«Vous avez lu sans doute les Martyrs de Chateaubriand; c'est la chute la plus brillante dont nous ayons été témoins, mais elle est complète: les amis mêmes n'osent pas le dissimuler, et, quoiqu'on sache que le gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation de Chateaubriand est extrêmement douloureuse; il voit qu'il a survécu à sa réputation, il est accablé comme amour-propre, il l'est aussi comme fortune, car il n'a rien. Il ne tient aucun compte de l'argent, et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait gagner par cet ouvrage, qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde; c'est un si beau talent mal employé! C'est même un beau caractère, qui, à quelques égards, s'est démenti. Comme il n'est rien qu'avec effort, comme il veut toujours paraître au lieu d'être lui-même, ses défauts sont tachés comme ses qualités, et une vérité profonde, une vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses écrits. Ainsi on assure qu'il est très-indépendant de caractère, qu'il parle avec une grande liberté et un grand courage; cependant il y a dans les Martyrs des passages indignes de ces principes, il y en a où il semble avoir cherché des allusions pour flatter. Il a pris la servilité pour le caractère de la religion, parce qu'il a appris cette religion au lieu de la sentir.
«Nous sommes à présent réunis à Coppet. Mme de Staël a auprès d'elle tous ses enfants, mais l'aîné est sur le point de partir pour l'Amérique; il va reconnaître les terres qu'ils y possèdent et prendre des arrangements pour le voyage de sa mère elle-même, car celle-ci veut dans une année chercher la paix et la liberté au-delà de l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la solitude où je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie nécessaire de mon existence: l'ennui, la tristesse, le découragement m'accablent dès que je suis loin d'elle. Une amitié si vive est bien au-dessus de l'amour, car il m'est arrivé plus d'une fois d'en ressentir pour d'autres femmes..., sans que les deux sentiments méritassent seulement d'être comparés l'un à l'autre. Nous avons ici Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel; M. de Bonstetten y reviendra bientôt aussi; il est à présent à Berne, où il n'avait, je crois, pas fait de voyage depuis la Révolution. On nous annonce pour l'été la plus brillante compagnie de Paris: à la bonne heure, je ne suis curieux de rien, et je ne voudrais pas ajouter au cercle que nous avons déjà. Je porte envie à votre calme, je porte envie à votre retraite dans les livres et la pensée, mais vous aussi avez connu les orages du cœur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu cette intuition complète de la vie.»
IX.
En 1810, l'empereur sachant l'arrivée de Mme d'Albany à Paris, la reçut bien, et lui parla en souverain qui veut être compris par une femme, jadis souveraine. Fabre l'accompagnait. En personne prudente, elle n'eut garde de se montrer à Genève, où ses amis de Coppet espéraient bien l'arrêter au passage. «Je ne sais quelle route vous avez prise pour ne pas y arriver,» lui écrivait Bonstetten. Ce n'était point le cas, pensait-elle, de faire une halte à Coppet au moment de subir un interrogatoire de l'empereur. On s'aperçoit de plus en plus qu'il n'y a rien d'héroïque chez la reine d'Angleterre. Elle arriva donc avec Fabre dans ce Paris qu'elle avait quitté dix-sept années auparavant, soutenue par Alfieri au milieu des vociférations de la populace. Que de changements dans sa destinée! Que de différences aussi entre le Paris du 10 août et le Paris de 1809! Une seule ressemblance rapprochait les deux époques: la liberté individuelle n'avait pas encore de garanties. L'empereur, nous le savons par les lettres de Fabre, reçut la comtesse avec courtoisie, mais avec une courtoisie un peu ironique dans la forme, et au fond singulièrement impérieuse: «Je sais,» lui dit-il, «quelle est votre influence sur la société florentine; je sais aussi que vous vous en servez dans un sens opposé à ma politique; vous êtes un obstacle à mes projets de fusion entre les Toscans et les Français. C'est pour cela que je vous ai appelée à Paris, où vous pourrez tout à loisir satisfaire votre goût pour les beaux-arts.»
Elle n'y séjourna que quelques mois. L'empereur ne tarda pas à être convaincu de sa parfaite innocuité en Toscane, et l'y laissa retourner, vieillir et mourir!
X.
Mme de Staël voyait, pendant ce temps, son bel ouvrage sur l'Allemagne saisi et mis au pilon par la police. Sismondi se désolait et écrivait bêtement à Mme d'Albany qu'il espérait qu'elle passerait à Coppet et qu'elle s'y arrêterait pour consoler son hôtesse. Elle s'en garda bien, rentra à Florence, et de là à Naples. Un pamphlétaire français d'un grand esprit, mais d'un caractère versatile comme militaire, Paul-Louis Courier, la cultiva.
L'esprit de parti a voulu en faire un héros d'un seul bloc; voici ce que je tiens moi-même du plus honnête des hommes, le général de l'artillerie française à Wagram, Pernetty: «Je l'avais placé sur le bord du Danube, la nuit qui précéda la bataille de Wagram. Je ne le retrouvai plus à son poste le lendemain, et j'appris qu'il était parti pour l'Italie, sans congé et sans avis! C'était la deuxième ou troisième fois qu'il manquait ainsi par caprice et par indiscipline à ma confiance.—Je le remplaçai le matin de la bataille, et je ne pensai plus à un tel homme.»
Paul-Louis Courier note dans ses œuvres une conversation très-brillante qu'il soutint contre la comtesse d'Albany et Fabre dans cette occasion.
XI.
1813 sonnait la chute de l'empire et la décomposition momentanée de l'œuvre politique. Mme d'Albany regardait, comme elle le dit, de sa fenêtre, passer le flux et le reflux des événements. Elle était un peu trop compromise avec le nouveau pouvoir pour se réjouir secrètement de sa disparition. Elle se tut; mais 1815 éclata, comme le coup de foudre d'un orage qu'on avait cru épuisé d'électricité et qui allait recommencer sur le monde.
Quel ne fut pas son étonnement quand ce même Sismondi, si implacable quelques mois auparavant contre le tyran du monde, semblable à Benjamin Constant, son compatriote et son modèle, passa soudainement aux pieds de l'exilé vaincu de l'île d'Elbe, se fit nommer au conseil d'État pour que son ami Benjamin Constant ne fût pas seul dans l'apostasie de sa haine, et écrivit à la comtesse des lettres embarrassées et inexplicables pour expliquer cette politique sans convenance et sans transition!
Sismondi écrit:
«Voilà donc, madame, le dernier acte de cette terrible tragédie commencé! Selon toute apparence, nous marchons rapidement au dénoûment. Le sénat assemblé à Paris sous les yeux des armées étrangères déposera l'empereur, il proclamera le roi, avec ou sans conditions, il acceptera au nom de la France la paix qu'on voudra bien lui donner, il attendra de la générosité des puissances coalisées qu'elles retirent leurs armées, ce qui pourrait bien n'être pas si prompt; mais en attendant il sera obéi par les armées françaises et par toute la France. Ce météore flamboyant a éclaté. Le magicien a prononcé les paroles sacramentelles qui détruisent l'enchantement. Tout est fini. Il ne s'agit plus que de savoir comment Bonaparte mourra: il ne peut plus vivre. Dieu sait ce qui viendra ensuite, si ce sera le partage de la France, ou la guerre civile, ou le despotisme, ou l'anarchie, ou enfin la paix et la liberté, que les proclamations du jour feraient espérer. Il n'y a qu'une bonne chance contre un millier de mauvaises. C'était une grande raison à tous ceux qui aiment la France pour ne pas vouloir que ce terrible dé fût jeté; il est en l'air, il ne reste plus à présent qu'à faire des vœux pour qu'il tombe bien. Sans doute l'intérêt bien entendu des coalisés serait encore aujourd'hui même d'accord avec celui de la France et de l'humanité; mais est-ce une raison pour oser se flatter qu'il sera écouté? Quidquid delirant reges... et pourquoi finiraient-ils de délirer?... Quant à l'homme qui tombe aujourd'hui, j'ai publié quatorze volumes sous son règne, presque tous avec le but de combattre son système et sa politique, et sans avoir à me reprocher ni une flatterie, ni même un mot de louange, bien que conforme à la vérité; mais au moment d'une chute si effrayante, d'un malheur sans exemple dans l'univers, je ne puis plus être frappé que de ses grandes qualités. Sa folie était de celles que la nôtre n'a que trop longtemps qualifiées du nom de grandeur d'âme. Les ressorts par lesquels il maintenait un pouvoir si démesuré, quelque violents qu'ils nous parussent, étaient modérés, si on les compare à l'effort dont il avait besoin et à la résistance qu'il éprouvait. Prodigue du sang des guerriers, il a été avare de supplices, plus non pas seulement qu'aucun usurpateur, mais même qu'aucun des rois les plus célèbres...»
