme avec force.
Mistress Bell! venez ici.
Ce sophisme chattertonien admis, quelle admirable et naturelle exposition en action de la pièce et des caractères! comme le malheur du jeune homme, comme la gracieuse pitié des enfants, comme l'oppression des ouvriers, comme l'orgueil satisfait et en règle du bourgeois riche de son travail, font pressentir ce qui va se passer en mettant le cœur du spectateur en complicité avec l'auteur! Il n'y a pas un plus habile début de drame dans Molière lui-même. On voit que M. de Vigny a aiguisé sa lame à loisir et que le coup portera.
Chatterton, pâli par les études d'une longue nuit d'insomnie, paraît. Le deuxième acte est simple et naïf, d'un effet immense et cependant sans événement. Il y a dans la maison un vieux médecin quaker, ami de Chatterton, protecteur de Mme Kitty Bell, femme du bourgeois. Chatterton, en se promenant avec son ami le quaker, rencontre quelques jeunes lords; revoyant lord Talbot, un de ses camarades de collége, il craint d'en être reconnu et manifeste au quaker ses sinistres pressentiments. En effet lord Talbot et ses amis entrent quelques moments après chez M. et Mme Bell, ils ont à demi-voix un entretien railleur avec Chatterton; s'étonnant de le trouver logé si pauvrement, ils devinent qu'il aime la femme innocente du bourgeois. Le bourgeois ne s'alarme pas trop de ces insinuations. Il espère que l'amitié de Chatterton lui vaudra la faveur de cette riche et puissante cohue de grands seigneurs. Il les invite à souper. Kitty Bell parle pour la première fois à son hôte, qu'elle croit riche aussi maintenant, et le prie de prendre un appartement plus convenable à sa fortune. Je suis ouvrier en livres: cet atelier me suffit, répond-il. Elle se retire; Chatterton délibère avec le quaker à la manière de Werther avec Charlotte. Le suicide transpire dans tous ses mots. Le quaker, après sa demi-confidence, jette des soupçons dans l'âme pure de Kitty Bell.
L'acte IIIe n'est au commencement qu'un long et sublime monologue de Chatterton s'efforçant à travailler dans sa chambre froide. Nous le donnons ici tout entier comme un chef-d'œuvre de la douleur, le voici:
ACTE TROISIÈME.
La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit misérable et en désordre.
SCÈNE PREMIÈRE.
CHATTERTON.
Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.
Il est certain qu'elle ne m'aime pas.—Et moi, je n'y veux plus penser.—Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante.—Me voilà seul en face de mon travail.—Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon! de saluer et de serrer la main! toute cette comédie est jouée: j'en commence une autre avec moi-même.—Il faut, à cette heure, que ma volonté soit assez forte pour saisir mon âme, et l'emporter tour à tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j'évoque, et dans le fantôme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par l'autre; le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire pitié; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire trafic de cette singerie! Ouvrir son cœur pour le mettre en étalage sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix: tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher!
Il se lève.
Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore dans cette condition!
Il rit et se rassied.
Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.
—Non, non!
L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton temps en réfléchissant; tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu es pauvre.—Entends-tu bien? un pauvre!
Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une minute stérile.—Il s'agit bien de l'idée, grand Dieu! ce qui rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un schelling; la pensée n'a pas cours sur la place.
Oh! loin de moi,—loin de moi, je t'en supplie, découragement glacé! mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre! Détourne-toi! détourne-toi! car, à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu; et si demain ce livre n'est pas achevé, je suis perdu! oui, perdu! sans espoir!—Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison!
Oh! dégradation! oh! honteux travail!
Il écrit.
Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais.—Eh bien! ne puis-je cesser d'avoir cette idée?
Long silence.
J'ai bien peu d'orgueil d'y penser encore.—Mais qu'on me dise donc pourquoi j'aurais de l'orgueil. De l'orgueil de quoi? je ne tiens aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me soutient, c'est cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à l'oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux.—Et pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles.—Les pauvres créatures, elles te prennent pour un trône, ô Publicité! vile Publicité! toi qui n'es qu'un pilori où le profane passant peut nous souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse devant personne. Eh bien! par le Ciel, elles ont raison.—Du moins, celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tête.—Oh! si elle m'eût aimé!
Il s'abandonne à une longue rêverie dont il sort violemment.