Il paraît que cette horreur de Sismondi pour la contre-révolution, et surtout cette impartialité d'historien, cet hommage au glorieux vaincu de la campagne de France, scandalisèrent profondément la comtesse. À la vivacité des répliques de Sismondi, on voit que la discussion avait pris un caractère passionné. Mme d'Albany ne pouvait comprendre qu'un ami de Mme de Staël pardonnât si facilement; elle ne pouvait comprendre qu'on se préoccupât encore des idées de 89 après tant de si horribles malheurs, après des déceptions si cruelles, et, quand elle reprochait au grave historien son irréflexion, sa témérité juvénile, peu s'en fallait, en vérité, qu'elle ne l'accusât de passions révolutionnaires.
«Notre dissentiment, répliquait Sismondi, avec son énergique bon sens, tient à ce que vous vous attachez aux personnes, tandis que je m'attache aux principes. Nous sommes fidèles chacun à l'objet primitif de notre attachement ou de notre haine, moi aux choses, vous aux gens. Moi, je continue à professer le même culte pour les idées libérales, la même horreur pour les idées serviles, le même amour pour la liberté civile et religieuse, le même mépris et la même haine pour l'intolérance et la doctrine de l'obéissance passive. Vous, madame, vous conservez les mêmes sentiments pour les hommes, dans quelque situation qu'ils soient. Ceux que vous avez plaints et révérés dans le malheur, vous les aimez aussi dans la prospérité; ceux que vous avez exécrés quand ils exerçaient la tyrannie, vous les exécrez encore quand ils sont tombés... En comparant ces deux manières de fidélité, l'une aux principes, l'autre aux personnes, je remarquerai, quoi que vous en puissiez dire, que la vôtre est beaucoup plus passionnée, beaucoup plus jeune que la mienne...»
XII.
Mme de Staël, qui était allée à Pise marier sa fille avec M. le duc de Broglie, écrivait à la comtesse des lettres empreintes du même embarras que Sismondi:
«Pise, 20 décembre 1815.
«Combien je vous remercie, madame, de votre inépuisable bonté!... J'espère que le duc de Broglie pourra être ici le 1er de février; alors nous irons tous à vos pieds, et je sortirai de mon exil de Pise. La princesse Rospigliosi, qui vous connaît et qui vous admire, est en femmes la seule avec qui j'aime à causer. Il y a deux ou trois hommes d'esprit et de sens: du reste, c'est une ignorance dans les nobles dont je ne me faisais pas l'idée. Vous dites avec raison qu'on est aussi libre ici que dans une république. Certainement, si la liberté est une chose négative, il ne s'y fait aucun mal quelconque; mais où est l'émulation, où est le mobile de la distinction dans les hommes? Je croirais avec vous que c'est un grand bonheur pour le monde que l'affranchissement de Bonaparte, et qu'un peu de bêtise dont on est assez généralement menacé vaut mieux que la tyrannie; mais la France, la France, dans quel état elle est! Et quelle bizarre idée de lui donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en ôtant à ce pauvre bon roi qu'on lui fait prendre tous les moyens de se faire aimer, car les contributions et les troupes étrangères se confondent avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient à beaucoup d'égards très-affligés! J'ai dit, quand à Paris la nouvelle de cet affreux débarquement de Bonaparte m'est arrivée: «S'il triomphe, c'en est fait de toute liberté en France; s'il est battu, c'en est fait de toute indépendance,» N'avais-je pas raison? Et ce débarquement, à qui s'en prendre? Se pouvait-il que l'armée tirât sur un général qui l'avait menée vingt années à la victoire? Pourquoi l'exposer à cette situation? Et pourquoi punir si sévèrement la France des fautes qu'on lui a fait commettre? J'aurais plutôt conçu le ressentiment en 1814 qu'en 1815; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et après Waterloo c'en était fait. Voilà ma pensée tout entière... Ai-je raison? C'est à votre noble impartialité que j'en appelle. J'aurai beaucoup de plaisir à revoir M. et Mme de Luchesini, mais rien n'égalera celui que je sentirai près de vous. Mille respects.
«N. de Staël.»
Mme d'Albany, toujours sensée et modérée dans son hostilité, ne comprenait plus rien à ces inconséquences. Son salon, rouvert avec la paix, accueillait tous les voyageurs intéressants qui briguaient l'honneur de la voir. Ce fut alors qu'en 1820 j'y fus moi-même introduit par le comte Gino Capponi, qui vit encore; c'était l'homme de l'Italie sagement libérale.
M. de Reumont me cite dans la liste de ces adorateurs du génie, de la gloire, de la renommée. «C'est la duchesse de Devonshire, la plus belle et la plus riche des Anglaises, avec laquelle j'étais lié, et qui me mentionne dans son testament d'amitié peu d'années après; l'excellent cardinal Consalvi, ministre du cœur de Pie VII; lord Byron; Hoblouse, son ami; Thomas Moore, le poëte de l'Inde; lord Russell, qui gouverne encore aujourd'hui l'Angleterre; Lamartine, ajoute l'historien, non plus timide et tremblant, comme en 1811, mais levant déjà son front inspiré, et lisant à ce noble auditoire les strophes mélodieuses qui allaient renouveler la poésie en France.»
Ce salon était un sommet serein de la pensée qui réapparaissait au-dessus des flots. On se sentait illustré en y posant le pied. La renommée est un prestige. On croyait y participer en adorant de près et familièrement la place où, en s'éteignant, elle avait laissé la plus belle et la plus chère moitié d'elle même. On croyait sérieusement alors qu'Alfieri était mort grand homme. En se faisant illusion à soi-même, il l'avait fait aux autres. Tels étaient les sentiments dont j'étais animé à son égard et à l'égard de Mme d'Albany. J'étais encore à l'âge des belles illusions. Je serais entré à Ferney, que je n'aurais pas cherché avec plus de respect les traces encore chaudes du génie très-réel de Voltaire. J'éteignais le bruit de mes pas sur chaque marche de l'escalier pour ne pas éveiller l'ombre de ce soi-disant poëte.
Mme d'Albany recevait avec grâce et bonté ces hommages qui la relevaient à ses propres yeux.
Le 24 janvier 1824, elle s'éteignit aux premiers rayons de l'aurore. Elle n'avait point paru gravement malade. Elle mourut tout entière. Elle avait reçu avec décence les secours spirituels de la religion; son testament était en faveur de Fabre. Ses legs, soigneusement spécifiés, étaient le registre de ses amitiés. Sa mère, qui vivait encore, la duchesse de Berwik, sa sœur aînée, y eurent les principales parts. Fabre, après avoir accompli tout ce qu'il devait à son amie et à la ville de Florence, obtint du prince l'autorisation de se retirer, avec tous ses trésors d'art et de littérature, dans la patrie de son enfance; il vint mourir à Montpellier, se faisant de sa ville natale une famille, et léguant son nom au musée qu'il y forma, en sanctifiant ainsi sa bonne fortune. Ainsi la mort seule dénoua ce drame et congédia les trois acteurs. Alfieri ne laissa pas une œuvre mais un nom; Mme d'Albany alla dormir à l'ombre de ce nom dans le mausolée de son amant. Fabre, comme un personnage épisodique, disparut humblement dans l'obscurité de sa ville des Gaules, et tout fut dit.
XIII.
La comtesse d'Albany, à l'âge où je la connus, devait naturellement appeler la curiosité sur sa physionomie, et faire demander si elle avait été belle. J'avais plus qu'un autre cette curiosité; vous devez l'avoir: voici son portrait à cinquante-cinq ans:
Était-elle encore belle de cette beauté que les Laure de Pétrarque, les Léonora du Tasse, les Vittoria-Colonna de Michel-Ange, les Béatrice de Dante, les Fornarina de Raphaël, les Récamier de Chateaubriand, ont laissée dans l'éternel souvenir de la postérité? Non.
Mais avait-elle dû, dans sa première jeunesse, être assez belle pour allumer dans l'âme d'un Piémontais, résolu à être un grand homme, une de ces passions classiques qui complètent le grandiose d'un poëte en Italie? Oui.
D'abord la comtesse d'Albany avait dû être très-séduisante à seize ans, puisque la cour de France, et le conseil des amis du prétendant, qui voulaient perpétuer la race des Stuarts et arracher Charles-Édouard à ses mauvaises habitudes de vie, en avaient fait choix, pour cette séduction, parmi toutes les belles héritières d'Angleterre, d'Écosse, de Belgique et d'Allemagne; et tout indique qu'elle l'était alors.
Quand je la vis, elle était un peu alourdie de taille, mais nullement flétrie de visage. La légèreté qui avait quitté son corps n'avait point quitté sa physionomie. On sentait en la décomposant qu'elle avait du être remarquablement agréable dans ses belles années. Sa taille moyenne n'était ni grande ni petite: la taille qui exclut la majesté, mais qui permet l'agrément; ses cheveux étaient blonds, son front poli et divisé au milieu en deux zones légèrement arrondies, qui indiquent la facilité de l'intelligence; ses joues d'un contour élastique, son nez un peu grossi et retroussé qu'on ne voit jamais en Italie, mais qui dans la jeunesse donne à la figure un mordant et un éveillé très-propre à mordre et à éveiller le regard, sa bouche entr'ouverte et souriante, douce, fine, pleine de réticence sans malignité; le plus beau de ses traits, c'étaient ses yeux, d'un bleu noir, larges, confiants, obéissants à sa pensée; elle leur commandait. Son regard était toujours approprié à la personne qu'elle regardait, comme s'il y avait eu un secret entre elle et son interlocuteur. Un voile naturel quoique invisible semblait répandu sur cet ensemble. Le cou était un peu gros, et les contours de sa stature annonçaient une femme qui eût été mère si la politique n'avait pas faussé sa riche nature. En contemplant Fabre, dont les traits spirituels, quoique vulgaires, rappelaient si fidèlement ceux de son amie, je me suis demandé souvent si la maternité n'était pas involontairement le vrai mot de ce mystère. Telle qu'elle était, et en enlevant par la pensée trente ans de vie agitée à cette personne, on ne pouvait s'empêcher de lui restituer une vivacité sereine et une grâce agile, en contraste avec la majesté de son rang et avec les malheurs de son union, très-propres à inspirer un immense amour. En un mot, Mme d'Albany par son extérieur attristait, mais n'étonnait pas. Sa conversation, sans aucune prétention, attachait et intéressait ses habitués; on désirait la voir par curiosité, et, une fois vue, on désirait la revoir par amitié. Le caractère dominant de sa personne et de son esprit était la bonté, la sérénité, et une certaine dignité rêveuse qui rappelait sa vie sans en parler jamais. Sa destinée parlait assez pour elle.
Telles sont les impressions exactes que j'en ai reçues et conservées: une femme du nord de l'Allemagne dépaysée par le sort dans une cour proscrite, et naturalisée par l'habitude dans le midi de l'Italie. On ne pouvait s'empêcher de compatir à ses revers, d'excuser ses fautes, de respecter ses adversités. On comprenait même les faiblesses qu'elle avait eues en 1792 envers la cour d'Angleterre. Née à Stolberg, dans une famille privée, prise par ambition dans son couvent de chanoinesses pour régénérer une famille royale, maltraitée par le prétendant son mari, obligée de s'en séparer pour éviter les derniers outrages, séduite par l'amour d'un homme qu'elle croyait grand; pendant cette séparation, le prétendant mort, et ne devant plus rien à son nom, elle accepta une pension modique de la France et une de l'Angleterre pour soutenir son rang de princesse et l'honneur de son trône évanoui!—Elle ne devait plus rien à personne qu'à elle-même; elle ne sacrifiait rien de ses droits anéantis; la misère royale d'une femme qui avait porté la triple couronne d'Angleterre ne déshonorerait maintenant que l'Angleterre elle-même. La comtesse d'Albany eut tort d'abaisser l'ombre des Stuarts devant la maison d'Hanovre; mais la maison d'Hanovre eut plus tort cent fois d'exiger cet abaissement peut-être juste. Voilà mon jugement: le vrai coupable de cette inconvenance fut le républicain Alfieri, conseiller et compagnon de cette reine, et vivant de l'inconvenance commise sous ses auspices par la royauté.
XIV.
Quant à Alfieri lui-même, nous avons son portrait par Fabre, au milieu de ses années. Sa taille était gigantesque comme sa prétention; il avait plus de six pieds. Ses traits correspondant à cette majesté du corps, un front haut et droit, un œil vaste, encaissé profondément dans une arcade creuse et sévère; un nez droit bien dessiné, surmontant une bouche dédaigneuse; un tour de visage maigre et dur; des cheveux touffus et longs, couleur de feu, comme ceux d'un Apollon des Alpes, qu'il rejetait en arrière, tantôt enfermés dans un ruban, tantôt flottant et épars sur le collet de son habit: cheveux rouges qu'on ne rencontre jamais en Italie, mais qui sont le signe des races étrangères et la marque naturelle de l'homme du Nord, l'Anglais, l'Allobroge, le Piémontais teint de Savoyard. Sa physionomie, frappant au premier aspect, avait quelque chose de sauvage, qui étonnait mais n'attirait pas. Mais, en totalité, il pouvait avoir paru beau dans sa jeunesse à une femme transplantée en Italie, qui cherchait la forme de la force dans un protecteur de sa faiblesse. C'est par là qu'il avoit dû plaire à cette jeune et vive Allemande rencontrée au bord de l'Arno et intimidée par un vieux mari. Les disgrâces et les événements avaient fait le reste. L'amour d'un géant est l'attrait de la faiblesse. Mais Alfieri n'avait ni charme, ni grâce, ni douceur: on l'aimait par surprise, on continuait de l'aimer par crainte; on se figurait que la force de ses traits était une marque de la force de son génie, et que ce génie était démesuré comme son corps... Ce génie n'était qu'imaginaire; on n'osait pas en douter tout haut, on se résignait tout bas à son erreur. Tel fut évidemment le secret de son ascendant sur la comtesse d'Albany tant qu'il vécut, et de l'espèce de culte ostensible qu'elle lui rendit jusqu'après sa mort, en voulant lui bâtir un monument à deux. Mais longtemps avant sa mort il était remplacé dans le cœur de Mme d'Albany. Tout cet attachement poétique n'était que respect pour soi-même et convenance envers le monde.
Cet homme vivait solitaire entre ses livres, sa plume et ses chevaux, signe de noblesse. Ce pédantisme équestre l'isolait du monde. Il n'avait de séve que dans ses prétentions tout à fait fausses pour sa robe de citoyen romain et de tragique italien moderne. À quarante ans il se sentait vieux et usé, comme s'il eût assez de ce petit nombre d'années pour dévider l'existence infinie d'un Sophocle, d'un Racine ou d'un Voltaire. Il était né vieux; toute sa vie est d'un vieillard. Il ne lui reste à quarante-deux ans que des mots dans la tête; il se met à traduire, ne pouvant plus rien composer.
XV.
Quant à son rôle de patriote et de citoyen, le voici: il aime si peu sa patrie et l'humanité qu'il l'abandonne dès qu'il est sorti de l'enfance.
Il va voyager, c'est-à-dire courir à travers le monde, sans but et sans fruit.
À son retour, il rêve une gloire poétique, mais il ne se trouve dans l'esprit ni poésie ni langue; il se décide à suppléer à la poésie, qui lui manque totalement, par cette espèce de jargon pédestre qu'on fait passer pour du génie devant les parterres; il va chercher une langue presque morte en Étrurie.
Là il trouve une Laure à adorer dans une femme couronnée qui flatte sa vanité et ses sens. Ennemi des rois, il n'hésite pas à se faire courtisan de son royal époux.
Il l'enlève à son mari et fuit avec elle à Rome.
Ennemi des tyrans, il se fixe auprès d'elle sous l'empire de la double tyrannie des rois et des pontifes.
Pour capter le pape, il sollicite de lui une audience obséquieuse et lui présente l'édition de ses œuvres.
Le cardinal d'York et les prêtres de sa cour sont humblement servis et adulés par lui.
Il est forcé enfin de sortir de Rome pour éviter le scandale de cette inconvenante fréquentation du palais de son ami.
Il s'éloigne et va à Naples.
Pendant cette absence, son amie sollicite et obtient du roi et de la reine de France une subvention qui assure son existence.
Elle va le rejoindre trois ans de suite dans une solitude opulente de l'Alsace.
Son mari meurt.
Ils vont à Paris pour soigner leurs intérêts royaux auprès du gouvernement populaire qui va administrer à leur place.
Il se lie avec tous les ennemis de ce roi et de cette reine leurs bienfaiteurs.
Il célèbre dans ses vers adulateurs la première journée de leur déchéance dans la prise de la Bastille, au 14 juillet.
La monarchie française continue à s'écrouler et menace leur fortune et leur vie.