Écris donc, malheureux, évoque donc ta volonté!—Pourquoi est-elle si faible? N'avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle excite et qui s'arrête!—Voilà une humiliation toute nouvelle pour moi!—Jusqu'ici je l'avais toujours vue partir avant son maître; il lui fallait un frein, et cette nuit c'est l'éperon qu'il lui faut.—Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude maître du corps! Esprit superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre dans ma chambre délabrée? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur froide pour vous vaincre?
Il jette sur ses épaules la couverture de son lit.
L'épais brouillard! il est tendu au dehors de ma fenêtre comme un rideau blanc, ou comme un linceul.—Il était pendu ainsi à la fenêtre de mon père la nuit de sa mort.
L'horloge sonne trois quarts.
Encore! le temps me presse: et rien n'est écrit!
Il lit.
Harold! Harold!... ô Christ! Harold... le duc Guillaume...
Eh! que me fait cet Harold, je vous prie?—Je ne puis comprendre comment j'ai écrit cela.—
Il déchire le manuscrit en parlant.—Un peu de délire le prend.
J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si j'étais catholique, je me ferais moine et trappiste. Un trappiste n'a pour lit qu'un cercueil, mais au moins il y dort.—Tous les hommes ont un lit où ils dorment; moi, j'en ai un où je travaille pour de l'argent.
Il porte la main à sa tête.
Où vais-je? où vais-je? Le mot entraîne l'idée malgré elle... Ô Ciel! la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voilà qui peut épouvanter le plus brave... Allons! calme-toi.—Je relisais ceci... Oui!... Ce poëme-là n'est pas assez beau!... Écrit trop vite!—Écrit pour vivre!—Ô supplice! La bataille d'Hastings!... Les vieux Saxons!... Les jeunes Normands!... Me suis-je intéressé à cela? non. Et pourquoi donc en as-tu parlé?—Quand j'avais tant à dire sur ce que je vois.
Il se lève et marche à grands pas.
—Réveiller de froides cendres, quand tout frémit et souffre autour de moi; quand la Vertu appelle à son secours et se meurt à force de pleurer; quand le pâle Travail est dédaigné; quand l'Espérance a perdu son ancre; la Foi, son calice; la Charité, ses pauvres enfants; lorsque la Terre crie et demande justice au Poëte de ceux qui la fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se passer du Ciel.
Et moi! qui sens cela, je ne lui répondrais pas! Si! par le Ciel! je lui répondrai. Je frapperai du fouet les méchants et les hypocrites. Je dévoilerai Jérémiah-Miles et Warton.
Ah! misérable! Mais... c'est la Satire! tu deviens méchant.
Il pleure longtemps avec désolation.
Écris plutôt sur ce brouillard qui s'est logé à la fenêtre comme à celle de ton père.
Il s'arrête.
Il prend une tabatière sur sa table.
Le voilà, mon père!—Vous voilà! Bon vieux marin! franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez! Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.—J'ai vendu, pour manger, le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre beau front. Et à présent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et j'ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis pas.—Mais vous qui étiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent pour vivre, et que vous n'en aviez pas à me donner, pourquoi m'avez-vous créé?
Il jette la boîte.—Il court après, se met à genoux et pleure.
Ah! pardon, pardon, mon père! mon vieux père en cheveux blancs!—Vous m'avez tant embrassé sur vos genoux!—C'est ma faute! j'ai cru être poëte! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.
Il fond en larmes sur la tabatière où est le portrait.
Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.—Cachons ce trésor.
Cachant l'opium.
Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?—Caton n'a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.
Il pose l'opium au milieu de sa table.
Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument de la mort; il avoue, pour sauver le poëte, que Kitty Bell l'adore, et que s'il se tue il en tuera deux!—Eh bien, je vivrai! s'écrie Chatterton, et il écrit à M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour en obtenir audience et protection.
M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-même, et propose à Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le quaker triomphe de sa courageuse résignation. Chatterton rentre dans sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la résolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers.
—Skirner sera payé! dit-il.—Libre de tous! égal à tous, à présent!—Salut, première heure de repos que j'aie goûtée!—Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut!—Adieu, humiliation, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du cœur, adieu! Ô quel bonheur! je vous dis adieu!—Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on n'hésiterait pas si longtemps!
Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit:
Ô Mort, Ange de délivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir.—Je sais que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, Ange sévère, leur ôter à tous la trace de mes pas sur la terre.
Il jette au feu tous ses papiers.
Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi!
Il lève les yeux au ciel et déchire lentement ses poëmes, dans l'attitude grave et exaltée d'un homme qui fait un sacrifice solennel.
SCÈNE VIII.
CHATTERTON, KITTY BELL.
Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrête, observe Chatterton, et va se placer entre la cheminée et lui.—Il cesse tout à coup de déchirer ses papiers.
KITTY BELL, à part.
Que fait-il donc? je n'oserai jamais lui parler! Que brûle-t-il? cette flamme me fait peur, et son visage éclairé par elle est lugubre.
À Chatterton.
N'allez-vous pas rejoindre mylord?
CHATTERTON laisse tomber ses papiers; tout son corps frémit.
Déjà!—Ah! c'est vous!—Ah! madame! à genoux! par pitié! oubliez-moi.
KITTY BELL.
Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait?
CHATTERTON.
Je vais partir.—Adieu!—Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes soient dupes de nous plus longtemps. Les passions des poëtes n'existent qu'à peine. On ne doit pas aimer ces gens-là; franchement ils n'aiment rien; ce sont des égoïstes. Le cerveau se nourrit aux dépens du cœur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas; moi, j'ai été plus mauvais qu'eux tous.
KITTY BELL.
Mon Dieu! pourquoi dites-vous: J'ai été?
CHATTERTON.
Parce que je ne veux plus être poëte; vous le voyez, j'ai déchiré tout.—Ce que je serai ne vaudra guère mieux, mais nous verrons. Adieu!—Écoutez-moi!... Vous avez une famille charmante; aimez-vous vos enfants?
KITTY BELL.
Plus que ma vie, assurément.
CHATTERTON.
Aimez donc votre vie pour ceux à qui vous l'avez donnée.
KITTY BELL.
Hélas! ce n'est que pour eux que je l'aime.
CHATTERTON.
Eh! quoi de plus beau dans le monde, ô Kitty Bell! avec ces anges sur vos genoux, vous ressemblez à la divine Charité.
KITTY BELL.
Ils me quitteront un jour.
CHATTERTON.
Rien ne vaut cela pour vous!—C'est là le vrai dans la vie! Voilà un amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang, l'âme de votre âme: aimez-les, madame, uniquement et par-dessus tout. Promettez-le-moi!
Mon Dieu! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez.
CHATTERTON.
Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lèvres sourire sans cesse! Ô Kitty! ne laissez entrer en vous aucun chagrin étranger à votre paisible famille.
KITTY BELL.
Hélas! cela dépend-il de nous?
CHATTERTON.
Oui! oui!... Il y a des idées avec lesquelles on peut fermer son cœur.—Demandez-en au Quaker, il vous en donnera.—Je n'ai pas le temps, moi; laissez-moi sortir.
Il marche vers sa chambre.
KITTY BELL.
Mon Dieu! comme vous souffrez!
CHATTERTON.
Au contraire.—Je suis guéri.—Seulement j'ai la tête brûlante. Ah! bonté! bonté! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.
KITTY BELL.
De quelle bonté parlez-vous? Est-ce de la vôtre?
CHATTERTON.
Les femmes sont dupes de leur bonté. C'est par bonté que vous êtes venue. On vous attend là-haut! J'en suis certain. Que faites-vous ici?
KITTY BELL, émue profondément et l'air hagard.
À présent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais.
CHATTERTON.
Tout à l'heure je vous suivrai.—Adieu! adieu!
KITTY BELL, l'arrêtant.
Vous ne viendrez pas?
CHATTERTON.
J'irai.—J'irai.
KITTY BELL.
Oh! vous ne voulez pas venir.
CHATTERTON.
Madame! cette maison est à vous, mais cette heure m'appartient.
KITTY BELL.
Qu'en voulez-vous faire?
CHATTERTON.
Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments où ils ne peuvent plus se courber à votre taille et s'adoucir la voix pour vous. Kitty Bell, laissez-moi.
KITTY BELL.
Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur.
CHATTERTON.
Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais génie vous envoie?
KITTY BELL.
Une épouvante inexplicable.
Vous serez plus épouvantée si vous restez.
KITTY BELL.
Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu?
CHATTERTON.
Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment êtes-vous là?
KITTY BELL.
Eh! comment n'y serais-je plus?
CHATTERTON.
Parce que je vous aime, Kitty.
KITTY BELL.
Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir.
CHATTERTON.
J'en ai le droit, de mourir.—Je le jure devant vous, et je le soutiendrai devant Dieu!
KITTY BELL.