Il entraîne en Angleterre son amie, qu'il consent à voir humilier publiquement devant la maison d'Hanovre pour en obtenir une pension pour la veuve des Stuarts.
Il réussit et revient à Paris.
Le peuple révolutionné triomphe au 10 août.
Il se sauve devant la victoire du peuple.
L'ennemi des rois qui a chanté le 14 juillet invective le 10 août!
Menacé à sa sortie de Paris par la populace, il devient sans pudeur l'ennemi le plus acharné, non de la populace, mais de la nation française. Sa politique n'est que de l'humeur et de la peur. Il se réfugie chez les princes autrichiens qu'il a insultés.
Il écrit le Misogallo, le plus odieux et le plus plat pamphlet en mauvais vers qu'on ait jamais rimé contre la France révolutionnaire. Il en fait faire dix copies qu'il confie à ses amis, pour que l'injure ne risque pas de mourir avec lui.
Et pendant que le sang coule à Paris, il joue à Florence ses rôles de tragédie.
Excepté ses palefreniers et ses quatorze chevaux anglais, son seul souci sur la terre, il ne fait de bien à personne, et il meurt en rimaillant des épigrammes contre le genre humain.
Voilà le civisme, le patriotisme, le puritanisme de ce modèle des citoyens!
Son amie lui survit et prend un autre serviteur.
Elle meurt cependant et se fait ensevelir dans le même tombeau.
Voilà le grand poëte tragique des Piémontais! le grand citoyen, le grand homme! le Démosthène de l'Italie! Comparez les faits et les prétentions!
Ce tombeau ne garde à la postérité que deux ombres: l'ombre d'une femme faible et charmante, à laquelle on pardonne pour ses malheurs et pour son sexe;
Et l'ombre d'un mauvais poëte tragique, enflé d'orgueil et vide de vraie grandeur d'âme comme de vrai talent, et qui n'eut du génie tragique que la manie,
Et du poëte que la déclamation!
Rien n'empêche aujourd'hui l'Italie, qui a Dante, Arioste, le Tasse et Pétrarque pour ses poëtes immortels, d'élever à sa gloire nationale un théâtre qu'elle n'a jamais eu!
La place d'Alfieri est vacante; les hommes de talent y surabondent, et les Ristori ne lui manquent pas!
Mais il lui faut pour cela autre chose qu'un plagiaire de l'antique, et qu'un magnifique pédant.
Lamartine.
FIN.
XCIXe ENTRETIEN.
BENVENUTO CELLINI.
(PREMIÈRE PARTIE.)
I.
Êtes-vous curieux de vivre quelques heures d'une vie intime et confidentielle avec les Raphaël et les Michel-Ange, qui nous paraissent aujourd'hui des hommes de la Fable? avec les Léonard de Vinci, les Bandinello, les peintres, les sculpteurs, les hommes de lettres, les poëtes, les cardinaux, les Médicis, les papes mémorables de l'Italie, et les François Ier au quinzième siècle? Prenez ce télescope qui rapproche les âges et qui vous introduit dans les mœurs de ce temps, comme le télescope d'Herschel vous introduit dans le monde supérieur des astres et des nébuleuses du septième ciel! Ce télescope unique, c'est-à-dire original, bizarre, passionné, vaniteux, que je vais analyser, ce sont les Mémoires de Benvenuto Cellini.
II.
Benvenuto Cellini, d'une famille bourgeoise et artiste de la Toscane, naquit en 1500. Mon père, dit-il, prit le même état d'architecte que le sien; et comme, selon Vitruve, un bon architecte doit savoir bien dessiner, et un peu de musique, mon père apprit l'un et l'autre, et surtout à jouer de la flûte et de la viole. Il s'y appliqua d'autant plus qu'il ne sortait jamais de son logis. Il avait pour très-proche voisin un certain Étienne Granaci, qui avait plusieurs filles fort belles. Il plut à Dieu de le rendre amoureux d'Élisabeth, l'une d'elles, qui lui fut accordée, à cause de l'amitié qui régnait entre les deux familles. Les deux vieux pères parlèrent d'abord du mariage, ensuite de la dot. Il y eut cependant quelques petites difficultés à vaincre. André disait à Étienne: Jean mon fils est le plus brave jeune homme qui soit à Florence et en Italie, et je pourrais lui donner un des plus riches partis de Florence dans notre état. Étienne lui répondait: Vous avez raison; mais j'ai cinq filles et cinq garçons, et, mon compte fait, je lui donne pour dot tout ce que je puis lui donner. Mon père Jean, qui était caché près de là, et qui les écoutait, arriva à l'improviste, et s'écria: Ah! mon cher père, c'est Élisabeth que j'aime, et non sa dot! Malheur à ceux qui ne se marient que pour l'argent! Puisque vous vantez mes petits talents, croyez-vous qu'ils ne suffisent pas à l'entretien de ma femme? Je ne veux que votre consentement; donnez-moi Élisabeth, et gardez sa dot. À ce discours, André Cellini se mit en colère, car il était un peu vif; mais, fort peu de jours après, il consentit au mariage. Mon père et ma mère s'aimèrent du plus saint amour pendant dix-huit ans, avec le plus grand désir d'avoir des enfants. Cependant, après ce long terme, ma mère fit une fausse couche de deux jumeaux, causée par l'ignorance des médecins. Depuis, elle devint grosse d'une fille, à laquelle la mère de mon père donna son nom de Rose. Deux ans après, ma mère devint encore grosse; et comme les femmes dans cet état sont sujettes à certaines envies, qui furent les mêmes que dans sa dernière grossesse, on crut qu'elle mettrait encore au monde une fille à laquelle on donnait d'avance le nom de Reparata, en l'honneur de la mère de ma mère. Celle-ci accoucha pendant la nuit de la Toussaint de l'année 1500. La sage-femme, qui savait que mes parents attendaient une fille, après avoir nettoyé l'enfant, et l'avoir enveloppé dans du beau linge bien blanc, alla tout doucement trouver mon père, et lui dit: Je vous apporte un présent que vous n'attendez pas. Mon père, qui était philosophe, lui répondit: Je prends avec plaisir ce que le ciel m'envoie; et, ayant soulevé le linge, il vit un fils qu'il n'attendait pas en effet. Ayant ensuite joint ses deux vieilles mains, et levant les yeux vers le ciel: Seigneur, dit-il, je te rends grâces de tout mon cœur; j'accepte avec joie le présent que tu me fais; qu'il soit le bienvenu! Toutes les personnes qui étaient présentes lui demandèrent, en le félicitant, quel nom il voulait donner à cet enfant? Qu'il soit Bienvenu, ce fut son prénom.
III.
Son père, qui, indépendant de son état d'architecte, était sculpteur en ivoire, et très-habile musicien sur la flûte, entra dans la compagnie des musiciens de la ville et fut aimé des premiers Médicis, ces citoyens élevés par les richesses à la tyrannie volontaire de leur patrie.
Quelque temps après, il rentra dans la confrérie des flûteurs de la Seigneurie. À cette époque, qui précédait celle de ma naissance, ces flûteurs étaient d'honorables artisans qui travaillaient en laine ou en soie; ce qui fut cause que mon père ne dédaigna point d'être leur confrère. Son plus grand désir était que je pusse devenir un jour un excellent joueur de flûte; et mon plus grand chagrin était de lui entendre dire que, si je le voulais, je serais dans cet art le premier homme du monde. Mon père, comme je l'ai déjà dit, était un grand serviteur et un zélé partisan de la maison Médicis. Lorsque Pierre fut banni de Florence, il lui confia des choses de la plus haute importance. Depuis, le magnifique Pierre Soderini étant mis à la tête du gouvernement, et mon père étant à son service en qualité de flûteur, il employa ses talents à des ouvrages plus relevés. J'étais bien jeune encore, et cependant on me faisait faire la basse dans le concert de la Seigneurie. J'y jouais de la flûte, porté par un domestique, afin que je pusse lire plus facilement la musique. Le gonfalonier Soderini se plaisait souvent à me faire babiller, me donnait des bonbons, et disait à mon père: Maître Jean, ne négligez pas de lui donner vos autres talents. Je veux, lui répondait-il, qu'il ne fasse autre chose que composer et jouer de la flûte, parce que, si Dieu lui prête vie, il sera le premier homme du monde dans cette profession; mais un des vieux sénateurs lui dit: Maître Jean, faites ce que vous dit le gonfalonier, parce que cet enfant sera quelque chose de plus qu'un joueur de flûte. Quelque temps après, les Médicis furent rappelés à Florence. Le cardinal, qui fut depuis Léon X, fit mille caresses à mon père. Quelques jours après, arriva la nouvelle de la mort du pape Jules II, et ce cardinal, étant allé à Rome, fut élu pape, contre l'attente de tout le monde. Mon père fut appelé auprès de lui, mais il refusa de s'y rendre; et, pour l'en punir, le gonfalonier Salviati lui ôta sa place de flûteur au palais.