Et moi, je jure que c'est un crime; ne le commettez pas.
CHATTERTON.
Il le faut, Kitty, je suis condamné.
KITTY BELL.
Attendez seulement un jour pour penser à votre âme.
CHATTERTON.
Il n'y a rien que je n'aie pensé, Kitty.
Une heure seulement pour prier.
CHATTERTON.
Je ne peux plus prier.
KITTY BELL.
Et moi! je vous prie pour moi-même. Cela me tuera.
CHATTERTON.
Je vous ai avertie! il n'est plus temps.
KITTY BELL.
Et si je vous aime, moi!
CHATTERTON.
Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir; c'est pour cela que Dieu peut me pardonner.
KITTY BELL.
Qu'avez-vous donc fait?
CHATTERTON.
Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle.
KITTY BELL, à genoux, les mains au ciel.
Puissances du ciel! grâce pour lui.
CHATTERTON.
Allez-vous-en... Adieu!
KITTY BELL, tombant.
Je ne le puis plus...
Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel.
Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant; il ouvre sa porte et tombe dans sa chambre.
KITTY BELL.
Ah!—Grand Dieu!
Elle ouvre la fiole.
Qu'est-ce que cela?—Mon Dieu! pardonnez-lui.
SCÈNE IX.
KITTY BELL, LE QUAKER.
LE QUAKER, accourant.
Vous êtes perdue... Que faites-vous ici?
KITTY BELL, renversée sur les marches de l'escalier.
Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est temps.
Tandis que le Quaker s'achemine vers l'escalier, Kitty Bell cherche à voir, à travers les portes vitrées, s'il n'y a personne qui puisse donner du secours; puis, ne voyant rien, elle suit le Quaker avec terreur, en écoutant le bruit de la chambre de Chatterton.
LE QUAKER, en montant à grands pas, à Kitty Bell.
Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas.
Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. On devine des soupirs de Chatterton et des paroles d'encouragement du Quaker. Kitty Bell monte à demi évanouie en s'accrochant à la rampe de chaque marche; elle fait effort pour tirer à elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On voit Chatterton mourant et tombé sur le bras du Quaker. Elle crie, glisse à demi morte sur la rampe de l'escalier, et tombe sur la dernière marche.
On entend John Bell appeler de la salle voisine.
Mistress Bell!
Kitty se lève tout à coup comme par ressort.
JOHN BELL, une seconde fois.
Mistress Bell!
Elle se met en marche et vient s'asseoir lisant sa Bible et balbutiant tout bas des paroles qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent et s'attachent à sa robe.
LE QUAKER, du haut de l'escalier.
L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?
Il va près d'elle.
Ma fille! ma fille!
JOHN BELL, entrant violemment et montant deux marches de l'escalier.
Que fait-elle ici? Où est ce jeune homme? Ma volonté est qu'on l'emmène!
LE QUAKER.
Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JOHN BELL.
Mort!
LE QUAKER.
Oui, mort à dix-huit ans! Vous l'avez tous si bien reçu, étonnez-vous qu'il soit parti!
JOHN BELL.
Mais...
LE QUAKER.
Arrêtez, monsieur, c'est assez d'effroi pour une femme.
Il la regarde et la voit mourante.
Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient pas.
Il arrache les enfants des pieds de Kitty, les passe à John Bell, et prend leur mère dans ses bras. John Bell les prend à part et reste stupéfait. Kitty Bell meurt dans les bras du Quaker.
Eh bien! eh bien! Kitty! Kitty! qu'avez-vous?
Il s'arrête en voyant le Quaker s'agenouiller.
LE QUAKER, à genoux.
Oh! dans ton sein! dans ton sein, Seigneur, reçois ces deux martyrs!
Le Quaker reste à genoux, les yeux tournés vers le ciel jusqu'à ce que le rideau soit baissé.
Voilà la pièce!—Qu'on juge de l'effet.—Le sentiment avait noyé le sophisme; il n'y a pas de critique devant une larme. Chatterton avait fait pleurer. L'ivresse d'une admiration méritée succéda à l'émotion de la scène, et la France compta un grand dramatiste de plus.
Lamartine.
(La suite au prochain entretien.)
XCVe ENTRETIEN.
ALFRED DE VIGNY.
(DEUXIÈME PARTIE.)
I.
Vigny fut exalté. Voici comment il parle lui-même de cette soirée. Nous la voyons se renouveler encore aujourd'hui.
LES REPRÉSENTATIONS DU DRAME
JOUÉ LE 12 FÉVRIER 1835 À LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
«Ce n'est pas à moi qu'il appartient de parler du succès de ce drame; il a été au-delà des espérances les plus exagérées de ceux qui voulaient bien le souhaiter. Malgré la conscience qu'on ne peut s'empêcher d'avoir de ce qu'il y a de passager dans l'éclat du théâtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque religieux dans cette alliance contractée avec l'assemblée dont on est entendu, et c'est une solennelle récompense des fatigues de l'esprit.—Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprètes à qui l'on a confié ses idées dans un livre qui sera plus durable que les représentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours pensé que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs, eux dont l'art difficile s'unit à celui du poëte dramatique, et complète son œuvre.—Ils parlent, ils combattent pour lui, et offrent leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-être; ils vont à la conquête de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que celle d'un moment. Séparés du monde qui leur est bien sévère, leurs travaux sont perpétuels, et leur triomphe va peu au-delà de leur existence. Comment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils font tous, et ne pas écrire ce que signerait chacun de ces spectateurs qui les applaudissent avec ivresse?
«Jamais aucune pièce de théâtre ne fut mieux jouée, je crois, que ne l'a été celle-ci, et le mérite en est grand; car, derrière le drame écrit, il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas, et que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours et ne se dit jamais; cet amour de deux êtres si purs qu'ils n'oseront jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort, amour qui n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible, pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lèvres et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mère au jeune poëte; amour que le quaker repousse toujours d'une main tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles, ces tendresses voilées, ont été exprimées et nuancées avec une perfection rare et un goût exquis. Assez d'autres se chargeront de juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais à dire ce qu'ils avaient à vaincre, et en quoi ils ont réussi.
«L'onction et la sérénité d'une vie sainte et courageuse, la douce gravité du quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionnée de ses sympathies et de ses prières, tout ce qu'il y a de sacré et de puissant dans son intervention paternelle, a été parfaitement exprimé par le talent savant et expérimenté de M. Joanny. Ses cheveux blancs, son aspect vénérable et bon, ajoutaient à son habileté consommée la naïveté d'une réalisation complète.
«Un homme très-jeune encore, M. Geffroy, a accepté et hardiment abordé les difficultés sans nombre d'un rôle qui, à lui seul, est la pièce entière. Il a dignement porté ce fardeau, regardé comme pesant par les plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre la fierté de Chatterton dans sa lutte perpétuelle, opposée à la candeur juvénile de son caractère; la profondeur de ses douleurs et de ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchants; son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui pour l'écraser; sa dernière indignation et sa résolution subite de mourir, et par-dessus tous ces traits, exprimés avec un talent souple, fort et plein d'avenir, l'élévation de sa joie lorsque enfin il a délivré son âme et la sent libre de retourner dans sa véritable patrie.
«Entre ces deux personnages s'est montrée, dans toute la pureté idéale de sa forme, Kitty Bell, l'une des rêveries de Stello. On savait quelle tragédienne on allait revoir dans Mme Dorval; mais avait-on prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle fait naître le souvenir des Vierges maternelles de Raphaël et des plus beaux tableaux de la Charité;—sans efforts elle est posée comme elles; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses enfants, qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse mère; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur étude, et qui ne semblent pas étudiés. Ici sa voix est tendre jusque dans la douleur et le désespoir; sa parole lente et mélancolique est celle de l'abandon et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grâce au ciel pour l'infortune; ses mains sont toujours prêtes à se croiser pour la prière; on sent que les élans de son cœur, contenus par le devoir, lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses ruses et ses coquetteries naïves pour obtenir que le quaker lui parle de Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu'à ce qu'elle soit surprenante d'énergie, de tragique grandeur et d'inspirations imprévues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le cœur d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle paraît avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène française le talent le plus accompli dont le théâtre se puisse enorgueillir.
«Ainsi ont été représentés les trois grands caractères sur lesquels repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les victimes, ont été rendus avec une rare vérité. John Bell est bien l'égoïste, le calculateur bourru; bas avec les grands, insolent avec les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empesé, sot, confiant en lui-même, et ces deux rôles sont largement joués. Lord Talbot, bruyant, insupportable et obligeant sans bonté, a été représenté avec élégance, ainsi que ses amis importuns.