IV.
Le père de Benvenuto, le destinant au métier d'orfévre, qui tenait à l'art de la sculpture par la ciselure, le plaça bientôt après chez un charbonnier, père du fameux statuaire Bandinello. Mécontent de cet hôte avare et commun, il l'en retire presque aussitôt, et le garde chez lui jusqu'à quinze ans, sans lui enseigner autre chose que la flûte.
Il entre alors chez un fameux orfévre du nom de Marioni, comme ouvrier sans gages. Son génie naturel ayant trouvé là sa vraie voie, il déborda spontanément de facilité, de grâce et de force. «Cependant, dit-il, je ne manquai pas de me rendre agréable à mon père, en jouant pour lui tantôt de la flûte, tantôt du cor, ce qui lui arrachait des soupirs et des larmes.»
Banni de Florence par un arrêt du conseil des Huit, pour six mois, pour avoir porté secours à un de ses frères qui servait dans l'armée, il alla chercher fortune à Sienne chez un ancien ami de son père, M. Custeri; le cardinal de Médicis, depuis Clément VII, le voit, le reconnaît et l'envoie à Bologne pour étudier la grande orfévrerie artistique chez l'un, la flûte chez un autre. Il y gagna quelque argent et apprit à dessiner chez le fameux peintre Scipion Cavaletti. Son bannissement expiré, il revint à Florence et chez son père, désolé de son abandon de la flûte. Il finit cependant par le fléchir, et put obtenir de son père qu'on le laisserait aller dessiner chez un fameux bijoutier Henri Pierino.—Et moi aussi, lui dit son vieux père en le conduisant chez Pierino;
«Moi aussi, me répondit mon père, j'ai été un bon dessinateur; mais pour l'amour de moi, qui suis ton père, qui t'ai mis au monde, qui t'ai nourri, élevé dans les arts et dans tous les principes de la vertu, ne voudras-tu pas, mon cher fils, prendre quelquefois ton cor et ta flûte, pour me récompenser de toutes mes peines, et charmer les derniers instants de ma vie? Très-volontiers, lui dis-je. Hé bien, voilà, reprit-il, mon cher fils, comme je veux que tu me venges de tous mes ennemis!»
V.
Son frère lui ayant dérobé ses habits pendant qu'il était absent, il s'indigna et partit sans dessein pour Pise. Il y arriva sans argent, mais déjà riche par le progrès qu'il avait fait à Florence dans l'orfévrerie et dans les lettres; il ne doutait de rien; la Providence servit le hasard.
«Je m'arrêtai, dit-il, près du pont du Milieu, vis-à-vis la boutique d'un orfévre, pour contempler son travail. Bientôt il me demanda qui j'étais, et quelle était ma profession. Je lui dis que j'étais garçon orfévre. Hé bien, me répondit-il, entrez dans ma boutique et travaillez avec moi; je vois à votre mine que vous êtes un honnête garçon. Il me mit aussitôt de l'or et de l'argent entre les mains, et, quand la journée fut finie, il me conduisit à sa maison, où il vivait honnêtement avec une femme fort belle et ses enfants. Songeant au chagrin que ma fuite pourrait causer à mon père, je lui écrivis que j'étais placé chez un homme de bien, qui s'appelait maître Olivier della Chiostra; que nous faisions de fort belles pièces d'orfévrerie; qu'il fût bien tranquille, parce que mes progrès dans mon état lui seraient un jour honorables et utiles. J'eus bientôt sa réponse: «Mon cher fils, me disait-il, l'amour que je te porte est si grand qu'il me semble avoir perdu la lumière depuis que je ne te vois plus, et que je ne puis te donner mes instructions ordinaires; mais mon honneur, qui est ce que j'ai de plus cher au monde, m'empêche de me rendre auprès de toi.» Sa lettre tomba entre les mains de mon maître, qui la lut secrètement, et qui me l'avoua ensuite, en me disant: «Mon cher Benvenuto, votre air ne m'a pas trompé, et j'en suis convaincu par la lettre de votre père, qui me paraît un bien honnête homme. Ainsi regardez-vous dans ma maison comme dans la sienne.»
Étant à Pise, j'allai visiter le Campo Santo[5]. J'y trouvai, ainsi qu'en d'autres endroits de la ville, des antiques que j'allais copier dans mes heures de loisir; et mon maître, qui venait souvent me visiter dans ma chambre, prenait tant de plaisir à voir que mon temps était bien employé, qu'il me regardait comme son propre fils.
Pendant l'année que je restai avec lui, mes progrès furent si rapides, et je fis de si beaux ouvrages, que je voulus me mettre en état d'en faire encore de plus beaux. Cependant mon père m'écrivait des lettres à me fendre le cœur; il me priait de retourner auprès de lui, et me recommandait surtout de ne pas négliger de jouer de la flûte, talent qu'il m'avait donné avec tant de peine. C'est là ce qui me faisait perdre l'envie de contenter ses désirs, tant j'avais en horreur ce maudit flûter. Je crus être en paradis cette année entière que je passai à Pise, où il ne me vint jamais en fantaisie d'en jouer une seule fois. À la fin de l'an, mon maître eut besoin d'aller à Florence, pour y vendre des balayures d'or et d'argent qu'il avait amassées; et, comme le mauvais air de Pise m'avait donné la fièvre, je l'y accompagnai. Mon père ne cessait de le prier de ne point me ramener à Pise. Je restai auprès de lui environ deux mois, malade, obligé de garder le lit. Il me prodigua de si tendres soins que je guéris enfin. Il me répétait sans cesse, en me tâtant le pouls, car il s'entendait un peu en médecine, qu'il lui semblait que je ne serais jamais en assez bonne santé pour m'entendre jouer de la flûte; et, quand mon pouls ne répondait pas à ses désirs, il me quittait en versant des larmes; si bien qu'un jour, désespéré de son chagrin, je priai une de mes sœurs de m'apporter ma flûte, persuadé que, le jeu de cet instrument étant peu fatigant, je n'en serais pas plus malade. J'en jouai si parfaitement que mon père, arrivant à l'improviste, me bénit mille fois, m'assurant que j'avais fait de grands progrès pendant mon absence, et me conjurant de continuer, de ne pas négliger un si beau talent. Quand je fus guéri, j'allai travailler chez mon ancien maître, l'orfévre Marcone; il me donnait assez à gagner, et j'aidais toute ma famille.
Dans ce temps-là arriva à Florence un sculpteur appelé Pierre Torrigiani[6], venant d'Angleterre, où il était resté plusieurs années. Il était fort lié avec mon maître, et le visitait tous les jours. Lorsqu'il vit mes dessins et mes ouvrages: Étant venu à Florence, me dit-il, pour engager de jeunes artistes, et votre manière de travailler étant plus d'un sculpteur que d'un orfévre, venez m'aider à faire de grands ouvrages de bronze, que le roi d'Angleterre m'a commandés, et votre fortune sera bientôt faite. Cet homme était de belle taille, fort avantageux; il avoit plus l'air d'un guerrier que d'un artiste. Sa voix était éclatante, ses gestes hardis; il fronçait les sourcils à faire peur, et il nous parlait tous les jours des manières libres avec lesquelles il traitait ces ignorants d'Anglais.
À ce propos, on vint à parler de Michel-Ange Buonaroti; et ce qui en fut le motif, ce fut un dessin que j'avais fait sur un carton de cet homme divin.
Ce carton fut le premier ouvrage où il fit voir son admirable talent. Le grand Léonard de Vinci en faisait un autre de son côté, et les deux compositions devaient orner le palais de la Seigneurie. Elles représentaient la ville de Pise assiégée par les Florentins: celui de Léonard offrait un combat de cavalerie, divinement travaillé, et celui de Michel-Ange un grand nombre de fantassins qui se baignaient dans l'Arno, et qui, au cri d'alerte, couraient aux armes, à demi nus, avec de si beaux gestes et de si belles postures, que ni les anciens, ni les modernes n'avaient jusque-là rien imaginé qui pût l'égaler. Ces deux cartons restèrent, l'un dans le palais Médicis, et l'autre dans la galerie du Pape. Tant qu'ils furent exposés, ils furent l'école de tous les artistes du monde. Cet ouvrage fut cause que le divin Michel-Ange fut chargé de faire la grande chapelle du pape Jules, dont il n'acheva que la moitié, son talent, depuis, ne pouvant répondre à celui de ses premières études.