«J'avais désiré et j'ai obtenu que cet ensemble offrît l'aspect sévère et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques vérités morales du sein d'une famille grave et honnête; agiter une question sociale, et en faire découler les idées de ces lèvres qui doivent les trouver sans effort, les faisant naître du sentiment profond de leur position dans la vie.
«Cette porte est ouverte à présent, et le peuple le plus impatient a écouté les plus longs développements philosophiques et lyriques.
«Essayons à l'avenir de tirer la scène du dédain où sa futilité l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes sérieux et les familles honorables qui s'en éloignent pourront revenir à cette tribune et à cette chaire, si l'on y trouve des pensées et des sentiments dignes de graves réflexions.»
II.
Un autre amour était caché sous cet amour de Chatterton pour Kitty Bell... Mme Dorval était l'idéal de M. de Vigny et du public. Cet amour avait vraisemblablement ajouté son pathétique au pathétique de la situation. Tout fut complet, excepté la morale, dans cette œuvre. On aurait en vain parlé raison à ce public, on aurait en vain représenté à cet enthousiasme socialiste que la société ne doit à personne, et surtout à un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que le prix réel de ses services, et non le prix auquel il évalue ses rêves; qu'il n'y a rien d'humiliant dans un emploi servile bien rétribué, quand cet emploi, qui est celui des dix-neuf vingtièmes de la population, est honorable; que le cri de haine contre la société étayée ainsi est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses, et que le suicide à dix-huit ans par impatience est l'acte d'un frénétique. Tout cela fût tombé à froid devant la chaleureuse émotion de M. de Vigny. Ah! combien depuis ne s'est-il pas accusé d'avoir plaidé cette cause absurde contre laquelle il s'est armé avec moi et les bons esprits en 1848! Il avait senti, il n'avait pas pensé. La pensée et le sentiment ne se mirent d'accord en lui qu'à l'épreuve; et il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'après l'avoir courageusement expiée. Les grands poëtes doivent surveiller leur sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie, Chatterton fit des suicides de scepticisme.
III.
Ainsi, poëte lyrique de premier ordre dans Moïse, poëte dramatique de première sensibilité dans Chatterton, romancier de première conception dans Cinq-Mars, il ne manquait à M. de Vigny qu'un sujet fécond pour être philosophe de première vérité. Il le chercha, et il le trouva dans notre civilisation française de la dernière année de nos révolutions. Le sujet était neuf et prodigieusement difficile. Le titre seul l'exprimait, mais l'exprimait mal: Servitude et Grandeur militaires. C'était le sujet de l'armée. Servitude? il n'y en a point dans le dévouement nécessaire à son pays ou à son roi. Grandeur? il n'y en a point dans l'obéissance volontaire aux crimes d'un peuple ou d'un homme. Discipline et Honneur: c'était le véritable titre. M. de Vigny le sentit à la fin de son livre, mais c'était trop précis et trop étroit pour le grandiose de sa conception. Il s'arrêta au premier.
IV.
L'armée française est un mystère pour un pays qui doit être fort et qui veut être libre. Fort? c'est être un. Libre? c'est être délibérant: entre ces deux mots qui expriment la France, il y a opposition organique. On ne peut être à la fois discipliné comme un couvent et libre comme un sénat. Il faut un terme qui concilie ces deux nécessités de notre territoire et de notre caractère. Nécessité d'être fort, prêt à tout, dans une nation méditerranéenne, circonscrite par trois millions de soldats ou de matelots, aux ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en Europe, à toute heure: qui peut nier cette évidence? C'est un fait; nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donné la France ainsi constituée. Toutes les constitutions, toutes les déclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus libres subiront toujours la dictature de leur situation géographique; de là, la nécessité d'être un, pour prendre les armes à propos et vite, et pour agir et réagir, soit pour la guerre offensive, soit pour la guerre défensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La loi exceptionnelle à toutes les lois, la loi militaire ou la discipline, est donc la loi, la loi la plus sacrée parce qu'elle est la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la servitude volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui fait les hommes délibérants et libres. Cette loi du caractère français ne vient qu'après, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations perpétuelles entre la servitude nécessaire et la liberté impossible n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'armée et l'âme révolutionnaire de la nation.
Je pourrais ajouter ici ce qui a échappé à M. de Vigny, c'est que l'armée forte et dictatoriale de la France lui est aussi énergiquement commandée, depuis quelques années, pour les garanties intérieures de la société industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers, trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation où deux ou trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables, facilement émus, ou séditieux, peuvent être tous les jours, par l'industrie nouvelle des chemins de fer, transportés en masse désordonnée dans cette capitale ou sur un point quelconque du territoire, pour y imposer leur volonté indisciplinée, souveraine, irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une armée nombreuse, puissante, obéissante, pour contre-balancer cette foule du mont Aventin. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement déplacée, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentané et discipliné de l'armée, nous aurions à perpétuité l'esclavage cent fois pire du prolétaire, l'armée des factions, des passions, des insurrections, le mal sans remède, la fin turbulente des sociétés, le désordre à domicile.
C'est ce que le bon sens français a merveilleusement compris en 1793, en 1830, en 1848 surtout.
Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'armée et ses généraux se sont ralliés comme un seul homme à la république qui leur répugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne connaissaient pas, même de nom. L'armée d'Alger, de quatre-vingt mille hommes, sous les ordres directs des princes de la maison d'Orléans, n'a pas même eu une hésitation d'une heure. Elle a remis son épée au premier commissaire nommé par nous, et a laissé partir avec regret, mais avec dignité, ses princes. Elle avait cependant beau jeu pour leur rester fidèle; réunie en masses, debout sur un sol séparé de nous par la mer, elle n'avait qu'à se grouper sous son drapeau et défier, l'arme à la main, nos envoyés et nos escadres; c'était la longue impunité de la sédition militaire!
En France, avant que la fumée du coup de feu du matin entre l'armée du roi et les combattants du peuple fût dissipée, le général Bugeaud, déjà soumis par la discipline et le patriotisme à la cause qu'il combattait quelques heures plus tôt, m'écrivait pour me dire qu'il se retirait dans ses foyers, mais que, le jour où l'on aurait besoin de lui pour la patrie, il était à la république. Je lui répondais que je comptais sur lui pour commander l'armée du Rhin. Le général Cavaignac, influencé par une lettre de sa mère, inspirée par moi, qui l'avait sollicité au nom du pays, partait trois mois après d'Alger, et venait accepter de nos mains le commandement de l'armée que nous avions un moment écartée de Paris pour éviter la corruption ou les rixes, mais que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour défendre la société menacée. Le général Subervie, brave soldat et brave citoyen mal récompensé et calomnié par des ambitions obscures, prenait le ministère de la guerre; La Moricière, le bras en écharpe d'une balle du peuple, venait à l'Hôtel-de-Ville quatre heures après le combat et prenait le commandement de Paris; le général Pélissier, le commandement des vingt mille hommes de gardes mobiles, évoqués dans la nuit par moi-même pour opposer en eux à la force désordonnée de la révolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de même. Vous n'auriez pas trouvé dans l'état-major de la république, armée ou flotte, un nom qui ne fût pas la veille dans l'état-major de la royauté; pas un chef, pas un régiment, ne firent défaut à la patrie. Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus périlleux; ils étaient la France. Notre désir était la paix d'abord pour ne pas donner deux accès de fièvre à l'Europe à la fois. Mais, grâce à l'armée, reportée par nous à cinq cent mille hommes, nous étions prêts à la guerre comme à la paix. L'honneur en revient à M. Garnier-Pagès et à M. Duclerc, ces deux économes de la patrie, ces Colbert et ces Louvois de la république, qui surent réveiller courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent lui-même en le forçant à acheter du fer.
En trois mois, l'armée, entraînée par la nation, couvrait la France à Paris et partout. Voilà l'instinct des peuples, voilà la loi des lois, l'unité de l'armée et sa discipline.
On me dira avec raison: «Mais cette loi, en sauvant le sol de l'étranger, compromit la liberté des citoyens à l'intérieur.» C'est vrai; je n'ai rien à répondre, de tristes événements confirmeraient l'objection. Un avantage est toujours balancé par un danger, ce danger est aussi évident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il mieux que cette race s'expose de temps en temps à perdre sa liberté par une dictature de son armée? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre désarmés devant l'Europe ou désarmés devant soi-même? Que le patriotisme, la première vertu des nations, réponde.
D'ailleurs le joug de l'armée se brise et rend la liberté relative au peuple après une éclipse d'une certaine durée; rien n'est éternel, surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grâce à l'armée. Il n'y a donc pas à hésiter entre les services et les dangers de l'armée en France. S'il faut que quelque chose soit exposé, il vaut indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France que la France elle-même.
V.