Mais retournons à Torrigiani, qui, mon dessin à la main, parla de la sorte: Nous allions, Michel-Ange et moi, dessiner, encore enfants l'un et l'autre, à l'église del Carmine dans la chapelle de Mazaccio[7]. Il se plaisait à se moquer de tous ceux qui travaillaient avec lui. Un jour mon tour étant venu d'être le sujet de ses plaisanteries, je me mis si fort en colère, et je lui donnai un coup de poing si serré sur la figure, que je sentis l'os et les tendons de son nez fléchir sous ma main, comme un cornet, et qu'il en restera marqué toute sa vie[8]. Ces paroles me donnèrent tant d'aversion pour ce Torrigiani, à cause de l'admiration que j'avais pour Michel-Ange, que, bien loin d'avoir le désir de le suivre en Angleterre, je ne pouvais souffrir de le voir.
Je ne cessai, à Florence, de m'appliquer à la manière de ce grand maître, et je ne m'en suis jamais écarté. J'étais alors lié de la plus étroite amitié avec un jeune homme de mon âge, qui était garçon orfévre, et s'appelait François, fils de Philippe, Fra Philippi, très-excellent peintre. Nous ne nous quittions jamais ni nuit ni jour. Sa maison était remplie de belles études faites par son père, et de plusieurs livres de dessins d'après l'antique, que nous y copiions. Cette occupation dura deux ans. Dans ce temps-là, j'achevai un ouvrage d'argent en bas-relief, grand comme la main d'un enfant. Il servait à fermer la ceinture d'un homme, selon l'usage d'alors. J'y avais gravé des feuillages faits à l'antique, avec de petits amours et d'autres ornements. Cet ouvrage, que je fabriquai dans l'atelier d'un certain François Salimberi, me donna une grande réputation; et comme la fureur qu'avait mon père de me faire jouer de la flûte m'avait mis en colère contre lui, je dis un jour à un jeune homme de mes amis, nommé Jean-Baptiste dit le Tasse, graveur en bois: Tu as plus de langue que de cœur. Oui, me dit-il, je suis également fort en courroux contre ma mère; et si j'avais de l'argent, j'irais à Rome, et j'abandonnerais ma boutique. À cela ne tienne, lui répondis-je; j'ai assez d'argent pour toi et pour moi. Pendant cet entretien, nous nous trouvâmes tous les deux à la porte Saint-Pierre, sans nous en être aperçus. Tiens, dis-je au Tasse, c'est Dieu qui nous a conduits à cette porte qui mène à Rome! Il me semble que j'ai déjà fait la moitié du chemin. D'accord sur ce point, nous nous disions en marchant: Que vont dire, ce soir, nos vieux parents? Nous nous jurâmes alors de ne plus parler d'eux que nous ne fussions à Rome; et attachant nos tabliers derrière le dos, nous arrivâmes à Sienne sans ouvrir la bouche. Quand nous y fûmes, mon compagnon de voyage me dit qu'il s'était fait mal au pied, et me pria de lui prêter un peu d'argent pour retourner à Florence: il ne m'en reste pas assez, lui dis-je, pour continuer ma route, et je t'engage à me suivre. Si tu as mal au pied, nous trouverons un cheval, et alors tu n'auras plus d'excuse pour retourner à Florence.
Ayant donc loué un cheval, je repris mon chemin vers Rome. Le Tasse, me voyant résolu, ne cessait de murmurer, et me suivait en boitant et à pas fort lents. Enfin, lorsque je fus sorti de Sienne, j'eus pitié de lui; je l'attendis et je le mis en croupe sur mon cheval, en lui disant: Nos amis se seraient trop moqués de nous si, partis pour Rome, nous n'avions pu aller au-delà de Sienne. Tu dis la vérité, me répondit-il; et comme il était fort gai, il se mit à rire et à chanter; et en riant et en chantant, nous arrivâmes à Rome.
J'avais alors dix-neuf ans commencés avec le siècle. Je me mis aussitôt en boutique, chez un maître dont le nom était le Firenzole de Lombardie, orfévre fort habile. Lui ayant montré quelques modèles que j'avais faits à Florence, chez Salimberi, mon travail lui fut agréable, et il dit à un garçon qu'il avait avec lui, comme moi Florentin, appelé Gianotto Gianotti: Il est de ces Florentins qui savent, et toi de ceux qui ne savent pas! Alors je reconnus Gianotto, et je voulus l'embrasser, parce que nous avions longtemps vécu et travaillé ensemble à Florence; mais il fut si piqué des paroles de son maître, qu'il dit qu'il ne me connaissait pas.
—Gianotto, lui répondis-je, rempli d'indignation, peu m'importe que tu me reconnaisses ou non. J'espère que mon travail n'aura pas besoin de toi pour témoigner qui je suis. À ces paroles, le maître, qui était un homme franc et loyal, se tournant vers Gianotto: N'as-tu pas honte, lui dit-il, de renier ton camarade? Et me regardant ensuite: Entre dans ma boutique, ajouta-t-il, et fais-moi voir ce que tu dis être en état de faire; et en même temps il me chargea d'un bel ouvrage d'argent, commandé par un cardinal. C'était un petit coffre, d'après le dessin de celui de porphyre qui est devant la porte de la Rotonde: je l'enrichis de si belles figures que mon maître le vantait partout comme une pièce qui faisait beaucoup d'honneur à sa boutique. Il devait servir de socle à une salière pour la table du cardinal. Cet ouvrage fut le premier qui m'apporta quelque profit à Rome. Une partie de mon gain fut envoyée à mon père, et l'autre me servit à vivre libre, pour pouvoir dessiner des morceaux d'antiquité, jusqu'à ce que, ma bourse étant vide, je fus obligé de me remettre en boutique pour me procurer un nouveau gain.
Mon compagnon Baptiste retourna bientôt à Florence; et quand j'eus achevé des ouvrages qu'on m'avait donnés à faire, j'eus la fantaisie de changer de maître, et je m'engageai avec un certain Milanais appelé maître Pagalo Arsago. Firenzola eut à ce sujet une grande querelle avec lui, et lui tint, en ma présence, mille propos injurieux; mais je pris sa défense, en disant que j'étais né libre, que je voulais vivre de même, et travailler chez qui je voudrais, pourvu que je ne fisse tort à personne; que je m'étais d'ailleurs acquitté avec lui.
Arsago ajouta qu'il ne m'avait point appelé, et que je pouvais rester où il me plairait. Fort bien, dit Firenzola, je ne lui demande rien; mais que je ne le voie de ma vie. Alors je lui demandai de l'argent qu'il me devait: mais sa réponse fut de se moquer de moi. Hé bien, sachez, lui dis-je, que si j'ai su me servir de mes outils pour faire les ouvrages que vous m'avez commandés, je saurai me servir de mon épée pour me les faire payer. Ces paroles furent entendues par Antoine de Saint-Marin, le premier orfévre de Rome. Il écouta mes raisons, prit ma défense, et me fit payer. La querelle fut assez vive, car Firenzola était un ferrailleur; mais j'avais pour moi la justice, appuyée par mon courage. Nous fûmes amis depuis, et je fus parrain de l'un de ses enfants.
Je gagnai beaucoup d'argent avec Arsago, et j'en envoyais toujours une partie à mon père. Au bout de deux ans, je retournai à Florence à sa prière, et je me plaçai de nouveau chez Salimberi, auprès duquel je faisais bien mes affaires. Je repris mes liaisons avec François di Philippo; car ma maudite flûte me laissait toujours quelques moments de nuit et de jour pour dessiner. Je fis dans ce temps-là une boucle d'argent qui fermait une ceinture large de trois doigts, dont se paraient les nouvelles mariées. Elle était ornée de petites figures à demi-relief; et quoiqu'elle me fût mal payée, l'honneur que me fit cet ouvrage fut au-dessus du prix de sa façon.
VI.
Le dominicain Savonarola, ennemi des Médicis, et cherchant la faveur du peuple, le fit condamner et bannir de nouveau pour une rixe où il avait joué du poignard contre une bande de jeunes Florentins. Il partit pour Rome sans argent et sans recommandation, avec son courage, son talent déjà divin et sa verve d'artiste pour tout avenir. Arrivé à Rome au moment du conclave qui venait d'élever à la papauté Clément VII, il y entra comme apprenti dans la boutique du fameux orfévre nommé Santi. Santi venait de mourir, laissant son atelier à son fils; son premier ouvrier, nommé Lucagnolo, gouvernait la maison. Benvenuto commença par travailler pour un évêque espagnol, mais son ambition, qui grandissait avec son talent, continuait toujours au-delà de sa fortune. Il osa s'introduire dans la Farnisina, charmant palais de plaisance que les Chigi, fameux banquiers romains, faisaient construire et décorer par Raphaël.
J'y copiais, dit-il, pour me former la main et le goût, les chefs-d'œuvre de l'histoire de Galatée dont Raphaël embellissait les murailles. La femme de Sigismond Chigi, qui était fort belle et fort aimable, me voyant souvent dans sa maison, s'approcha un jour de moi, et, me regardant dessiner, me demanda si j'étais peintre ou sculpteur. Je suis orfévre, lui dis-je. Oh! c'est trop bien pour un orfévre, me répondit-elle; et, s'étant fait apporter par sa femme de chambre un lis composé de magnifiques diamants montés sur or, elle me le montra et voulut me le faire estimer. Je lui dis qu'il valait huit cents écus. Vous l'avez fort bien estimé, me dit-elle; auriez-vous le courage de me monter ces diamants d'une manière plus nouvelle? Volontiers, madame, lui répondis-je; et sur-le-champ je lui en fis un petit dessin, et je le fis d'autant mieux, que je prenais plaisir à m'entretenir avec une si belle et si aimable personne.
Comme je l'achevais, survint une belle Romaine, qui lui demanda ce qu'elle faisait. Je me plais, répondit Mme Chigi, à regarder dessiner ce jeune homme, qui est aussi bon qu'il est beau.
Ces paroles me firent un peu rougir, mais me donnèrent la hardiesse de dire que, quel que je fusse, je serais toujours prêt à la servir. Alors elle me donna son lis de diamants, avec deux écus d'or, en me recommandant de lui garder le vieux or sur lequel ils étaient montés. Si j'étais ce jeune homme, dit la dame romaine, je me sauverais avec ce trésor. Mais Mme Chigi lui répondit que rarement les vertus habitaient avec les vices, et que, si je faisais pareille chose, je démentirais le visage d'honnête homme que j'avais; ensuite, prenant sous le bras son amie: Adieu, me dit-elle avec un aimable sourire; adieu, Benvenuto!
Je restai encore quelques moments chez M. Chigi, pour terminer un dessin de la figure de Jupiter d'après Raphaël; ensuite je partis pour travailler à un petit modèle de cire, pour le lis de Mme Porcie, c'était son nom, que j'allai bientôt lui faire voir. La belle Romaine était avec elle; elles furent toutes deux parfaitement contentes de mon ouvrage, et je leur promis de faire encore mieux, tant leurs éloges flattèrent mon cœur; de sorte que le lis fut monté en douze jours, et, avec les ornements dont je l'entourai, les brillants parurent infiniment plus beaux.
Pendant que j'y travaillais, Lucagnolo, dont je viens de parler, se moquait de moi, et me disait que je gagnerais beaucoup plus à faire de beaux vases d'argent; je lui soutenais le contraire. Hé bien, tu verras, me dit-il: nous avons commencé en même temps; toi ton joyau, et moi mon vase d'argent; ils seront achevés à peu près au même moment, tu verras lequel nous donnera plus de profit. Je suis bien aise, lui dis-je, de faire cette épreuve avec un aussi habile homme que toi, et tu jugeras qui se trompe de nous deux. À ces mots nous nous mîmes au travail à l'envi l'un de l'autre.
Lucagnolo termina en même temps que moi son grand vase pour le pape, où il mettait, étant à table, le superflu de son assiette, meuble plus fait pour la magnificence que pour la nécessité. Le vase avait deux anses ornées de figures et de feuillages, parfaitement travaillés, et c'était le plus beau que j'eusse encore vu.
Hé bien, me dit alors Lucagnolo, conviens-tu que j'avais raison? Nous verrons bientôt qui aura le plus gagné; et il porta son vase au pape, qui lui fit payer le prix que méritent ces sortes d'ouvrages, dont Lucagnolo parut fort satisfait. Moi, je portai mon lis à l'aimable Chigi, qui en fut émerveillée, et me dit que j'avais surpassé tout ce que j'avais promis; en ajoutant que je pouvais demander tout ce que je voudrais; que, me donnât-elle un château, ce qui était au-dessus de son pouvoir, elle croirait ne pas assez payer mon travail. Tout ce que j'exige, lui répondis-je en riant, c'est que vous soyez contente de moi. Se tournant alors vers son amie: Vous voyez, dit-elle, que j'avais bien jugé ce jeune homme. Mon cher Benvenuto, ajouta-t-elle, avez-vous ouï dire que, lorsque le pauvre donne au riche, le diable rit? Hé bien, Madame, je veux voir comment il fait quand il rit. Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire ce plaisir. Retourné à ma boutique, je vis Lucagnolo avec un gros sac d'argent que son vase avait produit: Nous verrons, me dit-il, en me le montrant, si ton joyau t'en produira autant.—Patience, lui répondis-je, donne-moi deux jours seulement.
Le lendemain, l'intendant de Mme Chigi m'apporta de sa part une bourse pleine d'or, en me disant, entre autres choses agréables, qu'elle ne voulait pas que le diable pût en rire; que ce qu'elle m'envoyait n'était pas l'entier payement de mon ouvrage. Lucagnolo, impatient de savoir ce que j'avais reçu, en présence de ses garçons et d'autres voisins qui étaient curieux de voir la fin de notre contestation, prit son sac avec un sourire moqueur, et le versant avec grand bruit sur l'atelier, nous fit voir vingt-cinq écus de monnaie: moi qui étais piqué des cris d'étonnement de la compagnie, et de ses mauvaises plaisanteries, j'entr'ouvris mon sac; et, voyant qu'il était rempli d'or, les yeux baissés, sans dire mot, je le soulevai en l'air avec deux mains; et le faisant bruire comme la trémie d'un moulin, j'en fis sortir en or la moitié plus d'argent que lui; de sorte que ceux qui d'avance se moquaient de moi se mirent à crier: Lucagnolo, la monnaie de Benvenuto est plus belle que la tienne! Je crus que celui-ci en mourrait de honte et de jalousie; et quoiqu'il lui revînt le tiers de cet argent, comme maître de la boutique, cette dernière passion fit plus d'effet sur lui que l'avarice. Hé bien, dit-il, puisque l'on gagne tant à faire de ces bêtises, je ne veux plus faire autre chose.—Il te sera plus difficile, lui répondis-je en colère, de faire de ces choses, qu'à moi des vases comme les tiens, et je te le ferai voir. Tous les témoins de cette scène lui donnèrent tort à haute voix, le regardant comme un grossier qu'il était, et faisant l'éloge de ma franchise.
VII.
Le lendemain, j'allai remercier Mme Chigi, et je lui dis que, loin de faire rire le diable, elle l'avait fait renier Dieu une seconde fois; ce qui fut entre nous un sujet de plaisanterie. Elle me donna ensuite d'autres ouvrages, et nous nous quittâmes fort contents l'un de l'autre.
Mécontent de Lucagnolo, il travailla chez un autre maître à son profit personnel. Son goût pour la flûte lui procura un apprenti et l'occasion d'un heureux mariage.
Quand j'étais occupé de mon vase, j'avais pris, malgré moi, un jeune apprenti pour faire plaisir à des amis. Il avait quatorze ans, et se nommait Paulin. Il était fils d'un Romain qui vivait de ses rentes. C'était le plus beau et le plus honnête enfant que l'on pût voir. Pour faire épanouir sa charmante figure un peu mélancolique, je jouais souvent de la flûte. Il y prenait tant de plaisir, et son visage alors s'embellissait de tant de charmes, qu'il surpassait tout ce que les Grecs racontent de leurs divinités. Il avait une sœur nommée Faustine, aussi belle que lui. Leur père, qui, je crois, aurait voulu me faire son gendre, me menait souvent avec eux à sa campagne, où, pour les amuser, je jouais de la flûte plus que je ne faisais auparavant.
Dans ce temps-là, un musicien de la chapelle du pape, Jean Jacomo de Césène, me fit prier par Laurent, trombone de Lucques, de vouloir l'aider à exécuter quelques morceaux choisis, le jour de la fête de Sa Sainteté. Quoique j'eusse le plus ardent désir de finir mon vase, je promis néanmoins de le contenter, tant pour mon propre plaisir que pour tenir parole à mon père. Nous nous y préparâmes huit jours à l'avance; et le 1er août, pendant que le pape dînait, nous exécutâmes ces morceaux de choix qui lui plurent tellement qu'il avoua n'avoir jamais entendu de si belle musique. Il demanda à J. Jacomo où il avait trouvé un si excellent joueur de flûte. Celui-ci lui dit mon nom: c'est donc le fils de maître Jean Cellini, répondit le pape? Et alors, sachant qui j'étais, il voulut m'avoir à son service. Je doute qu'il veuille y consentir, reprit J. Jacomo: il est orfévre, et il travaille admirablement dans son art; ce qui lui vaut mieux que d'être musicien. Je le veux encore davantage, dit le pape, puisqu'il a ce talent de plus. Je lui donnerai les mêmes gages qu'à vous, et je le ferai travailler pour moi de son autre métier. À ces mots, il tendit la main, et lui donna une bourse de cent écus d'or, en lui recommandant de m'en donner ma part.
Jacomo vint à nous, et nous répéta de point en point ce que le pape lui avait dit; ensuite il partagea, entre huit que nous étions, les cent écus d'or, en me disant qu'il allait m'inscrire dans leur compagnie. Laissez passer aujourd'hui, lui dis-je; demain vous aurez ma réponse.
Je réfléchissais sur cette proposition qui, étant acceptée, contrariait infiniment mon goût pour mon métier. La nuit suivante, mon père m'apparut en songe; il me disait avec des larmes pleines de tendresse: Au nom de Dieu, mon fils, entre dans la musique du pape! et il me semblait que je lui répondais: Mon cher père, cela m'est impossible. Alors il prit une figure terrible, en ajoutant: Choisis donc entre ma malédiction paternelle et ma bénédiction.
M'étant éveillé, je fus si effrayé que je courus me faire inscrire dans les musiciens de Sa Sainteté. Depuis, j'écrivis mon songe à mon père, qui faillit en mourir de joie, et qui, quelque temps après, me fit savoir qu'il avait fait un songe tout semblable. D'après cette satisfaction que je lui avais donnée, il me semblait que tout dût me réussir; et je m'occupai du vase que j'avais commencé pour l'évêque de Salamanque.
C'était un homme fort riche et fort magnifique, mais difficile à contenter. Il envoyait tous les jours savoir ce que je faisais; et lorsque celui qu'il envoyait ne me trouvait point à la maison, il venait lui-même fort en colère me menacer de m'ôter son vase et de le donner à un autre. C'était ma maudite flûte qui était la cause de ces retards; mais je travaillai nuit et jour, et je fus bientôt en état de le lui montrer; ce dont je me repentis ensuite, tant il avait la rage de le voir achevé. J'en vins à bout dans trois mois, et je l'ornai de figures et de feuillages si bien imités qu'il n'y avait qu'à admirer. Je l'envoyai à Lucagnolo pour le lui faire voir, par le jeune Paulin, qui lui dit avec beaucoup de grâce: M. Lucagnolo, Benvenuto vous envoie ce qu'il avait promis de faire, et il attend que vous lui montriez quelques-unes de ces bêtises que vous avez promis de faire de votre côté. Lucagnolo le prit par la main, le regarda beaucoup, et lui répondit: Mon bel enfant, dis à ton maître qu'il est un fort habile homme, et que je le prie de tout oublier, et de vouloir être mon ami!
Paulin s'acquitta parfaitement de son ambassade, et je fis porter le vase à l'évêque, qui voulut le faire estimer. Lucagnolo, qu'il consulta, surpassa les éloges que j'attendais de lui; et le prélat, en prenant le vase, dit à l'Espagnol: Je jure Dieu que je veux être autant de temps à le payer qu'il en a mis à le faire.
Je fus très-mécontent de ces paroles, et je maudis toute l'Espagne et tous ceux qui lui voulaient du bien. Parmi les ornements de ce vase, il y avait un couvercle subtilement travaillé, qui, par le moyen d'un ressort, se tenait debout sur son ouverture. Monseigneur le faisant voir un jour, par vanité, à ses Espagnols, l'un d'eux, en son absence, le mania si grossièrement qu'il cassa le ressort. Honteux de sa sottise, il pria le maître d'hôtel de me l'apporter pour le raccommoder sur-le-champ, de manière que l'évêque ne s'en aperçût pas; ce que je fis en quelques heures. Celui qui me l'avait apporté vint tout en sueur pour le reprendre, disant que son maître l'avait demandé pour le montrer à quelques personnes. Vite, vite, donnez-le-moi, me disait-il, en me laissant à peine le temps de parler. Moi qui voulais ne pas le rendre, je lui répondis que je n'étais point pressé. Ces mots le mirent tellement en fureur qu'il mit la main à son épée; je pris une arme de mon côté, en disant hardiment à cet homme que ce vase ne sortirait point de ma boutique qu'il ne fût payé, et qu'il allât le dire à son maître. Ne pouvant rien obtenir par la force, il eut recours aux supplications, en me certifiant qu'il m'en apporterait le prix le plus tôt possible; mais je fus inébranlable. À la fin, il me menaça de venir avec tant d'Espagnols qu'il aurait raison de moi, et me quitta en courant.
Moi qui craignais quelque mauvais coup de la part de ces gens-là, je résolus de me défendre, et je mis mon arquebuse en état; ils refusent, me disais-je, de me donner le prix de mon travail, et ils veulent encore ma vie!
Je vis bientôt venir plusieurs Espagnols avec cet homme à leur tête, fiers comme ils le sont tous, et qui leur criait d'entrer de force chez moi; mais je leur montrai la bouche de mon canon prêt à faire feu, en les traitant de voleurs et d'assassins, et en leur disant que le premier qui s'approcherait était mort: ce qui fit tellement peur à leur chef qu'il piqua de l'éperon un genêt d'Espagne sur lequel il était monté, et qu'il prit la fuite à toute bride.
Tous les voisins accoururent à ce tapage, et quelques gentilshommes romains qui passaient criaient: Tuez, tuez ces scélérats, et nous vous aiderons! Ces paroles effrayèrent tellement le reste de la troupe, qu'elle suivit l'exemple du majordome.
Ils racontèrent à Monseigneur tout ce qui s'était passé; et celui-ci leur répondit avec son arrogance ordinaire, qu'ils avaient mal fait de se porter à cet excès; mais que, puisqu'ils avaient commencé, ils auraient dû finir. Il me fit dire ensuite de lui porter son vase, et qu'il me le payerait bien, sinon qu'il me ferait donner sur les oreilles. Ses menaces ne m'épouvantèrent point, et ma réponse fut que j'allais en instruire le pape. Sa colère et mes craintes étant passées, je lui portai son vase, sur la parole de quelques gentilshommes, et avec la certitude qu'il me serait payé. Cependant je me munis d'un poignard et de ma cotte de mailles.
J'entrai chez Monseigneur, suivi du jeune Paulin qui portait le vase: il avait fait mettre tous ses gens en haie sur notre passage, et il nous fallut traverser cette espèce de zodiaque, où l'un représentait le Lion, l'autre le Scorpion, l'autre le Cancer, pour arriver jusqu'à lui. Comme Espagnol qu'il était, il me balbutia encore quelques paroles impertinentes; mais je le regardai en levant la tête, et sans lui répondre un mot, ce qui redoubla son courroux. Alors, m'ayant fait apporter du papier: Écrivez de votre main, me dit-il, que vous avez reçu le prix du vase, et que vous êtes content. Volontiers, lui répondis-je, quand je serai payé. À ces mots, sa fureur s'exhala encore en menaces, mais enfin il me satisfit; je lui donnai un billet signé de ma main, et je le quittai. Le pape Clément, qui avait vu mon vase, rit beaucoup de cette scène qui lui fut rapportée, et déclara hautement qu'il me voulait beaucoup de bien; ce qui rabattit beaucoup la fierté de mon Espagnol. Il voulut alors se réconcilier avec moi, en m'envoyant le peintre dont j'ai parlé, et me promettant d'autres ouvrages à lui faire; mais je lui dis que je travaillerais volontiers pour lui, à condition qu'il me payerait d'avance. Ces choses furent encore redites au pape, qui en étouffa de rire avec le cardinal Cibo, auquel il raconta notre querelle; et se tournant ensuite vers son ministre, il lui recommanda de me faire travailler pour le palais. Le cardinal voulut que je lui fisse un vase plus grand que celui de l'évêque. Les cardinaux Cornaro, Ridolfi, Salviati et plusieurs autres me donnèrent aussi leur pratique, et je gagnais tout ce que je voulais. Mme Chigi me conseilla dans ce temps-là d'avoir une boutique à moi seul. Cette aimable dame me faisait toujours faire quelque chose pour elle, et son amitié me donna quelque renom parmi le monde.