Pendant que je me suis trouvé, malgré moi, presque dictateur en France, et chargé de fonder de bonne foi le gouvernement républicain de mon pays, je me suis presque tous les jours posé cette redoutable question: «Faut-il dissoudre l'armée (ce qui nous était possible)? et, une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle préserve à la fois le territoire et la liberté?»
Ma première pensée fut, non pas de la réduire, c'eût été trahir la patrie, mais de la faire plus départementale que nationale, c'est-à-dire de la diviser organiquement en quelques grands corps recrutés dans certaines zones départementales du pays, y résidant toujours sous l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de généraux pris, autant que possible, dans les mêmes provinces, de peur que l'ascendant naturel d'un Auguste popularisé par le nom de César ne pût disposer de l'armée entière et rétablir l'empire, œuvre des soldats, au lieu de la république ou de la monarchie tempérée, œuvre des citoyens.—Les raisons que je me donnais à moi-même pour cette organisation de nos forces étaient puissantes. Une considération m'arrêta: je savais bien que le parti républicain extrême, tout-puissant alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisément dans les conseils. Mais que devenait l'unité de l'armée? Et sans l'unité que devenaient la force et la discipline?—J'y renonçai avec regret, et je préférai consciencieusement laisser courir à la France les hasards césariens, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'armée, et qui ne laissaient qu'une troisième chose en souffrance, la liberté intérieure. Ai-je bien ou mal raisonné? Le temps nous le dira.
VI.
C'est là la question que M. de Vigny, homme de lettres, résolut de traiter à fond par le sentiment dans son beau livre de Servitude et Grandeur militaires. Il ne se déguise rien de l'abaissement des caractères individuels de l'armée, d'un côté; de la beauté des dévouements, de l'autre. Mais, en homme d'État français, il finit par se prononcer comme moi pour le dévouement, c'est-à-dire pour l'armée. Il le fit épiquement, c'est-à-dire en récits successifs et dramatiques tels que ceux dont nous allons vous donner l'exemple dans les deux citations suivantes. Ne m'accusez pas de leur longueur. On n'abrége pas l'émotion, on n'analyse pas une larme.
VII.
Il allait seul à cheval de Paris à Lille.—Il pleuvait.
«En examinant avec attention cette raie jaune de la route, dit-il, j'y remarquai, à un quart d'heure environ, un petit point noir qui marchait. Cela me fit plaisir, c'était quelqu'un. Je n'en détournai plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonçait une marche pénible. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit à ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnaître une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'espérai que c'était la voiture d'une cantinière, et, considérant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver à cette île fortunée, dans cette mer où il s'enfonçait jusqu'au ventre quelquefois.
«À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cirée noire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les roues s'embourbaient jusqu'à l'essieu; un petit mulet qui les tirait était péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la bride. Je m'approchai de lui et le considérai attentivement.
«C'était un homme d'environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort et grand, le dos voûté à la manière des vieux officiers d'infanterie qui ont porté le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et usé. Il avait un visage endurci mais bon, comme à l'armée il y en a tant. Il me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre côté de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la charrette, en disant:
«—Ah! c'est différent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent après nous. Voulez-vous boire la goutte?
«—Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu.
«Il avait à son cou une noix de coco, très-bien sculptée, arrangée en flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de vanité. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.
«—À la santé du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la Légion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu'à la frontière. Par exemple, comme je n'ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon bataillon après, c'est mon devoir.
«En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n'avions pas de temps à perdre; et comme j'étais de son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aimé la bavarde indiscrétion assez fréquente parmi nous.
«Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me faisait peine à voir, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer l'eau qui remplissait mes bottes à l'écuyère, comme deux réservoirs où j'aurais eu les jambes trempées.
«—Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il.
«Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je.
«—Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix enrouée; c'est quelque chose que d'être seul, allez, dans des temps comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j'ai là-dedans?
«—Non, lui dis-je.
«—C'est une femme.
«Je dis:—Ah!—sans trop d'étonnement, et je me remis en marche tranquillement, au pas. Il me suivit.
«—Cette mauvaise brouette-là ne m'a pas coûté bien cher, reprit-il, ni le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce chemin-là soit un ruban de queue un peu long.
«Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigué; et, comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicité de son équipage, dont il craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à coup, et, s'approchant de mon étrier, me frappa sur le genou en me disant:
«—Eh bien! vous êtes un bon enfant, quoique dans les Rouges.
«Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre Compagnies-Rouges, combien de préventions haineuses avaient données à l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers.